Est-ce qu’il est raciste de représenter Rokhaya Diallo en Josephine Baker, période Music-Hall, avec une ceinture de bananes ? Certains défenseurs du dessin de Riss rappellent que Josephine Baker est une icône de l’anti-racisme, de par sa biographie et ses engagements humains et politiques. Et que donc, une référence à Josephine Baker devrait être vue comme un hommage par celle à qui on l’accole.

Mouais.
Une telle défense me semble assez hypocrite quand on rappelle que l’article qu’accompagne le dessin est un article à charge contre Rokhaya Diallo, pas spécialement un article qui établit une comparaison flatteuse avec la première femme noire accueillie au Panthéon, et que la légende du dessin de Riss n’est pas plus ambiguë : Rokhaya Diallo « The Rokhaya Diallo Show ridiculise la Laïcité à travers le monde ». Ça ne ressemble toujours pas à un hommage. Une référence à Josephine Baker, et même à la ceinture de bananes de Josephine Baker, pourraît sans aucun doute être positive, mais ici ce n’est pas le cas1.
Je comprends vaguement le calcul qui mène à la comparaison faite par Riss : Josephine Baker, afro-américaine venue en France faire une carrière démarrée avec des grimaces et des costumes de scène de sauvage sexy, est comparée à Rokhaya Diallo, afro-descendante française qui signe des articles dans la presse anglo-saxonne2. On pourrait y voir le parcours intéressants de deux femmes engagées contre le racisme entre plusieurs mondes, mais Riss ramène le tout à la ceinture de bananes, aux grimaces et au ridicule. Si Rokhaya Diallo est clairement tournée en dérision, on peut dire aussi que Josephine Baker est insultée. Je ne vois pas tellement d’hommage ici, je ne vois pas non plus de débat de bonne foi sur les références de l’antiracisme3 juste un cadre de pensée tristement banal dans un pays qui s’apprête — si on écoute les sondages — à basculer à l’extrême-droite.
« Y voir une référence raciste est une manipulation dont (sic) elle nous a malheureusement habitués depuis 2011 (…) Charlie est un journal anti-raciste, féministe et universaliste – ce que nous reproche, au fond, Rokhaya Diallo -, qui combat l’essentialisation et l’assignation identitaire des personnes en fonction de leur couleur de peau ou de leur religion »
(Charlie Hebdo, sur Twitter)
L’anti-racisme qui passe par le recours sans recul à des stéréotypes datant de l’époque coloniale pour taper sur une jeune femme noire, et le refus de l’essentialisation qui passe par une association d’idées essentialiste, voilà une défense qui me semble particulièrement tordue. En fait, Riss transforme ici en élément ridicule une esthétique qui était sans doute plus intéressante que ça en son temps. Quand l’affichiste Paul Colin (un temps amant de Josephine Baker, et resté un grand ami) ou les couturiers Christian Dior et Pierre Balmain (eux aussi indéfectibles amis) ont accompagné le talent de Josephine Baker avec des images et des costumes, peut-être participaient-ils d’un certain esprit colonial, d’un exotisme naïf, peut-être s’en moquaient-ils doucement, je ne saurais dire, mais je sais qu’ils ne se moquaient pas de leur égérie, pas plus que ne l’a fait Jean-Paul Goude un demi-siècle plus tard avec Grace Jones.
Avec le temps, au fil des débats sur la caricuture, mais aussi sur l’appropriation culturelle dans le domaine artistique, j’en viens à la conviction que les artistes, et parmi eux les caricaturistes, ne doivent pas trop se retenir, qu’ils peuvent manipuler toutes les références que leur fournit le monde, qu’ils peuvent même le faire de manière un peu instinctive, sans connaître la généalogie des représentations qu’ils convoquent (toujours tellement plus compliquée que ce qu’on en dit), qu’ils ont le droit d’emprunter et de faire circuler des formes et des idées. Ils ont le droit aussi à l’outrance, au mauvais goût, à l’humour noir. Ils ont aussi le droit (même si la meilleure preuve d’humour est de savoir se tourner en dérision soi-même), de rire de l’autre — idéalement avec l’autre. Pas de problème pour moi, mais pour avoir légitimement tous les droits dans ce domaine, il me semble qu’il faut faire les choses avec amour.
Et dans le trait de Riss sur ces sujets, je ne vois jamais rien qui ressemble à de l’amour. De la peur, du mépris, des préjugés, peut-être de la haine. Jamais d’empathie de compassion, de sympathie, d’attendrissement, de tentative de comprendre. Jamais d’amour, quoi.
- Un tweet assez osé de Marika Bret, présidente du Printemps Républicain, ancienne DRH de Charlie Hebdo : « Joséphine Baker, femme noire libre, talentueuse et courageuse, s’est présentée sur scène vêtue avec uniquement une ceinture de bananes précisément pour montrer aux yeux du monde, un des abjects préjugés raciaux largement répandus à l’époque. Infatigable ambassadrice de la lutte contre le racisme qui a subi les atrocités de la ségrégation, ciblée ainsi que son époux juif par les nazis en raison de son engagement dans la Résistance, amoureuse de la France. Elle… ».
Un autre tweet à la logique aussi torve, par le compte officiel du Printemps Républicain : « Charlie par ce dessin rend hommage à la grande Joséphine Baker, en montrant par effet de contraste les antipodes de ses combats avec ceux de Rokhaya Diallo. ». !?!? [↩] - Au passage, si le dessin de Riss pose question, l’article de Yovan Simovic n’a pas peur des raccourcis franchement insultants, comme l’accusation d’un refus en bloc du concept de Laïcité par Rokhaya Diallo… Qui certes critiques l’instrumentalisation politique du mot, mais a aussi écrit avec l’historien Jean Baubérot un ouvrage spécifiquement consacré au sujet, Comment parler de Laïcité aux enfants (2015), qui n’a pas été considéré comme une dénonciation de la Laïcité ou de la loi de séparation de l’Église et de l’État, bien au contraire, qui a été salué assez unanimement et a été recommandé dans le cadre scolaire notamment. [↩]
- L’engagement anti-raciste, décolonial et féministe contemporain est certes très marqué par son homologue étasunien (qui lui-même s’est originellement nourri de Simone de Beauvoir ou de Frantz Fanon, ceci dit), mais plutôt que de critiquer ce cadre intellectuel et ses éventuels contresens liés à des contextes distincts, on peut se poser la question de sa raison d’être, du vide qu’il comble, du besoin qui naît de sujets informulés ou impensés par la version au fond pas très universelle de l’Universalisme français contemporain. [↩]