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Coming-out chrétien

Je n’en parle jamais, mais voilà, c’est le moment de l’admettre : je suis chrétien1.
Et athée, aussi. Et un peu taoïste, façon Ursula Le Guin mais on en parlera une autre fois.
Tout le contraire de Donald J. Trump et sa clique de chiens de l’Enfer.

Dans la foulée de l’affaire du meurtre de Renée Nicole Good par un agent de l’ICE, j’ai visionné des vidéos du catholique converti J.D. Vance, vice-président des États-Unis d’Amérique, et de Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, elle aussi catholique pratiquante, qui arbore ostensiblement un crucifix doré lors de ses conférences de presse. Ces deux personnalités politiques qui affirment que leurs actions, leurs positions et leur moralité sont dictées par la foi catholique n’ont pas peur de mentir, menacer, et revendiquer une forme assez pure de xénophobie, puisque pour eux, tout individu d’origine latino-américaine ou somalienne doit être soupçonnée non seulement d’être administrativement en faute, mais aussi d’être criminel : dealer, voleur, meurtrier, et ogre qui sort la nuit pour enlever les animaux de compagnie du voisinage et pour les manger. Et toute personne qui n’a pas cette vision des choses est « politiquement biaisée » et abuse des libertés d’action et d’expression que lui garantit la constitution.

Je me rappelle que l’ancien comme le nouveau testament sont assez clairs au sujet de l’étranger : « tu aimeras l’étranger car tu as été étranger dans le pays d’Égypte » 2 ; « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ »3 ; « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi (…) Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. »4. Rien d’ambigu dans tout ça ! Et pour les responsables politique d’un pays fondé par des immigrants, qui se réclament d’une religion antique fondée au Moyen-Orient et structurée par un juif turc hellénisé (Paul de Tarse) et un évêque maghrébin (Augustin d’Hippone), la confusion morale semble plus absurde encore.

J’ai visionné aussi des prêches du pasteur Hank Kunneman, d’Omaha, qui entre deux glossolalies fait des prophéties, s’exprimant en toute simplicité au nom de Dieu (dont il n’est que l’humble vaisseau — humble au sens spirituel, bien sûr, pas au sens du compte en banque), et expliquant que l’attaque par Donald Trump du Venezuela est une « intervention divine pour reprendre les places-fortes démoniaques ». Loin de nier que Trump se soit intéressé au Venezuela en tant que première réserve de pétrole au monde, il explique que c’est justement ce que Dieu demandait :

« Ils disent que tu t’es emparé du Venezuela pour le pétrole. Oui, c’est vrai (…) l’ennemi a cherché à amener la guerre et le conflit par le Venezula pour contrôler le pétrole de la terre [Euh ouais, c’est exactement ce qu’a fait Trump !]. Mais le pétrole spirituel et le pétrole naturel n’appartiennent pas aux forces des ténèbres (…) ceci est ma réinitialisation [reset, en anglais] et le pétrole de la nature comme le pétrole de l’esprit sont à moi, dit le seigneur (…) et au travers du pétrole, vous verrez l’or et l’argent. Et il y aura une réévaluation des devises. Et il y aura un flot (…) cela est le pétrole de mon esprit (…) et cela se verra dans les signes du pétrole naturel et de ses raffineries (…) et je ferai ceci, dit le seigneur, et je verrai le prix du pétrole descendre, descendre, descendre (…) Je montrerai au monde à quoi ressemble une nation qui se réclame de Dieu car bénie est la nation dont le seigneur est Dieu »

Traduit en français, le propos est comique, puisque nous parlons en français de « pétrole » là où le pasteur Kunneman utilise le mot « oil », qui signifie bien « pétrole » dans le contexte, mais qui en anglais signifie surtout « huile », une substance importante dans la liturgie chrétienne.
Une autre certitude que l’on comprend en filigrane dans les prêches de ce ce pasteur (et bien d’autres issus des mouvances néo-apostoliques protestantes) c’est que les États-Unis d’Amérique (ou du moins la partie de ce pays qui vote pour Donald Trump !) sont la nation choyée de Dieu, son bras armé. Tout ce qui est bon pour l’Amérique est bon pour Dieu et toute personne qui conteste les actions de l’empire étasunien sont alliés aux forces des ténèbres.

Je n’ai pas la foi. Je ne crois pas que Dieu existe autrement que par l’activité de ceux qui s’en réclament, je ne crois pas que l’histoire de l’Univers ait un début ni, donc, un créateur, je ne crois pas que l’on survive à la mort autrement que par son héritage — héritage au sens le plus large.

Bref, je suis athée mais je crois bien que je suis chrétien, et que je le suis même bien plus que Karoline Leavitt, J.D.Vance, Hank Kunneman et autres. Tout d’abord je suis légalement chrétien, puisque baptisé, puisque j’ai fait mon catéchisme jusqu’à la confirmation (embobiné par un copain portugais qui m’avait vendu le caté comme une sorte d’école où on ne fait que dessiner). Je suis même pavloviennement chrétien puisque l’on m’a éduqué à me lever, à m’asseoir et à terminer les phrases du prêtre aux moments prévus lorsque j’assiste à un office : « Et avec votre esprit » ; « Amen ». Je suis aussi culturellement chrétien, luthérien du côté de ma mère et catholique du côté de mon père, avec, par sa grand-mère paternelle, une ascendance huguenote, non-conformiste5 et anglicane.
Mais ce n’est pas tout. Je crois que je souscris (que je sache les appliquer au jour le jour ou non) à de nombreuses notions chrétiennes : l’amour du prochain ; le pardon et la foi dans la rédemption ou la réparation ; l’hospitalité, l’accueil de l’autre ; le partage ; l’égalitarisme ; la bienveillance ; le souci de la justice ; le pacifisme ; le respect de la liberté individuelle…

Ce n’est pas parce qu’il ne sait pas citer son passage favori de la Bible et qu’il s’endort aux offices religieux auxquels sa position politique le force à assister que Donald J. Trump n’est pas chrétien6. Il n’est pas chrétien parce que rien dans les Évangiles ne justifie la vanité, l’égoïsme, la prédation, la brutalité, le nationalisme, la haine de l’étranger ou la censure.
Enfin faut peut-être que je relise mais dans mon souvenir, Jésus n’était pas fasciste.

  1. Billet de blog que j’écris en réaction à des événements récents, mais aussi en réponse à un collègue qui était étonné de m’entendre invoquer ma culture protestante pour commenter le travail d’une étudiante au sujet de l’hypocrisie sociale… Selon ce qui m’arrange, je suis catholique, protestant, anarchiste, artiste, non-artiste, enseignant, apprenant, français, norvégien, parisien, limousin, banlieusard, pyrénéen, fonctionnaire, freelance, écrivain, intellectuel précaire, bourgeois… Et quelque part, tout est vrai, je suis, comme tout le monde, constitué d’une multitude de couches. []
  2. Deutéronome 10:19 et 23:7 ; Exode 22:21 ; Lévitique 19:34. []
  3. Galates 3:28 []
  4. Mathieu 25:34 []
  5. Les non-conformistes sont des protestants anglais non anglicans. Dans le cas, calvinistes. Les non-conformistes étaient tolérés mais ne pouvaient pas obtenir certaines charges dans l’administration ou dans l’armée. []
  6. Pas plus chrétien que, dans d’autres genres, le milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin ou l’impérialiste Vladimir Poutine. []

Tu mourras moins bête enfin faut voir

Laurence Trochu, députée maréchaliste (maréchaliste dans son sens présent, c’est à dire politiquement liée à Marion Maréchal), s’est apparemment étouffée d’indignation en découvrant Beauty Baby, sixième épisode de la quatrième saison de la série Tu Mourras moins bête… (mais tu mourras quand même) de Marion Montaigne.


Dans cet épisode, le professeur Moustache explique que les nécessités de l’accouchement forcent le nouveau-né humain à être à sa naissance assez laid et irritant, ce qu’ont démontré des scientifiques en 2018. En effet, contrairement aux rejetons de bien d’autres espèces animales, le bébé humain naît immature : dépendant pour se nourrir, bruyant pour ne pas être égaré, et physiquement assez laid en attendant que sa capacité à sourire lui confèrent le Kindchenschema, la « mignonitude » qui le rendra irrésistiblement attendrissant.
L’épisode s’ouvre sur l’arrivé des rois-mages dans l’étable de Bethléem, qui découvrent un nourrisson laid et sale au lieu du miracle attendu… L’épisode est drôle et instructif. Évidemment.

Après Laurence Trochu, l’« Observatoire du journalisme », pseudo centre de recherche d’extrême-droite, faussement objectif, qui s’indigne en prétendant avoir perçu un « tollé ».

On note que, dans les deux cas, aucun lien vers le dessin animé complet n’est fourni, il s’agit chaque fois d’un extrait choisi.
Le compte « Ojim France » a autrement plus d’abonnés que celui de Laurence Trochu, et ce tweet parvient à alimenter la polémique. Beaucoup répondent avec des arguments divers, expliquant le but de la série, expliquant l’épisode (qui ne parle pas de Jésus, mais des bébés humains, dont Jésus fait partie), invoquant le droit à l’humour, à l’irrévérence voire au blasphème, évoquant les fantômes de Reiser, Cavanna et Choron.


Les scandalisés, de leur côté, se retrouvent rapidement sur un petit nombre d’arguments, d’affirmations et de sous-entendus, qui vont de la grogne du contribuable au complotisme délirant :

  • On ne ferait pas pareil avec Mahomet, c’est toujours aux chrétiens qu’on s’en prend.
  • Nos impôts financent les suppôts de Satan d’Arte qui crachent sur le contribuable catholique.
  • Le Talmud1 souhaite à Jésus de d’être ébouillanté avec des excréments, la référence est claire, la personne qui a fait ce film ne doit pas être très chrétienne.
  • Bernard Henri-Lévy dirige le conseil de surveillance d’Arte, c’est donc lui qui est derrière tout ça. Lui, et aussi Macron, et aussi Laurent Wauquiez, via la région Rhône-Alpes2, qui a financé ce dessin animé. Et les francs-maçons. Et les sionistes. Et des dénatalistes.

À aucun moment ces indignés ne semblent douter que l’intention de ce dessin animé est de parler de Jésus, alors que Jésus est, comme les frères Bogdanov, comme les séries étasuniennes, comme Miley Cyrus, etc., etc., un simple prétexte issu de la culture populaire pour traiter du sujet scientifique. Et quel meilleur personnage que l’enfant Jésus pour parler des nourrissons ? Il est le bébé iconique — littéralement iconique, puisqu’il se trouve sur d’innombrables icônes —, le bébé par excellence, après 1600 ans de représentations

La plus ancienne représentation connue de l’enfant Jésus, de sa mère Marie et d’un prophète qui indique une étoile, date du IIIe siècle et se trouve dans les catacombes de Rome.

Les rois mages, quant à eux, sont les « visiteurs de maternité » par excellence, ou en tout cas les seuls à constituer un mythe.
Et bien sûr, mettre en regard la grâce et la perfection divine, d’une part, et la réalité de ce qu’est un nourrisson, d’autre part, est bien dans la manière de Marion Montaigne, qui s’amuse avec constance des bricolages un peu approximatifs de « dame nature ». La nature contredit l’idéalisation, le généticien Richard Dawkins notait d’ailleurs que les biologistes sont encore moins souvent croyants que les mathématiciens ou les gens qui font de la physique fondamentale, car la biologie de la « création » est assez sale et n’a pas la pureté d’une loi physique ou d’un théorème.

De nombreux rageux soupçonnent un « complot judéo-maçonnique » (on lit de nombreuses allusions) mais ils n’ont pas regardé le film entier, ils auraient remarqué un clin d’œil malicieux à l’histoire de Moïse (prophète du Christianisme, de l’Islam… Et évidemment du Judaïsme), qui dans la version Tu mourras moins bête est envoyé sur le Nil non pour être sauvé du pharaon mais parce que ses parents n’en peuvent plus de l’entendre pleurer.

L’autrice, qui a fait son catéchisme a bien le droit de jouer avec les récits et les représentations qui ont cours dans la culture dont elle est elle-même issue.
La demande de « faire pareil avec Mahomet » afin de rétablir une forme d’équité inter-confessionnelle est complètement absurde, le prophète de l’Islam n’ayant pas donné lieu à une iconographie natale pléthorique qui eût justifié une mention au cours de cet épisode, et on ne voit pas pourquoi inventer un sujet scientifique dans le but de mentionner Mahomet. Et du reste, selon le Coran, Jésus est un prophète de l’Islam. Une telle opposition n’a donc pas grand sens, si ce n’est que, tout comme les considérations infra-antisémites qui remuglent, elle en dit long sur ceux qui l’énoncent : leur « christianisme » est identitaire, n’a rien à voir avec une quelconque considération spirituelle et encore moins avec le message chrétien, ce truc wokiste.

Il n’est pas certain que ces gens meurent moins bêtes. Mais ils mourront quand même.

