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J’ai regardé la vidéo de Z le maudit

Il semble que les mots « troll »1 et « drôle » soient apparentés. Le trǫll nordique, le drolle batave, le drôle normand, sont des créatures légendaires de format divers : les trǫll scandinaves peuvent avoir la taille de montagnes (mais le mot sert aussi pour des créatures plus petites) et sont comiques de par leur maladresse et leur bêtise, tandis que les droll/drôles sont juste des lutins moches parfois malicieux et toujours pénibles.

Il a le plus gros micro. Pas de doute à ce sujet.

En tout cas, malgré toute la répugnance que m’inspire son message, j’ai trouvé la vidéo drôle. Vous pouvez vous épargner son visionnage, je vous la raconte.

Fondu au noir en ouverture. Le visage de Z apparaît en gros plan en même temps que l’on entend l’accord caractéristique qui ouvre le second mouvement de la septième symphonie de Beethoven. Un accord qui donne la chair de poule. Il donnait la chair de poule tout au long du film The Fall. Il donnait la chair de poule dans le film Le Discours d’un roi, lorsque le prince Albert von Sachsen-Coburg und Gotha (dit George VI d’Angleterre) s’apprête à faire sans bégayer une allocution radiophonique pour déclencher la guerre contre l’Allemagne. Il fait frémir aussi dans X-men: Apocalypse lorsque tous les missiles nucléaires quittent leurs silos en même temps.

Pwoiiinnn font ensemble cors, clarinettes, hautbois et bassons. On pense que Beethoven, qui était, rappelons-le, allemand et patriote, a pensé cette symphonie comme un cri de libération pour l’Europe qu’un despote ravageait, l’Empereur Napoléon. On reparlera de ce monsieur.

Z a devant lui un gros micro et derrière lui des étagères de bibliophile. Les livres donnent l’air présidentiel. Il baisse les yeux vers son texte2 et d’un ton grave il s’adresse à ses « chers compatriotes », à qui il raconte qu’ils sont hantés par un étrange et pénétrant sentiment de dépossession, que plus rien n’est comme avant, qu’il n’y a plus de saisons, que les Français sans le savoir ont été grand-remplacés, que même s’ils n’ont pas bougé, eux, c’est leur pays qui les a quittés. Vous reconnaissez-vous dans ces footballeurs ? Dans ces jeunes femmes voilées ? Dans ces activistes LGBT qui peignent des arc-en-ciels ? Dans les théories pédagogiques des « pédagogistes »3 ? Dans l’égalitarisme des « Islamogauchistes » ?… Au fur et à mesure que Z égrène le chapelet de ceux qu’il exclut de ses « chers compatriotes », l’ensemble que constituent ceux-ci se rabougrit furieusement : pour mériter d’en faire partie, il faut être très à droite et avoir peur d’à peu près tout le monde.
On est un peu dans Body Snatchers,4 à l’en croire : le pays est le même, c’est bien nous qui y vivons, mais on n’y reconnaît rien. Même les programmes télé sont bizarres : « Vous regardez vos écrans et on vous parle une langue étrange, et pour tout dire, étrangère ». Ne regardant pas la télé, j’aurais bien aimé qu’il développe : il proteste contre les programmes en V.O. ? Il est tombé sur un clip d’Aya Nakamura ? C’est amusant de se plaindre de ce qui passe à la télévision quand on y est aussi omniprésent que lui.

Z nous parle de notre vie quotidienne : nous prenons le métro, nous achetons notre pain, nous allons au bureau de poste, chez le médecin, chercher les mômes à l’école… Et pour illustrer ces descriptions d’activités fort banales, il nous inflige des images de faits-divers et d’émeutes qui, tant qu’à les emprunter sans autorisation5, eussent aussi bien pu être remplacées par des extraits de Mad Max ou de The Walking dead, tant l’outrance est risible. Créature télévisuelle et politique, Z fait mine de parler du réel mais se satisfait pour ce faire de convoquer un fourre-tout de représentations, d’anecdotes, de clichés et de fantasmes. Est-ce que, dans l’arrière-pays niçois, dans le fin fond des campagnes d’Alsace ou de la Picardie les gens croient que la vie des urbains ressemble à un film post-apocalyptique ?

Le jeu World War Z

Comme antidote à ce déferlement d’images anxiogènes, Z nous parle du « pays de notre enfance », du « pays que nos parents nous ont décrit », du pays qu’on retrouve « dans les films et dans les livres », un pays aux couleurs délavées ou en noir et blanc, le pays de Louis XIV, de Jeanne d’Arc (enfin Milla Jovovich) et de Napoléon Bonaparte — vous savez, ce type que détestait Beethoven. Le pays du Général de Gaulle (cité deux fois), le pays (Z prend pour le dire un ton traînant un rien lyrique) « des chevaliers et des gentes dames ». Vous ne vous rappelez pas de votre enfance, quand il y avait des chevaliers et des gentes dames ? Ou bien c’était du temps de vos parents ? Au passage je me demandes que penser des gentes suspectes qui se coupent les cheveux court pour partir guerroyer l’Anglois vêtues et armées comme des zhommes, telle Jeanne d’Arc citée plus haut ? Djendeur Danger !
Il nous parle ensuite de Lavoisier et de Pasteur, de Pascal et de Descartes, tandis que l’image présente un jeune mathématicien écrivant des formules au tableau noir. J’aimerais m’arrêter une seconde sur cette image : ce mathématicien existe aujourd’hui et maintenant ! En quoi représente-t-il le passé ? On peut se poser la même question pour Brigitte Bardot et Alain Delon, qui n’ont certes plus d’actualité artistique6, mais qui sont encore de notre monde, contrairement à leurs collègues Gabin, Smet, Aznavour, Belmondo, Brassens ou Barbara, cités au sein de la même énumération. Il n’est pas bien gentil de parler de vivants comme s’ils étaient cannés ! Mais bon, on comprend le message : les jeunes étaient mieux du temps de notre jeunesse. Et apparemment les mathématiques ont cessé d’exister quand on a cessé d’aller à l’école — pour beaucoup de gens, j’imagine que c’est vrai.
On apprend aussi que la France est le pays qui a inventé le cinéma (en remontant à Louis le Prince ? Sinon, dans plein d’endroits du monde on pense que c’est l’affreux Thomas Alva Edison !), l’automobile (après Daimler et Benz diront les amateurs de controverses historiques), et le Concorde. Vous savez bien, cet avion supersonique franco-britannique…

Il nous apprend au passage que les traditions que nous devons à tout pris conserver sont : la cuisine ; le nucléaire ; la conversation ; et enfin les controverses sur la mode (ah ?) et l’Histoire. Eh oui, quand Z défend Vichy, la colonisation ou la Saint-Barthélémy, il n’est pas un odieux irresponsable qui justifie des crimes du passé, il participe juste à une vieille tradition folklorique française : la controverse historique.

Avec une certaine forme de cynisme, Z assume le caractère totalement imaginaire de la France qu’il vante : « Ce pays que vos enfants regrettent sans même l’avoir connu ».
Et pour cause, l’Arcadie, l’âge d’or, n’a jamais existé, et ça fait des siècles, des millénaires, que l’on se fait croire que « avant c’était mieux ».
Ne s’embarrassant pas de logique, il n’hésite pas non plus à affirmer que « le sentiment de dépossession » est partagé par tous, que c’est une minorité qui « terrorise la majorité », et donc que ce pays où selon lui nous nous sentons mal, c’est nous qui le constituons, c’est nous qui l’avons construit, c’est nous qui sommes responsables et coupables d’avoir fait disparaître ce que nous regrettons à présent. Eh bien sur ce dernier point, je ne lui donne pas tort : il suffit de voir une zone d’activité commerciale en périphérie urbaine pour vérifier ce fait : oui, nous avons volontairement enlaidi notre pays à coup d’entrepôts laids, de bitume, de parkings, de bagnoles.
Gratifier la France d’un président xénophobe et misogyne sera évidemment moins un remède au déclin que la cerise moisie posée sur un gâteau déjà bien rance.

  1. Notons que le « troll internet » se confond avec les trolls des légendes, mais l’origine du mot est sans doute une autre acception du mot « troll », qui en anglais peut désigner la pêche à la ligne. []
  2. Avant d’être lue l’allocution aurait gagné à être relue. Par exemple la mention des difficultés de Français à « finir leurs fins de mois » n’est pas très heureuse. []
  3. Ne maîtrisant pas très bien son analogie ou n’ayant pas vu le film, Z parle des « pédagogistes » qui mènent des « expérimentations égalitaristes » comme d’autant de « Docteurs Folamour »,… Pour rappel, le docteur Strangelove n’est pas spécialement un apprenti-sorcier, un docteur Frankenstein, c’est un nostalgique du nazisme qui propose à l’élite politique de Washington de constituer des harems (dix femmes pour un homme) afin de repeupler la Terre après une guerre atomique. Pas sûr que ça soit vraiment contraire à la vision du monde et de la place des femmes de Z ! []
  4. En Français, Body Snatchers porte le titre incongru L’invasion des profanateurs de sépultures. []
  5. Le spot a fait polémique car il est essentiellement constitué d’images volées. []
  6. Delon parle souvent de tourner un ultime film. []

Chouiner l’anticapitalisme

Je viens de lire Pleurnicher le vivant, un texte enlevé de Frédéric Lordon, dans le Monde Diplomatique, où l’auteur s’en prend, à coup de punchlines défoulatoires, à une série de douze articles que Le Monde a consacré à des « penseurs du vivant », qui si je comprends le résumé qu’en fait Lordon (je ne peux pas lire les articles qu’il fustige), désigne des gens plus ou moins soumis à l’influence de Bruno Latour et qui prêtent un point de vue aux arbres, aux Icebergs ou aux oiseaux, dans le but abominable de ne jamais dire que le Capitalisme était la cause de tous les malheurs1. Ainsi, les philosophes, les artistes, les écrivains, les zoologues ou les océanologues qui s’intéressent à la biodiversité, aux interactions du vivant et à l’harmonie de la nature, ne seraient que les benêts représentants d’une lucrative tendance éditoriale, les meilleurs alliés d’une dépolitisation de l’écologie, les tenants d’une radicalité feinte qui fait le jeu d’un greenwashing philosophique, artistique et littéraire parfaitement compatible avec l’ultra-libéralisme, lequel est justement la cause de tous les malheurs des lichens, des ours et des manchots-empereurs. Même s’il concède au passage que « être ornithologue et prendre fait et cause pour les oiseaux depuis sa position disciplinaire d’ornithologue est une chose très belle en soi, et surtout très incontestable », l’auteur cache mal son agacement, et va jusqu’à comparer des travaux scientifiques à un article du site parodique Le Gorafi qui prête la parole aux cafards. Peut-être m’abusè-je, mais cette lecture me donne la sensation diffuse que Frédéric Lordon reproche l’échec de Nuit debout à la trop grande importance qu’on y a donné aux thèmes écologistes (bienveillance, résilience,…), au détriment des oppositions politiques classiques du XIXe siècle, apparemment indémodables. Au passage, je reprocherais à l’auteur du texte de traiter par dessous la jambe une multitude d’auteurs sans doute bien différents les uns des autres, qui n’ont pour la plupart pas l’honneur d’être nommés2 et qui ne semblent former un ensemble qu’en tant qu’ils sont par lui honnis.

Danse des Otahïtiennes en présence du roi, détail du papier peint Les Sauvages de la mer du Pacifique, par Jean-Gabriel Charvet (1804), œuvre emblématique de son temps, qui célèbre de manière littérale et naïve l’«État de nature» cher à Rousseau ( « un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais » ), en même temps que la prédation du Pacifique par les explorateurs européens.

Passé une certaine irritation face à cette forme whataboutisme3, face à cette critique plutôt banale de la radicalité inoffensive (on est toujours le révolutionnaire de salon de quelqu’un d’autre !), et en mettant de côté quelques rapprochements assez incongrus (Elon Musk, Jeff Bezos, le blockchain et le solutionnisme technologique), on peut tenter de prendre au sérieux le texte et se poser cette question : est-ce qu’une sympathie avec le vivant, une empathie avec les animaux, est une manière de vider les grandes questions de leur charge politique4, et au fond, de préférer la nature aux sociétés humaines ?
Je venais à peine de lire la charge de Lordon quand je suis tombé sur une information : dans tous les pays développés, mais aussi en Chine, les jeunes ont de plus en plus tendance à préférer l’idée d’adopter un animal à celui de fonder une famille et de faire des enfants. Ça ne dérange pas le capitalisme, et la banque Goldman Sachs conseille à ses clients d’investir massivement dans le marché des animaux de compagnie. Voilà qui en dit sans doute long sur la manière dont ceux qui habiteront l’avenir l’envisagent en ce moment.
J’ai pensé aussi au roman Do Androids Dream of Electric Sheep?, par Philip K. Dick, où les question de l’empathie, des animaux et de la place de la nature, dans un monde ultra-urbain, écologiquement ravagé, ultra-capitaliste et totalement dépolitisé sont centrales5.
J’ai même pensé à Brigitte Bardot, qui semble n’être plus animée que par le célèbre adage « mieux je connais les hommes, plus j’aime les bêtes ».

