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Trump, certes. Mais et nous ?

La blague « 1984 et Idiocracy étaient censés être des dystopies, pas l’actualité » a cessé d’être drôle depuis longtemps : Trump est à demi-dément, son consternant discours à Davos, apparemment conclu sans applaudissements de la salle, fut un interminable monologue sans queue ni tête constitué d’insultes, d’imitations, de vérités très alternatives, de menaces et d’autosatisfecits improbables1
Depuis la France, il y a de quoi être effrayé autant par le dynamitage d’un ordre mondial qui avait la vertu d’une certaine stabilité (pour nous en tout cas), que par le délire d’une politique intérieure brutale où des policiers masqués tuent une manifestante et alimentent, à coup d’arrestations arbitraires, le business incroyablement lucratif2 de centres de détentions.3.

La vraie question : si les USA annexent Legoland, est-ce que mon permis de conduire sera valable sur les territoire étasunien ? Il date de 1978, et comme je n’ai pas rajeuni depuis j’accepte éventuellement de passer un examen pour voir si j’ai gardé mes réflexes. C’est mon seul permis de conduire alors j’y tiens beaucoup. Groenland, Islande, Legoland… « Potato potato », comme disent les anglophones.

À un moment de son discours de Davos, Trump dit « quand tout va pour l’Amérique, tout va pour le monde ». Je ne sais pas si c’est vrai mais ce qui est sûr c’est que quand les États-Unis ont un président puéril, incohérent et disruptif au sens le plus négatif du terme, le monde semble ne plus avoir aucun sens. Dans ce contexte international particulièrement incertain, où la dictature chinoise semble presque rassurante par sa stabilité, j’aurais peu de reproches à faire à la position de la France et de son président, et je suis content de voir de nombreux pays de l’Union européenne se réveiller enfin en constatant à quel point Trump nous met en danger — les Ukrainiens paient le prix fort de ses volte-faces quasi-quotidiennes, et la guerre en Ukraine n’est que le début des effets de l’inimitié étasunienne envers la vieille Europe. La manière dont Trump ou Poutine dénigrent l’Union Européenne et tout particulièrement la France prouve que, quelque part, notre poids n’est pas nul.

Dans ce contexte, le bouleversement de l’ordre mondial atlantiste pourrait être une chance. Les Britanniques semblent avoir massivement réalisé que le Brexit n’était pas forcément une bonne affaire, les pays de l’UE ont l’occasion de transformer leur poids économique véritable en une force (peut-être un jour un état fédéral véritable ?) qui, quoiqu’on en dise et malgré des divisions dues à des positions nationales égoïstes, porte un modèle alternatif à celui des États-Unis.

J’admets que cette image n’a qu’un rapport lointain avec l’actualité internationale, mais je ne savais pas trop quoi en faire (photo Henri Manuel, in Le Sourire, en 1933)

Ce qui se passe aux États-Unis devrait nous pousser à réfléchir aux failles originelles et à la lente dérive du modèle social-démocrate4 européen et français. Et à être exigeants : Trump censure sous couvert de liberté d’expression ? Maltraite des citoyens qui ne font qu’exercer leurs droits ? À nous de défendre la liberté de manifester, la liberté de la presse, la liberté de ne pas être d’accord (et c’est un travail qui ne concerne pas que l’État : combien de conversations désormais impossibles, de gens irréconciliables, depuis les réseaux sociaux jusqu’à l’intérieur des familles ?). Trump maltraite les migrants (et par effet de bord tous les étasuniens qui ne sont pas des bigots blancs) ? À nous de tourner le regard vers les igloos Quechua qui bordent le périphérique. Trump présente le souci de l’écologie comme une escroquerie5 ? À nous de persister à chercher une autonomie énergétique durable, une alimentation et un air sains, et à préserver la faune de notre activité. Trump promeut un modèle social inique où les plus riches n’ont aucun frein et où se soigner et s’éduquer constituent un luxe. Trump dynamite le bien public, tout ce qui participe à constituer une communauté à l’exception de la bigoterie ? À nous de protéger la laïcité6 et de protéger nos services publics contre la marchandisation généralisée. À nous d’assurer notre autonomie face aux enjeux industriels, informatiques,…
Et face à la destruction, à l’avidité et au repli, à nous de construire, de proposer, d’inventer un futur qui vaille le coup d’être défendu…

La Route (John Hillcoat, 2009)

Qu’Emmanuel Macron résiste à Donald Trump en allant jusqu’à suggérer que l’Europe utilise des mesures de rétorsion économique envers les États-Unis est très bien et a peut-être permis d’éviter temporairement l’annexion du Groenland. En revanche, les renoncements démocratiques (violences policières systématiquement impunies, refus du débat politique) et l’altération régulière des acquis sociaux et des services publics au prétexte d’un déclin économique précisément provoqué par une politique fiscale favorable à un très petit groupe de personnes contredisent les bonnes intentions. Nous ne nous sauverons qu’en sauvant ce qui fait nos qualités.
De la même manière, si l’Europe veut compter, face à l’agressivité commerciale ou même militaire d’autres empires, il faut qu’elle soit sûre du modèle qu’elle propose, il faut qu’elle ne contredise pas ses propres principes, il faut au contraire qu’elle les définisse et qu’elle les affirme, par l’action.

Je me sens un peu lyrique, je vais arrêter cet article ici.
Allez salut la compagnie !

  1. Je ne suis pas psychiatre mais la manière dont Trump parle de l’adoration qu’il suscite universellement (jusqu’à dire que les fonctionnaires virés par DOGE le vénèrent car ils sont désormais plus riches), ressemble quand même à un cas de psychose érotomane. []
  2. Les deux premières entreprises du secteur carcéral privé, Geo et Corecivic, cumulent un chiffre d’affaire de près de cinq milliards de dollars. []
  3. On note que les cibles de la police de l’immigration sont, en ce moment les somaliens, mais aussi et surtout les latino-américains, qui sont en grande partie descendants des habitants originels du continent. La hargne trumpiste envers les latino-américains n’est peut-être pas un hasard, de même que la hargne envers la vieille Europe : autochtones ou anciens colons, nous représentons l’Histoire des Amériques… Maltraiter les uns et dénigrer les autres est peut-être une manière d’inventer une Amérique qui ne devrait rien à personne. Un peu comme le christianisme s’est en grande partie construit contre le judaïsme dont il était issu. []
  4. « social-démocrate » est une insulte pour certains mais pas pour moi, je ne confonds pas l’idée avec ceux qui s’en servent mal. []
  5. Au passage, l’obsession de Trump pour le Groenland montre bien qu’il est conscient des effets du réchauffement climatique, qui font du territoire groenlandais et des eaux qui le bordent un intéressant investissement, car la fonte des glaciers, du permafrost, et la contraction des glaces arctiques ouvrent de nouvelles routes maritimes et de nouvelles occasions d’extraction pétrolifère et autre. []
  6. Laïcité en tant qu’outil garantissant la liberté de conscience, pas en tant qu’outil pour taper sur une communauté culturelle déterminée, bien sûr. []

La guerre

La grande bataille politique actuelle est la bataille du récit.

