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Il n’y a pas qu’un antifascisme

Je vais encore me faire des amis. Mais bon, il faut bien que quelqu’un dise certaines choses et c’est tombé sur moi, je choisis pas.

J’ai bien des griefs envers La France Insoumise, mais le procès opportuniste qui lui est fait1 au prétexte de l’assassinat de Quentin Deranque (que beaucoup nomment par son seul prénom, « Quentin », comme s’il était de leur famille !?! Je n’ai pas le souvenir qu’il en ait été ainsi après la mort de Clément Méric) est assez obscène et bien sûr injuste.
L’utilisation du mot « antifascisme » comme nouvel épouvantail est franchement dérangeant, puisque selon la logique aristotélicienne la plus élémentaire, attaquer l’antifascisme reviendrait à défendre son contraire, le fascisme2. Est-ce qu’il aura suffi de quatre-vingt ans pour retourner toutes les valeurs nées du bilan de la Seconde guerre mondiale ? Une telle idée m’angoisse un peu, je dois dire.
Par ailleurs, il me semble voir clair dans le jeu de ceux qui disent « il n’y a pas de différences entre les extrêmes donc soyons d’extrême-droite ». C’est la bonne vieille histoire du jambon en carton.

Pour autant, je suis très mal à l’aise face à la manière dont des gens qui se réclament de l’antifascisme ont traité la mort de Quentin Deranque, je me souviens notamment d’un « ça me fait rien, c’était un facho » lu sur un réseau social. Bien sûr, la mort de quelqu’un dont on n’avait jamais entendu parler un jour plus tôt et qu’on ne connaît que pour ses opinions nauséabondes3 et sa mort tragique n’a pas de raison de provoquer une vive et sincère compassion, mais pourquoi le dire ? Au delà du mépris pour la fin d’une jeune vie, j’entends ici l’envie de se convaincre que l’affaire n’a pas de raison de mettre en question ses certitudes.
L’embarras actuel me rappelle celui d’une partie du peuple « de gauche » lorsque des voix timides — rapidement oubliées, d’ailleurs —, ont évoqué l’existence de violences sexuelles et sexistes parmi les militants progressistes4. Dire du mal des gens qui sont dans le camp du bien, ce serait « désespérer Billancourt », quoi, alors il faut se taire.
Certaines positions m’amusent un peu comme lorsque les défenseurs spontanés de la Jeune Garde de Raphaël Arnault5 déroulent exhaustivement l’argumentaire habituellement convoqué par ceux qui défendent une bavure policière : « on manque de contexte, il s’est passé des choses avant » ; « c’est l’extrême-droite qui avait provoqué le conflit, c’était un piège ((De fait, une enquête de l’Humanité montre qu’il existe une stratégie bien rôdée de provocation, échafaudée par les « féministes » identitaires de Nemesis et leurs camarades masculins à Lyon : les filles tractent ou font une action quelconque sous le nez des « antifas », qui à la moindre réaction se font attaquer par des fascistes postés en embuscade : « On peut être deux, trois filles à tracter là où vous voulez les choper, un peu pour faire l’appât ». Un véritable guet-apens avec des jeunes femmes en appâts volontaires. Mais bon, il n’est écrit nulle part qu’on soit forcé de tomber dans les pièges.)), ils ont tout fait pour en arriver là » ; « une bagarre de rue qui a mal tourné » ; « les anti-fascistes n’ont jamais eu l’intention de tuer » ; « c’est un accident » ;… Je ne peux m’empêcher de me dire, comme avec les bavures policières, que si il n’y avait eu personne pour filmer le meurtre lui-même, c’est un récit bien différent qui aurait été diffusé. Mais bon, quelqu’un a filmé. Et ce qui a été filmé, ce sont six jeunes gens bourrant de coup de pieds le crâne d’un autre jeune homme à terre, en fait déjà inconscient, jusqu’à ce qu’il n’ait plus aucune chance de survivre.

On peut retourner la question dans tous les sens, un tel meurtre ne semble pas vraiment « antifasciste ». En revanche, c’est un drame pour l’idée même d’antifascisme, qui est ramenée à la seule action brutale et symétrique : bande de garçons contre bande de garçons6 en ordre de bataille rangée, tous masqués ou cagoulés, tous avec les mêmes bottes militaires aux pieds, qui fréquentent des salles de sport semblables où ils s’entraînent de la même manière pour aller ensuite rouler des mécaniques et « tenir le terrain » dans des quartiers de Lyon.

Au milieu des années 1980 il a existé une autre « Jeune Garde ». C’était le mouvement étudiant du MNR, un parti d’extrême-droite qui jugeait Le Pen trop lisse. Reprendre ce nom pour baptiser un groupe qui se veut antifasciste est une drôle d’idée.

L’affaire a été l’occasion de rappeler que l’extrême-droite identitaire est responsable de bien plus de violences que ne le font les groupes antifascistes, ce qui est logique puisque les seconds existent pour combattre les premiers, lesquels ont bien plus de cibles que ça7. Dominique Galouzeau de Villepin a plutôt bien dit les choses dans une de ses envolées coutumières :

« Cette illusion de la symétrie, c’est une illusion numérique. Les groupuscules violents d’extrême droite sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux à travers tout le territoire et ils augmentent en nombre chaque jour. Même en termes de victimes, macabre décompte, l’extrême gauche a fait une victime ces cinq dernières années, les militants d’extrême droite en ont fait onze, essentiellement des victimes ciblées sur des bases religieuses et raciales, des motifs profondément politiques. ».

L’affaire a aussi été l’occasion d’entendre de nombreux témoignages concordants sur le contexte lyonnais et sur l’implantation de groupes d’extrême-droite radicale qui y a lieu. Et elle est aussi le prétexte à un déchaînement d’identitaires et de hooligans. Ce sujet ne doit certainement pas être traité à la légère. Je comprends l’idée d’une action antifasciste « réactionnelle » pour défendre des personnes victimes de violences racistes ou pour protéger des lieux LGBT et ceux qui les fréquentent lorsqu’on sait que les forces de l’ordre sont bien moins promptes à intervenir voire à seulement enregistrer les plaintes.

Mais le jour où on se retrouve à six contre un à bastonner un homme inconscient, tout ce qui précède ressemble plutôt à un prétexte pour épuiser sa testostérone et son adrénaline.

Je masque le nom de la personne qui a fait cette proposition sur les réseaux sociaux parce que je ne veux pas faire de cette personne un sujet et que je ne lui ai pas demandé l’autorisation de la citer. L’initiative, quel que fut le sujet, me pose un problème personnel : je ne vois pas comment se réclamer des idées et des actions de quelqu’un qui n’est plus là pour être d’accord avec moi. Et comme le faisait remarquer quelqu’un d’autre, on peut aussi être quelqu’un de bien en 2026 en ayant eu un grand-parent dans la Wehrmacht en 1943. On n’agit et on ne s’exprime que pour soi-même. Ce qui n’empêche évidement pas d’être fier de ce que ceux qui nous ont précédé ont fait de beau ou de grand.

Mon grand-père paternel a été résistant et déporté. Résistant par antifascisme, antifasciste parce que pacifiste, et déporté (Buchenwald, Mauthausen, Ebensee) parce que résistant. Bien sûr je me suis toujours demandé si moi aussi j’aurais eu son courage, eu-je été en position de faire un tel choix. J’imagine que cette question est le moteur de l’antifacisme façon Jeune Garde : vouloir être non seulement du bon côté, mais être un héros du camp du bien en s’exposant, en prenant volontairement des risques, en s’engageant physiquement dans la lutte pour les idées que l’on défend. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que si personne, absolument personne, n’avait envie d’être un héros (de sa nation, de sa religion, de son bord idéologique,…) de ce genre là, il n’y aurait pas lieu de se défendre des héros.

Bien sûr, on n’a pas toujours le choix, face à un fusil, on sort un fusil. Mais le meilleur moyen pour lutter contre le fascisme ne me semble pas de donner aux fascistes le miroir de la violence qu’ils exercent ni de valider le modèle de société basé sur la force qu’ils promeuvent. Le faire est une erreur tactique, puisqu’on se bat sur le terrain choisi par l’adversaire, et une erreur philosophique, puisque cela revient à se définir par lui.
Proposer un avenir positif, un modèle de société sans violence, sans mesquinerie, sans frustrations artificielles et sans oppression, où les mots ne sont pas vidés de leur sens, où la masculinité ne serait pas toxique, où apprendre, comprendre, partager et faire seraient des valeurs supérieures à forcer, craindre, accaparer et détruire, me semble tout à fait antifasciste. Convaincre un paroissien intégriste de vingt-trois ans qu’il n’a pas besoin de haïr le monde où il a peur de ne pas trouver sa place est mieux que de l’assassiner. Je ne dis pas que c’est facile, mais c’est mieux. En fait, participer à un monde où personne n’aura envie d’être fasciste me semble bien plus anti-fasciste que tout, car après tout, c’est une forme d’antifascisme qui n’a pas besoin que le fascisme existe pour exister en réaction. Mais je suis un peu baba cool, comme on disait à mon époque.

Pendant l’entre-deux guerres, une action anti-fasciste efficace aurait pu être de ne pas négliger le danger existentiel posé par Mussolini et Hitler. Cela aurait pu être de soutenir les Tchèques ou les Républicains espagnols avant qu’il ne soit trop tard. Aujourd’hui en 2026, l’inspirateur du mouvement LFI8, Jean-Luc Mélenchon, déplore la mort de Quentin Deranque mais assure qu’il conserve pour la Jeune Garde « une grande affection » et veut même relier les élections municipales qui arrivent à leur combat, affirmant que « Chaque commune gagnée deviendra un bastion9 antifasciste ! ». On ne peut pas lui en vouloir d’être fidèle en amitié, d’être opposé au fascisme, et à son âge, on ne va pas lui apprendre à reconnaître les erreurs de jugement que son orgueil lui impose. Je rejoins Catherine Tricot, de la bientôt centenaire revue Regards, qui dit que cette attitude ne creuse pas seulement la tombe de LFI, mais aussi celle de tout projet véritablement ancré à gauche. L’extrême-droite aux portes du pouvoir, c’est une œuvre collective, ce n’est pas seulement Bolloré et Pierre-Édouard Sternin, ce n’est pas seulement Steve Bannon et Elon Musk, ce ne sont pas seulement les ultra-riches qui redisent « plutôt Hitler que le Front Populaire » (et n’ont pas l’excuse d’ignorer ce qui en résultera), ce n’est pas seulement les réseaux sociaux, ce n’est pas seulement la stratégie électorale cynique d’Emmanuel Macron, ce n’est pas que la consternante dérive de LR — où on peine à retrouver des indices de scories de Gaullisme —, c’est aussi en partie l’œuvre de LFI, avec sa stratégie de conflictualisation, son refus des suggestions imprévues et son refus de toute remise en question stratégique.

