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Écouter ce que les gens ont à dire

(Chaque jour Twitter me donne une bonne occasion de procrastiner en écrivant des articles consacrés à Twitter au lieu de m’occuper de tout ce que j’ai à faire vraiment, comme par exemple de préparer ma rentrée d’enseignant. Et j’ai mis tellement de temps à terminer cet article entamé « à chaud » qu’il est tout tiède, au point que j’ai hésité à le mettre à la corbeille1. Je me consterne, mais bon, un dernier, allez, c’est le dernier, parole de blogolcoolique. Si l’article vous ennuie – et il y a de quoi -, filez directement à la fin)

Le contexte, très vite : il y a quelques jours, l’Amicale du refuge, liée à la très respectable association Le Refuge (qui prend en charge des jeunes victimes d’homophobie) a interpellé la journaliste et militante Rokhaya Diallo avec ce tweet sorti de nulle part :

« Vous prétendez être une militante antiraciste et féministe. Vous avez une force de frappe médiatique, votre parole donne à réflexion, questionne. Mais où étiez-vous pour dénoncer le racisme, la misogynie, le sexisme, & l’homophobie de Bassem Braiki ? »

J’aimerais comprendre, je suis un peu inquiet du projet qui sous-tend ce tweet.
Il commence par porter assez violemment le doute sur la sincérité de l’engagement de la jeune femme (« vous prétendez être… ») puis laisse entendre que son absence de réaction publique aux horreurs proférées par Bassem Braïki2 peut être considéré comme un silence complice.

Il est très étrange que ce soit elle, entre toutes les personnes qui s’expriment publiquement en France, qui écope d’un tel procès d’intention. Rokhadia Diallo semble penser que cette responsabilité qu’on lui confie est liée à sa couleur de peau : « Suis-je donc responsable de tout ce que disent les Arabes et les Noirs de ce pays même quand ils tiennent des propos racistes, sexistes et homophobes ? (…) Choquée d’être ainsi prise à partie @AmicaleRefuge qui me soupçonne d’étranges solidarités du seul fait de ma couleur de peau ». Je pense qu’elle se trompe sur ce point, ou plutôt que ce n’est qu’une partie du problème et que l’essentiel est plutôt à chercher dans son engagement, et notamment dans son travail avec l’association Les indivisibles3 dont elle était présidente au lancement des Y’a bon awards, une forme de prix négatif classant les pires saillies racistes qui est resté en travers de la gorge de beaucoup de gens puisqu’y ont été primés ou nommés de nombreuses personnalités des médias ou de la politique : Luc Ferry, Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Pascal Bruckner, Christophe Barbier (qui a eu l’élégance de venir chercher son prix), Éric Zemmour, Robert Ménard, Jean-Paul Guerlain, Jean Raspail, Anthony Kavanagh, Caroline Fourest, Jean-Luc Mélenchon, Véronique Genest, Élisabeth Lévy, Philippe Val, Jean-Jacques Bourdin, Michel Sapin, Philippe Tesson, Manuel Valls, Natacha Polony, Richard Millet, Sylvie Pierre-Brossolette, Lionnel Luca, Benjamin Lancar, Sylvie Noachovitch, Jean-Marie Le Pen et plusieurs ministres de Nicolas Sarkozy, Nicolas Sarkozy lui-même, ainsi que son parti, l’UMP. De quoi se garantir un large spectre d’inimitiés, comme on le voit.

Curieuse défense ; « ils n’ont pas dit qu’elle était complice, et s’ils l’ont fait c’est pour une bonne raison ». Au moins c’est clair, ce sont ses « fréquentations », quoique ça veuille dire, qui sont reprochées à Rokhaya Diallo. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

Pour que l’Amicale des jeunes du Refuge s’en prenne à Rokhaya Diallo, on pouvait imaginer un passif ou des ambiguïtés dans le registre de l’homophobie, et c’est sans doute ce que retiendront les gens qui n’auront pas pris le temps de chercher. Mais sur ce plan, le dossier est vide, et au contraire, Rokhaya Diallo a notoirement défilé en faveur du Mariage pour tous.
C’est ce que j’ai  fait remarquer, un peu scandalisé par les sous-entendus induits par le tweet de l’Amicale du refuge, qui me semble relever de la smear campain : une boule puante destinée à créer, sans lien avec une réalité objective, une réputation. Plus le temps passe et moins je crois en la bonne foi des auteurs du Tweet puisqu’ils n’ont fourni ni rectification ni excuses et se sont même enfoncés par la suite, à coup de retweets qui prouvent que, contrairement à leur affirmation première, ils n’avaient pas posé la question à Rokhaya Diallo comme ils auraient pu la poser à n’importe qui. À la rigueur, je peux leur laisser le bénéfice du doute en imaginant que c’est une fierté mal placée qui les pousse à persister dans la calomnie. Pas glorieux.
Au passage, je n’ai pas lu de prises de position de la part de l’Amicale du Refuge contre le dessinateur Marsault, autrement plus médiatisé que Bassem Braïki, et dont l’homophobie, entre autres peurs de l’autre dont il est bouffi, ne semble pas franchement ambiguë. Le jeu « vous n’avez rien dit », « votre indignation est sélective » peut aller assez loin et a un intérêt limité.

Je n’ai pas eu de réponse des gens de l’Amicale du refuge mais l’essayiste Fatiha Boudjahlat, elle, m’a répondu, en supposant tout savoir du contenu et des origines de mes convictions :

Bon alors je suis un « white savior » (?) et un « white gaucho » parce que je débarque de mon « nid » parishuitard. L’accusation qui prend pour preuve auto-référente le fait d’enseigner à Paris 8 est lassante et terriblement bête, j’avais fait le point sur le sujet dans un précédent article. Apparemment mon extraction sociale supposée (« bourgeois ») fait de moi un colonialiste condescendant, et la teinte de ma peau est pour cette personne un critère pour interpréter mes opinions. Et pour finir, elle me demande de ne plus suivre son fil Twitter. Eh oui, tant que nous n’interagissons pas, elle peut conserver ses préjugés et se convaincre de leur bien-fondé.

J’imagine que Fatiha Boudjahlat est une femme intelligente4, dont les convictions sont éloignées des miennes mais dont l’histoire personnelle aussi est éloignée de la mienne : elle est une femme au nom d’origine algérienne, tandis que je suis un homme au nom bordelais. Elle oppose ce que lui a apporté l’universalisme de la République, dont elle est un agent (comme moi, du reste) à la culture patriarcale musulmane, et elle préfère parier sur l’excellence comme ascenseur social que sur les revendications antiracistes. C’est une position que je comprends, je connais plusieurs personnes « issues de l’immigration » (ou passées du prolétariat à l’aisance financière, c’est un peu la même mécanique) qui la partagent, qui croient dur comme fer à la méritocratie et qui l’opposent à ce que certains nomment « victimisation » et autre « culture de l’excuse ». Sans y souscrire, je respecte totalement cette vision des choses, qui relève non de l’analyse sociologique (qui confirme malheureusement la cruelle inégalité des chances qui a majoritairement cours) mais de l’image de soi : un refus de se voir en victime passive, incapable de prendre son destin en mains et se donnant avec complaisance ou résignation toutes les bonnes raisons d’échouer ou de mal agir.

L’inconvénient de cette vision des choses est qu’elle peut mener à refuser certains constats pourtant objectifs (indicateurs chiffrés, expériences en psychologie sociale) ou à refuser de comprendre les situations. Or comment remédier durablement à un mécanisme sans le comprendre ? Inversement, la position qui découle d’une focalisation sur le sujet du racisme peut mener à ne plus voir le monde qu’en termes de racistes et de racisés, de colons et de colonisés, ce qui est terrifiant car le racisé, comme le colonisé, sont nommés, et donc définis, par l’action de ceux qui les oppriment. Poussée au bout, cette logique mène au Parti indigéniste, qui prône la distinction entre les individus selon le groupe ethnique, culturel ou religieux duquel ils sont censés être issus, et qui ne voit toute personne qui ne se satisfait pas de ce cadre plutôt raciste comme « allié », « traître »  ou « idiot utile ». La position des Indigénistes a aussi comme défaut fondamental d’être obnubilée par le passé. Or si le passé est important à connaître et à comprendre, l’endroit où nous allons ne pourra jamais être que l’avenir.

Le cas Rokhaya Diallo

Je suis sensible au cas de Rokhaya Diallo depuis son éviction du Conseil National du Numérique, sur foi d’accusations impunément calomnieuses et injustes. L’affaire m’avait particulièrement interpellé à cause de la manière dont l’encyclopédie Wikipédia avait été instrumentalisée à l’époque. J’en avais parlé dans un précédent article. Mais bon, je ne suis pas spécialiste de Rokhaya Diallo alors quand je vois pleuvoir comme autant d’évidences des accusations qui la concernent, j’essaie de me renseigner afin d’évaluer l’éventuel bien-fondé de ces accusations ou d’identifier les malentendus qui peuvent les expliquer. Et là, rien, moins que rien, aucune raison, et même, toutes les raisons de croire que les griefs sont à l’inverse de la réalité.

Ce que je connais le mieux du travail de cette femme, c’est sa bande dessinée Pari(s) d’amies (2015), scénarisée pour l’illustratrice Kim Consigny ((Kim Consigny a publié chez Sociorama/Casterman le remarquable La petite mosquée dans la cité, qui montre les enjeux et les ratées qui entourent la construction de lieux de cultes musulmans lorsque ceux-ci deviennent des enjeux politiques. )), qui raconte le quotidien de cinq amies aux origines et au parcours divers, qui bavardent, se lancent des vannes, et qui vivent parfaitement bien leurs différences, que celles-ci soient relatives à leurs origines, à leur positionnement, à leur niveau social ou encore de leur orientation sexuelle, puisque, oui, une des cinq jeunes femmes est une rappeuse et guitariste lesbienne.
J’ai du mal à imaginer que Daech en recommande la lecture même si une des héroïnes de l’histoire a une sœur jumelle qui porte le hijab.

Pari(s) d’amies, par Rokhaya Diallo et Kim Consigny (2015, Delcourt). Deux sœurs jumelles, l’une porte le voile, l’autre se prénomme Marianne (et non Mariame), à la suite d’une erreur administrative. Intéressante astuce scénaristique pour évoquer les conflits intérieurs relatifs à l’identité : subie, assumée, revendiquée, bien ou mal vécue,… La protagoniste principale du récit, elle, est métisse, autre situation qui amène à des conflits intérieurs semblables.

C’est une bande dessinée « bon esprit », qui n’hésite pas à se moquer de l’enthousiasme de l’engagement anti-raciste de l’héroïne, Cassandre (que l’on suppose être en partie un auto-portrait de la scénariste), qui tente de convaincre toutes ses amies aux cheveux crépus de cesser de les lisser ou de les tresser car après tout, personne ne doit se sentir honteux de ce qu’il est. Ce portrait d’une jeunesse contemporaine est certes émaillé de petits exemples de vexations racistes au quotidien (le fait notamment d’être régulièrement traité en étranger, sur la foi de son apparence), et parfois même d’astérisques pédagogiques dont, en tant que lecteur, j’aurais pu me passer, mais ce n’est pas non plus un tract ou un manifeste, ou s’il l’est, il est plutôt tourné vers les bonnes choses de la vie, vers l’absence de jugement ou d’injonctions, que vers le ressassement, les jérémiades et l’aigreur.

Bref, si on vérifie un peu, non, Rokhaya Diallo n’est pas spécialement une musulmane intégriste qui réclame le voile sur la tête des filles et la tête des toubabs sur une pique, c’est une jeune femme d’aujourd’hui qui juge injustes certains non-dits (ou mal-dits) de la société française concernant le sexisme et le racisme. Comme tous les gens engagés, elle court le risque de s’enterrer dans son engagement, de ne plus se définir que par celui-ci5. Mais à qui la faute ? Qui l’invite pour parler d’animation japonaise (elle est co-fondatrice de la Japan expo !) ? Et lorsqu’elle est entrée au Conseil National du Numérique, qui a décidé qu’elle n’était pas compétente sur ces sujets et a réclamé qu’elle en soit évincée ?

Je suis un peu bête mais j’ai un certain sens de la justice : pour moi on ne peut pas reprocher à quelqu’un les propos de quelqu’un d’autre, on ne peut pas résumer ses convictions à une collection des biais de raisonnements (qui se ressemble s’assemble, qui vole un œuf vole un bœuf, y’a pas de fumée sans feu, si ce n’est toi c’est donc ton frère, etc.), et quand on constate que l’on s’est trompé, il faut avoir le courage de réviser les conclusions erronées auxquelles nous ont menées des informations fallacieuses.
Il faut écouter ce que les gens disent vraiment, examiner ce qu’ils ont fait effectivement, et éviter de leur reprocher les propos du voisin ou de leur intimer l’ordre de s’en désolidariser6 : chacun ne peut être responsable que de ce qu’il a dit ou fait.
Et ça vaut pour tout le monde, je trouve tout aussi absurde la facilité avec laquelle beaucoup de gens (amis notamment) associent confusément nos philosophes médiatiques :  Raphaël Enthoven, Raphaël Glucksmann, Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Luc Ferry, Bernard Henri-Lévy… S’ils peuvent se rejoindre dans l’agacement que provoque leur étrange statut, ils n’en restent pas moins des personnalités différentes, avec des parcours différents, de bons et de mauvais moments différents.
Traiter chacun en individu pour ce qu’il dit, pense, fait, est la moindre des choses, y compris quand ces individus s’abritent derrière un groupe, d’ailleurs. 

Je vais être honnête avec vous, cette image n’a aucun lien avec l’article. Elle représente la pendaison d’Herbert II de Vermandois.

Je sens un mauvais réflexe général : plus que jamais, laisser parler x ou accepter de l’écouter sans le bloquer ou le signaler est assimilé à un soutien ; garder son amitié pour quelqu’un ou acquiescer à une partie de son propos est vu comme une adhésion pur et simple… On ne se fait plus reprocher une position, on se fait accuser d’être « proche de », considération aussi vague qu’impossible à démontrer autant qu’à démonter.  Ça me semble une insulte à l’intelligence que de voir les choses ainsi, il faut se forcer au contraire à juger chacun pour ce qu’il dit ou fait effectivement, pas juste en se disant : « elle parle au PIR », « c’est un philosophe médiatique », « c’est un catho », « c’est un prof à Paris 8 ».
Refuser les propos des gens avec qui on n’est pas d’accord est une autre insulte à l’intelligence, car ce sont justement des gens dont on ne partage pas toutes les vues que l’on a des choses à apprendre, par 
définition. Je ne dis pas que toutes les opinions se valent, ni même qu’elles sont toutes respectables, mais tous les parcours le sont, ou méritent examen : qu’est-ce qui amène untel ou untel à penser ceci ou cela ? Qu’est-ce que sa sensibilité particulière le pousse à voir que je ne vois pas ? 

Je comprends bien les raisons évolutionnistes qui expliquent les jugements expéditifs et les catégorisations abusives, tout ça est, comme on dit, inscrit dans notre ADN (et je parle du vrai ADN), mais l’intelligence et la justice commandent au contraire d’être capable de distinction et d’apprendre à réviser ses opinions lorsque leurs bases s’avèrent caduques.
Bien entendu, on n’est pas forcé de s’intéresser à tout et à tout le monde, mais il n’est pas très rationnel (quoique ce soit courant) d’avoir une opinion tranchée d’une manière inversement proportionnelle à la connaissance que l’on a d’un sujet.