Gary Kasparov

Bientôt quatre ans que la Russie s’est engagée dans l’invasion de l’Ukraine, guerre qui fait suite à l’annexion de la Crimée et la Guerre du Dombass (2014). Le despote Biélorusse Alexandre Loukachenko et de nombreux journalistes proches du pouvoir russe avaient affirmé que cette guerre ne durerait que trois jours. Plus modeste, Vladimir Poutine pensait pouvoir prendre Kiev en deux semaines. Depuis l’anecdotique Luc Ferry jusqu’à l’affreux Donald Trump, il s’est trouvé beaucoup de gens pour annoncer régulièrement l’inéluctable, souhaitable et imminente capitulation de l’Ukraine. Mais non, l’ours-qui-vendait-la-peau-de-l’ours et les oiseaux de mauvais augure ont jusqu’ici eu tort, l’Ukraine tient bon. Le coût de cette guerre est exorbitant pour la Russie (près d’un demi-milliard d’euros par jour, la dépense militaire accaparant désormais 40% du budget de l’État fédéral !), et plus encore pour les Ukrainiens :

  • dix mille, peut-être vingt mille enfants ukrainiens ont été enlevés par la Russie pour être élevés par des parents russes, dans une sorte de nouveau Lebensborn. Aux pro-russes qui sont sensibles aux violons1 poutiniens : c’est ça que vous défendez !
  • Au moins autant de civils ukrainiens ont été tués (quand du côté russe, les morts de civils causés par l’armée ukirainienne semblent rarissimes et non intentionnelles)
  • Des milliers de femmes ukrainiennes mais aussi de soldats ukrainiens prisonniers ont subi des viols, selon un système visiblement encouragé par un pouvoir qui a fait de la version la plus pouacre de la virilité une obsession d’État — outre la pénalisation de l’homosexualité par Poutine, on remarque chez ses soutiens une rhétorique masculiniste qui rejoint la vision trumpiste : l’Europe de l’Ouest serait décadente et dévirilisée, elle n’a pas un président qui se balade torse-nu dans la nature avec un fusil.
  • La guerre a fait en tout plus d’un million de blessés, peut-être deux-cent mille morts dans l’armée russe, qui, dans toute son Histoire a montré que les vies de ses propres soldats n’avaient pas beaucoup plus de valeur que celles des soldats d’en face, si ce n’est ensuite pour faire des statues patriotiques. L’inefficacité dispendieuse de l’armée russe, une armée d’ivrognes et de violeurs, est quelque chose d’assez extravagant, et plus encore à une époque où le pays souffre de dénatalité.
  • La société russe semble avoir, au passage, perdu ses dernières scories de liberté d’opinion, entre les opposants assassinés, les généraux et les journalistes défenestrés, et une population qui n’ose plus vraiment s’exprimer. J’entendais un spécialiste du pays dire que le russe-de-la-rue évite d’avoir un avis sur la guerre, que, tout ce qu’il demande c’est qu’on n’envoie pas ses enfants sur le front mais juste des mercenaires, des étrangers ou des engagés venus d’oblasts pauvres2.

Un gâchis humain et financier effroyable, un gâchis tel qu’il semble impossible à la Russie d’arrêter la guerre qu’elle a provoquée, et bien sûr impossible à l’Ukraine de se résoudre à renoncer à sa souveraineté.
Un gâchis qui dure depuis quatre ans et qui n’a été soutenu que par de bien mauvais prétexte : la petite Russie aurait tremblé à l’idée que l’Ukraine entre dans l’OTAN, imaginant que des missiles nucléaires allaient être déployés à ses frontières. Pourtant, au moment de l’attaque, l’Ukraine avait officiellement renoncé à sa demande d’adhérer à l’OTAN. L’Ukraine était tellement loin d’entrer dans l’OTAN que dans un premier temps, le seul soutien logistique qui lui a été apporté par l’Ouest était constitué de casques, et il a fallu attendre deux ans, à la toute fin de la présidence de Joe Biden, pour que les États-Unis autorisent l’Ukraine, à ses frais, à utiliser des missiles (non-nucléaires) de longue portée… Juste avant que Donald Trump retire tout soutien logistique et moral à l’Ukraine.
Le 30 décembre dernier, l’armée russe a déployé des missiles nucléaires hypersoniques Oreshnik en Biélorussie, à la frontière de l’Ukraine3. Je pense au mot de François Mitterrand : « le pacifisme est à l’Ouest et les euromissiles sont à l’Est ».

Le baptême de Vladimir 1er, en 988. Souverain de la Rus’ de Kiev, Vladimir hésitait entre plusieurs religions. Il aurait convoqué — comme le début de certaines histoires drôles — un curé, un imam, un rabbin et un pope. La sobriété des catholiques, la proscription de l’alcool chez les musulmans (« La joie de la Rus’ est de boire » aurait dit Vladimir) et l’absence de royaume politique des juifs, ne l’ont pas convaincu. C’est l’église orthodoxe byzantine, pour sa débauche de dorures, qui lui semblait un avant-goût du paradis, qui ont motivé son choix. Son peuple a été converti sans plus de discussion ensuite4.
(Peinture : Viktor Vasnetsov, XIXe siècle)

Les prétextes régulièrement annoncés par Poutine sont tellement fallacieux et fragiles que l’armée russe redouble ses assauts chaque fois qu’un « plan de paix » est annoncé par Donald Trump : Poutine ne veut aucun accord, aucun compromis, aucune satisfaction des garanties qu’il demande, il veut juste conquérir l’Ukraine, et ce n’est peut-être qu’un début — les Baltes, les Scandinaves, les Finlandais, les Polonais, les Roumains, les Moldaves, se préparent assez activement à cette idée, en grande partie échaudés par leur Histoire récente, et plus généralement par un millénaire de constitution de l’Empire russe.
Le choix de déclencher la guerre n’a eu que des prétextes fallacieux (quand on veut noyer son chien, la loi du plus fort est toujours la meilleure…) mais sans doute a-t-il été motivé par une conjoncture apparemment favorable : l’accession à la présidence de l’Ukraine d’un ancien acteur venu d’une région russophone ; le départ à la retraite d’Angela Merkel, qui incarnait une Allemagne inhabituellement crédible géopolitiquement et une autorité pour l’Europe ; le Brexit, et plus généralement la montée des partis nationalistes, du sentiment anti-Européen et de clivages divers5 ;…
Personnellement, un pays que personne ne menace mais dont le budget militaire représente plus d’un tiers du budget total, un pays qui attaque en affirmant assurer sa défense en contrôlant son espace vital, un pays qui « libère » des régions au prétexte d’une langue commune ou qui s’empare de territoires en disant qu’il ne fait que récupérer ce qui lui a toujours appartenu d’après l’Histoire ou d’après dieu, je vois ça comme un pays impérialiste et belliqueux. Cela fait pas mal penser à la politique extérieure des États-Unis, cela fait penser à ce que furent les ex-empires français ou britanniques, et, puisqu’en plus c’est un régime totalitaire, ça me fait beaucoup penser à l’Allemagne nazie.

Huit ans avant de convertir son pays au christianisme orthodoxe, Vladimir a assassiné son frère Iaropolk, qui lui-même venait d’assassiner leur frère Oleg. Après quoi Vladimir a violé sa belle sœur Julia — une nonne grecque qu’avait capturée Iaropolk — jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte. De ce crime naîtra vraisemblablement Sviatopolk « le maudit », qui une fois adulte sera envoyé au cachot par son père qui le soupçonnait de vouloir lui ravir le pouvoir avec la complicité de son épouse et d’un évêque. Rusé, avide, cruel, calculateur et brutal, Vladimir est désormais un saint chrétien, une des plus importantes figures de l’Histoire russe, et c’est un peu en son honneur que sont prénommés tous les Vladimirs, comme Vladimir Poutine… et Volodymyr Zelensky.
(illustration : Boris Chorikov, XIXe siècle)

Les pays de l’Union européenne souffrent d’avoir manqué de lucidité vis à vis de la nature profonde de la Russie de Poutine autant que vis à vis de la géopolitique étasunienne. Ils ont manqué d’esprit collectif, et puis ils paient au prix fort d’avoir mal répondu à la puissante crise de la représentativité actuelle, qui aboutit au dénigrement assez systématique des autorités politiques, judiciaires, scientifiques, sanitaires, journalistiques,… Enfin de tout ce qui favorise théoriquement la vraie démocratie contre l’arbitraire et l’insatiable voracité des puissants.
Aujourd’hui, la plupart des pays de l’Union européenne se résolvent à augmenter leur capacité militaire ou leur capacité à répondre aux « cyber-menaces », réfléchissent à une défense commune, semblent prendre au sérieux la question de leur souveraineté énergétique, industrielle et politique, mais ils ne répondent pas à toutes les questions : le fait que tant d’Européens soient convaincus à tort ou à raison que l’Union Européenne ne leur appartient est un vrai problème et on le doit moins à l’ingérence russe ou étasunienne (réelles) qu’à des décennies de defaussements inconséquents de nos politiques nationaux pour passer outre certains processus démocratiques quand ça les arrangeait : « c’est la faute à Bruxelles ! ». En renonçant peu à peu à ses standards en termes de progrès social ou de droits humains, l’Union Européenne perd les qualités qui justifient son existence.
Un second problème à régler me semble être de faire le deuil du reliquat de confiance que nous portons envers le gouvernement des États-Unis et peut-être plus urgemment encore, envers les géants de tech étasuniens, dont nous dépendons6 mais qui rêvent de voir l’Europe disparaître7.