Il y a quelques jours, on célébrait un triste anniversaire : les quatre ans de la guerre d’agression menée par un Vladimir Poutine impérialiste, viriliste, destructeur et revanchard en Ukraine, avec plus d’un million et demi de victimes (tués, blessés, disparus) et des conséquences incalculables sur l’avenir de l’Europe.
Peut-être que le premier anti-fascisme, aujourd’hui, serait d’admettre que l’Ukraine est la victime de la voracité de la Russie plutôt que de faire toutes sortes d’analyses périlleuses qui, quoi qu’en s’en défendant, valident systématiquement le récit poutinien comme le fait Mélenchon sur son blog.

  1. L’extrême-droite prend un plaisir évident à détourner l’arme qui a si longtemps servi contre elle, le fameux « barrage républicain », le « cordon sanitaire », mais elle n’est pas la seule. Au nom de la mort de Quentin Deranque, Éric Naulleau suggère (avec d’autres) que « la question de l’interdiction de LFI se pose ». Comme lui, de nombreux politiciens ou éditorialistes se signalent comme étant fin prêts à la Kollaboration, puisqu’on leur dit que cette fois c’est sûr, l’Élysée va passer à l’extrême-droite : Bruno Retailleau, ancien villiériste et directeur du Puy du Fou dit sans surprise : « Pour moi, le cordon sanitaire, c’est contre LFI. Je ne mets pas un signe d’équivalence entre [RN et LFI] de façon objective ». Gerald Darmanin (ancien collaborateur d’un organe de l’Action Française) demande que « la gauche républicaine, laïque et démocratique, celle qu’on aime et qui a donné des grandes heures à notre pays [fasse] enfin le cordon sanitaire avec LFI ».
    Déclarations qui, au passage, s’inscrivent dans une séquence de plusieurs années à marteler que toute compassion envers les Gazaouis exterminés relèverait de l’antisémitisme, et que LFI, très engagé sur la question, serait donc « passionnément antisémite » (Raphaël Enthoven). L’instrumentalisation de la mort de Quentin Deranque dépasse même largement les frontières de la France puisque toute l’« internationale réactionnaire » (pour reprendre le mot, très approprié, de Jean-Noël Barrot) se saisit de l’occasion pour fustiger la répression du fascisme en France. []
  2. « L’antifascisme est une opposition au fascisme. L’opposition à l’antifascisme, c’est du fascisme » (Johann Chapoutot sur France Culture). []
  3. Quentin Deranque était clairement à la droite de l’extrême-droite, défilant avec des néo-nazis. Il était membre du groupe Allobroges Bourgoin (« Bourgoin » car originaires de Bourgoin-Jailleu, et « Allobroges » du nom d’une tribu gauloise célèbre pour sa richesse autant que pour sa brutalité). Son pédigrée politique a été résumé par Médiapart ici. []
  4. Lire Violences sexistes et sexuelles : pour que la gauche se regarde en face, par Sarah Andres, sur Mr. Mondialisation. []
  5. À propos de Raphaël Arnault, ce dernier a été condamné pour avoir brutalisé un type qui se promenait à proximité d’une manifestation de militants identitaires : la badaud avait été forcé (à six contre un, c’est apparemment le modus operandi de la Jeune Garde) à se déshabiller pour prouver qu’il n’avait pas de tatouages d’extrême-droite — un peu comme les policiers d’ICE déshabillent les latino-américains pour vérifier s’ils ont des tatouages de gangs —, puis, puisque ses agresseurs ne trouvaient pas ce qu’ils cherchaient, s’est vu intimer l’ordre de déverrouiller son téléphone mobile — comme le font les douanes des États-Unis depuis Trump. []
  6. Nota : les attentats d’extrême-droite ne sont pas forcément le fait de jeunes énervés tels que ceux que la Jeune Garde combat. Ce sont en fait souvent des gens plus âgés, inconnus des services de renseignement et sans antécédents de violence, comme le raconte ce documentaire sur Arte. []
  7. On notera cependant que les néo-nazis et autres identitaires actuels se considèrent souvent eux aussi comme étant des défenseurs plutôt que des agresseurs. Leurs rangs ont énormément gonflé avec les attentats islamistes de 2015, et les terroristes fascistes se voient comme les soldats d’une guerre qu’ils n’ont pas déclenchée. []
  8. LFI n’est pas un parti mais un mouvement. Cette organisation n’a… que trois adhérents (Mélenchon, Pannot, Bompart), comme l’avait révélé une enquête du Parisien. []
  9. toujours cette rhétorique territoriale et guerrière… []

L’affaire de la piñata de Mulhouse

(contexte : le 29 janvier sur le site de Mulhouse de la Haute école des arts du Rhin, dans le cadre d’un workshop1 encadré par une artiste et centré sur le thème des fêtes populaires, des étudiants ont fabriqué une voiture de police en carton qu’ils ont bastonné jusqu’à ce qu’en sortent des textes consacrés aux violences policières. La maire de Mulhouse s’en est émue et a donné une importance nationale à l’événement, allant jusqu’à la menace d’un dépôt de plainte par le ministre de l’Intérieur)

La désapprobation d’un ancien ministre de l’Intérieur. Visiblement affecté par le destin d’une voiture en carton, cet homme n’hésite pas à comparer « l’idéologie d’extrême-gauche » (être opposé aux violences policières) à la gangrène, une maladie mortelle qu’on ne traite que par amputation. On notera le « financé par l’argent public » et la charge d’intimidation trumpienne que recouvre la formule dans un contexte de budgets tendus : les institutions publiques où l’on ne marche pas droit politiquement sont sur la sellette.

La performance, qui n’est visiblement qu’une proposition d’étudiants parmi d’autres malgré l’emphase médiatique dont elle bénéficie ces jours-ci, semble s’inscrire dans la tradition du guignol ou du carnaval, où l’autorité est moquée et symboliquement attaquée, et où le bâton change de mains. On notera que ce n’est ici pas l’effigie d’une personne qui est bastonnée, mais la représentation d’un véhicule2. Ce qui n’a pas empêché les policiers de prendre les choses personnellement, réflexe qui n’est pas forcément un contresens ni une grande surprise : on sait depuis que des enquêtes sociologique existent à ce sujet que les policiers se sentent mal-aimés des populations3. Il faut dire que leur ministre de tutelle a plus de commentaires à faire sur la destruction d’une voiture en carton que sur l’explosion du nombre de cas de corruption dans la police (+70% en quatre ans) ou sur les cas récents et choquants de violences policières. Et cela ne va pas s’arranger puisque l’Assemblée étudie un projet de loi qui considérera par défaut que tout cas de violence policière relève de la légitime défense, sauf à démontrer le contraire4.

El Hacen Diarra, immigré mauritanien brutalement interpellé le 16 janvier pour un contrôle d’identité aux pieds de son foyer de travailleurs migrants, est mort d’un arrêt cardiaque peu de temps après, en garde-à-vue. Les caméras piéton des policiers mis en cause étaient opportunément toutes en panne au même moment. Ils affirment que le jeune homme était en train de se rouler un joint mais ils n’ont pas retrouvé cette pièce à conviction. Si un voisin n’avait pas filmé la scène, on ne connaîtrait que leur version : un jeune homme décédé d’une crise cardiaque pendant une garde-à-vue. Le ministre de l’intérieur s’est contenté de dire que « Rien ne dit quelles sont les causes de la mort ».

A-t-on le droit de critiquer la performance des trois étudiants mis en cause, de la juger philosophiquement douteuse, outrancière ou naïve ? Bien entendu, tout comme on a le droit de discuter de la pertinence d’un dessin de Charlie Hebdo sans pour autant réclamer son interdiction, quoi. Est-ce que ce petit scandale pourrait être l’occasion de réfléchir aux rapports entre les forces de l’ordre5 et les citoyens qu’ils sont censés protéger ? Ce serait bien. Qu’une action artistique provoque le débat est toujours intéressant et, d’une certaine manière, justifie son existence, notamment dans le cadre pédagogique. En permanence dans les écoles d’Art, les enseignants discutent avec les étudiants de ce qu’ils veulent dire, de pourquoi et de comment ils le disent, de leur responsabilité. En revanche, réclamer la mise au pas disciplinaire d’étudiants qui critiquent la brutalité du bras armé de l’État, outre l’ironie qu’il y a à justifier par l’exemple les reproches dont on fait l’objet, est absurde. Le but d’une école d’art est d’accompagner l’émergence de personnalités d’artistes, d’auteurs, de créateurs. Une telle ambition est complètement incompatible avec l’idée d’une pédagogie validée idéologiquement par la préfecture.

J’ai du mal à ne pas voir les menaces de représailles judiciaires et la campagne réactionnaire (CNews, Jdd, Europe1,…) suscitées par ce minuscule événement comme une forme d’intimidation destinée à pousser à l’auto-censure ceux qui exercent leur liberté de parole. Et même si ce n’était pas le but, je ne crois pas que la judiciarisation du débat public amène l’apaisement et la compréhension, c’est juste un niveau de violence supplémentaire.
Je me console en constatant que, en 2026, on peut encore provoquer des réactions avec des performances artistiques. C’est toujours ça de pris !

Lire ailleurs : Face aux attaques de l’extrême droite visant les étudiantxs de la HEAR, faisons bloc !, par le Syndicat national des écoles d’Art-CGT ; L’ANdEA dénonce l’instrumentalisation d’une performance
artistique étudiante à la HEAR Mulhouse
, par l’Association nationale des écoles d’art ; Communiqué des étudiant.es de la HEAR de Mulhouse sur l’exposition du 29 janvier 2026 (Mediapart)

  1. En école d’Art, un workshop est un Atelier intensif de quelques jours, avec un sujet précis. Ce format concentré et énergique est souvent stimulant pour les étudiants. []
  2. Je reprends à mon compte un commentaire émis par ma fille aînée, cent pour cent piétonne comme moi : « Moi je peux facilement imaginer une autre performance où on déglingue l’automobile de façon générale (plus meurtrière encore que la police même si c’est pas un concours) ».
    À ceux que la performance des étudiants choque, je propose une expérience de pensée : imaginons que ce soit un camion Amazon en carton, rempli de textes dénonçant la fraude fiscale et les méthodes sociales de l’entreprise de Jeff Bezos qui ait servi de piñata… Y verriez-vous un geste outrageant et brutal ? []
  3. Ils ont beau éborgner des manifestants par dizaines, rien n’y fait, certains continuent à les voir d’un mauvais œil — bon okay, c’est pas de très bon goût mais j’ai pas pu m’empêcher. []
  4. Je note que l’affaire de la piñata intervient aussi dans le contexte de la guerre menée aux États-Unis contre les États à majorité démocrate par l’ICE, laquelle résonne chez nous avec la montée de l’extrême-droite. []
  5. Anciennement « gardiens de la paix ». []

Trump, certes. Mais et nous ?