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Bambi est de retour, et il n’est pas content !
(La bête du Gévaudan. Estampe allemande de 1764)

Il y a peut-être une question intéressante, derrière le texte de Frédéric Lordon, donc. Peut-être une opposition qui a un sens. Après tout il existe plusieurs écologies politiques parfois opposées : celle qui est motivée par la connaissance des données scientifiques, contre celle qui est motivée par une détestation de la science. Celle qui se complaît dans une forme de spleen collapsologique apocalyptique6. Celle qui croit que le salut viendra de l’ingéniosité technique et de la maîtrise scientifique. Celle qui est motivée par l’envie d’un futur meilleur, et celle qui croit que les réponses se trouvent dans une Arcadie perdue. Celle qui croit aux petits gestes et celle qui ne croit qu’au pouvoir des grands mots. Celle qui croit que le monde doit être aménagé pour nous et celle qui dit que c’est à nous de nous adapter au monde. Celle qui croit que l’Humain et le monde sont dans une Histoire et peuvent co-évoluer, face à celle pour qui l’Humain ne peut vivre en harmonie avec la nature qu’au sein de structures sociales (et notamment sexuelles) traditionalistes et rigides7. Ou encore celle pour qui nous sommes un intrus malfaisant, un bug dans le système du vivant qui, en notre absence, serait parfait8.
Et peut-être que chacun de nous est empreint non d’une seule de ces approches, de ces humeurs, mais de plusieurs à la fois, dans des proportions variables et à des niveaux différents : émotif, affectif, cognitif, cartésien…

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Il y a deux ans (et deux jours !), je me rendais au Havre pour rencontrer mes étudiants. À Rouen, le train est passé sous un nuage vraiment anormal, ne serait-ce que par son format : sans doute des kilomètres de long. Je l’ai aussitôt pris en photo. Les gens qui sont montés dans la voiture toussaient, l’odeur était âcre.

Je pourrais conclure en distribuant des bons points, en disant ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, pour que ceux qui sont d’accord avec moi se disent que j’ai bien raison, et que les autres se disent que je suis un âne. Mais je préfère que nous nous posions, chacun à nous-mêmes, des questions, même si c’est bien sûr moins rassurant et confortable que d’avoir des certitudes et des réponses.

Je suis malgré tout certain d’une chose : l’état de notre planète n’est pas un petit sujet et, si nous étions un tant soit peu rationnels, ou un rien plus courageux, ce serait le plus grand sujet de l’élection qui se prépare. Sinon on peut parler de Zemmour.

  1. Personnellement, je comprends bien qu’on reproche le désastre écologique au capitalisme, qui repose sur la prédation, la conquête, le productivisme, tout cela dans une forme de fuite en avant, mais il me semble que les mêmes errements aient pu être observés dans des discours ou des réalités politiques qui se disaient anti-capitalistes… []
  2. Vinciane Despret, à qui il était difficile de ne pas penser, est absente du texte, mais pas le titre de son livre Habiter en oiseau. []
  3. Whataboutisme : on reproche à celui qui parle d’une chose de ne pas parler d’une autre dont on a décidé qu’elle était le vrai sujet… []
  4. La politique, c’est la vie de la cité, comme chacun sait. []
  5. Ces thèmes existent en sourdine dans le film Blade Runner, par Ridley Scott, mais me semblent plus présents (il faut que je le revoie) dans le récent Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve. Au passage, pour rester dans la dialectique marxiste, les « réplicants », qui sont pourchassés par le personnage principal, sont de beaux prototypes de prolétaires. []
  6. le monologue du professer Falken dans WarGames,… []
  7. Ravage de Barjavel, Lanza del Vasto, l’Anthroposophie,… []
  8. Avatar, Princesse Mononoke,… []

Quand t’as pas les pouces verts (bis)

Donc, Nathalie et moi-même n’avons pu voter au premier tour des primaires de l’écologie : privés d’élection pour cause de non possession de téléphone mobile.
Mais notre fille Florence, elle, dispose d’un numéro de téléphone et souhaitait participer à la primaire. Elle s’est donc inscrite pour le faire, payant les deux euros réglementaires. Et puis un beau jour, un peu avant l’ouverture du vote, elle a reçu le message qui suit :

De : election@acces-neovote.com <election@acces-neovote.com> de la part de Primaire écologiste <election@acces-neovote.com>
Envoyé : jeudi 16 septembre 2021 08:33
À : Florence Lafargue <***@***.fr>
Objet : Primaire des écologistes

Bonjour,

Nous avons le regret de vous informer que, suite à des contrôles de sécurité opérés par notre prestataire, et ce conformément aux Conditions Générales d’Utilisation (CGU), votre inscription à la Primaire des écologistes et votre droit de vote pour ce scrutin ont été suspendus. Comme indiqué dans nos CGU, aucun remboursement ne sera effectué.

En vous remerciant de votre intérêt pour la Primaire de l’écologie,

L’équipe de la Primaire des écologistes 

Elle n’a pas été seule dans son cas, ce sont en fait 1464 personnes qui ont été privées de droit de vote et pour qui aucun-remboursement-ne-sera-effectué-en-vous-remerciant-salut, au motif que leur identité était suspecte. Une raison du soupçon est la similitude de la partie conservée des numéros de carte bancaire : il suffit qu’une personne ait un certain nombre de chiffres en commun pour que le système considère que la carte employée est la même.

Au même moment, sur Twitter, un troll se vantait d’avoir voté six fois… Pour la candidate qu’il juge « bête » et « folle » et qui lui semble la plus à même de faire échouer son parti lors de l’élection nationale qui arrive.

Les captures d’écran prouvent juste que leur auteur a pu atteindre la page de vote, et donc voter au moins une fois, mais j’imagine que la multiplication frauduleuse des votes reste, quant à elle, à prouver. Espérons qu’il ne s’agit que de vantardise.

Bon, bref, avec trois souhaits de participation contrariés, notre famille est un peu spécialiste des problèmes de vote en ligne. J’en tire trois conclusions :

  • tout d’abord, que même le parti qu’on aurait cru le plus à même de faire une critique du téléphone mobile l’impose comme instrument de citoyenneté et preuve d’identité.
  • ensuite, un constat que la démocratie en ligne n’est pas très au point. Il existe pourtant des solutions — comme celle de stocker l’identité exacte des électeurs, connue par un prestataire de confiance tiers.
  • et pour finir, l’intuition personnelle que les candidats, malgré une convergence sur le programme, se défient les uns des autres et restent, malgré leurs belles paroles contre le présidentialisme monarchique à la française, embarqués dans une guerre d’égos. Je ne vois en effet que le manque de confiance et de fair-play qui explique un fonctionnement si rigide et capable de causer tant de faux positifs. Le prestataire Néovote insiste en tout cas sur le fait que la situation est consécutive à des choix explicites de la part des écologistes.

Tout ça ne me donne pas très envie d’être attentif à la suite de la campagne des écologistes, je dois dire, alors même que les questions traitées n’ont jamais été si urgentes. Ce n’est bien sûr que le tout premier épisode déplaisant d’une campagne qui, toutes tendances politiques confondues, s’annonce particulièrement pénible.

Mise-à-jour du 28/9/2021 Sur Facebook, une amie s’étonnait d’avoir été elle aussi considérée comme possible troll-de-bourrage-d’urnes. Elle ajoute : « l’écologie ce n’est pas que trier ses déchets et réduire les émissions de gaz à effet de serre, pour moi c’est une forme d’attention aux choses et aux êtres qui se situe aussi au niveau des rapports sociaux. je suis atterrée du peu d’intelligence relationnelle dont ils ont fait preuve ».

Quand t’as pas les pouces verts

On voulait bien, nous, participer au choix du candidat écologiste pour les élections présidentielles à venir. Le sujet nous importe et nous avons d’ailleurs suivi deux débats sur trois. Hier, EELV nous adressait un ultime e-mail pour nous convaincre de voter :

Nous ne pouvons pourtant pas le faire. En effet, sur le site lesecologistes.fr on nous demande de renseigner non seulement nos noms, prénoms, et adresse e-mail, mais encore notre numéro de téléphone mobile. Or nous n’avons pas d’appareil de ce genre à disposition, pour mille et une raisons : inutilité de l’appareil, peu adapté à nos besoins, réticence face à son caractère intrusif et envahissant, etc. Mais aussi par conviction écologiste : pourquoi posséder un outil dont on ne ressent pas le besoin lorsqu’il pose de nombreux problèmes environnementaux.
Nous n’écrivons pas ça pour donner des leçons (on fait de notre mieux mais on a des ordinateurs et on se chauffe au fioul…), en revanche nous nous passons sans mal d’automobile et de téléphone portable et ne souhaitons pas qu’on nous les impose pour des raisons absurdes et non liées à leur fonction. Les téléphones mobiles, et tout particulièrement les smartphones, posent des problèmes de terres et métaux rares (Indium des écrans tactiles, lithium des batteries, etc.), sont difficiles à recycler et ont souvent une durée de vie courte. Enfin, ces appareils sont au centre d’un maillage dense d’antennes-relais qui en inquiète certains. Accepter que nos droits soient conditionnés à leur possession devrait inquiéter également.
Nous avons un numéro fiscal unique, un numéro de sécurité sociale unique, une carte nationale d’identité, etc. — autant d’éléments (certes réputés très confidentiels mais qui sont souvent demandés comme justificatifs) qui permettraient de nous identifier, mais non, on nous demande impérativement un numéro de mobile. Cela nécessite donc non seulement d’avoir un téléphone mobile mais un téléphone et un numéro propre à chaque membre du foyer qui souhaiterait voter !

Comme tout le monde nous l’a fait remarquer lorsque nous nous sommes plaints, il y a bien un lien disant « Je ne dispose pas de téléphone portable » qui suggère la promesse d’une solution. Mais cette solution est-elle sincère, ou sert-elle juste à donner le change ? Nous avons cliqué et nous sommes tombé sur une page Questions fréquentes qui, pour l’entrée « je n’ai pas de téléphone portable » nous engageait à envoyer un e-mail afin de déterminer une solution. Ce que nous avons fait. La réponse, venue après trois jours, signée par un prénommé « Julien », et strictement identique pour chacun de nous me semble assez consternante :

Vous lisez bien : en s’abritant derrière des préconisations de la CNIL pour s’assurer du caractère unique de chaque vote — préoccupation hautement compréhensible —, on nous propose rien moins que d’utiliser le portable d’une personne proche. Que faut-il entendre par proche ?
Et puisqu’un seul et unique numéro peut être employé pour chaque électeur, ça signifie que la personne « proche » ne pourra pas voter. Ça signifie aussi que nous devons l’informer que nous participons à cette élection. Tout le monde n’aime pas l’idée de parler de ses inclinations politiques. On nous suggère en tout cas de tricher, et ceci dans le but de garantir l’intégrité de notre participation.
C’est d’autant plus dérangeant qu’il n’est pas fait mention d’un emploi obligatoire du téléphone mobile dans la recommandation de 2019 au sujet de la sécurité des votes par Internet.

En voulant faire une capture d’écran nous constatons qu’on ne nous propose plus d’écrire un e-mail : la recommandation de « Julien » est désormais inclue à la page des questions courantes, et peut-être est-ce l’indice que nous n’avons pas été seuls à poser la question.

Proposer, pour s’assurer de la fiabilité et de la confidentialité d’un processus électoral, de commencer par un arrangement, voire un mensonge (utiliser le portable d’un autre) et une indiscrétion (dire à cet autre qu’on va voter pour une primaire à laquelle lui ne souhaite pas voter ou alors il faudra qu’il nous en informe) est tout de même paradoxal. Et inversement rappelons que rien n’empêche quelqu’un qui a un mobile professionnel, un mobile personnel, et trois enfants équipés de téléphones, de profiter de la multiplicité des numéros de mobile auxquels il a accès et de la facilité avec laquelle on peut se procurer une adresse e-mail (« créer un e-mail est une formalité simple et rapide ») pour voter cinq fois !

La primaire est organisée par cinq organisations politiques (EELV, Génération écologie, Générations, Mouvement des progressistes et Alliance des écologistes indépendants). La gestion de l’élection a été confiée à une société spécialiste de ce domaine, Neovote, qui dispose apparemment d’une solide réputation dans le domaine.

On comprend la problématique à laquelle répond ce besoin de renseigner un téléphone mobile, mais cette solution n’est pas si convaincante et tout cela n’augure pas bien du futur de la démocratie citoyenne à coup de micro-référendums, etc. Cela constitue une énième preuve que les personnes qui n’ont pas de téléphone mobile et/ou qui n’ont pas Internet seront de moins en moins prises en compte à l’avenir.