  1. J’ai dans mes brouillons des dizaines voire des centaines d’ébauches d’articles commentant telle petite phrase d’untel, tel fait politique, des centaines de milliers de signes saisis pour rien, qui ont juste l’intérêt, quand j’y retourne, de me rappeler mon indignation du [jour/moi/année] à propos de Nicolas Sarkozy ou autres sujets désormais oubliés. []
  2. Bassem Braïki est un blogueur communautariste maghrébin qui conseillait récemment aux homosexuels de se « soigner » en ingérant du cyanure. []
  3. Les Indivisibles sont souvent confondus avec le Parti des Indigènes de la République, organisation camarade de lutte mais néanmoins bien distincte puisque si les constats des deux associations convergent, leurs propositions pas du tout, les Indigènes fustigeant le métissage.  Le Slogan des Indivislbles est « Français sans commentaire ». Cette association pointe les cas où les origines exogènes de certains français les font traiter différemment des autres français. Pour faire mentir ce constat, sans doute, Nadine Morano a un jour qualifié Rokhaya Diallo de « Française de papiers », locution très connotée droite extrême, qui laisse penser qu’une jeune femme née en France, qui y a grandi et étudié, bénéficie pourtant d’une nationalité factice du fait de…? Ça elle ne l’a pas dit. []
  4. Elle peut être excessive. Dans un tweet du mois de février 2018, vite effacé, elle avait signalé « à tous les prédateurs » que « Rokhaya Diallo était un corps à leur disposition.
    Elle faisait allusion au fait que cette dernière, quoique musulmane, ne porte pas le voile, qui selon les islamologues des plateaux de télévision est censé être destiné à conjurer la lubricité masculine. []
  5. Au passage, on reproche à un journaliste ou un essayiste de se focaliser sur tel ou tel sujet politique mais personne ne se plaint quand des professionnels sont spécialisés dans des domaines tels que le sport, le droit, la culture ou les sciences,… []
  6. L’injonction à se désolidariser est bête ou malhonnête, car ce qui est demandé est souvent impossible : si on peut s’opposer à ses pères ou à ses camarades d’engagement à titre personnel, on ne peut pas le faire à la demande ou au bénéfice d’un ennemi de ses idées ! []

Le champion

(résumé pour les gens qui liront ce post dans dix ans et auront alors oublié l’affaire : Alexandre Benalla, garde du corps d’Emmanuel Macron candidat, puis agent aux fonctions mal définies à l’Éysée, a été vu, sur plusieurs vidéos amateures, en train de frapper violemment des manifestants lors d’un défilé du premier mai, et cela en étant mêlé aux forces de police en qualité d’observateur mais d’une manière qui laissait penser qu’il était lui-même un policier en civil.)1

J’ai trouvé Emmanuel Macron assez fort dans l’affaire Benalla : Il a attendu quelques jours en embuscade, laissant ennemis et amis s’agiter, s’énerver, spéculer, dire un peu tout et n’importe quoi2, puis il est arrivé comme une rose, a ironisé sur les imprécisions de la presse et sur les rumeurs les plus absurdes3, s’est posé en grand prince (« le seul responsable dans cette affaire, c’est moi et moi seul »), en arbitre de sa propre faute (« j’assume !4 ») et en Rodomont (avec le vague et bravache « qu’ils viennent me chercher ! »). Il se paie même le luxe inédit et plutôt rafraîchissant de ne lâcher personne. Une vague sanction pour le sbire, mais pas de préfet limogé, pas de ministre blâmé, et même si des enquêtes judiciaires et des auditions parlementaires sont en cours et risquent de provoquer des dégâts dans divers cercles, le président ne s’est pas même désolidarisé de celui par qui le scandale est arrivé : « quoi qu’il se passe dans cette affaire, je n’ai pas à oublier cet engagement ou à ne pas me souvenir de ce qu’il a fait ». La fidélité en amitié, encore une vertu qu’on peut difficilement reprocher à quelqu’un, surtout qu’ici c’est le souverain qui se montre fidèle au valet. Ce n’est plus du storytelling, c’est du fairytelling !

L’assourdissant silence du président pendant les premiers jours de l’affaire a transformé une anomalie en affaire d’État, et cette affaire d’État s’est ensuite métamorphosée en moyen, pour le chef de l’État, de se faire mousser. Il semble désormais faire preuve de grandeur d’âme tandis que l’opposition, qui ne desserre pas les dents alors que l’affaire est terminée (que l’émotion est passée, en tout cas), semble bien mesquine, est se voit accusée d’instrumentaliser une anecdote pour bloquer le travail parlementaire.
Selon mes observations sur Twitter notamment, il n’a fallu que quelques jours aux gens qui ont voté Macron (au premier tour, s’entend), pour que la sidération initiale se transforme en rejet de ceux dans l’opposition qui insistent encore. Et notamment Jean-Luc Mélenchon qui est devenu, par un extraordinaire retournement historique, le méchant de l’histoire. Il faut dire que la saillie médiatique qu’il a lancé dans les couloirs de l’Assemblée était tellement précise et argumentée qu’il est celui qui fédère la rancœur des croyants. Le président a « perdu quatre points » dimanche ? Il ne doit pas en être très inquiet, il les aura sans doute récupérés rapidement, plus rapidement en fait que ceux qui s’en sont pris à lui, car au pierre-caillou-ciseaux de la communication, la grandeur, fut-elle constituée du stuc le plus douteux, l’emporte sur l’acharnement procédurier, quel que soit la légitimité de celui-ci.
Au passage, et là encore c’est de bonne guerre, Macron et/ou ses lieutenants ne se gênent pas pour pointer le mépris de classe voire le racisme de ceux qui s’en sont pris à Benalla et à son parcours atypique5. Quant aux médias qui se sont penchés sur l’affaire, ils se retrouvent eux aussi en procès, accusés d’être malveillants, partisans, ou d’avoir été le jouet de quelque complot.
Et pourtant, l’affaire posait bien des questions : guerre des images, rôle de la surveillance et de la sousveillance, fuite d’informations diverses, violence policière ordinaire,… Même si tout cela a été abordé, je parie que ça fera long feu.

Bien joué, tout ça. Mais ce n’est pas terminé.
Car plutôt que de cacher Alexandre Benalla, de le rendre discret, le pouvoir nous le montre. Il est interviewé par Le Monde — le journal par qui est arrivé l’affaire —, dans des conditions pour le moins étranges puisqu’il a rencontré les journalistes chez une tierce personne, un ancien journaliste reconverti dans la communication. Et plus étonnant encore, lors de la séance photo, est apparue (« une coïncidence », dit-elle) Mimi Marchand, papesse du « people » qui a été journaliste dans toute la presse de ce genre (Gala, Public, Match, Voici, Closer,…) et qui gère la communication du couple Macron. Benalla n’est pas caché, il est coché, il fait une tournée des médias où on construit son image, son histoire, on n’est pas en train de protéger le président, on est en train de nous vendre un personnage, un destin. Peut-être va-t-il à présent devenir consultant « sécurité des grands de ce monde » et spécialiste es-manifestions sur les plateaux des chaînes de désinformation en continu ? Sans doute est-il en ce moment-même en train de négocier l’avance sur droits de son autobiographie — passé du quartier « difficile » de la Madeleine d’Évreux aux ors de l’Élysée alors qu’il a toujours l’âge pour être titulaire d’une carte jeunes, ça en impose, avouons-le ! —, où il aura le loisir de s’épancher sur « sa vérité ».
Bien sûr, pendant des années, à chaque occasion on lui ressortira la vidéo qui le montre assez gratuitement violent envers des manifestants, et il prendra un air concerné pour expliquer que les images sont trompeuses, à moins qu’il ne se repente, peu importe, ça sera à la fois sa croix et son logo, comme bien des personnalités publiques en arborent.

Le travail qui est fait autour de l’image d’Alexandre Benalla ressemble en tout cas furieusement à un investissement pour le futur.

Lire : Benalla, Sarkozy, Fillon : l’art de se blanchir au 20h de TF1 par Juliette Gramaglia pour Arrêts sur Images.

Je l’imagine bien, dans quelques années, en préposé aux questions de sécurité du parti La République en Marche, qui, on s’en rappellera peut-être, était jugé crédible par les journalistes qui commentent les soirées électorales sur bien des sujets, mais pas sur celui de l’autorité. Avoir dans son entourage un jeune homme posé, bien peigné, qui chausse de petites lunettes pour expliquer avec calme qu’il est abasourdi de la violence politique que l’opposition exerce à travers lui, et pour nier avec un culot inouï la violence de ses propres actions pourtant visibles sur les images qui défilent derrière lui à l’écran, voilà quelqu’un qui a sans doute de l’avenir. Il est capable de rassurer les braves gens qui s’effraient des images de distributeurs bancaires incompréhensiblement saccagés par des « blackblocs »6 en cognant lui-même des manifestants, en se faisant le champion (au sens médiéval) du souverain. Et peu importe que ce fussent de vrais coupables, au contraire, même. À l’image on voit un couple d’inoffensifs bobos parisiens, de cette engeance qui nuit-deboute, qui s’inquiète du sort des réfugiés et qui reproche au gouvernement d’être bien plus à droite que promis. D’eux aussi l’électeur de la République En Marche est sans doute ravi d’être vengé.
Dans le même temps, et pour l’avoir quotidiennement côtoyé, Macron le sait bien, Benalla est intelligent et capable de prendre une attitude calme. Il résout l’équation impossible d’un gouvernement qui a électoralement autant besoin d’une image d’autorité que d’une image de sérénité, et qui a autant besoin de faire preuve de maîtrise de soi que de se défouler.

J’imagine (le contraire eût été bien hasardeux) que rien n’a été calculé, que cette histoire est juste une opportunité qui est saisie au vol, mais je pense que l’histoire nous dira qu’elle l’a été de manière particulièrement habile.

  1. J’ai hésité à intituler cet article La République en marche dans ta gueule mais j’ai eu peur de faire fuir sans lire une certaine catégorie de lecteurs. []
  2. La palme est obtenue par Michel Onfray, qui dans un article verbeux plein de sous-entendus-bien-entendus tente de valider la rumeur d’une liaison entre Macron et Benalla. []
  3. Exploitation d’un procédé rhétorique bien éprouvé qui consiste à mettre tous ses contradicteurs et leurs arguments dans le même panier, du plus sage au plus absurde. []
  4. Au passage, le mot « assumer » a un peu changé de sens. Il ne signifie plus « je vais payer les conséquences de mes actes » mais « je n’ai de comptes à rendre qu’à moi-même » . []
  5. Pour ma part j’aurais trouvé le parcours de Benalla vraiment atypique s’il était sorti de l’ENA ou de Sciences-po : c’est un garde du corps, pas un ministre — enfin pas encore. []
  6. Les médias qui se délectent de la violence des supposés « black blocs » sont un peu moins prompts à pointer des dérives du même registre de la part de supporters de football. Est-ce parce que le sport est (à tort) déjà associé à la bêtisé ? Parce qu’un acte violent est plus grave s’il est soutenu par une idée ?… À méditer. []

éduquons la jeunesse !

Le gouvernement propose un nouveau plan pour éduquer les jeunes français à la citoyenneté.

Le principe sera de rendre l’action publique bienveillante envers tous, lisible, rationnelle, respectueuse de l’intelligence de ceux dont la vie est affectée par les décisions politiques. Pédagogique mais non condescendante, ralliant les citoyens aux projets par le dialogue et non en excitant les passions, les peurs et les antagonismes de classe, d’âge, de genre, d’origine ou de religion autour de thèmes secondaires et de notions affectives.
Il s’agira aussi pour les élus de se montrer constructifs envers leurs collègues — amis ou adversaires —, d’être honnêtes intellectuellement, de privilégier l’intérêt général à celui de leur parti ou de leur personne et de faire preuve de probité à tous les instants de leur mission1. L’exemplarité ne consistera plus pour les élus à se serrer les coudes pour défendre ceux d’entre eux qui auront fauté, ni traiter comme des galeux ceux d’entre leurs pairs — fautifs ou non — qui se seront avérés médiatiquement indéfendables.
Il suffira juste à ne plus avoir rien à se reprocher. C’est aussi bête que ça.

Enfin, tous les services de l’État se montreront eux aussi bienveillants, soucieux d’améliorer la situation de chacun, s’interdisant toute tracasserie arbitraire, toute violence qui ne servirait pas directement à contrer une autre violence, toute situation injuste ou humiliante, toute instrumentalisation politique malhonnête.

Une fois tous ces principes respectés, il est évident que les jeunes qui aujourd’hui ne comprennent pas bien la citoyenneté, qui croient que l’État est leur ennemi, qui ignorent que leur pays leur appartient autant qu’il appartient à ses représentants élus, réaliseront bien la fonction de chaque institution et y participeront d’eux-mêmes. Donner l’exemple, plutôt que d’imposer une énième variante d’un catéchisme républicain dominateur qui vide les mots de leur sens et ne semble toujours pas avoir admis l’idée, deux cent vingt-neuf ans après la Révolution française, qu’un citoyen n’est pas un sujet.

Mais non, hé, je rigole, n’ayez pas peur, rien de nouveau sous le Soleil, business as usual, on va continuer à considérer les jeunes comme des sauvageons à dresser et continuer à leur reprocher les maux de la société qu’ils sont les premiers à subir.
Vous inquiétez pas !

  1. On n’imaginera plus, par exemple, un ministre rester en exercice en ayant admis s’être rendu coupable de trafic d’influences en échange d’un rapport sexuel, s’en tirer en expliquant avec fierté et arrogance qu’il n’a rien à se reprocher puisque le délit est prescrit. []

Où nous allons et comment tenter de l’éviter, mais bon c’est trop tard de toute façon

(bonjour ami ! La première partie de cet article ne te sert à rien, tes convictions sont arrêtées, tu es bouché à l’émeri et tu ne reviendras pas dessus : tu chercheras dans ma prose une confirmation de tes préjugés, qu’ils soient opposés ou semblables aux miens. Je le sais parce qu’on est tous pareil, je fais exactement comme toi et, même si j’aimerais être plus malin, rien ne m’est plus désagréable que des idées ou des informations qui vont contre ma vision du monde. Tu peux donc directement sauter à la fin de l’article, après un spoil du début de l’épisode 6 de la série Gaston Phébus, sortie en 1978, qui ne casse pas des briques et dont j’ai déjà parlé dans mon article d’hier)

Au cours d’une émission animée par David Pujadas où il répondait à une tirade énergique de l’humoriste Yassine Belattar, Jean-Sebastien Ferjou (LCI, Atlantico) expliquait que « poser la question de l’Islam et de l’Islamisme ce n’est pas mettre en cause les musulmans » et ajoutait respecter l’analyse de son contradicteur, tout en signalant qu’il ne « tolère pas l’emploi du terme islamophobie ». Il respecte ses interlocuteurs tant que ceux-ci utilisent les mots qu’il veut, quoi.

David Pujadas, Yassine Belattar et Jean-Sébastien Ferjou. Belattar l’humoriste ne s’est pas montré très drôle, mais en tout cas très éloquent.

Je reviendrais sur la première pensée exprimée plus loin, commençons par ce que me suggère la seconde : je pense que ce monsieur est islamophobophobe, c’est à dire qu’il craint le mot « islamophobie ». cette affection courante s’appuie sur un thought-terminating cliché qui affirme tout à la fois que le mot « islamophobie » :
1- assimile l’Islam, qui est une religion, à une race.
2- rend impossible toute critique de l’Islam, et constitue donc un outil de chantage idéologique, puisque toute critique de la doctrine musulmane est associé à du racisme (voir 1).
3- a été inventé par les mollahs de la Révolution islamique iranienne afin d’interdire, donc, toute critique de l’Islam (voir 2).

Sur le dernier point, certains ont fait remarquer de longue date que le mot « islamophobie » est au moins centenaire1, et donc plus ancien que la prise du pouvoir en Iran par l’ayatollah Khomeini, mais c’est peine perdue, l’origine lexicale inventée par Caroline Fourest et Fiametta Venner en 2003 vit sa petite vie, indépendamment de toute vérification et ne cesse d’être reprise par des politiques, des philosophes médiatiques et des éditorialistes : ce mot, selon eux, n’est pas un simple mot, c’est une arme de combat, l’outil d’une conjuration visant à interdire certains débats, et ils se sentent donc en conséquence autorisés à refuser autant le mot que le fait, à se sentir par avance eux-mêmes absous de toute suspicion d’islamophobie, puisque c’est un mot de l’ennemi…  Si les preuves d’une ancienneté du mot ne parviennent pas à impressionner ceux qui colportent son origine de manière erronée, c’est parce qu’ils ont trop envie de refuser qu’il existe.
Pourtant, même si c’était vrai, même si le mot avait véritablement été inventé au cours des années 1980 par les lugubres gardiens de la Révolution, qu’est-ce que ça changerait ? En langue française, on a le droit d’inventer des mots et pourquoi pas des mots en « phobe » autant qu’on le veut ? Je peux dire que quelqu’un est googleophobe, skateboardophobe ou ComicsansMSophobe ça ne sera pas très beau, ça ne sera pas un vrai mot, peut-être que ça ne décrira rien qui existe réellement, mais on le comprendra ce que je veux dire. On ne dira pas que je transforme Google, le skateboard ou la Comic sans MS en « races » – pas plus que les espaces confinés qui effraient les claustrophobes ou la foule que redoutent les agoraphobes constituent des « races », bien sûr.
La phobie, par ailleurs, ce n’est pas forcément le rejet ou la haine, c’est la peur — peur qui peut, certes, devenir la cause d’un rejet ou d’une haine.