La blague « 1984 et Idiocracy étaient censés être des dystopies, pas l’actualité » a cessé d’être drôle depuis longtemps : Trump est à demi-dément, son consternant discours à Davos, apparemment conclu sans applaudissements de la salle, fut un interminable monologue sans queue ni tête constitué d’insultes, d’imitations, de vérités très alternatives, de menaces et d’autosatisfecits improbables1
Depuis la France, il y a de quoi être effrayé autant par le dynamitage d’un ordre mondial qui avait la vertu d’une certaine stabilité (pour nous en tout cas), que par le délire d’une politique intérieure brutale où des policiers masqués tuent une manifestante et alimentent, à coup d’arrestations arbitraires, le business incroyablement lucratif2 de centres de détentions.3.

La vraie question : si les USA annexent Legoland, est-ce que mon permis de conduire sera valable sur les territoire étasunien ? Il date de 1978, et comme je n’ai pas rajeuni depuis j’accepte éventuellement de passer un examen pour voir si j’ai gardé mes réflexes. C’est mon seul permis de conduire alors j’y tiens beaucoup. Groenland, Islande, Legoland… « Potato potato », comme disent les anglophones.

À un moment de son discours de Davos, Trump dit « quand tout va pour l’Amérique, tout va pour le monde ». Je ne sais pas si c’est vrai mais ce qui est sûr c’est que quand les États-Unis ont un président puéril, incohérent et disruptif au sens le plus négatif du terme, le monde semble ne plus avoir aucun sens. Dans ce contexte international particulièrement incertain, où la dictature chinoise semble presque rassurante par sa stabilité, j’aurais peu de reproches à faire à la position de la France et de son président, et je suis content de voir de nombreux pays de l’Union européenne se réveiller enfin en constatant à quel point Trump nous met en danger — les Ukrainiens paient le prix fort de ses volte-faces quasi-quotidiennes, et la guerre en Ukraine n’est que le début des effets de l’inimitié étasunienne envers la vieille Europe. La manière dont Trump ou Poutine dénigrent l’Union Européenne et tout particulièrement la France prouve que, quelque part, notre poids n’est pas nul.

Dans ce contexte, le bouleversement de l’ordre mondial atlantiste pourrait être une chance. Les Britanniques semblent avoir massivement réalisé que le Brexit n’était pas forcément une bonne affaire, les pays de l’UE ont l’occasion de transformer leur poids économique véritable en une force (peut-être un jour un état fédéral véritable ?) qui, quoiqu’on en dise et malgré des divisions dues à des positions nationales égoïstes, porte un modèle alternatif à celui des États-Unis.

J’admets que cette image n’a qu’un rapport lointain avec l’actualité internationale, mais je ne savais pas trop quoi en faire (photo Henri Manuel, in Le Sourire, en 1933)

Ce qui se passe aux États-Unis devrait nous pousser à réfléchir aux failles originelles et à la lente dérive du modèle social-démocrate4 européen et français. Et à être exigeants : Trump censure sous couvert de liberté d’expression ? Maltraite des citoyens qui ne font qu’exercer leurs droits ? À nous de défendre la liberté de manifester, la liberté de la presse, la liberté de ne pas être d’accord (et c’est un travail qui ne concerne pas que l’État : combien de conversations désormais impossibles, de gens irréconciliables, depuis les réseaux sociaux jusqu’à l’intérieur des familles ?). Trump maltraite les migrants (et par effet de bord tous les étasuniens qui ne sont pas des bigots blancs) ? À nous de tourner le regard vers les igloos Quechua qui bordent le périphérique et que des agents de sociétés de nettoyage employés par l’État lacèrent. Trump présente le souci de l’écologie comme une escroquerie5 ? À nous de persister à chercher une autonomie énergétique durable, une alimentation et un air sains, et à préserver la faune de notre activité. Trump promeut un modèle social inique où les plus riches n’ont aucun frein et où se soigner et s’éduquer constituent un luxe. Trump dynamite le bien public, tout ce qui participe à constituer une communauté à l’exception de la bigoterie ? À nous de protéger la laïcité6 et de protéger nos services publics contre la marchandisation généralisée. À nous d’assurer notre autonomie face aux enjeux industriels, informatiques,…
Et face à la destruction, à l’avidité et au repli, à nous de construire, de proposer, d’inventer un futur qui vaille le coup d’être défendu…

La Route (John Hillcoat, 2009)

Qu’Emmanuel Macron résiste à Donald Trump en allant jusqu’à suggérer que l’Europe utilise des mesures de rétorsion économique envers les États-Unis est très bien et a peut-être permis d’éviter temporairement l’annexion du Groenland. En revanche, les renoncements démocratiques (violences policières systématiquement impunies, refus du débat politique) et l’altération régulière des acquis sociaux et des services publics au prétexte d’un déclin économique précisément provoqué par une politique fiscale favorable à un très petit groupe de personnes contredisent les bonnes intentions. Nous ne nous sauverons qu’en sauvant ce qui fait nos qualités.
De la même manière, si l’Europe veut compter, face à l’agressivité commerciale ou même militaire d’autres empires, il faut qu’elle soit sûre du modèle qu’elle propose, il faut qu’elle ne contredise pas ses propres principes, il faut au contraire qu’elle les définisse et qu’elle les affirme, par l’action.

Je me sens un peu lyrique, je vais arrêter cet article ici.
Allez salut la compagnie !

  1. Je ne suis pas psychiatre mais la manière dont Trump parle de l’adoration qu’il suscite universellement (jusqu’à dire que les fonctionnaires virés par DOGE le vénèrent car ils sont désormais plus riches), ressemble quand même à un cas de psychose érotomane. []
  2. Les deux premières entreprises du secteur carcéral privé, Geo et Corecivic, cumulent un chiffre d’affaire de près de cinq milliards de dollars. []
  3. On note que les cibles de la police de l’immigration sont, en ce moment les somaliens, mais aussi et surtout les latino-américains, qui sont en grande partie descendants des habitants originels du continent. La hargne trumpiste envers les latino-américains n’est peut-être pas un hasard, de même que la hargne envers la vieille Europe : autochtones ou anciens colons, nous représentons l’Histoire des Amériques… Maltraiter les uns et dénigrer les autres est peut-être une manière d’inventer une Amérique qui ne devrait rien à personne. Un peu comme le christianisme s’est en grande partie construit contre le judaïsme dont il était issu. []
  4. « social-démocrate » est une insulte pour certains mais pas pour moi, je ne confonds pas l’idée avec ceux qui s’en servent mal. []
  5. Au passage, l’obsession de Trump pour le Groenland montre bien qu’il est conscient des effets du réchauffement climatique, qui font du territoire groenlandais et des eaux qui le bordent un intéressant investissement, car la fonte des glaciers, du permafrost, et la contraction des glaces arctiques ouvrent de nouvelles routes maritimes et de nouvelles occasions d’extraction pétrolifère et autre. []
  6. Laïcité en tant qu’outil garantissant la liberté de conscience, pas en tant qu’outil pour taper sur une communauté culturelle déterminée, bien sûr. []

Coming-out chrétien

Je n’en parle jamais, mais voilà, c’est le moment de l’admettre : je suis chrétien1.
Et athée, aussi. Et un peu taoïste, façon Ursula Le Guin mais on en parlera une autre fois.
Tout le contraire de Donald J. Trump et sa clique de chiens de l’Enfer.

Dans la foulée de l’affaire du meurtre de Renée Nicole Good par un agent de l’ICE, j’ai visionné des vidéos du catholique converti J.D. Vance, vice-président des États-Unis d’Amérique, et de Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, elle aussi catholique pratiquante, qui arbore ostensiblement un crucifix doré lors de ses conférences de presse. Ces deux personnalités politiques qui affirment que leurs actions, leurs positions et leur moralité sont dictées par la foi catholique n’ont pas peur de mentir, menacer, et revendiquer une forme assez pure de xénophobie, puisque pour eux, tout individu d’origine latino-américaine ou somalienne doit être soupçonnée non seulement d’être administrativement en faute, mais aussi d’être criminel : dealer, voleur, meurtrier, et ogre qui sort la nuit pour enlever les animaux de compagnie du voisinage et pour les manger. Et toute personne qui n’a pas cette vision des choses est « politiquement biaisée » et abuse des libertés d’action et d’expression que lui garantit la constitution.

Je me rappelle que l’ancien comme le nouveau testament sont assez clairs au sujet de l’étranger : « tu aimeras l’étranger car tu as été étranger dans le pays d’Égypte » 2 ; « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ »3 ; « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi (…) Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. »4. Rien d’ambigu dans tout ça ! Et pour les responsables politique d’un pays fondé par des immigrants, qui se réclament d’une religion antique fondée au Moyen-Orient et structurée par un juif turc hellénisé (Paul de Tarse) et un évêque maghrébin (Augustin d’Hippone), la confusion morale semble plus absurde encore.

J’ai visionné aussi des prêches du pasteur Hank Kunneman, d’Omaha, qui entre deux glossolalies fait des prophéties, s’exprimant en toute simplicité au nom de Dieu (dont il n’est que l’humble vaisseau — humble au sens spirituel, bien sûr, pas au sens du compte en banque), et expliquant que l’attaque par Donald Trump du Venezuela est une « intervention divine pour reprendre les places-fortes démoniaques ». Loin de nier que Trump se soit intéressé au Venezuela en tant que première réserve de pétrole au monde, il explique que c’est justement ce que Dieu demandait :

« Ils disent que tu t’es emparé du Venezuela pour le pétrole. Oui, c’est vrai (…) l’ennemi a cherché à amener la guerre et le conflit par le Venezula pour contrôler le pétrole de la terre [Euh ouais, c’est exactement ce qu’a fait Trump !]. Mais le pétrole spirituel et le pétrole naturel n’appartiennent pas aux forces des ténèbres (…) ceci est ma réinitialisation [reset, en anglais] et le pétrole de la nature comme le pétrole de l’esprit sont à moi, dit le seigneur (…) et au travers du pétrole, vous verrez l’or et l’argent. Et il y aura une réévaluation des devises. Et il y aura un flot (…) cela est le pétrole de mon esprit (…) et cela se verra dans les signes du pétrole naturel et de ses raffineries (…) et je ferai ceci, dit le seigneur, et je verrai le prix du pétrole descendre, descendre, descendre (…) Je montrerai au monde à quoi ressemble une nation qui se réclame de Dieu car bénie est la nation dont le seigneur est Dieu »

Traduit en français, le propos est comique, puisque nous parlons en français de « pétrole » là où le pasteur Kunneman utilise le mot « oil », qui signifie bien « pétrole » dans le contexte, mais qui en anglais signifie surtout « huile », une substance importante dans la liturgie chrétienne.
Une autre certitude que l’on comprend en filigrane dans les prêches de ce ce pasteur (et bien d’autres issus des mouvances néo-apostoliques protestantes) c’est que les États-Unis d’Amérique (ou du moins la partie de ce pays qui vote pour Donald Trump !) sont la nation choyée de Dieu, son bras armé. Tout ce qui est bon pour l’Amérique est bon pour Dieu et toute personne qui conteste les actions de l’empire étasunien sont alliés aux forces des ténèbres.