  1. On est impressionné par le nombre de spécialistes du Talmud que l’on trouve dans l’extrême-droite française. []
  2. Le RN de la région Rhône-Alpes, en concurrence directe avec Wauquiez sur les thèmes réactionnaires, demande même une suppression de la subvention attribuée à Folimage, fleuron de l’animation française et locale. []

Fluctuat nec schtroumpfitur

Je ne suis pas sportif, je ne suis pas commentateur sportif de canapé ni même spectateur de canapé, et des Jeux Olympiques de Paris, je ne voyais que les inconvénients, entre les travaux, la surenchère sécuritaire, les thèmes sportifs imposés aux animateurs culturels, le coût pharaonique1… Mais bon, j’ai regardé la cérémonie d’ouverture. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, ayant tout au plus suivi la polémique sur la présence ou non d’Aya Nakamura d’une fesse distraite. Je n’avais pas imaginé ce que serait l’échelle de cette cérémonie, qui à elle seule en fait un événement historique : des navires ont fait défiler les délégations sur des kilomètres et cent-vingt caméras ont filmé d’innombrables prestations artistiques regroupées en « tableaux » (enchanté, liberté, égalité, fraternité, sororité, sportivité, festivité, obscurité, solidarité, solennité, éternité). Nul besoin d’en faire une description, un français sur quatre (et au moins un terrien sur huit) a visionné la cérémonie, les Wikipédiens ont fait un travail très complet pour détailler les participations, les chansons, et même les réactions (on va y revenir). Je peux en revanche parler de mon sentiment, même s’il ne semble pas spécialement original : j’ai été surpris. Surpris par différentes idées visuelles, surpris par des audaces, et je dis bien audaces et non provocations. Évoquer de manière timburtonisée la décapitation de Marie-Antoinette, qui est bien une page de l’Histoire de France, et pas vraiment une page honorable2, est audacieux. Invoquer l’anarchiste Louise Michel, l’exploratrice travestie Jeanne Barret et la féministe Olympe de Gouges (décapitée elle aussi, c’eût pu être rappelé) est un peu plus surprenant que de sortir de la légende dorée les habituelles Jeanne d’Arc, Joséphine Baker, Coco Chanel ou Marie Curie. Qu’on s’y rallie ou non, on constatera que les organisateurs de la cérémonie ont chaque fois fait des choix forts et parfois surprenants. Il y aussi eu des audaces techniques (la déesse Sequana galopant sur le fleuve ; la superbe vasque-montgolfière de Mathieu Lehanneur), des audaces artistiques (Aya Nakamura et la garde républicaine ; un contre-ténor break-dancer,…), des audaces dans les références retenues, aussi, qui sont rarement les plus attendues. Enfin, un grand souci de rassemblement. Un spectacle « inclusif », comme disent ses promoteurs, qui ont essuyé pour ça plus d’une moue de dégoût. Un spectacle assez joyeux, plutôt frais, malgré un certain kitsch Eurovision, malgré des placements de produits un peu grossiers (LVMH, les Minions) et malgré une réalisation un peu en dessous de ce qu’elle aurait pu être — la faute, dit-on, de la pluie qui a empêché l’usage de drones, et du choix du réalisateur, habitué à couvrir des parades sportives plus lambda.
L’évocation doucement provocante, dans le tableau « liberté » d’un ménage-à-trois qui saute de la Bibliothèque nationale à la chambre-à-coucher dans une version chamarrée et gender-fluid de Jules et Jim, a curieusement fait moins de bruit que la suite.

Et la suite, c’est une table de banquet au milieu de laquelle une cloche d’argent est soulevée pour révéler un Philippe Katerine en slip, barbe orange et peau bleue3, qui interprète sa chanson Nu. Les convives du banquet, qui entourent la dee-jay Barbara Butch, sont, notamment, des drag-queens.

Nu. Est-ce qu’il y aurait des guerres si on était resté tout nu ? Non.
Où cacher un revolver quand on est tout nu ? Où ? Je sais où vous pensez
Mais. C’est pas une bonne idée. Ouais…
Plus de riches plus de pauvres quand on redevient tout nu. Oui
Qu’on soit slim, qu’on soit gros, on est tout simplement tout nu

Le moment était suffisamment incongru et inattendu pour provoquer, en France, un éclat de rire assez général. La chaîne de télévision marocaine et le network étasunien NBC ont aussitôt remplacé cette séquence par des images d’archive. Trop bizarre, trop dénudé.

Cène ou banquet ?

C’est un peu plus tard, je pense, qu’une autre opinion s’est sédimentée parmi quelques fâcheux : avec cette séquence, les créateurs de la cérémonie citaient la représentation de la Cène par Léonard de Vinci, et, donc, manquaient de respect envers les croyants4. Cette opinion a eu du succès notamment chez des gens qui n’ont pas regardé la cérémonie où ne l’ont vue que sous forme de photogrammes choisis. J’en veux pour preuve les gens qui ont vu « un travesti à la place de Jésus » (c’était en fait une femme qui se trouvait au centre de la table) ou ceux qui ont compté douze convives alors qu’il y avait bien une trentaine de personnes derrière la table.

Un tweet qui compare la Cène de Léonard avec le banquet de la Cérémonie d’ouverture, dont l’image a été choisie avant l’apparition de Philippe Katerine, et recadrée dans le but d’obtenir exactement le nombre de figures attendues pour évoquer le dernier repas.


L’interprétation de ce tableau comme une citation de l’ultime repas du Christ n’est pas limitée aux catholiques grincheux, elle a aussi été faite par des gens qui ont apprécié le moment, que l’idée d’une citation de la Cène ne choquait pas par principe (il faut dire que c’est plus que banal), et c’est intéressant de le noter : on pouvait apparemment voir de bonne foi, et sans s’en offusquer, une référence à la Cène. Pourtant, les éléments iconologiques communs ne sont pas nombreux et se résument, au fond, au fait que des gens se trouvent placés derrière et non, comme des commensaux habituels, autour d’une table. Le fait que la figure centrale porte un diadème en forme d’auréole peut évoquer de nombreuses représentations de la Cène mais pas spécialement celle de Léonard de Vinci qui a été presque chaque fois citée. L’activité et les postures des convives n’évoque pas spécialement la plupart des représentations de ce genre, et encore moins leurs pastiches, car si de nombreux artistes on produit des représentations de la Cène assez originales (Tintoret ou Véronèse, par exemple — ce dernier a eu maille à partir avec l’Inquisition pour cette peinture), les auteurs de citations essaient de s’en tenir au canon imposé par Léonard, avec notamment un point de fuite précis (destiné, dans le cas de la fresque de Léonard, à répondre à l’architecture du réfectoire où se trouvait la peinture) et une composition très symétrique :

Thomas Jolly, auteur de la mise-en-scène, s’est justifié en affirmant qu’il n’avait pas souhaité faire référence à la Cène ni à la religion, expliquant s’être notamment inspiré d’un tableau hollandais du XVIIe siècle, Le Festin des dieux, par Jan van Bijlert, peinture conservée au Musée Magnin de Dijon. Si ce tableau n’est pas aussi célèbre que certains l’affirment à présent (il n’a eu droit à une page Wikipédia qu’après la polémique !), son sujet est quant à lui très classique, il s’agit d’un banquet des dieux de l’Olympe. Peut-être pas n’importe quel banquet, car on soupçonne l’artiste d’avoir secrètement voulu peindre… La Cène. En effet, évoluant dans le contexte de la Réforme, qui proscrivait la peinture sacrée et ne permettait plus d’en vivre, Bijlert se serait emparé du prétexte de de la mythologie pour représenter, malgré tout, le dernier repas. J’ignore quels éléments concrets soutiennent une telle thèse, d’autant que la ville d’Utrecht, où le peintre a fait sa carrière, était restée presque pour moitié catholique — une curiosité locale assez unique. Biljert, à la même époque, a peint plusieurs tableaux religieux sans se cacher le moins du monde5. Sans rien connaître de Bijlert ni de ses intentions (qu’on me pardonne cette interprétation de spectateur ignorant), j’ai l’impression qu’il a bel et bien eu l’intention de peindre une bacchanale, tout en étant visiblement inspiré de peintures autant profanes que sacrées du maniérisme et du baroque italiens — références qui nous éloignent franchement de Léonard de Vinci et de sa Cène.

Des figures diverses et aux attributs eux aussi divers, ce banquet olympien rappelle effectivement le banquet de la cérémonie olympique… On note dans les deux cas la présence d’une lyre, et celle d’une armure.

Je trouve personnellement amusant que des questions d’Histoire de l’Art se soient invitées dans un conflit d’actualité, mais cela s’est fait de manière malheureusement un peu superficielle, chacun semblant surtout pressé de trouver la « preuve » qui l’arrange. Le sujet est pourtant passionnant car la Cène est loin d’être un motif évident à aborder !6

Plusieurs références de la Cérémonie sont volontairement imprécises : la déesse Sequana (la Seine) sur un cheval n’est pas une représentation particulièrement connue (mais les fleuves comme des chevaux, si) ; le personnage qui saute de toit en toit n’est pas non plus tributaire d’une unique référence (un peu d’Assassin’s Creed, un peu de Fantôme de l’Opéra,…) ; etc., et ma foi, tant mieux, nous échappons à une forme de lourdeur. Un repas avec un Bacchus bleu sous une cloche, des convives joyeux et une lyre apollinienne, tout ça semble assez évidemment faire référence à la mythologie antique et non à la Passion du Christ.

Mais voilà, il fallait trouver à râler, et ce fut fait dans un affreux festival d’arrières pensées racistes et homophobes, au prétexte d’une défense de la sensibilité des catholiques.

Comparer les JOs nazis de 1936 à ceux de Paris en 2024, car les premiers étaient trop racistes et les seconds pas assez, joli tour de passe-passe (à quand remonte votre dernier scanner, Ivan Rioufol ?).

Alain Finkielkraut s’est bien évidemment étouffé d’indignation face à un spectacle qu’il a jugé à la fois obscène et conformiste. On aurait été déçu s’il n’avait pas eu des déclarations pleurnichardes et grandiloquentes à ce sujet. Tout comme Marion Maréchal (une « honte internationale à cause des provocations autocentrées d’une minorité de militants de gauche qui ont pris en otage idéologiquement la cérémonie ») ; Philippe de Villiers (« tout était laid, tout était woke ») ; Éric Zemmour (« Une vision de la France qui n’est pas la nôtre, que nous rejetons, que les étrangers eux-mêmes découvrent avec stupéfaction, ou tristesse ») ; Éric Naulleau (« pas un prout wokiste ne manquait à l’appel des pétomanes qui ont conçu ce spectacle ») ; Idriss Aberkane (« sous-sécrétion déliquescente d’un microcosme qui se regarde le nombril (…) gauche pipi-caca »)… Des groupes ultra-cathos ont organisé des sessions de prière destinées à nettoyer l’affront. Parmi les commentateurs négatifs on note aussi la Conférences des évêques catholiques et son homologue l’assemblée des évêques orthodoxes de France ; le magnat Elon Musk ; l’ancien président Trump ; le président turc Erdogan ; le premier ministre Orbán ; le ministère russe des affaires étrangères (qui, en fée Carabosse puisque la Russie était privée de jeux, parle d’un « échec massif »),… Je me demande quel effet aurait provoqué la cérémonie si le Rassemblement national avait obtenu la majorité aux élections législatives7.
Les réactions négatives ne sont pas l’exclusivité de l’extrême-droite ou des catholiques (catholiques dont beaucoup, à l’image de l’évêque de Corse Bustillo, n’ont pas trouvé à redire) puisqu’elles sont partagées par la journaliste Aude Lancelin (une « camelote culturelle éculée, un kitsch clinquant, un philistinisme lourdingue »), et puisque Jean-Luc Mélenchon, qui dit avoir apprécié de nombreux éléments du spectacle, a regretté qu’on prenne le risque de heurter les croyants en faisant référence à la Cène. Michel Onfray (qui affirme être de gauche, mais plus les gens utilisent ce mot et moins je le comprends), quant à lui, déplore ce qu’il voit comme une charge contre « l’homme blanc, quinquagénaire, judéo-chrétien » (qu’on remplace par un homme bleu, quinquagénaire, judéo-chrétien ?) et oppose le Parthénon grec et le Forum romain au spectacle de la parade… Ignorant apparemment que si les romains ont construit des monuments durables (comme le seront nos parkings brutalistes et nos centres commerciaux, je le crains), ils n’étaient pas les derniers lorsqu’il s’agissait d’organiser des parades et des spectacles8.
Fidèle à son idée d’une décadence générale pilotée par Bruxelles, Onfray explique que nos gouvernants sont déconnectés de la réalité de la France profonde :

Ce spectacle a bien montré qu’il existe deux France : celle de Paris, remplie par ceux qui nous gouvernent, celles européistes de droite et de gauche, des insoumis aux macronistes (…) Et puis il y a la France des territoires, comme disent les premiers en utilisant le mot des éthologistes quand ils parlent des animaux qui compissent et conchient leur espace vital. La France du petit peuple qui saute des repas, qui ne mange pas à sa faim, qui souffre la misère sociale dans son coin sans se plaindre.

La majorité silencieuse dont parle Onfray, modeste et catholique, blessée par le blasphème et qui serait une version Gilets jaunes de l’Angélus de Millet, n’existe peut-être pas tant que ça, si on se fie aux sondages sur l’appréciation populaire de la Cérémonie, quasi-unanimement plébiscitée par ses spectateurs puisque seuls 5% d’entre eux ont jugé la cérémonie « pas du tout réussie ». Peut-être est-ce Michel Onfray qui est « déconnecté de la réalité des français », allez savoir.
Peut-être est-il aussi déconnecté… du reste du monde, et ce jusqu’en Chine. En effet, le public chinois semble avoir été ravi de l’apparition de Philippe Katerine sur ses écrans. Je me demande comment les choses se sont passées, mais malgré un règlement anti-LGBT assez strict, le diffuseur chinois a fait le choix de laisser passer ces images d’un banquet joyeusement queer rassemblé autour d’un Katerine bleu et nu. L’événement a suscité une quantité de « fan-art » sur les réseaux sociaux chinois.
Dans l’Empire du Milieu, pas d’inquiétude particulière vis-à-vis de la Cène. Je me demande au passage si ce personnage à la peau bleue ne fait pas écho à divers protagonistes d’histoires de démons ou de divinités asiatiques — de l’Inde au Japon. Apparemment, Katerine-Bacchus est souvent assimilé à un matou… Donc un personnage doux, hédoniste, attachant et libre, si les chats chinois sont comme les nôtres.

L’Histoire retiendra peut-être qu’un mec de cinquante-cinq ans, bedonnant, presque nu et bleu, aura eu le même effet libérateur pour la jeunesse chinoise que le déhanché d’Elvis ou la coupe des Beatles pour les jeunes tchèques, allemands ou français des années 1960.

