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Enthoven-Le Pen-Mélenchon

S’il voulait faire parler les bavards, c’est réussi.

Dans un fil sur Twitter, le philosophe médiatique Raphaël Enthoven s’est posé la question de ce qu’il voterait à l’élection présidentielle s’il était amené à choisir entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, deux personnalités qu’il qualifie avec une certaine légèreté de « Peste ». Peste brune pour la première, et peste rouge-brun pour le second.
Dans sa démonstration, si j’ai suivi, il explique qu’il préfère une candidate issue d’une tradition explicitement et éhontément anti-républicaine à un parti dont le chef parle très bien de République, mais s’est détourné de cet idéal dès lors qu’il a reproché au président élu de ne pas être le représentant légitime des Français ; dès lors qu’il a défilé dans une manifestation contre l’Islamophobie1 ; dès lors qu’il a haussé le ton contre un juge d’instruction qui venait perquisitionner ses locaux2.
Eh oui, à choisir entre rouge-brun (on aimerait savoir ce qui justifie le « brun » !) et brun-tout-court, en l’absence de vote blanc, le philosophe choisit le camp du brun.
J’en déduis que le problème, c’est le rouge.

Raphaël Enthoven affirme sans grandes preuves que dès son arrivée au pouvoir s’il devenait président, Jean-Luc Mélenchon changerait la constitution pour s’y instituer dictateur, « en faisant passer ça pour une république populaire ». C’est à mon avis une vraie erreur d’analyse, car quoi que l’on pense de Mélenchon, il n’est pas tout seul, et même si son parti est constitué autour de sa candidature (que dire de Macron, alors ?), cette mouvance politique ne me semble pas franchement mue par un culte du chef qui permettrait de passer d’une République à une dictature en un clin d’œil.
Au passage le philosophe avance aussi que sous un éventuel règne de Mélenchon la liberté académique serait sacrifiée au profit d’idéologies, je cite, « décoloniales » et « islamogauchistes ». Mouvances qui, se hasarde-t-il à dire, sont peut-être d’ores et déjà majoritaires à l’Université. Cette dernière précision est intéressante : si les universitaires sont déjà conquis volontairement aux idées qu’il réprouve, veut-il nous dire qu’il compte sur le Rassemblement national pour y mettre bon ordre, et décider des opinions qui sont licites dans l’enseignement supérieur ? L’épithète « Islamogauchiste » n’a pas grand sens, je suis sûr que ceux qui l’utilisent comme arme de dénigrement sont les premiers à le savoir, mais le mot « décolonial » est un peu plus concret, et souvent revendiqué. Et pourquoi non ? De nombreuses tensions en France et dans le monde entier sont les conséquences directes d’un passé colonial récent, et y réfléchir ne sera jamais un luxe : des disciplines telles que l’Histoire, l’Anthropologie ou les sciences politiques ne peuvent faire autrement que d’étudier la question (post/dé)-coloniale. Et au fait, quel serait le contraire de « décolonial » ? Comment ne pas se rappeler, dans le dilemme proposé par Enthoven, que le Front National est précisément un parti issu du contexte post-colonial, avec ses nostalgiques de l’Algérie Française, mais aussi avec son obsession de l’immigration économique, elle aussi une conséquence directe de la décolonisation ?

Sans doute que si on n’est ni étranger, ni noir, ni maghrébin, ni musulman, ni femme, ni écologiste, ni cycliste, ni militant pour la justice sociale, ni agent du service public, si on ne fait pas partie des cibles habituelles de l’extrême-droite, quoi, alors l’alternative proposée doit être presque équivalente.
Et si en plus on est bourgeois, et que l’on imagine que le but de la France Insoumise est d’installer une dictature Chaviste en France3, comme les bourgeois de 1981 pensaient que l’élection de Mitterrand serait l’occasion de voir les chars soviétiques envahir la place de la Concorde, là, oui, on comprend qu’il est une meilleure affaire de soutenir un parti qui promet l’ordre à un parti qui promet le changement. « Plutôt Hitler que le Front populaire, plutôt Hitler que Blum », disaient les industriels des années 1930. Ils ont eu Hitler. Ils ne l’ont pas tous emporté au Paradis.

Le cas Mélenchon

Enthoven dit « plutôt Trump que Chavez », mais pour moi, Mélenchon tient bien plus de Trump que de Chavez. Car son plus gros défaut c’est que, comme Donald Trump, il n’est pas franchement bon perdant.
Mélenchon avait par exemple traîné des pieds lorsqu’il s’est agi d’appeler explicitement à voter contre Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2017. Au passage, Raphaël Enthoven, qui aujourd’hui nous dit qu’il voterait Le Pen contre Mélenchon, reprochait à Mélenchon de ne pas voter Macron contre Le Pen. Oh, bien sûr, c’était de la fierté, de la part de Mélenchon : lancer un tel appel n’aurait aucun effet sur les votes eux-mêmes, mais revenait à baisser la tête en signe d’allégeance, devant un programme pourtant aux antipodes du sien. Ensuite Mélenchon a insisté, rappelant continuellement qu’il était passé à un cheveu (600 000 voix, un gros cheveu, quand même) du second tour4, affirmant qu’Emmanuel Macron l’avait emporté par ruse ou quelque chose du genre, et qu’avec le peu de suffrages qu’il avait obtenu au premier tour, et même au second, il ne représentait jamais qu’un petit pourcentage des citoyens, ce dont l’ampleur du mouvement des Gilets jaunes en est la preuve, etc.
Cette vision des choses souffre d’un problème majeur : si Jean-Luc Mélenchon, François Fillon ou Marine Le Pen l’avaient emporté d’une courte tête, leur légitimité n’aurait été ni plus forte ni moins forte que celle d’Emmanuel Macron aujourd’hui. C’est un problème terrible, d’ailleurs : le pays est vraiment divisé, nous votons plus volontiers « contre » que « pour », et j’irais jusqu’à avancer que c’est ce qui a permis l’élection de Macron : en 2017 il avait un peu moins d’ennemis que ses concurrents. Au passage, Mélenchon feint d’oublier que dans la foulée de l’élection présidentielle, les élections législatives ont nettement confirmé le choix opéré.
La seule légitimité qui vaille, la seule chose qui rend des élections possibles, c’est que tous acceptent les règles de départ. Et en les contestant après coup, Mélenchon ne rend service à personne — c’est l’unique point sur lequel je peux rejoindre Enthoven —, ni aux idées qu’il défend.

Jean-Luc Mélenchon peut être très bon orateur, très bon politique. Je me souviens d’une conférence assez longue qu’il avait donnée devant des étudiants avant les dernières élections présidentielles. Il y expliquait parfaitement son programme, avec méthode et pédagogie, de manière rationnelle — nul coup de sang, ni recours à l’émotion ou autre facilité —, en passant en revue une quantité extravagante de grands sujets, inscrits dans une perspective historique très précise. Il était bon. Et un détail m’avait marqué : il s’excusait d’être de sexe masculin, et disait que la prochaine fois, c’est à dire en 2022, il faudrait que ce soit une femme qui se présente, et pas lui. Que pour lui, c’était la dernière fois, que les choses se présentaient comme ça cette fois, mais que ça devait changer à l’avenir. C’était un proposition louable à la fois pour son féminisme, mais aussi parce que le fondateur des Insoumis acceptait que les idées de son parti soient portées par quelqu’un d’autre que lui-même. C’était bien, mais c’était faux, tout comme son projet de remettre en cause le caractère monarchique de la présidence, sans doute, car tout bien réfléchi, il ne semble toujours voir personne d’autre que lui-même qui soit plus à même de devenir président. Il ne semble pas avoir encouragé les parcours de potentiels présidentiables au sein de son parti — une candidature, ça se construit sur la durée —, et ceux qui l’ont s’en sont détournés disent qu’il prend assez mal les remises en cause en interne de sa stratégie.

Tout ça est bien dommage, mais Jean-Luc Mélenchon n’est qu’une personne, pas un groupe politique, pas un parti, pas un programme. Et quoi qu’on pense des personnes qui les incarnent((Et Marine Le Pen, au fait, qui est-ce ? En y réfléchissant, je vois une survivante, une femme qui est parvenue à s’imposer dans un parti masculiniste, une « fille de » qui est parvenue à en remontrer à son père. Reste que le parti dont elle a hérité porte des valeurs méprisables — repli sur soi (un soi imaginaire) et peur des autres (des autres imaginaires). Rien à sauver ici. )), les programmes des différents groupes politiques ne sont pas franchement interchangeables :

Dans ma boîte-aux-lettres, les tracts pour les élections régionales…

Le Front National5 promet de l’autorité et du patriotisme. Quoique ça veuille dire. Il promet des trains propres et à l’heure6, moins d’impôts, et une lutte contre l’islamisme pour protéger « notre culture » et « notre cadre de vie ». Quoi que ça veuille dire.
De son côté, le programme de la France Insoumise et des ses soutiens (Parti Communiste, Ensemble! ) est un peu plus concret : emploi, logement, culture, éducation, social… Je ne sais pas dans quelle mesure ce programme est susceptible d’être tenu, mais au moins c’est un programme, il paraît tourné vers l’intérêt public et ne manque pas d’ambition.
La comparaison me semble vite vue.

Que Raphaël Enthoven ne voie pas la différence, qu’il ramène tout à la question du tempérament des personnes, qu’il néglige non seulement les propositions de chaque camp, mais aussi leur Histoire, les propos de leurs cadres et de leurs militants, est plutôt inquiétant.

  1. Mélenchon n’était pas seul à défiler contre l’Islamophobie en novembre 2019 : l’appel avait été signé par de nombreuses personnalités du monde politique, associatif, académique, journalistique,… On peut le lire ici. []
  2. Les philosophes aiment faire parler les morts pour faire dire ceux-ci qu’ils étaient d’accord avec eux. Ici c’est Vladimir Jankélévitch, « le marcheur infatigable de la gauche », qui est appelé à la rescousse : « Mais comme dit Jankélévitch, « on ne fait jamais assez de bien, et toujours le mal une fois de trop. » Que nous importe que @JLMelenchon ait été républicain, puisqu’il ne l’est plus ? ». []
  3. À ma connaissance Mélenchon a cessé de prendre véritablement Hogo Chavez pour référence bien avant la mort de ce dernier, en 2013… Même s’il n’est pas du genre à démordre publiquement des ses opinions sur commande, il me semble que cette référence est passée depuis longtemps et qu’elle n’est jamais revendiquée par des personnalités proéminentes de la France Insoumise. []
  4. Mais Fillon a été floué, à coup de rocambolesques histoires de costume offert (et autres histoires un peu moins cousues de fil blanc) ; Hamon a été floué, saboté par son propre parti. Même s’il a eu un cinquième des voix, Mélenchon n’est arrivé que quatrième. []
  5. Le Front National a été renommé « Rassemblement national », mais c’est le même parti. []
  6. Drôle de référence, on connaît la vieille propagande qui affirme que « Au moins sous Mussolini les trains arrivaient à l’heure » — ce qui, au passage, est une réputation infondée ! []

Le dessin de presse complaisant

L’évolution de Charlie Hebdo est toujours aussi fascinante.
Sa « une » de la semaine me semble passablement incroyable, et je ne suis pas le seul à la juger telle, et pas pour les raisons que certains semblent imaginer. J’ai lu, par exemple, une personne (a priori pas très « de gauche ») écrire sur Twitter : « Les gauchistes en PLS1 car Charlie Hebdo a caricaturé un islamiste ». Ça m’inquiète un peu, à vrai dire, que même très à droite, des gens pensent sincèrement qu’il existe en France une gauche obsédée à l’idée de l’honneur et de la dignité des fondamentalistes musulmans dans les caricatures — étant entendu que nous parlons bien des islamistes, pas des musulmans en général. Cette gauche imaginaire que Manuel Valls accusait tout récemment2 d’être « prête à excuser ceux qui ont tué les journalistes de ‘Charlie Hebdo' ». Comment peut-on dire, comment peut-on croire quelque chose d’aussi odieux ?
Les gens qui considèrent que l’Islamophobie est un problème en France ont d’abord été qualifiés d’idiots utiles de l’Islamisme, puis d’irresponsables qui en cherchant à comprendre, excuseraient les terroristes. Pourtant, hier, au pupitre des États généraux de la Laïcité, c’est Caroline Fourest qui donnait une excuse aux terroristes, en disant : « C’est le mot islamophobie qui a tué les dessinateurs de Charlie Hebdo et Samuel Paty »3, semblant dire que s’inquiéter du rejet des musulmans, ce n’est plus seulement faire le jeu du fondamentalisme, c’est carrément être la cause du terrorisme.

Ce qui est tout à fait incroyable dans ce dessin de « une », ce n’est pas que l’on y voit un barbu recevant un coup de pied dans l’entre-jambe (même si on pointera qu’une fois de plus la question de la laïcité est réduite au traitement de l’Islam), c’est que, et à ma connaissance ça n’était jamais arrivé, Charlie Hebdo s’inscrit ici sans ambiguïté, sans mauvais esprit, sans ricanement, en outil pour la communication gouvernementale.
Le dessin de presse comme soutien actif à la communication d’un gouvernement, ça s’est vu mille fois dans la presse complaisante, notamment dans les pays au faible niveau démocratique, mais pas uniquement. En revanche, et je suis preneur de contre-exemples s’il y en a, je n’ai jamais vu ça dans Charlie Hebdo, ou bien très marginalement, certainement pas en « une » ! Et ce qui me déroute, ce n’est pas tant le message politique politique, entendons-nous4, c’est ce soutien assumé à la communication gouvernementale.