Je n’ai pas la foi. Je ne crois pas que Dieu existe autrement que par l’activité de ceux qui s’en réclament, je ne crois pas que l’histoire de l’Univers ait un début ni, donc, un créateur, je ne crois pas que l’on survive à la mort autrement que par son héritage — héritage au sens le plus large.

Bref, je suis athée mais je crois bien que je suis chrétien, et que je le suis même bien plus que Karoline Leavitt, J.D.Vance, Hank Kunneman et autres. Tout d’abord je suis légalement chrétien, puisque baptisé, puisque j’ai fait mon catéchisme jusqu’à la confirmation (embobiné par un copain portugais qui m’avait vendu le caté comme une sorte d’école où on ne fait que dessiner). Je suis même pavloviennement chrétien puisque l’on m’a éduqué à me lever, à m’asseoir et à terminer les phrases du prêtre aux moments prévus lorsque j’assiste à un office : « Et avec votre esprit » ; « Amen ». Je suis aussi culturellement chrétien, luthérien du côté de ma mère et catholique du côté de mon père, avec, par sa grand-mère paternelle, une ascendance huguenote, non-conformiste5 et anglicane.
Mais ce n’est pas tout. Je crois que je souscris (que je sache les appliquer au jour le jour ou non) à de nombreuses notions chrétiennes : l’amour du prochain ; le pardon et la foi dans la rédemption ou la réparation ; l’hospitalité, l’accueil de l’autre ; le partage ; l’égalitarisme ; la bienveillance ; le souci de la justice ; le pacifisme ; le respect de la liberté individuelle…

Ce n’est pas parce qu’il ne sait pas citer son passage favori de la Bible et qu’il s’endort aux offices religieux auxquels sa position politique le force à assister que Donald J. Trump n’est pas chrétien6. Il n’est pas chrétien parce que rien dans les Évangiles ne justifie la vanité, l’égoïsme, la prédation, la brutalité, le nationalisme, la haine de l’étranger ou la censure.
Enfin faut peut-être que je relise mais dans mon souvenir, Jésus n’était pas fasciste.

  1. Billet de blog que j’écris en réaction à des événements récents, mais aussi en réponse à un collègue qui était étonné de m’entendre invoquer ma culture protestante pour commenter le travail d’une étudiante au sujet de l’hypocrisie sociale… Selon ce qui m’arrange, je suis catholique, protestant, anarchiste, artiste, non-artiste, enseignant, apprenant, français, norvégien, parisien, limousin, banlieusard, pyrénéen, fonctionnaire, freelance, écrivain, intellectuel précaire, bourgeois… Et quelque part, tout est vrai, je suis, comme tout le monde, constitué d’une multitude de couches. []
  2. Deutéronome 10:19 et 23:7 ; Exode 22:21 ; Lévitique 19:34. []
  3. Galates 3:28 []
  4. Mathieu 25:34 []
  5. Les non-conformistes sont des protestants anglais non anglicans. Dans le cas, calvinistes. Les non-conformistes étaient tolérés mais ne pouvaient pas obtenir certaines charges dans l’administration ou dans l’armée. []
  6. Pas plus chrétien que, dans d’autres genres, le milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin ou l’impérialiste Vladimir Poutine. []

La guerre

La grande bataille politique actuelle est la bataille du récit.

Gary Kasparov

Bientôt quatre ans que la Russie s’est engagée dans l’invasion de l’Ukraine, guerre qui fait suite à l’annexion de la Crimée et la Guerre du Dombass (2014). Le despote Biélorusse Alexandre Loukachenko et de nombreux journalistes proches du pouvoir russe avaient affirmé que cette guerre ne durerait que trois jours. Plus modeste, Vladimir Poutine pensait pouvoir prendre Kiev en deux semaines. Depuis l’anecdotique Luc Ferry jusqu’à l’affreux Donald Trump, il s’est trouvé beaucoup de gens pour annoncer régulièrement l’inéluctable, souhaitable et imminente capitulation de l’Ukraine. Mais non, l’ours-qui-vendait-la-peau-de-l’ours et les oiseaux de mauvais augure ont jusqu’ici eu tort, l’Ukraine tient bon. Le coût de cette guerre est exorbitant pour la Russie (près d’un demi-milliard d’euros par jour, la dépense militaire accaparant désormais 40% du budget de l’État fédéral !), et plus encore pour les Ukrainiens :

  • dix mille, peut-être vingt mille enfants ukrainiens ont été enlevés par la Russie pour être élevés par des parents russes, dans une sorte de nouveau Lebensborn. Aux pro-russes qui sont sensibles aux violons1 poutiniens : c’est ça que vous défendez !
  • Au moins autant de civils ukrainiens ont été tués (quand du côté russe, les morts de civils causés par l’armée ukirainienne semblent rarissimes et non intentionnelles)
  • Des milliers de femmes ukrainiennes mais aussi de soldats ukrainiens prisonniers ont subi des viols, selon un système visiblement encouragé par un pouvoir qui a fait de la version la plus pouacre de la virilité une obsession d’État — outre la pénalisation de l’homosexualité par Poutine, on remarque chez ses soutiens une rhétorique masculiniste qui rejoint la vision trumpiste : l’Europe de l’Ouest serait décadente et dévirilisée, elle n’a pas un président qui se balade torse-nu dans la nature avec un fusil.
  • La guerre a fait en tout plus d’un million de blessés, peut-être deux-cent mille morts dans l’armée russe, qui, dans toute son Histoire a montré que les vies de ses propres soldats n’avaient pas beaucoup plus de valeur que celles des soldats d’en face, si ce n’est ensuite pour faire des statues patriotiques. L’inefficacité dispendieuse de l’armée russe, une armée d’ivrognes et de violeurs, est quelque chose d’assez extravagant, et plus encore à une époque où le pays souffre de dénatalité.
  • La société russe semble avoir, au passage, perdu ses dernières scories de liberté d’opinion, entre les opposants assassinés, les généraux et les journalistes défenestrés, et une population qui n’ose plus vraiment s’exprimer. J’entendais un spécialiste du pays dire que le russe-de-la-rue évite d’avoir un avis sur la guerre, que, tout ce qu’il demande c’est qu’on n’envoie pas ses enfants sur le front mais juste des mercenaires, des étrangers ou des engagés venus d’oblasts pauvres2.

Un gâchis humain et financier effroyable, un gâchis tel qu’il semble impossible à la Russie d’arrêter la guerre qu’elle a provoquée, et bien sûr impossible à l’Ukraine de se résoudre à renoncer à sa souveraineté.
Un gâchis qui dure depuis quatre ans et qui n’a été soutenu que par de bien mauvais prétexte : la petite Russie aurait tremblé à l’idée que l’Ukraine entre dans l’OTAN, imaginant que des missiles nucléaires allaient être déployés à ses frontières. Pourtant, au moment de l’attaque, l’Ukraine avait officiellement renoncé à sa demande d’adhérer à l’OTAN. L’Ukraine était tellement loin d’entrer dans l’OTAN que dans un premier temps, le seul soutien logistique qui lui a été apporté par l’Ouest était constitué de casques, et il a fallu attendre deux ans, à la toute fin de la présidence de Joe Biden, pour que les États-Unis autorisent l’Ukraine, à ses frais, à utiliser des missiles (non-nucléaires) de longue portée… Juste avant que Donald Trump retire tout soutien logistique et moral à l’Ukraine.
Le 30 décembre dernier, l’armée russe a déployé des missiles nucléaires hypersoniques Oreshnik en Biélorussie, à la frontière de l’Ukraine3. Je pense au mot de François Mitterrand : « le pacifisme est à l’Ouest et les euromissiles sont à l’Est ».

Le baptême de Vladimir 1er, en 988. Souverain de la Rus’ de Kiev, Vladimir hésitait entre plusieurs religions. Il aurait convoqué — comme le début de certaines histoires drôles — un curé, un imam, un rabbin et un pope. La sobriété des catholiques, la proscription de l’alcool chez les musulmans (« La joie de la Rus’ est de boire » aurait dit Vladimir) et l’absence de royaume politique des juifs, ne l’ont pas convaincu. C’est l’église orthodoxe byzantine, pour sa débauche de dorures, qui lui semblait un avant-goût du paradis, qui ont motivé son choix. Son peuple a été converti sans plus de discussion ensuite4.
(Peinture : Viktor Vasnetsov, XIXe siècle)

Les prétextes régulièrement annoncés par Poutine sont tellement fallacieux et fragiles que l’armée russe redouble ses assauts chaque fois qu’un « plan de paix » est annoncé par Donald Trump : Poutine ne veut aucun accord, aucun compromis, aucune satisfaction des garanties qu’il demande, il veut juste conquérir l’Ukraine, et ce n’est peut-être qu’un début — les Baltes, les Scandinaves, les Finlandais, les Polonais, les Roumains, les Moldaves, se préparent assez activement à cette idée, en grande partie échaudés par leur Histoire récente, et plus généralement par un millénaire de constitution de l’Empire russe.
Le choix de déclencher la guerre n’a eu que des prétextes fallacieux (quand on veut noyer son chien, la loi du plus fort est toujours la meilleure…) mais sans doute a-t-il été motivé par une conjoncture apparemment favorable : l’accession à la présidence de l’Ukraine d’un ancien acteur venu d’une région russophone ; le départ à la retraite d’Angela Merkel, qui incarnait une Allemagne inhabituellement crédible géopolitiquement et une autorité pour l’Europe ; le Brexit, et plus généralement la montée des partis nationalistes, du sentiment anti-Européen et de clivages divers5 ;…
Personnellement, un pays que personne ne menace mais dont le budget militaire représente plus d’un tiers du budget total, un pays qui attaque en affirmant assurer sa défense en contrôlant son espace vital, un pays qui « libère » des régions au prétexte d’une langue commune ou qui s’empare de territoires en disant qu’il ne fait que récupérer ce qui lui a toujours appartenu d’après l’Histoire ou d’après dieu, je vois ça comme un pays impérialiste et belliqueux. Cela fait pas mal penser à la politique extérieure des États-Unis, cela fait penser à ce que furent les ex-empires français ou britanniques, et, puisqu’en plus c’est un régime totalitaire, ça me fait beaucoup penser à l’Allemagne nazie.