S’il y a bien un camp politique dont on aurait aimé qu’il s’interroge sur ces questions, c’est celui qui souhaite porter l’écologie au pouvoir. Il aurait été juste d’organiser une procédure de substitution. La réponse automatique et l’absence de réponse à nos tentatives de communiquer avec « Julien » donnent le sentiment que ça n’a jamais été envisagé.
Alors forcément, on est un peu déçu.

Le point sur la Cancel-culture

Le terme « Cancel-culture » fait beaucoup parler les bavards. En France, la locution a pris son autonomie et n’est plus liée à son sens originel que de manière restreinte (sautez à la fin du texte pour en connaître la définition d’origine).

Le sommet du contresens dans le domaine a été commis par David Lisnard, maire de Cannes, qui expliquait à la radio que « Cancel-culture » est le mot d’ordre de ceux qui voudraient « annuler la Culture ». Au micro, ce monsieur (dont j’ignore tout, ça pourrait être lui ou un autre, peut me chaut) expliquait avec un trémolo dans la voix et en invoquant Ernest Renan que :

La Culture est indispensable à l’Homme. L’Homme est un animal culturel, c’est ce qui nous distingue des autres espèces. Quand la Culture va mal, l’homme va mal, la société va mal. La Culture, elle est porteuse de richesses (…) 45 milliards de revenus, elle est porteuse d’épanouissement individuel, d’élévation des individus, c’est fondamental, et elle est porteuse de lien social (…) Donc tout ce qui est « Cancel culture », c’est-à-dire « annulation de la culture », se fait au détriment de l’unité nationale. Donc pour la prospérité économique, pour l’émancipation individuelle, pour l’unité nationale il faut effectivement développer une culture offensive, c’est à dire qui permette à chacun de rencontrer les grandes œuvres de l’esprit, celles qui relient et celles qui élèvent1.

David Lisnard, sur France Inter, le 7-9 Inter, 14 avril 2021

Je conserve cette citation car elle m’amuse par sa grandiloquence : sans la Culture avec un grand C, l’Humain redevient un animal parmi d’autres, le drapeau est en berne et nous perdons quarante-cinq milliards d’euros par an. Quarante-cinq milliards, c’est quand même une somme, ça en impose ! On sent le traumatisme de la Révolution Culturelle maoïste derrière ces considérations, ou plus fantasmatique, le spectre du Ministère de la Vérité dans le 1984 de George Orwell, où les faits sont constamment effacés de l’Histoire.

Mais concrètement, quand est-ce que des pans entiers de la Culture française ont été effacés, supprimés à l’initiative de vilains gauchistes, lesquels, au passage, sont loin de disposer du pouvoir médiatique qui le leur permettrait en France ? Si l’Histoire est bien constamment écrite et réécrite dans un but idéologique, c’est plutôt par les programmes de l’Éducation Nationale, qui selon l’époque va imposer une vision révolutionnaire, républicaine, napoléonienne, monarchiste, colonialiste ou encore universaliste, de ce qu’on voudrait être l’essence même de la France, oubliant ou minimisant volontairement des épisodes, en magnifiant d’autres, etc. Et je n’émets pas une critique, ici : hors de la recherche universitaire, l’Histoire avec un grand H est un objet politique et idéologique, c’est du reste ce que David Lisnard dit lui-même puisqu’il promeut une vision offensive et idéologique de la Culture. Il ne dit pas idéologique, parce qu’à droite, on pense que seule la gauche fait de l’idéologie2.

Les médias grand public (Le Point, L’Express, Marianne, Charlie Hebdo,…) tracent un contour plus pernicieux de ce qu’est la « Cancel Culture », en égrenant semaine après semaine une liste disparate de faits qu’ils y associent :

— On a renommé un roman d’Agatha Christie3.
— Hachette a repris la traduction des aventures du Club des Cinq d’Enyd Blyton, et surtout la conjugaison, en remplaçant le passé simple par le présent, et en adaptant les références qui sentent un peu la naphtaline (on ne reçoit plus de télégrammes !)4.
— Un collectif de salles de cinéma de Seine-Saint-Denis a annoncé se refuser à diffuser le film J’Accuse !, en réaction au retour d’anciennes accusations de viols, et à l’apparition de nouvelles accusations, dont faisait l’objet son réalisateur, Roman Polanski5.
— On veut censurer Blanche-Neige car le Prince Charmant n’a pas respecté le consentement de la belle endormie6.
— Des étudiants en colère ont empêché François Hollande de donner une conférence dans leur université, et déchiré quelques exemplaires de son livre7. Cette histoire faisait directement suite au suicide par immolation d’un étudiant, survenue quelques jours plus tôt, et sans rapport8 avec l’ancien président.
— Ici et là on menace de déboulonner des statues d’esclavagistes notoires.
— Une intervention intitulée «L’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique», par la philosophe Sylviane Agacinski, dont l’hostilité à la GPA mais aussi aux autres formes de PMA est notoire, a été annulée à l’Université de Bordeaux, qui craignait des débordements puisque des associations LGBT avaient annoncé s’y rendre en force pour empêcher la tenue de la conférence9.
— Après le témoignage de Vanessa Springora, qui fait de lui le portrait d’un éphébophile pour le moins pathétique, l’écrivain Gabriel Matzneff a vu ses amis, admirateurs et éditeurs d’antan prendre leurs distances.
— Les éditions Albin Michel ne veulent plus publier les livres d’Éric Zemmour depuis qu’il a déclaré son intention de se présenter aux élections présidentielles.

Une femme Trans, déçue par une série de tweets de JK Rowlings, brûle ses exemplaires des romans de la série Harry Potter. Sur Youtube on trouve des autodafés des mêmes ouvrages, dix ans plus tôt… Par des fondamentalistes chrétiens que cela révoltait de voir les aventures d’un sorcier avoir du succès.

On voit que les cas sont très divers. En effet, sauf à prouver qu’il ait été victime de menaces, le fait qu’un éditeur n’ait plus envie de publier un de des auteurs est tout à fait son droit — autant qu’on ne peut pas empêcher un auteur de quitter son éditeur, comme l’a fait Philippe de Villiers en signe de solidarité avec Éric Zemmour. Par ailleurs quand un auteur à grands tirages quitte son éditeur historique, l’histoire qui se trouve derrière son départ est parfois plus compliquée qu’elle n’en a l’air et peut être aussi liée à des renégociations de pourcentages et à l’intervention de maisons d’édition concurrentes (mark my words).
Les actualisations de textes, d’œuvres, le fait qu’à une époque on montre ci et occulte ça, me semble une question de tout temps, impossible à trancher : est-ce que demander à Lucky Luke de mâchonner un brin d’herbe plutôt que de fumer, comme ça s’est produit lorsque le personnage a vu ses aventures adaptées en dessin animé aux États-Unis (où l’on commençait à se poser des questions sur le tabac) relevait d’un insupportable sacrilège, ou était-ce une idée plutôt responsable ? Est-ce que transformer les Schtroumpfs noirs en Purple Smurfs, afin d’éviter une lecture raciste d’un ouvrage qui ne l’était pas mais le serait devenu dans le contexte étasunien a été une altération de l’œuvre, ou au contraire une adaptation intelligente ? Est-ce qu’on trahit une œuvre des années 1950 lorsque l’on transforme son message pacifiste en un message écologiste ? Chacun aura ses propres réponses selon le contexte et selon les cas. Je remarque qu’en France, notre sacralisation des notions d’auteur, d’artiste et d’œuvre nous rend respecteux mais peut nous amener à conserver dans le formol des récits et des personnages qui, autrement traités, eussent pu retrouver la vigueur et l’actualité qu’ils avaient à leur création. Inversement, les pratiques culturelles industrielles (Marvel, Disney, Warner,…), où les mêmes œuvres sont constamment réécrites (combien de genèses de Spiderman, des Avengers, etc. ?) et les auteurs occultés permettent de suivre l’air du temps, mais peuvent le faire au risque d’une perte de sens, voire d’une forme gravissime d’infidélité ou de contresens, comme cela s’est passé avec les remakes de Stepford Wives ou de Rollerball, films qui abaissent des œuvres politiques intelligentes à l’état divertissements réactionnaires médiocres10.

Je le dis clairement : je ne soutiens ni les pressions, ni les menaces, ni les violences, ni la censure, et au fond je suis très attaché à la liberté d’expression, car j’ai confiance : c’est quand les idées, même clairement néfastes, sont exprimées qu’on peut les contredire, et c’est par le dialogue et l’information que les gens de bonne volonté peuvent être suffisamment armés pour décider quoi penser. Quant aux autres, à ceux qui ne veulent ni apprendre ni comprendre, il ne sert à rien de les y forcer : tenter de convaincre est noble, intimer au silence est ignoble. Bref, je crois en la vérité, non comme un objet que les uns maîtrisent et pas les autres, mais comme une quête passionnante pour tous.
Pour cette raison, et même si ce n’est qu’une anticipation du pilon — destin de la plus grosse partie du tirage de tous les livres politiques —, je trouve vraiment pitoyable d’aller déchirer des livres de François Hollande. Je pense aussi que c’est une erreur de se réjouir de voir telle ou telle personne se faire virer de Twitter. Et je pense qu’empêcher quelqu’un de donner une conférence est à la fois une faute tactique (la personne devient martyre) et une victoire misérable, puisque la seule vraie victime, finalement, c’est le débat : chacun campera sur ses positions, sans tenter de comprendre ou de convaincre l’autre. Même si j’imagine que ce n’est pas le but conscient, ce genre d’attitude sert moins à faire progresser la vérité qu’à déterminer et figer des camps. Je ne vois rien de plus stupide et de plus misérable, car aucun esprit collectif n’a de valeur sans la liberté et l’autonomie intellectuelle des individus. Et en cas d’abus manifestes de la liberté d’expression, si certaines bornes sont dépassées, ma foi, il existe des lois et des juges pour le dire.

Puisque je suis contre la censure, je suis souvent opposé aux attitudes que les newsmag réactionnaires, avec qui j’aimerais pourtant ne pas être d’accord, incluent à la notion de « Cancel culture », mais je note que leur usage du terme se limité à fustiger les censures ou les violences qui émanent de camps progressistes : féminisme, antiracisme, lutte contre l’homophobie. Ceux qu’ils aiment désormais appeler « wokes ».
Ils ne parlent jamais de « Cancel Culture » lorsqu’il est question :
— du licenciement d’un vieux dessinateur de mauvaise réputation.
— du chahut ou des dégradations causés par les associations « morales » qui protestent contre une exposition ou œuvre d’art qu’elles jugent anti-catholique.
— de Mennel Ibtissem, une jeune chanteuse qui avait dû quitter l’émission The Voice car son statut de musulmane et une paire de tweets de jeunesse avaient fait polémique.
— d’un ministre de l’Intérieur qui affirme qu’il empêchera un spectacle de Dieudonné d’avoir lieu, quand bien même la justice l’a autorisé.
— d’une ministre en charge de l’enseignement supérieur qui commandite une enquête sur les opinions politiques de ses agents.
— de calomnies diverses contre des street-reporters, dont le droit à travailler est dénié par certains, qui vont contre tout ce qui fait l’esprit et la beauté de la loi de 1881.
— de la suppression des ondes d’un rap qui critique la police.
— de la réglementationnite des vêtements féminins jugés trop ou pas assez couvrants.
— de la violente remise en question, depuis près d’une dizaine d’années, du droit à manifester (eh oui, pourquoi pas ?).

On peut aussi parler des débats qui font rage chaque fois qu’un remake modifie le genre, l’orientation sexuelle ou la couleur de peau d’un personnage : comment, une Petite Sirène noire ?11 Quoi quoi quoi, un feuilleton nommé Lupin dont le rôle principal est tenu par Omar Sy ?12 Hein, Une agent zéro-zéro-sept femme ?13 Une équipe de Ghostbusters dont les membres sont des femmes, et dont le standardiste est un homme ? Des cow-boys gays ? Une Power Ranger lesbienne ?…

Pétition qui, je crois, a fini par être retirée — j’ai retrouvé cette capture mais pas la pétition originelle.

Je dois dire que ce qui me met chaque fois mal à l’aise dans ces histoires, c’est avant tout la fragilité blanche-hétéro-masculine qui s’exprime à leur occasion, cette peur de partager un peu d’existence symbolique, cette peur de laisser des gens qu’on est habitués à considérer comme « les autres », « les pas-comme-moi » avoir des premiers rôles, eux aussi, ne pas être juste des accessoires, des satellites. Cette mentalité ne me révolte pas, je la trouve surtout triste dans le fond et inquiétante de par les réactions et les violences (au moins verbales) qu’elle provoque. Un homosexuel est capable de comprendre une histoire d’amour hétérosexuelle, un coréen ou un sénégalais peuvent s’identifier à Han Solo, une femme peut s’imaginer en Robin des bois plutôt qu’en Lady Marian, alors pourquoi est-ce que les hommes-blancs-hétéro seraient eux incapables de comprendre les sentiments de quelqu’un dont la couleur de peau, les amours ou le genre sont différents ?