Ce matin, Donald Trump, allié objectif de Vladimir Poutine et récipiendaire du « Prix de la paix de la FIFA » (premier et dernier, j’espère), a bombardé le Vénézuela et affirmé avoir kidnappé Nicolás Maduro et son épouse. La Russie, qui a certainement autorisé cette action, a émis une protestation formelle peu énergique, mais Kaja Kallas, qui dirige la diplomatie européenne, n’a même pas assuré ce service minimum, elle a affirmé « suivre avec attention » cette action, sans la condamner, voire en la justifiant puisqu’elle a rappelé que le gouvernement Maduro lui semblait manquer de légitimité. Elle a donc repris à son compte (et au nôtre, du coup), le récit trumpiste, malgré son absence totale de fondement juridique au regard du droit international et de la charte des nations unies. Je ne suis pas sûr que cette veulerie, sincère ou non, grandisse l’image de l’Union européenne et participe de son indépendance vis à vis des empires économiques qui se partagent la planète. Que dira Kaja Kallas quand les États-Unis annexeront le Groenland ?

Quand j’avais quinze ans, j’écoutais des groupes new wave et synth-pop qui parlaient de troisième guerre mondiale et de bombes atomiques. Le spleen post-punk. J’y croyais, d’une certaine manière, mais au fond de moi je me disais que le monde ne pouvait aller que vers plus de prospérité, de démocratie et de paix. Et un temps, ça a été vrai.
Ce n’est pas avec joie que je le constate, mais notre monde régresse, et si la France est en péril, ce n’est pas à cause du burkini ou des crèches dans les mairies, ni à cause de l’écriture inclusive ou de l’IA — sujets qui ont, certes, l’appréciable vertu de nous distraire des menaces que font peser sur nous (et ces sujets sont liés) la pénurie de ressources, la catastrophe climatique et l’ignominie des autocrates vaniteux qui veulent être retenus par l’Histoire à tout prix.

Nota : j’ai écrit ce billet de blog à la suite d’un échange pléthorique né dans la section « commentaires » de mon billet précédent, dont le sujet était très différent. Je connais plusieurs personnes qui, d’une manière ou d’une autre, semblent juger que l’invasion de l’Ukraine est justifiable. C’est un peu à eux que je m’adresse ici.

  1. La Russie se voit comme le pays qui s’est sacrifié pour défaire son ex-allié nazi. Et c’est vrai, on dénombre vingt-sept millions de morts soviétiques civils (aux deux-tiers) et militaires (en comptant la guerre d’invasion déclenchée par la Russie contre la Finlande). De la même manière, les étasuniens ont perdu près d’un demi-million d’hommes après le débarquement. Ces deux empires, qui n’avaient pas que des arrières-pensées humanistes (ils ont agi en concurrence) se voient en sauveurs du monde (mais on pourrait parler de la Grande-Bretagne, de la Chine, de la Yougoslavie,…) tandis que des nations comme la France (collabo et coloniale) et bien sûr l’Allemagne, sont sorties de la guerre de manière moins glorieuse. On a l’impression que les deux Empires de la Guerre Froide se voient comme étant incapables d’avoir tort, tandis que les pays de l’Europe de l’Ouest ont fait un grand ou moins grand examen de conscience, qui a abouti à la naissance de l’UE. []
  2. Je recommande une tranche de vie de télévision officielle russe par le journaliste Paul Gogo. []
  3. Et sept jours plus tôt, un cargo russe a sombré en mer méditerranée, au large des côtes espagnoles. Les relevés de radioactivité font penser que l’accident a été causé par la cargaison, apparemment des propulseurs de sous-marins nucléaires destinés à la Corée du Nord. []
  4. Histoire rapportée par la Chronique des temps passés, qui date du XIIe siècle. []
  5. On se souviendra que la Russie a eu une activité de désinformation importante pendant la crises des Gilets Jaunes en France, ou autour de la question de Gaza, par exemple. Évidemment pas un hasard. []
  6. On parle de « cloud souverain » mais le poids de français OVH ou de l’helvète Infomaniak (la Suisse, comme la Norvège, n’est pas bien loin de l’UE !) semblent traités comme des acteurs négligeables. Et ne parlons pas de l’IA Act, discuté depuis des années, entré en vigueur l’an passé… Et qui voit son application repoussée à l’été 2027, au moins, sous la pression inamicale de l’administration Trump. []
  7. Lire l’édifiant Apocalypse Nerds par Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, chez Divergences. []

Puisqu’on vous le dit.

Un Génocide ? Allons donc, ne galvaudons pas ce mot, sa définition juridique est complexe, laissons les historiens faire leur travail quand ce sera fini. Une famine ? S’il vous plait ! Le mot est prématuré, les spécialistes parlent juste de « risque de famine », ça n’a rien à voir. Et du reste on ne sait pas vraiment puisqu’aucun journaliste ne peut entrer à Gaza pour témoigner des conditions de vie des civils. En effet, il serait impossible d’assurer leur sécurité à l’intérieur de l’enclave, alors l’armée israélienne, pour leur bien, interdit aux observateurs extérieurs d’y accéder. Le témoignage des journalistes palestiniens qui se trouvent sur place ? Mais ça n’existe pas, des journalistes palestiniens, voyons ! Vous plaquez un concept occidental sur une réalité culturelle dans laquelle ce mot n’a aucun sens, ceux que vous appelez « journalistes palestiniens » sont des militants du Hamas, puisqu’ils sont du côté des palestiniens, ils ne sont pas impartiaux. Ce qui est écrit dans Haaretz ? Ce journal ne représente personne, voyons. Les ONGs ? Toutes plus politisées les unes que les autres. Les israéliens qui protestent ? Des idéalistes naïfs ou des gauchistes ! Les jeunes qui désertent pour ne pas participer à ce qu’ils appellent un massacre ? Des enfants gâtés ! Les médecins et les humanitaires palestiniens sont eux aussi des militants, et rien d’autre. Les hôpitaux de Gaza ne sont pas vraiment des hôpitaux, ils abritent des caches d’armes et des tunnels pour le Hamas, c’est bien connu. Ces gens ne respectent pas la vie humaine, le sept octobre ils s’en sont pris à des civils. Des résistants, des combattants, ne s’en prennent pas à des civils. Ne dites pas que les palestiniens qui reçoivent des bombes sont des civils. Les civils, à Gaza, ça n’existe pas. Et puis ce ne sont pas eux qui sont visés, ce sont leurs maisons, et ils sont prévenus par avance à chaque fois. Toutes les armées du monde ne sont pas aussi prévenantes. Et de toute façon, si les Gazaouis ont faim, c’est parce que l’aide alimentaire internationale qui leur est généreusement envoyée est détournée par des responsables corrompus qui stockent tout dans d’immenses entrepôts pour s’enrichir. Ils ont des millions de tonnes de nourriture mais ils font exprès d’affamer leurs otages et d’affamer les Palestiniens. Et les Palestiniens , figurez-vous, ça n’existe pas. Il a bien existé une province qu’on appelait Palestine à l’époque de l’Empire Ottoman, mais jamais dans l’Histoire un peuple ne s’est nommé « Palestiniens ». Les gens qui se disent « palestiniens », ce sont juste des bédouins qui se sont installés là, ils n’ont jamais possédé la terre qu’ils revendiquent. La Palestine ça n’est pas un État, les Américains ne reconnaissent pas son existence, il reste une vingtaines d’autres pays membres de l’ONU qui ne la reconnaissent pas non plus, on est loin de l’unanimité totale. Certains annoncent qu’ils vont le faire ? Calcul de politique intérieure et démagogie irresponsable pour faire plaisir aux réseaux frèristes ! Et puis ce sera trop tôt, ou bien ça viendra trop tard, et puis ce sera une manière de renforcer le Hamas, de le récompenser pour le pogrom du sept octobre. Et puis de toute façon ça ne servira à rien, des pays ont reconnu la Palestine par le passé, et ça a changé quoi ? Rien. Et la souffrance de ces non-Palestiniens qui vivent dans une non-Palestine, elle n’existe pas non plus, ou plutôt, elle les arrange, car cela fait d’eux des martyrs, qui suscitent les vocations de futurs martyrs et qui excitent les idiots utiles de la gauche dans les campus universitaire des pays occidentaux. Que ceux-ci aillent organiser une « Pride » à Rafah, qu’on s’amuse ! Pris au piège, les gazaouis ? Il auraient dû partir quand ils le pouvaient, il y a plein de pays qui ne demandent pas mieux que de les accueillir. Pourquoi rester là où ils ne sont pas bienvenus ? Et d’ailleurs, si vous les plaignez tant, pourquoi vous ne logez pas des habitants de Gaza chez vous ? Leur souffrance, c’est un outil de communication c’est tout. Les enfants de Gaza, ce ne sont pas des enfants, figurez-vous. sitôt conçus ils sont déjà des assassins en puissance, leurs mères leur farciront la tête de propagande, ils grandiront avec l’envie de se venger pour la destruction de leur maison ou pour la mort de leurs oncles et de leur père. Mais comment faire la paix ? Ces gens détestent la démocratie, ce sont eux les génocidaires, c’est dans leur culture, dans leur religion, c’est écrit noir sur blanc dans le Coran, qu’ils sont forcés de suivre à la lettre. Et puis n’oubliez pas que Mein Kampf est en tête des ventes de livres à Gaza. Alors parler de génocide, franchement, c’est indécent !
Et puis au fait, pourquoi ça vous intéresse autant, tout ça ? Pourquoi est-ce que le monde entier se focalise sur un si petit territoire ? Pourquoi ne parlez-vous jamais de la situation du plateau du Haut-Karabach, de la famine en Somalie ou du siège d’Agrabah ? Pourquoi ne pas faire la « une » des journaux sur les adolescents débarqués d’un avion à Valencia et pour certains, forcés de rentrer d’Espagne en car ? Pourquoi ces indignations à géométrie variable ? Qu’est-ce que ça cache ?