Huit ans avant de convertir son pays au christianisme orthodoxe, Vladimir a assassiné son frère Iaropolk, qui lui-même venait d’assassiner leur frère Oleg. Après quoi Vladimir a violé sa belle sœur Julia — une nonne grecque qu’avait capturée Iaropolk — jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte. De ce crime naîtra vraisemblablement Sviatopolk « le maudit », qui une fois adulte sera envoyé au cachot par son père qui le soupçonnait de vouloir lui ravir le pouvoir avec la complicité de son épouse et d’un évêque. Rusé, avide, cruel, calculateur et brutal, Vladimir est désormais un saint chrétien, une des plus importantes figures de l’Histoire russe, et c’est un peu en son honneur que sont prénommés tous les Vladimirs, comme Vladimir Poutine… et Volodymyr Zelensky.
(illustration : Boris Chorikov, XIXe siècle)

Les pays de l’Union européenne souffrent d’avoir manqué de lucidité vis à vis de la nature profonde de la Russie de Poutine autant que vis à vis de la géopolitique étasunienne. Ils ont manqué d’esprit collectif, et puis ils paient au prix fort d’avoir mal répondu à la puissante crise de la représentativité actuelle, qui aboutit au dénigrement assez systématique des autorités politiques, judiciaires, scientifiques, sanitaires, journalistiques,… Enfin de tout ce qui favorise théoriquement la vraie démocratie contre l’arbitraire et l’insatiable voracité des puissants.
Aujourd’hui, la plupart des pays de l’Union européenne se résolvent à augmenter leur capacité militaire ou leur capacité à répondre aux « cyber-menaces », réfléchissent à une défense commune, semblent prendre au sérieux la question de leur souveraineté énergétique, industrielle et politique, mais ils ne répondent pas à toutes les questions : le fait que tant d’Européens soient convaincus à tort ou à raison que l’Union Européenne ne leur appartient est un vrai problème et on le doit moins à l’ingérence russe ou étasunienne (réelles) qu’à des décennies de defaussements inconséquents de nos politiques nationaux pour passer outre certains processus démocratiques quand ça les arrangeait : « c’est la faute à Bruxelles ! ». En renonçant peu à peu à ses standards en termes de progrès social ou de droits humains, l’Union Européenne perd les qualités qui justifient son existence.
Un second problème à régler me semble être de faire le deuil du reliquat de confiance que nous portons envers le gouvernement des États-Unis et peut-être plus urgemment encore, envers les géants de tech étasuniens, dont nous dépendons6 mais qui rêvent de voir l’Europe disparaître7.

Ce matin, Donald Trump, allié objectif de Vladimir Poutine et récipiendaire du « Prix de la paix de la FIFA » (premier et dernier, j’espère), a bombardé le Vénézuela et affirmé avoir kidnappé Nicolás Maduro et son épouse. La Russie, qui a certainement autorisé cette action, a émis une protestation formelle peu énergique, mais Kaja Kallas, qui dirige la diplomatie européenne, n’a même pas assuré ce service minimum, elle a affirmé « suivre avec attention » cette action, sans la condamner, voire en la justifiant puisqu’elle a rappelé que le gouvernement Maduro lui semblait manquer de légitimité. Elle a donc repris à son compte (et au nôtre, du coup), le récit trumpiste, malgré son absence totale de fondement juridique au regard du droit international et de la charte des nations unies. Je ne suis pas sûr que cette veulerie, sincère ou non, grandisse l’image de l’Union européenne et participe de son indépendance vis à vis des empires économiques qui se partagent la planète. Que dira Kaja Kallas quand les États-Unis annexeront le Groenland ?

Quand j’avais quinze ans, j’écoutais des groupes new wave et synth-pop qui parlaient de troisième guerre mondiale et de bombes atomiques. Le spleen post-punk. J’y croyais, d’une certaine manière, mais au fond de moi je me disais que le monde ne pouvait aller que vers plus de prospérité, de démocratie et de paix. Et un temps, ça a été vrai.
Ce n’est pas avec joie que je le constate, mais notre monde régresse, et si la France est en péril, ce n’est pas à cause du burkini ou des crèches dans les mairies, ni à cause de l’écriture inclusive ou de l’IA — sujets qui ont, certes, l’appréciable vertu de nous distraire des menaces que font peser sur nous (et ces sujets sont liés) la pénurie de ressources, la catastrophe climatique et l’ignominie des autocrates vaniteux qui veulent être retenus par l’Histoire à tout prix.

Nota : j’ai écrit ce billet de blog à la suite d’un échange pléthorique né dans la section « commentaires » de mon billet précédent, dont le sujet était très différent. Je connais plusieurs personnes qui, d’une manière ou d’une autre, semblent juger que l’invasion de l’Ukraine est justifiable. C’est un peu à eux que je m’adresse ici.

  1. La Russie se voit comme le pays qui s’est sacrifié pour défaire son ex-allié nazi. Et c’est vrai, on dénombre vingt-sept millions de morts soviétiques civils (aux deux-tiers) et militaires (en comptant la guerre d’invasion déclenchée par la Russie contre la Finlande). De la même manière, les étasuniens ont perdu près d’un demi-million d’hommes après le débarquement. Ces deux empires, qui n’avaient pas que des arrières-pensées humanistes (ils ont agi en concurrence) se voient en sauveurs du monde (mais on pourrait parler de la Grande-Bretagne, de la Chine, de la Yougoslavie,…) tandis que des nations comme la France (collabo et coloniale) et bien sûr l’Allemagne, sont sorties de la guerre de manière moins glorieuse. On a l’impression que les deux Empires de la Guerre Froide se voient comme étant incapables d’avoir tort, tandis que les pays de l’Europe de l’Ouest ont fait un grand ou moins grand examen de conscience, qui a abouti à la naissance de l’UE. []
  2. Je recommande une tranche de vie de télévision officielle russe par le journaliste Paul Gogo. []
  3. Et sept jours plus tôt, un cargo russe a sombré en mer méditerranée, au large des côtes espagnoles. Les relevés de radioactivité font penser que l’accident a été causé par la cargaison, apparemment des propulseurs de sous-marins nucléaires destinés à la Corée du Nord. []
  4. Histoire rapportée par la Chronique des temps passés, qui date du XIIe siècle. []
  5. On se souviendra que la Russie a eu une activité de désinformation importante pendant la crises des Gilets Jaunes en France, ou autour de la question de Gaza, par exemple. Évidemment pas un hasard. []
  6. On parle de « cloud souverain » mais le poids de français OVH ou de l’helvète Infomaniak (la Suisse, comme la Norvège, n’est pas bien loin de l’UE !) semblent traités comme des acteurs négligeables. Et ne parlons pas de l’IA Act, discuté depuis des années, entré en vigueur l’an passé… Et qui voit son application repoussée à l’été 2027, au moins, sous la pression inamicale de l’administration Trump. []
  7. Lire l’édifiant Apocalypse Nerds par Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, chez Divergences. []

Caricature et amour

Est-ce qu’il est raciste de représenter Rokhaya Diallo en Josephine Baker, période Music-Hall, avec une ceinture de bananes ? Certains défenseurs du dessin de Riss rappellent que Josephine Baker est une icône de l’anti-racisme, de par sa biographie et ses engagements humains et politiques. Et que donc, une référence à Josephine Baker devrait être vue comme un hommage par celle à qui on l’accole.

Mouais.
Une telle défense me semble assez hypocrite quand on rappelle que l’article qu’accompagne le dessin est un article à charge contre Rokhaya Diallo, pas spécialement un article qui établit une comparaison flatteuse avec la première femme noire accueillie au Panthéon, et que la légende du dessin de Riss n’est pas plus ambiguë : Rokhaya Diallo « The Rokhaya Diallo Show ridiculise la Laïcité à travers le monde ». Ça ne ressemble toujours pas à un hommage. Une référence à Josephine Baker, et même à la ceinture de bananes de Josephine Baker, pourraît sans aucun doute être positive, mais ici ce n’est pas le cas1.
Je comprends vaguement le calcul qui mène à la comparaison faite par Riss : Josephine Baker, afro-américaine venue en France faire une carrière démarrée avec des grimaces et des costumes de scène de sauvage sexy, est comparée à Rokhaya Diallo, afro-descendante française qui signe des articles dans la presse anglo-saxonne2. On pourrait y voir le parcours intéressants de deux femmes engagées contre le racisme entre plusieurs mondes, mais Riss ramène le tout à la ceinture de bananes, aux grimaces et au ridicule. Si Rokhaya Diallo est clairement tournée en dérision, on peut dire aussi que Josephine Baker est insultée. Je ne vois pas tellement d’hommage ici, je ne vois pas non plus de débat de bonne foi sur les références de l’antiracisme3 juste un cadre de pensée tristement banal dans un pays qui s’apprête — si on écoute les sondages — à basculer à l’extrême-droite.

« Y voir une référence raciste est une manipulation dont (sic) elle nous a malheureusement habitués depuis 2011 (…) Charlie est un journal anti-raciste, féministe et universaliste – ce que nous reproche, au fond, Rokhaya Diallo -, qui combat l’essentialisation et l’assignation identitaire des personnes en fonction de leur couleur de peau ou de leur religion »

(Charlie Hebdo, sur Twitter)

L’anti-racisme qui passe par le recours sans recul à des stéréotypes datant de l’époque coloniale pour taper sur une jeune femme noire, et le refus de l’essentialisation qui passe par une association d’idées essentialiste, voilà une défense qui me semble particulièrement tordue. En fait, Riss transforme ici en élément ridicule une esthétique qui était sans doute plus intéressante que ça en son temps. Quand l’affichiste Paul Colin (un temps amant de Josephine Baker, et resté un grand ami) ou les couturiers Christian Dior et Pierre Balmain (eux aussi indéfectibles amis) ont accompagné le talent de Josephine Baker avec des images et des costumes, peut-être participaient-ils d’un certain esprit colonial, d’un exotisme naïf, peut-être s’en moquaient-ils doucement, je ne saurais dire, mais je sais qu’ils ne se moquaient pas de leur égérie, pas plus que ne l’a fait Jean-Paul Goude un demi-siècle plus tard avec Grace Jones.