  1. Depuis, on a pu constater quelques vraies réussites dans l’organisation : ce sont les premiers jeux olympiques à obtenir la parité sexuelle parfaite ; les jeux paralympiques, qui vont suivre, sont constamment valorisés ; plutôt que de construire de coûteux équipements sportifs, les organisateurs ont créé des stades temporaires dans des lieux bien choisis (Grand Palais, Jardins de Versailles…) ; la résilience face à des sabotages intentionnels du réseau de communication et du réseau ferroviaire ; la création d’une identité visuelle plutôt intéressante… Le pire bémol à l’heure où j’écris, c’est le système de restauration collectives : mal payés, 300 employés temporaires ont démissionné, et les athlètes grognent face à la piètre qualité de la nourriture… Un peu honteux pour un pays de gastronomie. []
  2. Les Révolutionnaires ont décapité le roi — y compris ceux qui étaient opposés à la peine de mort — car c’était le moyen symbolique pour acter la fin du pouvoir royal, après l’échec d’une promesse de monarchie constitutionnelle. Marie-Antoinette, victime collatérale, avait quant à elle subi des années de rumeurs malveillantes et sexistes, ainsi d’une forme de xénophobie (« l’étrangère », « l’autrichienne »)… Sa mort symbolise la fin d’un siècle « féminin » — qu’on se rappelle qu’il n’y a plus eu de femme académicienne des Beaux-Arts pendant les deux siècles qui ont suivi — et l’institution de loi phallocratiques portées par les révolutionnaires, par l’Empereur, et jusqu’assez récemment,…
    On peut néanmoins se dire que c’est le sens du « ça ira » que les organisateurs font chanter à Marie-Antoinette : le temps passe et finit par panser les plaies du passé. []
  3. On me fait remarquer que ce choix d’une peau bleue n’a pas fait particulièrement débat et n’a pas été justifié. Pour ma part, je suppose qu’il sert essentiellement à éviter l’impression gênante que provoquerait la vision du même personnage avec la peau rose… []
  4. Citons Patrick Boucheron, historien et consultant pour la cérémonie : « Maintenant, ne soyons pas naïfs : cette polémique est tout sauf spontanée, l’image en question n’aurait choquée personne si certains ne l’avaient pas faite advenir en la montrant du doigt, elle n’aurait blessé personne si on ne s’était pas acharné à la prétendre blessante. Et qui ça on ? Ceux qui ont intérêt à cliver, à séparer, à désunir. Ils étaient furieux de voir que la cérémonie produisait une émotion puissante et généralisée, ils s’engouffraient dans la brèche pour manifester cet art de détester dont ils sont les virtuoses, et qu’on leur laisse bien volontiers. » []
  5. Voir la catégorie Biblical paintings by Jan van Bijlert sur Wikimedia Commons. []
  6. On peut notamment lire La Cène et les autres festins : brèves remarques sur l’iconographie des repas sacrés et profanes (dans Thèmes religieux et thèmes profanes dans l’image médiévale : transferts, emprunts, oppositions, éd. Brepols 2014), par David Jonathan Benrubi, qui raconte que la représentation de la Cène a été au Moyen-âge un point de tension entre le sacré et le profane : le dernier repas, devenu un point fondamental du rite chrétien — l’Eucharistie —, est aussi un repas, un « espace dangereux » (séculier, trivial, mixte, peccamineux — la gourmandise étant un péché capital !) que les autorités religieuses médiévales voudraient moraliser. []
  7. Je note que, toujours très attentifs aux sondages d’opinion et continuant leur stratégie de maintien des ambiguïtés (laissant chacun croire partager leurs opinions plutôt que de risquer de s’aliéner une part de leur électorat), Marine Le Pen et Jordan Bardella se sont bien gardés d’émettre un avis sur la cérémonie. []
  8. Et cela ne vaut pas que pour l’Antiquité, nos ancêtres du Moyen-âge ou de la Renaissance s’y connaissaient célébrations, comme le raconte cet article de Tania Lévy pour Actuel-Moyen-âge. []

La mode comme outil de lutte contre l’obscurantisme et comme moyen pour sauver l’éducation nationale

(L’été on a le burkini, et pour la rentrée, eh bien on a l’abaya, cette robe plus ou moins bédouine dont les éditorialistes se battent pour décider si oui ou non elle a un air musulman)

Les journalistes qui tiennent à donner leur opinion sur la signification culturelle et religieuse de ce vêtement le font en bonne intelligence avec nos responsables politiques, qui ne veulent sans doute pas rééditer le fiasco de l’an passé : on n’avait alors fait que parler des problèmes d’effectifs de l’éducation nationale, laquelle avait été contrainte à recruter ses professeurs après un entretien de quelques minutes, voire aucun entretien, comme c’est arrivé à mon fils, qui s’est inscrit par curiosité, et qui a reçu une réponse enthousiaste et positive sans avoir rencontré quiconque, et ce pour une matière autre que celle qu’il a étudiée1. Parler des deux-cent-quatre-vingt-dix-huit adolescentes qui se sont présentées en abaya à la rentrée (dont soixante-sept, qui ne devaient rien avoir prévu en dessous, ont refusé de les enlever) est moins déprimant que de se poser des questions sur les milliers (milliers !) de postes d’enseignement qui ne sont toujours pas pourvus à l’instant où j’écris — et ce malgré l’évolution démographique qui fait baisser chaque année les effectifs de plusieurs dizaines de milliers d’élèves, et malgré le bourrage des classes, puisqu’on sait que la France est le pays développé où le nombre d’élèves par classe est le plus élevé.
J’imagine que j’ai l’air de dire que l’abaya est juste un prétexte cynique pour éviter de parler de la dérive de l’éducation nationale, et quelque part je crois que c’est juste, mais je crois aussi qu’il serait un peu court de limiter la question à ça.

Un classique de l’iconographie des articles sur l’abaya : montrer des personnes qui les portent… Et qui portent aussi un hijab. J’ai du mal à ne pas croire qu’il s’agit d’une manœuvre sciemment confusionniste. La photo a été prise à Niort en 2018 et n’a visiblement aucun rapport avec le contexte scolaire. On pourrait tout à fait faire la même chose avec les chaussures de sport en disant que Nike et Adidas sont des marque halal, puisque les femmes qui portent le voile portent souvent des chaussures de sport (c’est en tout cas la statistique que je fais dans ma banlieue !).

Déjà, faisons le point sur le débat lui-même. Quand je lis ou j’écoute les gens qui s’excitent sur le sujet (et jusques à quelques personnalités absolument estimables, telle Sophia Aram), je suis frappé par une contradiction : leur défense de l’interdiction de tel ou tel vêtement est motivée par leur constat qu’il y a des pays où on contrôle le corps des femmes en leur imposant tel ou tel vêtement. Il me semble assez évident que dès lors qu’on impose ou qu’on proscrit un vêtement ici ou là-bas, il y a bel et bien une forme de contrôle, ce n’est donc pas exactement le contrôle, en soi, qui est le problème, mais plutôt qui contrôle. Bien entendu, je ne vais pas comparer l’attitude des proviseurs et les bravades de collégiennes en France avec le courage des iraniennes qui risquent la prison et parfois bien pire de la part de la police et de la justice, pour avoir osé libérer leurs cheveux, mais je suis désolé de le redire : le contraire du vêtement imposé ne peut pas être un autre vêtement imposé. Le contraire du vêtement imposé, c’est la liberté de s’habiller comme on veut.
Tout le monde peut comprendre ce que j’écris ici je pense, et bien entendu le calcul des gens qui veulent interdire tel ou tel vêtement réputé anti-laïque va au delà : ils pensent que la liberté dont certaines entendent jouir leur est en réalité imposée par la pression du quartier ou de l’imam du coin. Et ils considèrent qu’il existe une fourbe lame de fond de l’Islam politique qui s’impose, mètre par mètre, dans l’espace public français (et mondial), et qu’un de ses outils signalétiques préférés est le vêtement, et tout particulièrement le vêtement féminin. Et ce n’est pas faux, l’uniforme a toujours eu le double usage d’indiquer une fonction (et de faire passer la fonction au dessus de l’individu qui le porte), d’une part, et de produire un effet de groupe, de permettre à un collectif de se reconnaître, de se montrer, de s’affirmer. Qui dit uniforme, dit brigade, dit armée. Ce n’est pas irrationnel de s’en inquiéter, mais il faut se demander à quel moment le souci se transforme en panique, et à partir de quel moment on n’est pas en train de nourrir la menace dont on croit se défendre, ne serait-ce qu’en lui donnant l’importance qu’elle réclame : il n’est écrit nulle part qu’on est forcé de tomber dans tous les pièges !
Je rappelle que depuis l’affaire des « foulards de Creil », en 1989, les efforts de l’auto-proclamé « camp laïque » (Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut,…) n’ont abouti qu’à transformer une provocation localisée, une bête affaire de respect du règlement intérieur, en un phénomène national.
Quoi qu’il en soit, si le hijab est un signe assez clair d’adhésion à une pratique religieuse, l’abaya n’est jamais qu’une robe, et le sens qu’on lui prête changera forcément selon ce que l’on sait ou croit savoir de la personne qui la porte. S’il s’agit de Mlle Marie-Eugénie de Bonnefamille, de Versailles, qui rentre avec papa et maman de ses vacances à Casa où elle a acheté une belle robe brodée sur un marché pittoresque pour touristes, c’est un souvenir exotique, un semi-déguisement élégant et un vêtement confortable en temps de canicule. S’il s’agit d’une jeune femme résidente d’une cité de Seine-Saint-Denis qui a un prénom arabe et un patronyme maghrébin, ce sera jugé religieux par le proviseur qui attend à l’entrée de l’école, même si la personne qui porte la robe le fait juste parce qu’elle aime ledit vêtement. Et même si c’est une robe Gucci hors de prix, comme avec ce gentil piège posé par Cécile Duflot sur Twitter :

La semaine dernière, une jeune femme se plaignait de s’être vue refuser l’accès au lycée non pas à cause de sa robe, mais parce qu’elle portait une tunique à l’air oriental. Des journalistes de BFM lui demandaient si son but n’était pas de « cacher ses formes », formule qui désormais signifie « être soupçonnable de sympathie envers Daech », alors que dans d’autres contextes, c’est juste un prétexte à articles de magazines féminins (« quelle robe pour cacher ses formes quand vous avez une morphologie en O ? »). Au passage, croire qu’il suffit qu’un vêtement soit ample pour dissimuler la morphologie de la personne qui le porte est d’une grande ignorance.
Une autre jeune femme « musulmane d’apparence », comme disait l’autre, s’est vue interdire de rentrée pour avoir porté un kimono. Je suis sûr que mes deux filles sont déjà allées à l’école en kimono. L’aînée, désormais, vend ce genre de vêtements2. Mais elle s’appellent « Lafargue », pas « Lahbib ». Et mon petit doigt me dit que ça change tout. On aura du mal à faire passer ça pour autre chose qu’une injustice.
Rappelons-nous enfin que le sujet même de l’adolescence, en tant qu’étape de la vie, c’est de trouver où placer le curseur entre affirmation individuelle et conformité à un groupe, que quand on est adolescent, on se cache3 parfois, on se sur-montre parfois (ah, ce jour où je suis arrivé au collège en m’étant volontairement rasé la tête pour ma constituer une crête punk approximative !), on se donne une contenance en adhérant à un mouvement musical ou pourquoi pas à une religion ou un syndicat lycéen, on se crée une personnalité en se rebellant contre l’autorité, en adhérant à une autorité, en étant cynique, en clopant (franchement plus grave que l’abaya), en rejetant le monde des darons,…
C’est sans fin. Avec les faux-positifs, les vains chipotages (à partir de quelle ampleur la manche d’une robe devient-elle « obscurantiste » ?), la réponse mécanique à des provocations punkoïdes, le jeu de cache-cache (le bandana…), les autorités scolaires ne peuvent que se ridiculiser (en mesurant la longueur des robes à l’entrée de l’établissement, comme à l’époque yéyé !) ou sombrer dans des impasses logiques qui ne lancent in fine qu’un seul et unique message (sans que ce soit forcément intentionnel) : « les arabes, dehors ! ».
Et même sans aller jusque là, ils envoient un message assez confus sur la nature de la laïcité comme sur celle du féminisme. Laisser accroire que les droits humains, la démocratie, le féminisme et la laïcité sont des marques déposées par le monde occidental est une imposture mortifère : ces valeurs n’existent que par ceux qui les font vivre. Par charité, je ne reviendrai pas sur l’instrumentalisation obscène de la mémoire de Samuel Paty.

Je reprocherais leur hypocrisie aux gens qui affirment interdire un vêtement à d’autres gens dans le but de les émanciper. L’émancipation par l’interdiction est une absurdité logique complète, et il vaudrait mieux enfin assumer qu’il ne s’est jamais agi d’autre chose que d’une forme de concurrence, la question n’étant pas de contrôler ou non les corps mais de décider qui les contrôle.
En éducation, chaque fois que l’on sévit, que l’on s’énerve, c’est le signe qu’on est débordé. Ceux qui ont été parents doivent comprendre ce que je veux dire : la véritable autorité s’impose sans autoritarisme, la fermeté des principes s’impose sans surjouer l’intransigeance, et, ajouterai-je en vil anarchiste, les limites de la liberté n’ont de valeur que si l’on se les donne volontairement, si on se les impose parce que le raisonnement, l’expérience, l’éthique personnelle, nous ont prouvé leur valeur.
Mais même si on ne comprend pas bien l’intérêt de la liberté d’autrui aussi bien qu’on comprend la valeur de sa propre liberté, il faut être conscient que les règles imposées n’ont d’utilité organique que si elles sont claires. Et « l’abaya », visiblement, ça ne veut pas dire grand chose : il en existe plein de modèles — on est loin de l’affreux niqab synthétique noir —, et puis aucune interprétation d’aucun hadith ne fait de l’abaya un vêtement plus essentiellement musulman qu’un survêtement de sport, une chemise de nuit ou une robe folklorique de villageoise européenne. Bien sûr, il existe des pays où l’abaya est un vêtement imposé aux femmes, et il n’est pas du tout impossible ‒ c’est même probable — que parmi les jeunes femmes qui tiennent à arborer ce vêtement il s’en trouve beaucoup pour lui donner un sens religieux, ou plutôt, pour manifester leur engagement religieux. So what. Un peu de sang-froid. Je me demande si le sens de ce vêtement, porté par certaines, n’a pas un sens plus culturel que religieux, si ça n’est pas une manière de revendiquer son origine : « vous ne voulez pas nous voir, eh ben on est là ».

Je ne suis pas connu comme un spécialiste du vêtement, alors je suis allé rechercher des images d’abayas sur un site de fast-fashion tristement célèbre. Je note une grande variété de coupes, de motifs,… Je ne sais pas si je peux distinguer la gandoura du caftan, le burnou de la djellaba, la chemise de nuit de la robe un peu mémère… Est-ce que les « videurs » placés à l’entrée des écoles seront plus pointus que moi dans le domaine ?