Apocalypse Trump

« This will be our greatest era. With God’s help over the next four years we are going to lead this nation even higher. We are going to forge the freest, most advanced, most dynamic… and most DOMINANT civilization ever to exist on the face of this Earth »

Donald Trump, au Congrès, le 4 mars 2025

« The fundamental weakness of Western civilization is empathy »

Elon Musk, chez le podcasteur Joe Rogan, le 28 février 2025

Qu’est-ce que je peux arranger au monde avec mon petit blog à parution occasionnelle, dont chaque billet n’aura sans doute que cinq-cent ou mille (très estimables et estimés) lecteurs, et encore, les jours de pluie ? Sans doute pas grand chose.
Participer au débat sur la société française sert peut-être très modestement à faire avancer des réflexions utiles, ou au moins à participer à la conversation, ce qui est le principe même de la démocratie, mais parler de géopolitique, essayer d’embrasser le globe, moi qui n’ai jusqu’ici exploré les points cardinaux que sur quelques milliers de kilomètres (Bergen au Nord, Athènes au Sud et à l’Est, et Roscoff à l’Ouest ? Et en même temps, en même temps, comment ne pas en parler ? Du reste, ce qui se passe en ce moment à Washington ne s’exprime pas qu’à une échelle incommensurable, inembrassable, cela concerne aussi notre modèle de société, qui lui aussi court le risque de beaucoup changer face à l’accélération de l’Histoire qui est en cours.
Et puis, comme toujours, j’écris aussi pour garder une trace de l’état d’esprit qui était le mien tel jour de telle année.

À propos de jour, pour le mercredi des cendres, le ministre des affaires étrangères des États-Unis, Marco Rubio, fervent catholique apparemment, donne une interview avec une croix sur le front. Image un rien perturbante, vu de France.

On peut reconnaître à Donald Trump d’avoir tenu une promesse : en moins de deux mois d’exercice du pouvoir, il a tout renversé, il a ravagé ce qui restait des apparences de dignité institutionnelle de son pays (nous verrons si les institutions sauront survivre à ce stress-test à coup de décrets quotidiens), et pour ce qui nous (nous européens) concerne, il a puissamment ébranlé la stabilité des rapports transatlantiques. Et c’est peut-être une très bonne chose, peut-être fallait-il sortir de l’ambiguïté et de la routine, et puis peut-être que si cela s’est produit c’est que l’édifice était bien plus fragile que nous nous le faisions croire. L’empire étasunien doit sa puissance au droit du plus fort et, en grande partie, à son rapport à la guerre. Des nombreuses guerres qu’ont mené les États-Unis après leur indépendance, beaucoup ont été déclenchées par des étasuniens (parfois contre leurs compatriotes ou bien sûr contre les amérindiens autochtones), d’autres sont des conflits existants dans lesquels les États-Unis se sont engagés, mais aucune n’a été déclenchée par un pays extérieur sur le territoire étasunien, à l’exclusion des attaques de Pearl Harbor et du World Trade Center. Cent-vingt trois guerres en deux-cent-quarante-deux ans, soit un peu plus d’une tous les deux ans. Au Mexique, en Chine, en Égypte, en fait, sur tous les continents. Et il ne s’agit que des guerres officielles, pas de la fourbe ingérence exercée dans toute l’Amérique du Sud, par exemple. Les guerres militaires les plus récentes ont très majoritairement été perdues par l’armée étasunienne, mais cela n’a pas été perdu pour tous les étasuniens, puisqu’elles ont enrichi l’industrie, favorisé la recherche scientifique (dans un macabre cercle vertueux extrêmement bien rôdé), et se sont souvent conclues sur des accords marchands favorables aux États-Unis : programmes de reconstruction, contrats avec des sociétés de service et quotas commerciaux imposés.

Avec le milliardaire Trump, fini le fard, oubliées les formes, tout est deal, tout est business, et un business qui profite censément aux étasuniens (mais pas à tous les étasuniens, loin de là), sans surmoi diplomatique, sans hésitation, sans justifications humanistes, sans même le prétexte de l’auto-défense par anticipation qui a justifié les agressions de Cuba ou la seconde guerre du Golfe : les États-Unis d’Amérique, par la voix de leur président, assument le fait de vivre aux dépens du reste du monde, aux dépens de l’avenir de la vie sur Terre, même. On ne parle plus de « gagnant-gagnant », on se contente d’appliquer la loi du plus fort. Visiblement trop pressé — frustré, j’imagine, par quatre années passées à ronger son frein —, Donald Trump veut tout faire à la fois, ne réfléchit pas sur un temps long, et pourrait vite ne plus contrôler les effets de ses propres actions.
Ce moment de crise est l’occasion de regarder le monde avec lucidité : les États-Unis ne sont pas plus nos amis que la Russie ou la Chine, ils ont longtemps traité l’Europe différemment de l’Amérique du Sud ou du Moyen-Orient (où nous les avons plus d’une fois suivis), et cette situation nous a arrangés, mais le masque tombe, les Européens se découvrent assez seuls et ils ont, malgré l’éruption de gouvernements fascistoïdes, un modèle à défendre, à savoir un système social-démocrate qui essaie plus ou moins sincèrement d’être du bon côté, et de maintenir un cadre pacifique et prospère.