Avec le temps, au fil des débats sur la caricuture, mais aussi sur l’appropriation culturelle dans le domaine artistique, j’en viens à la conviction que les artistes, et parmi eux les caricaturistes, ne doivent pas trop se retenir, qu’ils peuvent manipuler toutes les références que leur fournit le monde, qu’ils peuvent même le faire de manière un peu instinctive, sans connaître la généalogie des représentations qu’ils convoquent (toujours tellement plus compliquée que ce qu’on en dit), qu’ils ont le droit d’emprunter et de faire circuler des formes et des idées. Ils ont le droit aussi à l’outrance, au mauvais goût, à l’humour noir. Ils ont aussi le droit (même si la meilleure preuve d’humour est de savoir se tourner en dérision soi-même), de rire de l’autre — idéalement avec l’autre. Pas de problème pour moi, mais pour avoir légitimement tous les droits dans ce domaine, il me semble qu’il faut faire les choses avec amour.
Et dans le trait de Riss sur ces sujets, je ne vois jamais rien qui ressemble à de l’amour. De la peur, du mépris, des préjugés, peut-être de la haine. Jamais d’empathie de compassion, de sympathie, d’attendrissement, de tentative de comprendre. Jamais d’amour, quoi.

  1. Un tweet assez osé de Marika Bret, présidente du Printemps Républicain, ancienne DRH de Charlie Hebdo : « Joséphine Baker, femme noire libre, talentueuse et courageuse, s’est présentée sur scène vêtue avec uniquement une ceinture de bananes précisément pour montrer aux yeux du monde, un des abjects préjugés raciaux largement répandus à l’époque. Infatigable ambassadrice de la lutte contre le racisme qui a subi les atrocités de la ségrégation, ciblée ainsi que son époux juif par les nazis en raison de son engagement dans la Résistance, amoureuse de la France. Elle… ».
    Un autre tweet à la logique aussi torve, par le compte officiel du Printemps Républicain : « Charlie par ce dessin rend hommage à la grande Joséphine Baker, en montrant par effet de contraste les antipodes de ses combats avec ceux de Rokhaya Diallo. ». !?!? []
  2. Au passage, si le dessin de Riss pose question, l’article de Yovan Simovic n’a pas peur des raccourcis franchement insultants, comme l’accusation d’un refus en bloc du concept de Laïcité par Rokhaya Diallo… Qui certes critiques l’instrumentalisation politique du mot, mais a aussi écrit avec l’historien Jean Baubérot un ouvrage spécifiquement consacré au sujet, Comment parler de Laïcité aux enfants (2015), qui n’a pas été considéré comme une dénonciation de la Laïcité ou de la loi de séparation de l’Église et de l’État, bien au contraire, qui a été salué assez unanimement et a été recommandé dans le cadre scolaire notamment. []
  3. L’engagement anti-raciste, décolonial et féministe contemporain est certes très marqué par son homologue étasunien (qui lui-même s’est originellement nourri de Simone de Beauvoir ou de Frantz Fanon, ceci dit), mais plutôt que de critiquer ce cadre intellectuel et ses éventuels contresens liés à des contextes distincts, on peut se poser la question de sa raison d’être, du vide qu’il comble, du besoin qui naît de sujets informulés ou impensés par la version au fond pas très universelle de l’Universalisme français contemporain. []

Puisqu’on vous le dit.

Un Génocide ? Allons donc, ne galvaudons pas ce mot, sa définition juridique est complexe, laissons les historiens faire leur travail quand ce sera fini. Une famine ? S’il vous plait ! Le mot est prématuré, les spécialistes parlent juste de « risque de famine », ça n’a rien à voir. Et du reste on ne sait pas vraiment puisqu’aucun journaliste ne peut entrer à Gaza pour témoigner des conditions de vie des civils. En effet, il serait impossible d’assurer leur sécurité à l’intérieur de l’enclave, alors l’armée israélienne, pour leur bien, interdit aux observateurs extérieurs d’y accéder. Le témoignage des journalistes palestiniens qui se trouvent sur place ? Mais ça n’existe pas, des journalistes palestiniens, voyons ! Vous plaquez un concept occidental sur une réalité culturelle dans laquelle ce mot n’a aucun sens, ceux que vous appelez « journalistes palestiniens » sont des militants du Hamas, puisqu’ils sont du côté des palestiniens, ils ne sont pas impartiaux. Ce qui est écrit dans Haaretz ? Ce journal ne représente personne, voyons. Les ONGs ? Toutes plus politisées les unes que les autres. Les israéliens qui protestent ? Des idéalistes naïfs ou des gauchistes ! Les jeunes qui désertent pour ne pas participer à ce qu’ils appellent un massacre ? Des enfants gâtés ! Les médecins et les humanitaires palestiniens sont eux aussi des militants, et rien d’autre. Les hôpitaux de Gaza ne sont pas vraiment des hôpitaux, ils abritent des caches d’armes et des tunnels pour le Hamas, c’est bien connu. Ces gens ne respectent pas la vie humaine, le sept octobre ils s’en sont pris à des civils. Des résistants, des combattants, ne s’en prennent pas à des civils. Ne dites pas que les palestiniens qui reçoivent des bombes sont des civils. Les civils, à Gaza, ça n’existe pas. Et puis ce ne sont pas eux qui sont visés, ce sont leurs maisons, et ils sont avertis par avance à chaque fois. Toutes les armées du monde ne sont pas aussi prévenantes. Et de toute façon, si les Gazaouis ont faim, c’est parce que l’aide alimentaire internationale qui leur est généreusement envoyée est détournée par des responsables corrompus qui stockent tout dans d’immenses entrepôts pour s’enrichir. Ils ont des millions de tonnes de nourriture mais ils font exprès d’affamer leurs otages et d’affamer les Palestiniens. Et les Palestiniens , figurez-vous, ça n’existe pas. Il a bien existé une province qu’on appelait Palestine à l’époque de l’Empire Ottoman, mais jamais dans l’Histoire un peuple ne s’est nommé « Palestiniens ». Les gens qui se disent « palestiniens », ce sont juste des bédouins qui se sont posés là, ils n’ont jamais possédé la terre qu’ils revendiquent. La Palestine ça n’est pas un État, les Américains ne reconnaissent pas son existence, il reste une vingtaines d’autres pays membres de l’ONU qui ne la reconnaissent pas non plus, on est loin de l’unanimité totale. Certains annoncent qu’ils vont le faire ? Calcul de politique intérieure et démagogie irresponsable pour faire plaisir aux réseaux frèristes ! Et puis ce sera trop tôt, ou bien ça viendra trop tard, et puis ce sera une manière de renforcer le Hamas, de le récompenser pour le pogrom du sept octobre. Et puis de toute façon ça ne servira à rien, des pays ont reconnu la Palestine par le passé, et ça a changé quoi ? Rien. Et la souffrance de ces non-Palestiniens qui vivent dans une non-Palestine, elle n’existe pas non plus, ou plutôt, elle les arrange, car cela fait d’eux des martyrs, qui suscitent les vocations de futurs martyrs et qui excitent les idiots utiles de la gauche dans les campus universitaire des pays occidentaux. Que ceux-ci aillent organiser une « Pride » à Rafah, qu’on s’amuse ! Pris au piège, les gazaouis ? Il auraient dû partir quand ils le pouvaient, il y a plein de pays qui ne demandent pas mieux que de les accueillir. Pourquoi rester là où ils ne sont pas bienvenus ? Et d’ailleurs, si vous les plaignez tant, pourquoi vous ne logez pas des habitants de Gaza chez vous ? Leur souffrance, c’est un outil de communication c’est tout. Les enfants de Gaza, ce ne sont pas des enfants, figurez-vous. sitôt conçus ils sont déjà des assassins en puissance, leurs mères leur farciront la tête de propagande, ils grandiront avec l’envie de se venger pour la destruction de leur maison ou pour la mort de leurs oncles et de leur père. Mais comment faire la paix ? Ces gens détestent la démocratie, ce sont eux les génocidaires, c’est dans leur culture, dans leur religion, c’est écrit noir sur blanc dans le Coran, qu’ils sont forcés de suivre à la lettre. Et puis n’oubliez pas que Mein Kampf est en tête des ventes de livres à Gaza. Alors parler de génocide, franchement, c’est indécent !
Et puis au fait, pourquoi ça vous intéresse autant, tout ça ? Pourquoi est-ce que le monde entier se focalise sur un si petit territoire ? Pourquoi ne parlez-vous jamais de la situation du plateau du Haut-Karabach, de la famine en Somalie ou du siège d’Agrabah ? Pourquoi ne pas faire la « une » des journaux sur les adolescents débarqués d’un avion à Valencia et pour certains, forcés de rentrer d’Espagne en car ? Pourquoi ces indignations à géométrie variable ? Qu’est-ce que ça cache ?

La France vue du dos

Dans la rue, je tombe sur les affiches de campagne du parti « Les Républicains », La France des honnêtes gens. En tête, il est précisé « Avec Bruno Retailleau ». On comprend que le nom de l’ex-président du Puy-du-fou1 soit plus mis en avant que celui d’autres figures majeures de son parti, comme Patrick Balkany, Laurent Wauquiez, Éric Woerth, François Fillon ou son fondateur2, Nicolas Sarkozy — ces personnalités n’ayant pas toujours réussi à voir leur nom systématiquement associé à la notion d’honnêteté, que l’on parle d’honnêteté politique, intellectuelle ou même, pénale.

Chaque affiche montre une personne, dont la profession est aisément identifiable, de dos. On peut interpréter ce choix de posture de plusieurs manières.

On peut, déjà, imaginer une tentative de provoquer l’identification. Le dos que je regarde c’est le mien, ce n’est ni un miroir (cette cruelle altérité qui nous pousse à regarder non ce que nous pensons être mais l’image que nous renvoyons3) ni une version idéalisée (inatteignable) de ce que je devrais être, mais face à l’affiche je me trouve dans la même posture, orienté de la même manière, et quelqu’un qui se trouverait derrière moi me verrait comme je vois les figures de l’affiche : j’appartiens à la foule des honnêtes gens, nous regardons dans la même direction. Comme ces honnêtes gens sont de dos, je peux d’autant plus facilement m’identifier à eux : ils n’ont pas de visage donc ils ont, si je le veux, mon visage. Il y a au fond du cœur de chacun de nous un héroïque pompier, une intrépide policière, une infirmière bienveillante, un paysan et un cuisinier nourriciers, etc., même si dans la pratique une grande partie des gens ont des emplois incompréhensibles pour eux-mêmes, inexplicables, parfois parasitaires ou inutiles, ou parfois utiles au bon fonctionnement de la société et de l’économie mais pourtant mal vus.

