Archives mensuelles : janvier 2026

Trump, certes. Mais et nous ?

La blague « 1984 et Idiocracy étaient censés être des dystopies, pas l’actualité » a cessé d’être drôle depuis longtemps : Trump est à demi-dément, son consternant discours à Davos, apparemment conclu sans applaudissements de la salle, fut un interminable monologue sans queue ni tête constitué d’insultes, d’imitations, de vérités très alternatives, de menaces et d’autosatisfecits improbables1
Depuis la France, il y a de quoi être effrayé autant par le dynamitage d’un ordre mondial qui avait la vertu d’une certaine stabilité (pour nous en tout cas), que par le délire d’une politique intérieure brutale où des policiers masqués tuent une manifestante et alimentent, à coup d’arrestations arbitraires, le business incroyablement lucratif2 de centres de détentions.3.

La vraie question : si les USA annexent Legoland, est-ce que mon permis de conduire sera valable sur les territoire étasunien ? Il date de 1978, et comme je n’ai pas rajeuni depuis j’accepte éventuellement de passer un examen pour voir si j’ai gardé mes réflexes. C’est mon seul permis de conduire alors j’y tiens beaucoup. Groenland, Islande, Legoland… « Potato potato », comme disent les anglophones.

À un moment de son discours de Davos, Trump dit « quand tout va pour l’Amérique, tout va pour le monde ». Je ne sais pas si c’est vrai mais ce qui est sûr c’est que quand les États-Unis ont un président puéril, incohérent et disruptif au sens le plus négatif du terme, le monde semble ne plus avoir aucun sens. Dans ce contexte international particulièrement incertain, où la dictature chinoise semble presque rassurante par sa stabilité, j’aurais peu de reproches à faire à la position de la France et de son président, et je suis content de voir de nombreux pays de l’Union européenne se réveiller enfin en constatant à quel point Trump nous met en danger — les Ukrainiens paient le prix fort de ses volte-faces quasi-quotidiennes, et la guerre en Ukraine n’est que le début des effets de l’inimitié étasunienne envers la vieille Europe. La manière dont Trump ou Poutine dénigrent l’Union Européenne et tout particulièrement la France prouve que, quelque part, notre poids n’est pas nul.

Dans ce contexte, le bouleversement de l’ordre mondial atlantiste pourrait être une chance. Les Britanniques semblent avoir massivement réalisé que le Brexit n’était pas forcément une bonne affaire, les pays de l’UE ont l’occasion de transformer leur poids économique véritable en une force (peut-être un jour un état fédéral véritable ?) qui, quoiqu’on en dise et malgré des divisions dues à des positions nationales égoïstes, porte un modèle alternatif à celui des États-Unis.

J’admets que cette image n’a qu’un rapport lointain avec l’actualité internationale, mais je ne savais pas trop quoi en faire (photo Henri Manuel, in Le Sourire, en 1933)

Ce qui se passe aux États-Unis devrait nous pousser à réfléchir aux failles originelles et à la lente dérive du modèle social-démocrate4 européen et français. Et à être exigeants : Trump censure sous couvert de liberté d’expression ? Maltraite des citoyens qui ne font qu’exercer leurs droits ? À nous de défendre la liberté de manifester, la liberté de la presse, la liberté de ne pas être d’accord (et c’est un travail qui ne concerne pas que l’État : combien de conversations désormais impossibles, de gens irréconciliables, depuis les réseaux sociaux jusqu’à l’intérieur des familles ?). Trump maltraite les migrants (et par effet de bord tous les étasuniens qui ne sont pas des bigots blancs) ? À nous de tourner le regard vers les igloos Quechua qui bordent le périphérique. Trump présente le souci de l’écologie comme une escroquerie5 ? À nous de persister à chercher une autonomie énergétique durable, une alimentation et un air sains, et à préserver la faune de notre activité. Trump promeut un modèle social inique où les plus riches n’ont aucun frein et où se soigner et s’éduquer constituent un luxe. Trump dynamite le bien public, tout ce qui participe à constituer une communauté à l’exception de la bigoterie ? À nous de protéger la laïcité6 et de protéger nos services publics contre la marchandisation généralisée. À nous d’assurer notre autonomie face aux enjeux industriels, informatiques,…
Et face à la destruction, à l’avidité et au repli, à nous de construire, de proposer, d’inventer un futur qui vaille le coup d’être défendu…