  1. Être en PLS : être en Position latérale de sécurité (secourisme), ce qu’on utilise au sens figuré pour dire que quelqu’un se trouve en position de repli et de détresse. []
  2. LCI, le 11 avril 2021. []
  3. Dans certains milieux, le mot « islamophobie » est une notion conspuée, car accusée d’avoir été forgée par la propagande de Révolution islamique iranienne, puis d’être devenue un outil de communication des Frères Musulmans dans le but de faire taire toute critique contre la religion musulmane. Ce n’est pourtant qu’un mot dont les définitions sont compréhensibles par tous : la peur de l’Islam, la peur des musulmans. On peut créer des mots en -phobie à propos de tous les domaines qu’on voudra. Que cette notion serve ensuite d’argument à des gens qui — et là c’est une escroquerie, nous sommes d’accord — veulent l’instrumentaliser, l’utiliser comme argument contre le blasphème ou la caricature est une autre question. Et je demande à Mme Fourest et autres : si le mot « islamophobie » est miné, alors quel mot proposez-vous pour qualifier la peur obsessionnelle des musulmans ? Il faut bien un mot, car le fait, lui, existe. []
  4. À titre personnel ça ne me pose pas de problème que l’on envoie symboliqment un coup de latte dans les gonades des intégristes. []

L’iconographie antisémite (suite)

(Dans le billet précédent, j’analysais un dessin désigné par certains comme une charge antisémite, en n’y trouvant pour ma part aucun détail corroborant une telle interprétation. Après deux jours à discuter et à confronter les points de vue, je crois que j’ai fini par trouver le point responsable du ressenti. Je laisse le lecteur juge).

Les réactions à mon article ont connu deux temps. Les premiers lecteurs se sont montrés plutôt positifs, certains me disant même que mes arguments les avaient convaincus de changer de regard, d’autres m’opposant des éléments et des exemples, enfin tout ça est resté civil. Et puis une seconde salve est arrivée, bien moins positive, animée par des gens que, pour beaucoup, je ne connaissais pas et qui eux-mêmes ne me connaissent pas et, je suppose, tentent de situer mon propos en fonction d’une grille de lecture qui leur appartient.
Au fil des échanges, j’ai essuyé un peu de mépris, des injonctions assez agressives à me taire, et bien entendu des renvois à mon ignorance ou à ma cécité jugée volontaire. Peu importe, même s’il y a une des accusations que je ne supporte pas : celle d’être de mauvaise foi. Car suis toujours de bonne foi, et j’écris ça très sérieusement.
Ces personnes m’ont fourni peu d’arguments en dehors d’une obnubilation sur tel ou tel détail censé permettre commodément de disqualifier l’intégralité de mon propos1. Beaucoup parmi ces personnes, qui étaient pourtant venues m’interpeller, m’ont peu à peu bloqué, continuant visiblement2 sans moi une conversation à mon sujet dans le refuge d’un entre-soi qui, j’en ai peur, est un aveu d’impuissance.

Charming. Je ne mets cependant pas tout le monde dans le même panier : certaines personnes figurant dans cette capture ont malgré tout échangé avec moi, d’autres avaient juste envie de se défouler. Grand bien leur fasse si elles en ont besoin. Personnellement, j’accepte toujours de discuter, car j’aime avoir raison, non pas au sens de « avoir raison de », c’est à dire de dominer, de vaincre, mais « avoir raison » au sens de ne pas avoir tort. Et ça, ça n’est possible qu’en apprenant, en écoutant, en évoluant, en comprenant.

L’agressivité — et là je me réclamerai des travaux de quelqu’un comme Henri Laborit, désolé si la référence date3 mais je ne sache pas qu’on l’ait fermement invalidée depuis — est souvent le résultat d’une forme d’impuissance face à un stress. Soumis à un problème, on ne peut agir que de quatre manières : par une action qui résout le problème ; par l’inhibition ; par l’agression ; et enfin par la fuite. L’inhibition est l’attitude la plus destructrice pour la personne elle-même, ce qui explique que, lorsque la cause de la tension ressentie n’a pas de solution, nous nous enfuyons ou bien nous agressons la première personne qui passe. Il me semble que c’est ce qui est à l’œuvre ici : des personnes, de bonne foi4, voient le dessin publié en couverture de Siné Mensuel comme une caricature antisémite, mais ne parviennent pas à trouver des arguments concrets pour justifier rationnellement leur ressenti et donc, s’énervent.
Revenons sur la question de la représentation.
Dans un article très complet qu’on m’a signalé hier5 et qui est consacré à l’utilisation de la laideur comme outil de stigmatisation antisémite, la sociologue Claudine Sagaert indique que ce motif date du XIIIe siècle — avant cela les personnes juives représentées n’étaient distinguées des autres que par des attributs vestimentaires ou symboliques, leurs visage, leurs corps ou leur attitude corporelle ne se distinguaient pas des autres figures. Elle cite les traits physiques recensés par de nombreux auteurs avant elle : nez en forme de chiffre 6 ou nez crochu, mains potelées (ou au contraire très maigres), embonpoint (ou au contraire maigreur excessive), peau jaune, peau sombre, peau grasse, traits grossiers, yeux de crapaud, lèvres charnues, oreilles pointues et/ou pendantes, dents acérées, cheveux frisés ou crépus, barbe, saleté, et enfin, zoomorphisme6. Comme j’ai cherché à le démontrer dans mon article précédent, de toute la palette des signes traditionnellement considérés comme véhiculant des clichés antisémites, ne restent réellement que la forme du nez et celle des mains, lesquelles ne nous choqueraient certainement pas dans un autre contexte. Ce Macron est propre et bien peigné, rasé de frais, et, au fond, bien que ses traits soient déformés ainsi qu’on le fait avec toutes les caricatures, ne nous est pas montré comme physiquement repoussant ou monstrueux, et il n’est pas non plus animalisé.
Tous les autres arguments que l’on m’a opposés étaient absents dans l’image, et notamment la « figure du banquier », qu’on m’a très souvent signalée alors même que le dessin ne contient aucun indice lié à la finance, ou encore les « épaules voûtées » — j’imagine ici un malentendu graphique : la forme qui découpe la figure peut effectivement être comprise comme la forme de son buste7.

Dans le conte Blanche-Neige, par les frères Grimm, la reine, une très belle femme, s’enlaidit volontairement et se présente sous les traits d’une vieille paysanne puis d’une vieille bohémienne pour tenter d’aller assassiner sa belle-fille : la laideur du geste s’accompagne d’une laideur physique. Chez Disney, qui fait de la reine une sorcière, ce changement n’est plus un déguisement mais une métamorphose. On peut interroger l’imaginaire qui entoure les contes traditionnels et faire des rapprochements entre la représentation antisémite, la représentation des sorcières ou celle des tziganes, et se rappeler des persécutions que cet imaginaire a permis.

Je sais qu’il est présomptueux d’expliquer aux gens ce qu’ils pensent, et peut-être que mon hypothèse n’est pas valide, mais je crois avoir trouvé une explication au ressenti de ceux qui ne parvenaient pas à décrire ce qui les heurtait dans le dessin incriminé.
Comme les spécialistes de l’image (et même les dilettantes de l’image tels que votre serviteur) le savent bien, les images ne vivent pas seules, elles existent dans un contexte d’énonciation parfois complexe : il y a ce qu’on sait ou croit savoir de l’auteur, ce que l’on sait du support éditorial et du public qu’il cible, ce qu’on pense que pense ce public, le moment de la publication, l’éventuelle séquence dans laquelle cette publication s’inscrit, et enfin, tout ce qui entoure l’image, à savoir sa légende, le titre, d’éventuelles autres images, des articles, etc.
C’est évidemment du côté du contexte qu’il convient enquêter.
Dans un premier temps, j’ai préjugé du fait que c’était le titre Siné Mensuel qui était la cause première de l’interprétation du dessin en tant que pamphlet visuel antisémite, et il est vrai qu’on me l’a opposé plus d’une fois, me rappelant les casseroles du fondateur du journal dans le domaine. Mais ce serait trop simple. Certaines personnes qui n’avaient jamais entendu parler de Siné Hebdo ont eu la même perception immédiate, ce n’était donc pas la question pour eux. Autre élément, le militant antiraciste Dominique Natanson, en commentaire à mon article, évoquait son propre ressenti à la découverte du dessin : « Je l’avais trouvé mauvais et j’étais gêné sans savoir pourquoi ». Or son témoignage a un poids particulier, puisque, tout en militant pour le souvenir de la Shoah, qui a décimé sa famille, et contre le négationnisme, il a soutenu Siné sans ambiguïté lorsque celui-ci a été licencié par Charlie Hebdo. Il n’est donc pas suspect de vouloir calomnier le journal en question, dont il est d’ailleurs lecteur, ni même d’être gagné par le simple soupçon. J’imagine que ça ne lui plait pas particulièrement de se retrouver, de fait, à avoir le même point de vue que celui de personnes dont il combat les idées. Mais c’est un fait : son ressenti est ce qu’il est.

Pour mémoire et avant de conclure, voici à nouveau le dessin dont nous parlons :

L’image est accompagnée d’une citation déformée, « quoi qu’il vous en coûte » (déformée, car la phrase d’origine était « quoi qu’il en coûte »). Qu’on la juge injuste ou non, cette citation rappelle juste que lorsque le président annonce qu’il va se montrer généreux, ce n’est pas de sa propre poche, c’est en utilisant l’argent public, et donc, effectivement, en utilisant notre argent (et le sien tout de même puisque lui aussi paie des impôts !).
Le dessin, lui, montre un souverain représenté dans un registre familier, celui du roi moralement illégitime ricanant, parfois rusé, souvent malsain : Jean-Sans-Terre (et autres réputés usurpateurs et intrigants) chez Disney ; les princes pas vraiment charmants dans Shrek ou Princess Bride ; Louis X-le-Hutin tel que représenté dans Les Rois Maudits ; le vizir Iznogood dans la série éponyme ; etc., etc. C’est une curieuse façon de se représenter Emmanuel Macron, mais là encore, il ne s’agit pas d’un motif fondamentalement antisémite, le message, a priori (message renforcé par la couronne en carton de galette des rois) est plutôt celui de l’illégitimité à exercer le pouvoir.

L’envieux Iznogoud, qui convoite la place de Calife ; le trickster Loki, dans sa version Marvel ; le roi Louis X, dans Les Rois Maudits ; et enfin Skar, dans Le Roi Lion.

Le problème, je pense, se trouve dans le hiatus qui sépare l’image et le texte qui lui est associé. Car songeons-y deux secondes : on évoque un malheur qui touche tous les Français — l’épidémie de covid-19 et son coût pour le contribuable —, mais on voit le président qui ricane. Pourquoi est-ce que le président se réjouirait des malheurs du pays dont il a la responsabilité, pourquoi serait-il satisfait, comme si ç’avait été son plan, de voir les caisse de l’État se vider (sans que ça lui profite personnellement, contrairement au prince Jean chez Disney) ? Ça n’a pas de sens8. On peut penser à des personnages tels que Mr Burns, dans Les Simpsons, ou encore Potter, dans le It’s a Wonderful life de Capra : deux personnages qui, encore plus que le pouvoir ou l’argent, tirent un plaisir pervers du spectacle de la souffrance des autres. Et bien entendu, au diable : le mal à l’état pur.
Donc si la laideur physique habituellement utilisée par l’iconographie antisémite n’est pas présente dans le dessin de Solé, si il n’y a pas d’éléments iconologiques particuliers (une kippa à la place d’une couronne, par exemple) qui accréditerait la référence, on nous montre ici une laideur d’un autre ordre, une laideur morale, car il n’y a pas plus odieux que de voir quelqu’un se féliciter d’un malheur dont il est la cause volontaire sans mobile, sans excuse— alors même qu’il est en position de responsabilité et que ceux qu’il fait souffrir sont à sa merci. Et cela nous renvoie aux accusations dont les juifs d’Europe ont fait l’objet pendant des siècles, effectivement.

Ce sens indiscutablement problématique est clairement dû à une erreur de jugement de la part de la rédaction de Siné Mensuel, puisque l’on sait le dessin n’avait pas été conçu par son auteur pour être accompagné de cette phrase ni pour être reproduit à un tel format. Je suis persuadé que c’était sans malice, mais le résultat est ce qu’il est. Voilà en tout cas comment je m’explique la lecture que beaucoup ont fait de ce dessin.

  1. On m’a par exemple reproché d’avoir écrit dans un tweet que l’antisémitisme relevait de la psychiatrie. J’admets que c’est léger de ma part, j’avais en tête des gens tels que le fameux Dieudonné, au départ talentueux et intelligent, et même profondément antiraciste, qui est peu à peu entré dans dans ce qui ressemble à une bouffée de délire paranoïaque. Et j’ai connu une autre personne, sans notoriété, qui m’a semblé effectuer exactement le même trajet (mais à qui, par lâcheté ou parce que ça me déprimait, je n’ai pas demandé de préciser ses allusions). Et ce genre de parcours me semble spécifique à l’antisémitisme complotiste de la fin du XIXe siècle et ensuite.
    Mais d’accord : on ne peut pas psychologiser les opinions, non parce que ce serait validiste comme on me l’a dit, ni parce que ça excuserait quoi que ce fût, mais parce que la construction de l’antisémitisme le plus virulent commence il y a des siècles. Cette considération dans un coin de tweet ne m’honore pas, je la retire, ou plutôt, je la garde pour moi. []
  2. Visiblement, car je vois des gens répondre à des choses que je ne peux plus lire. []
  3. Henri Laborit, Éloge de la fuite, 1976 ; Alain Resnais, Mon oncle d’Amérique, 1980. []
  4. Certes, le fait que l’affaire ait commencé par des positions publiques de Bernard Henri-Lévy ou Gilles Clavreul n’inspire pas confiance, mais il serait imprudent autant qu’injuste de balayer d’un revers de main la perception des uns et des autres — et même de ceux que je viens de mentionner — comme étant une simple manœuvre de disqualification par boule puante. J’avoue que ça a été mon premier réflexe. []
  5. Sagaert Claudine, « L’utilisation des préjuges esthétiques comme redoutable outil de stigmatisation du juif. La question de l’apparence dans les écrits antisémites du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle », Revue d’anthropologie des connaissances, 2013/4 (Vol. 7, n° 4), p. 971-992. []
  6. Autant de traits employés aussi contre les sorcières, toujours selon une même logique : la laideur de l’apparence sert à démontrer le caractère malfaisant des personnes. []
  7. Et non, discuter des points formels, de savoir comment on dessine un nez, un menton, une main, de s’intéresser au style du dessinateur pour voir s’il y a quelque chose de différent, etc., n’est pas une façon de couper les cheveux en quatre, c’est, au contraire, une question importante. []
  8. On me dira que l’augmentation de la dette publique permet de préparer des privatisations, et on se rappelle qu’Emmanuel Macron s’était réclamé de Margaret Thatcher, mais si c’est cette logique que l’image et son titre devaient nous expliquer, c’est de manière franchement télescopée et pas bien claire. []

L’iconographie antisémite

(Après vingt-quatre heures de discussions tendues sur Twitter, je me sens forcé de synthétiser mon propos dans un article, parce que je suis comme ça, j’aime exposer les choses de manière un peu méthodique et de les consigner ici pour y renvoyer ceux avec qui je converse. Peut-être que ça ne sert qu’à moi — j’adore me relire, des années après, pour savoir ce qui se passait et ce que je pensais à un instant donné —, peut-être que ça servira à d’autres.)