Vu dans les locaux de la Fédaration nationale d’achats des cadres du passage du Havre, pas plus tard qu’il y a deux jours. C’était une journée spéciale pour les adhérents « One ». Je le savais pas, j’y étais par hasard, c’est vraiment du bol car j’ai pu profiter d’une super promo. Cependant j’ai compris en discutant avec la vendeuse que ma promo était de même valeur que la réduction que j’aurais eu notamment en tant qu’adhérent. Du coup je me dis que je me suis un peu fait avoir. C’est intéressant, hein ! C’est juste pour vérifier si vous lisez les légendes, en fait. Mais tout est vrai.

La vraie question n’est pas de savoir qui est propriétaire du mot, mais de se demander s’il existe bel et bien une peur de l’Islam en France en 2017. Je me souviens d’avoir vu toute la classe politique disserter pendant l’été 2016 sur le « burkini« , tenue réputée conforme à l’Islam selon un mufti australien2, dont le nom est un gag (burqa + bikini) et que personne n’a jamais du porter en France puisque les seules photos que la presse a trouvé pour illustrer les articles sur le sujet étaient systématiquement issues du catalogue de la styliste créatrice de ce vêtement, et puisque les quelques cas de femmes bannies des plages pour cause de burkini, pour autant que je sache, l’avaient été pour d’autres tenues réputées islamiques et pas pour avoir effectivement porté le burkini. Une réaction aussi excessive, où tout un pays débat d’une question qui relève plutôt de l’imaginaire, me semble un bon exemple, parmi bien d’autres souvent moins légers, d’un climat de psychose généralisée. Oui, la peur de l’Islam existe en France et elle est prégnante. Et comme l’arachnophobie, par exemple, cette peur n’est pas forcément irrationnelle : certaines araignées sont bel et bien dangereuses, après tout, et de la même manière des gens se sont montrés coupables ces dernières années d’abominables déchaînement de violence terroriste au nom de l’Islam. Au passage, si des gens comme Riss ou comme Coco, et d’autres membres de la rédaction de Charlie Hebdo qui étaient là le jour du massacre de leurs amis, ont peur des musulmans, s’ils frémissent en entendant « Allahu akbar » (dieu est le plus grand — profession de foi banale de tout musulman mais cri de guerre poussé par les frères Kouachi entre deux rafales de fusil mitrailleur), je n’ai rien à leur dire, aucune leçon politique à leur donner, et si je trouve injuste et idiot l’éditorial de la semaine de Riss, qui accuse par avance Edwy Plenel du prochain attentat qui touchera l’hebdomadaire satirique, je sais que je ne peux pas me mettre à la place qui est la sienne, je n’ai aucune légitimité à mettre en question sa réaction. De la même manière, je salue sans réserves le courage des gens qui se battent contre l’oppression religieuse là où la religion a du pouvoir, et je comprends mal les français qui au nom d’un calcul assez pervers reprochent à des gens de culture musulmane de renier la religion de leurs pères ou de se rebeller contre des tyrannies dont ils ne voudraient pas pour eux-mêmes.

Départ des français pour la troisième croisade.

Bien que les terroristes djihadistes ne soient pas représentatifs de la masse de leurs coreligionnaires, ils sont effectivement de vrais musulmans. On aime bien dire d’eux « ça ce n’est pas le vrai Islam », mais c’est comme de dire que les croisades ne sont pas représentatives du Catholicisme, c’est faux. Les croisades ne résument pas le catholicisme mais elles sont bel et bien une partie de l’histoire de cette religion, et les croisés étaient sans doute nombreux à penser que c’est bien Jésus qui leur commandait de partir couvrir Jérusalem de sang sarazin.
Et les gens de Daech, d’Al Qaeda ou les Frères musulmans sont tous autant qu’ils sont des musulmans. Pas les musulmans mais bien des musulmans. Le leur dénier n’est pas plus logique que de résumer leur religion aux crimes qu’ils commettent.
Pour les psychiatres, une phobie est une peur qui se manifeste de manière excessive. Plutôt que de jurer que l’islamophobie n’existe pas, ceux qui l’éprouvent devraient être honnêtes avec eux-mêmes et constater qu’ils ont développé une sensibilité disproportionnée et potentiellement problématique à tout ce qui touche à la religion des musulmans. Car c’est un problème : les musulmans existent en France, où ils représentent 7,5% de la population, ce qui n’est pas rien, mais leur présence imaginaire est bien plus élevée puisqu’un sondage récent a établi que les Français estimaient en moyenne la présence des musulmans en France à 31%, soit près d’un tiers de la population, contre à peine plus d’un quinzième en réalité !
La peur, la haine, la détestation, sont des sentiments naturels qu’on ne peut pas s’interdire à soi-même afin de coller à quelques principes. Ce ne sont ni des crimes, ni des délits, même si leur expression, pour les effets qu’elle peut avoir, peut être pénalisée. Je me souviens que l’écrivain Michel Houellebecq ou l’actrice Véronique Genest se sont décrits eux-mêmes comme islamophobes, ou qu’Élisabeth Badinter a dit qu’il ne fallait pas craindre d’être qualifié d’islamophobe. Même s’il est dommage pour ces gens de vivre dans la peur, je trouve plus honnête de leur part de faire un tel constat que de se faire croire qu’on peut rejeter une idée, une idéologie, une croyance, une culture, indépendamment des personnes qui les portent, qui y adhèrent.

L’union sacrée contre Edwy Plenel est une véritable cour des miracles avec par exemple une ancienne ministre socialiste ; un journaliste algérien connu pour son opposition à l’islamisme ; un quotidien catholique traditionaliste et nationaliste. Eh oui, Médiapart s’est fait beaucoup d’ennemis.

Revenons à la première pensée exprimée par le gars d’Atlantico : dire qu’on peut « poser la question de l’Islam et de l’Islamisme » sans pour autant mettre en cause les musulmans induit d’une part que la question posée a déjà sa réponse (si poser la question doit aboutir à une mise en cause), et d’autre part que les musulmans peuvent être considérés à part de l’Islam alors qu’ils se caractérisent par le fait qu’ils adhèrent à cette religion. Quand à l’association de « Islam » et « Islamisme », elle semble quelque part nier la distinction entre les deux notions (une religion, d’une part, et l’inspiration religieuse d’une action ou d’un régime politique, d’autre part). Essayons la même phrase en visant une autre communauté regroupée autour d’une foi : « Poser la question du Christianisme et de l’intégrisme ce n’est pas mettre en cause le chrétiens ». Ça sonne mal, non ? C’est ce genre de formules, ou les habituels « les terroristes ne sont qu’une fraction infinitésimale des musulmans mais ne trouvez-vous pas que le Coran pousse au crime ? » qui sont il me semble une insulte pour les musulmans français, et une manière constante de leur dire : « on ne veut pas de vous, on veut que vous rasiez les murs ! »… Et que peut-on attendre d’une telle ambiance ? Si on vous intime l’ordre de raser les murs, qu’est-ce que vous ferez ?3

Tout ça m’amène à une notion médiatique que je trouve très perverse : celle du « musulman modéré ». Si on suit les journaux télévisés les plus banals, ceux qui façonnent les consciences et qui expriment tout à la fois les poncifs les plus répandus, on apprend qu’il existe des bons musulmans, les musulmans « modérés », et puis des mauvais, qui n’ont pas de nom générique, mais peuvent être appelés intégristes, radicaux, ou encore salafistes et djihaddistes, autant de mots qui ne sont pas synonymes les uns des autres mais que regroupe l’ensemble des « non-modérés ».
Je ne suis pas croyant, et je suis même clairement religiophobe, mais il me semble que de nombreuses religions — et c’est en tout cas le cas du Christianisme et de l’Islam, deux religions monothéistes exclusives qui reposent sur un credo —, condamnent la modération : le croyant est censé se donner tout entier à la divinité qu’il adule, et s’il ne le fait pas, sa foi n’a pas de valeur, il n’a pas le droit d’être « tiède », comme le dit le livre des Révélations : « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche »4. On trouve des réflexions du même tonneau tout au long de la Torah5. Enfin, dans l’Islam, peu de péchés sont plus graves que l’« association » (rendre un culte à d’autres divinités, vénérer des saints ou même, selon certaines interprétations, se montrer superstitieux), et il vaut mieux être incroyant qu’« hypocrite », c’est à dire que si l’on se dit croyant il faut l’être sans réserves et sans calcul.
Oui moi aussi je trouve que tout cela constitue une forme malsaine de chantage, mais c’est un fait, cela fait partie des principes théoriques de ces religions et le plus tolérant des curés, le plus libéral des imams, auront du mal à absoudre une de leurs ouailles qui se dira « un tiers chrétien, un tiers musulman, un tiers bouddhiste ». Puisque la religion est avant tout un outil de coercition sociale, un moyen pour souder le groupe autour d’un certain nombre de rites, de pratiques, de croyances, de lieux, de valeurs, alors on n’est pas censé dire que l’on n’y adhère qu’à moitié, et on n’est pas censé choisir ce à quoi on adhère, on doit prendre le pack entier. Du moins officiellement, car tout croyant effectue une sélection, ne serait-ce que parce qu’il est logiquement impossible de cocher toutes les cases en même temps, eu égard à l’incohérence des livres et à la grande latitude d’interprétation permise par des siècles de réflexion théologique et de pratique populaire6.

Natacha Polony devient une héroïne pour le site identitaire fdesouche, Christophe Barbier le plus mauvais journaliste de France à ma connaissance prend parti contre Edwy Plenel, et enfin, un ancien premier ministre, au nom de la liberté d’expression et de la démocratie, veut que Médiapart « rende gorge » et soit « exclu du débat public ». Charmant !

On peut en penser ce qu’on veut (j’en pense beaucoup de mal, pour ma part), mais cette injonction à se donner entier à son dieu fait qu’il est absurde d’exiger des croyants de se revendiquer « modérés », et un peu idiot de laisser entendre que les seuls musulmans non-modérés, passionnés, entiers, sont ceux qui posent des bombes ! Du reste, laisser penser qu’un musulman véritable est un meurtrier est précisément le cœur de la propagande de Daech… Quelle idée d’épouser la même vision des choses ? Ceux qui insultent les musulmans travaillent au même monde de misère que ceux qui leur promettent le Califat : l’un pousse, l’autre attire, il n’y a pas de tension, juste une direction.
Je vais en choquer plus d’un en l’écrivant mais pour moi, Élisabeth Badinter, Dieudonné, Manuel Valls, le Printemps Républicain, Riposte laïque, Tariq Ramadan, Caroline Fourest, le Parti des Indigènes de la République, etc., etc., s’ils sont bien adversaires, n’en sont pas moins unis autour d’une vision du monde assez semblable. Parfois avec une vraie honnêteté intellectuelle et en espérant sincèrement aller dans le bon sens, je ne mets pas ça en question a priori (même si j’ai mon opinion sur le degré d’opportunisme de certains). J’ai peur que tous ces gens nous mènent vers la guerre, peut-être vers une nouvelle Saint-Barthélémy, peut-être juste vers une extension du communautarisme, vers une vague de radicalisation molle mais dévastatrice7 d’une partie des musulmans autant que d’une partie des chrétiens. Ma théorie, je l’ai dit souvent, c’est que nous nous dirigeons vers un affrontement, non pas parce que le livre de l’un dit noir et que le livre de l’autre dit blanc, ça n’a en général aucune importance, mais parce que le pétrole, l’uranium, les terres cultivables, l’eau non-souillée, l’air respirable, sont inexorablement amenés à manquer, et que même si en apparence tout se passe encore bien, même si nous nous faisons encore croire que la science et la technologie pourront nous sauver in extremis8, nous nous préparons à nous entre-tuer, c’est ce que disait Claude Lévi-Strauss quelques années avant sa mort :

(…) De ces disparitions, l’homme est sans doute l’auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué9.

Pour s’entre-tuer, il faut des camps bien identifiés, il faut qu’il y ait les « nôtres » et les « autres », et il faut un prétexte, un désaccord fondamental, irréconciliable, puis, ça marche toujours, accuser son adversaire d’être un danger futur. Le temps se charge d’apporter l’étincelle.

Si je partage l’analyse d’Edwy Plenel sur le fait qu’il existe une gauche et une droite alliés dans une guerre contre les musulmans, je ne mets pas Charlie Hebdo dans ce sac, ne serait-ce que parce que Charlie Hebdo exprime de nombreuses sensibilités différentes et, par son caractère satirique, (vaguement) anar et (encore un peu) déconneur, permet le décalage, permet de ridiculiser tous les discours, ou permet de ridiculiser l’idée même de sérieux10. L’humour est une des armes de l’intelligence. Malheureusement pour eux, le monde entier, que ce soient ceux qui leur souhaitent mille morts ou ceux qui veulent en faire un porte-étendard politique, les force à se prendre au sérieux. Si j’ai trouvé l’édito de Riss excessif, j’admets qu’il est maladroit ou imprudent de la part de Plenel de mentionner Charlie Hebdo comme faisant partie d’une « guerre contre les musulmans »11. Tout comme je trouve injuste de la part de Charlie Hebdo de se ranger derrière l’idée qu’en considérant que les musulmans de France sont victimes d’une forme de stigmatisation, Médiapart est au mieux « idiot utile de l’islamisme » et au pire, un média « compagnon de route de l’intégrisme », comme je l’ai entendu dire vendredi par une journaliste sur Arte. Et ne parlons pas de l’odieuse accusation d’avoir sciemment couvert des viols, ou encore plus incroyable, le rapprochement assez obscène fait par Joann Sfar et repris sans vérification par une partie de la presse entre les 130 morts du Bataclan et les 130 signataires (en fait 150) d’une tribune de soutien à Edwy Plenel.
À l’heure où je parle, la dessinatrice Coco a fermé son compte Twitter, sous le poids des insultes — elle a tout mon soutien, mais même si son dessin affirmant qu’Edwy Plenel avait volontairement évité de s’intéresser aux mœurs sexuelles de Tariq Ramadan était plutôt réussi et drôle (elle est un des derniers talents de ce journal), il était injuste. La seule personne qui se soit elle-même accusée d’avoir été au courant et de n’avoir rien dit, c’est Caroline Fourest12.
J’en veux vraiment à ceux qui se servent opportunément de cette histoire pour régler des comptes. Je pense par exemple à Manuel Valls qui, au nom de la défense de la liberté d’expression et de la démocratie a souhaité tout haut que Médiapart « soit exclu du débat public » et « rende gorge » ! J’en viens à me demander si Plenel ne prépare pas un dossier sur l’ancien premier ministre et si ce dernier n’est pas en train de jouer le tout pour le tout, à coup d’insinuations toxiques, pour décrédibiliser le site d’investigation ou pour faire passer son travail pour une vendetta entre personnes. Ou bien il cherche juste un prétexte pour pousser plus avant son personnage de « monsieur je-serais-intraitable », son créneau marketing.

Gaston Phébus (1978) épisode 1. On entend toujours parler de l’armée de Phébus dans la série, composée de dizaine de milliers d’hommes, mais à l’image on a toujours les six ou sept mêmes mecs. C’est un peu cheap. Comme d’utiliser une pauvre carrière à ciel ouvert comme décor pour représenter la Palestine. La séquence ci-dessus est intéressante pour la manière dont elle représente les Croisades : les soldats francs, qui sont techniquement une armée d’invasion, sont présentés comme les preux chevaliers qui vont au secours d’un homme torturé et se font prendre en étau par une bande d’orientaux patibulaires à qui la caméra ne donne jamais la chance d’être montrés comme des personnes : ce sont des burnous et des turbans qui braillent en faisant tourner des sabres. Ils sont fourbes, bruyants et lâches13.