La Route (John Hillcoat, 2009)

Qu’Emmanuel Macron résiste à Donald Trump en allant jusqu’à suggérer que l’Europe utilise des mesures de rétorsion économique envers les États-Unis est très bien et a peut-être permis d’éviter temporairement l’annexion du Groenland. En revanche, les renoncements démocratiques (violences policières systématiquement impunies, refus du débat politique) et l’altération régulière des acquis sociaux et des services publics au prétexte d’un déclin économique précisément provoqué par une politique fiscale favorable à un très petit groupe de personnes contredisent les bonnes intentions. Nous ne nous sauverons qu’en sauvant ce qui fait nos qualités.
De la même manière, si l’Europe veut compter, face à l’agressivité commerciale ou même militaire d’autres empires, il faut qu’elle soit sûre du modèle qu’elle propose, il faut qu’elle ne contredise pas ses propres principes, il faut au contraire qu’elle les définisse et qu’elle les affirme, par l’action.

Je me sens un peu lyrique, je vais arrêter cet article ici.
Allez salut la compagnie !

  1. Je ne suis pas psychiatre mais la manière dont Trump parle de l’adoration qu’il suscite universellement (jusqu’à dire que les fonctionnaires virés par DOGE le vénèrent car ils sont désormais plus riches), ressemble quand même à un cas de psychose érotomane. []
  2. Les deux premières entreprises du secteur carcéral privé, Geo et Corecivic, cumulent un chiffre d’affaire de près de cinq milliards de dollars. []
  3. On note que les cibles de la police de l’immigration sont, en ce moment les somaliens, mais aussi et surtout les latino-américains, qui sont en grande partie descendants des habitants originels du continent. La hargne trumpiste envers les latino-américains n’est peut-être pas un hasard, de même que la hargne envers la vieille Europe : autochtones ou anciens colons, nous représentons l’Histoire des Amériques… Maltraiter les uns et dénigrer les autres est peut-être une manière d’inventer une Amérique qui ne devrait rien à personne. Un peu comme le christianisme s’est en grande partie construit contre le judaïsme dont il était issu. []
  4. « social-démocrate » est une insulte pour certains mais pas pour moi, je ne confonds pas l’idée avec ceux qui s’en servent mal. []
  5. Au passage, l’obsession de Trump pour le Groenland montre bien qu’il est conscient des effets du réchauffement climatique, qui font du territoire groenlandais et des eaux qui le bordent un intéressant investissement, car la fonte des glaciers, du permafrost, et la contraction des glaces arctiques ouvrent de nouvelles routes maritimes et de nouvelles occasions d’extraction pétrolifère et autre. []
  6. Laïcité en tant qu’outil garantissant la liberté de conscience, pas en tant qu’outil pour taper sur une communauté culturelle déterminée, bien sûr. []

Coming-out chrétien

Je n’en parle jamais, mais voilà, c’est le moment de l’admettre : je suis chrétien1.
Et athée, aussi. Et un peu taoïste, façon Ursula Le Guin mais on en parlera une autre fois.
Tout le contraire de Donald J. Trump et sa clique de chiens de l’Enfer.

Dans la foulée de l’affaire du meurtre de Renée Nicole Good par un agent de l’ICE, j’ai visionné des vidéos du catholique converti J.D. Vance, vice-président des États-Unis d’Amérique, et de Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, elle aussi catholique pratiquante, qui arbore ostensiblement un crucifix doré lors de ses conférences de presse. Ces deux personnalités politiques qui affirment que leurs actions, leurs positions et leur moralité sont dictées par la foi catholique n’ont pas peur de mentir, menacer, et revendiquer une forme assez pure de xénophobie, puisque pour eux, tout individu d’origine latino-américaine ou somalienne doit être soupçonnée non seulement d’être administrativement en faute, mais aussi d’être criminel : dealer, voleur, meurtrier, et ogre qui sort la nuit pour enlever les animaux de compagnie du voisinage et pour les manger. Et toute personne qui n’a pas cette vision des choses est « politiquement biaisée » et abuse des libertés d’action et d’expression que lui garantit la constitution.