On pourrait à l’inverse se dire que le point de vue est celui de Bruno Retailleau (qui contrairement aux « honnêtes gens » n’est pas anonyme ni sans visage), et qu’il y a donc un message : seront considérés comme autant de braves gens les personnes qui ont un métier bien défini (la plupart avec un uniforme), qui occupent une de ces professions dont les enfants connaissent le nom4 et qui ont leur boite Playmobil : policier, infirmière, cuisinier, pompier, agriculteur. Pas des métiers « de rêve » (artiste, archéologue, explorateur, astronaute, écrivain), non plus, mais des métiers « normaux », où la personne compte moins que la fonction mais dont la fonction est valorisée. Des personnes qui font marcher le monde, qui font ce qu’on attend d’eux au service de la société et de ceux qui la dirigent, sans bruit, sans protestation, sans même faire connaître ce qu’ils pensent — car une personne que l’on voit de dos et immobile, c’est quelqu’un dont on ne risque pas de connaître les humeurs et les revendications.
Bruno Retailleau a très explicitement exprimé tout ça :

« D’abord, je pense, pour être clair vis-à-vis des auditeurs, des téléspectateurs : qu’est-ce que pour moi la France des honnêtes gens ? Puisque c’est une idée que je veux défendre. C’est un projet que je défendrai de plus en plus dans les années à venir. C’est la France, en réalité, de ceux qui travaillent. C’est une France de la décence, comme disait George ORWELL5. C’est une France de ceux qui ne manifestent pas, de ceux qui ne fraudent pas. Et c’est souvent une France, d’abord, qui croit en la France. Et c’est une France, surtout, qui est silencieuse, qui ne fait pas de bruit, parce que, là encore, elle ne casse pas, cette France-là. »

Bruno Retaillau, face à Sonia Mabrouk, CNews/Europe1, le 14 mai 2025

Sur BlueSky, MadMonkey m’a rappelé une image qu’on peut voir comme la version vue de face de la composition d’affiches ci-dessus qui en serait le « pile », puisque ici aussi une infirmière est encadrée par deux membres des forces de l’ordre :

Farida Chikh, infirmière-en-colère brutalement interpellée le 16 juin 2020 par une escouade de CRS à qui elle avait jeté des cailloux et adressé des doigts d’honneur, lors d’une manifestation pour protester contre les moyens de l’hôpital public pendant la pandémie de covid-19. Les « honnêtes gens » ne sont pas toujours d’accord entre eux ! Photo Estelle Ruiz.

Je ne saurais le prouver mais je parie que les agents immobiliers, les agioteurs, les huissiers et les propriétaires fonciers votent plus LR que les infirmières, et ce n’est pourtant pas ces professions que l’on trouve sur les affiches de la campagne des « honnêtes gens ». Les « honnêtes gens » ne sont donc pas forcément l’électeur LR, ce sont les personnes dont l’électeur retailliste aimerait voir la société composée : des gens qui travaillent à son confort médical, alimentaire, et qui veillent sur ses biens. Et qui le font en silence.

Les « honnêtes gens » ce ne sont pas ceux que nous voulons être. Nous voulons continuer à nous garer sur les places handicapés pour ne pas tourner une heure dans le parking, nous voulons trouver les meilleurs placements pour échapper à l’impôt (tout en réclamant un service public performant), nous voulons jalouser le voisin, nous plaindre des incivilités sauf quand c’est à nous de trier les déchets, rouler dans des tanks (« S.U.V. ») bien avant que la guerre ne le justifie. Nous voulons prendre l’avion pour aller merdifier des pays lointains dont nous refusons de voir les habitants venir chez nous, nous voulons plus et mieux pour moins cher, car nous sommes radins en plus, et nous voulons qu’une armée d’« honnêtes gens » mutiques et sans visage soit à notre service.

Si on montre des professionnels (paysan, cuisinières, infirmière, policiers, pompiers) en action et de face, parfois même en groupe, ce ne sont sans doute plus des « honnêtes gens », on appelle ça des affiches de propagande socialiste. Si j’ai bien compris.

Un autre point m’intrigue avec ses affiches : certaines pourraient rappeler les images produites avec des outils d’Intelligence artificielle générative, comme Midjourney, ce qui serait assez paradoxal lorsque l’on veut évoquer l’authenticité ou l’honnêteté, comme prétendent volontiers le faire les partis conservateurs6.
J’imagine cependant que ce n’est pas le cas, à quelques détails comme la main du pompier, ci-dessous, qui a visiblement été détourée à la serpe et s’intègre mal sur le décor artificiellement flouté. En général, même s’ils se trompent sur le nombre de doigts dans une main, les algorithmes de diffusion des IA génératives produisent des transitions fluides et apparemment cohérentes entre les éléments représentés.

Je note en revanche un artifice grossier pour uniformiser les images et sans doute pour provoquer un effet d’authenticité, qui est de charger artificiellement chaque visuel avec un grain qui rappelle la photographie argentique, augmenté de parasites lumineux et d’une quantité extravagante de poussière. Pour quelqu’un qui a passé un C.A.P. de retouche-photographie (métier hautement spécialisé avant l’arrivée de la photographie numérique), comme c’est mon cas, ce genre de détail gratte l’œil.

Vous pouvez vérifier, ces effets ne se trouvent pas sur les affiches qu’on trouve dans la rue, imprimées, ils sont présents sur les fichiers PDF officiels que l’on peut consulter sur cette page. L’effet est parfaitement volontaire.

La France que nous vend Bruno retailleau n’est donc pas seulement silencieuse et travailleuse, elle est poussiéreuse.

  1. Enfin président de la société d’actionnaires « Grand Parc », le volet vénal du Puy du Fou. []
  2. Wikipédia crédite Nicolas Sarkozy de la fondation du parti LR. Cependant, ce parti n’est pas distinct juridiquement de l’UMP, et n’est que le nouveau nom de ce parti. []
  3. Personne ne veut se voir tout le temps dans un miroir, Philippe Katerine, Parisvélib’. []
  4. Très peu d’enfants rêvent d’être « actuaire », « contrôleur qualité » ou « représentant de commerce multicartes ». []
  5. La « common decency » d’Orwell — notion à mon avis assez britannique ne serait-ce que dans les termes employés (même traduits en français et bien que la Révolution française ait été un modèle pour Orwell) — décrit le sens de la justice inhérent au peuple, qui est opposée à la compromission des gens de pouvoir, de médias ou d’argent… Même si 1984 et Animal’s Farm ont été largement appréciés par les droites de la Guerre Froide qui y ont vu un outil intellectuel contre le Communisme, il faut rappeler que George Orwell était socialiste et révolutionnaire, il n’aurait jamais dit, à la façon de Bruno Retailleau, que la décence consiste à travailler et silence et sans manifester. []
  6. Si c’est de l’IA générative, quelle est la morale de l’histoire ? Qu’il était impossible de trouver des honnêtes gens sans les générer artificiellement ? Ou que Bruno Retailleau rêve que les boulots des « honnêtes gens » soient remplacés par des IAs ? []
  7. Nathalie me dit que ces visuels sont sans doute bien de l’IA et pense que la main mal détournée ne prouve pas le contraire, mais qu’elle est la conséquence d’une retouche en postproduction pour un visuel raté — on sait que si les IA génératives savent rater quelque chose, ce sont bien les mains. À suivre ! []

Tu mourras moins bête enfin faut voir

Laurence Trochu, députée maréchaliste (maréchaliste dans son sens présent, c’est à dire politiquement liée à Marion Maréchal), s’est apparemment étouffée d’indignation en découvrant Beauty Baby, sixième épisode de la quatrième saison de la série Tu Mourras moins bête… (mais tu mourras quand même) de Marion Montaigne.


Dans cet épisode, le professeur Moustache explique que les nécessités de l’accouchement forcent le nouveau-né humain à être à sa naissance assez laid et irritant, ce qu’ont démontré des scientifiques en 2018. En effet, contrairement aux rejetons de bien d’autres espèces animales, le bébé humain naît immature : dépendant pour se nourrir, bruyant pour ne pas être égaré, et physiquement assez laid en attendant que sa capacité à sourire lui confèrent le Kindchenschema, la « mignonitude » qui le rendra irrésistiblement attendrissant.
L’épisode s’ouvre sur l’arrivé des rois-mages dans l’étable de Bethléem, qui découvrent un nourrisson laid et sale au lieu du miracle attendu… L’épisode est drôle et instructif. Évidemment.

Après Laurence Trochu, l’« Observatoire du journalisme », pseudo centre de recherche d’extrême-droite, faussement objectif, qui s’indigne en prétendant avoir perçu un « tollé ».

On note que, dans les deux cas, aucun lien vers le dessin animé complet n’est fourni, il s’agit chaque fois d’un extrait choisi.
Le compte « Ojim France » a autrement plus d’abonnés que celui de Laurence Trochu, et ce tweet parvient à alimenter la polémique. Beaucoup répondent avec des arguments divers, expliquant le but de la série, expliquant l’épisode (qui ne parle pas de Jésus, mais des bébés humains, dont Jésus fait partie), invoquant le droit à l’humour, à l’irrévérence voire au blasphème, évoquant les fantômes de Reiser, Cavanna et Choron.


Les scandalisés, de leur côté, se retrouvent rapidement sur un petit nombre d’arguments, d’affirmations et de sous-entendus, qui vont de la grogne du contribuable au complotisme délirant :

  • On ne ferait pas pareil avec Mahomet, c’est toujours aux chrétiens qu’on s’en prend.
  • Nos impôts financent les suppôts de Satan d’Arte qui crachent sur le contribuable catholique.
  • Le Talmud1 souhaite à Jésus de d’être ébouillanté avec des excréments, la référence est claire, la personne qui a fait ce film ne doit pas être très chrétienne.
  • Bernard Henri-Lévy dirige le conseil de surveillance d’Arte, c’est donc lui qui est derrière tout ça. Lui, et aussi Macron, et aussi Laurent Wauquiez, via la région Rhône-Alpes2, qui a financé ce dessin animé. Et les francs-maçons. Et les sionistes. Et des dénatalistes.

À aucun moment ces indignés ne semblent douter que l’intention de ce dessin animé est de parler de Jésus, alors que Jésus est, comme les frères Bogdanov, comme les séries étasuniennes, comme Miley Cyrus, etc., etc., un simple prétexte issu de la culture populaire pour traiter du sujet scientifique. Et quel meilleur personnage que l’enfant Jésus pour parler des nourrissons ? Il est le bébé iconique — littéralement iconique, puisqu’il se trouve sur d’innombrables icônes —, le bébé par excellence, après 1600 ans de représentations

La plus ancienne représentation connue de l’enfant Jésus, de sa mère Marie et d’un prophète qui indique une étoile, date du IIIe siècle et se trouve dans les catacombes de Rome.