Je crois que le problème de la séquence « abaya » est surtout celui de l’école (on y revient !), symboliquement décrédibilisée par sa tutelle4, mais à qui on demande de gérer tous les malheurs de la France : l’emploi ; l’incivilité ; l’intégration de français de troisième génération ; la poussée de l’Islam ; la ghettoïsation des quartiers ; l’inégalité entre les citoyens ; la perte du sentiment de citoyenneté5… Et s’il reste un peu de temps, on lui demande d’instruire.
Comme rien ne semble fonctionner, on brandit la menace de l’autorité, on se dit qu’on réglera tout en imposant un uniforme aux écoliers, en supprimant les allocations familiales aux parents des gamins à problèmes, en « revenant aux fondamentaux », quoique ça veuille dire, en refusant l’innovation pédagogique, en ajoutant des heures de corvée administrative et du temps de présence sur site aux enseignants, en raccourcissant les vacances, en imposant l’étude aux écoliers des quartiers difficiles… enfin bref, si l’on excepte les punitions corporelles, à peu près toutes les démonstrations de force imaginables ont été proposées. Et pour se défausser, les gouvernements affirment, grands nombres à l’appui, que jamais l’école n’a coûté aussi cher aux français. Persuadé pour ma part que la plupart des députés seraient incapables de poser une règle de trois (l’absurdité du tour que prennent les débats liés aux questions techniciennes écologiques le prouve constamment) ou que leur connaissance de l’Histoire est pour le moins approximative, bien qu’ils soient tous allés à l’école, je suis d’accord : l’instruction nationale n’a pas été un très bon investissement, et ce depuis longtemps, sauf si on se souvient de son utilité première : enfermer les enfants aux heures où leurs parents sont à l’usine (mais y’a plus d’usines !).

Comme on n’y croit plus, qu’on ne sait plus comment sauver l’école, et comme on n’a pas le temps de chercher à comprendre ce qui ne peut plus fonctionner comme avant, comme on n’a pas le temps de bien travailler — à la décharge des politiciens, je suis forcé de constater que le travail de fond n’a jamais été récompensé en termes de votes —, eh bien on montre sa fermeté en interdisant une robe.
Piteux.

  1. Ne vous inquiétez pas pour mon fils : il a finalement renoncé à devenir enseignant contractuel bouche-trou, voyant les conditions proposées et sachant que l’institution maltraite au moins autant ses agents que ses usagers. []
  2. J’en profite pour faire la publicité de la brocanta japonaise de ma fille, qui s’appelle Tanpopo. []
  3. J’ai lu que les collégiens ou lycéens de l’année du covid avaient été nombreux à apprécier le masque ou la visio-conférence. []
  4. Quand le ministère de l’éducation nationale a annoncé que les professeurs contractuels allaient être recrutés en catastrophe et de manière catastrophique, il s’est tiré une balle dans le pied, rendant douteux les futurs enseignants avant même leur prise de fonction — et je dis ça bien que persuadé que le fait d’être un bon enseignant est loin de n’être qu’une question de formation et de concours : recruter des amateurs, pourquoi pas, mais communiquer de cette manière a été une vraie erreur. []
  5. Au passage, s’indigner de la « montée du communautarisme » quand on regroupe des populations sur critères sociaux voire ethniques, qu’on les enclave, qu’on dégrade les services publics de leurs quartiers et qu’on les renvoie à leurs origines en permanence, on produit exactement ce qu’on dénonce. []

« Islamophobie » n’est pas un terme illégitime

Un des thought-terminating clichés favoris du Printemps républicain et assimilés est de dire que l’Islamophobie est un néologisme inventé par les mollah iraniens (ou dans d’autres versions, par les Frères musulmans) afin de museler toute critique de l’Islam1, c’est à dire d’entretenir un flou entre une forme de rejet et d’hostilité envers des personnes, d’une part, et le légitime exercice de la liberté d’expression que constitue la critique d’une religion et de ses dogmes d’autre part.
Cette étymologie ne tient pas la route, les premières acceptions du mot Islamophobie, tout comme Islamophilie, datent du début du XXe siècle, ainsi qu’on peut le vérifier avec Google Ngram.

Les occurrences de Islamophobie et Islamophilie entre 1900 et 2000, selon Google Ngram (qui observe l’utilisation de mots dans deux siècles de textes imprimés…). Le mot Islamophobie connaît bien sûr un essor incommensurable au XXIe siècle, mais il est inexact de prétendre qu’il n’existait pas auparavant.

Mais quand bien même le mot serait récent, et quand bien même les mollahs auraient utilisé le terme comme arme rhétorique déloyale, le mot est ontologiquement légitime : en français, on peut ajouter le suffixe -phobie aux mots que l’on veut. Leur sens sera immédiatement compréhensible et transparent, il désignera une peur déraisonnable de ce que décrit le mot. Ensuite, c’est au concept de faire preuve de sa pertinence. Je peux inventer la « pomelophobie » pour décrire la peur panique des pamplemousses, et le mot existera sitôt que je l’aurai écrit (ça y est, il existe !), mais si personne nulle part n’éprouve une telle peur, le mot que j’ai forgé restera une coquille vide. Ce n’est sans doute pas le cas du mot Islamophobie.
Pour qu’un mot en -phobie soit utile, il faut bien entendu s’entendre sur le radical qui précède le suffixe. Je suis forcé d’admettre que c’est une tâche complexe avec le nom Islam, qui peut désigner la religion mahométane en tant que dogme révélé, mais aussi en tant qu’organisation (théologiens, imams, fidèles, pratique) voire en tant que civilisation2. Sans compter les arrières-pensées post-coloniales et le racisme anti-maghrébin qui brouillent encore un peu plus la question, sans oublier les arrières pensées socio-économiques, puisque, dans l’imaginaire français en tout cas, l’Islam est une religion liée aux classes populaires et aux banlieues défavorisées. En centre-ville, la floraison des hijabs, des kamis et des kébabs me semble souvent perçu comme une forme de déclassement.
Si l’on veut des mots précis pour discerner les différents types d’islamophobie (stigmatisation des personnes versus critique de la religion elle-même) eh bien il faut les inventer et non réclamer que le mot en usage, si vague et imparfait qu’il fût, soit proscrit. Mais y en a-t-il vraiment besoin ? Souvent, les gens qui réfutent la pertinence même du mot Islamophobie ne mettent pas un très long temps à l’illustrer, se révélant spontanément soucieux d’expliquer tout ce qu’ils n’aiment pas dans l’Islam et chez les musulmans, qu’ils présentent souvent comme les agents non-pensants d’un texte vieux de 1 400 ans dont on les soupçonne ne de retenir, au fond, que les plus odieux passages. Les gens qui craignent les musulmans expliquent souvent qu’en Islam, il ne saurait y avoir de séparation entre le dogme religieux et la vie politique. Or chaque religion, et c’est le cas de l’Islam évidemment, a eu des franges qui défendaient une position totalitaire (où tous les aspects de l’existence seraient sous la coupe du texte sacré), et d’autres qui se sont battues contre cette idée à coup de grands arguments théologiques.
Souvent, quand on méprise une catégorie de personnes3, on en pense les membres incapables de distance face à leurs lectures. C’est visiblement comme ça que les Musulmans sont vus : des littéralistes qui, comme par hasard, auraient surtout lu les versets qui appellent au meurtre. On ne dit pas ça des juifs ou des chrétiens, dont les textes sacrés contiennent eux aussi des passages assez gratinés… Pour ma part je me contenterais de dire qu’il est dommage de parier que les tous croyants choisissent systématiquement de croire en ce qui est le plus discutable dans leur religion.
Quand on évoque le fait que ce sont les hommes qui font leur religion et non les textes, ceux que le monde musulman inquiète se rabattront sur des arguments culturels, civilisationnels, montrant que pour eux, religion et personnes sont un tout. Et justifiant donc le caractère flou du mot « islamophobie ».

Comme beaucoup de gens, de simples vidéos ou photographies de personnes suspendues en altitude peuvent provoquer chez moi une sensation physique très forte de vertige, tout comme le simple fait de me tenir debout sur un bête tabouret. Sachant l’absence de danger réel, cette sensation n’est pas complètement rationnelle. Néanmoins, la chute depuis une certaine altitude est une cause d’accidents ou de décès, alors l’acrophobie (la peur des hauteurs ou du vide) s’appuie sur une crainte fondée, qu’elle exacerbe.

Le suffixe -phobie nous ramène à une maladie psychologique : une peur qui se manifeste de manière irrationnelle ou en tout cas excessive. Avoir peur d’une araignée venimeuse n’est pas irrationnel. Craindre une petite araignée qui court sur le mur est disproportionné. Ne pas parvenir à fermer l’œil parce qu’on sait qu’une araignée s’est trouvée dans la même chambre deux jours plus tôt est excessif et peut amener à des comportements néfastes pour soi-même. En 2016, on n’avait jamais vu un burkini sur une plage française (preuve en est que la presse utilisait des photos de catalogue pour illustrer le sujet), mais toute une partie des médias en ont débattu âprement pendant tout l’été. Là, on touche à la déraison. Plus pernicieux, je me souviens de l’époque où l’Observatoire de la Laïcité se faisait taxer de laxisme face à l’Islamisme lorsqu’il se contentait de rappeler le droit et expliquait que non, telle ou telle brimade ciblée envers les musulmans n’était pas contenue dans la loi de 1905 : un rappel à la loi républicaine était jugé anti-républicain ! L’excitation a malheureusement payé et abouti à la dissolution de l’Observatoire, entourée d’une jubilation suspecte. Là aussi, on peut parler d’une forme de rejet et d’excitation déraisonnables. Quant à la surprésence médiatique du sujet de l’Islam, la constitution de débats nationaux basés sur de minuscules affaires (l’employée d’une crèche privée qui s’est mise à porter le hijab, une boulangerie qui ne vend plus de jambon…), elle mène à une obnubilation malsaine et stigmatise toute une population à qui on semble constamment dire qu’elle ne pourra jamais être française de plein droit4.
Il est paradoxal, ou au contraire très logique, que ce soient ceux qui sont obsédés par l’Islam qui affirment que le mot Islamophobie devrait sortir du dictionnaire5.

Bien entendu, après Khomeini, après les versets sataniques, après le 11/9/2001, après Mohammed Merah, après Charlie Hebdo, l’Hyper Casher, le Bataclan, Samuel Paty,… La peur de l’Islam et des musulmans est étayée par des éléments rationnels, puisqu’il y a effectivement des musulmans qui, au nom de leur religion, sont prêts à faire beaucoup de mal à ceux qui se mettent en travers de leur route — notamment des musulmans, rappelons-le, premières cibles des islamistes —, qui veulent établir un pouvoir temporel brutal motivé par leur interprétation des textes religieux, et qui à défaut d’établir la théocratie de leurs rêves, veulent semer la terreur. Eux aiment l’Islamophobie : elle est la résultante de leur action et donc, la preuve de leur pouvoir, et sans doute aussi un bon carburant pour motiver leurs futures recrues qui éprouvent l’injustice d’être brimées ou simplement dénigrées du fait de leur appartenance réelle ou présumée à la communauté musulmane.
Qu’une femme battue par des policiers en Iran pour avoir choisi de montrer ses cheveux en public se sente ou se dise islamophobe n’est pas irrationnel : elle paie cher ce que la religion qui s’impose à elle a de pire.

Bref, par quelque bout qu’on le prenne, l’Islamophobie existe, il ne suffit pas de refuser le mot pour faire disparaître la réalité qu’il recouvre.

  1. Exemple avec Caroline Fourest dans le chapitre Le Piège du mot Islamophobie de l’ouvrage La Tentation obscurantiste, éd. Grasset 2005. []
  2. On trouve des juifs ou des chrétiens parmi les philosophes islamiques, donc islam (avec un i minuscule) peut être entendu en tant que civilisation et non en tant que dogme religieux. []
  3. C’est une chose qui m’a frappé en travaillant sur la question de la censure, notamment de la bande dessinée : personne ne réclame qu’on l’empêche, lui, d’accéder à une œuvre, mais beaucoup la réclament en pensant à ceux qu’ils jugent comme étant des esprits faibles : enfants, femmes, membres des classes populaires. []
  4. On a beau jeu, après avoir traité toute une population comme un bloc et l’avoir parfois ostracisé, de s’émouvoir qu’elle se replie sur une forme de communautarisme. []
  5. Islamophobie est dans le Larousse et le Robert, et est défini par les deux comme une « Hostilité envers l’islam et les musulmans ». Le mot est aussi utilisé par le Conseil de l’Europe et par d’innombrables associations dédiés aux droits humains : Mrap, Amnesty, Ligue des droits de l’Homme, et jusqu’à la très laïcarde Fédération nationale de la Libre pensée. []

C’est dur d’être aimé

(Pour ceux qui liront cet article longtemps après sa publication, je rappelle le contexte : Robert Ménard, maire de Béziers et proche (quoique non encarté) du Rassemblent National, a utilisé une ancienne couverture de Charlie Hebdo en hommage à Samuel Paty1. Pour Charlie Hebdo, qui a une vieille tradition de lutte contre l’extrême-droite, c’est dur à avaler.)

La controverse qui oppose Charlie Hebdo à Robert Ménard est au fond assez intéressante. Certes, Cabu serait sans doute révolté d’apprendre qu’un de ses dessins est utilisé par une municipalité d’extrême-droite, qui représente tout ce contre quoi il a lutté tout au long de sa carrière — on est à la limite de la provocation.

Chez Charlie Hebdo, on qualifie cette récupération de « détournement », comme si le message originel était perverti et que l’on faisait dire à Cabu autre chose que ce qu’il a voulu dire.
Mais ça ne me semble pas évident. Le slogan ajouté sur l’affiche (« Non au terrorisme islamiste ! »), ne s’en prend toujours qu’aux seuls terroristes et donc, reste conforme au propos de Cabu tel qu’analysé par la rédaction de Charlie Hebdo : « il vise seulement les intégristes ».

la réponse de Charlie, sur Twitter.

En fait, le slogan ajouté renforce plutôt le propos et, en tout cas, permet de lever toute ambiguïté à son sujet : c’est bien le fait d’être aimé par les intégristes qui fait pleurer le Mahomet dessiné par Cabu. L’affirmation « Lire un dessin de presse, ça s’apprend, ça ne se détourne pas » (phrase sémantiquement bancale, non ?) est donc énoncée en fonction d’une accusation injuste : l’interprétation du dessin est strictement la même à Béziers qu’à Paris.

Ce qui fait mal, ce n’est donc pas la question d’une mauvaise interprétation du sens du dessin ou d’une altération de son propos, c’est le contexte de cette diffusion. Si ces mêmes affiches, sans rien changer, avaient été placardées dans une municipalité d’un bord plus respectable, la réponse aurait été différente. Pour preuve, le même jour exactement, des militantes féministes qui avaient été arrêtées pour avoir pratiqué l’affichage sauvage d’un dessins de Charb avaient été défendues par Charlie Hebdo2.