L’affaire commence avec un dessin de Jean Solé en « une » de Siné Mensuel, qui a été immédiatement considéré par certains comme relevant de l’iconographie antisémite « des années 1930 » ou « de la seconde guerre mondiale » — les deux références que j’ai le plus souvent lues.
Voici le dessin en question :

Siné mensuel #106, avril 2021. Ce dessin accompagne un éditorial qui accuse Macron d’être un souverain gagné par l’hubris, si sûr de lui qu’il est sourd à toute critique, aux dépens du citoyen. Le propos n’est pas du plus grand raffinement, mais il me semble que c’est le genre de reproches que l’on fait régulièrement aux souverains depuis des siècles.

J’aimerais commencer par évacuer une question : rien dans la longue carrière de Jean Solé ne laisse supposer chez lui la moindre trace de peste antisémite, consciente ou inconsciente. Mes discussions sur Twitter font apparaître que tout le monde ne connaît pas forcément la signature de Solé, et pourtant, tout le monde le connaît sans le savoir, puisqu’on lui doit des décennies de couvertures du Guide du Routard, l’affiche du film Le Père Noël est une ordure, d’innombrables couvertures pour Fluide Glacial mais aussi pour Pilote, et puis une participation à une série destinée à railler le chauvinisme français : Superdupont, scénarisé par les regrettés Marcel Gotlib et Jacques Lob, dont Solé n’a pas été l’unique ni même le premier dessinateur, mais qui en a été le plus productif animateur, sur une durée de quinze ans.

Une petite sélection de dessins de Solé, dont beaucoup sont dans la rétine de chacun de nous, même sans être particulièrement spécialiste de la bande dessinée, il me semble !

L’œuvre de Solé n’a rien de suspect, donc (et bon courage à qui voudra prouver le contraire), et l’auteur n’a pas de réputation particulière dans le registre de l’antisémitisme, du racisme ou du complotisme. Quoique les uns et les autres aient cru voir dans son dessin, ce n’est pas ce qu’il voulait y mettre. Un autre élément m’incite à réfuter toute intention de cet ordre dans le dessin qui se trouve plus haut : je sais par une publication Facebook de Julien Solé, fils de son père et lui-même talentueux dessinateur, que Jean Solé est bouleversé par cette accusation qu’il n’a pas vu venir, qu’il ne comprend pas et qu’il juge d’une grande injustice tant elle est loin de ce qu’il est. Au passage, on apprend que ce dessin n’avait pas été conçu pour servir de « une » au mensuel, ce qui n’est peut-être pas sans importance dans ce qui a suivi sa publication : un dessin destiné à être imprimé dans un coin n’est pas une affiche, que ce soit au niveau de sa signification autant qu’au niveau de son rendu graphique — les dessins de couverture de Solé sont toujours très soignés et riches en détails, ce n’est pas le cas ici.
Je ne vais pas m’amuser à enquêter pour savoir qui a lancé cette campagne contre Solé et — car c’est plus vraisemblablement la cible — contre Siné Mensuel.
Je ne sais pas si les accusateurs sont tous de bonne foi, certains semblent trop contents d’y voir une énième preuve que la gauche est fondamentalement antisémite, et s’en servent comme argument circulaire, et comme outil de terreur intellectuelle1, mais je sais de par mes discussions que beaucoup, parmi ceux qui voient dans le dessin une référence à l’imagerie antisémite sont de bonne foi. Et d’ailleurs peut-être que tout le monde est de la plus absolue bonne foi dans l’affaire, peu importe : il ne suffit pas d’être convaincu pour être juste. En revanche il est important de comprendre ce que les gens honnêtes voient, et pourquoi.

Anecdote de ma jeunesse de graffiti-artist : je dessinais mes personnages sans bouche. S’ils avaient dû avoir une bouche, ils auraient ressemblé à la version qui se trouve en haut à droite. Or j’ai un jour découvert avec horreur que le trait qui pour moi marquait le nez était perçu par beaucoup comme une bouche, ce qui, si on ajoutait un nez, aurait donné mon exemple situé en bas à droite. Un malentendu graphique, mais j’ai eu beau protester, je ne peux nier que ceux qui ont vu une bouche (et donc un énorme menton), l’avaient vu.

Je dis souvent que le public a toujours raison. C’est une formule qui fait bondir, par son évidente absurdité (ne serait-ce que parce qu’il y a autant de réceptions d’œuvres que de personnes : tout le monde ne saurait pas avoir raison en même temps), mais voici ce que j’entends par là : peu importe ce qu’on dit à un spectateur, si il voit dans une œuvre autre chose que ce que l’auteur a voulu y mettre, eh bien il sera vain de lui dire « tu te trompes », « tu n’as rien compris », tout comme il est inutile de convaincre quelqu’un qui n’a pas ri que la blague était drôle. Le spectateur ne peut pas forcément déterminer les intentions d’un auteur, il peut passer à côté d’un propos par manque de culture, par manque de codes, ou au contraire parce qu’il est trop bien préparé à avoir une certaine interprétation du message. Mais Il n’en reste pas moins qu’il est seul fondé à savoir ce qu’il ressent, ce qu’il comprend ce qu’il perçoit : il est seul propriétaire — sans en être maître — de sa réception, de son regard. Ce qu’on voit dans une image, à moins que celle-ci soit parfaitement maîtrisée dans sa réalisation et totalement explicite dans son propos, vient en grande partie de nous-mêmes.
Dans un premier mouvement, j’ai râlé contre ceux (je visais un post de Gilles Clavreul, du Printemps Républicain) qui utilisent la suspicion d’antisémitisme comme argument de disqualification politique, lesquels semblent considérer l’antisémitisme avec bien plus de légèreté que moi, car en en faisant un outil rhétorique, ils contribuent à banaliser la question et à vider l’accusation de son sens. Les réponses qu’on m’a faites, y compris sans être en accord avec moi, étaient généralement polies, mais j’ai aussi eu droit à quelques inévitables accusations : si je ne suis pas d’accord avec Gilles Clavreul et Raphaël Enthoven, c’est peut-être bien que je suis un ignorant qui n’a jamais vu de dessins antisémites des années 1930, ou que je refuse volontairement de voir la référence, et dans ce cas, que ma motivation serait que je suis — et allez donc ! — antisémite moi-même.

Jusqu’à l’argumentum ad parisioctum : le détective a découvert dans ma bio Twitter que j’enseignais à Paris 8 (« un nid d’indigénistes », croit savoir un crétin), je suis donc suspect d’office pour tous les crimes.

Si je n’ai aucun doute sur les intentions et la personnalité de l’auteur du dessin incriminé, si je suis certain qu’il n’a cherché aucune connivence rance, qu’il n’a diffusé aucun message codé, j’admets bien entendu qu’un dessin, un récit, un cliché, peut échapper à son auteur et véhiculer autre chose que ce qu’il a souhaité y mettre, qu’il est possible d’être vecteur, à son insu, d’idées que l’on désapprouve. Reste à établir si c’est bien le cas ici.
J’ai subi une bordée de tweets d’un niveau de cuistrerie variable qui entendaient m’apprendre l’Histoire du dessin de presse et de la caricature. Si je ne prétends pas en être un spécialiste complet, je crois sans peur de trop me tromper que je connais mieux le sujet que la moyenne. Je sais par exemple que le dessin antisémite n’a pas été inventé entre les deux guerres mondiales2. Mais bon, ça ne me vexe pas qu’on essaie de me faire cours, après tout, personne n’est à l’abri d’être ignorant, on a toujours des choses à découvrir, et heureusement, du reste.

Ceux qui ont pensent avoir immédiatement identifié dans le dessin de Solé une caricature antisémite devraient essayer de se remémorer dans quel contexte ils ont découvert ce dessin : ce dessin était-il seul, ou déjà accompagné d’un signalement qui participait à la polémique en induisant une certaine lecture ?

Comme je suis un peu psycho-rigide, j’ai régulièrement réclamé des éléments concrets : qu’est-ce qui, dans le dessin, justifie le ressenti de ceux qui le rapprochent des plus ignobles caricatures des années 1930 ?
On m’a répondu : le nez crochu ; les mains crochues ; la bague ; le nez épaté ; le nez arqué ; les grandes oreilles ; le visage déformé ; les yeux mi-clos ; le sourire carnassier ; le menton redressé ; le dessin en plongée3. Il me semble pourtant que c’est une assez banale caricature, au sens des caricatures les plus inoffensives qui soient, dont les auteurs de contentent d’agrandir le nez, d’exagérer sa bosse, de faire avancer le menton, etc. Je reviendrai aux détails physiques plus tard.
Mais ce qui me frappe surtout ce sont les images que l’on m’a produites pour preuve :

(désolé de devoir publier ces horreurs sur le présent blog !)

À l’exception d’une caricature clairement antisémite représentant Agnès Buzyn, qui échappe à ce motif et que je ne reproduis pas ici, les dessins que m’ont soumis ceux qui entendaient me convaincre montrent un personnage censé représenter « le juif », accroché comme une tique à la Terre entière. La récurrence de ce motif comme « preuve par l’image » m’intrigue, car le fait qu’il revienne si souvent dans les références que l’on me montre indique que ceux qui me le signalent ont cru voir l’exact même contenu dans le dessin de Solé : ils ont halluciné cette allégorie. Car, remontez observer le dessin en haut de la page, on n’y voit rien de tel et même rien d’approchant. Il n’y a pas de monde auquel s’agrippe Macron, et delà de ça, aucun détail déterminant ne rapproche les dessins criminels du dessin incriminé. L’iconographie antisémite française produite entre l’affaire Dreyfus et la fin de la seconde guerre mondiale est pourtant épouvantablement riche et on pouvait y trouver bien d’autres motifs, il est surprenant que tant de gens m’aient sorti les mêmes images alors même qu’une comparaison un peu minutieuse établit à mon sens que rien de concret ne justifie cet « air antisémite »4 que d’aucuns lui trouvent.
Plusieurs personnes semblent juger que la bague est un attribut évident de l’iconographie antisémite. Cela n’a rien de si évident pour moi, et je note que ce n’est pas un élément iconographique présent dans les dessins montrés au dessus.
En fait, entre la bague, la couronne, le ricanement, et même le rapport à l’argent public, la première référence qui m’est venue, c’est celle du Prince Jean dans la version Disney de Robin des Bois. Et je ne suis pas le seul à avoir eu spontanément cette image en tête.

Ce Disney n’est à mon avis pas le meilleur mais il reste un grand souvenir : je l’ai vu à sa sortie en France, au grand Rex, c’est même le premier film que j’aie jamais vu en salle. Il a quelques qualités, mais pour l’avoir revu récemment je dirais que son scénario est assez faible. Certaines séquences sont directement décalquées d’autres films, et tout particulièrement du Livre de la Jungle et des Aristochats. Le récit sert de prétexte à un pamphlet assez violent contre les impôts. Comme beaucoup de Disney, celui-ci développe une vision du gouvernement héréditaire légitime : le bon roi est Richard cœur de Lion et le mauvais, son frère le prince Jean-sans-Terre. Du point de vue de la réalité historique, c’est une double-injustice, je vous renvoie aux biographies de ces deux rois !

Au jeu des différences, je remarque que Macron n’est pas barbu ; n’est pas vêtu de haillons mais d’une sage combinaison pull-chemise ; que sa main n’agrippe pas une Terre mais frotte son menton.
La bague et la couronne en or5, avec des fleurs de lys, s’il vous plait, renvoient à l’Histoire de France et à la souveraineté territoriale, qui sont à mille lieues des poncifs de la forme d’antisémitisme que l’on reproche à Solé de véhiculer. Alors de quoi parle-t-on ?
Restent le nez et la main.
Si l’on compare le dessin en couverture de Siné Mensuel à des dessins récents de Solé, comme le couverture de Superdupont : In vitro veritas reproduite plus haut, on remarque que la main crispée est plutôt typique de sa manière lorsqu’il figure des « méchants » — puisqu’il est entendu que le dessin ne donne pas un beau rôle au président.