Les rois mages, quant à eux, sont les « visiteurs de maternité » par excellence, ou en tout cas les seuls à constituer un mythe.
Et bien sûr, mettre en regard la grâce et la perfection divine, d’une part, et la réalité de ce qu’est un nourrisson, d’autre part, est bien dans la manière de Marion Montaigne, qui s’amuse avec constance des bricolages un peu approximatifs de « dame nature ». La nature contredit l’idéalisation, le généticien Richard Dawkins notait d’ailleurs que les biologistes sont encore moins souvent croyants que les mathématiciens ou les gens qui font de la physique fondamentale, car la biologie de la « création » est assez sale et n’a pas la pureté d’une loi physique ou d’un théorème.

De nombreux rageux soupçonnent un « complot judéo-maçonnique » (on lit de nombreuses allusions) mais ils n’ont pas regardé le film entier, ils auraient remarqué un clin d’œil malicieux à l’histoire de Moïse (prophète du Christianisme, de l’Islam… Et évidemment du Judaïsme), qui dans la version Tu mourras moins bête est envoyé sur le Nil non pour être sauvé du pharaon mais parce que ses parents n’en peuvent plus de l’entendre pleurer.

L’autrice, qui a fait son catéchisme a bien le droit de jouer avec les récits et les représentations qui ont cours dans la culture dont elle est elle-même issue.
La demande de « faire pareil avec Mahomet » afin de rétablir une forme d’équité inter-confessionnelle est complètement absurde, le prophète de l’Islam n’ayant pas donné lieu à une iconographie natale pléthorique qui eût justifié une mention au cours de cet épisode, et on ne voit pas pourquoi inventer un sujet scientifique dans le but de mentionner Mahomet. Et du reste, selon le Coran, Jésus est un prophète de l’Islam. Une telle opposition n’a donc pas grand sens, si ce n’est que, tout comme les considérations infra-antisémites qui remuglent, elle en dit long sur ceux qui l’énoncent : leur « christianisme » est identitaire, n’a rien à voir avec une quelconque considération spirituelle et encore moins avec le message chrétien, ce truc wokiste.

Il n’est pas certain que ces gens meurent moins bêtes. Mais ils mourront quand même.

  1. On est impressionné par le nombre de spécialistes du Talmud que l’on trouve dans l’extrême-droite française. []
  2. Le RN de la région Rhône-Alpes, en concurrence directe avec Wauquiez sur les thèmes réactionnaires, demande même une suppression de la subvention attribuée à Folimage, fleuron de l’animation française et locale. []

Au revoir, B.

Je n’en peux plus. Après des mois à te voir poster quotidiennement des articles justifiant l’action menée par l’État israélien contre les civils de Gaza, je craque, je demande à Facebook de ne plus faire remonter tes publications sur mon fil.

Ça me coûte beaucoup car je ne fais jamais ça : j’aime discuter, j’aime comprendre les points de vue, j’aime en amener d’autres, j’aime voir ce qu’il y a à sauver dans les opinions que je ne partage pas, et même quand je n’y parviens pas, je juge important d’être exposé à des visions différentes de la mienne, ne serait-ce que pour savoir qu’elles existent — l’entre-soi est un confort, mais mène à l’aveuglement, au déni et aux mauvaises surprises.
Bien sûr, je comprends tout le mal qu’a fait le 7 octobre 2023, que ce soit pour l’action menée par le Hamas ce jour-là avec son lot d’horreurs documentées, que ce soient les conditions et la durée de la captivité des otages ensuite, ou bien sûr, que l’on parle du sentiment de manque de solidarité ou d’indifférence que de nombreux membres français de la communauté juive ont ressenti de la part de leurs compatriotes non-juifs, et notamment ceux dits « de gauche », qui se voient comme défenseurs du faible contre le fort, du colonisé contre le colonisateur, et sont gênés aux entournures lorsqu’on leur demande de prendre le parti de Goliath contre David, quand bien même Goliath s’est pris un jet de fronde.

Au passage, si je dois me positionner, je dirais que j’essaie de développer une vision moins binaire, moins indiens contre cowboys1, je suis conscient que le conflit israélo-palestinien est sous-tendu par des arrières-pensées et des forces géopolitiques extérieures au territoire où il se déroule, et aussi, que la marge de manœuvre des différentes parties est limitée, et qu’après des décennies toujours plus plombantes, c’est même leur capacité réciproque à imaginer un futur commun qui semble s’être presque définitivement évanouie, chacun veut survivre et c’est normal, et chacun croit qu’il ne pourra le faire que si l’autre disparaît. Et c’est terrible.
À titre affectif, je m’identifie plus immédiatement aux artistes bobos du kibboutz Be’eri et aux ravers du festival Nova, décimés par l’attaque, qu’aux palestiniens qui ont porté le Hamas au pouvoir à Gaza (qui leur a confisqué la possibilité de changer d’avis), ruinant tout espoir de futur pacifique et de gouvernement sain. Et si je trouve intellectuellement malhonnête de dire que l’antisionisme est un cache-nez pour l’antisémitisme, et que donc je défends le droit à se dire « antisioniste », je suis, moi, sioniste, au sens où je respecte l’existence d’Israël, au sens où je comprends le projet porté par Theodor Herzl, au sens où je trouve passionnante l’utopie originelle des kibboutz2, au sens où j’admire la manière dont Israël a survécu à l’agression des pays alentour, survenue le jour même de la proclamation de sa naissance (qui n’était pas un début mais bien l’aboutissement d’un processus de plusieurs décennies), et au sens où cette société semble ne fonctionner comme aucune autre. Mais la pente actuelle — qui est peut-être la pente logique d’un projet d’État fondé sur une appartenance ethnique —, me déprime, on est loin de l’Altneuland (1902) de Theodor Herzl, roman d’anticipation politique qui imaginait un futur solaire en Palestine autant pour les juifs que pour les arabes, unis pour construire une société moderne.
Si je ne m’identifie pas aux civils gazaouis — rien dans mon existence ne ressemble à ce qu’ils vivent —, je suis suis en sympathie, épouvanté par ce qu’ils vivent, et je suis choqué par le concours de déclarations minorant ou justifiant leur broiement méthodique, les déclarations (en France) de gens tels que Meyer Habib (ou de manière à peine moins obscène, Caroline Yadan), mais aussi celles plus pernicieuses de personnalités exerçant une autorité morale sur la communauté juive française, qui portent un discours humaniste et universaliste mais qui n’ont pas de mots assez durs contre tout soutien politique apporté aux Gazaouis, qui ont attendu le ratio macabre de cent civils gazaouis morts pour un israélien disparu avant de se dire enfin choqués par la politique israélienne de destruction, et qui, malgré toutes sortes de prises de position censément pacifistes semblent considérer tout palestinien ou tout soutien des palestiniens comme suspect : pas un nourrisson n’est innocent, pas un mort qui ne l’ait un peu mérité. Il est bien que ces personnes aient décidé qu’elles ne pouvaient « plus se taire », mais après un an et demi de destruction systématique à Gaza, ce n’est pas trop tôt. Un an et demi pendant lequel ceux qui ne peuvent « plus se taire » ont paradoxalement beaucoup beaucoup pris la parole, et un an et demi de trop, car les dés semblent jetés et désormais l’idée de vider Gaza de ses occupants actuels, et peut-être bientôt la Cisjordanie semble s’imposer, y compris sous un vernis humanitaire : le départ ou la mort.
La veulerie du Hamas et de Netanyahou — qui ont chacun profité de la situation pour renforcer un pouvoir de plus en plus contesté, illégitime dans le cas du Hamas qui a privé Gaza d’élections — et l’hypocrisie de bien d’autres acteurs me dégoûtent car elles ne peuvent mener qu’à un futur abominable, où ne subsistera qu’un peuple, au prix d’un crime indélébile, au prix du salut de son âme.

Voilà pourquoi j’ai du mal à supporter, jour après jour, les publications qui nient la famine des Gazaouis (tout en affirmant que l’aide qui leur est adressée est détournée par le Hamas — faudrait savoir), qui reprennent ad lib des fake-news pourtant dénoncées depuis longtemps ou qui, pour éviter de s’en prendre frontalement aux palestiniens piégés à Gaza s’en prennent à ceux qui parlent d’eux (houh le méchant Mélenchon ! Ouh la méchante Tondelier ! La méchante maire de Strasbourg ! Le méchant Macron ! Les méchantes ONGs ! La méchante Annie Ernaux ! La méchante Blanche Gardin ! Et Leïla Bekhti, Cate Blanchett, Susan Sarandon, Juliette Binoche, de quoi se mêlent-elles ?…), s’en prennent aux mots employés, aux connaissances des amis-des amis-de ceux qui les ont prononcés plutôt que d’accepter de regarder en face ce qui est en train de se produire.
Je comprends tout à fait qu’Israël soit un point sensible pour tous les juifs du monde (quelle que soit l’opinion qu’ils en ont, je doute que beaucoup de juifs de la diaspora soient indifférent à l’actualité israélienne comme ils — et ils ne sont pas seuls — sont indifférents à tel ou tel conflit exotique dont les enjeux et les participants nous sont mal connus), mais la manière dont cela conduit certains à écouter les sirènes du Printemps Républicain et à voir l’extrême-droite comme une forme d’espoir pour la France, puisqu’elle semble avoir oublié son tropisme antisémite pour taper sur les arabes, cela me peine. Je sais que la peur est un moteur bien plus puissant que l’espoir, je vois bien l’efficacité de la propagande de Netanyahou qui est parvenu à convaincre certains que défendre la communauté juive passe par la défense des errances de son gouvernement (et qu’on peut sauver des otages en leur lançant des bombes), ou, ce qui revient au même, par la détestation de tous ceux qui contestent sa politique, mais tout ce spectacle de peur, de haine, d’absence d’espoir, m’est devenu plus dur à regarder que jamais.

Alors je m’épargne, donc salut, et à une prochaine.

J.-N.

  1. quoique le texte de Gilles Deleuze Les Indiens de Palestine reste très pertinent. []
  2. Je lis sur Wikipédia que le kibboutz de Be’eri était un des derniers à être organisé de manière collectiviste, donc un des derniers représentants d’une expérience sociale que l’on peut rapprocher du phalanstère de Fourier et autres utopies anarcho-communistes — sans doute pas les meilleurs amis du Likoud. []