Je me rappelle que l’ancien comme le nouveau testament sont assez clairs au sujet de l’étranger : « tu aimeras l’étranger car tu as été étranger dans le pays d’Égypte » 2 ; « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ »3 ; « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi (…) Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. »4. Rien d’ambigu dans tout ça ! Et pour les responsables politique d’un pays fondé par des immigrants, qui se réclament d’une religion antique fondée au Moyen-Orient et structurée par un juif turc hellénisé (Paul de Tarse) et un évêque maghrébin (Augustin d’Hippone), la confusion morale semble plus absurde encore.

J’ai visionné aussi des prêches du pasteur Hank Kunneman, d’Omaha, qui entre deux glossolalies fait des prophéties, s’exprimant en toute simplicité au nom de Dieu (dont il n’est que l’humble vaisseau — humble au sens spirituel, bien sûr, pas au sens du compte en banque), et expliquant que l’attaque par Donald Trump du Venezuela est une « intervention divine pour reprendre les places-fortes démoniaques ». Loin de nier que Trump se soit intéressé au Venezuela en tant que première réserve de pétrole au monde, il explique que c’est justement ce que Dieu demandait :

« Ils disent que tu t’es emparé du Venezuela pour le pétrole. Oui, c’est vrai (…) l’ennemi a cherché à amener la guerre et le conflit par le Venezula pour contrôler le pétrole de la terre [Euh ouais, c’est exactement ce qu’a fait Trump !]. Mais le pétrole spirituel et le pétrole naturel n’appartiennent pas aux forces des ténèbres (…) ceci est ma réinitialisation [reset, en anglais] et le pétrole de la nature comme le pétrole de l’esprit sont à moi, dit le seigneur (…) et au travers du pétrole, vous verrez l’or et l’argent. Et il y aura une réévaluation des devises. Et il y aura un flot (…) cela est le pétrole de mon esprit (…) et cela se verra dans les signes du pétrole naturel et de ses raffineries (…) et je ferai ceci, dit le seigneur, et je verrai le prix du pétrole descendre, descendre, descendre (…) Je montrerai au monde à quoi ressemble une nation qui se réclame de Dieu car bénie est la nation dont le seigneur est Dieu »

Traduit en français, le propos est comique, puisque nous parlons en français de « pétrole » là où le pasteur Kunneman utilise le mot « oil », qui signifie bien « pétrole » dans le contexte, mais qui en anglais signifie surtout « huile », une substance importante dans la liturgie chrétienne.
Une autre certitude que l’on comprend en filigrane dans les prêches de ce ce pasteur (et bien d’autres issus des mouvances néo-apostoliques protestantes) c’est que les États-Unis d’Amérique (ou du moins la partie de ce pays qui vote pour Donald Trump !) sont la nation choyée de Dieu, son bras armé. Tout ce qui est bon pour l’Amérique est bon pour Dieu et toute personne qui conteste les actions de l’empire étasunien sont alliés aux forces des ténèbres.

Je n’ai pas la foi. Je ne crois pas que Dieu existe autrement que par l’activité de ceux qui s’en réclament, je ne crois pas que l’histoire de l’Univers ait un début ni, donc, un créateur, je ne crois pas que l’on survive à la mort autrement que par son héritage — héritage au sens le plus large.

Bref, je suis athée mais je crois bien que je suis chrétien, et que je le suis même bien plus que Karoline Leavitt, J.D.Vance, Hank Kunneman et autres. Tout d’abord je suis légalement chrétien, puisque baptisé, puisque j’ai fait mon catéchisme jusqu’à la confirmation (embobiné par un copain portugais qui m’avait vendu le caté comme une sorte d’école où on ne fait que dessiner). Je suis même pavloviennement chrétien puisque l’on m’a éduqué à me lever, à m’asseoir et à terminer les phrases du prêtre aux moments prévus lorsque j’assiste à un office : « Et avec votre esprit » ; « Amen ». Je suis aussi culturellement chrétien, luthérien du côté de ma mère et catholique du côté de mon père, avec, par sa grand-mère paternelle, une ascendance huguenote, non-conformiste5 et anglicane.
Mais ce n’est pas tout. Je crois que je souscris (que je sache les appliquer au jour le jour ou non) à de nombreuses notions chrétiennes : l’amour du prochain ; le pardon et la foi dans la rédemption ou la réparation ; l’hospitalité, l’accueil de l’autre ; le partage ; l’égalitarisme ; la bienveillance ; le souci de la justice ; le pacifisme ; le respect de la liberté individuelle…