J’ignore si Ménard a pris un plaisir pervers à afficher sa compatibilité avec un dessin issu d’un journal qui a naguère tenté de faire interdire le parti qui le soutient, mais aussi horrible que ça soit de l’admettre, si détournement il y a, celui ci n’est pas dans le message et, sauf au chapitre du droit d’auteur, qui permettrait sans doute de pénaliser cette campagne d’affichage, je dirais (désolé) que (je suis vraiment désolé) Robert Ménard est (argh) autant dans son droit que les mille et une autres personnes qui placardent des dessins issus de Charlie en hommage à ses morts ou à la liberté d’expression.
Le problème de l’affichage par Robert Ménard n’est donc pas ce qu’il fait dire aux affiches, c’est qu’il soit Robert Ménard et que son aura politique, les opinions et les intentions dont il est soupçonné, influenceront la lecture de l’image par le public.


La récupération par Jean Messiha, cadre du Rassemblement national, est nettement moins justifiable et relève du détournement puisqu’il voir en Charlie Hebdo un « étendard identitaire de la France » à la suite de la publication de cette « une » qui raille le président turc Erdoğan après que ce dernier ait demandé à ses compatriotes de boycotter les produits français en représailles du soutien affirmé d’Emmanuel Macron au droit à la caricature.

Pour qui s’intéresse un peu à l’image, ça ne constituera pas un scoop, mais pour les autres, ce sera peut-être l’occasion d’une révélation : découvrir qu’une image n’existe pas par elle-même, qu’elle s’inscrit dans un contexte, une « écologie des images », pour reprendre la formule d’Ernst Gombrich. Ce contexte va des conditions de la création de l’image (intentions de l’auteur, clarté du message, actualité dans laquelle s’inscrit le propos,…) aux modalités de sa diffusion (réputation du support éditorial, moment de la publication, contenus attenants,…), et tout cela aura une influence sur sa réception et déterminera le sens qu’on en tire. Une caricature antisémite est révoltante sur un tract politique, mais la même sera tout à fait à sa place dans une exposition consacrée à l’Occupation. La réception de l’image elle-même constitue un contexte : à qui est destinée l’image, quelles personnes sont prêtes à comprendre ou accepter l’image ? Avoir des échanges de point de vue sur la laïcité avec des musulmans qui s’affirment offensés en France est une chose, mais comment faire lorsque cette même image touche des gens qui vivent loin d’ici ? Quand elle touche des gens qui d’ailleurs ne verront pas cette image et ne feront qu’en entendre parler ? Comment expliquer la diversité d’opinions à des gens qui n’ont expérimenté comme mode de gouvernement que des dictatures et qui ne pourront de toute façon jamais entendre le propos, non seulement par méconnaissance de la philosophie des Lumières, par manque de familiarité avec l’Histoire française de la liberté de la presse et de la laïcité, mais aussi parce que, de toute façon, l’argumentaire à ce sujet n’arrivera pas jusqu’à eux ?3 Que leur expérience de la caricature est bien différente ? Dans les pays qui connaissent des guerres liées à l’ethnie ou à la religion, la caricature n’est pas un innocent défouloir, c’est parfois le prémisse d’un massacre. Ce fut le cas par exemple pour le génocide de la population Tutsi au Rwanda. Comment empêcher des gens qui ont le souvenir encore vif de ces événements de lire ce qu’ils ressentent comme des attaques de leur personne avec une même grille d’interprétation ?4. Tout bêtement, comment expliquer, au delà des frontières françaises, l’innocuité de l’esprit « Bête et méchant » ?

Dans certains pays on sait que la caricature peut être annonciateur et peut-être vecteur, instrument de massacres à venir. Nous ne l’avons d’ailleurs pas oublié ici dans le cas des caricatures antisémites. l’image est issue de Rwanda. Les médias du génocide, 2000 , ouvrage dirigé par J.-P. Chrétien, éd. Karthala.

Notre monde a beaucoup changé : je ne sais pas si le battement d’ailes d’un papillon peut provoquer un ouragan aux antipodes, mais il peut désormais être partagé des millions de fois sur Facebook et Youtube, et être commenté à l’infini. Alors est-ce que pour Charlie Hebdo, tout peut continuer comme avant ? Est-ce qu’on peut croire être une feuille de chou de déconneurs parisiens qui font marrer leur public en se défoulant sur Giscard et Lecanuet quand les dessins qu’on produit ne seront jamais montrés en Mauritanie ou au Niger, mais y seront commentés par des gens qui n’ont aucune idée de ce qu’ils signifient ici, et verront ces discussions provoquer des drames5 ? Même ici, du reste, le nombre de gens qui ont une opinion, favorable ou défavorable, sur Charlie Hebdo, excède de loin le nombre de ses lecteurs, voire même le nombre des gens qui ont déjà tenu le journal entre les mains ne serait-ce qu’une fois. Sans doute est-il, dans les faits, impossible de continuer comme avant.
Je lis souvent Charlie Hebdo, pour voir où ça va, et je remarque que les textes sont sérieux et se prennent au sérieux, et que les dessins sont, pour l’essentiel, tristes à pleurer, enfin presque jamais drôles, et on sait pourquoi, évidemment : ce journal est en deuil, sous pression, attaqué — et plus d’un lecteur en diagonale m’associera à ceux qui l’attaquent, bien sûr. Je suis toujours frappé par le caractère très insensible des dessins de Riss, aussi. La semaine dernière, un prof a été décapité parce qu’il a montré deux dessins issus de Charlie. Dans le numéro de la semaine, ça rigole sur la décapitation et sur les tchétchènes qui ont du mal à apprendre le français, il y a quatre pages spéciales pour nous dire que tuer des gens pour des dessins, c’est pas bien, pour dire que la liberté d’expression, c’est bien, pour taper sur la partie de la gauche qui refuse de stigmatiser les musulmans… Mais, sauf erreur d’inattention, je n’ai vu nul rappel du fait que ce sont deux dessins venus du journal pour lesquels ce pauvre homme est mort. Non que Charlie eût à se reprocher quoi que ce soit, le seul coupable d’un meurtre est le meurtrier,

Recep Tayyip Erdoğan explique qu’il n’a pas regardé le dessin qui le représente, mais ça ne l’empêche pas d’y voir une hostilité envers les musulmans d’une part et la Turquie d’autre part, qui seraient incarnées dans sa personne, apparemment, tandis que Charlie Hebdo, à le croire, serait piloté par l’Élysée. Je suppose que la grande majorité des gens à qui s’adresse un tel discours aurait du mal à imaginer que Charlie Hebdo peut tout à fait produire le même genre de dessin en visant Emmanuel Macron lui-même…

Je place la liberté, et bien sûr la liberté d’expression, très haut. Le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo m’a affligé au delà des mots, celui de Samuel Paty tout autant, et je n’ai que mépris pour les islamistes et leurs revendications, comme pour les hypocrites chefs d’État de dictatures pourries qui se servent de ce genre d’histoire pour souder leurs populations autour de leur misérable personne.
Je comprends aussi que la rédaction de Charlie se sente en mission, et on ne doit pas d’égards ou de politesse à ceux qui veulent vous faire taire. Une partie de moi-même les soutiendra toujours pour ça, par principe.
Reste que quelque chose ne fonctionne plus dans la démarche de Charlie Hebdo : quand on n’arrive plus tellement à être compris, quand on est célébré par des gens dont on n’aime pas les idées, et critiqué par des gens qui se réclament d’une certaine idée du progrès, c’est peut-être qu’il faut réfléchir non seulement à ce qu’on veut dire, mais aussi à la manière dont le propos sera reçu.

  1. Samuel Paty était professeur d’histoire à Conflans-sainte-Honorine. Il a été décapité pour avoir montré à ses élèves deux dessins représentant Mahomet. Un parent d’élève avait raconté que les élèves musulmans avaient été sommés de sortir au moment de la projection d’une image destinée à les choquer. Le récit de sa fille, qu’il répétait, s’est avéré faux, puisqu’elle n’avait pas assisté au cours en question, mais l’affaire, montée en épingle sur les réseaux sociaux, a fini par amener un russe tchétchène à commettre le meurtre. []
  2. À lire sur le site de Charlie Hebdo : Le flic nous a dit : « C’est un délit, vous n’avez pas le droit de critiquer la religion. », 21 octobre 2020. []
  3. Rappelons que le parent d’élève de Conflans-sainte-Honorine a publié une vidéo où il racontait qu’on avait fait sortir les musulmans de classe pour leur montrer « une photo d’un homme nu » (?), censée être le prophète, chose que lui avait décrit sa fille qui elle-même n’y était pas et se l’était fait raconter par d’autres… Pas besoin d’aller très loin pour que l’évaluation juste des faits soit possible. []
  4. Et non, critiquer une religion n’est pas juste critiquer une opinion, car même si c’est l’intention de départ et même si elle est philosophiquement légitime, le résultat est que ce sont les croyants qui se sentent visés. Et dans bien des endroits du monde, la confession religieuse se confond avec une identité plus générale (famille, ethnie, nation) dans laquelle on est né… []
  5. Au Niger en 2015, un centre culturel français incendié et plusieurs morts, dans plein de pays le personnel diplomatique français caillassé, menacé ; etc. []

Non, Didier Raoult ne m’obsède pas et d’ailleurs je vais faire un article à ce sujet pour vous le prouver.

(ne faites pas attention, je me parle tout seul. C’est le genre de billet que j’écris afin de me relire moi-même un, deux ou dix ans plus tard : il conserve mes sentiments et mes idées du moment, que je pourrai confronter aux sentiments et aux idées que j’aurai plus tard)

Sur Facebook (bizarrement pas du tout sur Twitter), nombre de mes amis semblent courroucés lorsque je parle du professeur Didier Raoult, et ils le sont d’autant plus que je suis assez ostensiblement raoultosceptique, tandis qu’eux sont au contraire raoultocurieux, raoultophiles, voire raoultodules et raoultolâtres. On m’explique que je suis décevant (ça arrive), que je manque de lucidité (ça arrive), que je ne suis pas virologue (je l’admets — et du reste je n’ai jamais pris position sur un thème médical !), on me dit que je souhaite des morts inutiles (euh), et enfin, que j’ai l’air obsédé par le sujet. Certains affirment même que je ne parle que de ça. Un ami curieux a pris le temps de compter mes posts depuis le 25 mars afin de vérifier la chose, et il ressort de son enquête que 5% de mes publications ont Didier Raoult pour sujet.
Le nombre va plutôt ralentissant.

Cinq pour cent, c’est beaucoup et en même temps ce n’est pas tant que ça. Peut-être est-ce que l’algorithme de Facebook soumet tout particulièrement ces posts à mes amis raoultophiles, leur donnant l’impression fallacieuse que je n’ai pas d’autre sujet ? S’agit-il d’un effet de loupe, un biais de fréquence ? Bon, bref : est-ce que le sujet m’obsède ?
Je dirais que non, je n’en rêve pas la nuit et quand il n’y a dans l’actualité aucune nouvelle concernant l’institut Méditerranée Infection ou son fondateur, je n’y pense pas. Mais comme il y a souvent des nouvelles ces temps-ci, j’y réagis souvent. Plusieurs dimensions de l’affaire m’intéressent, et en tout premier lieu, l’impression que j’ai de voir se construire une mythologie.
On ne peut pas vraiment exempter Didier Raoult de toute responsabilité dans l’image de rogue-scientist droit sorti d’un blockbuster que ses admirateurs projettent sur lui, il leur donne au contraire beaucoup de grain à moudre en se présentant avec constance comme un sauveur qui agit en marge de toute pression académique, économique ou politique, et même, mieux qu’en marge, en résistance à toutes ces forces obscures. J’avais essayé de parler de cet aspect dans un précédent article.

Le nom Sanofi revient souvent lorsqu’il est question de Didier Raoult, qui prescrit son fameux médicament Plaquénil comme solution au Coronavirus. J’imagine que Sanofi a acheté le mot-clé « Raoult » (ou d’autres mots-clés en rapport), expliquant la présence d’une publicité pour un de ses produits dans l’article.

Récemment, dans Paris Match, Didier Raoult dit : « Je suis un renégat ». Je m’étonne que cette manière de se présenter fonctionne, car ce « renégat » est avant tout un mandarin old-school (« j’ai raison parce que j’ai raison même quand j’ai tort ») qui a l’heur d’être à la tête d’une forte équipe et d’un budget de trente millions d’euros ! Des scientifiques vraiment à part, ça existe, nous en avons en France, comme par exemple Jean-Pierre Petit, Joël Sternheimer, ou, dans le domaine de la biologie, les nombreux médecins qui ont testé des traitements anticancéreux réprouvés par leurs pairs et qui ont parfois subi pour cela l’interdiction d’exercer leur art. Rien de ce genre chez Didier Raoult qui, malgré sa complainte martyrologique, fait exactement ce qu’il veut, revendique et se vante de le faire, et a même finalement eu l’honneur d’une visite présidentielle qui disait assez bien, face à l’opinion publique, que c’est le chercheur marseillais qui avait l’ascendant sur le président de la République et non le contraire.
Je reste assez fasciné par le fait que le public voie en lui un « lanceur d’alerte » quand son discours est « arrêtons le catastrophisme, y’a pas d’épidémie, il suffit d’un traitement tout bête et on n’en parle plus ». Son discours est un l’exact opposé de celui d’un lanceur d’alerte, finalement, et il continue de juger l’épidémie négligeable — mais, allez comprendre, il n’en dépense pas moins beaucoup d’énergie à dire qu’il est urgent de suivre ses recommandations.

Je pourrai bientôt faire un autre Quizz sur le thème « quel scientifique a convaincu Emmanuel Macron d’avancer le déconfinement des établissement scolaires ? Raoult s’en vante dans Paris Match :
« Macron est un homme intelligent, qui comprend tout, hermétique à tout ce qu’il peut entendre à mon sujet. Nous avons testé plus de 100 000 personnes, voilà l’élément à garder en tête. Grâce à ces tests, nous sommes les seuls à avoir pu l’éclairer sur la prévalence du coronavirus chez les enfants. Selon nos études il n’y en a presque pas. Le gouvernement ne le savait pas… »

Il y a une vraie dissonance sur ce point dans une partie de l’opinion publique, et je m’étais amusé à le vérifier avec un petit sondage Twitter où je demandais aux personnes interrogées d’attribuer une citation lénifiante à une personne sélectionnée parmi : l’ancienne ministre de la santé Agnès Buzyn ; le médecin médiatique Michel Cymes ; l’insupportable animateur Cyril Hanouna ; et enfin Didier Raoult. Bien sûr, 50% des gens savaient que c’était à ce dernier qu’il convenait d’attribuer la citation, mais beaucoup des autres m’ont avoué qu’ils pensaient de bonne foi que j’avais glissé ce nom pour rire, enfin que c’était la réponse absurde à éliminer d’emblée : puisque ce monsieur martèle qu’il a toujours eu raison, ceux qui croient en son infaillibilité lui attribuent rétrospectivement une clairvoyance passée qu’il n’a jamais eue.