Pour ce qui est des traits mêmes du visage, les choix opérés par le dessinateur chargent à peine la physionomie de l’original, qui peut avoir le menton en avant et dont le nez, sous certains angles, est légèrement busqué. Traits qui sont sans doute plus évidents encore avec une vue en plongée telle que celle du dessin.
Emmanuel Macron n’est pas si facile à dessiner, et on peut lui trouver le nez droit ou bossu, selon les angles et les profils. En cherchant rapidement sur Google image, je remarque diverses versions du nez, des oreilles et du menton de Macron…

Quelques images glanées ici et là… Certains font un Macron furieusement proche de Sarkozy, d’autres lui donnent un faux-air de Joe Dassin, d’autres en font un espèce de vampire…

En tant que dessinateur amateur (et franchement peu physionomiste, donc pas non plus une référence), je remarque que je ne parviens jamais à dessiner Macron deux fois de la même manière, je lui trouve un physique plus difficile à saisir que d’autres — à la rigueur c’est son implantation capillaire qui me semble facile à imiter.
Le nez dessiné par Solé ne ressemble pas beaucoup à celui de Macron — il me rappelle, à vrai dire, celui de l’auteur Lewis Trondheim6 ! —, mais bon, si la courbe ratée d’un nez, sur un dessin, suffit à accuser, juger et condamner un dessinateur dans un procès en antisémitisme, où allons-nous ?

Il reste un point particulier dans le dessin, un détail que je n’ai pas évoqué jusqu’ici : le titre du journal qui publie ce dessin en « une » : Siné Mensuel, fondé par Maurice Sinet, dit Siné, décédé il y a cinq ans, qui avait fondé Siné Hebdo après avoir été licencié de Charlie Hebdo. Le directeur de publication de Charlie à l’époque, Philippe Val, avait profité de l’accusation publique d’antisémitisme dont ce vétéran du journal venait de faire l’objet pour se débarrasser de lui7. Entre temps, la justice a débouté les accusateurs de Siné et lui a même fait obtenir quatre-vingt dix mille euros de dommages et intérêts, mais la réputation8 est restée, contaminant le journal et s’appliquant désormais à un dessin publié cinq ans après le décès de Siné.
Il me semble que toute personne qui pense que l’antisémitisme est une chose grave devrait se garder de participer avec légèreté à des procès expéditifs en la matière : il ne suffit pas que quelqu’un soit accusé pour être coupable.

Lire ailleurs : Jean Solé dans « Siné Mensuel » : histoire d’un dessin dévoyé, par Didier Pasamonik, sur ActuaBD.
Lire aussi, cet article de 2013 sur l’utilisation de la laideur comme outil de stigmatisation par la représentation (des juifs mais aussi des sorcières) : L’utilisation des préjuges esthétiques comme redoutable outil de stigmatisation du juif, par Claudine Sagaert
9.

  1. Apparemment les gens du Printemps Républicain, la Licra — qui utilise cette affaire pour s’en prendre au politicien britannique Jeremy Corbyn, lequel n’est à ma connaissance pas lié à Siné Mensuel ! — ou encore Bernard Henri Lévy ont été de la première salve… []
  2. La violence de la presse catholique des dernières décennies du XIXe siècle (y compris des titres désormais bien sages : Le Pèlerin, La Croix…), est, par exemple, ahurissante. []
  3. On m’a aussi parlé de banquier, mais il n’y a pas de haut-de-forme, de cigare, de billets, ou quelque indice iconographique reliant ce dessin au concept de banquier ! []
  4. Dans le film Nous irons tous au paradis (1977), Simon (Guy Bedos) accuse Bouly (Victor Lanoux), d’avoir un « type antisémite ». []
  5. Couronne en or, ou couronne en carton, car celle-ci ressemble furieusement aux couronnes offertes avec les galettes des rois en célébration de l’Épiphanie. []
  6. Mais j’insiste, je ne suis pas très physionomiste. []
  7. Un vieil article que j’ai écrit à l’époque : Le Cas Siné. []
  8. La réputation de Siné est due aussi à une autre affaire, datant de 1982, assez indéfendable mais pour laquelle la Licra avait accepté les excuses du mis en cause. Lire : Affaire Siné (Wikipédia). []
  9. On y lit le catalogue complet des traits physiques qui ont été prêtés aux juifs pour les stigmatiser : peau foncée ou peau jaune ; nez crochu, nez en forme de 6 ; traits grossiers ; oreilles pointures, dressées ou tombantes ; cheveu noir et crépu ; embonpoint excessif ou maigreur extrême ; dents acérées ; yeux globuleux ; lèvres charnues ; mains potelées,… []

Le ras-le-bol

(Par avance, je m’en veux du bruit que j’ajoute au bruit avec ce billet de blog, car peut-être est-ce notre plus grand problème, en ce moment : le bruit. Mais je ne sais pas gérer ce paradoxe qui d’avoir à la fois le besoin de m’exprimer et le devoir de me taire. Je me comprends.)

L’épidémie de covid-19 a un an. En France, elle est liée à la mort de 75 000 personnes, sur les 600 000 décès annuels : 12,5% des morts entre la fin janvier 2020 et la fin janvier 2021 sont morts avec le virus. Certains diront que ce n’est pas le virus qui est la cause majeure, qu’il y a eu des erreurs de comptabilité (argument recevable au début de l’épidémie mais moins maintenant), que c’est la réaction au virus qui tue et non le virus lui-même — comme pas mal de pathologies, non ? —, enfin on peut ergoter, mais l’Insee constate une importante surmortalité en 2020 (jusqu’à 15% pour les six derniers mois), alors même que le nombre de décès liés à la grippe, aux accidents de la route ou à la criminalité ont été historiquement bas. Imaginons, il y a un an, qu’on nous ait dit qu’un décès sur huit serait lié à un virus né d’hier : n’aurions-nous pas été un peu effrayés ? Très effrayés ? N’en déplaise à ceux qui tentent désespérément de croire le contraire, cette épidémie est grave, et si nous étions moins informés, si les alertes n’étaient pas immédiates, si aucune mesure n’avait été prise par les autorités1 ou par chacun de nous, elle aurait sans doute été bien plus ravageuse encore, mais c’est un fait malheureux : on ne sait pas apprécier l’accident qu’on a évité, on juge ce qui est, pas ce qui eût pu être.

Détendons l’atmosphère


Il est de bon ton de critiquer la gestion de l’épidémie par le gouvernement. J’ai pu constater une incroyable nonchalance de la France lorsque, rentré avec une bonne crève (et Nathalie, pire) par un train venu de Milan et Turin, en pleine explosion de l’épidémie en Italie, je n’ai (contrairement à ce qui s’était passé une semaine plus tôt à mon arrivée en Italie) été accueilli par personne : ni questionné, ni informé, ni soumis à un contrôle de température. Et lorsque j’ai appelé le numéro d’information pour savoir si je pouvais aller travailler comme chaque semaine, on m’avait répondu que je devais aller travailler car le virus était entré sur le sol français, donc on n’en était plus à un malade de plus ou de moins… Il y a eu plusieurs couacs du même genre, et beaucoup de mesures inutiles, mal réfléchies, mal évaluées, etc., mais au bilan, par comparaisons aux situations de pays voisins, on peut dire que la gestion de l’épidémie en France a été correcte, enfin dans la moyenne. Et j’aurais du mal à porter un jugement définitif sur les arbitrages : école, pas école, transports, pas transports,… Enfin, il semble que les compensations, pour ceux qui sont « dans le système » (salariés avec des contrats longs, entreprises installées, etc.) en tout cas, ont été non pas généreuses, comme on dit certains, mais, dans de nombreux cas, à la hauteur des enjeux. Reste une autre gestion, complètement défectueuse, elle, c’est la gestion psychologique.

Hier matin, je suis allé acheter le pain. C’était l’heure de la sortie de la messe et j’ai croisé beaucoup de gens. J’aurais dû les compter, histoire d’être un peu précis, mais je dirais qu’au moins une personne sur trois ne portait pas de masque. J’ai même vu quelqu’un sortir de la boulangerie, donc d’un espace clos, sans masque. J’ai vu des groupes de personnes sans masque en train de discuter. Et chez plusieurs de ces gens sans masque, j’ai cru percevoir une expression de défi : « t’as vu ? J’ai pas de masque ». En passant à côté du bar-tabac, j’ai vu trois hommes boire au comptoir. Je crois que c’est la première fois depuis longtemps que je vois les règles sanitaires aussi mal appliquées : les gens que j’ai croisés ce matin là ont clairement baissé les bras.
J’attribue leur lassitude à la communication gouvernementale, et notamment celle de la semaine passée : rumeurs lâchées comme des ballons-d’essai, annonces d’annonces, promesses de prises de parole à venir,… et pour finir, le premier ministre n’a évoqué qu’un renforcement des mesures en place — sans vraiment dire ce ça pouvait signifier si ce n’est que les magasins IKEA seraient fermés. Quant au président, qui devait s’exprimer solennellement au cours du week-end, il s’est contenté d’un tweet particulièrement évasif2.

J’imagine que si le gouvernement s’est dégonflé, à quelques heures de l’annonce qu’on disait inéluctable d’un troisième confinement, c’est parce que les sondages et parce que les agences embauchées pour s’occuper de la communication de crise ont fait savoir au président que la population ne suivrait pas. Or rien n’est pire pour un chef que de donner des instructions dans le vide : tout le simulacre de l’autorité s’effondre. Si, en démocratie, les chefs d’État suivent parfois l’avis des citoyens, c’est pour cette raison : lorsqu’on ne leur obéit plus, c’est qu’ils ne sont plus chefs3.

Donc les gens semblent à bout, ou en tout cas, démotivés4. Des restaurateurs claironnent qu’ils vont ouvrir leurs salles, bravant les amendes, on entend de plus en plus des prises de parole publiques contre les mesures sanitaires…
Ces dernières semaines, j’ai vu tous mes étudiants en école d’art pour des sessions bilans, et j’ai perçu sans difficultés la grande détresse de certains : problèmes matériels, difficultés à produire, problèmes affectifs, familiaux, et même (et c’est parfois de notre faute à nous enseignants), sentiment d’être totalement abandonnés par l’école, et envie, parfois, de tout lâcher. Ce n’est pas une belle période pour avoir vingt ans.
Et les solutions tardent. Nous verrons si la campagne de vaccinations réduit la porté de l’épidémie, mais pour l’instant, le covid-19 semble parti pour s’installer dans nos vies, et peut-être pour longtemps, pour très longtemps.

Élucubrant à voix haute sur Twitter, je me demandais hier s’il ne faudrait pas commencer à étudier une nouvelle méthode : lever toutes les restrictions, et notamment celles qui sont à l’évidence mal avisées, puis compter sur le bon sens et la responsabilité de chacun. Dans 99% des cas, il n’y a aucune raison qu’une visite au musée participe à la propagation de l’épidémie : ce sont des endroits où on n’est pas forcément tassés, et ce sont même les rares lieux où on n’a le droit de toucher à rien ! De même, on doit pouvoir se promener en forêt sans masque, et penser à le mettre si l’on se met à parler avec quelqu’un. Enfin, il suffit de se trouver dans une supérette à 17h30 pour constater l’idiotie du couvre-feu avancé à 18 heures : en rentrant du travail, les gens n’ont qu’un temps très court pour faire leurs courses et il en découle une densité de population aux caisses tout à fait extravagante5 Il me semble que seule la restauration en salle ou les rassemblements de nombreuses personnes dans un espace clos seront difficiles à autoriser à nouveau avant un certain temps.
Certes, comme tout ceux qui m’ont répondu me l’ont dit, l’autonomie, la responsabilité et le bon sens ne sont pas vraiment ce à quoi les Français sont éduqués. Dès le premier jour de crèche, nos vies, c’est le Surveiller et Punir de Michel Foucault : des murs, des barrières, des règles, des lois, des hiérarchies, des surveillants, enfin tout ce qu’il faut pour épargner à chacun le vertige de la vraie Liberté, sans filet, tout en offrant mille occasions de subversion à deux sous.

Il est donc probable que compter sur le sérieux de chacun n’améliorera en rien la progression de l’épidémie, mais voilà : après un an de tension, beaucoup de gens sont à bout de nerfs, prêts à écouter tout bonimenteur6 qui leur dira que tout peut7 revenir à la normale. D’une manière ou d’une autre, il va falloir s’engager dans une gestion psychologique de la situation.

Ce soir, j’ai un peu de fièvre8. Faites pas attention.

  1. Notons que tous les pays ont pris des mesures, et que même les États-Unis, réputés apathiques, ont connu des confinements, des fermetures d’écoles, etc., prises non pas au niveau fédéral mais au niveau des États, des comtés, des villes,… []
  2. Dans le même temps, un article de Linternaute.com affirme que Emmanuel Macron a bien démontré ces derniers jours qu’il comptait rester le maître des horloges et qu’il pouvait créer la surprise à tout moment pour prendre la parole de manière inopinée. Une intervention cette semaine n’est pas exclue, peut-être même après le conseil de défense de mercredi. Pas très rassurant pour ceux qui aimeraient planifier des choses… []
  3. En dictature, on peut plus facilement tricher qu’en démocratie (contrôle de l’information, terreur policière), mais le problème est le même : un chef n’est chef que tant qu’il y a quelqu’un pour lui obéir. []
  4. Je crois pouvoir l’observer de manière extérieure, car je ne me sens pas moi-même à plaindre. Certes j’ai l’impression de travailler plus pour moins de résultat, certes mon confort de « turbo-prof » est affecté par la situation (trains, restaurants,…), mais je ne vis pas seul, j’ai une maison, un jardin, je vis dans une ville où la police se garde de distribuer des amendes, ou en tout cas pas aux cinquantenaires, et si ma paie de fonctionnaire territorial n’est pas très élevée, elle est assurée. C’est donc aux autres que je pense. []
  5. On dit volontiers « faut pas avoir fait l’ENA pour comprendre que… », mais souvent, j’ai peur qu’il faille plutôt dire : « il faut vraiment avoir fait l’ENA pour ne pas comprendre que… ». []
  6. Par exemple Bébert-des-Forbans, qui tentait de démontrer l’inutilité du masque en évoquant le droit à boire, fumer et conduire sans ceinture de sécurité. Ou encore Francis Lalanne, qui sait ce qu’il dit puisqu’il connaît des médecins — qui ne connaît pas de médecin ? — et appelle rien moins qu’à un coup d’État ! []
  7. Amusant lapsus, je n’avais pas écrit peut mais peur. []
  8. Ce n’est pas une façon de parler : mon thermomètre dit habituellement 36.4, et aujourd’hui, 37.4 ! []

Infirmier général

Je suis régulièrement étonné de voir passer sur Twitter un compte nommé « L’infirmier », qui prend des positions tranchées en faveur de l’hydroxychloroquine, notamment. Enfin ce n’est pas ce compte en lui-même qui m’étonne, c’est son aura : sans trop se poser de questions, il semble que beaucoup de gens, y compris des gens qui ne partagent pas spécialement ses idées, supposent que le titulaire du compte est bien ce qu’il dit : un infirmier et un « street medic » marseillais. Ces qualités sont suivies d’une citation de Socrate (non crédité et approximative) : « Existe-t-il pour l’homme un bien plus précieux que la santé »1.