Une chose me choque de plus en plus dans le discours ambiant, c’est sa binarité : si on ne va pas dans le sens du troupeau, c’est qu’on est l’ennemi — et on découvre vite à ses dépens qu’il s’agissait d’un troupeau de loups pour qui désigner l’ennemi, c’est se donner la permission de le juger sans procès, de le condamner sans jugement et d’exécuter sa peine sans condamnation. À une époque pas si lointaine, la tolérance consistait à accepter que quelqu’un soit différent, ait une autre vision du monde, d’autres idées. Aujourd’hui, chez beaucoup, c’est un cri de ralliement : on est dans la bande des tolérants dégoulinants d’esprit démocratique, ou bien on est l’ennemi et on doit être abattu. À une époque on pouvait ne pas aimer quelque chose sans demander pour autant une loi pour l’interdire !
Pour ma part j’ai l’impression et je m’efforce constamment d’être tolérant suivant l’acception ancienne du mot. Je considère que le monde entier a tort, je n’aime pas la politique, Je n’aime pas les religions, elles me font peur, je n’aime pas les symboles qui vont avec les religions, et notamment l’obsession de la distinction sexuelle dans les religions monothéistes. Beaucoup de valeurs politiques, religieuses ou philosophiques qui ne sont pas les miennes me répugnent, mais je respecte la folie de chacun tant que je n’ai pas la preuve que les fous font du mal à d’autres qu’à eux-mêmes.

Gaston Phébus (1978), suite. Ayant eu contre son gré un enfant avec son épouse qu’il déteste (c’est un peu compliqué à expliquer), Gaston III de Foix-Béarn hait son rejeton Gaston, un adolescent difficile (qui, sous-entend lourdement mais sûrement le scénario, s’intéresse plutôt aux garçons qu’aux filles). Tout naturellement, comme ça se faisait à l’époque, le jeune homme essaie d’empoisonner sa famille sur le conseil de son oncle maternel, Charles le mauvais. L’affaire tourne mal car son frère Yvain (Lambert Wilson, alors à ses débuts) parvient à l’en empêcher. Il ne veut cependant pas que son demi-frère soit puni (dans les fratries, on se chamaille, mais face à l’autorité parentale, on peut aussi être solidaire !), mais le poison est involontairement repéré par un chien qui, après l’avoir ingéré, décède. C’est la goute d’eau qui fait déborder le vase, Gaston est envoyé dans sa chambre sans manger. Mais quand les choses se calment, il continue de refuser de s’alimenter ! Dans la scène ci-dessus, Gaston III essaie de convaincre son fils de goûter une cuisse de poulet mais ce dernier refuse. Alors son père négocie, menace, s’énerve. Mais ça marche pas ces trucs-là, croyez-en mon expérience, l’éducation est un truc bien plus fin. Le fils meurt, la jugulaire accidentellement tranchée par son papa qui faisait mine de le menacer avec un poignard et qui s’est montré maladroit en le manipulant. En plus il savait pas que son fils était hémophile.

Bon, maintenant, parlons solutions.
Car quand des gens a priori intelligents s’écharpent, des gens qui a priori cherchent à être du bon côté de la barre, il y a un problème à régler. Sur les affaires dont il est question, je dois dire que je suis effrayé, chaque jour, sur Twitter, en voyant les positions des uns et des autres se rendre caricaturales et devenir affaire de réflexes, de réactions épidermiques qui transforment des personnes estimables en machines à penser par catégories et par mots-clés.
Je veux continuer à débattre même si ça m’épuise et si ça me désespère, alors je vais tenter de me tenir à quelques principes qui peuvent m’aider à être juste :
— Éviter la tentation des oppositions qui s’équilibrent : si on me parle d’une injustice commise par x, il ne faut pas lui opposer une injustice commise par y : une injustice plus une injustice, ça ne fait pas un équilibre, ça fait deux injustices. Les deux injustices doivent être condamnées, elles ne s’annulent pas. Par ailleurs, chacun a ses points sensibles et ses points aveugles, il faut l’admettre (y compris à son propre sujet) et éviter de poser ça en termes accusatoires.
— Ne pas réagir à une nouvelle sans connaître le contexte, sans avoir pris connaissance de la phrase entière et même des phrases qui précèdent et qui suivent, sans avoir vu la vidéo, sans avoir lu l’article.

Un exemple tout frais de problème de contexte : hier Aurore Bergé (porte-parole de la République en Marche) a exhumé un tweet de Mélenchon qui proposait que le Parti de Gauche offre l’asile politique à Gérard Filoche, laissant croire que cette proposition suit le tweet douteux de Gérard Filoche. L’indignation est générale, jusqu’à ce que certains remarquent que le tweet de Mélenchon date de 2014 et ne peut donc pas être lié à une affaire de 2017. La jeune députée a été forcée d’admettre son erreur, expliquant qu’elle n’avait pas vu la date du tweet (admettons – ça m’est arrivé assez souvent pour que je puisse y croire), mais ajoutant l’insulte à l’injure en se demandant tout haut si l’offre est toujours d’actualité, en accusant Mélenchon d' »avoir des amitiés avec le Parti des Indigènes de la République » (dont il s’est pourtant fermement démarqué), et finissant par retourner sa chaussette sale en demandant que l’on se calme puisqu’elle n’a « justement aucune envie d’employer les méthodes qui sont celles des Insoumis ». Ce qui m’intéresse ici et qui motive le point suivant, c’est que je pense que le sentiment que Mélenchon est suspect d’indulgence envers l’antisémitisme, provoqué l’exhumation opportuniste d’un de ses vieux tweets, ne va pas quitter ceux qui l’auront éprouvé (notamment ceux qui étaient déjà prêts à la recevoir sans filtre), alors même qu’ils auront été ensuite informés de la manipulation. Les sentiments sont comme l’amiante ou ces métaux lourds qui s’accumulent dans l’organisme et ne le quittent jamais : les révisions, le complément d’information, la réflexion, ne permettent jamais de s’en débarrasser vraiment, et ils refont surface à la première occasion.

—  S’efforcer de mettre à jour les informations qu’on a tenues pour exactes et qui se sont révélées ne pas l’être, et tenter de revenir sur les sentiments que l’on a éprouvé en les entendant. Cette seconde partie est presque impossible à effectuer, malheureusement : une indignation qui s’appuie sur une mauvaise information restera toujours en sourdine quand bien même on aura découvert sa fausseté.
—  Réagir à ce que les gens font, à ce qu’ils disent, pas à ce qu’on pense qu’ils pensent en vertu de leurs amitiés ou de la personne qui s’est trouvée avec eux, un jour lambda, sur une photographie.
—  Se rappeler que les gens (et se compter dedans) sont bien plus largués qu’ils ne se le font croire, bien moins maîtres de leurs pensées, de leurs émotions, de leurs références, de leurs goûts, de leurs répulsions, de leurs frayeurs, qu’ils ne le voudraient.  Chacun de nous est jeté dans le monde sans avoir rien demandé et passe les quelques décennies qu’il y vit à tenter de donner un sens aux choses en attendant de disparaître. Et puis il meurt sans avoir rien compris, mais en ayant parfois fait du bien ou du mal, et  en ayant parfois eu le choix de ses actes.
— Tenter d’éviter les excès verbaux, qui braquent forcément, et les métaphores outrancières.
— Traiter chacun, même adversaire, même ennemi, comme une personne, c’est à dire comme quelqu’un qui est responsable de ses actes et qui s’exprime en son nom. Cela sert autant à être juste soi-même qu’à contraindre sont interlocuteur à ne se cacher ni derrière un leader, ni derrière un dieu, ni derrière une idée, et à agir en tant que personne et non en tant qu’agent.

Hier avant d’aller me coucher j’avais plein d’autres idées de méthodes à appliquer pour rendre le monde moins stupide mais au réveil, je les ai oubliées. On verra une autre fois.
Et toi, lecteur, as-tu des propositions ?

  1. Demandez à Google books []
  2. Il paraît que de nombreuses femmes britanniques portent ce vêtement sans rapport à des convictions religieuses mais pour épargner le soleil à leur peau trop fragile, et que ce vêtement a aussi du succès en Asie du Sud Est chez des femmes qui veulent aller à la plage mais refusent de bronzer. En revanche il n’est pas spécialement validé par Daech. []
  3. Il semble que certaines jeunes femmes ne se mettent à porter le hijab que par réaction à ce qu’elles ressentent comme une attaque envers leur religion. Lire à ce sujet le livre de témoignages Des voix derrière le voile, par Faïza Zerouala, éd. Premier Parallèle. []
  4. Apocalypse 3:16. []
  5. Par exemple Rois 8:61 : « Que votre cœur soit tout à l’Éternel, notre Dieu, comme il l’est aujourd’hui, pour suivre ses lois et pour observer ses commandements ». Les dix commandements, déjà, ne disent rien d’autre avec cet avertissement : « car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux ». []
  6. Je note que les religions laissent une latitude au doute et aux errements du croyant, tant que tout cela permet de renforcer son adhésion au crédo, mais il faut que cela soit contrôlé, dirigé : on peut confesser à un prêtre que l’on doute, et se le reprocher à soi-même, mais on n’est pas censé en parler autour d’un verre avec des gens qui ont d’autres croyances : on lave son linge sale en famille. []
  7. Daech est comme l’épisode des Anabaptistes de Münster au XVIe siècle (et bien d’autres poussées de fièvre sectaires dans l’histoire) : ravageur et spectaculaire, mais forcément épuisant pour tout le monde et appelé à l’autodestruction.
    Mais d’autres mouvements sont plus lents, moins visibles, moins meurtriers en apparence mais plus solides et plus efficaces à long terme, conçus pour durer. []
  8. Alors même que certains d’entre nous voient la science comme une sorte de luxe inutile et idéologiquement nuisible — on trouve ça chez Trump, chez les religieux et chez certains écologistes, mais aussi de manière plus insidieuse dans le discours médiatique et dans les politiques publiques de partis politiques pourtant « science-friendly ». []
  9. Claude Lévi-Strauss, réception du Prix international de Catalogne, mai 2005. []
  10. La zone d’ombre de Charlie Hebdo, pour moi, c’est la psychanalyse, qu’ils traitent avec une dévotion respectueuse très constante. []
  11. Notons tout de même que la phrase dite par Plenel sur France Info à ce sujet a été malhonnêtement tronquée. []
  12. Bien que je la mentionne plusieurs fois dans ce texte, je ne pense pas de mal de Caroline Fourest, si ce n’est qu’elle peine à revenir sur ses emballements quand bien même ils a été démontré qu’ils étaient mal informés, ce qui décrédibilise totalement son propos. L’orgueil la rend malhonnête. Mais depuis que j’ai vu une manifestation de deux cent hommes, avec à leur tête un curé illuminé en soutane, l’accueillir à la sortie d’un train avec des intentions brutales, je me dis que sa vie quotidienne doit être un enfer et qu’elle est courageuse de s’en tenir à ses idées même si celles-ci sont erronées. []
  13. Les Croisades, dont on parle avec légèreté chez nous à présent, n’ont pas été une entreprise pacifique mais bien une sanglante série de guerres de conquête. Rappelons le célèbre témoignage de Raymond d’Agiles (Historia francorum qui ceperint Jerusalem) : « On vit alors des choses jamais vues. De nombreux infidèles furent décapités, tués par les archers ou contraints de sauter du haut des tours. D’autres encore furent torturés puis jetés dans les flammes. On pouvait voir dans les rues des monceaux de têtes, de mains et de pieds. On chevauchait partout sur des cadavres. Ce fut un tel massacre dans la ville que les nôtres marchaient dans le sang jusqu’aux chevilles. Les croisés pillaient à satiété : ils parcouraient les rues, entraient dans les maisons, raflaient or, argent, chevaux, tout ce qu’ils trouvaient… ». Notons qu’à l’époque, « les infidèles » c’étaient les musulmans. C’est encore sous ce nom que, cinq siècles plus tard, ont été massacrés les Mayas et les Aztèques. []

Faut pas prendre les avocats du diable pour des guacamoles au piment

Gérard Filoche a publié hier nuit un visuel complètement ahurissant montrant Emmanuel Macron au dessus d’une globe terrestre, avec un brassard rouge et blanc, à la mode nazie, mais où la svastika est remplacée par le sigle dollar. En dessous est écrit « En marche vers le chaos mondial ». Le tweet était accompagné du commentaire « un sale type, les français vont le savoir tous ensemble bientôt ». Le lien entre Macron, le dollar (nous le croyions europhile !), le nazisme et le chaos mondial est en soi très très très douteux. Mais comme beaucoup j’ai dû me pincer en voyant les autres détails de l’image, en filigrane : un drapeau américain (ok), des billets de banque (ouais), un drapeau israélien (ah.), et trois personnages : Jacques Attali, que j’ai reconnu, et deux autres personnes que je n’ai pas reconnues mais qui se sont avérées être Patrick Drahi, patron de SFR/Altice, et Jacob Rothschild, de la banque du même nom. En voyant ça, et avant même d’avoir identifié tous les personnages, j’ai bondi, et j’ai partagé mon effarement sur Twitter puis sur Facebook : quelle mouche a piqué Filoche ? Les références sentent à plein nez ce qui rapprochait, pendant la période d’entre deux guerres, une certaine gauche et une certaine droite. Et effectivement, renseignement pris, l’image émane du site d’Alain Soral, qui se dit « antisioniste » mais chez qui ce mot semble être un cache-nez pour « antisémite ».
Mais au fond pas besoin d’être averti de l’origine de l’image ou docteur en sémiotique pour percevoir un énorme problème, qu’on en juge :

Le lamentable tweet en question, retiré une heure plus tard environ. L’image est issus du site Égalité et réconciliation, tenu par Alain Bonnet dit Soral, et a valu ces derniers jours à son auteur une citation à comparaître au Tribunal de Grande Instance de Paris pour provocation à la haine envers une personne ou un groupe de personnes en vertu de leur origine.

Je suis ensuite allé voir mon épisode de la série Gaston Phébus : le lion des Pyrénées (1978) dont j’ai acquis le DVD et dont je tiens à dire qu’à part un acteur (Georges Marchal) tout le monde joue mal, à commencer par Jean-Claude Drouot (Thierry la Fronde), qui incarne Gaston III de Foix-Béarn. Quant à Nicole Garcia (Agnès de Navarre), elle fait ce qu’elle peut mais son rôle est écrit avec les pieds. Le récit tombe dans le grand n’importe quoi, sans aucun lien à ce qu’on sait de la biographie véritable du prince de Béarn.
J’ai profité de ce temps perdu pour réfléchir un peu au cas de Gérard Filoche. Je n’aime pas énormément ce monsieur1, je ne me sens pas lié à lui politiquement ou affectivement, mais je n’ai jamais décelé chez lui d’indices qui laissent croire à une proximité de vues avec Alain Soral, hors d’un petit dénominateur commun consistant à critiquer la finance mondialisée et à détester Emmanuel Macron bien entendu. Enfin bref, quelque chose ne collait pas, et, avec bien d’autres, j’ai réfléchi à des hypothèses : compte piraté ? Dans un commentaire de blog, Filoche a confirmé qu’il avait sciemment publié l’image, qu’il jugeait son tweet « pas terrible » et que, averti du tollé, il l’avait fait effacer :

oui je dormais, ça m’a réveillé alors que j’ai beaucoup bossé aujourd’hui
a ce que comprends, ils tentent d’interpréter un tweet pas comme il est, il y a un brassard dollars pas nazi bien sur
le tweet est pas terrible
mais y’a rien de tel de ce qu’ils prétendent y voir, le reste est leur cabale2
je l’ai fait quand même retirer aussitôt que j’ai su
ce genre de cabale vient de gens qui défendent macron plus qu’ils ne le combattent
a chaque fois ils essaient, je remarque que ce sont les mêmes, contre moi, ça tente de faire diversion, c’est leur complot à eux, pas a moi
quand on parle du fond, y a plus personne pour répondre,
haussez les salaires et baissez les dividendes !