Enfin, pour reparler de « Cancel Culture », à quel point ceux qui disent des choses telles que « On est envahi de gays » (Christine Boutin), qui se plaignent de la « tyrannie des minorités » (Michel Onfray), et autres apitoiements du même tonneau, ne sont pas en train d’appeler implicitement eux-mêmes à ce que l’on enlève leur visibilité à tel ou tel groupe — tout en affirmant que c’est eux que l’on censure ?

Mais en fait ce n’est pas tout à fait ça, la Cancel-culture

Comme je le disais en introduction, la locution « Cancel culture » a pris son autonomie en France, car son sens originel n’est pas lié à la censure d’œuvres par des gens qui n’aiment pas leur auteur mais à la dénonciation de personnes, au « call-out », c’est à dire l’hallali contre une personne — et une personne issue du même groupe. Ça se produit typiquement au sein des milieux militants : telle personne a été accusée de ci ou ça (une opinion divergente, ou un délit), et elle se fait violemment ostraciser par ses anciens compagnons de combat, se voit accusée et condamnée sans procès, parfois de manière totalement injuste, parfois sans la finesse qui serait nécessaire. Et ceux du même milieu qui ne participent pas à la bronca se voient souvent harcelés et intimidés à leur tour. Pour des auteurs, des artistes, cela peut effectivement aboutir à des embarras professionnels (conférence annulées,…) voire des autodafés14. Je crois que ce phénomène est, pour le coup, assez typique du camp progressiste, où la vertu fait loi, et où le sentiment d’être du côté de la justice ne va pas toujours jusqu’au souci de discerner vraiment ce qui est juste. Typique, mais pas forcément limité au camp progressiste, car on trouve des cas semblables chez les nationalistes, dans des groupes religieux ou sectaires évidemment, mais aussi, rappelez-vous, dans les bandes d’adolescents. J’imagine que ce genre d’expulsion violente des brebis réputées galeuses est aussi un moyen pour cimenter le groupe.

Pour ceux qui parlent anglais, la youtubeuse politique ContraPoint a réalisé une vidéo sur le sujet — elle a elle-même été violemment ostracisée par sa propre communauté —, dont je recommande au moins le premier quart d’heure, qui est très pédagogique (et servi par un certain humour). Sa définition de la « Cancel-culture » est : l’opprobre et l’ostracisation, en ligne, de personnalités proéminentes d’une communauté par d’autres personnes de cette communauté (« online shaming vilifying and ostracizing of prominent members of a community by other members of that community »).

Ce n’est pas vraiment une nouveauté : à l’époque aujourd’hui révérée des Encyclopédistes, on pouvait se voir ostracisé de manière plus ou moins brutale, comme Jean-Jacques Rousseau que les regards en coin de certains de ses pairs, après quelques opinions impopulaires (sur la médiocrité de la musique française, notamment, si je me souviens bien), ont fini par rendre un peu paranoïaque15. Plus proche de nous, on se souviendra des excommunications au Parti Communiste Français. Et on peut relire Le Confort intellectuel de Marcel Aymé, où plus personne ne veut être vu discutant publiquement avec le narrateur parce qu’on lui trouve — et ça se passe à la Libération — « une tête de collabo ».
J’imagine que le fonctionnement des réseaux sociaux change l’échelle et la manifestation de ce genre de phénomène.

Quand ça s’applique à des artistes, à des auteurs, on en parle dans les médias, cela fait débat, et la plupart du temps, sans doute pas grand mal — j’ai l’impression des gens comme Polanski, Zemmour ou Dieudonné gagnent du public chaque fois qu’on les attaque, et même s’il termine sa carrière et son existence de manière particulièrement lamentable, Gabriel Matzneff peut se consoler en se disant que, enfin, après des décennies de publications, des gens ont lu ses livres. Ils les ont lus pour y trouver des éléments à charge, certes, ils les ont lus pour y constater une plume assez médiocre, certes, mais au moins, ils ont lu — car Matzneff faisait partie de ces gens dont on salue le talent et la culture par automatisme et sans pour autant les lire.
Quand le « call-out » vise des gens qui n’ont pas de tribune pour s’expliquer, qui n’ont pas de groupe pour les défendre, qui n’auront pas droit à faire l’objet de débat, qui n’auront pas droit à une enquête, à un procès, dont les pairs d’autrefois sont devenu les pires ennemis, des gens, en bref, qui n’existaient que par le réseau social qui subitement les exclut, les dégâts psychologiques de ce rejet peuvent certainement être ravageurs.

Faites-en ce que vous voulez, moi je m’en tiens à une ligne très simple : j’essaie de considérer chacun comme un individu pensant et non comme l’agent d’un groupe, je m’efforce de discuter avec ceux avec qui je ne suis pas d’accord quand j’en ai le courage, de les éviter quand je n’ai pas l’énergie d’affronter leurs mauvaises ondes. De me rappeler qu’une erreur (la nôtre, celle de l’autre) est quelque chose qui se corrige, pas un marque d’infamie éternellement ineffaçable. Et enfin, j’essaie de faire attention à ne participer à aucun mouvement de foule. Voilà. C’est tout. L’article est terminé. Vous pouvez partir maintenant. Ouste.

  1. Je crois bien que ça existe déjà sous les noms d’École, de musée, d’éducation populaire, et d’initiatives associatives ou privées diverses et variées,… []
  2. Au passage, pour revenir sur la question Nature/Culture, je note que le conservatisme politique se réclame souvent de la Nature, et pas seulement dans le domaine du genre et des comportements amoureux : le Capitalisme, par exemple, est souvent présenté comme « naturel », tandis que la redistribution des richesses est censée être artificielle. Bon ok ça n’a rien à voir avec le reste de l’article mais j’y pense subitement. []
  3. Au passage, le changement de titre de Ten Little niggers, a été accepté par Agatha Christie elle-même lors de la publication étasunienne du roman (And Then There Were None), en 1940, et ce d’autant plus volontiers que ce titre n’était pas d’elle ! []
  4. Mes deux centimes sur le sujet : une traduction est toujours une réécriture, et il n’est pas rare que les adaptations vieillissent beaucoup plus mal que les œuvres d’origine. Que l’on considère une œuvre comme sacrée, je veux bien, mais sa traduction n’est jamais qu’une traduction et il n’y a rien de déshonorant a priori dans l’idée de la refaire — l’important est juste de le faire bien. Je remarque que personne n’a protesté contre ce qui me semble le plus choquant, en tant qu’ancien lecteur : le suppression d’une grande partie des illustrations ! []
  5. Finalement les salles en question se sont dégonflées, elles ont programmé le film tout en annonçant que les projections seraient accompagnées de débats. []
  6. Cette histoire est complètement absurde, personne n’a proposé de modifier le compte, un article se posait juste la question du consentement,… Ça n’a pas empêché des journées de débats à ce sujet. []
  7. L’infortuné François Hollande s’est ému d’être victime d’un tel rejet, lui qui, je le cite, « a toujours placé la jeunesse et la justice sociale au cœur de son quinquennat ». Ironie de l’Histoire, c’est le syndicat étudiant de droite UNI qui a défendu Hollande contre des étudiants militant dans les organisations où il s’était lui-même inscrit dans ses jeunes années. []
  8. Addendum : pas absolument sans rapport, l’étudiant avait en effet laissé une lettre accusant Macron, Hollande, et l’Union européenne de sa situation de détresse, cf. commentaires. []
  9. On notera qu’on ne saura jamais si les associations en question auraient effectivement pu perturber la séance, puisque c’est l’Université qui a fait le choix de la déprogrammer. []
  10. Quelques articles issus de mon autre blog : sur le Stepford Wives de 1975 ; Sur le Stepford Wives de 2004 ; À propos de Rollerball. []
  11. Fait oublié : le conte d’Andersen se déroulait précisément dans des îles Caraïbes ! []
  12. Notons qu’Omar Sy n’interprète pas Arsène Lupin, mais quelqu’un que les aventures d’Arsène Lupin passionnent… []
  13. Notons que ce n’est pas James Bond qui est censé changer de genre, mais la personne titulaire de la licence du permis de tuer numéro 007. []
  14. Exemple : J.K. Rowling, accusée d’être transphobe, dont les anciens lecteurs de Harry Potter déçus brûlent cérémonieusement les livres sur Youtube,… []
  15. La vie dans le monde intellectuel du XVIIIe siècle me semble toujours permettre toutes sortes de parallèles avec nos actuels réseaux sociaux. []

Enthoven-Le Pen-Mélenchon

S’il voulait faire causer les causeurs, c’est réussi.

Dans un fil sur Twitter, le philosophe médiatique Raphaël Enthoven s’est posé la question de ce qu’il voterait à l’élection présidentielle s’il était amené à choisir entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, deux personnalités qu’il qualifie avec une certaine légèreté de « Peste ». Peste brune pour la première, et peste rouge-brun pour le second.
Dans sa démonstration, si j’ai suivi, il explique qu’il préfère une candidate issue d’une tradition explicitement et éhontément anti-républicaine à un parti dont le chef parle très bien de République, mais s’est détourné de cet idéal dès lors qu’il a reproché au président élu de ne pas être le représentant légitime des Français ; dès lors qu’il a défilé dans une manifestation contre l’Islamophobie1 ; dès lors qu’il a haussé le ton contre un juge d’instruction qui venait perquisitionner ses locaux2.
Eh oui, à choisir entre rouge-brun (on aimerait savoir ce qui justifie le « brun » !) et brun-tout-court, en l’absence de vote blanc, le philosophe choisit le camp du brun.
J’en déduis que le problème, c’est le rouge.

Raphaël Enthoven affirme sans grandes preuves que dès son arrivée au pouvoir s’il devenait président, Jean-Luc Mélenchon changerait la constitution pour s’y instituer dictateur, « en faisant passer ça pour une république populaire ». C’est à mon avis une vraie erreur d’analyse, car quoi que l’on pense de Mélenchon, il n’est pas tout seul, et même si son parti est constitué autour de sa candidature (que dire de Macron, alors ?), cette mouvance politique ne me semble pas franchement mue par un culte du chef qui permettrait de passer d’une République à une dictature en un clin d’œil.
Au passage le philosophe avance aussi que sous un éventuel règne de Mélenchon la liberté académique serait sacrifiée au profit d’idéologies, je cite, « décoloniales » et « islamogauchistes ». Mouvances qui, se hasarde-t-il à dire, sont peut-être d’ores et déjà majoritaires à l’Université. Cette dernière précision est intéressante : si les universitaires sont déjà conquis volontairement aux idées qu’il réprouve, veut-il nous dire qu’il compte sur le Rassemblement national pour y mettre bon ordre, et décider des opinions qui sont licites dans l’enseignement supérieur ? L’épithète « Islamogauchiste » n’a pas grand sens, je suis sûr que ceux qui l’utilisent comme arme de dénigrement sont les premiers à le savoir, mais le mot « décolonial » est un peu plus concret, et souvent revendiqué. Et pourquoi non ? De nombreuses tensions en France et dans le monde entier sont les conséquences directes d’un passé colonial récent, et y réfléchir ne sera jamais un luxe : des disciplines telles que l’Histoire, l’Anthropologie ou les sciences politiques ne peuvent faire autrement que d’étudier la question (post/dé)-coloniale. Et au fait, quel serait le contraire de « décolonial » ? Comment ne pas se rappeler, dans le dilemme proposé par Enthoven, que le Front National est précisément un parti issu du contexte post-colonial, avec ses nostalgiques de l’Algérie Française, mais aussi avec son obsession de l’immigration économique, elle aussi une conséquence directe de la décolonisation ?

Sans doute que si on n’est ni étranger, ni noir, ni maghrébin, ni musulman, ni femme, ni écologiste, ni cycliste, ni militant pour la justice sociale, ni agent du service public, si on ne fait pas partie des cibles habituelles de l’extrême-droite, quoi, alors l’alternative proposée doit être presque équivalente.
Et si en plus on est bourgeois, et que l’on imagine que le but de la France Insoumise est d’installer une dictature Chaviste en France3, comme les bourgeois de 1981 pensaient que l’élection de Mitterrand serait l’occasion de voir les chars soviétiques envahir la place de la Concorde, là, oui, on comprend qu’il est une meilleure affaire de soutenir un parti qui promet l’ordre à un parti qui promet le changement. « Plutôt Hitler que le Front populaire, plutôt Hitler que Blum », disaient les industriels des années 1930. Ils ont eu Hitler. Ils ne l’ont pas tous emporté au Paradis.