Ce n’est pas parce qu’il ne sait pas citer son passage favori de la Bible et qu’il s’endort aux offices religieux auxquels sa position politique le force à assister que Donald J. Trump n’est pas chrétien6. Il n’est pas chrétien parce que rien dans les Évangiles ne justifie la vanité, l’égoïsme, la prédation, la brutalité, le nationalisme, la haine de l’étranger ou la censure.
Enfin faut peut-être que je relise mais dans mon souvenir, Jésus n’était pas fasciste.

  1. Billet de blog que j’écris en réaction à des événements récents, mais aussi en réponse à un collègue qui était étonné de m’entendre invoquer ma culture protestante pour commenter le travail d’une étudiante au sujet de l’hypocrisie sociale… Selon ce qui m’arrange, je suis catholique, protestant, anarchiste, artiste, non-artiste, enseignant, apprenant, français, norvégien, parisien, limousin, banlieusard, pyrénéen, fonctionnaire, freelance, écrivain, intellectuel précaire, bourgeois… Et quelque part, tout est vrai, je suis, comme tout le monde, constitué d’une multitude de couches. []
  2. Deutéronome 10:19 et 23:7 ; Exode 22:21 ; Lévitique 19:34. []
  3. Galates 3:28 []
  4. Mathieu 25:34 []
  5. Les non-conformistes sont des protestants anglais non anglicans. Dans le cas, calvinistes. Les non-conformistes étaient tolérés mais ne pouvaient pas obtenir certaines charges dans l’administration ou dans l’armée. []
  6. Pas plus chrétien que, dans d’autres genres, le milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin ou l’impérialiste Vladimir Poutine. []

La guerre

La grande bataille politique actuelle est la bataille du récit.

Gary Kasparov

Bientôt quatre ans que la Russie s’est engagée dans l’invasion de l’Ukraine, guerre qui fait suite à l’annexion de la Crimée et la Guerre du Dombass (2014). Le despote Biélorusse Alexandre Loukachenko et de nombreux journalistes proches du pouvoir russe avaient affirmé que cette guerre ne durerait que trois jours. Plus modeste, Vladimir Poutine pensait pouvoir prendre Kiev en deux semaines. Depuis l’anecdotique Luc Ferry jusqu’à l’affreux Donald Trump, il s’est trouvé beaucoup de gens pour annoncer régulièrement l’inéluctable, souhaitable et imminente capitulation de l’Ukraine. Mais non, l’ours-qui-vendait-la-peau-de-l’ours et les oiseaux de mauvais augure ont jusqu’ici eu tort, l’Ukraine tient bon. Le coût de cette guerre est exorbitant pour la Russie (près d’un demi-milliard d’euros par jour, la dépense militaire accaparant désormais 40% du budget de l’État fédéral !), et plus encore pour les Ukrainiens :