On remarque qu’il ne parle que du brassard, et je me suis dit une chose : et s’il n’avait pas vu le reste ? Après tout, l’image est sombre, peu lisible, il suffit d’avoir la vue basse, d’utiliser un écran trop petit, par exemple celui d’un téléphone, ou juste mal calibré, et on peut rater des détails qui comptent. L’hypothèse qu’il ait diffusé l’image sans connaître son origine (elle circule hors du site d’Alain Soral), et sans en percevoir (littéralement) le contenu me semble au fond crédible, car le personnage est sans finesse dans son utilisation des images. Il est tout à fait du genre à publier « finance=SS », mais on ne l’a jusqu’ici jamais vu être dans le fielleux registre du sous-entendu-bien-entendu si typique à l’extrême-droite.

Alors ça c’est vraiment dégueulasse. Phébus (casque verte, teinture ni-faite-ni-à-faire, sur l’image de droite) s’est fait usurper le trône par son frère bâtard, lequel complotait avec le frère de l’épouse de Gaston qui s’était marié par vengeance mais c’est un peu compliqué à expliquer. Bon donc Gaston s’échappe de la prison du Châtelet, revient, et reprend son trône. Mais voilà que son oncle, le bâtard Corbeyran, décide qu’il doit se battre en duel contre son neveu imposteur : « ça doit se régler entre bâtards ». Même si je suis une personne de banlieue, c’est pas moi qui dis « bâtards » tout le temps hein, c’est dans le film. Bon, bref, Corebeyran est vieux mais il est vaillant, il réussit rapidement à prendre le dessus. Seulement voilà, l’autre profite d’un moment d’inattention de son oncle, le seul gars sensé de l’histoire et l’unique bon acteur du téléfilm, pour lui planter dans le cou une lame qu’il avait cachée dans sa manche. Et l’autre meurt, quoi. C’est vraiment dégueulasse.

Beaucoup ont été moins indulgents que moi et Filoche s’est fait traiter de tous les noms, notamment par tous ceux qui ne l’aimaient déjà pas du tout, ou qui sont opposés à tout ce qu’il a tenté d’incarner politiquement, à savoir une aile gauche du PS donnant des leçons à Hollande, Valls, Sapin, El Khomery ou Macron. Et même si je n’ai pas d’affection particulière pour Filoche, j’ai trouvé ça injuste : utiliser la suspicion d’antisémitisme comme dernier clou-du-cercueil, comme gale-qu’on-accuse-le-chien-d’avoir, comme flacon-qui-importe-peu-du-moment-qu’il-procure-l’ivresse, venant d’opposants politiques (comme Rachid Temal, mon sénateur PS, dont j’ai découvert l’existence à cette occasion3) je trouve ça petit. Et venant de gens de bonne foi, je trouve ça dommage.
Alors en idiot inutile que je suis, j’ai passé ma journée à défendre Gérard Filoche !
Une amie a fini par me demander :

Jean No, tu peux juste expliquer pourquoi tu essayes de pardonner son geste ?

Eh bien voilà ma réponse : je ne pardonne rien, mais tout bêtement, ici, je ne crois pas au crime, ou en tout cas, sauf preuve du contraire, je crois que le crime est plutôt de tweeter fatigué, voire en ayant un coup dans le nez, de poster une image sans l’avoir bien regardée. Mais surtout, je considère que la paranoïa complotiste antisémite est une question suffisamment grave pour ne pas la banaliser en en accusant quelqu’un avec légèreté juste parce qu’on n’aime pas sa tête. Sur cette question comme sur d’autres, j’ai tendance à me faire l’avocat du diable, et souvent précisément pour défendre des gens pour qui je n’ai pas de sympathie car j’essaie d’échapper contre moi-même au biais de confirmation et autre effet de halo illustrés et justifiés par des adages tels que « y’a pas de fumée sans feu », « si ce n’est toi c’est donc ton frère » et « qui vole un œuf vole un bœuf » qui reviennent tous à dire que l’on ne tient pour vrai que ce qui correspond à ce qu’on pensait déjà.
On tombe facilement dans ce genre de travers sans le vouloir, je ne pourrais pas me regarder dans une glace si je le faisais sciemment, et je suis, par extension, incapable de ne pas réagir si j’ai l’impression que c’est ce que d’autres sont en train de faire. Surtout si je les apprécie, hein.

Lire ailleurs : L’inquiétante étrangeté de la caricature antisémite, par André Gunthert/Imagesociale.fr.

  1. Gérard Filoche me semble un peu l’homologue de Nathalie Kosciusko-Morizet dans la crèmerie concurrente : le représentant d’une fallacieuse opposition interne au parti, qui affirme porter un discours « alternatif » pour rabattre les hésitants qui quitteraient le parti sinon, mais qui in fine, n’a aucune influence sur les orientations de son parti et vote pour l’essentiel avec lui : un apparatchik déguisé en refuznik ! Je le trouve excessif dans ses paroles (hier aussi il proposait la cour martiale pour Mélenchon pour crime d’avoir refusé de s’allier à lui…), et je ne me suis pas fait avoir deux fois à ses trémolos pour les retraités, les chômeurs, les travailleurs et qui vous voulez : c’est un camelot sans grande vision qui occupe un créneau. Enfin c’est ainsi qu’il m’apparaît, je ne sais pas si j’ai raison (je n’ai pas creusé plus que ça). Par ailleurs il ne m’a jamais répondu sur Twitter, c’est donc quelqu’un d’antipathique. []
  2. Je vous laisse imaginer ce qu’a pris Filoche pour avoir employé le mot « Cabale », qui vient de l’hébreu Kabbale. []
  3. Les sénateurs sont élus selon un processus non-démocratique, cette fonction sert à placer les cadres du partis, ils se sentent donc tout à fait dispensés de faire connaître leur existence à leurs administrés. []

Séquelles de la présidentielle

(un peu confus, je publie très vite cet article en vrac parce que je n’aurai bientôt plus accès à Internet pour une période indéterminée. En espérant que le lecteur se montre indulgent et y retrouve ses petits)

Ces temps-ci je me retrouve régulièrement amené à défendre Jean-Luc Mélenchon alors que je n’ai pas de passion pour le personnage et, même, que je porte un jugement assez négatif sur l’attitude du leader de la « France insoumise » depuis le soir du premier tour de l’élection présidentielle. Je ne parle pas spécialement ici de ses louvoiements lorsqu’il s’est agi d’appeler ou non à voter contre Marine Le Pen, qui semblaient animés par la joie mauvaise de soumettre l’insoumis, mais il ne semble pas s’être bien remis de cette campagne assez intense, et paraît peu à peu avoir perdu de vue les qualités qui l’ont rendu si populaire jusqu’à l’élection. Ne semblent lui rester qu’une forme de fierté bileuse un peu pitoyable. Mais cette perception des choses est probablement biaisée, car Mélenchon et les députés ou responsables de la France insoumise me semblent pâtir d’un « traitement de faveur » médiatique bien lourd, comme s’ils étaient devenus le dernier carré d’opposition à abattre. Une petite phrase, une expression, voire la manière de dire un mot (« matheux ») ou même de ne pas obéir à des injonctions absurdes (comme la jeune députée Danièle Obono sommée par un journaliste de prouver son patriotisme en disant, sur commande, « vive la France ! »), tout est prétexte à forger une image lamentable des « insoumis ». Si les journalistes n’inventent certes pas les faits qu’ils rapportent, ils sont responsables de ce qu’ils filtrent et qui oriente la perception générale que l’on a du tableau. Ils ont décidé que les insoumis avaient le « culte de la personnalité », que Mélenchon était l’homme au couteau entre les dents et était un démagogue, et ils écartent toute information qui contrarie cette vision des choses. Je me souviens par exemple qu’une chaîne d’information en continu posait une fois une question d’ordre général à Mélenchon, qui se tourne vers une militante du mouvement insoumis en disant que c’était cette femme qui allait répondre… Et aussi sec, l’image et le son sont chuintés, la femme est coupée et le journaliste qui reprend l’antenne commente : « Jean-Luc Mélenchon refuse de répondre… ». Alors que la vérité était que la chaîne avait décidé qu’elle ne voulait pas écouter quelqu’un d’autre que Mélenchon… L’accuser ensuite d’organiser un culte de la personnalité, c’est un peu le serpent qui se mange la queue dans un hôpital qui se moque de la charité.

Mélenchon a-t-il la fibre autocratique, hors sa propension à rouler des mécaniques ? Est-ce la motivation inconsciente de son souhait de supprimer la Ve république et son régime d’hyper-présidentialité ? On ne le saura jamais, sa chance vient de passer pour de bon.

Je ne m’attendais pas à ce genre d’attaques venant du camp Macron, qui n’est pas trop dans la traque aux petites phrases. J’imagine que c’est pour se démarquer des (rares) critiques subies par « La République en Marche » sur la question du voile et de la laïcité. Dommage, car j’avais apprécié que Macron parvienne à ce que ce ne soit pas un sujet dans sa campagne. Personnellement, je pense que les trois premières affirmations de la députée Danielle Obono sont défendables (et défendues par moult analystes politiques ou sociologues), sinon justes. Il est étonnant de les présenter comme « scandaleux ». J’ai bien aimé l’article que Claude Askolovitch a consacré à la question.

Personnellement, j’ai voté « France insoumise » pour le programme, parce que je ne pensais pas tellement avoir le choix (entre les verts absents et Hamon sabordé par son propre parti), mais je m’en fous un peu de Mélenchon, et je pense que je ne suis pas le seul à avoir voté pour son programme et non pour sa personne1. En fait la plupart des gens qui ont voté Mélenchon à la présidentielle m’ont dit à un moment ou un autre un truc du genre « j’ai des réserves sur le personnage mais c’est le programme qui correspond le plus à ce que je veux ». La cuisine politique semble épuiser beaucoup de gens, qui préfèrent quelqu’un qui propose assez évasivement un renouveau dans la continuité à son concurrent dont le programme se veut complet et cohérent.
Ceux qui se méfient d’un candidat pour son tempérament au point de rejeter son programme n’ont pas forcément tort dans l’absolu : la politique ne se joue pas seulement sur le papier, sur le contrat, elle est faite par des femmes et des hommes en lesquels on peut ne pas avoir confiance. Mais il est dommage de s’interdire de lire et de réfléchir les propositions malgré tout, ou de n’en retenir que ce que l’on en combat 2.

Reste que malgré tous ses défauts, Mélenchon a beaucoup de talent, il s’adresse (et c’est là la seule manière de respecter les électeurs, à mon sens) au cerveau des gens, c’est à dire que ses propositions sont « réfutables », au sens de Karl Popper : on peut les évaluer rationnellement, être d’accord ou non, mais elles reposent sur des informations et sur un raisonnement, et ce dernier est exposé de manière très pédagogique. Je suis toujours sidéré du décalage entre ces qualités que beaucoup perçoivent comme moi, et la réputation générale qui lui est plaquée et que le bonhomme semble avoir des difficultés à percevoir comme à conjurer.

 

N’ayons pas peur des mots… On qualifie Villani de « matheux », et hop, on est sous Pol Pot !

Étonnante, en tout cas, cette campagne qui nous a tous rendus fous : pour une fois, rien n’était joué d’avance si ce n’est la présence du Front National au second tour, seule certitude, martelée depuis des années, et l’assurance de la victoire finale de son compétiteur.
De manière temporaire, l’indécision est un état plaisant — c’est ce qui provoque l’addiction au jeux de hasard — mais à la longue, l’excitation s’avère nerveusement épuisante. Au fil des semaines, chacun de nous a, comme toujours, choisi son camp, son candidat, ou son non-camp, et en est venu à trouver difficilement supportables ceux qui ont fait d’autres choix. On n’avait jamais vu, me semble-t-il, tant de gens se lancer dans des menaces : « Je vais faire du ménage parmi mes amis Facebook, je vais éjecter de la liste ceux qui me disent de ne pas voter blanc/ceux qui votent blanc/ceux qui me contredisent/ceux qui votent machin ».
Et des semaines après, ce n’est pas fini, on sent beaucoup de haine de toutes parts, les camps se sédimentent, et le retour à la raison semble impossible, on continue à se renvoyer à l’alliance bolivarienne et à la banque Rotschild, comme si ces détails suffisaient à résumer les programmes des uns et des autres3.

Tout ça est dommage. J’ai tendance à douter des chances de succès de la politique « quantique » (à la fois de droite et de gauche, on ne connaîtra le résultat qu’en ouvrant la boite) de Macron, mais s’il parvient à  pulvériser les partis et les oppositions automatiques, ça sera déjà une chose de gagnée. Mais une fois que le vide sera fait, avec quoi le combler ? Dès qu’on est attentif à un sujet précis, on peut s’inquiéter de l’absence de propositions concrètes, il semble y avoir eu peu d’évolution de la « République en Marche » depuis son programme, qui ne contenait que des constats (« il faut une France qui soit plus… Il faut que…. »). Ségolène Royal avait tenté le coup de la politique de la page blanche en 2007, en proposant aux gens de participer collectivement à écrire la politique du pays… Mais personne n’a voulu de ça, chacun veut un « chef » qui sait ce qu’il veut (que ce soit pour le suivre ou pour le combattre, du reste), qui ait de l’assurance. Macron réussit l’équation : il ne dit pas grand chose mais il le fait avec une grande assurance. On se rappellera du « parce que c’est notre projet! » qui a tant fait rire mais qui est plus étonnant que drôle si on constate que pas une personne dans la foule apparemment galvanisée n’aurait pu décrire ledit projet. Je remarque de Macron fait depuis son élection plein d’efforts pour montrer qu’il est un chef, qu’il ne se laisse pas chier dans les bottes par son chef d’État-major, qu’il sait broyer les mains, etc. Espérons qu’il s’arrête vite, parce que ça devient lourd.
Confusément, le danger que je sens chez Macron, c’est  un 
certain aveuglement face aux problèmes structurels de la société française, il semble préférer se faire croire que tout le monde peut « y arriver », que tout le monde y arrivera… C’est une vision des choses qui a ses vertus, puisque rien ne désespère plus les classes populaires que de voir des sociologues leur expliquer qu’elles sont à jamais maudites : on a besoin d’espoir, après tout, et, quoiqu’on en dise, personne n’aime se voir comme une victime passive ! Mais c’est aussi le meilleur moyen pour ne rien changer.
Bref, je n’ai rien contre Macron, je m’en fous, je ne me sens pas opposé à tout ce qu’il représente comme j’ai pu l’être avec Nicolas Sarkozy en son temps. J’espère pour la France qu’il va réussir à apporter quelque chose au pays. Je n’arrive pas à y croire, mais si ça marche4, j’accepterai de le voir, pas de problème. 

  1. Sur Twitter je viens de définir ma ligne politique comme : anarchiste chrétien athée écolo.  C’est à dire influencé par la pensée de quelqu’un comme Ivan Illitch, quoique sans mystique de l’ordre naturel des choses : quand j’ai mal à la tête, je veux bien une aspirine, et au fond je crois à la possibilité du progrès technique comme un progrès humain. []
  2. Je pense que la fatigue de la politique n’est pas neuve, c’est elle aussi qui a fait pencher la balance du côté du « non » au référendum sur le traité constitutionnel en 2005 : à l’époque, tout le monde voulait voir l’UE progresser et espérait un cadre constitutionnel plus philosophique qu’autre chose, mais en se renseignant, les gens sont tombés sur un obscur texte juridique bien plus inquiétant qu’autre chose. Une sacrée occasion ratée. L’idéologie — ça va avec — est elle aussi pas mal rejetée, et si je trouve ça bien pour esquiver la tentation de se cantonner à une pensée automatique, je trouve dommage d’ignorer que l’absence d’idéologie est souvent aussi une idéologie. []
  3. Au passage, j’ai trouvé que « extrême finance » lancé par Mélenchon pour décrire le projet de Macron sonnait terriblement creux. []
  4. Pour l’instant je remarque juste que le budget des universités risque de baisser lourdement, que mon salaire va nettement baisser lui aussi (car même si je ne suis pas fonctionnaire, mon salaire est calculé pareil), que les villes – dont je dépends – ont peur d’être ruinées par la suppression de la taxe d’habitation. Je dois avouer que le fait que tout ça serve à financer la fin de l’ISF et la recapitalisation d’Areva (victime d’une gestion castrophique dont je ne parviens pas à me sentir responsable) n’arrive pas à me consoler de manière satisfaisante. []

Les derniers jours de la politique

Je me souviens que ma grand-mère paternelle n’aimait pas beaucoup François Mitterrand, mais qu’après l’élection de ce dernier, elle m’avait dit quelque chose comme : « maintenant, c’est lui le président, il n’y a plus à en discuter, espérons qu’il travaillera bien ». À présent, Emmanuel Macron est le président, et il faut bien en prendre son parti et souhaiter que le destin de la France tourne au mieux. Promis, juré, donc j’ai envie de croire en Emmanuel Macron. Enfin j’avais envie d’y croire, je le dis au passé, car le début de son mandat ne prend pas un tour très rassurant.
Bien sûr, je n’ai pas voté pour lui, j’ai même parfois eu l’impression d’assister à un épisode d’hallucination collective en observant son ascension, alors bien sûr, j’attendais peu de son quinquennat, mais j’espérais au moins que les qualités que j’avais cru identifier chez le nouveau président s’exprimeraient. Il me semblait qu’un président qui invente sa majorité en piochant les personnes et les idées à droite, à gauche et au centre, aurait comme première vertu d’abandonner les automatismes propres à chaque culture politique et peut s’autoriser toutes les solutions aux problèmes qu’il doit régler, peut s’autoriser le dialogue avec tous les acteurs politiques et non-politiques du pays. On pouvait aussi espérer que sa majorité, du fait de la diversité des parcours et des idées de ses membres, permettraient des débats ouverts, non mécaniques, et au fond bien plus intéressants que les traditionnelles oppositions entre partis.
Enfin, puisqu’il avait brillamment réussi à empêcher la presse de l’amener sur le terrain de l’identité et de la religion, j’espérais que nous allions enfin vivre une présidence un peu reposante sur ces sujets qui pourrissent le pays et montent les gens les uns contre les autres.