Le cas Mélenchon

Enthoven dit « plutôt Trump que Chavez », mais pour moi, Mélenchon tient bien plus de Trump que de Chavez. Car son plus gros défaut c’est que, comme Donald Trump, il n’est pas franchement bon perdant.
Mélenchon avait par exemple traîné des pieds lorsqu’il s’est agi d’appeler explicitement à voter contre Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2017. Au passage, Raphaël Enthoven, qui aujourd’hui nous dit qu’il voterait Le Pen contre Mélenchon, reprochait à Mélenchon de ne pas voter Macron contre Le Pen. Oh, bien sûr, c’était de la fierté, de la part de Mélenchon : lancer un tel appel n’aurait aucun effet sur les votes eux-mêmes, mais revenait à baisser la tête en signe d’allégeance, devant un programme pourtant aux antipodes du sien. Ensuite Mélenchon a insisté, rappelant continuellement qu’il était passé à un cheveu (600 000 voix, un gros cheveu, quand même) du second tour4, affirmant qu’Emmanuel Macron l’avait emporté par ruse ou quelque chose du genre, et qu’avec le peu de suffrages qu’il avait obtenu au premier tour, et même au second, il ne représentait jamais qu’un petit pourcentage des citoyens, ce dont l’ampleur du mouvement des Gilets jaunes en est la preuve, etc.
Cette vision des choses souffre d’un problème majeur : si Jean-Luc Mélenchon, François Fillon ou Marine Le Pen l’avaient emporté d’une courte tête, leur légitimité n’aurait été ni plus forte ni moins forte que celle d’Emmanuel Macron aujourd’hui. C’est un problème terrible, d’ailleurs : le pays est vraiment divisé, nous votons plus volontiers « contre » que « pour », et j’irais jusqu’à avancer que c’est ce qui a permis l’élection de Macron : en 2017 il avait un peu moins d’ennemis que ses concurrents. Au passage, Mélenchon feint d’oublier que dans la foulée de l’élection présidentielle, les élections législatives ont nettement confirmé le choix opéré.
La seule légitimité qui vaille, la seule chose qui rend des élections possibles, c’est que tous acceptent les règles de départ. Et en les contestant après coup, Mélenchon ne rend service à personne — c’est l’unique point sur lequel je peux rejoindre Enthoven —, ni aux idées qu’il défend.

Jean-Luc Mélenchon peut être très bon orateur, très bon politique. Je me souviens d’une conférence assez longue qu’il avait donnée devant des étudiants avant les dernières élections présidentielles. Il y expliquait parfaitement son programme, avec méthode et pédagogie, de manière rationnelle — nul coup de sang, ni recours à l’émotion ou autre facilité —, en passant en revue une quantité extravagante de grands sujets, inscrits dans une perspective historique très précise. Il était bon. Et un détail m’avait marqué : il s’excusait d’être de sexe masculin, et disait que la prochaine fois, c’est à dire en 2022, il faudrait que ce soit une femme qui se présente, et pas lui. Que pour lui, c’était la dernière fois, que les choses se présentaient comme ça cette fois, mais que ça devait changer à l’avenir. C’était un proposition louable à la fois pour son féminisme, mais aussi parce que le fondateur des Insoumis acceptait que les idées de son parti soient portées par quelqu’un d’autre que lui-même. C’était bien, mais c’était faux, tout comme son projet de remettre en cause le caractère monarchique de la présidence, sans doute, car tout bien réfléchi, il ne semble toujours voir personne d’autre que lui-même qui soit plus à même de devenir président. Il ne semble pas avoir encouragé les parcours de potentiels présidentiables au sein de son parti — une candidature, ça se construit sur la durée —, et ceux qui l’ont s’en sont détournés disent qu’il prend assez mal les remises en cause en interne de sa stratégie.

Tout ça est bien dommage, mais Jean-Luc Mélenchon n’est qu’une personne, pas un groupe politique, pas un parti, pas un programme. Et quoi qu’on pense des personnes qui les incarnent5, les programmes des différents groupes politiques ne sont pas franchement interchangeables :

Dans ma boîte-aux-lettres, les tracts pour les élections régionales…

Le Front National6 promet de l’autorité et du patriotisme. Quoique ça veuille dire. Il promet des trains propres et à l’heure7, moins d’impôts, et une lutte contre l’islamisme pour protéger « notre culture » et « notre cadre de vie ». Quoi que ça veuille dire.
De son côté, le programme de la France Insoumise et des ses soutiens (Parti Communiste, Ensemble! ) est un peu plus concret : emploi, logement, culture, éducation, social… Je ne sais pas dans quelle mesure ce programme est susceptible d’être tenu, mais au moins c’est un programme, il paraît tourné vers l’intérêt public et ne manque pas d’ambition.
La comparaison me semble vite vue.

Que Raphaël Enthoven ne voie pas la différence, qu’il ramène tout à la question du tempérament des personnes, qu’il néglige non seulement les propositions de chaque camp, mais aussi leur Histoire, les propos de leurs cadres et de leurs militants, est plutôt inquiétant.

  1. Mélenchon n’était pas seul à défiler contre l’Islamophobie en novembre 2019 : l’appel avait été signé par de nombreuses personnalités du monde politique, associatif, académique, journalistique,… On peut le lire ici. []
  2. Les philosophes aiment faire parler les morts pour faire dire ceux-ci qu’ils étaient d’accord avec eux. Ici c’est Vladimir Jankélévitch, « le marcheur infatigable de la gauche », qui est appelé à la rescousse : « Mais comme dit Jankélévitch, « on ne fait jamais assez de bien, et toujours le mal une fois de trop. » Que nous importe que @JLMelenchon ait été républicain, puisqu’il ne l’est plus ? ». []
  3. À ma connaissance Mélenchon a cessé de prendre véritablement Hogo Chavez pour référence bien avant la mort de ce dernier, en 2013… Même s’il n’est pas du genre à démordre publiquement des ses opinions sur commande, il me semble que cette référence est passée depuis longtemps et qu’elle n’est jamais revendiquée par des personnalités proéminentes de la France Insoumise. []
  4. Mais Fillon a été floué, à coup de rocambolesques histoires de costume offert (et autres histoires un peu moins cousues de fil blanc) ; Hamon a été floué, saboté par son propre parti. Même s’il a eu un cinquième des voix, Mélenchon n’est arrivé que quatrième. []
  5. Et Marine Le Pen, au fait, qui est-ce ? En y réfléchissant, je vois une survivante, une femme qui est parvenue à s’imposer dans un parti masculiniste, une « fille de » qui est parvenue à en remontrer à son père. Reste que le parti dont elle a hérité porte des valeurs méprisables — repli sur soi (un soi imaginaire) et peur des autres (des autres imaginaires). Rien à sauver ici. []
  6. Le Front National a été renommé « Rassemblement national », mais c’est le même parti. []
  7. Drôle de référence, on connaît la vieille propagande qui affirme que « Au moins sous Mussolini les trains arrivaient à l’heure » — ce qui, au passage, est une réputation infondée ! []

Le dessin de presse complaisant

L’évolution de Charlie Hebdo est toujours aussi fascinante.
Sa « une » de la semaine me semble passablement incroyable, et je ne suis pas le seul à la juger telle, et pas pour les raisons que certains semblent imaginer. J’ai lu, par exemple, une personne (a priori pas très « de gauche ») écrire sur Twitter : « Les gauchistes en PLS1 car Charlie Hebdo a caricaturé un islamiste ». Ça m’inquiète un peu, à vrai dire, que même très à droite, des gens pensent sincèrement qu’il existe en France une gauche obsédée à l’idée de l’honneur et de la dignité des fondamentalistes musulmans dans les caricatures — étant entendu que nous parlons bien des islamistes, pas des musulmans en général. Cette gauche imaginaire que Manuel Valls accusait tout récemment2 d’être « prête à excuser ceux qui ont tué les journalistes de ‘Charlie Hebdo' ». Comment peut-on dire, comment peut-on croire quelque chose d’aussi odieux ?
Les gens qui considèrent que l’Islamophobie est un problème en France ont d’abord été qualifiés d’idiots utiles de l’Islamisme, puis d’irresponsables qui en cherchant à comprendre, excuseraient les terroristes. Pourtant, hier, au pupitre des États généraux de la Laïcité, c’est Caroline Fourest qui donnait une excuse aux terroristes, en disant : « C’est le mot islamophobie qui a tué les dessinateurs de Charlie Hebdo et Samuel Paty »3, semblant dire que s’inquiéter du rejet des musulmans, ce n’est plus seulement faire le jeu du fondamentalisme, c’est carrément être la cause du terrorisme.

Ce qui est tout à fait incroyable dans ce dessin de « une », ce n’est pas que l’on y voit un barbu recevant un coup de pied dans l’entre-jambe (même si on pointera qu’une fois de plus la question de la laïcité est réduite au traitement de l’Islam), c’est que, et à ma connaissance ça n’était jamais arrivé, Charlie Hebdo s’inscrit ici sans ambiguïté, sans mauvais esprit, sans ricanement, en outil pour la communication gouvernementale.
Le dessin de presse comme soutien actif à la communication d’un gouvernement, ça s’est vu mille fois dans la presse complaisante, notamment dans les pays au faible niveau démocratique, mais pas uniquement. En revanche, et je suis preneur de contre-exemples s’il y en a, je n’ai jamais vu ça dans Charlie Hebdo, ou bien très marginalement, certainement pas en « une » ! Et ce qui me déroute, ce n’est pas tant le message politique politique, entendons-nous4, c’est ce soutien assumé à la communication gouvernementale.

  1. Être en PLS : être en Position latérale de sécurité (secourisme), ce qu’on utilise au sens figuré pour dire que quelqu’un se trouve en position de repli et de détresse. []
  2. LCI, le 11 avril 2021. []
  3. Dans certains milieux, le mot « islamophobie » est une notion conspuée, car accusée d’avoir été forgée par la propagande de Révolution islamique iranienne, puis d’être devenue un outil de communication des Frères Musulmans dans le but de faire taire toute critique contre la religion musulmane. Ce n’est pourtant qu’un mot dont les définitions sont compréhensibles par tous : la peur de l’Islam, la peur des musulmans. On peut créer des mots en -phobie à propos de tous les domaines qu’on voudra. Que cette notion serve ensuite d’argument à des gens qui — et là c’est une escroquerie, nous sommes d’accord — veulent l’instrumentaliser, l’utiliser comme argument contre le blasphème ou la caricature est une autre question. Et je demande à Mme Fourest et autres : si le mot « islamophobie » est miné, alors quel mot proposez-vous pour qualifier la peur obsessionnelle des musulmans ? Il faut bien un mot, car le fait, lui, existe. []
  4. À titre personnel ça ne me pose pas de problème que l’on envoie symboliqment un coup de latte dans les gonades des intégristes. []

L’iconographie antisémite (suite)

(Dans le billet précédent, j’analysais un dessin désigné par certains comme une charge antisémite, en n’y trouvant pour ma part aucun détail corroborant une telle interprétation. Après deux jours à discuter et à confronter les points de vue, je crois que j’ai fini par trouver le point responsable du ressenti. Je laisse le lecteur juge).

Les réactions à mon article ont connu deux temps. Les premiers lecteurs se sont montrés plutôt positifs, certains me disant même que mes arguments les avaient convaincus de changer de regard, d’autres m’opposant des éléments et des exemples, enfin tout ça est resté civil. Et puis une seconde salve est arrivée, bien moins positive, animée par des gens que, pour beaucoup, je ne connaissais pas et qui eux-mêmes ne me connaissent pas et, je suppose, tentent de situer mon propos en fonction d’une grille de lecture qui leur appartient.
Au fil des échanges, j’ai essuyé un peu de mépris, des injonctions assez agressives à me taire, et bien entendu des renvois à mon ignorance ou à ma cécité jugée volontaire. Peu importe, même s’il y a une des accusations que je ne supporte pas : celle d’être de mauvaise foi. Car suis toujours de bonne foi, et j’écris ça très sérieusement.
Ces personnes m’ont fourni peu d’arguments en dehors d’une obnubilation sur tel ou tel détail censé permettre commodément de disqualifier l’intégralité de mon propos1. Beaucoup parmi ces personnes, qui étaient pourtant venues m’interpeller, m’ont peu à peu bloqué, continuant visiblement2 sans moi une conversation à mon sujet dans le refuge d’un entre-soi qui, j’en ai peur, est un aveu d’impuissance.

Charming. Je ne mets cependant pas tout le monde dans le même panier : certaines personnes figurant dans cette capture ont malgré tout échangé avec moi, d’autres avaient juste envie de se défouler. Grand bien leur fasse si elles en ont besoin. Personnellement, j’accepte toujours de discuter, car j’aime avoir raison, non pas au sens de « avoir raison de », c’est à dire de dominer, de vaincre, mais « avoir raison » au sens de ne pas avoir tort. Et ça, ça n’est possible qu’en apprenant, en écoutant, en évoluant, en comprenant.