Ce que je ne comprends pas ici, c’est qu’il ne faut plus suivre ceux qui ont cru que les USA étaient un allié fiable… Au moment même où ceux-ci renoncent à cette illusion passée.
« À bas la guerre ! », bien sûr. Espérons que Vladimir Poutine a lu ce tweet et décidé qu’il fallait faire la paix, car après tout, il est celui qui a le pouvoir de tout arrêter.
Je dois dire que le numéro d’équilibrisme qui consiste à reprocher aux dirigeants européens leur « alignement atlantiste » (M. Panot) au moment où ceux-ci admettent enfin que les États-Unis ne constituent plus un allié de confiance et actent la fin d’un certain paradigme ne manque pas de sel.
Personnellement je remarque que la position de Mélenchon sur l’Ukraine, voire sur la nécessité d’un droit international, a beaucoup changé dernièrement, et je pense qu’il y a lieu de s’en féliciter.

On spécule beaucoup sur la raison qui pousse Donald Trump à faire de Vladimir Poutine son seul vrai homologue : serait-il victime d’un chantage (« kompromat ») ? s’agit-il d’un renvoi d’ascenseur (par exemple lié au rachat de sa villa par l’oligarque Rybolovlev, qui l’a sauvé de la faillite il y a quinze ans) ? D’une tentative d’altérer les rapports entre la Russie et la Chine ? Ou comme le dit Macron, d’une manière de créer de l’incertitude pour être en position favorable dans les négociations ? Il semble en tout cas que Trump considère Poutine avec une forme de respect, peut-être d’admiration, qui le mène à le voir comme quelqu’un avec qui il peut dialoguer d’égal à égal.
Poutine ne dirige pas un pays si puissant que cela (9e rang en termes de population, et 11e en termes de PIB nominal, premier en superficie), mais il est, en tant que personne, un homme que l’on sait extrêmement riche. On dit qu’il contrôle près de deux-cent milliards de dollars. Somme qui ne se trouve pas sur son compte en banque, car sa vraie fortune est le pouvoir dont il dispose et ses liquidés sont celles que tiennent à sa disposition les oligarques à qui il a permis de s’enrichir.

Le palais d’un homme ordinaire, sur un modeste terrain de 70 kilomètres carrés (photo Russian Wikileaks)
L’oligarque Ponomarenko a dépensé plus d’un milliard de dollars et demi pour construire un palais sur la Mer noire, à usage de Vladimir Poutine. Un milliard et demi, c’est quatre fois le coût du Stade de France. À côté de ça, Poutine déclare un appartement de 77 mètres carrés, une caravane et une voiture datant de l’ère soviétique.

Il y a entre Poutine et Trump une forme de communauté de vues. L’un et l’autre affirment vouloir faire retrouver sa grandeur passée à leur pays, l’un et l’autre sont visiblement obsédés par l’argent, tout en arrivant à obtenir l’adhésion des gens de peu et à se faire passer pour proches d’eux. L’un et l’autre ont réussi le tour de force de se faire passer pour des personnalités « anti-système » tout en étant précisément à la tête du système. L’un et l’autre font passer le non-respect des règles institutionnelles pour de l’audace. Enfin, l’un et l’autre semblent obsédés par la question de la virilité, du contrôle des femmes et de leur place dans la société.
Ils semblent possédés par une hantise de l’homosexualité et des identités trans — on se rappellera que le lendemain de sa prise de fonctions, Trump signait un décret affirmant qu’il n’existe que deux sexes biologiques, mâle et femelle, ce qui est plus ou moins vrai1, et qu’il est donc curieux de légiférer : un président décréterait-il dès sa prise de fonction l’immuabilité des lois de la gravitation ? J’apprends que l’armée des États-Unis supprime de ses bases de données les images du bombardier Enola Gay. Car dans Enola Gay, il y a « Gay »2. De son côté, Poutine a promulgué plusieurs lois qui bannissent l’homosexualité de l’espace public.

Les vrais bonhommes chevauchent torse-nu
(avertissement : certaines représentations sont susceptibles de contenir de l’IA)

Peut-être surinterprété-je les images, vues et revues, mais il m’a semblé voir une moue méprisante sur le visage de Donald Trump lorsque Volodymyr Zelensky, pris à partie par un journaliste au sujet de ses vêtements, a ironisé sur le prix, disant qu’il mettra un costume quand la guerre sera terminée, un costume tel que celui du journaliste, mais peut-être « moins cher ». Des bullies enfants-gâtés comme Trump, il en existe dans toutes les cours de récréation, ils se moquent de celui qui n’a pas les vêtements à la mode, et leurs insultes favorites, en dehors du sexisme et de l’homophobie (mais tout ça est lié) sont « intello » et « victime ». C’est peut-être cela aussi qui dégoûte Trump chez Zelensky : l’Ukraine est victime, et apparemment, c’est plus honteux, plus fautif que d’être le bourreau. Il semble que J.D. Vance soit influencé, mais en les retournant complètement, par les œuvres de René Girard et par ses observations sur la religion, la violence et la nécessité de victimes sacrificielles pour assurer la cohésion du groupe3.

Quand Trump affirmait qu’il pouvait obtenir la paix en trois jours, il oubliait de dire que son plan était juste de tout donner à celui qui se trouve en position de force et rien à la partie adverse : la paix à Gaza en expulsant (sans droit au retour) les palestiniens du territoire qui a été rasé ; la paix en Ukraine en la privant de tout avantage stratégique (notamment l’information), autant dire en livrant le pays à la Russie. Et dans les deux cas, le « plan de paix » prévoit que les États-Unis, voire Trump lui-même (et ses amis milliardaires), se paient au passage sur la bête, en vidant le sous-sol de l’Ukraine de ses terres rares, ou en transformant Gaza en complexe hôtelier, destiné à accueillir une nouvelle Trump Tower.
Je lis, y compris chez nous, des gens qui prennent ça pour du courage.

La guerre c’est la paix.
La liberté c’est l’esclavage
L’ignorance c’est la force
La veulerie, c’est le courage.

Quand Poutine enverra son armée de soudards et de violeurs4 envahir la Finlande, la Moldavie ou les pays Baltes (dont l’autonomie vis à vis de son empire lui semble aussi illégitime et scandaleuse que celles de l’Ukraine ou la Géorgie), lorsqu’il attaquera la Pologne, il ne sera plus temps de se demander s’il vaut mieux faire peur que pitié.
Dans la majorité de l’Europe de l’Ouest, depuis la guerre, nous avions oublié (et dieu sait qu’on l’avait pratiqué pendant des siècles pourtant, et qu’on — France notamment — a continué sous d’autres latitudes) que quand le pays voisin croit qu’on est moins armé que lui, il peut ne pas hésiter à attaquer. En quelques années, la Russie a fait de l’armée sa première dépense budgétaire et continue de l’augmenter, et à part l’Ukraine qui n’a pas tellement le choix, c’est devenu le pays qui consacre la plus grosse partie de son revenu intérieur à la guerre. Chaque jour qui éloigne la Russie de la victoire en Ukraine (ce qui aurait dû prendre trois jours, pour Poutine), donne une raison de plus à la Russie d’hésiter avant de s’engager dans un conflit armé contre un pays de l’Otan — conflit littéralement annoncé pour la décennie qui vient par Belooussov, le ministre de la défense russe, et qui ne fera que changer de terrain, car les actions hostiles de la Russie se multiplient dans toute l’Europe et cela fait en fait un certain temps que nous sommes en guerre.

Une journée normale sur mon blog : des centaines de tentatives de hacking, venues de Russie. J’imagine que ce n’est pas lié au contenu politique de mon blog, le but de ce genre de manœuvre est plus souvent lié au spamming, mais il peut être aussi d’ajouter des scripts « zombies » sur les serveurs, prêts à être mobilisés le jour J pour des attaques massives sur des cibles stratégiques.