Les promesses n’engagent que ceux qui y croient, comme chacun sait. Ces propositions, issues du programme d’Emmanuel Macron se trouvent encore sur son site mais sont contredites par la proposition de budget : 850 millions d’euros de coupes dans l’armée, 80 millions dans l’éducation nationale et 331 millions d’euros de coupes pour l’éducation et la recherche.

Mais où en sommes-nous exactement ? Pour financer la baisse de l’ISF et la recapitalisation d’AREVA (une question critique, effectivement, car notre sécurité nucléaire en dépend… Ce que nos gouvernants précédents auraient pu mieux mesurer), le gouvernement contredit toutes les promesses d’une campagne terminée depuis quelques mois seulement, en supprimant des crédits partout où il s’était engagé au progrès ou à la stabilité, y compris lorsque cela mène à un vrai péril. Pour exemple, les universités, depuis leur autonomisation, peuvent faire faillite, et leur finances sont déjà bien fragiles. Je ne suis pas spécialement attaché à l’idée de porter le budget de la Défense à 2% du PIB, mais il est incroyable d’avoir fait une telle promesse pour enlever ensuite près d’un milliard d’euros à l’armée… La semaine où on s’est engagé à réserver plus de six milliards pour les jeux olympiques de 2024 — et en sachant très bien qu’il n’est jamais arrivé que le budget prévisionnel des jeux soit tenu, et qu’un doublement ou un triplement de la somme n’est pas rare. Bien entendu, en 2024, le président aura peut-être changé, et c’est de toute façon lorsque les jeux seront passés depuis longtemps les jeux que la dette pèsera durablement.

Trois mois seulement pour ravaler ses promesses (en se disant surpris de la mauvaise gestion des gouvernements précédents dont l’actuel président a été ministre de l’Économie et par les problèmes d’Areva dont le premier ministre a été le lobbyiste), c’est rapide. C’est même fulgurant, comme tout ce que fait Macron. Tant qu’à trahir ses promesses, après tout, peut-être vaut-il mieux le faire d’un coup sec comme on arrache un sparadrap, qu’en y allant petit à petit comme l’a fait le précédent président : la première méthode laisse à peine le temps de comprendre que l’on souffre.

La fascination qu’exerce Emmanuel Macron sur les médias n’est pas forcément de l’amour, mais elle n’en est pas moins dérangeante. Comme les passereaux qui nourrissent l’oisillon du coucou au détriment de leur progéniture, ils voient ce qu’il se passe et ironisent même sur le sujet, mais n’en sont pas moins irrésistiblement attirés, comme hypnotisés.

S’il n’avait fait que revenir sur ses promesses financières, Macron ne ferait que suivre la tradition de ses prédécesseurs. Mais, fort de sa majorité absolue à l’Assemblée, il donne aussi quelques signes inquiétants d’autocratie et de mauvaise éducation bourgeoise. Sur la mauvaise éducation, on se rappellera de sa méprisante sortie sur le tee-shirt et le costume (« Vous n’allez pas me faire peur avec votre Tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler »), de son ironie sur les Comoriens qui tentent d’atteindre Mayotte (« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien, c’est différent. »), de sa récente description des gares (« Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ») ou plus récemment encore, de son affirmation que le problème de développement de l’Afrique était civilisationnel, et s’expliquait notamment par le fait que les femmes y ont sept ou huit enfants… Même si l’ensemble du propos est moins choquant que les phrases qui en ont été extraites, il y a là une terrible ignorance de principes démographiques universels connus depuis deux siècles (la richesse fait la dénatalité, pas le contraire), et une essentialisation de la misère qui est aussi obscène que l’étaient nos aïeux réactionnaires lorsqu’ils affirmaient que les femmes ne pouvaient être ni scientifiques ni artistes, n’ayant pas le cerveau conformé pour cela.
Bien entendu, plus on parle devant des micros et plus on est amené à dire des choses rapides, imprécises, idiotes, parfois contre ses propres opinions… Peut-être ne faut-il voir là que des phrases malheureuses qu’on regrette sitôt après les avoir dites et auxquelles il faut éviter de donner de l’importance. Mais si ces petites phrases qui échappent à leur auteur et le rendent suspect d’une mentalité bien moins moderne que prévu persistent à s’accumuler, il faudra se poser des questions et se demander si le vernis n’est pas en train de craquer. Comme beaucoup l’ont remarqué, en tout cas, les mêmes phrases n’auraient jamais été pardonnées à Sarkozy ou Valls.

Président de la République à trente-neuf ans en ayant attendu d’avoir démarré sa campagne pour construire son programme – un programme avant tout composé d’affirmations tautoloqiques ou évidentes (du niveau « pour que la France retrouve sa grandeur il faut qu’elle retrouve sa grandeur ») et dont les seules promesses précises ont déjà été abandonnées…  Je ne vois qu’une explication au maraboutage général dont les Français ont été victimes : Emmanuel Macron est soutenu par le cabinet d’avocats démoniaques Wolfram & Hart (dans la série Angel, pour ceux qui ne connaissent pas).

Enfin, notre tout nouveau président montre quelques signes d’autoritarisme : il veut maîtriser la presse (qui s’en plaint), affirme avoir une pensée trop complexe pour s’abaisser à expliquer ses actions aux misérables vermisseaux que nous sommes : ce n’est pas de la mauvaise volonté, ce n’est pas qu’il refuse de répondre aux questions des journalistes, c’est juste que ces derniers ne pourraient pas appréhender la complexité de ses réponses. On imagine qu’il n’aurait pas osé leur dire une chose pareille avant d’être élu ! J’ai l’impression d’être dans un très mauvais remake du Schtroumpfissime (1964), par Peyo1.
Puisque c’était le point faible que certains craignaient de lui découvrir, Macron tente de s’imposer comme « leader » : il broie la main de Donald Trump (puis s’en vante pendant deux semaines), il dit à l’armée « Je suis votre chef », et il impose au groupe parlementaire La République en marche un règlement particulièrement autoritaire : interdiction de laver son linge sale en public, interdiction de co-signer des amendements ou des lois avec des membres d’autres groupes,… Quant aux statuts du parti, que vont bientôt voter ses adhérents, ils semblent être particulièrement peu démocratiques. C’était prévisible : le parti est né pour servir les ambitions d’un homme, et pas pour promouvoir des idées : les idées sont venues après, ce qui a déterminé le vote, c’est plutôt le renouveau que représente une personnalité presque sortie de nulle part, presque vierge en politique puisque son tout premier mandat électif aura été la présidence de la République.

J’imagine bien qu’il ne faut pas trop désespérer les électeurs d’Emmanuel Macron2, parce qu’on ne sait pas trop vers où ils se tourneront lorsqu’ils auront fait le deuil du renouveau et de la modernité qu’ils ont voulu qu’il représente. On dit souvent « après ça, c’est sûr, les gens voteront Le Pen ». Mais je n’y crois pas, les gens n’éliront jamais Le Pen, qui est à mon avis la plus grande perdante de l’élection qui vient d’avoir lieu. Je parie plutôt sur quelque chose d’encore plus grave : l’abandon de toute foi dans le débat politique pour organiser notre pays : nous serons mûrs pour confier nos destinées à des instances administratives technocratiques et à de grandes sociétés bienveillantes qui sauront ce qui est bien pour nous comme pour elles et qui se partageront les restes des grandes entreprises publiques (notre patrimoine commun) : santé, éducation, transports, énergie,… J’aimerais me tromper, mais j’ai peur qu’Emmanuel Macron, comme François Hollande, comme Nicolas Sarkozy, comme l’aurait pu faire François Fillon, eût-il été élu, travaille à une France dans laquelle les frais d’inscription annuels à l’université coûtent le prix d’une automobile, une France où les salariés ne peuvent pas porter de projet collectif, une France où les services vitaux sont à la merci de quelques multinationales. J’ai des enfants, je leur souhaite tout autre chose que ça3, J’aimerais me tromper. Sincèrement.

  1. Mise à jour du 16 juillet : en vacances chez mes parents, où se trouve l’album, je me suis décidé à relire le Schtroumpfissime, qui était conforme à mon souvenir, à un détail très savoureux près : j’avais complètement oublié que ceux qui résistent au despote se font appeler… « Les Insoumis ». À la fin de l’histoire, le pouvoir est repris par le grand schtroumpf, dont l’autorité ne sera pas contestée : la démocratie, décidément, c’est trop dangereux. []
  2. Ce qui me semble positif dans le Macronisme ce sont justement les électeurs, des gens qui veulent autre chose qu’une pathétique guerre de partis, qui veulent une France moderne, dans son siècle, mais aussi apaisée. J’ai peur qu’ils aient misé sur le mauvais cheval. []
  3. On me fait la remarque que cette phrase semble un peu égoïste. D’une part, peut-être, oui : au fond il est naturel de souhaiter que ses enfants aient une belle vie, parce que c’est à ça que servent les parents. Ensuite, bien sûr, je ne parle pas spécifiquement de mes enfants à moi, je veux dire par là que ce n’est pas pour moi-même que je m’inquiète, mais pour ceux qui me survivront, pour l’avenir, quoi. []

Ne pas vendre la peau de l’ourse

Je n’en peux plus de cette élection, elle m’épuise, parce qu’elle a été trépidante, parce que rien ne semble jamais complètement joué, mais aussi parce qu’elle a fait sortir tous les loups du bois : certains « Républicains » ou assimilés, qui affirmaient jusqu’ici être les adversaires du Front National, s’y rallient et, même si leurs ralliements ne surprennent pas toujours, ils rebattent les cartes de la vie politique. Le paysage politique tel que je me le figurais il y a trente ans était simple : une gauche libérale sur le plan des mœurs et dirigiste sur le plan économique était opposée à une droite libérale sur le plan économique et conservatrice sur le plan des mœurs. Il existait tout un tas de personnalités politiques représentant des exceptions, mais dans l’ensemble, c’était l’alternative. À présent, nous avons aussi un centre droit issu du parti socialiste qui est libérale sur tous les plans, et une extrême-droite qui singe la tradition socialiste en utilisant son vocabulaire et en proposant des mesures dirigistes (mais pas tellement internationalistes : protectionnisme, préférence nationale) et, sur le plan des mœurs, en pratiquant le confusionnisme total en promettant à la fois la liberté et le contrôle autoritaire.
Il y a peu de temps on affirmait que la France était condamnée à un bipartisme à l’Américaine, le RPR/UMP s’est baptisé « Les Républicains » et on dit que Manuel Valls aurait voulu que le Parti Socialiste achève son interminable mue libérale et devienne le parti Démocrate. Deux noms qui entre parenthèses n’ont pas grand sens, tout parti respectueux de l’État et de du système électoral étant censé être à la fois républicain et démocratique.
Ce que cette situation nouvelle a d’intéressant, c’est que les élections peuvent désormais créer des surprises, et on le voit avec l’élection présidentielle en cours : quatre des candidats n’étaient pas loin de l’emporter, et les deux finalistes sont peut-être au coude-à-coude, et une surprise n’est pas à exclure.
Les discours d’Emmanuel Macron sont terriblement ennuyeux, le personnage sonne faux et semble plutôt fragile face à une femme tombée dans la marmite politicienne quand elle était petite, comme Marine Le Pen. La moindre hésitation, le moindre moment un peu ridicule, peut lui faire perdre cinq pour cent de voix du jour au lendemain.

J’avoue que j’ai été choqué d’entendre Emmanuel Macron se montrer insultant, donneur de leçons, voire humiliant envers Jean-Luc Mélenchon et, par extension, envers ceux qui ont voté pour lui au premier tour. Je ne lui demanderais pas de faire un pas politique envers la « France insoumise », quoique ça ne lui aurait pas forcément coûté cher de parler un peu plus d’écologie, mais au moins, de ne pas s’en prendre à ceux dont les votes pourraient lu faire défaut à un instant critique. D’un simple point de vue tactique, ça me semble idiot. Pourquoi ne cherche-t-il pas à convaincre les gens qui appellent Le Pen par son prénom (enfin son pseudonyme, puisque ce n’est pas son vrai prénom) qu’elle ne veut pas vraiment leur bien ? Pourquoi ne pas rassurer les Fillonnistes qui croient que Macron est un avatar de Hollande et qui de manière un peu plus surprenante semblent convaincus que ce me même Hollande est un gauchiste révolutionnaire prolétarien au couteau-entre-les-dents ? Pourquoi ne pas dialoguer avec les électeurs de Dupont AIgnan, Christine Boutin et de Villiers, qui ne sont pas tous convaincus par le ralliement de leurs dirigeants à la cause lepéniste ? Pourquoi ne pas s’intéresser aux indécis ?
Une part importante des gens qui ont voté pour Mélenchon iront voter Macron pour éviter le pire : pourquoi prendre le risque de se les aliéner ?
Je me posais cette question ce matin et Nathalie m’a donné la solution : il vise déjà les législatives ! Bon sang mais c’est bien sûr, comme disait le commissaire Bourrel.
Le déroulement complètement atypique de l’élection présidentielle, le rebattage des cartes et le positionnement désorientant d’Emmanuel Macron1 rendent impossible de savoir ce qui sortira des élections législatives ni d’être sûr que le jeune homme disposera d’une majorité. Il pourra sans doute s’appuyer sur une partie des centristes, des radicaux de gauche, des socialistes et des Républicains, et bien sûr que les gens « issus de la société civile » (et donc sans positionnement partisan) qu’il veut amener aux affaires publiques — ce qui fait partie de ses idées a priori louables, même si ça peut aussi être un moyen pour dépolitiser la politique.
Ceux sur qui il est certain de ne pas pouvoir compter, avec qui aucune alliance ne sera possible, ce sont bien les gens de la gauche radicale, qui pensent que rien n’est donné à ceux qu’on appelle à présent « modestes » sans confrontation sociale, qui pensent que la souplesse managériale et le libéralisme économique ne sont pas réciproques, puisqu’ils s’inscrivent dans un cadre fondé sur le déséquilibre, et qu’ils ne profitent donc jamais qu’à ceux qui les organisent.

mash-up

Dans la continuité de François Hollande, qui l’appuie d’ailleurs bien sur ce point2, Emmanuel Macron semble considérer que son adversaire, ce n’est pas la finance, évidemment, mais la gauche exigeante et capable de faire des propositions qui ne se bornent pas à un mol accompagnement de la prévalence de l’économie de marché. Alors il frappe sur Jean-Luc Mélenchon, place ce dernier dans une position impossible qui lui permet de semer le doute, de créer un climat de suspicion et, au fond, d’affirmer que ceux qui ne voteront pas pour lui dimanche prochain sont des irresponsables ou des ennemis de la démocratie. Beaucoup seront scandalisés par le procédé, et cela lui fera perdre des voix la semaine prochaine, mais il doit compter sur le fait que le pays, de peur du saut dans l’inconnu, votera finalement massivement contre sa concurrente. Après tout, ça a toujours marché jusqu’ici, n’est-ce pas; S’il se permet ce geste risqué, c’est, donc, pour saper les chances que la « France insoumise » ait un grand nombre de députés à l’issue des législatives du mois de juin. C’est aussi sans doute pour le plaisir sadique de punir ceux qui lui ont fait une petite peur du ratage et à qui il demande non seulement de voter pour lui « par raison » mais par reddition, en lui offrant les clefs de l’Élysée la corde du pendu autour du cou, tels des bourgeois de Calais.
Un adage affirme qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours que l’on n’a pas encore tué, et si Marine Le Pen passe, ce ne sera pas à cause des « insoumis » mais bien à cause de ceux qui se servent du Front National comme épouvantail et marchepied vers un pouvoir sans partage pour eux-mêmes et pour les intérêts qu’ils défendent — qui ne sont ni les miens ni les vôtres.
Les dominants de l’économie n’ont jamais eu vraiment peur des guerres ou du fascisme, car ils savent que ces derniers sont faciles à détourner à leur avantage. En revanche, ils ont peur de ceux qui mettent en cause leurs privilèges.