L’agressivité — et là je me réclamerai des travaux de quelqu’un comme Henri Laborit, désolé si la référence date3 mais je ne sache pas qu’on l’ait fermement invalidée depuis — est souvent le résultat d’une forme d’impuissance face à un stress. Soumis à un problème, on ne peut agir que de quatre manières : par une action qui résout le problème ; par l’inhibition ; par l’agression ; et enfin par la fuite. L’inhibition est l’attitude la plus destructrice pour la personne elle-même, ce qui explique que, lorsque la cause de la tension ressentie n’a pas de solution, nous nous enfuyons ou bien nous agressons la première personne qui passe. Il me semble que c’est ce qui est à l’œuvre ici : des personnes, de bonne foi4, voient le dessin publié en couverture de Siné Mensuel comme une caricature antisémite, mais ne parviennent pas à trouver des arguments concrets pour justifier rationnellement leur ressenti et donc, s’énervent.
Revenons sur la question de la représentation.
Dans un article très complet qu’on m’a signalé hier5 et qui est consacré à l’utilisation de la laideur comme outil de stigmatisation antisémite, la sociologue Claudine Sagaert indique que ce motif date du XIIIe siècle — avant cela les personnes juives représentées n’étaient distinguées des autres que par des attributs vestimentaires ou symboliques, leurs visage, leurs corps ou leur attitude corporelle ne se distinguaient pas des autres figures. Elle cite les traits physiques recensés par de nombreux auteurs avant elle : nez en forme de chiffre 6 ou nez crochu, mains potelées (ou au contraire très maigres), embonpoint (ou au contraire maigreur excessive), peau jaune, peau sombre, peau grasse, traits grossiers, yeux de crapaud, lèvres charnues, oreilles pointues et/ou pendantes, dents acérées, cheveux frisés ou crépus, barbe, saleté, et enfin, zoomorphisme6. Comme j’ai cherché à le démontrer dans mon article précédent, de toute la palette des signes traditionnellement considérés comme véhiculant des clichés antisémites, ne restent réellement que la forme du nez et celle des mains, lesquelles ne nous choqueraient certainement pas dans un autre contexte. Ce Macron est propre et bien peigné, rasé de frais, et, au fond, bien que ses traits soient déformés ainsi qu’on le fait avec toutes les caricatures, ne nous est pas montré comme physiquement repoussant ou monstrueux, et il n’est pas non plus animalisé.
Tous les autres arguments que l’on m’a opposés étaient absents dans l’image, et notamment la « figure du banquier », qu’on m’a très souvent signalée alors même que le dessin ne contient aucun indice lié à la finance, ou encore les « épaules voûtées » — j’imagine ici un malentendu graphique : la forme qui découpe la figure peut effectivement être comprise comme la forme de son buste7.

Dans le conte Blanche-Neige, par les frères Grimm, la reine, une très belle femme, s’enlaidit volontairement et se présente sous les traits d’une vieille paysanne puis d’une vieille bohémienne pour tenter d’aller assassiner sa belle-fille : la laideur du geste s’accompagne d’une laideur physique. Chez Disney, qui fait de la reine une sorcière, ce changement n’est plus un déguisement mais une métamorphose. On peut interroger l’imaginaire qui entoure les contes traditionnels et faire des rapprochements entre la représentation antisémite, la représentation des sorcières ou celle des tziganes, et se rappeler des persécutions que cet imaginaire a permis.

Je sais qu’il est présomptueux d’expliquer aux gens ce qu’ils pensent, et peut-être que mon hypothèse n’est pas valide, mais je crois avoir trouvé une explication au ressenti de ceux qui ne parvenaient pas à décrire ce qui les heurtait dans le dessin incriminé.
Comme les spécialistes de l’image (et même les dilettantes de l’image tels que votre serviteur) le savent bien, les images ne vivent pas seules, elles existent dans un contexte d’énonciation parfois complexe : il y a ce qu’on sait ou croit savoir de l’auteur, ce que l’on sait du support éditorial et du public qu’il cible, ce qu’on pense que pense ce public, le moment de la publication, l’éventuelle séquence dans laquelle cette publication s’inscrit, et enfin, tout ce qui entoure l’image, à savoir sa légende, le titre, d’éventuelles autres images, des articles, etc.
C’est évidemment du côté du contexte qu’il convient enquêter.
Dans un premier temps, j’ai préjugé du fait que c’était le titre Siné Mensuel qui était la cause première de l’interprétation du dessin en tant que pamphlet visuel antisémite, et il est vrai qu’on me l’a opposé plus d’une fois, me rappelant les casseroles du fondateur du journal dans le domaine. Mais ce serait trop simple. Certaines personnes qui n’avaient jamais entendu parler de Siné Hebdo ont eu la même perception immédiate, ce n’était donc pas la question pour eux. Autre élément, le militant antiraciste Dominique Natanson, en commentaire à mon article, évoquait son propre ressenti à la découverte du dessin : « Je l’avais trouvé mauvais et j’étais gêné sans savoir pourquoi ». Or son témoignage a un poids particulier, puisque, tout en militant pour le souvenir de la Shoah, qui a décimé sa famille, et contre le négationnisme, il a soutenu Siné sans ambiguïté lorsque celui-ci a été licencié par Charlie Hebdo. Il n’est donc pas suspect de vouloir calomnier le journal en question, dont il est d’ailleurs lecteur, ni même d’être gagné par le simple soupçon. J’imagine que ça ne lui plait pas particulièrement de se retrouver, de fait, à avoir le même point de vue que celui de personnes dont il combat les idées. Mais c’est un fait : son ressenti est ce qu’il est.

Pour mémoire et avant de conclure, voici à nouveau le dessin dont nous parlons :

L’image est accompagnée d’une citation déformée, « quoi qu’il vous en coûte » (déformée, car la phrase d’origine était « quoi qu’il en coûte »). Qu’on la juge injuste ou non, cette citation rappelle juste que lorsque le président annonce qu’il va se montrer généreux, ce n’est pas de sa propre poche, c’est en utilisant l’argent public, et donc, effectivement, en utilisant notre argent (et le sien tout de même puisque lui aussi paie des impôts !).
Le dessin, lui, montre un souverain représenté dans un registre familier, celui du roi moralement illégitime ricanant, parfois rusé, souvent malsain : Jean-Sans-Terre (et autres réputés usurpateurs et intrigants) chez Disney ; les princes pas vraiment charmants dans Shrek ou Princess Bride ; Louis X-le-Hutin tel que représenté dans Les Rois Maudits ; le vizir Iznogood dans la série éponyme ; etc., etc. C’est une curieuse façon de se représenter Emmanuel Macron, mais là encore, il ne s’agit pas d’un motif fondamentalement antisémite, le message, a priori (message renforcé par la couronne en carton de galette des rois) est plutôt celui de l’illégitimité à exercer le pouvoir.

L’envieux Iznogoud, qui convoite la place de Calife ; le trickster Loki, dans sa version Marvel ; le roi Louis X, dans Les Rois Maudits ; et enfin Skar, dans Le Roi Lion.

Le problème, je pense, se trouve dans le hiatus qui sépare l’image et le texte qui lui est associé. Car songeons-y deux secondes : on évoque un malheur qui touche tous les Français — l’épidémie de covid-19 et son coût pour le contribuable —, mais on voit le président qui ricane. Pourquoi est-ce que le président se réjouirait des malheurs du pays dont il a la responsabilité, pourquoi serait-il satisfait, comme si ç’avait été son plan, de voir les caisse de l’État se vider (sans que ça lui profite personnellement, contrairement au prince Jean chez Disney) ? Ça n’a pas de sens8. On peut penser à des personnages tels que Mr Burns, dans Les Simpsons, ou encore Potter, dans le It’s a Wonderful life de Capra : deux personnages qui, encore plus que le pouvoir ou l’argent, tirent un plaisir pervers du spectacle de la souffrance des autres. Et bien entendu, au diable : le mal à l’état pur.
Donc si la laideur physique habituellement utilisée par l’iconographie antisémite n’est pas présente dans le dessin de Solé, si il n’y a pas d’éléments iconologiques particuliers (une kippa à la place d’une couronne, par exemple) qui accréditerait la référence, on nous montre ici une laideur d’un autre ordre, une laideur morale, car il n’y a pas plus odieux que de voir quelqu’un se féliciter d’un malheur dont il est la cause volontaire sans mobile, sans excuse— alors même qu’il est en position de responsabilité et que ceux qu’il fait souffrir sont à sa merci. Et cela nous renvoie aux accusations dont les juifs d’Europe ont fait l’objet pendant des siècles, effectivement.

Ce sens indiscutablement problématique est clairement dû à une erreur de jugement de la part de la rédaction de Siné Mensuel, puisque l’on sait le dessin n’avait pas été conçu par son auteur pour être accompagné de cette phrase ni pour être reproduit à un tel format. Je suis persuadé que c’était sans malice, mais le résultat est ce qu’il est. Voilà en tout cas comment je m’explique la lecture que beaucoup ont fait de ce dessin.

  1. On m’a par exemple reproché d’avoir écrit dans un tweet que l’antisémitisme relevait de la psychiatrie. J’admets que c’est léger de ma part, j’avais en tête des gens tels que le fameux Dieudonné, au départ talentueux et intelligent, et même profondément antiraciste, qui est peu à peu entré dans dans ce qui ressemble à une bouffée de délire paranoïaque. Et j’ai connu une autre personne, sans notoriété, qui m’a semblé effectuer exactement le même trajet (mais à qui, par lâcheté ou parce que ça me déprimait, je n’ai pas demandé de préciser ses allusions). Et ce genre de parcours me semble spécifique à l’antisémitisme complotiste de la fin du XIXe siècle et ensuite.
    Mais d’accord : on ne peut pas psychologiser les opinions, non parce que ce serait validiste comme on me l’a dit, ni parce que ça excuserait quoi que ce fût, mais parce que la construction de l’antisémitisme le plus virulent commence il y a des siècles. Cette considération dans un coin de tweet ne m’honore pas, je la retire, ou plutôt, je la garde pour moi. []
  2. Visiblement, car je vois des gens répondre à des choses que je ne peux plus lire. []
  3. Henri Laborit, Éloge de la fuite, 1976 ; Alain Resnais, Mon oncle d’Amérique, 1980. []
  4. Certes, le fait que l’affaire ait commencé par des positions publiques de Bernard Henri-Lévy ou Gilles Clavreul n’inspire pas confiance, mais il serait imprudent autant qu’injuste de balayer d’un revers de main la perception des uns et des autres — et même de ceux que je viens de mentionner — comme étant une simple manœuvre de disqualification par boule puante. J’avoue que ça a été mon premier réflexe. []
  5. Sagaert Claudine, « L’utilisation des préjuges esthétiques comme redoutable outil de stigmatisation du juif. La question de l’apparence dans les écrits antisémites du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle », Revue d’anthropologie des connaissances, 2013/4 (Vol. 7, n° 4), p. 971-992. []
  6. Autant de traits employés aussi contre les sorcières, toujours selon une même logique : la laideur de l’apparence sert à démontrer le caractère malfaisant des personnes. []
  7. Et non, discuter des points formels, de savoir comment on dessine un nez, un menton, une main, de s’intéresser au style du dessinateur pour voir s’il y a quelque chose de différent, etc., n’est pas une façon de couper les cheveux en quatre, c’est, au contraire, une question importante. []
  8. On me dira que l’augmentation de la dette publique permet de préparer des privatisations, et on se rappelle qu’Emmanuel Macron s’était réclamé de Margaret Thatcher, mais si c’est cette logique que l’image et son titre devaient nous expliquer, c’est de manière franchement télescopée et pas bien claire. []

L’iconographie antisémite

(Après vingt-quatre heures de discussions tendues sur Twitter, je me sens forcé de synthétiser mon propos dans un article, parce que je suis comme ça, j’aime exposer les choses de manière un peu méthodique et de les consigner ici pour y renvoyer ceux avec qui je converse. Peut-être que ça ne sert qu’à moi — j’adore me relire, des années après, pour savoir ce qui se passait et ce que je pensais à un instant donné —, peut-être que ça servira à d’autres.)

L’affaire commence avec un dessin de Jean Solé en « une » de Siné Mensuel, qui a été immédiatement considéré par certains comme relevant de l’iconographie antisémite « des années 1930 » ou « de la seconde guerre mondiale » — les deux références que j’ai le plus souvent lues.
Voici le dessin en question :

Siné mensuel #106, avril 2021. Ce dessin accompagne un éditorial qui accuse Macron d’être un souverain gagné par l’hubris, si sûr de lui qu’il est sourd à toute critique, aux dépens du citoyen. Le propos n’est pas du plus grand raffinement, mais il me semble que c’est le genre de reproches que l’on fait régulièrement aux souverains depuis des siècles.