Il semble que tout ceci suffise à conférer à ce compte un capital sympathie automatique. Un infirmier, c’est quelqu’un qui est dans le concret, qui apporte des soins, qui est modeste, dévoué et que sais-je. C’est pas un « grand professeur de Paris » comme ceux que, justement, ce compte étrille régulièrement. Et un street-medic, qui prend des risques pour mettre du collyre dans les yeux des manifestants gazés, c’est quelqu’un de tout à la fois engagé et désintéressé.
Mais qui tient ce compte, exactement ?

Le premier point suspect ici c’est l’image de profil : c’est clairement une photographie professionnelle, et il n’est pas difficile d’en trouver la source, le fabricant de produits d’hygiène Kimberley-Clark :

Bien entendu, les photos de profil ne sont jamais contractuelles, on peut choisir, si l’on en a envie, de se faire représenter par la Joconde, la Reine d’Angleterre ou Bob l’éponge. Il n’y a donc pas en soi de tromperie, mais peut-être malgré tout que certaines personnes croiront que cette image est bien un portrait du propriétaire du compte. Et puis, de même que mettre des chaussures de sport à côté de la photo d’un politicien mène le public à considérer ce politicien comme sportif2, une photo de soignant accrédite l’idée que la personne qui utilise l’image est effectivement un soignant.

En épluchant les tweets de ce compte, une chose est certaine : celui qui l’alimente ne se hasarde pas à donner des gages pour accréditer l’authenticité de son statut professionnel puisque, contrairement aux médecins, enseignants, universitaires, qui peuplent Twitter, celui-ci ne parle jamais boutique, il ne se plaint pas de ses horaires (il semble avoir beaucoup de temps-libre, il faut dire), de son chef de service, des patients désagréables, des bizarreries de l’administration, etc. Il ne parle de rien de ce qui est censé se rapporter à sa profession.
En revanche, il mentionne de temps à autre son ancrage marseillais, mais sans détails spécifiques : il pourrait dire la même chose de Niort ou de Besançon sans que ça change grand chose au propos.

Jusqu’à ce poème bizarre, qui pourrait lui aussi être déclamé par un niortais ou un bisontin sans rien y changer. Ce serait peut-être même mieux :

rimes rances

Le compte « L’Infirmier » est censé dater de décembre 2018, donc avant le début de l’épidémie de Covid-19. Mais cela ne veut pas dire grand chose, car la Wayback machine d’Archive.org n’a archivé la page de profil de « l’Infirmier » qu’à partir du 6 avril 2020, ce qui me laisse supposer que ses tweets étaient diffusés sous un autre nom au cours des un an et six mois précédents. Twitter ne nous livre pas les identités successives d’un compte, et lorsque l’on décide de changer de nom, les anciens tweets sont modifiés rétroactivement et sont attribués au nouveau nom3.

En fouillant les premiers tweets de « L’infirmier », je remarque juste qu’ils sont assez exclusivement consacrés aux Gilets jaunes. Plutôt la version « de gauche » des Gilets jaunes, même s’il arrive à « L’infirmier » de donner de l’écho à des tweets de de Christian Estrosi ou Valérie Boyer si cela apporte de l’eau au moulin de l’hydroxychloroquine ou à sa vision très négative du gouvernement en place. Il a aussi défendu le film complotiste Hold-up, évidemment, et reprend volontiers des contenus publiés par France-Soir4. S’il retweete fréquemment l’IHU de Marseille, « L’infirmier » semble avant tout d’accord avec les publications d’un compte nommé « Le général », dont il reprend assez systématiquement les tweets et qui, par échange de bons procédés, le retweete avec une même constance. Il faut dire que ces deux comptes parlent des mêmes sujets, au même moment, et semblent avoir une sensibilité commune en tout point.
Il faut dire qu’ils se ressemblent :

La photo est celle du brigadier général Ranald S. Mackenzie, militaire étasunien qui a combattu les confédérés, puis les indiens, en tant qu’officier des Buffalo Soldiers5, avant d’être démobilisé du fait de son instabilité mentale… Je ne comprends pas bien le symbole !

Comme « l’Infirmier », « Le Général » a comme bannière un un océan aux couleurs kitsch. L’un et l’autre ont accolé à leurs noms un symbole triangulaire bleu — cœur pour l’un, gemme pour l’autre. Nous avons un « street-medic » d’un côté, et de l’autre un « street-journaliste » et « lanceur d’alerte » qui se réclame rien moins que de deux journalistes de légende et affirme soutenir les causes maltraitées par les grands médias. Malgré cette profession de foi, il ne publie aucun contenu journalistique original et ne lance pas plus l’alerte que vous ou moi. Le professionnalisme et le courage qu’il s’auto-attribue restent donc très virtuels.

Il me semble assez raisonnable de supposer « Le Général » et « l’Infirmier » ne font qu’un, et que leurs professions sont imaginaires, ce qui ne les empêche pas d’être suivis par plusieurs milliers de personne chacun.
Ce que je ne comprends pas bien, c’est le but de ce genre de comptes qui affirment poursuivre un but de justice ou de vérité en n’hésitant pas à mentir, mais qui ne semblent pas vraiment être là en soutien d’un parti ou une personnalité politiques précises : ils ne font apparemment que produire du bruit et de la confusion, dans un monde qui n’en manque pourtant pas trop.

  1. Platon, Gorgias. []
  2. cf. 150 petites expériences de psychologie des médias, de Sébastien Bohler, éd. Dunod. []
  3. C’est comme ça que les odieux tweets du personnage parodique Marcellin Deschamps ont été subitement attribués au créateur du compte, Mehdi Meklat, qui n’a pas mesuré l’effet que ferait ce changement. []
  4. Ancien quotidien national, n’existant désormais qu’en ligne, France-Soir n’a plus de journalistes. Depuis quelques mois, sa ligne éditoriale semble limitée à parler des docteurs Raoult, Perronne ou Fouché… []
  5. Les Buffalo Soldiers, à l’époque, étaient un régiments de soldats afro-américains, qui massacraient les indiens, sous le commandement d’officiers blancs. []

C’est dur d’être aimé

(Pour ceux qui liront cet article longtemps après sa publication, je rappelle le contexte : Robert Ménard, maire de Béziers et proche (quoique non encarté) du Rassemblent National, a utilisé une ancienne couverture de Charlie Hebdo en hommage à Samuel Paty1. Pour Charlie Hebdo, qui a une vieille tradition de lutte contre l’extrême-droite, c’est dur à avaler.)

La controverse qui oppose Charlie Hebdo à Robert Ménard est au fond assez intéressante. Certes, Cabu serait sans doute révolté d’apprendre qu’un de ses dessins est utilisé par une municipalité d’extrême-droite, qui représente tout ce contre quoi il a lutté tout au long de sa carrière — on est à la limite de la provocation.

Chez Charlie Hebdo, on qualifie cette récupération de « détournement », comme si le message originel était perverti et que l’on faisait dire à Cabu autre chose que ce qu’il a voulu dire.
Mais ça ne me semble pas évident. Le slogan ajouté sur l’affiche (« Non au terrorisme islamiste ! »), ne s’en prend toujours qu’aux seuls terroristes et donc, reste conforme au propos de Cabu tel qu’analysé par la rédaction de Charlie Hebdo : « il vise seulement les intégristes ».

la réponse de Charlie, sur Twitter.

En fait, le slogan ajouté renforce plutôt le propos et, en tout cas, permet de lever toute ambiguïté à son sujet : c’est bien le fait d’être aimé par les intégristes qui fait pleurer le Mahomet dessiné par Cabu. L’affirmation « Lire un dessin de presse, ça s’apprend, ça ne se détourne pas » (phrase sémantiquement bancale, non ?) est donc énoncée en fonction d’une accusation injuste : l’interprétation du dessin est strictement la même à Béziers qu’à Paris.

Ce qui fait mal, ce n’est donc pas la question d’une mauvaise interprétation du sens du dessin ou d’une altération de son propos, c’est le contexte de cette diffusion. Si ces mêmes affiches, sans rien changer, avaient été placardées dans une municipalité d’un bord plus respectable, la réponse aurait été différente. Pour preuve, le même jour exactement, des militantes féministes qui avaient été arrêtées pour avoir pratiqué l’affichage sauvage d’un dessins de Charb avaient été défendues par Charlie Hebdo2.

J’ignore si Ménard a pris un plaisir pervers à afficher sa compatibilité avec un dessin issu d’un journal qui a naguère tenté de faire interdire le parti qui le soutient, mais aussi horrible que ça soit de l’admettre, si détournement il y a, celui ci n’est pas dans le message et, sauf au chapitre du droit d’auteur, qui permettrait sans doute de pénaliser cette campagne d’affichage, je dirais (désolé) que (je suis vraiment désolé) Robert Ménard est (argh) autant dans son droit que les mille et une autres personnes qui placardent des dessins issus de Charlie en hommage à ses morts ou à la liberté d’expression.
Le problème de l’affichage par Robert Ménard n’est donc pas ce qu’il fait dire aux affiches, c’est qu’il soit Robert Ménard et que son aura politique, les opinions et les intentions dont il est soupçonné, influenceront la lecture de l’image par le public.


La récupération par Jean Messiha, cadre du Rassemblement national, est nettement moins justifiable et relève du détournement puisqu’il voir en Charlie Hebdo un « étendard identitaire de la France » à la suite de la publication de cette « une » qui raille le président turc Erdoğan après que ce dernier ait demandé à ses compatriotes de boycotter les produits français en représailles du soutien affirmé d’Emmanuel Macron au droit à la caricature.

Pour qui s’intéresse un peu à l’image, ça ne constituera pas un scoop, mais pour les autres, ce sera peut-être l’occasion d’une révélation : découvrir qu’une image n’existe pas par elle-même, qu’elle s’inscrit dans un contexte, une « écologie des images », pour reprendre la formule d’Ernst Gombrich. Ce contexte va des conditions de la création de l’image (intentions de l’auteur, clarté du message, actualité dans laquelle s’inscrit le propos,…) aux modalités de sa diffusion (réputation du support éditorial, moment de la publication, contenus attenants,…), et tout cela aura une influence sur sa réception et déterminera le sens qu’on en tire. Une caricature antisémite est révoltante sur un tract politique, mais la même sera tout à fait à sa place dans une exposition consacrée à l’Occupation. La réception de l’image elle-même constitue un contexte : à qui est destinée l’image, quelles personnes sont prêtes à comprendre ou accepter l’image ? Avoir des échanges de point de vue sur la laïcité avec des musulmans qui s’affirment offensés en France est une chose, mais comment faire lorsque cette même image touche des gens qui vivent loin d’ici ? Quand elle touche des gens qui d’ailleurs ne verront pas cette image et ne feront qu’en entendre parler ? Comment expliquer la diversité d’opinions à des gens qui n’ont expérimenté comme mode de gouvernement que des dictatures et qui ne pourront de toute façon jamais entendre le propos, non seulement par méconnaissance de la philosophie des Lumières, par manque de familiarité avec l’Histoire française de la liberté de la presse et de la laïcité, mais aussi parce que, de toute façon, l’argumentaire à ce sujet n’arrivera pas jusqu’à eux ?3 Que leur expérience de la caricature est bien différente ? Dans les pays qui connaissent des guerres liées à l’ethnie ou à la religion, la caricature n’est pas un innocent défouloir, c’est parfois le prémisse d’un massacre. Ce fut le cas par exemple pour le génocide de la population Tutsi au Rwanda. Comment empêcher des gens qui ont le souvenir encore vif de ces événements de lire ce qu’ils ressentent comme des attaques de leur personne avec une même grille d’interprétation ?4. Tout bêtement, comment expliquer, au delà des frontières françaises, l’innocuité de l’esprit « Bête et méchant » ?

Dans certains pays on sait que la caricature peut être annonciateur et peut-être vecteur, instrument de massacres à venir. Nous ne l’avons d’ailleurs pas oublié ici dans le cas des caricatures antisémites. l’image est issue de Rwanda. Les médias du génocide, 2000 , ouvrage dirigé par J.-P. Chrétien, éd. Karthala.