Faire la preuve que l’Union européenne se montrer un peu unie, que les prochaines agressions par la Russie de Poutine auront un important coût financier (ils semble malheureusement que le coût humain indiffère le président russe) et un résultat hasardeux, est capital, et il n’est donc plus vraiment le moment de croire qu’il suffit de fermer les yeux et d’attendre pour que tout se passe bien.
Personnellement je suis pacifiste, j’ai effectué mon service national en tant qu’objecteur de conscience, je crois beaucoup en la paix, mais je sais que cette foi ne suffit pas, face à un agresseur qui lui n’y croit pas du tout et voit même dans ce pacifisme une forme de faiblesse à exploiter. Et ce n’est pas parce que je ne crois pas aux frontières géographiques, aux patries éternelles, aux frontières entre les genres ou aux divinités que je ne peux pas subir un jour les actions de ceux qui y croient.
C’est triste, mais c’est un fait, notre intérêt, l’intérêt de nos enfants est que nous soyons un peu plus préparés que nous ne le sommes.

La caricature par anticipation (avec l’aimable autorisation de Smooth Dunk, l’auteur)
Quand l’outrance du réel ne fait que pasticher sa caricature…

L’Union Européenne se trouve face à un croisement historique. C’est maintenant qu’elle peut choisir de s’enfoncer dans l’insignifiance, à la merci des charognards de l’Est ou de l’Ouest qui souhaitent la voir disparaître en tant qu’entité économique et politique autonome — et tout laisse à penser que c’est exactement leur but5 — ou au contraire, qu’elle peut véritablement défendre quelque chose.
Et cette fois, je ne parle plus d’armée.
Pour ce qui est de la chose militaire, les contingences décident pour nous, les actions des empires qui nous entourent décident pour nous, les budgets militaires vont progresser avec la menace, c’est inévitable.
La guerre sera ce qu’elle sera (et qu’elle est déjà, à plus ou moins bas-bruit), alors c’est sur le reste qu’il faut se montrer exigeants et qu’il faut proposer un contre-modèle.

Quand les États-Unis de Trump et de Vance6 remettent en cause la liberté académique ou la recherche scientifique, nous pouvons et nous devons nous en indigner, mais nous devons et nous pouvons aussi renforcer notre propre modèle d’enseignement supérieur, plutôt que de le miner méthodiquement par un mixte de définancements et de dénigrement (« wokisme », « islamo-gauchisme »). Quand Donald Trump veut retirer leur droit d’asile à deux-cent cinquante mille réfugiés ukrainiens, quand son administration méprise les institutions, trahit les engagements passés, saborde les services publics et projette de supprimer la protection sociale, méprise la volonté populaire, il nous met face à nous-mêmes : est-ce bien le moment pour nous d’en faire autant ? Car c’est bien la pente politique sur laquelle nous sommes engagés depuis deux bonnes décennies.
On peut parler aussi des dénis de démocratie que constituent les interdictions de plus en plus fréquentes de manifestations, le traitement violent des manifestants, l’extension des technologies de surveillance, l’instrumentalisation du concept de laïcité et autres toutes expressions arbitraires de l’exercice du pouvoir et du refus de dialogue. Ce que nous avons à défendre ne doit pas être une coquille vide.

Je lis souvent « on se croirait en juin 1914 », « on se croirait en 1933 », « ce sont les Sudètes », « c’est Munich ! », etc. Je n’ai pas d’avis sur ces comparaisons historiques, mais j’ai l’intuition que dans quelques décennies, les gens diront : « on se croirait en 2025 ».

Dieu sait que je ne suis pas macroniste, mais le discours du président, le 5 mars, me semble en grande partie irréprochable, au sens où il porte un regard lucide sur l’évolution de la situation, affirme la puissance de l’Europe et la position particulière de la France en tant que puissance nucléaire et, contrairement à ce que Poutine fait mine de croire (et fait croire à son peuple), ne dit nulle part qu’il veut se lancer dans une absurde marche vers Moscou7.
En revanche, lorsqu’il explique en conclusion qu’il va falloir faire des efforts (sans doute !) mais précise « sans que les impôts ne soient augmentés » et ajoute qu’« il faudra des réformes, des choix, du courage », je crains de voir ce qu’il projette et, puisque son cap n’a pas varié depuis huit ans, je ne peux me dire qu’une chose : il ne perd pas le Nord. Et ce faisant, il commet une faute, en laissant accroire qu’il ne répond pas tant à la situation qu’il ne cherche à en tirer une opportunité politique. Ce reproche peut être fait à tous ses concurrents, et je peux me le faire à moi-même puisque je tire des conclusions inverses. Je ne dis pas que c’est de bonne guerre au milieu de cette mauvaise guerre, mais c’est assez attendu, puisque pour reprendre la célèbre phrase d’Abraham Maslow, « Toute chose ressemble à un clou, pour celui qui ne possède qu’un marteau ».
Mais surtout, je crois fondamentalement qu’il se trompe : la réponse à donner à Trump et à Poutine n’est pas, comme eux le font chacun à sa manière, de ruiner le système social au profit d’une caste oligarchique. Car si nous faisons pareil, que défendons-nous, au juste ? Nous-mêmes ? Oui, mais il faut encore nous demander ce que nous sommes et ce que nous voulons être, et c’est à ce croisement-là que l’Union européenne, et donc la France, se trouve.

Lire ailleurs : The putinization of America, par Gary Kasparov ; Une conversation avec un anarchiste russe engagé en Ukraine, par Mikkel Ørsted Sauzet.
À voir sur Youtube : la réponse implacable, argumentée et claire de Bernie Sanders à Donald Trump ; l’intervention elle aussi plutôt décoiffante du sénateur Claude Malhuret.

  1. Je ne suis pas spécialiste mais il existe des personnes intersexes, et tout un tas d’anomalies du système endocrinien qui mettent quelque peu à mal l’idée d’un dualisme sexuel sans exception. []
  2. Sont aussi supprimées les images des premiers pilotes ou officiers noirs et/ou femmes… []
  3. Enfin quelque chose du genre, car je n’ai pas lu René Girard, je n’ai rien à en dire. []
  4. L’utilisation par l’armée russe des violences sexuelles comme tactique militaire, perpétrées aux deux tiers par des hommes sur des hommes, est amplement documentée depuis le début du conflit. []
  5. On sait que Steve Bannon est à la fois l’artisan de la première élection de Trump, et celui du Brexit, et Donald Trump disait récemment que l’UE avait été créée pour offenser son pays (je cite : « formed in order to screw the United States »). Avec des alliés pareils, on n’a plus besoin d’ennemis. []
  6. JD Vance, lors de la National Conservatism Conference, le 11/02/21 : « si nous voulons accomplir ce que nous voulons accomplir pour ce pays et ceux qui y vivent, nous devons attaque honnêtement (!?) et agressivement le universités de ce pays ». Dans une interview du mois de janvier, J.D. Vance parlait des fermiers qui font « pousser le bacon » (« How do we grow the bacon? Our farmers need energy to produce it »). []
  7. Le récit russe actuel consiste à dire, en substance, « Macron est un va-t-en-guerre qui se prend pour Napoléon et veut conquérir la Russie, il connaîtra la même déroute ». En revanche il ne fait pas allusion à la guerre de Crimée, au milieu du XIXe siècle, au cours de laquelle la Russie était l’agresseur et qui a été remportée par une coalition franco-britannico-ottomane. []

On ne peut pas haïr tout le monde

Parfois, même quand on ne veut de mal à personne, strictement personne, on risque de heurter des gens. Ces jours-ci, si on ne veut de mal à personne personne, strictement personne, on est certain de heurter des gens. Courons malgré tout ce risque.