J’aimerais commencer par évacuer une question : rien dans la longue carrière de Jean Solé ne laisse supposer chez lui la moindre trace de peste antisémite, consciente ou inconsciente. Mes discussions sur Twitter font apparaître que tout le monde ne connaît pas forcément la signature de Solé, et pourtant, tout le monde le connaît sans le savoir, puisqu’on lui doit des décennies de couvertures du Guide du Routard, l’affiche du film Le Père Noël est une ordure, d’innombrables couvertures pour Fluide Glacial mais aussi pour Pilote, et puis une participation à une série destinée à railler le chauvinisme français : Superdupont, scénarisé par les regrettés Marcel Gotlib et Jacques Lob, dont Solé n’a pas été l’unique ni même le premier dessinateur, mais qui en a été le plus productif animateur, sur une durée de quinze ans.

Une petite sélection de dessins de Solé, dont beaucoup sont dans la rétine de chacun de nous, même sans être particulièrement spécialiste de la bande dessinée, il me semble !

L’œuvre de Solé n’a rien de suspect, donc (et bon courage à qui voudra prouver le contraire), et l’auteur n’a pas de réputation particulière dans le registre de l’antisémitisme, du racisme ou du complotisme. Quoique les uns et les autres aient cru voir dans son dessin, ce n’est pas ce qu’il voulait y mettre. Un autre élément m’incite à réfuter toute intention de cet ordre dans le dessin qui se trouve plus haut : je sais par une publication Facebook de Julien Solé, fils de son père et lui-même talentueux dessinateur, que Jean Solé est bouleversé par cette accusation qu’il n’a pas vu venir, qu’il ne comprend pas et qu’il juge d’une grande injustice tant elle est loin de ce qu’il est. Au passage, on apprend que ce dessin n’avait pas été conçu pour servir de « une » au mensuel, ce qui n’est peut-être pas sans importance dans ce qui a suivi sa publication : un dessin destiné à être imprimé dans un coin n’est pas une affiche, que ce soit au niveau de sa signification autant qu’au niveau de son rendu graphique — les dessins de couverture de Solé sont toujours très soignés et riches en détails, ce n’est pas le cas ici.
Je ne vais pas m’amuser à enquêter pour savoir qui a lancé cette campagne contre Solé et — car c’est plus vraisemblablement la cible — contre Siné Mensuel.
Je ne sais pas si les accusateurs sont tous de bonne foi, certains semblent trop contents d’y voir une énième preuve que la gauche est fondamentalement antisémite, et s’en servent comme argument circulaire, et comme outil de terreur intellectuelle1, mais je sais de par mes discussions que beaucoup, parmi ceux qui voient dans le dessin une référence à l’imagerie antisémite sont de bonne foi. Et d’ailleurs peut-être que tout le monde est de la plus absolue bonne foi dans l’affaire, peu importe : il ne suffit pas d’être convaincu pour être juste. En revanche il est important de comprendre ce que les gens honnêtes voient, et pourquoi.

Anecdote de ma jeunesse de graffiti-artist : je dessinais mes personnages sans bouche. S’ils avaient dû avoir une bouche, ils auraient ressemblé à la version qui se trouve en haut à droite. Or j’ai un jour découvert avec horreur que le trait qui pour moi marquait le nez était perçu par beaucoup comme une bouche, ce qui, si on ajoutait un nez, aurait donné mon exemple situé en bas à droite. Un malentendu graphique, mais j’ai eu beau protester, je ne peux nier que ceux qui ont vu une bouche (et donc un énorme menton), l’avaient vu.

Je dis souvent que le public a toujours raison. C’est une formule qui fait bondir, par son évidente absurdité (ne serait-ce que parce qu’il y a autant de réceptions d’œuvres que de personnes : tout le monde ne saurait pas avoir raison en même temps), mais voici ce que j’entends par là : peu importe ce qu’on dit à un spectateur, si il voit dans une œuvre autre chose que ce que l’auteur a voulu y mettre, eh bien il sera vain de lui dire « tu te trompes », « tu n’as rien compris », tout comme il est inutile de convaincre quelqu’un qui n’a pas ri que la blague était drôle. Le spectateur ne peut pas forcément déterminer les intentions d’un auteur, il peut passer à côté d’un propos par manque de culture, par manque de codes, ou au contraire parce qu’il est trop bien préparé à avoir une certaine interprétation du message. Mais Il n’en reste pas moins qu’il est seul fondé à savoir ce qu’il ressent, ce qu’il comprend ce qu’il perçoit : il est seul propriétaire — sans en être maître — de sa réception, de son regard. Ce qu’on voit dans une image, à moins que celle-ci soit parfaitement maîtrisée dans sa réalisation et totalement explicite dans son propos, vient en grande partie de nous-mêmes.
Dans un premier mouvement, j’ai râlé contre ceux (je visais un post de Gilles Clavreul, du Printemps Républicain) qui utilisent la suspicion d’antisémitisme comme argument de disqualification politique, lesquels semblent considérer l’antisémitisme avec bien plus de légèreté que moi, car en en faisant un outil rhétorique, ils contribuent à banaliser la question et à vider l’accusation de son sens. Les réponses qu’on m’a faites, y compris sans être en accord avec moi, étaient généralement polies, mais j’ai aussi eu droit à quelques inévitables accusations : si je ne suis pas d’accord avec Gilles Clavreul et Raphaël Enthoven, c’est peut-être bien que je suis un ignorant qui n’a jamais vu de dessins antisémites des années 1930, ou que je refuse volontairement de voir la référence, et dans ce cas, que ma motivation serait que je suis — et allez donc ! — antisémite moi-même.

Jusqu’à l’argumentum ad parisioctum : le détective a découvert dans ma bio Twitter que j’enseignais à Paris 8 (« un nid d’indigénistes », croit savoir un crétin), je suis donc suspect d’office pour tous les crimes.

Si je n’ai aucun doute sur les intentions et la personnalité de l’auteur du dessin incriminé, si je suis certain qu’il n’a cherché aucune connivence rance, qu’il n’a diffusé aucun message codé, j’admets bien entendu qu’un dessin, un récit, un cliché, peut échapper à son auteur et véhiculer autre chose que ce qu’il a souhaité y mettre, qu’il est possible d’être vecteur, à son insu, d’idées que l’on désapprouve. Reste à établir si c’est bien le cas ici.
J’ai subi une bordée de tweets d’un niveau de cuistrerie variable qui entendaient m’apprendre l’Histoire du dessin de presse et de la caricature. Si je ne prétends pas en être un spécialiste complet, je crois sans peur de trop me tromper que je connais mieux le sujet que la moyenne. Je sais par exemple que le dessin antisémite n’a pas été inventé entre les deux guerres mondiales2. Mais bon, ça ne me vexe pas qu’on essaie de me faire cours, après tout, personne n’est à l’abri d’être ignorant, on a toujours des choses à découvrir, et heureusement, du reste.

Ceux qui ont pensent avoir immédiatement identifié dans le dessin de Solé une caricature antisémite devraient essayer de se remémorer dans quel contexte ils ont découvert ce dessin : ce dessin était-il seul, ou déjà accompagné d’un signalement qui participait à la polémique en induisant une certaine lecture ?

Comme je suis un peu psycho-rigide, j’ai régulièrement réclamé des éléments concrets : qu’est-ce qui, dans le dessin, justifie le ressenti de ceux qui le rapprochent des plus ignobles caricatures des années 1930 ?
On m’a répondu : le nez crochu ; les mains crochues ; la bague ; le nez épaté ; le nez arqué ; les grandes oreilles ; le visage déformé ; les yeux mi-clos ; le sourire carnassier ; le menton redressé ; le dessin en plongée3. Il me semble pourtant que c’est une assez banale caricature, au sens des caricatures les plus inoffensives qui soient, dont les auteurs de contentent d’agrandir le nez, d’exagérer sa bosse, de faire avancer le menton, etc. Je reviendrai aux détails physiques plus tard.
Mais ce qui me frappe surtout ce sont les images que l’on m’a produites pour preuve :

(désolé de devoir publier ces horreurs sur le présent blog !)

À l’exception d’une caricature clairement antisémite représentant Agnès Buzyn, qui échappe à ce motif et que je ne reproduis pas ici, les dessins que m’ont soumis ceux qui entendaient me convaincre montrent un personnage censé représenter « le juif », accroché comme une tique à la Terre entière. La récurrence de ce motif comme « preuve par l’image » m’intrigue, car le fait qu’il revienne si souvent dans les références que l’on me montre indique que ceux qui me le signalent ont cru voir l’exact même contenu dans le dessin de Solé : ils ont halluciné cette allégorie. Car, remontez observer le dessin en haut de la page, on n’y voit rien de tel et même rien d’approchant. Il n’y a pas de monde auquel s’agrippe Macron, et delà de ça, aucun détail déterminant ne rapproche les dessins criminels du dessin incriminé. L’iconographie antisémite française produite entre l’affaire Dreyfus et la fin de la seconde guerre mondiale est pourtant épouvantablement riche et on pouvait y trouver bien d’autres motifs, il est surprenant que tant de gens m’aient sorti les mêmes images alors même qu’une comparaison un peu minutieuse établit à mon sens que rien de concret ne justifie cet « air antisémite »4 que d’aucuns lui trouvent.
Plusieurs personnes semblent juger que la bague est un attribut évident de l’iconographie antisémite. Cela n’a rien de si évident pour moi, et je note que ce n’est pas un élément iconographique présent dans les dessins montrés au dessus.
En fait, entre la bague, la couronne, le ricanement, et même le rapport à l’argent public, la première référence qui m’est venue, c’est celle du Prince Jean dans la version Disney de Robin des Bois. Et je ne suis pas le seul à avoir eu spontanément cette image en tête.

Ce Disney n’est à mon avis pas le meilleur mais il reste un grand souvenir : je l’ai vu à sa sortie en France, au grand Rex, c’est même le premier film que j’aie jamais vu en salle. Il a quelques qualités, mais pour l’avoir revu récemment je dirais que son scénario est assez faible. Certaines séquences sont directement décalquées d’autres films, et tout particulièrement du Livre de la Jungle et des Aristochats. Le récit sert de prétexte à un pamphlet assez violent contre les impôts. Comme beaucoup de Disney, celui-ci développe une vision du gouvernement héréditaire légitime : le bon roi est Richard cœur de Lion et le mauvais, son frère le prince Jean-sans-Terre. Du point de vue de la réalité historique, c’est une double-injustice, je vous renvoie aux biographies de ces deux rois !

Au jeu des différences, je remarque que Macron n’est pas barbu ; n’est pas vêtu de haillons mais d’une sage combinaison pull-chemise ; que sa main n’agrippe pas une Terre mais frotte son menton.
La bague et la couronne en or5, avec des fleurs de lys, s’il vous plait, renvoient à l’Histoire de France et à la souveraineté territoriale, qui sont à mille lieues des poncifs de la forme d’antisémitisme que l’on reproche à Solé de véhiculer. Alors de quoi parle-t-on ?
Restent le nez et la main.
Si l’on compare le dessin en couverture de Siné Mensuel à des dessins récents de Solé, comme le couverture de Superdupont : In vitro veritas reproduite plus haut, on remarque que la main crispée est plutôt typique de sa manière lorsqu’il figure des « méchants » — puisqu’il est entendu que le dessin ne donne pas un beau rôle au président.

Pour ce qui est des traits mêmes du visage, les choix opérés par le dessinateur chargent à peine la physionomie de l’original, qui peut avoir le menton en avant et dont le nez, sous certains angles, est légèrement busqué. Traits qui sont sans doute plus évidents encore avec une vue en plongée telle que celle du dessin.
Emmanuel Macron n’est pas si facile à dessiner, et on peut lui trouver le nez droit ou bossu, selon les angles et les profils. En cherchant rapidement sur Google image, je remarque diverses versions du nez, des oreilles et du menton de Macron…

Quelques images glanées ici et là… Certains font un Macron furieusement proche de Sarkozy, d’autres lui donnent un faux-air de Joe Dassin, d’autres en font un espèce de vampire…

En tant que dessinateur amateur (et franchement peu physionomiste, donc pas non plus une référence), je remarque que je ne parviens jamais à dessiner Macron deux fois de la même manière, je lui trouve un physique plus difficile à saisir que d’autres — à la rigueur c’est son implantation capillaire qui me semble facile à imiter.
Le nez dessiné par Solé ne ressemble pas beaucoup à celui de Macron — il me rappelle, à vrai dire, celui de l’auteur Lewis Trondheim6 ! —, mais bon, si la courbe ratée d’un nez, sur un dessin, suffit à accuser, juger et condamner un dessinateur dans un procès en antisémitisme, où allons-nous ?