Notre monde a beaucoup changé : je ne sais pas si le battement d’ailes d’un papillon peut provoquer un ouragan aux antipodes, mais il peut désormais être partagé des millions de fois sur Facebook et Youtube, et être commenté à l’infini. Alors est-ce que pour Charlie Hebdo, tout peut continuer comme avant ? Est-ce qu’on peut croire être une feuille de chou de déconneurs parisiens qui font marrer leur public en se défoulant sur Giscard et Lecanuet quand les dessins qu’on produit ne seront jamais montrés en Mauritanie ou au Niger, mais y seront commentés par des gens qui n’ont aucune idée de ce qu’ils signifient ici, et verront ces discussions provoquer des drames5 ? Même ici, du reste, le nombre de gens qui ont une opinion, favorable ou défavorable, sur Charlie Hebdo, excède de loin le nombre de ses lecteurs, voire même le nombre des gens qui ont déjà tenu le journal entre les mains ne serait-ce qu’une fois. Sans doute est-il, dans les faits, impossible de continuer comme avant.
Je lis souvent Charlie Hebdo, pour voir où ça va, et je remarque que les textes sont sérieux et se prennent au sérieux, et que les dessins sont, pour l’essentiel, tristes à pleurer, enfin presque jamais drôles, et on sait pourquoi, évidemment : ce journal est en deuil, sous pression, attaqué — et plus d’un lecteur en diagonale m’associera à ceux qui l’attaquent, bien sûr. Je suis toujours frappé par le caractère très insensible des dessins de Riss, aussi. La semaine dernière, un prof a été décapité parce qu’il a montré deux dessins issus de Charlie. Dans le numéro de la semaine, ça rigole sur la décapitation et sur les tchétchènes qui ont du mal à apprendre le français, il y a quatre pages spéciales pour nous dire que tuer des gens pour des dessins, c’est pas bien, pour dire que la liberté d’expression, c’est bien, pour taper sur la partie de la gauche qui refuse de stigmatiser les musulmans… Mais, sauf erreur d’inattention, je n’ai vu nul rappel du fait que ce sont deux dessins venus du journal pour lesquels ce pauvre homme est mort. Non que Charlie eût à se reprocher quoi que ce soit, le seul coupable d’un meurtre est le meurtrier,

Recep Tayyip Erdoğan explique qu’il n’a pas regardé le dessin qui le représente, mais ça ne l’empêche pas d’y voir une hostilité envers les musulmans d’une part et la Turquie d’autre part, qui seraient incarnées dans sa personne, apparemment, tandis que Charlie Hebdo, à le croire, serait piloté par l’Élysée. Je suppose que la grande majorité des gens à qui s’adresse un tel discours aurait du mal à imaginer que Charlie Hebdo peut tout à fait produire le même genre de dessin en visant Emmanuel Macron lui-même…

Je place la liberté, et bien sûr la liberté d’expression, très haut. Le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo m’a affligé au delà des mots, celui de Samuel Paty tout autant, et je n’ai que mépris pour les islamistes et leurs revendications, comme pour les hypocrites chefs d’État de dictatures pourries qui se servent de ce genre d’histoire pour souder leurs populations autour de leur misérable personne.
Je comprends aussi que la rédaction de Charlie se sente en mission, et on ne doit pas d’égards ou de politesse à ceux qui veulent vous faire taire. Une partie de moi-même les soutiendra toujours pour ça, par principe.
Reste que quelque chose ne fonctionne plus dans la démarche de Charlie Hebdo : quand on n’arrive plus tellement à être compris, quand on est célébré par des gens dont on n’aime pas les idées, et critiqué par des gens qui se réclament d’une certaine idée du progrès, c’est peut-être qu’il faut réfléchir non seulement à ce qu’on veut dire, mais aussi à la manière dont le propos sera reçu.

  1. Samuel Paty était professeur d’histoire à Conflans-sainte-Honorine. Il a été décapité pour avoir montré à ses élèves deux dessins représentant Mahomet. Un parent d’élève avait raconté que les élèves musulmans avaient été sommés de sortir au moment de la projection d’une image destinée à les choquer. Le récit de sa fille, qu’il répétait, s’est avéré faux, puisqu’elle n’avait pas assisté au cours en question, mais l’affaire, montée en épingle sur les réseaux sociaux, a fini par amener un russe tchétchène à commettre le meurtre. []
  2. À lire sur le site de Charlie Hebdo : Le flic nous a dit : « C’est un délit, vous n’avez pas le droit de critiquer la religion. », 21 octobre 2020. []
  3. Rappelons que le parent d’élève de Conflans-sainte-Honorine a publié une vidéo où il racontait qu’on avait fait sortir les musulmans de classe pour leur montrer « une photo d’un homme nu » (?), censée être le prophète, chose que lui avait décrit sa fille qui elle-même n’y était pas et se l’était fait raconter par d’autres… Pas besoin d’aller très loin pour que l’évaluation juste des faits soit possible. []
  4. Et non, critiquer une religion n’est pas juste critiquer une opinion, car même si c’est l’intention de départ et même si elle est philosophiquement légitime, le résultat est que ce sont les croyants qui se sentent visés. Et dans bien des endroits du monde, la confession religieuse se confond avec une identité plus générale (famille, ethnie, nation) dans laquelle on est né… []
  5. Au Niger en 2015, un centre culturel français incendié et plusieurs morts, dans plein de pays le personnel diplomatique français caillassé, menacé ; etc. []

Non, Didier Raoult ne m’obsède pas et d’ailleurs je vais faire un article à ce sujet pour vous le prouver.

(ne faites pas attention, je me parle tout seul. C’est le genre de billet que j’écris afin de me relire moi-même un, deux ou dix ans plus tard : il conserve mes sentiments et mes idées du moment, que je pourrai confronter aux sentiments et aux idées que j’aurai plus tard)

Sur Facebook (bizarrement pas du tout sur Twitter), nombre de mes amis semblent courroucés lorsque je parle du professeur Didier Raoult, et ils le sont d’autant plus que je suis assez ostensiblement raoultosceptique, tandis qu’eux sont au contraire raoultocurieux, raoultophiles, voire raoultodules et raoultolâtres. On m’explique que je suis décevant (ça arrive), que je manque de lucidité (ça arrive), que je ne suis pas virologue (je l’admets — et du reste je n’ai jamais pris position sur un thème médical !), on me dit que je souhaite des morts inutiles (euh), et enfin, que j’ai l’air obsédé par le sujet. Certains affirment même que je ne parle que de ça. Un ami curieux a pris le temps de compter mes posts depuis le 25 mars afin de vérifier la chose, et il ressort de son enquête que 5% de mes publications ont Didier Raoult pour sujet.
Le nombre va plutôt ralentissant.

Cinq pour cent, c’est beaucoup et en même temps ce n’est pas tant que ça. Peut-être est-ce que l’algorithme de Facebook soumet tout particulièrement ces posts à mes amis raoultophiles, leur donnant l’impression fallacieuse que je n’ai pas d’autre sujet ? S’agit-il d’un effet de loupe, un biais de fréquence ? Bon, bref : est-ce que le sujet m’obsède ?
Je dirais que non, je n’en rêve pas la nuit et quand il n’y a dans l’actualité aucune nouvelle concernant l’institut Méditerranée Infection ou son fondateur, je n’y pense pas. Mais comme il y a souvent des nouvelles ces temps-ci, j’y réagis souvent. Plusieurs dimensions de l’affaire m’intéressent, et en tout premier lieu, l’impression que j’ai de voir se construire une mythologie.
On ne peut pas vraiment exempter Didier Raoult de toute responsabilité dans l’image de rogue-scientist droit sorti d’un blockbuster que ses admirateurs projettent sur lui, il leur donne au contraire beaucoup de grain à moudre en se présentant avec constance comme un sauveur qui agit en marge de toute pression académique, économique ou politique, et même, mieux qu’en marge, en résistance à toutes ces forces obscures. J’avais essayé de parler de cet aspect dans un précédent article.

Le nom Sanofi revient souvent lorsqu’il est question de Didier Raoult, qui prescrit son fameux médicament Plaquénil comme solution au Coronavirus. J’imagine que Sanofi a acheté le mot-clé « Raoult » (ou d’autres mots-clés en rapport), expliquant la présence d’une publicité pour un de ses produits dans l’article.

Récemment, dans Paris Match, Didier Raoult dit : « Je suis un renégat ». Je m’étonne que cette manière de se présenter fonctionne, car ce « renégat » est avant tout un mandarin old-school (« j’ai raison parce que j’ai raison même quand j’ai tort ») qui a l’heur d’être à la tête d’une forte équipe et d’un budget de trente millions d’euros ! Des scientifiques vraiment à part, ça existe, nous en avons en France, comme par exemple Jean-Pierre Petit, Joël Sternheimer, ou, dans le domaine de la biologie, les nombreux médecins qui ont testé des traitements anticancéreux réprouvés par leurs pairs et qui ont parfois subi pour cela l’interdiction d’exercer leur art. Rien de ce genre chez Didier Raoult qui, malgré sa complainte martyrologique, fait exactement ce qu’il veut, revendique et se vante de le faire, et a même finalement eu l’honneur d’une visite présidentielle qui disait assez bien, face à l’opinion publique, que c’est le chercheur marseillais qui avait l’ascendant sur le président de la République et non le contraire.
Je reste assez fasciné par le fait que le public voie en lui un « lanceur d’alerte » quand son discours est « arrêtons le catastrophisme, y’a pas d’épidémie, il suffit d’un traitement tout bête et on n’en parle plus ». Son discours est un l’exact opposé de celui d’un lanceur d’alerte, finalement, et il continue de juger l’épidémie négligeable — mais, allez comprendre, il n’en dépense pas moins beaucoup d’énergie à dire qu’il est urgent de suivre ses recommandations.

Je pourrai bientôt faire un autre Quizz sur le thème « quel scientifique a convaincu Emmanuel Macron d’avancer le déconfinement des établissement scolaires ? Raoult s’en vante dans Paris Match :
« Macron est un homme intelligent, qui comprend tout, hermétique à tout ce qu’il peut entendre à mon sujet. Nous avons testé plus de 100 000 personnes, voilà l’élément à garder en tête. Grâce à ces tests, nous sommes les seuls à avoir pu l’éclairer sur la prévalence du coronavirus chez les enfants. Selon nos études il n’y en a presque pas. Le gouvernement ne le savait pas… »

Il y a une vraie dissonance sur ce point dans une partie de l’opinion publique, et je m’étais amusé à le vérifier avec un petit sondage Twitter où je demandais aux personnes interrogées d’attribuer une citation lénifiante à une personne sélectionnée parmi : l’ancienne ministre de la santé Agnès Buzyn ; le médecin médiatique Michel Cymes ; l’insupportable animateur Cyril Hanouna ; et enfin Didier Raoult. Bien sûr, 50% des gens savaient que c’était à ce dernier qu’il convenait d’attribuer la citation, mais beaucoup des autres m’ont avoué qu’ils pensaient de bonne foi que j’avais glissé ce nom pour rire, enfin que c’était la réponse absurde à éliminer d’emblée : puisque ce monsieur martèle qu’il a toujours eu raison, ceux qui croient en son infaillibilité lui attribuent rétrospectivement une clairvoyance passée qu’il n’a jamais eue.

Raoult dit qu’il a raison car il a raison, et quand on lui demande s’il peut le prouver, il dit qu’il peut le prouver. Ces arguments qui n’en sont pas me rappellent le « Je peux le dire ! » du Sâr Rabindranath Duval (Pierre Dac et Francis Blanche).

— « Votre sérénité, pouvez-vous me dire quel est le numéro du compte en banque de Monsieur ? » — « Oui » — « Vous pouvez le dire ? » — « Oui ! » « Vous pouvez le dire ??? » — « Oui !!! » — « Il peut le dire ! Bravo ! Il est vraiment sensationnel ! ».

Je suis surpris que ça prenne, mais j’imagine que c’est avant tout parce que ça comble un besoin ; en cette période d’inquiétude, il faut trouver des figures qui donnent de l’espoir, des héros, autant qu’il faut des coupables à désigner — notre classe politique, notamment, mais aussi les scientifiques réputés installés, institutionnels, et l’industrie pharmaceutique privée.
Cette affaire est aussi une démonstration de la théorie de l’engagement en psychologie sociale (une fois qu’on a choisi son héros, son camp, sa cause, on n’est plus capable d’accepter d’en douter), et même, quelque chose qui ressemble presque à la naissance d’un récit religieux. Mais soyons justes : les raoultosceptique semblent aussi fous et exaltés aux raoultolâtres que l’inverse, difficile de savoir si ce sont les uns ou les autres qui dramatisent. Peut-être les deux ? Je suis un peu heurté, je dois le dire, quand des gens que j’aime bien m’expliquent que je suis naïf, ou bête, ou manipulé par les multinationales pharmaceutiques, ou que mes réactions montrent que je suis indifférent face aux victimes du coronavirus.
Je ne pense pas avoir été aussi violent avec quiconque, de mon côté1. Je n’ai jamais eu de mal à supporter qu’on ne partage pas mes opinions et j’ai toujours été intéressé par les points de vue différents. Ça fait partie de mon tempérament, mais je vois bien que ce n’est pas le plus répandu et qu’au contraire, beaucoup se sentent blessés lorsque l’on ne partage pas leurs emballements. Je dis bien emballements et plus idées, car je crois que la question est émotionnelle plus qu’autre chose : les amis sont censés être émotionnellement en phase.
Finalement s’il m’arrive souvent de causer Raoult, c’est précisément à cause de la violence verbale ou rhétorique dont font parfois preuve ceux qui le soutiennent et que chaque contradiction irrite à un degré impressionnant. Mais c’est quand même avant tout à cause de Raoult lui-même. Par exemple hier matin je suis tombé sur cette interview :

Cet extrait prête un peu à rire : Didier Raoult n’a jamais siégé, il était membre du conseil mais n’a pas daigné y paraître, se faisant excuser en expliquant qu’il avait plus important à faire en son fief. Il a beau jeu ensuite d’expliquer ce qui s’y est dit ou décidé. Et quant à « claquer la porte » d’un endroit où on n’est jamais allé, ça me rappelle juste ce titre d’une comédie française de la pire époque : Par où t’es entré, on t’a pas vu sortir ?.
Mais surtout, qu’est-ce que c’est que ce raccourci avec Pétain !?! De quoi parle Raoult ? Des pleins pouvoir ? Entre mille et un moments historiques de consensus aux conséquences funestes ou heureuses (De Gaulle aussi a eu les pleins pouvoirs !), pourquoi citer Pétain ? Comment est-ce qu’on peut faire un parallèle aussi odieux et insultant ? Raoult affirme que ses pairs le rejettent parce qu’il promeut une molécule, mais il ne fait pas de son mieux pour être apprécié : après avoir traité ceux qu’il présente comme ses rivaux de bien des noms d’oiseaux, il ose même la réductio ad hitlerum ! Ce monsieur déploie des efforts extravagants pour se faire haïr et pouvoir ensuite se vanter d’être un rebelle.
Je veux bien qu’on dise que le progrès scientifique ne peut pas démarrer par le consensus (mais c’est sa quête in fine) et qu’il pâtit plus qu’il ne profite des questions d’ego (see who’s talking !) ou de concurrence entre institutions (bis), mais en parler comme ça, c’est ignoble2.