  1. Emmanuel Macron est à droite selon la gauche, à gauche selon la droite, ni-de-droite-ni-de-gauche selon lui, peut-être « extrême-centriste », comme le gouvernement qui a succédé à la Révolution et à l’Empire ? []
  2. La dernière semaine de la campagne et alors que Mélenchon semblait de plus en plus convaincre, Hollande a eu des mots incroyables sur lui : « Mélenchon est un dictateur, pas un démocrate. Voter Mélenchon, c’est voter Chavez (…) c’est la complaisance avec la Russie, avec Poutine, avec tous les empires, en fait. Son ennemi, c’est l’Occident ».
    Venant d’un ancien camarade de parti, c’est un peu violent. []

Pas de printemps pour Marine

Dans mon billet précédent je dis clairement que je n’ai aucune envie de donner des leçons à ceux qui n’iront pas voter le 7 mai, qu’ils soient des abstentionnistes permanents, des abstentionnistes du ni-Macron-ni-Le-Pen ou des abstentionnistes du « j’ai décidé de partir en long week end mais j’ai complètement oublié la procuration ». En revanche, je ne sais pas trop quoi dire aux gens qui ont voté Mélenchon et comptent reporter leur voix sur Le Pen par affinité politique : ceux-là sont trop loin de moi pour que je puisse comprendre un grand écart aussi extravagant. Ils sont tellement loin de moi, du reste, que je n’en connais aucun. Je suis aussi très circonspect envers ceux qui espèrent l’élection de Le Pen non par adhésion envers ses vues ni même par rejet viscéral d’Emmanuel Macron mais parce que son élection permettrait de s’opposer directement à elle, à l’État ; une envie de catastrophe, de guerre civile…. En tant que spécialiste des mythes de fins du monde autant qu’en tant que lecteur d’Henri Laborit, je comprends cette envie de quitter le status quo de la prétendue social-démocratie (sociale tant qu’elle y est forcée, démocratique au minimum possible). Je le comprends mais je ne peux pas le partager, il y a bien trop à perdre : la bataille, bien entendu, mais aussi sa propre humanité.
Non seulement je ne donnerai pas de leçons, mais je pense que ceux qui le font ont tort, et que si quelqu’un se tire une balle dans le pied, pour reprendre une métaphore qui a du succès ces jours-ci, c’est bien eux : rien de plus contre-productif que d’insulter, culpabiliser, menacer une personne dont on aimerait qu’elle se rallie à sa vision des choses. À moins que le but ne soit pas de partager un raisonnement, mais juste de dire qui on a envie de détester, et d’ajouter : « j’en étais sûr ! ». Pas de leçons, donc, mais pour éviter de me répéter, conversation après conversation, je vais tout de même tenter d’exposer de manière synthétique ici les arguments qui me convainquent d’aller voter pour le paltoquet, malgré son programme, en commençant par exposer ma vision de la démocratie représentative.

Pour moi, voter, ce n’est pas choisir le bon dirigeant, c’est se déterminer entre des ambitieux plus ou moins néfastes, plus ou moins honnêtes, et aussi choisir entre des programmes et des groupes politiques plus ou moins dangereux. Je ne vote pas par adhésion inconditionnelle (croire en quelqu’un d’autre alors que je ne suis pas capable d’être d’accord avec moi-même constituerait une blessure narcissique bien douloureuse), mais avec l’idée d’obtenir des améliorations ou plus souvent encore, d’éviter une détérioration. Je ne dis pas que je n’adhère pas un peu aux programmes pour lesquels je vote, mais je n’ai pas de foi, pas de religion, je refuse les « packs » (si je suis d’accord sur tel point je dois être d’accord sur tel autre), je ne suis pas dupe du côté self-service de l’offre1. Je constate que la démocratie représentative ne mène pas forcément aux bonnes politiques, puisqu’elle ne favorise pas la coopération ou la recherche d’un intérêt véritablement commun, mais j’y reste attaché faute de mieux car je la vois comme un contre-pouvoir, au même titre que la libre-circulation de l’information ou que l’indépendance de la justice.

À présent, comparons.
Emmanuel Macron propose de rester dans la continuité du quinquennat de François Hollande, en parachevant l’œuvre de dépolitisation de la vie politique qu’a incarné ce dernier : avec Macron, l’antagonisme gauche-droite, certes un peu dépassé ou ridicule sur certains sujets, s’efface au profit d’un système mené par les négociations de lobbies et orientée par des think-tanks qui semblent depuis longtemps avoir conclu que la social-démocratie était une chose trop sérieuse pour être confiée à des électeurs. Il faut dire que ce n’est pas faux, l’électeur d’aujourd’hui n’est plus vraiment un citoyen mais quelqu’un qui délègue sa souveraineté sans jamais se sentir responsable ensuite, ce qui constitue une vision un peu consumériste de la politique2.
Emmanuel Macron est un promoteur du libéralisme économique, il veut réformer le droit du travail dès sa prise de fonctions, par ordonnances3 : moins d’indemnisations par les Prud’hommes en cas de licenciement contesté ; possibilité de toucher des indemnités chômage lorsque l’on démissionne (ce qui est a priori plutôt une bonne chose, mais il faut voir dans le détail) ; la perte de pouvoir des syndicats en entreprise, au profit de systèmes de référendum interne. Sur la fiscalité, « En marche ! » marche clairement pour le capital, en supprimant l’Impôt sur la fortune et en le remplaçant par un impôt sur le patrimoine immobilier. Il propose dans le même temps une suppression de la taxe d’habitation en dessous d’un certain revenu annuel. Sur la plupart des autres sujets, le programme d’Emmanuel Macron ne fait qu’indiquer des vœux : l’armée doit protéger les français et assurer la souveraineté du pays —  Original ! — Il faut donner le goût de la Culture et soutenir les artistes —  Incroyable, non ? —  L’école doit accompagner la réussite de chacun et réduire les inégalités —  Jamais entendu un truc pareil ! —  La justice doit être juste et efficace — Moderne !  —  Les pauvres doivent être moins pauvres —  On leur dira. —  Etc., etc. Il ne manque plus qu’à demander à la pluie de mouiller, et on a un programme parfait. Je force le trait ? Peut-être, je vous laisse aller consulter le programme pour vérifier, ou encore cette méta-étude qui compile l’analyse comparée des différents programmes par une vingtaine d’ONGs. Au fond, le programme d’Emmanuel Macron consiste à dire qu’il n’y a pas grand chose à changer à la pente actuelle, et en cela, il est légitime de voir en lui l’héritier de François Hollande. Peut-être n’est-ce pas un mauvais signe, peut-être que cela veut dire, avant tout, que les Français n’ont pas tant envie de catastrophe que cela.
Plus que des mesures véritablement iniques, c’est la dissolution du politique (et du syndicalisme) qui m’effraie chez Emmanuel Macron, puisque par petites touches, il se propose de supprimer la souveraineté qu’exercent les citoyens sur l’État dont ils dépendent. Et je parle de la vraie souveraineté, pas du fait d’agiter un drapeau, de chanter des hymnes patriotique et d’invoquer Jeanne d’Arc en se faisant faire les poches par ceux qui savent détourner votre attention à coup de fierté mal placé4.

Jeu : inversez deux lettres dans le titre du film et découvrez le message subliminal que je tente de vous faire passer.

Vous voyez de quoi je veux parler.
D’un point de vue purement économique et social, le programme de Marine Le Pen n’est ni un pari « utopiste » sur l’avenir et le progrès, ni une forme de résignation « réaliste », il n’a pas de cohérence, et on doute que quiconque dans son parti ait de compétence pour traiter ces sujets. Les économistes qui se sont penchés sur le programme économique de Marine Le Pen le considèrent comme aberrant, puisqu’il promet d’immenses dépenses (renforcement d’effectifs dans la santé, la police,…), des baisses immédiates de tarifs réglementés (gaz, électricité, etc.), des revalorisations importantes pour les salaires de fonctionnaires ou les pensions, des dépenses accrues (défense), des exonérations (entreprises, successions,…), et tout cela ne serait financé que par une astuce : la sorti de l’Euro en faveur du franc, qui deviendrait la devise de la dette publique du pays et pourrait être dévalué brutalement pour ramener ladite dette à peu de choses. En fait, ce que propose Le Pen est rien moins que d’escroquer les créanciers de la France, lesquels ne seront pas contents et sont pour une bonne part… français :  Axa, Allianz, MMA, CIC, BNP Paribas, etc. Comptons sur ces institutions financières pour reprendre aux français d’un côté que ce que la France leur aura pris de l’autre. Parmi les autres sources de revenus proposés se trouve notamment une taxe sur les embauches de travailleurs étrangers. Une idée trumpienne qui là encore coûtera précisément à l’économie française. L’incompétence de Marine Le Pen est totale, mais il est probable que ses électeurs s’en moquent de manière toute aussi totale.
De manière incroyablement rusée, Marine Le Pen a amené le parti de son géniteur, longtemps promoteur d’un libéralisme économique total, à s’appuyer sur un discours social et empathique. Le Pen ne dit pas aux ouvriers ce qu’elle va faire pour leur usine qui ferme, ou si elle le fait, elle leur promet n’importe quoi. À la place, elle fait des selfies avec eux, elle est « proche » d’eux, comme Chirac savait l’être. Cette « proximité », je la mets entre guillemets puisqu’elle relève du spectacle, mais elle s’adresse avec efficacité aux gens un peu désemparés et inquiets, à ceux qui vivent dans une petite ville alsacienne et qui ne voient pas ce qu’ils peuvent faire contre la montée du salafisme dont la télé leur bourre le crâne, elle s’adresse à ceux qui sont persuadés que leur niveau de vie va baisser, elle s’adresse à ceux qui ont l’impression de n’avoir aucune prise sur un monde complexe et immense. Et elle s’adresse, bien sûr, à ceux qui ont envie de punir les gouvernements précédents de leur incapacité à régler certains problèmes. Elle ne fera rien pour eux, elle en est bien incapable, mais elle sait leur faire croire qu’elle n’est pas une technocrate, qu’elle ne représente pas une élite politique et financière établie. Face à cette promesse de proximité, un nouveau Giscard qui explique d’une voix mal assurée à des syndicalistes comment on se paie un beau costume et promet de ne rien tenter d’imposer à l’Europe peut faire pâle figure.

Ce qui rend le programme de Marine Le Pen particulièrement intolérable, ce n’est pas sa démagogie et son manque de compétence économique, écologique, culturelle — qui certes sont graves en elles-mêmes — , c’est toute la peur et la détestation de l’autre qui l’anime. Les immigrés clandestins5 ne pourront être régularisés, le regroupement familial ne sera plus possible, les frontières seront rétablies (les gens ont-il oublié comme c’était pénible ?), les demandeurs d’asile devront déposer leur requête dans leur pays d’origine, et l’aide médicale d’État sera supprimée (prévoir un retour brutal de la tuberculose et de quelques autres maladies pour l’instant rares en France).
Je me souviens, depuis mon tout petit bout de lorgnette, comme la vie était difficile pour mes étudiants étrangers à l’université sous Sarkozy, j’imagine bien ce que cela deviendra sous Marine Le Pen !

Les médias obnubilés par l’Islam sont directement responsables de l’importance qu’a désormais acquis le Front National dans le débat public. À présent, ils appellent à faire « barrage » à un parti « anti-républicain » dont ils ont pourtant accompagné et favorisé la prétendue dédiabolisation.

Sous Marine Le Pen, les libertés publiques risquent de souffrir.  Voir par exemple cette déclaration récente : «Avec moi, les fichés S, pour eux, la règle sera simple mais drastique. Le fiché S étranger est expulsé vers son pays d’origine. Le fiché S binational est déchu de sa nationalité et expulsé vers son pays. Le fiché S français est poursuivi pour intelligence avec l’ennemi et condamné à de la prison et à l’indignité nationale qui le prive de tous ses droits.».  Depuis quelques années, les médias parlent beaucoup des « fichés S » : tel triste personnage coupable de meurtre terroriste était-il ou n’était-il pas « fiché S » ? On en vient à croire qu’être « fiché S » signifie être un membre radicalisé de Daech. Mais ce n’est pas le cas, la « fiche S » concerne toute personne qui n’a commis aucun crime ou délit mais que la sécurité intérieure juge pertinent de surveiller. On trouve dans ce fichier de plus de 20 000 personnes des djihadistes potentiels, des fauteurs de trouble organisés (hooligans, black blocs), des membres de groupes d’extrême-droite ou d’extrême-gauche mais aussi des activistes divers (Kurdes, écologistes, indépendantistes régionaux). On imagine l’absurdité juridique de la situation des personnes présentes dans le fichier si elles étaient soumises au traitement prévu, au risque de l’erreur judiciaire ou de la faute morale, et au détriment des services de renseignement, qui seront dès lors privés d’un précieux outil de surveillance, dans le seul but d’apaiser l’épouvante populaire, Et ensuite quoi ? On met des milliers de gens en prison, et on en fait quoi ? On ne peut pas les condamner, puisqu’ils n’ont rien fait, alors on est censé les enfermer combien de temps ?
Le retour de la peine de mort6 a été enlevé tout récemment du programme du Front National, mais il semble faire partie des projets, tout comme la « perpétuité réelle ».
Le modèle de l’actuel Front National n’est sans doute ni le nazisme ni le fascisme italien (quoique le mélange entre extrême-droite et discours social rappelle Mussolini). Non, son modèle, c’est Donald Trump : raconter n’importe quoi, promettre n’importe quoi, sans jamais peser les conséquences logiques des promesses. Mais ce n’est pas un handicap puisque ce n’est pas à l’intelligence des électeurs que le message est adressé, mais à leur peur, à leur envie que les problèmes complexes trouvent une solution simple à comprendre et expéditive. Que fera-t-elle concrètement une fois au pouvoir ? Je ne suis pas devin, mais si je pense aux militants et aux cadres de son parti, je pense qu’on a raison d’avoir peur, du moins si on vient d’ailleurs et/ou si on aime la liberté. Les quinquennats précédents laissent au prochain président ou à la prochaine présidente des outils puissants de surveillance et d’autorité (à commencer par l’état d’urgence), ce qui constitue une ignominie irresponsable. Que se passera-t-il au prochain attentat ? En Turquie, pays démocratique, une vague tentative de coup d’État a permis en quelques mois au déjà très autoritaire président Erdoğan d’effectuer une purge massive parmi les fonctionnaires du pays et d’obtenir, démocratiquement, qu’on change la constitution du pays pour lui donner quelque chose qui ressemble aux pleins-pouvoirs.

Vu à Paris jeudi soir. Un homme arrête son automobile en pleine rue et bloque la circulation. Il est en fait complètement ivre. Le conducteur qui se trouve derrière lui est un trentenaire d’origine, a priori, maghrébine. Il crie à celui qui le bloque de se pousser, puis sort de sa voiture en colère. Il comprend vite qu’il a affaire à un soûlard. Le conducteur ivre marmonne de manière confuse mais suffisamment intelligible que « quand Marine sera présidente », ça ne se passera pas comme ça, les gens aux cheveux crépus n’engueuleront pas les français-de-souche qui bloquent la rue parce qu’ils sont torchés. Je ne suis pas pressé de voir advenir la « revanche du mâle blanc » ici. (reconstitué de mémoire, désolé, je ne sais pas bien dessiner les automobiles).