  • dix mille, peut-être vingt mille enfants ukrainiens ont été enlevés par la Russie pour être élevés par des parents russes, dans une sorte de nouveau Lebensborn. Aux pro-russes qui sont sensibles aux violons1 poutiniens : c’est ça que vous défendez !
  • Au moins autant de civils ukrainiens ont été tués (quand du côté russe, les morts de civils causés par l’armée ukirainienne semblent rarissimes et non intentionnelles)
  • Des milliers de femmes ukrainiennes mais aussi de soldats ukrainiens prisonniers ont subi des viols, selon un système visiblement encouragé par un pouvoir qui a fait de la version la plus pouacre de la virilité une obsession d’État — outre la pénalisation de l’homosexualité par Poutine, on remarque chez ses soutiens une rhétorique masculiniste qui rejoint la vision trumpiste : l’Europe de l’Ouest serait décadente et dévirilisée, elle n’a pas un président qui se balade torse-nu dans la nature avec un fusil.
  • La guerre a fait en tout plus d’un million de blessés, peut-être deux-cent mille morts dans l’armée russe, qui, dans toute son Histoire a montré que les vies de ses propres soldats n’avaient pas beaucoup plus de valeur que celles des soldats d’en face, si ce n’est ensuite pour faire des statues patriotiques. L’inefficacité dispendieuse de l’armée russe, une armée d’ivrognes et de violeurs, est quelque chose d’assez extravagant, et plus encore à une époque où le pays souffre de dénatalité.
  • La société russe semble avoir, au passage, perdu ses dernières scories de liberté d’opinion, entre les opposants assassinés, les généraux et les journalistes défenestrés, et une population qui n’ose plus vraiment s’exprimer. J’entendais un spécialiste du pays dire que le russe-de-la-rue évite d’avoir un avis sur la guerre, que, tout ce qu’il demande c’est qu’on n’envoie pas ses enfants sur le front mais juste des mercenaires, des étrangers ou des engagés venus d’oblasts pauvres2.

Un gâchis humain et financier effroyable, un gâchis tel qu’il semble impossible à la Russie d’arrêter la guerre qu’elle a provoquée, et bien sûr impossible à l’Ukraine de se résoudre à renoncer à sa souveraineté.
Un gâchis qui dure depuis quatre ans et qui n’a été soutenu que par de bien mauvais prétexte : la petite Russie aurait tremblé à l’idée que l’Ukraine entre dans l’OTAN, imaginant que des missiles nucléaires allaient être déployés à ses frontières. Pourtant, au moment de l’attaque, l’Ukraine avait officiellement renoncé à sa demande d’adhérer à l’OTAN. L’Ukraine était tellement loin d’entrer dans l’OTAN que dans un premier temps, le seul soutien logistique qui lui a été apporté par l’Ouest était constitué de casques, et il a fallu attendre deux ans, à la toute fin de la présidence de Joe Biden, pour que les États-Unis autorisent l’Ukraine, à ses frais, à utiliser des missiles (non-nucléaires) de longue portée… Juste avant que Donald Trump retire tout soutien logistique et moral à l’Ukraine.
Le 30 décembre dernier, l’armée russe a déployé des missiles nucléaires hypersoniques Oreshnik en Biélorussie, à la frontière de l’Ukraine3. Je pense au mot de François Mitterrand : « le pacifisme est à l’Ouest et les euromissiles sont à l’Est ».

Le baptême de Vladimir 1er, en 988. Souverain de la Rus’ de Kiev, Vladimir hésitait entre plusieurs religions. Il aurait convoqué — comme le début de certaines histoires drôles — un curé, un imam, un rabbin et un pope. La sobriété des catholiques, la proscription de l’alcool chez les musulmans (« La joie de la Rus’ est de boire » aurait dit Vladimir) et l’absence de royaume politique des juifs, ne l’ont pas convaincu. C’est l’église orthodoxe byzantine, pour sa débauche de dorures, qui lui semblait un avant-goût du paradis, qui ont motivé son choix. Son peuple a été converti sans plus de discussion ensuite4.
(Peinture : Viktor Vasnetsov, XIXe siècle)