Raoult dit qu’il a raison car il a raison, et quand on lui demande s’il peut le prouver, il dit qu’il peut le prouver. Ces arguments qui n’en sont pas me rappellent le « Je peux le dire ! » du Sâr Rabindranath Duval (Pierre Dac et Francis Blanche).

— « Votre sérénité, pouvez-vous me dire quel est le numéro du compte en banque de Monsieur ? » — « Oui » — « Vous pouvez le dire ? » — « Oui ! » « Vous pouvez le dire ??? » — « Oui !!! » — « Il peut le dire ! Bravo ! Il est vraiment sensationnel ! ».

Je suis surpris que ça prenne, mais j’imagine que c’est avant tout parce que ça comble un besoin ; en cette période d’inquiétude, il faut trouver des figures qui donnent de l’espoir, des héros, autant qu’il faut des coupables à désigner — notre classe politique, notamment, mais aussi les scientifiques réputés installés, institutionnels, et l’industrie pharmaceutique privée.
Cette affaire est aussi une démonstration de la théorie de l’engagement en psychologie sociale (une fois qu’on a choisi son héros, son camp, sa cause, on n’est plus capable d’accepter d’en douter), et même, quelque chose qui ressemble presque à la naissance d’un récit religieux. Mais soyons justes : les raoultosceptique semblent aussi fous et exaltés aux raoultolâtres que l’inverse, difficile de savoir si ce sont les uns ou les autres qui dramatisent. Peut-être les deux ? Je suis un peu heurté, je dois le dire, quand des gens que j’aime bien m’expliquent que je suis naïf, ou bête, ou manipulé par les multinationales pharmaceutiques, ou que mes réactions montrent que je suis indifférent face aux victimes du coronavirus.
Je ne pense pas avoir été aussi violent avec quiconque, de mon côté1. Je n’ai jamais eu de mal à supporter qu’on ne partage pas mes opinions et j’ai toujours été intéressé par les points de vue différents. Ça fait partie de mon tempérament, mais je vois bien que ce n’est pas le plus répandu et qu’au contraire, beaucoup se sentent blessés lorsque l’on ne partage pas leurs emballements. Je dis bien emballements et plus idées, car je crois que la question est émotionnelle plus qu’autre chose : les amis sont censés être émotionnellement en phase.
Finalement s’il m’arrive souvent de causer Raoult, c’est précisément à cause de la violence verbale ou rhétorique dont font parfois preuve ceux qui le soutiennent et que chaque contradiction irrite à un degré impressionnant. Mais c’est quand même avant tout à cause de Raoult lui-même. Par exemple hier matin je suis tombé sur cette interview :

Cet extrait prête un peu à rire : Didier Raoult n’a jamais siégé, il était membre du conseil mais n’a pas daigné y paraître, se faisant excuser en expliquant qu’il avait plus important à faire en son fief. Il a beau jeu ensuite d’expliquer ce qui s’y est dit ou décidé. Et quant à « claquer la porte » d’un endroit où on n’est jamais allé, ça me rappelle juste ce titre d’une comédie française de la pire époque : Par où t’es entré, on t’a pas vu sortir ?.
Mais surtout, qu’est-ce que c’est que ce raccourci avec Pétain !?! De quoi parle Raoult ? Des pleins pouvoir ? Entre mille et un moments historiques de consensus aux conséquences funestes ou heureuses (De Gaulle aussi a eu les pleins pouvoirs !), pourquoi citer Pétain ? Comment est-ce qu’on peut faire un parallèle aussi odieux et insultant ? Raoult affirme que ses pairs le rejettent parce qu’il promeut une molécule, mais il ne fait pas de son mieux pour être apprécié : après avoir traité ceux qu’il présente comme ses rivaux de bien des noms d’oiseaux, il ose même la réductio ad hitlerum ! Ce monsieur déploie des efforts extravagants pour se faire haïr et pouvoir ensuite se vanter d’être un rebelle.
Je veux bien qu’on dise que le progrès scientifique ne peut pas démarrer par le consensus (mais c’est sa quête in fine) et qu’il pâtit plus qu’il ne profite des questions d’ego (see who’s talking !) ou de concurrence entre institutions (bis), mais en parler comme ça, c’est ignoble2.

La manière que Raoult a d’insulter constamment ceux qui ne disent pas comme lui (qu’il présente comme « pas sérieux », « fous », « inintelligents », « corrompus ») interdit toute discussion sereine et force chacun à se positionner en « pour » ou « contre », totalement pour ou totalement contre. Consciemment ou inconsciemment, c’est ce que ce monsieur cherche : qu’on le suive aveuglément ou qu’on le rejette, mais pas vraiment qu’on discute ! Encore une fois, ça ne me rappelle rien d’autre que les religions révélées, où la foi nourrit la foi. Christian Estrosi (heureux les simples…) est brandi comme une preuve d’on ne sait quoi, tandis qu’un confrère virologue qui se pose des questions de méthodologie est qualifié d’hypocrite ou d’incompétent. Une fois de plus, je trouve assez incroyable qu’une rhétorique aussi grossière et manichéenne prenne. Faut-il que les temps soient troublés, que les populations soient anxieuses !

Une dernière pour la route : les chiffres clés, montrés pendant une vidéo de Raoult. Apparemment, ces cartouches pastel plein de chiffres sont censés rendre lisible quelque chose, mais on se demande bien ce que l’on est censé en retenir : en termes de design, ça ressemble plus à de l’enfumage qu’à de l’information.

Bref, tout ça pour dire que j’aimerais bien être indifférent au cas Raoult mais son attitude et la manière dont il est défendu font qu’il me semble impossible de ne pas réagir. On m’a fait remarquer que j’employais un peu les mêmes termes que lorsque je m’en prends à Juan Branco. En y réfléchissant, et bien que je ne confonde pas ces personnages ou leurs combats (politiquement antipodes, semble-t-il, même si chacun à sa manière semble considéré par certains comme un résistant à Emmanuel Macron, et on se fait facilement considérer comme un soutien objectif au gouvernement lorsque l’on critique l’un ou l’autre), j’ai l’impression que les deux font ce même chantage irritant : on adhère aveuglément à leur propos, et on est du côté de la vérité, ou bien on le rejette, et on est un salaud. Chez Branco, ça ressemble à un problème de maturité affective, c’est presque touchant. Chez Raoult, c’est plus dérangeant car on parle de science, et la science n’a jamais été soluble dans l’infaillibilité, au contraire, son principe même est moins de trouver la vérité que d’identifier l’erreur. Après une prédiction erronée (et Dieu sait que Raoult en a produit), on ne peut pas dire « je ne me suis pas trompé, c’est vous qui avez mal écouté », non, on tire des conséquences, on ajuste ses observations, ses modèles théoriques… La vérité ne précède pas la connaissance3, elle n’est pas révélée, au sens religieux du mot, elle est une quête.

On va me rétorquer, à raison, que je ne suis que chercheur en arts plastiques, mais c’est de l’épistémologie de base, non ? On m’a aussi objecté que je me focalisais sur des questions bien accessoires : il insulte ses confrères ? Et alors ? Il est pris pour le Messie ? Il s’en fiche, il est au dessus des polémiques ! Il paraît que je suis celui qui regarde le doigt quand le sage me montre la Lune4. Je ne crois pas, pour ma part, que la manière de construire et d’imposer un discours soit une question cosmétique et accessoire.

  1. Au pire il m’est arrivé de me montrer taquin. []
  2. Au passage, le rapport entre Vichy et la science est une question assez passionnante (et passamblement taboue) car c’est sous Vichy que l’eugéniste Alexis Carrel a fondé la Fondation française pour l’étude des problèmes humains, curieuse institution pluridisciplinaire qui a notamment mis en place les premiers outils de surveillance sanitaire ou démographique qui bien plus tard sont devenus l’Ined ou l’Inserm. L’Insee est descendant d’une autre institution vichyste, le Service national des statistiques. []
  3. On comprend qu’un chercheur se fie à son intuition, à son expérience, ne serait-ce que pour trouver une direction à ses recherches. Mais cela devrait imposer encore plus de prudence, notamment, un exemple au hasard, face à un virus tout neuf. []
  4. Je retiens de la prestidigitation que quand le sage vous montre la Lune, si l’on veut être lucide, il faut surtout regarder ce qu’il fait avec son autre main ! []

Charlie, cinq ans

Cinq ans déjà.
J’étais au Havre, je venais de terminer mon cours, il était treize heures passées. Avant d’aller déjeuner, j’ai ouvert Facebook et je suis tombé sur ce post de David Vandermeulen :

D’abord incrédule — pourquoi, comment ce si jeune homme serait-il mort ? — je suis allé sur Twitter où j’ai pu en savoir plus : Charb était bien mort, oui, mais aussi Cabu, Wolinski, Tignous,… Onze personnes ce jour-là, dix-sept en tout, plus trois terroristes.
Un peu moins d’un an plus tard, le massacre du Bataclan allait malheureusement nous faire relativiser l’horreur de cet attentat, mais ce 7 janvier 2015, j’ai passé comme sans doute tout le monde la journée dans un état second, sonné : impossible de penser à quoi que ce soit d’autre.

J’ai connu Charlie Hebdo enfant, je raconte souvent que le premier dessin de presse que j’ai compris était celui que Reiser avait consacré à l’état de santé de Franco, en 1974. Je devais avoir sept ans ! J’ai ensuite adoré le Cabu du Grand Duduche que je lisais dans les reliures de Pilote offertes par un ami de mes parents. J’ai retrouvé Cabu comme animateur télé dans Récré A2. Au festival d’Angoulême, au milieu des années 1980, je me rappelle avoir vu Wolinski, seul à sa table : « il est inconsolable depuis que Reiser est mort », m’avait-t-on dit. Je n’ai jamais été un adorateur de Wolinski, mais ses scénarios pour Pichard étaient bons, et j’ai un grand souvenir de la courte période où il était rédacteur en chef du Petit Psikipat. À la télé, j’aimais bien les apparitions de Cavanna ou du Professeur Choron. Et puis il y a eu la guerre du Golfe, avec la sortie de La Grosse Bertha puis le retour de Charlie Hebdo. L’arrivé de Charb, qui était pion dans le lycée de mon frère et racontait des tranches de vie sur notre ligne de train. Les éditos de Val, un peu sérieux, mais pas très loin de ma vision social-démocrate vertueuse de l’époque. Et un jour, aussi, j’ai eu l’honneur de rencontrer le grand Willem.
Bref, j’ai une histoire avec Charlie Hebdo.

En rentrant à Paris le soir, sans réfléchir, je me suis rendu sur la Place de la République, où déjà on pouvait lire le célèbre slogan « Je suis Charlie ». Je me souviens que beaucoup arboraient le dernier numéro de Charlie — rapidement devenu introuvable —, et je me souviens aussi d’une femme, que je suppose musulmane, qui brandissait un écriteau disant #notInMyName : pas en mon nom. C’était un moment de communion, véritablement : tous étaient silencieux, et tristes, des artistes s’étaient faits assassiner pour une divinité qui, comme les autres du reste, semble assez bien s’accommoder, elle, du fait que l’on tue en son nom : on n’a jamais vu de dieux écrire dans le ciel Not in my name. Je sais pourquoi, vous savez pourquoi, tout le monde sait pourquoi, en fait, mais on est censé faire semblant de ne pas savoir : bien entendu, les dieux n’existent que par les actions de ceux qui se réclament d’eux.
Les dieux ne sont pas imaginaires, puisqu’ils font des morts.

Les jours qui ont suivi j’ai posté régulièrement des articles, tentant de suivre le cours de mes émotions : tristesse bien sûr ; besoin de comprendre, évidemment ; envie de rire, parfois ; envie d’expliquer ma vision du dessin de presse et du blasphème. Et puis révolte, non seulement envers les meurtriers mais aussi envers ceux qui, tout en se disant ennemis de ces derniers, semblaient étrangement satisfaits d’avoir enfin un prétexte pour insulter tous les musulmans de France et du monde. Il ne vient rien de bon de la peur, de l’insulte et du mépris.

En famille, nous sommes allés à la grande manifestation du 11 janvier. Pour moi, c’était un enterrement. Je trouvais risibles les chefs d’État en ligne qui pensaient nous guider, comme si qui que ce soit avait pu être dupe. Mais avec le recul, ce moment a été aussi l’entrée dans une France misérablement abêtie par la terreur, où « comprendre » c’est vouloir « excuser » ; où les pacifistes, les compatissants et les sociologues sont jugés complices et peut-être même coupables de la violence ; où on veut renvoyer les adolescents aux cheveux frisés qui gloussent pendant une minute de silence ; où le journal Charlie Hebdo, sans aller jusqu’à y voir le supplément illustré de Valeurs actuelles n’est plus ni joyeux ni anar ; où on peut passer l’été à s’écharper sur une combinaison de bain avec bonnet intégré que personne n’a vu sur aucune plage française ; où le mot « laïcité » est devenu le cache-nez d’un racisme de plus en plus évident ; et où la liberté d’expression n’est une valeur sacrée que pour certaines opinions.


Le numéro de Charlie Hebdo qui paraît demain s’en prend aux « nouvelles censures » et aux « nouvelles dictatures », apparemment constituées des malotrus qui osent utiliser les réseaux sociaux pour critiquer… Qui ? Je vais devoir acheter ce numéro pour le savoir, mais je redoute par avance ce que je vais lire.

Pour l’instant, j’ai peur que ce soient les « méchants » qui l’emportent : Ils sont morts et l’État islamique dont ils se réclament semble n’être plus grand chose, mais ils ont eu ce qu’ils voulaient, ou en tout cas, ils sont parvenus à nous changer.

Défense du complotisme

J’ai le souvenir d’une des premières fois où la locution « théorie du complot » a été amenée à un large public. C’était dans un documentaire qui traitait notamment des attentats du 11 septembre 2001 (encore assez récents) et des théories farfelues qui les ont entourés. Une des thèses du documentaire était que le complotisme est toujours plus ou moins antisémite, suivant une logique passablement tordue : il existe (et pas qu’un peu, il est vrai) un antisémitisme complotiste, donc tout complotisme est antisémite. Et puis le complotisme est souvent anti-américain, et l’anti-américanisme est souvent de l’antisémitisme déguisé (ah ?).
À un moment, Philippe Val, s’adressant à la caméra, a dit quelque chose comme : « Il n’y a pas eu de complot le 11 septembre 2001 ». En appuyant sur « pas »1.
J’avais trouvé cette affirmation incroyable, parce que si on y réfléchit deux secondes, un groupe de vingt personnes (elles-mêmes pilotées et logistiquement assistées par bien plus de gens que cela) qui passent des mois dans un pays à se former pour préparer secrètement des détournements d’avion coordonnés et provoquer volontairement des milliers de morts, si ça n’est pas un complot, qu’est-ce que c’est ? Le mot a un sens précis, tout de même !