La manière que Raoult a d’insulter constamment ceux qui ne disent pas comme lui (qu’il présente comme « pas sérieux », « fous », « inintelligents », « corrompus ») interdit toute discussion sereine et force chacun à se positionner en « pour » ou « contre », totalement pour ou totalement contre. Consciemment ou inconsciemment, c’est ce que ce monsieur cherche : qu’on le suive aveuglément ou qu’on le rejette, mais pas vraiment qu’on discute ! Encore une fois, ça ne me rappelle rien d’autre que les religions révélées, où la foi nourrit la foi. Christian Estrosi (heureux les simples…) est brandi comme une preuve d’on ne sait quoi, tandis qu’un confrère virologue qui se pose des questions de méthodologie est qualifié d’hypocrite ou d’incompétent. Une fois de plus, je trouve assez incroyable qu’une rhétorique aussi grossière et manichéenne prenne. Faut-il que les temps soient troublés, que les populations soient anxieuses !

Une dernière pour la route : les chiffres clés, montrés pendant une vidéo de Raoult. Apparemment, ces cartouches pastel plein de chiffres sont censés rendre lisible quelque chose, mais on se demande bien ce que l’on est censé en retenir : en termes de design, ça ressemble plus à de l’enfumage qu’à de l’information.

Bref, tout ça pour dire que j’aimerais bien être indifférent au cas Raoult mais son attitude et la manière dont il est défendu font qu’il me semble impossible de ne pas réagir. On m’a fait remarquer que j’employais un peu les mêmes termes que lorsque je m’en prends à Juan Branco. En y réfléchissant, et bien que je ne confonde pas ces personnages ou leurs combats (politiquement antipodes, semble-t-il, même si chacun à sa manière semble considéré par certains comme un résistant à Emmanuel Macron, et on se fait facilement considérer comme un soutien objectif au gouvernement lorsque l’on critique l’un ou l’autre), j’ai l’impression que les deux font ce même chantage irritant : on adhère aveuglément à leur propos, et on est du côté de la vérité, ou bien on le rejette, et on est un salaud. Chez Branco, ça ressemble à un problème de maturité affective, c’est presque touchant. Chez Raoult, c’est plus dérangeant car on parle de science, et la science n’a jamais été soluble dans l’infaillibilité, au contraire, son principe même est moins de trouver la vérité que d’identifier l’erreur. Après une prédiction erronée (et Dieu sait que Raoult en a produit), on ne peut pas dire « je ne me suis pas trompé, c’est vous qui avez mal écouté », non, on tire des conséquences, on ajuste ses observations, ses modèles théoriques… La vérité ne précède pas la connaissance3, elle n’est pas révélée, au sens religieux du mot, elle est une quête.

On va me rétorquer, à raison, que je ne suis que chercheur en arts plastiques, mais c’est de l’épistémologie de base, non ? On m’a aussi objecté que je me focalisais sur des questions bien accessoires : il insulte ses confrères ? Et alors ? Il est pris pour le Messie ? Il s’en fiche, il est au dessus des polémiques ! Il paraît que je suis celui qui regarde le doigt quand le sage me montre la Lune4. Je ne crois pas, pour ma part, que la manière de construire et d’imposer un discours soit une question cosmétique et accessoire.

  1. Au pire il m’est arrivé de me montrer taquin. []
  2. Au passage, le rapport entre Vichy et la science est une question assez passionnante (et passamblement taboue) car c’est sous Vichy que l’eugéniste Alexis Carrel a fondé la Fondation française pour l’étude des problèmes humains, curieuse institution pluridisciplinaire qui a notamment mis en place les premiers outils de surveillance sanitaire ou démographique qui bien plus tard sont devenus l’Ined ou l’Inserm. L’Insee est descendant d’une autre institution vichyste, le Service national des statistiques. []
  3. On comprend qu’un chercheur se fie à son intuition, à son expérience, ne serait-ce que pour trouver une direction à ses recherches. Mais cela devrait imposer encore plus de prudence, notamment, un exemple au hasard, face à un virus tout neuf. []
  4. Je retiens de la prestidigitation que quand le sage vous montre la Lune, si l’on veut être lucide, il faut surtout regarder ce qu’il fait avec son autre main ! []

Nous vivons une Apocalypse

Depuis quelques semaines je me retiens régulièrement d’écrire sur la crise que nous vivons : l’avant, le pendant, l’après, il y a plein de choses à en dire, et plein de gens en parlent. Les tribunes, les analyses, les points de vue d’historiens, les journaux de confinés, les interviews : nous croulons sous les lectures sur le sujet, et même lorsque les auteurs sont intéressants, même lorsque les propos sont fertiles, même et peut-être surtout lorsque je sais que je vais être d’accord, je décroche de ma lecture dès les premières lignes, car tout ça m’ennuie profondément. Et je me dis que si tout m’ennuie, tout ce que je pourrais écrire à mon tour risque fort d’ennuyer mes lecteurs.
Mais bon, je vais écrire quand même, en me rappelant que le premier lecteur de mes blogs, c’est moi-même. Je m’explique : mes articles servent en grande partie à structurer mes idées, à me documenter, à mettre au clair mes idées et, des années plus tard, ils me servent à faire l’archéologie de mes états d’âme et de mes opinions, ils me servent à constater le passage du temps. Pour une fois, et afin de régler le paradoxe qu’il y a à produire un contenu dont on ne voudrait pas pour soi-même, je vais publier ce billet en catimini, sans l’annoncer sur aucun réseau social, sans en attendre d’indulgents likes ni d’amorces de discussion. Ne le lisez pas. Ouste, dehors !

Bible de Cologne (1479), les quatre cavaliers de l’Apocalypse. « Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l’épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre. »

Qu’est-ce qu’une Apocalypse ?

Le mot Apocalypse est souvent employé comme synonyme de désastre, et je l’utilise facilement moi-même dans ce sens, ou dans sa forme adjectivale : apocalyptique (« il s’est mis à grêler d’un coup, c’était apocalyptique ! »). Le sens premier du mot grec ἀποκάλυψις ne contient pourtant pas l’idée de désastre, il signifie « dévoilement », ou « mise à nu », ou bien encore « révélation », mot qui lui aussi tire son étymologie (latine, cette fois), de la même idée, puisqu’il est composé de re, le mouvement en arrière, et velum, le voile : Apocalypse et Révélation ont l’un comme l’autre le sens de « soulever le voile ».
La célèbre Apocalypse de Jean, aussi nommée Livre des Révélations, fait bien la description visionnaire d’événements cataclysmiques, et c’est ce que l’on en a retenu, mais elle s’inscrit avant tout dans une tradition littéraire, celle des Apocalypses, car il en existe plusieurs : Apocalypse de Paul, Apocalypse de Pierre, Apocalypse d’Adam, Apocalypse d’Esdras, Livre d’Hénoch,… Ces textes, qui fourmillent de visions, entendent expliquer le monde présent et l’avenir à l’aide d’images fortes et de symboles souvent brumeux : animaux, processions, figures mystérieuses (la Grande Prostituée, l’Antéchrist,…), nombres, etc. De tous ces textes, le plus populaire est donc l’Apocalypse de Jean, attribuée à Jean de Patmos et composée vers la fin du premier siècle de notre ère. Les religieux ont longtemps débattu pour savoir si ce texte devait être inclus au canon biblique, d’autant qu’il s’en prend frontalement à l’Empire romain — pourtant devenu l’épicentre de la chrétienté entre temps —, et attaque en préambule « ceux qui se disent juifs mais ne le sont pas », qualifiés de « synagogue de Satan » alors même que l’apôtre Paul de Tarse, un des plus importants fondateurs de ce qui est devenu le Christianisme, faisait de l’œil aux gentils, c’est à dire aux non-juifs suiveurs du Christ1.
L’Apocalypse de Jean nous révèle ce qu’est le monde, ce qu’il a été, mais aussi, selon beaucoup de ses interprètes en tout cas, ce qu’est l’avenir : les empires qui disparaîtront, les tensions, les guerres, les conflits, les désastres qui surviendront, et enfin, les modalités du règne final du Christ et de Dieu ainsi que le destin des morts et des vivants dans ce grand plan. D’innombrables théologiens professionnels ou amateurs ont cherché à identifier l’Antéchrist (le pape ? Napoléon ?), la nouvelle Jérusalem, la bête à dix cornes et sept têtes, la Grande prostituée de Babylone, les sept sceaux, les quatre cavaliers, les vingt-quatre anciens, etc.
Le succès populaire de l’Apocalypse de Jean et des thèmes eschatologiques2 en général s’explique sans doute grandement par la subversive promesse d’inversion sociale qui y est faite. En effet, être roi, être riche, disposer d’un pouvoir temporel quelconque ne saurait empêcher d’être rétribué selon ses actes lorsque la fin des temps adviendra.

La moisson des âmes, fresque de l’église Saint Michel de Montaner (Pyrénées-atlantiques). On voit que le fait d’être roi ou religieux ne protège personne et on a même l’impression que le peintre a pris un malin plaisir à le représenter.

Les fondateurs du protestantisme, tels que Luther, Calvin ou Zwingli, n’ont pas prêté une grande attention à ce texte qui ferme pourtant le canon biblique3. Mais son succès n’en est pas moins énorme au sein des communautés évangéliques, la version populaire et vivace du protestantisme actuel, alors que les Catholiques l’ont largement oublié — je demande souvent aux gens qui ont fait le catéchisme s’ils ont le moindre souvenir d’y avoir entendu évoquer l’Apocalypse, et la réponse est invariablement négative4.

Nous vivons une Apocalypse

Si j’écris que le moment que nous vivons est une Apocalypse, c’est tout d’abord parce que la pandémie de Coronavirus révèle des choses, elle lève le voile sur des vérités que nous découvrons ou que feignons de découvrir alors qu’elles ont toujours été sous nos yeux. Nous découvrons subitement l’importance des « gens de peu » : sans caissières, sans caristes, sans infirmières, sans éboueurs, sans transporteurs, sans paysans, plus rien ne fonctionne. Inversement, le fait que les « super-riches » aient collectivement perdu des centaines de milliards de dollars (virtuels, c’est juste la valeur des actions qui a baissé) en quelques semaines ne changera pas nos vies — du moins pas tant qu’ils n’auront pas réussi à obtenir compensation en faisant voter des lois qui leur permettront d’éponger leurs pertes d’une manière ou d’une autre, par exemple en leur épargnent l’impôt ou en privatisant des services publics. On a passé des décennies à dire aux travailleurs qu’ils étaient inutiles, qu’on les embauchait par charité, qu’aujourd’hui tout était finance, astuce, usines chinoises et Intelligence artificielle, mais il suffit d’un rhume mondial pour prouver tout le contraire. Année après année on a prolétarisé5 les médecins généralistes, on a dit aux chercheurs qu’ils devaient rapporter de l’argent ou bien qu’ils ne servaient à rien, mais là aussi, c’est sur ces gens nous comptons pour nous tirer d’affaire.
Une autre révélation, qui est liée à la précédente, est que ces « gens de peu » qui font fonctionner le pays, qui nous soignent, nous nourrissent, sont nos soldats (et sur ce point seul, la métaphore guerrière tient !), et ils sont même nos appelés, car beaucoup sont mobilisés sans être volontaires, sans avoir le choix. Ils s’exposent à des risques sanitaires, ils font face aux problèmes liés au confinement, comme l’absence de lieu ou envoyer leurs enfants ou la raréfaction des transports, et ils le font afin que les malades soient soignés et afin que la vie des confinés continue. Nous les remercions chaque soir à vingt heures en frappant sur des casseroles, mais que va-t-il se passer après le confinement ? Est-ce que ce n’est pas l’égoïsme des uns et la servitude des autres qui apparaît ?
On voit aussi apparaître les différences entre ceux qui ont un jardin et ceux qui ne vivent que dans quelques mètres carrés, ceux qui ont des loisirs domestiques comme la lecture et les autres, ceux dont le foyer est plus une source d’angoisse qu’autre chose. Et nous découvrirons peu à peu la vie des sans domicile, des sans papiers, des étudiants confinés exilés loin de leur pays, et de toutes les personnes qui auront du mal à obtenir des aides et vivront la parenthèse du confinement dans une misère extrême.