Sur Twitter, notamment, mais aussi sur les plateaux de bavardage télévisuel (pour les extraits que j’ai pu voir), les réflexes des uns et des autres face à la situation actuelle entre Israël et Gaza sont assez violents. Ce n’est désormais plus sur la perspective historique, sur l’analyse des faits ou sur les solutions proposées que les gens se déchirent, c’est sur l’empathie : ceux que le récit de l’attaque de civils israéliens par le Hamas le 7 octobre épouvante se voient aussitôt reprocher de n’avoir aucune sensibilité envers les Palestiniens de Gaza ; Inversement, ceux qui appellent Israël à épargner les civils gazaouis lors de leur opération de représailles se voient accusés d’être restés de marbre face à la terreur et à l’horreur semées par le Hamas.
Dans ce moment d’intense vulnérabilité face à l’avenir, le premier mouvement de chacun est grégaire : il faut se regrouper, et pour ce faire, être en résonance émotionnelle avec les autres membres du groupe auquel on s’identifie ou auquel on a choisi de s’associer, et repousser ceux qui s’écartent de notre ressenti. Ceux qui n’ont pas condamné, ou qui n’ont pas utilisé le bon mot pour le faire ; ceux qui condamnent « toutes les violences », mais qui ce faisant semblent mettre sur un pied d’égalité l’agresseur et l’agressé ; ceux qui demandent à Israël de retenir ses bombes mais n’ont pas demandé au Hamas de rendre ses otages1 ;ceux qui ont mis trop de temps à émettre un communiqué ; ceux qui ont été silencieux2 ; ceux qui « pinaillent » en se demandant si tel récit particulièrement abominable est avéré3 ; etc.

Cette situation fait parfois émerger des propos que, je l’espère, leurs auteurs regretteront un jour. Certaines personnes jusqu’ici prudentes et humaines (au sens philosophique du terme), jusqu’ici capables de compassion ou de dialogue intercommunautaire, m’ont surpris et, je dois le dire, un peu déçu par la violence de leurs discours. En effet, ceux qui accusent « l’autre » de manquer d’empathie en viennent parfois à se montrer à leur tour particulièrement insensibles à la douleur de cet « autre ». La dissonance cognitive qui émerge du besoin de haïr « l’autre », d’une part, et du besoin de défendre l’innocent (un bébé est a priori innocent), d’autre part, pousse certains à une forme de négation active, comme cette jeune « influenceuse » israélienne qui se moque des femmes de Gaza :

Pour elle, on le comprend, la tragédie des gazaouis sous les bombes est une mise-en-scène. Ce qui n’est pas inexact à un certain niveau : les responsables du Hamas ont agi exactement dans le but de créer des martyrs et des images de destruction par l’armée israélienne, et il semble même exister des éléments pour penser qu’ils n’ont aucun état d’âme à tirer sur leurs compatriotes palestiniens lorsque ceux-ci cherchent à fuir Gaza. Mais était-il avisé de donner au Hamas les martyrs qui servent sa communication ? Pour les familles qui reçoivent effectivement des bombes, ou doivent quitter leur logement en sachant qu’il va être détruit, il n’y a pas de trucage.

De « l’autre » côté, on a vu de nombreuses personnes (qu’on ne s’attendrait pas à partager la même lutte : une enseignante en art Queer à New York ; des musulmanes voilées à Londres ; des jeunes femmes originaires d’Asie du Sud-Est à Boston…) arracher méthodiquement les affichettes qui donnent les noms et montrent les visages des israéliens enlevés par le Hamas, avec le même but que la péronnelle sus-citée, à savoir nier l’existence de la douleur de « l’autre » :

C’est paradoxal, donc, mais ceux qui s’indignent d’un manque présumé d’empathie à leur propre endroit (ou à l’endroit des gens auxquels ils s’identifient, aux luttes dans lesquelles ils se projettent de manière parfois imaginaire), peuvent se rendre coupables du crimes qu’ils condamnent, à savoir le refus d’admettre la réalité de la souffrance de ceux qu’ils voient comme l’ennemi, l’adversaire.

Loin de moi l’idée de désigner des « cibles » par les captures d’écran montrées ci-dessus, loin de moi l’envie de fournir au lecteur son lot de gens à détester, de dire « regardez cette méchante israélienne qui moque les gazaouies », « regardez ces méchantes filles voilées qui ne veulent pas voir les otages » : prenons toutes ces personnes comme des symptômes. Des symptômes de la peur, des symptômes d’un sincère sentiment d’injustice, les symptômes d’irrésolvables conflits moraux intérieurs.
L’insensibilité, le manque d’empathie, la difficulté à se mettre à la place d’autrui sont des notions bien étudiées par la psychologie sociale, et si elles sont parfois effrayantes4, il faut les accepter comme des faits.

Certains cas, liés à l’interprétation, peuvent constituer des cas vraiment intéressants pour sonder nos propres imaginaires. Par exemple l’affaire des étoiles de David peintes au pochoir dans plusieurs quartiers parisiens :

En voyant apparaître ces photographies sur mon fil Twitter, la première image qui m’est venue, c’est la Nuit de Cristal, ce sont les inscriptions antisémites sur les commerces et les habitations de juifs, sous le régime nazi en Allemagne et sous l’Occupation en France. Si c’est ce qui m’est venu en premier, c’est d’une part parce que ces images des années 1930-1940 font partie de mon imaginaire (plus que de celui de gens qui ont trente ans de moins que moi je pense, pour quoi la seconde guerre mondiale est aussi éloignée dans le temps que l’était la précédente pour moi), mais c’est aussi parce que dans le contexte actuel, c’est ce que j’étais préparé à voir. Et je n’ai pas été le seul, il suffit de voir tous les articles journalistiques qui ont imprudemment parlé de « graffitis antisémites ». Certaines personnes plus sagaces que Le Monde ou que moi-même ont en revanche remarqué que les graffitis étaient proprement peints, dans la couleur du drapeau israélien, et soigneusement disposés (sans lien avec l’appartenance ou non des propriétaires à la communauté juive), et pouvaient en fait constituer une forme de soutien à l’État d’Israël. Un couple de moldaves, auteur d’une partie de ces graffitis, qui a été arrêté, affirme avoir agi sur commande d’une personne basée en Russie, dont on ignore totalement les motivations. Nous en saurons peut-être plus ultérieurement, mais pour l’instant, ce qui est intéressant, c’est l’imaginaire convoqué par cette action, les réactions qu’elle suscite, et le fait que tout cela varie selon les personnes, leur culture visuelle et leurs attentes. Et s’il s’avère que ces graffitis constituaient une manifestation de soutien à Israël et/ou à la communauté juive, ce sera peu dire qu’ils ont été mal compris par le public, et mal maîtrisés par leurs auteurs.

Toujours dans le registre de la maîtrise approximative des symboles, les musulmans qui ont scandé des « Allahu Akbar » le 19 octobre sur la place de la République, lors d’une manifestation de soutien aux Palestiniens, ont assez mal mesuré l’effet qu’ils allaient produire.

Les Éclaireurs, sur BFM TV, le 20/10/2023, explique au public de la chaîne que Allah Akbar ne constitue pas en soi un slogan terroriste…

En effet, si pour les Musulmans « Allahu Akbar » est une proclamation religieuse fondamentale (appel à la prière, prière, mais parfois même expression de liesse des supporters de football), ce n’est pas ainsi que tout le monde l’entendra. Le même 19 octobre, à Arras, on enterrait Dominique Bernard, professeur de français, égorgé six jours plus tôt par un ancien lycéen d’origine tchétchène au cri d’« Allahu Akbar ». Les manifestants de la place de la République auraient pu faire un léger effort pour se mettre à la place de ceux qui ne partagent pas leur religion : imaginons qu’un fou furieux assassine des personnes d’origine nord-africaine en criant « Dieu le veut », comme les croisés, comment vivraient-ils le fait de voir la place de la République reprendre la même profession de foi à l’unisson ?
J’ai peur que les manifestants aient, sans le mesurer, essentiellement fait la démonstration de leur indifférence aux meurtres de Samuel Paty et de Dominique Bernard, et montré que, s’ils ne sont pas solidaires de leurs assassins, ils ne se sentent pas plus concernés par le sort des deux professeurs.