Un ami me disait : « de toute façon, Le Pen ne peut pas passer, alors je voterai blanc pour que Macron ne l’emporte pas avec un trop gros score, on ne doit pas lui laisser ce plaisir, il faut envoyer un message ». Je comprends le calcul (tout en me rappelant qu’on a pu l’entendre de la part des partisans de Bernie Sanders), mais je pense au contraire qu’il faut que Macron l’emporte avec un score de république bananière, comme Chirac en 2002, car ce score sera la preuve de sa propre illégitimité, personne ne sera dupe de sa signification : il ne marquera pas un soutien envers le marmouset Emmanuel Macron, mais le rejet sans ambiguïté d’une politique fondée sur la haine de l’autre et qui dévoie éhontément les mots « féminisme », « laïcité » ou « gaullisme ».
Les gens qui ont voté pour le programme de la « France insoumise » n’ont rien à voir avec Marine Le Pen, elle est aux antipodes de leurs idées même si Le Pen a l’habilité d’employer certains de leurs mots-clés7, et a été assez rusée pour protester à raison contre les lois liberticides (comme la loi renseignement) au moment de leur vote — comptez sur elle pour en profiter sans réserves une fois au pouvoir.
Marine Le Pen sait sourire, sait faire croire aux gens qu’elle veut leur bien, que le parti est « dédiabolisé », mais il ne faut pas s’y tromper. Ses proches sont du GUD8 et son jeu de ping-pong avec son père n’est une habile comédie : le vieillard sort une horreur raciste, antisémite, homophobe, la fille prend un air consterné, et le public se dit que le parti a changé. Mais c’est une ruse, Le Pen père dit tout haut ce que son parti pense tout bas, tandis que sa fille se contente d’améliorer l’emballage d’idées qui n’ont changé en rien. Les sorties séniles de Le Pen sont des clins d’œils adressés à la vieille garde du parti.

Pour Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon a « trahi les siens ». Ah oui ? Eh bien pour Jean-Noël Lafargue, Emmanuel Macron « ne sait pas quand il vaut mieux se taire ». Si Macron remporte cette élection, ça n’aura pas été à la loyale, mais par force. Peut-être n’est-il pas avisé d’ajouter l’insulte à la blessure ! Je sens qu’il va me plaire, celui-là.

Oui, Emmanuel Macron est le dangereux représentant du There is no alternative cher à Margareth Thatcher et de la fin de l’histoire de Francis Fukuyama, c’est à dire d’un libéralisme qui juge la lutte des classes obsolète, évacue le débat politique de la vie publique et installe une néo-féodalité dont les seigneurs sont les conseils d’administrations de grandes sociétés. Des gens qui se croient souvent très bienveillants, mais qui ne commencent à lâcher des miettes à ceux qui travaillent à leur fortune qu’une fois qu’ils y sont vraiment forcés.
Oui, l’ascension de Marine Le Pen a été favorisée avec complaisance par ceux qui en ont fait un épouvantail universel, nous laissant le « choix » entre la pérennisation du système qui leur profite et la barbarie. C’était irresponsable de leur part ; l’épouvantail est là depuis trop longtemps, les moineaux n’en ont plus peur et il régnera peut-être demain sur le champ. C’était irresponsable. Nous pouvons donc nous dire : « ni Le Pen ni Macron, je n’y suis pour rien, ce n’est pas mon problème ». Je comprends cette idée et dans un monde idéal, je la partage sans réserves, mais rappelons-nous que le système électoral ne prévoit rien de ce genre : à la fin, nous aurons bien l’un ou l’autre, il n’existe pas de troisième possibilité, et quelle que soit la personne élue, elle sera bel et bien notre problème.

Alors de force, toute honte bue, en pensant à ceux qui seront les premiers à se prendre les bottes dans la figure, et même si ce sont les responsables de la situation qui vont en profiter de manière immédiate, je pense qu’il faut que nous nous assurions que la menace d’une Le Pen est écartée avant de repartir au combat contre son concurrent. J’ai peur que ça passe par un bulletin en faveur du paltoquet. C’est quand même un cas de conscience un peu moins douloureux que s’il avait fallu voter Fillon, non ?

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  1. Au self-service, on a certes le choix, mais on se fait imposer une sélection réalisée en amont et sans nous. Bien entendu, faire savoir au chef ce qui nous plait peut orienter son choix. []
  2. Cela doit être vrai depuis longtemps, je m’étais dit ça dès l’élection de Nicolas Sarkozy, il m’avait semblé évident que les gens qui avaient voté pour lui se préparaient à le détester plus tard, comme ces souverains d’îles d’Océanie (que j’invente, peut-être) qui sont désignés pour être sacrifiés par la foule lorsqu’un cataclysme advient. J’expliquerai en détail cette théorie un jour. []
  3. Système, si j’ai bien compris, dans lequel l’application de la loi précède sa validation par les assemblées. []
  4. J’ai vu la chose à l’œuvre dans la Croatie d’après-guerre : on voit des drapeaux à damiers partout, les mots jugés « serbes » sont remplacés par d’autres (cela va des noms des mois de l’année… aux hélicoptères, car pour une raison incompréhensible les Croates pensent que helikopter est un mot spécifique aux Serbes — en fait, on le doit au français Gustave Ponton d’Amécourt), la religion est redevenue un pouvoir important… Et les politiciens qui ont promu tout cela se sont enrichis au détriment du pays, puisque les services publics ont été dépecés et vendus à des sociétés allemandes ou françaises. Des jugements pour corruption ont été rendus des années plus tard, trop tard. []
  5. Pour s’autoriser à détester les immigrés, certains se sont focalisés sur les « clandestins ». Mais ces derniers ne sont délinquants que parce qu’ils ont un problème administratif, et non par goût de la dissimulation. Ma propre mère, née norvégienne, avait peur d’être renvoyée dans son pays si elle était contrôlée par des policiers pendant les événements de mai 1968 — elle était en France par amour, accessoirement enceinte, et avait dépassé la date autorisée par son visa. Mon beau-père Franko, venu de Yougoslavie, a quitté illégalement son pays et est entré clandestinement en Italie puis en France au début des années 1960. Il voulait gagner sa vie, ce qu’il a fait comme footballeur puis ouvrier. Bref, deux des grands parents de mes enfants ont été des immigrés clandestins pendant une partie de leur vie. Et puis ça s’est arrangé, car si les règles étaient sans doute strictes, les Français étaient plus détendus sur ces questions. Aujourd’hui encore il existe des gens qui après cinq ans d’études en France ont développé ici des amours et des amitiés et ne veulent pas partir, mais devraient le faire s’ils respectaient la règle. Aujourd’hui aussi, des gens viennent illégalement d’anciennes colonies pour travailler en France. Employés par des sociétés bidon elles-mêmes prestataires de société éphémères qui fournissent de la main d’œuvre à de grandes sociétés publiques ou privées, ces gens nettoient les bureaux de la défense, sont vigiles, travaillent sur les chantiers. La précarité administrative de ces gens est un cruel outil pour les maintenir dans la peur et s’assurer qu’ils restent sous payés et non-couverts par les lois sociales. Marine Le Pen se propose juste de raidir les lois qui les concernent pour empêcher toute amélioration de cette situation administrative. Absurde, contre-productif, inhumain. []
  6. Il m’est venu une idée odieuse de science-fiction à propos de la peine de mort : si elle devait revenir, je proposerais ceci : que les membres du jury qui ont délibéré cette sentence soient forcés d’en être aussi les exécuteurs, qu’ils soient les bourreaux. Ils auraient le droit, bien entendu, de changer d’avis et de gracier la personne. []
  7. Une liste de points de convergence entre Front National et France Insoumise circule avec succès sur les réseaux sociaux. Elle est d’une malhonnêteté crasse et en dehors d’un engagement sur l’âge de la retraite, rien n’est vrai. []
  8. Groupe Union Défense : organisation étudiante d’extrême-droite connue pour ses actions violentes. []

Vote pour nous, connard, sinon tu es un salaud

Quelques heures après le résultat de l’élection de dimanche, j’avais déjà publié un billet expliquant que j’allais voter pour Emmanuel Macron au second tour, bien qu’ayant voté pour le programme de la « France insoumise » qui lui est radicalement opposé à presque tous les égards. Au passage, j’essayais de me donner du cœur pour cette corvée en me concentrant sur les points positifs : après tout, l’alternative aurait pu être de se déterminer entre Le Pen et Fillon, tous deux inquiétés par la justice pour des faits du même ordre, tous deux représentants d’une droite très très à droite, raciste, homophobe et fondant son discours sur la peur de tout. Au moins, le succès (très relatif) d’Emmanuel Macron indique un peu plus de foi dans l’avenir que celui des deux candidats qui suivent.
Trois jours ont passé, et je ne change pas d’avis : bien entendu, je vais voter pour quelqu’un dont je ne veux pas, afin d’éviter quelqu’un dont je veux encore moins. Évidemment. Et j’aurais voté Fillon aussi, comme j’ai voté Chirac il y a quinze ans, et comme je voterais Marine Le Pen si elle était au second tour contre Joffrey Baratheon, Skeletor ou Adolf Hitler : on trouve toujours pire. Je vais voter Macron, mais j’aurais aimé passer à autre chose, il y a de nombreuses tâches dans la vie que l’on accomplit par force, par devoir, sans plaisir. Comme payer ses impôts, par exemple — j’imagine que les soutiens les plus fortunés de Macron savent de quoi je parle, puisque le jeune homme a promis de réduire l’Impôt sur la fortune au seul patrimoine immobilier : le paysan de l’Île de Ré persistera à le payer, mais ceux qui placent leur fortune sous forme de bien financiers ou d’œuvres d’art en seront dispensés.

Il y a trois jours, Mélenchon était un dictateur, un bobo facho1. Et à présent, on lui demande (sans s’il vous plaît ni, soyons-en certains, de merci), de forcer ses électeurs à voter pour ceux qui les ont traités de tous les noms.

Au lieu de ça, je vois fleurir sur les réseaux sociaux et à coup de tribunes et d’éditoriaux d’innombrables leçons de morale insultantes, assorties de menaces diverses. Elles émanent souvent de gens qui non seulement n’ont pas voté pour le programme de Jean-Luc Mélenchon, mais se sont montrées incroyablement insultantes envers ses électeurs pendant toute la campagne électorale : nous avons été des néo-staliniens, des poutinistes, des amis de Bachar-el-Assad, des complices du gazage des populations (je ne parle pas des méthodes de Bernard « Bernie le chimique » Cazeneuve, bien entendu), des ennemis de la démocratie et de la liberté d’expression régnant par la terreur2, des destructeurs de l’Union européenne, des naïfs, des bobos, des enragés et même, au cours de la dernière semaine, des antisémites3 — accusation qui n’est étayée par aucun élément, mais qui fait mouche dès lors qu’elle est proférée, ça avait déjà fonctionné en 20124.
Après avoir été insultés à longueur de campagne électorale, les « insoumis » doivent désormais se soumettre à ceux-là mêmes qui les ont traités de tout les noms, et qui continuent ! Raphaël Enthoven, qui étudie « avec philosophie » les sujets d’actualité sur Europe 1, concluait une chronique sur le thème par cette affirmation : « qui se ressemble s’abstient ». Si l’on ne vote pas Macron, ce sera la preuve que les électeurs de Mélenchon, qu’il juge « très agressifs », et ceux de Le Pen ne diffèrent en rien5. Qu’est-ce que ce serait si Raphael Enthoven étudiait les sujets d’actualité sans philosophie !

Il paraît que nous ne sommes pas suffisamment sidérés. En 2002 les Français étaient dans un état de sidération en voyant apparaître l’affreux Le Pen père comme concurrent de Jacques Chirac au second tour, mais en 2017, rien, les gens semblent trouver ça normal.
Je suis, à mon tour, étonné de cet étonnement face au manque de sidération : Florian Philippot hante les studios de radio et sur des plateaux de télévision et semble y vivre plus de temps que chez lui, les propos de Marine Le Pen sont diffusées avec complaisance (c’est à dire sur son terrain, sans jamais évoquer son incompétence économique, écologique, culturelle) par les médias, sont diffusés de manière irresponsable par les partis « normaux », qui reprennent sa rhétorique et semblent valider sa vision de la société française. Enfin, cela fait des années que l’on nous annonce que Marine Le Pen sera présente au second tour de l’élection présidentielle, et lors de la dernière élection, c’est plutôt son absence qui avait étonné tout le monde.
Plutôt que de dire aux mélenchonistes qu’ils sont, pour le salut de la démocratie, forcés de voter, obligés de voter pour quelqu’un dont le programme les révolte, et de faire la leçon à ceux qui hésitent, il serait peut-être bien de parler aux électeurs du Front National, non ? De comprendre pourquoi ce parti recueille désormais la voix d’un français sur trois, de comprendre pourquoi les habitants certains territoires se sentent malheureux ou menacés au point de rechercher un parti qui affirme pouvoir tout régler en se débarrassant de certaines personnes. Et ce n’est pas aux électeurs de Mélenchon qu’il faut le demander, mais à ceux qui maltraitent les campagnes, à ceux qui utilisent l’Union européenne comme excuse pour détruire les services publics, à ceux qui diffusent l’idée que le monde est une menace pour la France — comme si elle n’en faisait pas partie —, enfin à tout le monde sauf à ceux qui proposent autre chose, ou lorsqu’il y a de vagues convergences (la sortie de l’OTAN ou l’âge de la retraite) le font pour d’autres raisons, et ne sont animés ni par la xénophobie ni par des raisonnements simplistes. Le docteur Victor Frankenstein, dans le roman de Mary Shelley, avait eu la décence de se sentir responsable de sa créature, plutôt que de blâmer les victimes de sa brutalité.

Alors oui, je voterai Macron, et même si je comprends bien que ceux qui tentent de pousser les électeurs de Mélenchon à en faire autant sont avant tout animés par la peur du Front National (très justifiée), je pense que ces derniers auraient tort de ne pas respecter les états d’âme de ceux qui ne peuvent pas se résoudre à choisir et qui envisagent le vote blanc. Laissez-leur donc quelques jours pour digérer. Leur problème n’est pas qu’ils soient complices d’un parti anti-démocratique, anti-républicain (mais ayant pignon sur rue), c’est juste qu’ils veulent croire que l’on peut voter « pour » des projets auxquels on souscrit et non « contre » ceux qui nous révoltent6. Que, en gros, ils ont encore un peu de foi en la politique.

  1. Un « bobo » est une personne dont le milieu social se situe entre « intellectuel précaire » et « grand bourgeois », qui porte un intérêt à la culture, à l’écologie, et aux problème sociaux. Pour on ne sait quelle raison (la sonorité ridicule du mot ?) être « bobo » est censé être mal. []
  2. Selon une tribune à succès de Joann Sfar : «Même s’ils ne le diront jamais publiquement, je sais que la plupart des dessinateurs politiques y réfléchissent à deux fois avant de dire un seul mot sur Mélenchon». La preuve, il n’y a qu’à demander aux dessinateurs, ils nieront, ça sera la preuve qu’ils n’osent pas l’admettre. []
  3. Lire par exemple cet article de François Heilbronn : Mélenchon, les juifs et le «peuple supérieur». []
  4. Cela a été jugé : en 2015, Nathalie Kosciusko-Morizet et Alain Juppé ont été condamnés pour avoir affirmé trois ans plus tôt que Jean-Luc Mélenchon était coupable « d’accointances antisémites ». []
  5. Raphael Enthoven : Le FN et les mélenchonistes abstentionnistes : qui se ressemble s’abstient (25 avril). []
  6. Pour cette raison, j’ai un peu de mal à comprendre ceux qui disent : « de toute façon elle va passer, alors maintenant ou dans cinq ans… » comme ceux qui disent « avec l’extrême-droite, tout va s’écrouler et il y a aura enfin la place pour une vraie révolte populaire ». Cependant je ne connais personne qui dise ça, en dehors de quelques « identitaires » qui se font passer pour des mélenchonistes sur Twitter. []