Il reste un point particulier dans le dessin, un détail que je n’ai pas évoqué jusqu’ici : le titre du journal qui publie ce dessin en « une » : Siné Mensuel, fondé par Maurice Sinet, dit Siné, décédé il y a cinq ans, qui avait fondé Siné Hebdo après avoir été licencié de Charlie Hebdo. Le directeur de publication de Charlie à l’époque, Philippe Val, avait profité de l’accusation publique d’antisémitisme dont ce vétéran du journal venait de faire l’objet pour se débarrasser de lui7. Entre temps, la justice a débouté les accusateurs de Siné et lui a même fait obtenir quatre-vingt dix mille euros de dommages et intérêts, mais la réputation8 est restée, contaminant le journal et s’appliquant désormais à un dessin publié cinq ans après le décès de Siné.
Il me semble que toute personne qui pense que l’antisémitisme est une chose grave devrait se garder de participer avec légèreté à des procès expéditifs en la matière : il ne suffit pas que quelqu’un soit accusé pour être coupable.

Lire ailleurs : Jean Solé dans « Siné Mensuel » : histoire d’un dessin dévoyé, par Didier Pasamonik, sur ActuaBD.
Lire aussi, cet article de 2013 sur l’utilisation de la laideur comme outil de stigmatisation par la représentation (des juifs mais aussi des sorcières) : L’utilisation des préjuges esthétiques comme redoutable outil de stigmatisation du juif, par Claudine Sagaert
9.

  1. Apparemment les gens du Printemps Républicain, la Licra — qui utilise cette affaire pour s’en prendre au politicien britannique Jeremy Corbyn, lequel n’est à ma connaissance pas lié à Siné Mensuel ! — ou encore Bernard Henri Lévy ont été de la première salve… []
  2. La violence de la presse catholique des dernières décennies du XIXe siècle (y compris des titres désormais bien sages : Le Pèlerin, La Croix…), est, par exemple, ahurissante. []
  3. On m’a aussi parlé de banquier, mais il n’y a pas de haut-de-forme, de cigare, de billets, ou quelque indice iconographique reliant ce dessin au concept de banquier ! []
  4. Dans le film Nous irons tous au paradis (1977), Simon (Guy Bedos) accuse Bouly (Victor Lanoux), d’avoir un « type antisémite ». []
  5. Couronne en or, ou couronne en carton, car celle-ci ressemble furieusement aux couronnes offertes avec les galettes des rois en célébration de l’Épiphanie. []
  6. Mais j’insiste, je ne suis pas très physionomiste. []
  7. Un vieil article que j’ai écrit à l’époque : Le Cas Siné. []
  8. La réputation de Siné est due aussi à une autre affaire, datant de 1982, assez indéfendable mais pour laquelle la Licra avait accepté les excuses du mis en cause. Lire : Affaire Siné (Wikipédia). []
  9. On y lit le catalogue complet des traits physiques qui ont été prêtés aux juifs pour les stigmatiser : peau foncée ou peau jaune ; nez crochu, nez en forme de 6 ; traits grossiers ; oreilles pointures, dressées ou tombantes ; cheveu noir et crépu ; embonpoint excessif ou maigreur extrême ; dents acérées ; yeux globuleux ; lèvres charnues ; mains potelées,… []

Le ras-le-bol

(Par avance, je m’en veux du bruit que j’ajoute au bruit avec ce billet de blog, car peut-être est-ce notre plus grand problème, en ce moment : le bruit. Mais je ne sais pas gérer ce paradoxe qui d’avoir à la fois le besoin de m’exprimer et le devoir de me taire. Je me comprends.)

L’épidémie de covid-19 a un an. En France, elle est liée à la mort de 75 000 personnes, sur les 600 000 décès annuels : 12,5% des morts entre la fin janvier 2020 et la fin janvier 2021 sont morts avec le virus. Certains diront que ce n’est pas le virus qui est la cause majeure, qu’il y a eu des erreurs de comptabilité (argument recevable au début de l’épidémie mais moins maintenant), que c’est la réaction au virus qui tue et non le virus lui-même — comme pas mal de pathologies, non ? —, enfin on peut ergoter, mais l’Insee constate une importante surmortalité en 2020 (jusqu’à 15% pour les six derniers mois), alors même que le nombre de décès liés à la grippe, aux accidents de la route ou à la criminalité ont été historiquement bas. Imaginons, il y a un an, qu’on nous ait dit qu’un décès sur huit serait lié à un virus né d’hier : n’aurions-nous pas été un peu effrayés ? Très effrayés ? N’en déplaise à ceux qui tentent désespérément de croire le contraire, cette épidémie est grave, et si nous étions moins informés, si les alertes n’étaient pas immédiates, si aucune mesure n’avait été prise par les autorités1 ou par chacun de nous, elle aurait sans doute été bien plus ravageuse encore, mais c’est un fait malheureux : on ne sait pas apprécier l’accident qu’on a évité, on juge ce qui est, pas ce qui eût pu être.

Détendons l’atmosphère


Il est de bon ton de critiquer la gestion de l’épidémie par le gouvernement. J’ai pu constater une incroyable nonchalance de la France lorsque, rentré avec une bonne crève (et Nathalie, pire) par un train venu de Milan et Turin, en pleine explosion de l’épidémie en Italie, je n’ai (contrairement à ce qui s’était passé une semaine plus tôt à mon arrivée en Italie) été accueilli par personne : ni questionné, ni informé, ni soumis à un contrôle de température. Et lorsque j’ai appelé le numéro d’information pour savoir si je pouvais aller travailler comme chaque semaine, on m’avait répondu que je devais aller travailler car le virus était entré sur le sol français, donc on n’en était plus à un malade de plus ou de moins… Il y a eu plusieurs couacs du même genre, et beaucoup de mesures inutiles, mal réfléchies, mal évaluées, etc., mais au bilan, par comparaisons aux situations de pays voisins, on peut dire que la gestion de l’épidémie en France a été correcte, enfin dans la moyenne. Et j’aurais du mal à porter un jugement définitif sur les arbitrages : école, pas école, transports, pas transports,… Enfin, il semble que les compensations, pour ceux qui sont « dans le système » (salariés avec des contrats longs, entreprises installées, etc.) en tout cas, ont été non pas généreuses, comme on dit certains, mais, dans de nombreux cas, à la hauteur des enjeux. Reste une autre gestion, complètement défectueuse, elle, c’est la gestion psychologique.

Hier matin, je suis allé acheter le pain. C’était l’heure de la sortie de la messe et j’ai croisé beaucoup de gens. J’aurais dû les compter, histoire d’être un peu précis, mais je dirais qu’au moins une personne sur trois ne portait pas de masque. J’ai même vu quelqu’un sortir de la boulangerie, donc d’un espace clos, sans masque. J’ai vu des groupes de personnes sans masque en train de discuter. Et chez plusieurs de ces gens sans masque, j’ai cru percevoir une expression de défi : « t’as vu ? J’ai pas de masque ». En passant à côté du bar-tabac, j’ai vu trois hommes boire au comptoir. Je crois que c’est la première fois depuis longtemps que je vois les règles sanitaires aussi mal appliquées : les gens que j’ai croisés ce matin là ont clairement baissé les bras.
J’attribue leur lassitude à la communication gouvernementale, et notamment celle de la semaine passée : rumeurs lâchées comme des ballons-d’essai, annonces d’annonces, promesses de prises de parole à venir,… et pour finir, le premier ministre n’a évoqué qu’un renforcement des mesures en place — sans vraiment dire ce ça pouvait signifier si ce n’est que les magasins IKEA seraient fermés. Quant au président, qui devait s’exprimer solennellement au cours du week-end, il s’est contenté d’un tweet particulièrement évasif2.

J’imagine que si le gouvernement s’est dégonflé, à quelques heures de l’annonce qu’on disait inéluctable d’un troisième confinement, c’est parce que les sondages et parce que les agences embauchées pour s’occuper de la communication de crise ont fait savoir au président que la population ne suivrait pas. Or rien n’est pire pour un chef que de donner des instructions dans le vide : tout le simulacre de l’autorité s’effondre. Si, en démocratie, les chefs d’État suivent parfois l’avis des citoyens, c’est pour cette raison : lorsqu’on ne leur obéit plus, c’est qu’ils ne sont plus chefs3.

Donc les gens semblent à bout, ou en tout cas, démotivés4. Des restaurateurs claironnent qu’ils vont ouvrir leurs salles, bravant les amendes, on entend de plus en plus des prises de parole publiques contre les mesures sanitaires…
Ces dernières semaines, j’ai vu tous mes étudiants en école d’art pour des sessions bilans, et j’ai perçu sans difficultés la grande détresse de certains : problèmes matériels, difficultés à produire, problèmes affectifs, familiaux, et même (et c’est parfois de notre faute à nous enseignants), sentiment d’être totalement abandonnés par l’école, et envie, parfois, de tout lâcher. Ce n’est pas une belle période pour avoir vingt ans.
Et les solutions tardent. Nous verrons si la campagne de vaccinations réduit la porté de l’épidémie, mais pour l’instant, le covid-19 semble parti pour s’installer dans nos vies, et peut-être pour longtemps, pour très longtemps.

Élucubrant à voix haute sur Twitter, je me demandais hier s’il ne faudrait pas commencer à étudier une nouvelle méthode : lever toutes les restrictions, et notamment celles qui sont à l’évidence mal avisées, puis compter sur le bon sens et la responsabilité de chacun. Dans 99% des cas, il n’y a aucune raison qu’une visite au musée participe à la propagation de l’épidémie : ce sont des endroits où on n’est pas forcément tassés, et ce sont même les rares lieux où on n’a le droit de toucher à rien ! De même, on doit pouvoir se promener en forêt sans masque, et penser à le mettre si l’on se met à parler avec quelqu’un. Enfin, il suffit de se trouver dans une supérette à 17h30 pour constater l’idiotie du couvre-feu avancé à 18 heures : en rentrant du travail, les gens n’ont qu’un temps très court pour faire leurs courses et il en découle une densité de population aux caisses tout à fait extravagante5 Il me semble que seule la restauration en salle ou les rassemblements de nombreuses personnes dans un espace clos seront difficiles à autoriser à nouveau avant un certain temps.
Certes, comme tout ceux qui m’ont répondu me l’ont dit, l’autonomie, la responsabilité et le bon sens ne sont pas vraiment ce à quoi les Français sont éduqués. Dès le premier jour de crèche, nos vies, c’est le Surveiller et Punir de Michel Foucault : des murs, des barrières, des règles, des lois, des hiérarchies, des surveillants, enfin tout ce qu’il faut pour épargner à chacun le vertige de la vraie Liberté, sans filet, tout en offrant mille occasions de subversion à deux sous.

Il est donc probable que compter sur le sérieux de chacun n’améliorera en rien la progression de l’épidémie, mais voilà : après un an de tension, beaucoup de gens sont à bout de nerfs, prêts à écouter tout bonimenteur6 qui leur dira que tout peut7 revenir à la normale. D’une manière ou d’une autre, il va falloir s’engager dans une gestion psychologique de la situation.

Ce soir, j’ai un peu de fièvre8. Faites pas attention.

  1. Notons que tous les pays ont pris des mesures, et que même les États-Unis, réputés apathiques, ont connu des confinements, des fermetures d’écoles, etc., prises non pas au niveau fédéral mais au niveau des États, des comtés, des villes,… []
  2. Dans le même temps, un article de Linternaute.com affirme que Emmanuel Macron a bien démontré ces derniers jours qu’il comptait rester le maître des horloges et qu’il pouvait créer la surprise à tout moment pour prendre la parole de manière inopinée. Une intervention cette semaine n’est pas exclue, peut-être même après le conseil de défense de mercredi. Pas très rassurant pour ceux qui aimeraient planifier des choses… []
  3. En dictature, on peut plus facilement tricher qu’en démocratie (contrôle de l’information, terreur policière), mais le problème est le même : un chef n’est chef que tant qu’il y a quelqu’un pour lui obéir. []
  4. Je crois pouvoir l’observer de manière extérieure, car je ne me sens pas moi-même à plaindre. Certes j’ai l’impression de travailler plus pour moins de résultat, certes mon confort de « turbo-prof » est affecté par la situation (trains, restaurants,…), mais je ne vis pas seul, j’ai une maison, un jardin, je vis dans une ville où la police se garde de distribuer des amendes, ou en tout cas pas aux cinquantenaires, et si ma paie de fonctionnaire territorial n’est pas très élevée, elle est assurée. C’est donc aux autres que je pense. []
  5. On dit volontiers « faut pas avoir fait l’ENA pour comprendre que… », mais souvent, j’ai peur qu’il faille plutôt dire : « il faut vraiment avoir fait l’ENA pour ne pas comprendre que… ». []
  6. Par exemple Bébert-des-Forbans, qui tentait de démontrer l’inutilité du masque en évoquant le droit à boire, fumer et conduire sans ceinture de sécurité. Ou encore Francis Lalanne, qui sait ce qu’il dit puisqu’il connaît des médecins — qui ne connaît pas de médecin ? — et appelle rien moins qu’à un coup d’État ! []
  7. Amusant lapsus, je n’avais pas écrit peut mais peur. []
  8. Ce n’est pas une façon de parler : mon thermomètre dit habituellement 36.4, et aujourd’hui, 37.4 ! []