Le troisième cavalier de l’Apocalypse : famine (manuscrit du XIIIe siècle)

Une autre révélation causée par l’épidémie est celle de la fragilité de nos économies, qu’il semble possible de mettre à bas en quelques semaines de ralentissement d’activité, qui transforme même le flux tendu de la production en surproduction : le pétrole ou le lait s’entassent de manière problématique et sans clientèle, alors que, ai-je lu, les semences dont dépendent les agriculteurs pour produire tardent à être disponibles, laissant craindre des pénuries alimentaires pour l’année à venir.
Outre l’économie, l’infrastructure de la France semble fragile, après des décennies
de désindustrialisation de « rationalisation » des services publics tels que l’hôpital.
L’épidémie est aussi l’occasion de révéler la fragilité de notre confiance en l’État comme la confiance qu’ l’État envers les citoyens — deux méfiances qui s’entretiennent par le défaussement6, par le reproche, par le mensonge, par le soupçon ou par la rumeur, les uns entraînant mécaniquement les autres. C’est aussi la révélation du faible niveau de solidarité qui lie les Français entre eux, et, une fois encore, de la méfiance qui nous sépare les uns des autres, de notre capacité à juger voire à dénoncer le voisin que l’on jalouse. Il faut dire que nous n’avons plus d’occasion de fraterniser beaucoup. Les lieux de la convivialité et de la communion (bistros, restaurants, festivals, stades, lieux de culte) sont fermés depuis un mois, accompagner des moribonds dans leurs derniers instants ou conduire les morts au cimetière est à peu près interdit, une simple promenade ne peut se faire qu’en rond, sur un kilomètre et pendant une heure, en ayant rempli et signé un formulaire ad hoc, en bravant la peur très concrète de rencontrer un policier zélé qui y verra une irrégularité et y trouvera l’occasion de distribuer une contravention.
C’est aussi la révélation bien plus préoccupante de la fragilité de notre capacité à la coopération internationale : des pays économiquement liés se mentent, se menacent, se volent7, ou s’utilisent comme argument rhétorique souvent fallacieux et parfois insultant ou insensible : « notre situation est terrible mais nous nous en tirons mieux que le voisin » ; « les Français doivent accepter telle mesure, puisqu’elle fonctionne ailleurs ».

John Martin, la cité céleste et le fleuve d’eau de la vie (1841)

Enfin, les mesures liées à l’épidémie, à savoir le confinement et la baisse mondiale du nombre de trajets aériens, terrestres ou maritimes, révèlent en creux l’exorbitante place que nous prenons sur Terre : les oiseaux chantent à nouveau, les dauphins, les requins ou les baleines se montrent le long des côtes, des canards se promènent sur les boulevards parisiens, les animaux sauvages reprennent quelque peu leurs droits, les pandas du zoo de Hong Kong, enfin tranquilles, s’accouplent après quinze ans d’abstinence sexuelle, et c’est jusqu’à la croûte terrestre qui semble connaître une activité sismique plus faible que jamais.

Les nombres, les symboles, les personnages, l’interprétation

Je peux continuer l’analogie entre le moment que nous vivons et une Apocalypse en évoquant l’accumulation de nombres qui nous sont donnés chaque jour, ou entre les grands personnages qui émergent à la faveur des événements : le docteur Didier Raoult, bien sûr, mais aussi ceux que l’on présente comme ses ennemis jurés, les assemblées de chercheurs parisiens, l’industrie pharmaceutique, les ministres, etc.

Matthias Gerung, L’Adoration de la bête à dix cornes et sept têtes (~1530)

Reste une ultime raison de parler de la pandémie comme une Apocalypse, c’est celle de l’exégèse et de prédictions : chacun affirme que rien ne sera plus comme avant, et chacun interprète les faits et prophétise l’avenir sous son prisme personnel : économie, écologie, géopolitique, sociologie, rapport à l’État ou au service public, anthropologie, philosophie.
Beaucoup espèrent que l’issue de ce que nous vivons mènera le monde entier à tirer de conclusions favorables à ses vues et à ses vœux. Aurons-nous découvert que la décroissance est possible ? Que nous ne sommes pas prêts à affronter de catastrophes ? Qu’une réorganisation du travail ou du territoire sont possibles ? Que nous avons besoin de solidarité ou au contraire que nous devons nous défier les uns des autres ?
Certains, enfin, espèrent un jugement : ceux qui se sont trompés, ceux qui ont pris de mauvaises décisions, ceux qui ont menti, tous ceux-là seront punis, qu’ils soient rois ou grands scientifiques. Encore une préoccupation typiquement apocalyptique.

Pour ma part, même si, je le jure, je ne suis ni catastrophiste, ni pessimiste, j’ai un petit démon collapsologue sur l’épaule qui me souffle : « ce n’est qu’une répétition ».

  1. Épître aux romains, chapitre 9 : « ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu, mais ce sont les enfants de la promesse qui sont comptés comme descendance ». []
  2. Eschatologique : ce qui se rapporte à la Fin des Temps. []
  3. Il n’y a pas de canon biblique officiel chez les Protestants, mais les Bibles les plus répandues dans le monde protestant (Louis Segond, Bible de Jérusalem) se ferment sur l’Apocalypse. []
  4. Il est à noter que le thème de la Fin des Temps est extrêmement vivace dans la culture islamique, mais avec une différence de taille : personne n’est censé chercher à en prédire la date (et ni le Coran ni les Hadiths ne fournissent d’indices dans ce sens). C’est donc un événement qui arrivera lorsqu’il arrivera et qui ne peut être revendiqué, appelé, voulu, prédit… []
  5. Autrefois notable, le médecin, malgré de longues études et tout en conservant des revenus corrects, est aujourd’hui soumis à des normes, des procédures, des règlements ou un rythme de travail qui en font un triste agent administratif de la santé, qui risque les procès avec la sécurité sociale comme avec les patients… []
  6. ça existe ? []
  7. Je pense aux diverses affaires de lots de masques détournés de leur destination par la France, la Tchéquie ou les États-Unis. []

L’outsider

Avertissement : je ne suis bien sûr ni médecin, ni virologue, ni épidémiologiste, ni philosophe des sciences, ni décideur politique, et je me garderais bien d’avoir la moindre opinion sur les pistes de recherches explorées pour faire disparaître le Coronavirus, pas plus que sur le choix politique du confinement — auquel je me plie du reste sans protester, car tant qu’à faire les choses, autant les faire vraiment. Je ne me sens pas plus malin qu’un autre, je ne vais pas dire « y’a qu’à faire ça », et encore moins « il aurait fallu faire ci », ni confondre égoïsme et subversion. Mais cela m’intéresse d’observer la manière dont la crise que nous vivons fait écho à notre imaginaire fictionnel, notamment dans le cas du très médiatique docteur Didier Raoult. Le billet qui suit n’est pas un véritable article, plutôt une amorce de prise de notes, à chaud.

Un personnage classique des récites de catastrophes en train de se dérouler est celui de la troyenne Cassandre, qui a eu seule le don de voir venir le désastre mais dont la malédiction était de ne pouvoir être crue par personne. Le registre du film catastrophe abuse de ce genre de personnage qui prêche dans le désert et n’est guère cru que du spectateur, qui constate que les événements valident ses théories. Les autorités politiques, militaires, ou l’opinion publique, se moquent de l’illuminé qui brandit ses listings de calculs afin de démontrer, par exemple, qu’une ère glaciaire causée par le réchauffement climatique va avoir lieu sous quinzaine (The Day After Tomorrow), ou qu’un phénomène géologique passablement incompréhensible va provoquer une brusque montée des eaux capable de submerger l’Himalaya (2012). Ce type de personnage a de nombreuses vertus pour les scénaristes. Le spectateur s’y identifie, puisqu’il est averti du déroulement des événements à venir, mais aussi parce que, de par sa position de spectateur, justement, il est tout aussi incapable d’agir, tout aussi frustré, il ne peut qu’assister, impuissant, à l’inéluctable mise en place d’une tragédie. Une autre vertu du personnage est souvent qu’il permet d’évacuer les explications : on nous dit, vite fait, qu’il est compétent, qu’il sait réfléchir out-of-the-box, et nous vérifions régulièrement qu’il a raison, ce qui est une preuve suffisante pour penser que tout ce qu’il a annoncé se vérifiera.

« Il n’y a pas d’épidémie mondiale, il n’y a eu que 5 morts hors de Chine […] le seul qui a dit quelque chose d’intelligent sur le sujet, c’est Trump […] Cette épidémie est l’occasion de montrer le retard intellectuel et technique des décideurs du monde, que ce soit l’OMS, que ce soit l’Europe […] Il est temps de réfléchir autrement qu’avec des jeux vidéo »
(17 février 2020 – en hors-champ, on entend quelqu’un tousser du début à la fin de la vidéo !).

Le professeur Didier Raoult a endossé assez bizarrement cette place de Cassandre. J’écris bizarrement, puisqu’il a une position inverse, s’il endosse le costume du lanceur d’alerte, son isolement ne vient pas du fait qu’il prédit un désastre mais qu’il cherche au contraire à nous rassurer. Il affirme disposer du remède à l’épidémie1, il minimise la gravité de la maladie en expliquant qu’elle fait « moins de morts que les accidents de trottinette »2, il sait quelle politique publique aurait été la plus efficace.
Didier Raoult est un virologue d’exception, une des plus hautes sommités mondiales dans son domaine3, mais il est aussi, par tempérament, ennemi de tout catastrophisme, comme il le prouve depuis des années, par sa critique des prédictions liées aux épidémies, à la démographie, ou encore au bouleversement climatique, dont il conteste la réalité4.
Depuis des années, et je suis particulièrement bien placé pour le dire, ayant écrit un livre sur le sujet, l’imaginaire apocalyptique est bien ancré dans la fiction mais aussi dans le discours politique — on se souviendra par exemple que le premier ministre Édouard Philippe présente le livre Effondrement, par Jared Diamond5, comme son livre de chevet. Peut-être que les gens comme Didier Raoult ou dans un autre genre, Laurent Alexandre, qui luttent contre ce pessimisme généralisé, ont raison d’y voir une hallucination collective et un frein au progrès scientifique et technique. L’avenir tranchera.

Quelques exemples de raoulâtrie…
Didier Raoult en appelle régulièrement à la raison et à la méthode scientifique, contre les mauvais choix politiques. On peut difficilement lui donner tort, alors je me demande comment il vit le fait de servir des discours paranoïaques qui font de ses idées une affaire de croyance, de foi, mais aussi, comme ci-dessus, semblent avant tout servir de levier pour régler des comptes politiques.

Je ne peux m’empêcher de constater en tout cas que Didier Raoult, sciemment ou non, dépense beaucoup d’énergie pour s’assurer une place d’outsider, de paria de son domaine, car il agrémente ses considérations indiscutablement scientifiques (et souvent bien plus mesurées que la traduction qu’en font détracteurs comme par ses fidèles) d’une impressionnante dose d’insultes dirigées contre les autorités politiques, sanitaires, voire contre les confrères chercheurs : « il faut arrêter de raconter des choses qui terrifient les gens » ; « il faut rester raisonnables, comme des vrais docteurs » ; « Il ne faut pas dire : quelle aubaine, je vais avoir de l’argent pour faire un vaccin » ; « il faut peut-être accepter de changer d’opinion, c’est une forme d’intelligence » ; « on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif ».
En qualifiant d’alarmistes, d’idiots, d’ânes, de manipulateurs ou d’opportunistes tous ceux qui ne pensent pas comme lui, il ne risque pas d’accélérer la diffusion de ses vues parmi les politiciens ou les membres de comités scientifiques : même sans souffrir de grands problèmes d’ego, qui acceptera de bon cœur de donner raison à celui qui l’insulte ? Virologue, mais pas psychologue, donc, à moins que ce soit le but (inconsciemment j’espère) recherché : en quelques semaines, ce chercheur à la mine de d’Artagnan ou de Buffalo Bill (comment ne pas croire en l’originalité de sa pensée ?) est devenu une célébrité et une espèce d’autorité anti-système, qui permet de déchaîner un discours anti-élite, anti-gouvernement, anti-big pharma6, parfois même anti-capitale7 et même occasionnellement, complotiste. Il a beau jeu, ensuite, de se faire passer pour une victime.

Je peux quand même me hasarder à faire un peu de divination : dans les années à venir, on invitera régulièrement ce monsieur sur des plateaux de télévision pour qu’il y donne son avis au sujet de chaque crise sanitaire. Et en ce moment même, je parie que des dizaines d’éditeurs cherchent à le convaincre de publier son prochain livre chez eux plutôt que chez son éditeur habituel. Car peu importe ce qui se passera dans les mois à venir, Didier Raoult s’est imposé non comme un scientifique de premier plan — il l’était déjà —, mais comme un personnage, prêt à basculer définitivement dans la fiction. Et je doute que ça lui déplaise complètement.

  1. jusqu’à intituler une de ses vidéos Coronavirus fin de partie. – ce titre très critiqué a depuis été légèrement modifié, il est devenu Coronavirus, vers une sortie de crise ?, ce qui est tout de même plus prudent. []
  2. C’était vrai il y a encore quinze jours, les accidents de trottinette ayant fait 11 morts en 2019 en France et le Coronavirus, seulement 2. Mais voilà : désormais, le body-count du Coronavirus en France dépasse les 500 âmes, bientôt 15 000 dans le monde, majoritairement hors de Chine, il va falloir recourir à une autre comparaison ! []
  3. « Dans mon monde, je suis une star mondiale » , La Provence, 21/03/2020. []
  4. Lire : Réchauffement, démographie, épidémies : assez de prédictions catastrophistes ! (le Point, 27/9/2013). []
  5. Paru en 2005, Effondrement est une passionnante et méthodique analyse de cas d’effondrements de sociétés ou de civilisations de formats divers. Il fait une liste des causes plausibles : problèmes de ressources, guerres, problèmes de communication, de climat,…). En le refermant, le lecteur a du mal à ne pas se demander si la civilisation terrestre mondialisée ne pourrait pas un jour connaître le destin de l’Île de Pâques,… []
  6. Ce qui est paradoxal, puisque Didier Raoult fait de gros efforts pour réhabiliter la Chloroquine des laboratoires Sanofi-Aventis, 5e entreprise pharmaceutique mondiale ! []
  7. Raoult travaille à Marseille, la fidélité que lui vouent les marseillais est presque touchante. Lui-même joue sur cette corde un peu démagogique : « Ce n’est pas parce que l’on n’habite pas à l’intérieur du périphérique parisien qu’on ne fait pas de science. Ce pays est devenu Versailles au XVIIIe siècle ! » (Le Parisien, 22/3/2020). []