Les prétextes régulièrement annoncés par Poutine sont tellement fallacieux et fragiles que l’armée russe redouble ses assauts chaque fois qu’un « plan de paix » est annoncé par Donald Trump : Poutine ne veut aucun accord, aucun compromis, aucune satisfaction des garanties qu’il demande, il veut juste conquérir l’Ukraine, et ce n’est peut-être qu’un début — les Baltes, les Scandinaves, les Finlandais, les Polonais, les Roumains, les Moldaves, se préparent assez activement à cette idée, en grande partie échaudés par leur Histoire récente, et plus généralement par un millénaire de constitution de l’Empire russe.
Le choix de déclencher la guerre n’a eu que des prétextes fallacieux (quand on veut noyer son chien, la loi du plus fort est toujours la meilleure…) mais sans doute a-t-il été motivé par une conjoncture apparemment favorable : l’accession à la présidence de l’Ukraine d’un ancien acteur venu d’une région russophone ; le départ à la retraite d’Angela Merkel, qui incarnait une Allemagne inhabituellement crédible géopolitiquement et une autorité pour l’Europe ; le Brexit, et plus généralement la montée des partis nationalistes, du sentiment anti-Européen et de clivages divers5 ;…
Personnellement, un pays que personne ne menace mais dont le budget militaire représente plus d’un tiers du budget total, un pays qui attaque en affirmant assurer sa défense en contrôlant son espace vital, un pays qui « libère » des régions au prétexte d’une langue commune ou qui s’empare de territoires en disant qu’il ne fait que récupérer ce qui lui a toujours appartenu d’après l’Histoire ou d’après dieu, je vois ça comme un pays impérialiste et belliqueux. Cela fait pas mal penser à la politique extérieure des États-Unis, cela fait penser à ce que furent les ex-empires français ou britanniques, et, puisqu’en plus c’est un régime totalitaire, ça me fait beaucoup penser à l’Allemagne nazie.

Huit ans avant de convertir son pays au christianisme orthodoxe, Vladimir a assassiné son frère Iaropolk, qui lui-même venait d’assassiner leur frère Oleg. Après quoi Vladimir a violé sa belle sœur Julia — une nonne grecque qu’avait capturée Iaropolk — jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte. De ce crime naîtra vraisemblablement Sviatopolk « le maudit », qui une fois adulte sera envoyé au cachot par son père qui le soupçonnait de vouloir lui ravir le pouvoir avec la complicité de son épouse et d’un évêque. Rusé, avide, cruel, calculateur et brutal, Vladimir est désormais un saint chrétien, une des plus importantes figures de l’Histoire russe, et c’est un peu en son honneur que sont prénommés tous les Vladimirs, comme Vladimir Poutine… et Volodymyr Zelensky.
(illustration : Boris Chorikov, XIXe siècle)

Les pays de l’Union européenne souffrent d’avoir manqué de lucidité vis à vis de la nature profonde de la Russie de Poutine autant que vis à vis de la géopolitique étasunienne. Ils ont manqué d’esprit collectif, et puis ils paient au prix fort d’avoir mal répondu à la puissante crise de la représentativité actuelle, qui aboutit au dénigrement assez systématique des autorités politiques, judiciaires, scientifiques, sanitaires, journalistiques,… Enfin de tout ce qui favorise théoriquement la vraie démocratie contre l’arbitraire et l’insatiable voracité des puissants.
Aujourd’hui, la plupart des pays de l’Union européenne se résolvent à augmenter leur capacité militaire ou leur capacité à répondre aux « cyber-menaces », réfléchissent à une défense commune, semblent prendre au sérieux la question de leur souveraineté énergétique, industrielle et politique, mais ils ne répondent pas à toutes les questions : le fait que tant d’Européens soient convaincus à tort ou à raison que l’Union Européenne ne leur appartient est un vrai problème et on le doit moins à l’ingérence russe ou étasunienne (réelles) qu’à des décennies de defaussements inconséquents de nos politiques nationaux pour passer outre certains processus démocratiques quand ça les arrangeait : « c’est la faute à Bruxelles ! ». En renonçant peu à peu à ses standards en termes de progrès social ou de droits humains, l’Union Européenne perd les qualités qui justifient son existence.
Un second problème à régler me semble être de faire le deuil du reliquat de confiance que nous portons envers le gouvernement des États-Unis et peut-être plus urgemment encore, envers les géants de tech étasuniens, dont nous dépendons6 mais qui rêvent de voir l’Europe disparaître7.