Toujours dans le registre, ce projet de modification de la loi de 1881 sur la liberté de la presse est assez délirant, puisqu’il propose de condamner pénalement les offenses verbales faites à l’État d’Israël, en doublant des lois déjà existantes (appeler à la haine fait déjà partie des exceptions à la liberté d’expression) de dispositifs spécifiquement applicables à un pays précis. Au passage, la ligne qui motive la proposition évoque l’« antisionisme », notion relativement floue, puisqu’il faut déjà définir le mot « sionisme », lequel peut désigner, selon les contextes, une notion religieuse et spirituelle ; le projet par Theodor Herzl de la création d’un foyer juif ; la création de l’État d’Israël ; la colonisation de territoires palestiniens.
J’imagine mal que cette proposition, issue d’un fond de panier du groupe « Les Républicains », aboutira, mais par sa simple existence, elle semble justifier toutes les accusations d’un « deux-poids-deux-mesures » qui distinguerait iniquement les parties en présence dans le conflit israélo-palestinien.

On pourrait aussi appeler ça « Proposition de loi visant à donner des billes aux gens qui disent que les critiques de la politique israélienne sont bâillonnées » ou même « projet de loi visant à justifier le complotisme et la paranoïa dieudonniste ».

Parfois, les procès en insensibilité sont l’occasion de régler des comptes tout à fait annexes et sans lien, ou qui brouillent inutilement les débats : des raisons de détester la philosophe féministe-queer Judith Butler ; des raisons de haïr la France insoumise et Jean-Luc Mélenchon ; des raisons de détester l’Union européenne ou l’Onu ; des raisons de détester des organisations diverses comme la Croix Rouge ou l’Unicef ; des raisons de détester Dominique de VIllepin ; des raisons de détester Emmanuel Macron ; des raisons de détester tel footballeur, tel acteur. Des raisons de dire « ah je m’en doutais, je n’ai jamais aimé cette personne ». Des raisons, parfois, d’exprimer haut et fort sa xénophobie (xéno-phobie, la peur de celui qui vient d’ailleurs), sa peur panique que l’existence de l’autre ne se puisse qu’au détriment de son existence à soi. Beaucoup de digues s’effondrent. Comme un affreux jeu de domino, l’horreur semée par le Hamas produit d’autres horreurs, et ce n’est pas terminé.

Un échange que je trouve très intéressant : l’ancien socialiste Julien Dray, qui défend mordicus la politique israélienne depuis l’attentat du 7 octobre, se lance dans un petit concours de victimisation avec Rima Hassan, responsable d’une ONG consacrée à la défense des gens qui vivent dans des camps de réfugiés.

Si vous n’êtes pas familier de Twitter, le message de Julien Dray est une réponse à celui de Rima Hassan et non le contraire. Il répond au message en le citant, d’où cette disposition.

Ce que je trouve passionnant ici c’est que ces deux personnes échangent comme des arguments contradictoires des expériences effectivement similaires. Dans un monde de raison, ces deux personnes constateraient qu’elles partagent un vécu et découvriraient qu’elles peuvent peut-être se comprendre. Elles ne considéreraient pas que le drame de l’un équilibre ou justifie le drame de l’autre, elles sauraient que les horreurs ne s’annulent pas mais s’additionnent. Mais nous ne vivons pas dans un tel monde.
Nous vivons dans un monde ou face à quelque chose d’énorme et auquel on ne peut rien (aucun de nous ne va résoudre le conflit israélo-palestinien depuis son canapé, ni même en manifestant), trouver quelqu’un à haïr, quelqu’un sur qui se défouler, et si possible quelqu’un qu’on détestait déjà, c’est intellectuellement apaisant, ou plutôt ça permet momentanément de taire le stress un petit temps5. Mais ça n’arrangera rien aux faits qui nous angoissent.

Je ne fais pas partie des gens qui détiennent la solution au conflit israélo-palestinien, je ne vais pas dire s’il faut un État, deux États, aucun État, ni quelles sont les bonnes frontières à tracer. Et si je sais que l’Histoire permet de comprendre comment on en arrive à une situation, je ne pense pas qu’elle aide à la démêler, et surtout pas lorsqu’elle est essentiellement utilisée pour opposer des imaginaires. En effet, j’ai lu des gens dire qu’Israël n’a jamais existé (Israël, et donc les Israéliens)6, et d’autres que les Palestiniens n’ont jamais existé. Ces récits littéralement négationnistes, qui visent à disqualifier du droit à l’existence des personnes de chair et de sang, sont odieux et lourds de conséquences, car toute personne qui croit que le futur d’un groupe ne peut s’écrire que si l’autre groupe n’existe plus doit se préparer à commettre ou à justifier des crimes abominables.
L’objectif de tout un chacun devrait être le contraire : imaginer un avenir pour tout le monde. Facile à dire pour un petit-blanc athée de culture catholique et protestante (sans aucune allégeance au moindre groupe, donc), avec des origines extra-françaises mais un nom plus-que-français, qui vit assez confortablement et qui a un beau métier. Mais si ceux qui n’ont pas de raison immédiate, personnelle, existentielle, de haïr et d’être en colère ont un devoir, c’est de ne pas haïr ni être en colère. Je me permets de saluer ceux qui, bien que concernés et inquiets, de par leurs attaches familiales, parviennent à ne pas tomber dans ce piège qu’est la haine.

  1. Si les gens qui demandent à Israël de faire preuve de clémence envers les civils gazaouis n’ont pas forcément demandé au Hamas de rendre ses otages, ce n’est peut-être pas tant en prenant le parti du Hamas contre Israël que par simple conscience qu’il n’y a pas grand chose à attendre des perpétrateurs d’un abominable massacre, tandis qu’on peut en appeler à la raison d’un État de droit ! []
  2. …Les silencieux ou ceux qui se sont fait reprocher leur silence, comme Amnesty International, qui a tout à fait et immédiatement condamné l’action du Hamas mais dont certains éditocrates persistent à dire que ça n’est pas le cas. []
  3. Ma position personnelle : sans exactitude, sans discernement, on fonde son jugement sur ses préjugés, sur des manipulations,… Je ne vois pas comment il pourrait en sortir du bon. La justice, c’est aussi la vérité. Et se passer de vérification, au delà de la question « morale », c’est prêter le flanc à toutes ce que personne ne croie plus en rien ou y voie le prétexte à réfuter en bloc toute information qui l’indispose. []
  4. On a pu vérifier expérimentalement que les « neurones miroirs », la forme neurologique que prend l’empathie, s’activaient lorsque l’on s’identifie à une personne qui éprouve de la douleur, mais qu’ils peuvent rester inactifs lorsque nous considérons la personne en question comme « autre ». Et pire, dans ce dernier cas, non seulement notre niveau d’empathie est faible ou nul, mais il est même possible que les circuits neuronaux du plaisir s’activent. Bref : si on est supporter de l’OM et que l’on voit un camarade portant la même écharpe recevoir un coup, on ressentira de la douleur, mais inversement, si c’est un supporter du PSG qui reçoit le coup, on n’éprouvera pas sa douleur et on ressentira du plaisir. Sans tomber dans le psychoévolutionnisme rapide, j’ai tendance à en déduire que la concurrence entre tribus s’est révélée être une bonne stratégie de survie et donc une bonne stratégie du point de vue de l’évolution. Mais ce qui vaut pour un petit groupe dans des conditions extrêmes ne devrait pas valoir aussi pour opposer des ensembles humains constitués de centaines de millions d’individus regroupés de manière plutôt artificielle (nation, religion, idéologie, football,…). []
  5. Je renvoie le lecteur aux travaux d’Henri Laborit sur le stress. []
  6. Au passage, j’ai vu dans une vidéo une jeune femme d’origine maghrébine défendre, depuis la France où ses parents se sont installés il y a quelques décennies, que les israéliens devaient quitter le territoire où ils vivent aujourd’hui puisque leurs arrière-grands parents viennent d’Ukraine, de Lituanie ou de Tunisie. J’aurais voulu l’avoir face à moi pour lui demander si elle mesure ce qu’on peut immédiatement lui répondre : si on ne peut habiter que là où nos grands parents sont nés, que fais-tu là, toi ? []