COMPLOT substantif masculin.
A. Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution, éventuellement d’attenter à sa vie ou à sa sûreté.
B. Par extension : Projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes.

(Trésor de la langue française informatisé)

On est bien entendu fondé à me répondre que ce n’est pas le sujet et que par « complot », Philippe Val parlait non pas de l’attentat lui-même mais des théories qui attribuent la responsabilité des attentats à d’autres organisations que celles qui ont été pointées du doigt. Il y a par exemple la théorie de la magouille immobilière (une démolition d’immeuble sans formalités !), celle de l’arnaque à l’assurance, ou bien sûr et surtout l’idée que ce seraient les États-Unis eux-mêmes qui auraient manipulé de naïfs djihadistes afin de provoquer un attentat tellement traumatisant qu’il pourrait servir de prétexte à des guerres au Moyen-Orient. Il semble que face à un événement relativement incompréhensible de ce genre l’esprit humain ait du mal à se satisfaire des explications les plus simples. Il est assez habituel que des théories alternatives émergent spontanément, stimulées par la quête d’indices, les préjugés ou encore l’idée que celui à qui profite le crime est forcément son auteur.
Pour moi2, cette disposition de notre esprit à croire que tout suit un plan, que les faits sont l’effet des intentions d’une toute-puissance, est exactement ce qui a mené à l’invention des religions monothéistes3, institutions pour lesquelles, puisqu’il existe un tout-puissant, celui-ci est à l’origine de tout, y compris de ce qui ne semble pas lui profiter. Cette croyance en une toute-puissance me semble assez naïve mais c’est aussi un réservoir fictionnel intellectuellement stimulant : le héros découvre que le monde n’est pas ce qu’il croyait, puis lutte, puis découvre des complots dans le complot, des méta-complots, des manipulateurs manipulés, ou découvre que sa propre lutte fait partie d’un plan plus vaste,… il suffit de voir à quel point ce ressort est courant au cinéma (Matrix, They Live, tous les James Bond, les adaptations de Philip K. Dick,,…) et dans les séries (Mr Robot, Limiteless, 24, The Pretender, Person of interest et bien sûr, X Files).

En 1988, un obscur groupe nommé « Mouvement d’Action et Défense Masada » a perpétré une série d’attentats dans des foyers pour travailleurs immigrés de la Côte-d’Azur, faisant un mort et seize blessés. Leurs tracts de revendication étaient anti-musulmans et ornés d’étoiles de David. L’enquête a fini par établir que les responsables étaient en fait des membres du Parti nationaliste français et européen (parmi lesquels quatre policiers), dont le but était de créer des tensions meurtrières entre juifs et musulmans en France.

Il ne faudrait pour autant pas perdre de vue que le soupçon complotiste n’est pas qu’une affaire de fiction, il est aussi justifié par des précédents historiques.
C’est en attaquant son propre poste frontière avec des uniformes de l’armée russe que la Suède s’est lancée dans une guerre contre la Russie en 1788 ; C’est avec un faux attentat contre une société de chemins de fer japonaise que le Japon a déclenché l’invasion de la Mandchourie en 1931 ; C’est avec une fausse attaque polonaise que l’Allemagne nazie a déclenché l’invasion de la Pologne (et dans une certaine mesure la seconde guerre mondiale) en 1939 ; C’est avec des attentats fallacieusement attribués aux communistes que la CIA a renversé Mossadegh en Iran 1953 ; C’est avec une fausse attaque contre leurs navires que les États-Unis ont pu s’engager la guerre du Vietnam en 1964 — on sait qu’ils avaient projeté le même genre de chose deux ans plus tôt avec Cuba. Les opérations Stay-Behind/Glado ou Cointelpro, enfin, montrent comment des manœuvres de ce style ont pu être menée afin de discréditer des mouvances politiques intérieures aux pays.
Le complot, les ruses de guerre, forment le cœur de métier de tous les services dits « de contre-espionnage » depuis toujours. On est un « gentil » non parce qu’on fait des choses bien mais parce qu’on lutte contre un « méchant »45, et quand le méchant n’existe pas, il faut le fabriquer .
Mais il n’est pas toujours besoin d’aller jusqu’à organiser une attaque contre soi-même, il suffit parfois de sélectionner ses ennemis en leur donnant de l’importance médiatique, jusqu’à ce qu’ils se croient aussi considérables qu’on le leur dit, et finissent par orgueil et perte de mesure par commettre les fautes qu’on attend d’eux6.
Bref, les complots existent. Et puisqu’ils existent, peut-être convient-il de rester prudent lorsque l’on traite avec dédain ceux qui se posent des questions ou pensent que « la vérité est ailleurs ».

Éric Naulleau fait ici référence au réflexe général qui a consisté à supposer que le suicide de Jeffrey Epstein devait être écrit entre guillemets et a peut-être été assisté. Le multimillionnaire est soupçonné notamment d’avoir fourni à des fins sexuelles des adolescentes à quelques puissants de ce monde afin de constituer des dossiers sur eux. Il a parmi ses relations passées (cela fait des années que chacun prend ses distances) l’actuel président des États-unis et un ancien locataire de la Maison-Blanche. Le fait qu’il n’ait pas été surveillé (gardiens endormis, surveillance levée une semaine après une première alerte, absence de co-détenu) quelques semaines seulement après une agression (disait-il) ou tentative de suicide ne peut qu’ajouter au soupçon. Mais en quoi ce soupçon est-il d’emblée ridicule ?

L’accusation de « complotisme » est devenue un sceau d’infamie (qui veut être rangé avec Thierry Meyssan, Soral, Dieudonné, etc. ?) et un thought-terminating cliché7 bien commode pour tourner en dérision l’interlocuteur et ses questions.
Mais il n’y a pas mauvaises questions.

En avril 2018, face à une commission parlementaire, Mark Zuckerberg avait qualifié de « théorie du complot » l’idée que sa société espionne les conversations sonores de ses usagers à l’aide du micro de leur ordinateur. Le sénateur Peters avait demandé « oui ou non, est-ce que Facebook utilise le son obtenu grâce aux appareils mobiles pour étendre sa connaissance de ses usagers ? ». Zuckerberb avait répondu : « Non ». Puis précisé : « Vous parlez de la théorie du complot qui circule et qui dit que nous écoutons les données audio qui passent par votre microphone et que nous les utilisons pour la publicité ».
Mais une toute récente enquête de Bloomberg, dont Facebook a été forcé de reconnaître la validité, prouve que le réseau social a bel et bien rémunéré des centaines de personnes pour écouter et retranscrire les conversations de ses usagers. La formulation de Zuckerberg, sans être fausse, n’est pas très honnête. Le mot « conspiracy theory » et une réponse un peu byzantine lui ont permis, sans mentir vraiment, de ne pas répondre exactement à la question.

Toute question est légitime, donc, et il faut se méfier de la facilité avec laquelle les locutions « théorie du complot » ou « fake news » sont employées dans les débats publics pour décourager des hypothèses originales. Toutes les affaires de complots réels dont j’ai parlé plus haut ont été, avant qu’on parvienne à les démontrer, des « fake news » ou des théories conspirationnistes.

Bien entendu, le complotisme, au sens le plus négatif du terme, existe bel et bien et relève parfois de la folie paranoïaque8 : tout ce qu’on nous présente comme vrai est faux, toute vérité est cachée, alors dans ce cas, que croire ? Les gens que j’appelle complotistes, pour ma part, sont ceux dont la théorie ne change pas quels que soient les faits, quels que soient les éléments, et qui éconduisent tout raisonnement logique qui contrarie leur croyance.
Je remarque que ceux-ci acceptent souvent plusieurs théories concurrentes et parfois incompatibles : qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.
S’il est facile de porter un jugement sur une telle tournure d’esprit lorsque nous la constatons chez nos congénères il faut admettre que nous sommes tous coupables (ou si l’on préfère, victimes) de ce genre de piège de la raison qui nous pousse réfuter les informations factuelles ou les raisonnements qui vont à l’encontre de nos certitudes.

  1. Il faudrait que je revoie ce documentaire pour le confronter à mes souvenirs. A priori il s’agit d’un sujet de Daniel Leconte, diffusé sur Arte le 13 avril 2004. Mais peut-être confondè-je avec une autre apparition de Philippe Val sur le sujet, car il était très présent un peu partout (télé, radio, Charlie Hebdo) pour en parler. []
  2. J’en avais déjà causé ailleurs. []
  3. Même si elles ont parfois un arbitre (Zeus ; Odin ; Ahura Mazda dans la perse d’avant Zarathoustra ; Allah dans l’Arabie pré-islamique), les religions polythéistes ont l’intelligence de présenter les faits non comme la décision d’une toute-puissance mais comme la tension entre plusieurs volontés, plusieurs forces, des aléas, des opportunismes, des ruses…
    Je n’ai jamais compris que (même à l’école laïque et républicaine !) on présente le Monothéisme comme un progrès humain. []
  4. Dans les fictions, le héros tire sa légitimité de l’action et de la qualité de son ennemi : plus l’ennemi est effrayant, vicieux, dangereux, et plus le héros a les mains libres. On ne compte pas le nombre de fictions où, objectivement, c’est le héros qui est un assassin tandis que son nemesis n’a eu le temps que de faire des projets et, souvent, n’a tué lui-même que ses hommes de main. []
  5. Les États-Unis ont une position hors-norme dans ce registre : ils ont participé à plusieurs dizaines de guerres dont aucune n’a eu lieu sur leur propre sol depuis plus d’un siècle, et chaque fois il a fallu trouver un prétexte pour légitimer ces conflits et ne jamais passer pour l’agresseur, persister à vouloir apparaître comme le camp de la Démocratie, le « monde libre ». On ne se plaindra pas de leur participation à la libération de l’Europe en 1944, mais les Chiliens, Cubains, Cambodgiens, Vietnamiens, Philippins, Dominicains, Coréens, Panaméens, Afghans, Iraniens, Syriens, Irakiens, etc., peuvent être d’un tout autre avis, d’autant que l’intervention étasunienne a parfois renforcé le pouvoir de ceux qu’elle entendait renverser. []
  6. Je ne sais pas si cette interprétation est juste mais dans l’excellent film Vice (2018), qui raconte la carrière de Dick Cheney, on voit les limites du système : afin de créer un lien entre Al Qaeda et l’Iraq et afin d’envahir ce pays, Colin Powel avait mentionné avec insistance un djihadiste de seconde zone, Abou Moussab Al-Zarqaoui, qui une fois rendu célèbre a pu recruter des forces pour ce qui allait devenir Daech. []
  7. Le Thought-terminating cliché est une notion de psychologie inventée par Robert Jay Lifton que l’on peut traduire par « poncif interrupteur de réflexion » : un mot, un adage, une formule simple qui permettent d’interrompre brutalement toute réflexion sur un sujet complexe. []
  8. C’est ce qui est fascinant dans les récits de Philip K. Dick dont les protagonistes (et peut-être l’auteur) sont souvent forcés de choisir entre admettre qu’ils ont raison ou constater qu’ils sont fous. []

Les vertus de l’homéopathie

(suite à une conversation sur Twitter…)
(oui, je sais, cet article est un peu long. Vous n’avez qu’à vous contenter de regarder les images)

Pour le site Scientists of America j’ai écrit un jour un article qui prenait la défense de l’homéopathie, intitulé L’Homéopathie peut sauver des vies, dont le raisonnement était résumé par cette phrase : « rien de plus inoffensif qu’un médicament sans principe actif ».
C’était une blague, une manière de dire que l’homéopathie ne soigne rien, mais une blague un peu sérieuse, et plus le temps passe, plus je vois s’affronter les anti-homéopathie et les pro-homéopathie, et plus je finis par être convaincu par la validité du contenu de mon propre article. Il faudrait inventer un mot (à moins qu’il existe déjà) pour décrire ce mécanisme qui fait qu’on finit par croire à une chose parce qu’on l’a dite. Bien des religions, des idéologies politiques ou même des théories scientifiques à présent sérieuses doivent être nées comme ça.

Samuel Hahnemann (1755-1843), l’inventeur de l’homéopathie. Il a vécu 88 ans, ce qui est bien pour l’époque, mais il est mort d’une bronchite en juillet, je dis ça je dis rien (vision d’artiste).

Tout d’abord, une évidence : l’homéopathie ne repose sur aucune base théorique sérieuse, elle relève de la pseudo-science, elle ne passe ni le crible de la logique1 ni celui des études pharmacologiques. On constate bien qu’elle peut provoquer des changements dans l’état de santé des patients, mais ni plus ni moins que le célèbre effet Placebo : ce n’est pas le produit qui agit, mais une donnée psychologique difficile à expliquer et qui a moins à voir avec la composition du remède lui-même qu’avec l’acte de l’administrer.
Le simple fait que les pouvoirs publics n’imposent pas plus d’autorisation de mise sur le marché aux médicaments homéopathiques qu’aux confiseries est un indice du peu de capacité d’action qu’on leur prête2. Mais est-ce vraiment un combat important que de dénoncer cette pseudo-science ?

Les gens qui s’en prennent le plus violemment à l’homéopathie le font au nom de trois arguments principaux.
1 – il s’agit d’une escroquerie qui repose sur la crédulité des patients et qui fait croire à ces derniers que la maladie et la guérison relèvent de la magie.
2 – il est dangereux pour un malade de refuser un médicament qui fonctionne au profit d’un médicament qui ne fonctionne pas.
3 – il n’est pas admissible que la Sécurité Sociale dépense de l’argent pour rembourser des médicaments sans effets.

Sur le troisième point, Philippe Douste-Blazy avait proposé une réponse assez pragmatique, que certains jugeront cynique lorsqu’il était ministre de la santé et qu’il défendait le remboursement de l’homéopathie par la Sécurité Sociale : « si vous regardez le budget de l’assurance maladie consacré aux médicaments homéopathiques, vous vous apercevez que c’est une toute petite goutte d’eau par rapport au reste des prescriptions médicamenteuses, et en tout cas si vous les enlevez, alors les patients prendront autre chose et ce seront des médicaments qui seront peut-être eux remboursés à 100%, avec des interactions médicamenteuses possibles ».
En bref : l’homéopathie est souvent un moindre mal car le public veut des médicaments à tout prix, y compris lorsqu’il vaudrait mieux s’abstenir, et il vaut alors mieux lui fournir de faux médicaments que des vrais, quitte à dépenser un peu d’argent public pour cela.