Ce matin, Donald Trump, allié objectif de Vladimir Poutine et récipiendaire du « Prix de la paix de la FIFA » (premier et dernier, j’espère), a bombardé le Vénézuela et affirmé avoir kidnappé Nicolás Maduro et son épouse. La Russie, qui a certainement autorisé cette action, a émis une protestation formelle peu énergique, mais Kaja Kallas, qui dirige la diplomatie européenne, n’a même pas assuré ce service minimum, elle a affirmé « suivre avec attention » cette action, sans la condamner, voire en la justifiant puisqu’elle a rappelé que le gouvernement Maduro lui semblait manquer de légitimité. Elle a donc repris à son compte (et au nôtre, du coup), le récit trumpiste, malgré son absence totale de fondement juridique au regard du droit international et de la charte des nations unies. Je ne suis pas sûr que cette veulerie, sincère ou non, grandisse l’image de l’Union européenne et participe de son indépendance vis à vis des empires économiques qui se partagent la planète. Que dira Kaja Kallas quand les États-Unis annexeront le Groenland ?

Quand j’avais quinze ans, j’écoutais des groupes new wave et synth-pop qui parlaient de troisième guerre mondiale et de bombes atomiques. Le spleen post-punk. J’y croyais, d’une certaine manière, mais au fond de moi je me disais que le monde ne pouvait aller que vers plus de prospérité, de démocratie et de paix. Et un temps, ça a été vrai.
Ce n’est pas avec joie que je le constate, mais notre monde régresse, et si la France est en péril, ce n’est pas à cause du burkini ou des crèches dans les mairies, ni à cause de l’écriture inclusive ou de l’IA — sujets qui ont, certes, l’appréciable vertu de nous distraire des menaces que font peser sur nous (et ces sujets sont liés) la pénurie de ressources, la catastrophe climatique et l’ignominie des autocrates vaniteux qui veulent être retenus par l’Histoire à tout prix.

Nota : j’ai écrit ce billet de blog à la suite d’un échange pléthorique né dans la section « commentaires » de mon billet précédent, dont le sujet était très différent. Je connais plusieurs personnes qui, d’une manière ou d’une autre, semblent juger que l’invasion de l’Ukraine est justifiable. C’est un peu à eux que je m’adresse ici.

  1. La Russie se voit comme le pays qui s’est sacrifié pour défaire son ex-allié nazi. Et c’est vrai, on dénombre vingt-sept millions de morts soviétiques civils (aux deux-tiers) et militaires (en comptant la guerre d’invasion déclenchée par la Russie contre la Finlande). De la même manière, les étasuniens ont perdu près d’un demi-million d’hommes après le débarquement. Ces deux empires, qui n’avaient pas que des arrières-pensées humanistes (ils ont agi en concurrence) se voient en sauveurs du monde (mais on pourrait parler de la Grande-Bretagne, de la Chine, de la Yougoslavie,…) tandis que des nations comme la France (collabo et coloniale) et bien sûr l’Allemagne, sont sorties de la guerre de manière moins glorieuse. On a l’impression que les deux Empires de la Guerre Froide se voient comme étant incapables d’avoir tort, tandis que les pays de l’Europe de l’Ouest ont fait un grand ou moins grand examen de conscience, qui a abouti à la naissance de l’UE. []
  2. Je recommande une tranche de vie de télévision officielle russe par le journaliste Paul Gogo. []
  3. Et sept jours plus tôt, un cargo russe a sombré en mer méditerranée, au large des côtes espagnoles. Les relevés de radioactivité font penser que l’accident a été causé par la cargaison, apparemment des propulseurs de sous-marins nucléaires destinés à la Corée du Nord. []
  4. Histoire rapportée par la Chronique des temps passés, qui date du XIIe siècle. []
  5. On se souviendra que la Russie a eu une activité de désinformation importante pendant la crises des Gilets Jaunes en France, ou autour de la question de Gaza, par exemple. Évidemment pas un hasard. []
  6. On parle de « cloud souverain » mais le poids de français OVH ou de l’helvète Infomaniak (la Suisse, comme la Norvège, n’est pas bien loin de l’UE !) semblent traités comme des acteurs négligeables. Et ne parlons pas de l’IA Act, discuté depuis des années, entré en vigueur l’an passé… Et qui voit son application repoussée à l’été 2027, au moins, sous la pression inamicale de l’administration Trump. []
  7. Lire l’édifiant Apocalypse Nerds par Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, chez Divergences. []