Anecdote : le père de Philippe Douste-Blazy était un médecin et un grand chercheur dans la lutte contre le cancer. Sa mère, quant à elle, a longtemps dirigé la Ciergerie Lourdaise, société monopolistique dans le domaine des bougies votives de la cité mariale. Au fait : est-il plus choquant d’être soigné par un médecin qui croit aux vertus de l’homéopathie ou par un médecin qui va à la messe le dimanche et qui croit au pouvoir de la prière ?

Le second point (mieux vaut se soigner avec un médicament qui fonctionne que de croire qu’on se soigne avec un médicament qui ne fonctionne mas) est en apparence une évidence, mais s’appuie sur l’idée que les gens souhaitent guérir de véritables maladies. Or il n’est pas certain que ce soit toujours le cas, et il est même certain que ça ne l’est pas. Une affection banale telle que le rhume ne se soigne pas, on peut traiter certains de ses symptômes (fièvre,…), mais il n’existe pas de moyen de lutter contre le virus lui-même (ou plutôt les virus), ni, la plupart du temps, de besoin de le faire, puisque la guérison est spontanée. C’est pourtant le quatrième motif de consultation en médecine généraliste, représentant une consultation sur huit3 ! Et les consultations médicales ne sont sans doute que le sommet de l’iceberg, il suffit de voir à quel point les pharmaciens mettent en avant leurs remèdes non-remboursés pour le rhume (parfois rebaptisé « état grippal » lorsqu’il fatigue plus que d’habitude) pour imaginer le volume des ventes en automédication de remèdes tels que l’aspirine, le paracétamol, les vitamines, etc.
Ces médicaments ne sont pas tous bénins. Les Dolirhume, Actifed, Nirophen ou Fervex, par exemple, ont des effets graves pour un certain nombre de patients chaque année (selon les médicaments : de l’ulcère au risque d’AVC !), et certains ne devraient être consommés qu’en parfaite conscience de leur composition et des doses à ne pas dépasser, par exemple dans le cas du paracétamol, molécule très répandue dans ce genre de remèdes mais dont le surdosage peut endommager le foie, amenant plusieurs milliers de personnes aux urgences chaque année. La médecine de complaisance, notamment dans le cas des anti-dépresseurs, des barbituriques et autres traitements psychiatriques est une réalité française bien connue et aux effets ravageurs (risques suicidaires, dépressions, altération du comportement, etc.). Sans parler de médecine de complaisance, les praticiens qui prescrivent ces produits ne semblent pas toujours tous conscients de leurs effets. On entend souvent dire par les médecins eux-mêmes que leur formation et surtout leur formation continue sont incomplètes au chapitre du médicament, qu’ils sont souvent contraints de s’en remettre aux boniments des visiteurs médicaux pour savoir quels médicaments prescrire. Or les visiteurs médicaux représentent des sociétés vénales dont les pratiques ne sont pas nécessairement vertueuses : un laboratoire préférera assez logiquement promouvoir la molécule dont il possède le brevet plutôt qu’une autre qui a fait ses preuves depuis longtemps mais dont la composition est dans le domaine public. Et ne parlons pas du disease mongering, pratique qui pousse les laboratoires à forger des maladies, à communiquer massivement à leur sujet puis à proposer des médicaments miraculeux pour les guérir.
On peut parler aussi de la pratique, parfois encouragée par les fabricants, qui consiste à utiliser un médicament, parfois dangereux, pour une mauvaise raison : un traitement cardiaque pour la perte de poids ; un traitement contre l’hyper-activité pour la concentration scolaire ; un sirop contre le mal de mer ou un sirop antitussif pour leurs effets psychotropes ; un traitement de la circulation sanguine pour ses effets aphrodisiaques, etc.
Plus simplement, beaucoup de gens ont dans leur armoire à pharmacie des substances très dangereuses, auxquelles ils ont eu accès à une période donnée pour une raison légitime et dont ils utilisent à tort le reliquat sans demander d’aide à leur médecin mais avec le souvenir que le produit les a, une autre fois, guéri. Parfois même, c’est juste une erreur, un manque de discernement lié à l’âge où à la vue qui les mène à consommer un médicament dangereux.

Bref, dans un monde où chacun serait idéalement et honnêtement conseillé, conscient du degré de gravité/bénignité de son état, capable de résister à l’idée de se faire soigner lorsque c’est inutile, respectueux des prescriptions, la médecine sérieuse, scientifique, serait la seule valable. Mais ce n’est pas tout à fait le cas, et j’ai peur que le cocasse oscillococcinum4 des laboratoires Boiron soit bien moins dangereux pour les personnes qui ont le nez qui coule que des produits réellement actifs et dont les effets secondaires sont eux aussi actifs et parfois ravageurs.
Je ne connais pas les statistiques qui exposent le nombre de gens qui ont préféré se laisser mourir à coup d’homéopathie alors qu’ils souffraient d’un mal qui eût été efficacement traité par un antibiotique, par exemple, je ne suis pas certains qu’ils soient aussi nombreux que les gens qui les citent pour argumenter de la dangerosité d’une pseudo-médecine. En revanche, les risques sanitaires que fait courir la trop grande circulation des antibiotiques, qui mène certaines bactéries à y être résistantes, est un problème concret.
Au passage, on cite souvent les éleveurs qui vantent l’homéopathie comme preuve que « ça marche ». Je ne crois pas vraiment que leur expérience soit une preuve de l’intérêt des substances elles-mêmes (mais cela en dit sans doute beaucoup sur leur rapport aux bêtes), mais je dois dire qu’en tant que consommateur, je préfère savoir que la viande que je mange vient d’animaux qui n’ont pas été bourrés d’antibiotiques afin de supporter une promiscuité et des conditions d’existence ignobles.
Enfin, la « vraie » médecine, celle qui fonctionne, peut avoir un dernier défaut : lorsqu’elle sait traiter les symptômes, il arrive qu’elle néglige ce qui les provoque. Je pense par exemple aux antihistaminiques, si efficaces avec les allergies respiratoires, dont il serait utile de chercher à comprendre pourquoi leur nombre a littéralement décuplé (de 3 à 30% des gens) en un demi-siècle. Il y a des recherches sur le sujet, évidemment, heureusement, mais on n’a pas l’impression que les pouvoirs publics voient comme une priorité le fait de découvrir pourquoi nous sommes de plus en plus agressés par l’air que nous respirons.

Reste un argument : l’obscurantisme. Au nom de la science, au nom de la raison, il est criminel de laisser croire qu’une théorie farfelue puisse être mise sur un pied d’égalité avec la recherche scientifique sérieuse, et permettre une telle chose peut faire reculer la science et l’esprit scientifique. Je comprends cet argument mais il appelle une autre question à mon sens : si la recherche médicale est par définition scientifique, la pratique de la médecine l’est-elle vraiment, ou plus exactement, le rapport que les patients entretiennent vis-à-vis des soins médicaux est-il idéalement rationnel ?
J’ai eu principalement deux médecins dans ma vie. J’ai connu le premier depuis mon enfance jusqu’à celle de mes propres enfants. C’était un médecin à mon avis assez extraordinaire, doué d’une expérience énorme et qui a plusieurs fois établi des diagnostics périlleux qui se sont révélés fondés. Et chaque fois il l’a fait avec la sagesse de dire qu’il n’était sûr de rien et qu’il fallait effectuer des tests cliniques complémentaires. Ce médecin était fondamentalement honnête : lorsque l’on venait se plaindre d’avoir les bronches trop souvent encombrées, il prenait un air sévère pour nous dire que la seule chose à faire était d’arrêter de fumer. Ou dans d’autres cas, qu’il fallait faire un peu d’exercice, manger mieux ou moins, et autres mesures du même genre. Il recourait aussi à des techniques psychologiques redoutables, comme le fait de nous raconter ce qui arrivait à ses patients précédents : une mère enceinte d’un fœtus avec une anomalie cardiaque, des parents dont la fille souffrait d’une terrible maladie osseuse ou que sais-je encore… Impossible de jurer que ces patients existaient réellement, ou qu’ils venaient juste de passer, mais une chose est sûre : on relativisait aussitôt  nos petits problèmes, et on se sentait même un peu honteux d’être là pour se plaindre que son enfant en parfaite santé ne dorme ou ne mange pas comme écrit dans le livre de Laurence Pernoud. Pour les cas négligeables, il refusait souvent d’être payé, et je crois que c’était encore une de ses techniques psychologiques : n’étant pas payé, il prouvait en quelque sorte qu’on s’était montrés un peu capricieux et qu’on le dérangeait pour rien.
Bien sûr, lorsque le cas était grave, il le prenait très au sérieux et avait des diagnostics pointus et apparemment infaillibles. Je me souviens l’avoir réveillé à quatre heures du matin pour qu’il vienne constater que notre fils n’allait pas bien, et il a aussitôt pensé qu’il s’agissait d’une invagination intestinale — affection mortelle lorsqu’elle n’est pas traitée —, nous a emmené aux urgences, où son diagnostic n’a pas été pris au sérieux par les spécialistes avant une douzaine d’heures. Quand ce médecin a pris sa retraite, son cabinet était un peu miteux, et il tenait des propos un peu aigris : l’honnêteté ne paie pas forcément.
Le médecin suivant est lui aussi à la retraite, je l’ai fréquenté une dizaine d’années, l’ayant essentiellement choisi pour une question de proximité géographique. Il recevait dans un bureau de notable, avec encyclopédies, tapis et meubles cirés. Il aimait prendre le temps de bavarder, et notamment de s’épancher sur le sujet de son épouse qui avait divorcé en le ruinant — quoique son état de misère n’ait rien eu de franchement flagrant. Il pouvait lui aussi être pédagogue et honnête, mais de manière plus perverse. Je me souviens qu’une fois il m’a prescrit des antibiotiques en me disant ceci : « ça ne vous fera pas guérir plus vite, vous n’en avez pas besoin, mais quand les gens sortent de mon cabinet, ils ont besoin d’un bonbon, de quelque chose à aller acheter à la pharmacie. Alors je ne vous conseille pas d’utiliser ce médicament mais je vous le prescris ».  Il me laissait le choix, c’était à moi de décider si j’étais capable d’entendre un discours raisonnable ou si j’étais venu chercher un remède magique chez le sorcier du village.
Je pense qu’il n’est pas rare que des gens consultent un médecin en ayant déjà décidé ce qu’il faut que celui-ci leur dise et leur prescrive et en n’acceptant pas vraiment d’être contrariés, il me semble même que c’est ce qui a motivé l’incitation à déclarer un médecin traitant : éviter que les patients aillent de médecin en médecin jusqu’à tomber sur celui qui leur dira ce qu’ils veulent entendre.

Je n’imagine pas qu’il ait existé une seule société humaine exempte de personnes affirmant pouvoir en guérir d’autres à l’aide de potions, d’actes et de rituels. Cela ne signifie pas que les médecins d’aujourd’hui soient des charlatans, ni que ceux du néolithique l’aient été eux non plus – sans doute les hommes (ou femmes) de l’art étaient des gens qui avaient observé, déduit et compris des tas de choses – mais l’universalité et la permanence de cette activité indique à mon sens un éternel besoin, de la part des malades, de recourir à des gens aptes à les rassurer.

Les patients — vous, moi — sont-ils des spécialistes en épistémologie ? Des biologistes ?Entretiennent-t-ils avec la science, la médecine et la pharmacie un rapport si rationnel que ça ? Quand je vois les publicités pour des crèmes censées faire maigrir, où un séduisant beau gosse en blouse blanche dit d’une voix assurée : « c’est de la science ! » ou « ça fonctionne ! », j’ai l’impression que l’industrie de la communication a compris à quel point l’idée de science pouvait être utilisée comme argument d’autorité, c’est à dire, paradoxalement, tout le contraire d’un argument scientifique. Et j’ai peur que les médecins soient eux-mêmes contraints au simulacre de l’omniscience et de l’omnipotence, car ce ne sont pas que des remèdes que l’on vient chercher chez eux, ce sont aussi des certitudes, l’idée que quelqu’un sait ce qu’il faut faire. Le médecin qui dit « je sais pas ce que vous avez mais ça n’a pas l’air grave » aura à mon avis moins de succès que celui qui dira « on va peut-être devoir faire des tests mais en attendant je vais vous prescrire deux milligrammes de ceci à prendre à jeun pendant une semaine, une goutte de ça dans un grand verre d’eau le soir et cette pommade qui sent bon si ça vous gratte encore et puis revenez me voir si ça ne va toujours pas ».

L’homéopathie n’est pas une science sérieuse, c’est un fait, mais il est un peu exagéré de laisser entendre que le grand public a besoin de cette pseudo-science pour entretenir un rapport douteux à la connaissance scientifique en général. Je ne parierais pas non plus que les amateurs d’homéopathie le soient parce qu’ils sont séduits par la théorie, effectivement franchement bancale. J’imagine que beaucoup cherchent là une alternative à la brutalité médicale, qui traite le corps comme un objet et la vie comme une maladie.

  1. Rappelons le principe : pour soigner une maladie qui provoque tel symptôme, on utilise un poison qui provoque le même symptôme, que l’on dilue dans de l’eau un certain nombre de fois jusqu’à atteindre le moment où il est improbable mathématiquement qu’il subsiste ne serait-ce qu’une molécule du produit dans la solution obtenue. On mélange le tout à du sucre, et voilà. Notons que la forte présence du sucre et d’autres excipients comme le lactose n’est peut-être pas sans effet. []
  2. Je me souviens aussi d’un fait-divers comique : des enfants étaient tombés sur des cartons entiers de médicaments homéopathiques et en avaient dévoré le contenu comme s’il s’était agi de bonbons… Le laboratoire responsable de ces médicaments avait alors rassuré les familles en avouant que les billes de sucre qu’il produisait ne pouvaient avoir aucun effet sur la santé. []
  3. Selon des chiffres de 2007 en tout cas. []
  4. Réputé traiter les états grippaux, cette préparation à base de foies et de cœurs de canards de barbarie repose sur la croyance en les vertus de l’homéopathie, d’une part, mais aussi sur la foi dans l’existence d’un micro-organisme baptisé oscillocoque par le médecin qui l’a observé il y a un siècle et qui reste le seul à l’avoir vu depuis ! []