La blague « 1984 et Idiocracy étaient censés être des dystopies, pas l’actualité » a cessé d’être drôle depuis longtemps : Trump est à demi-dément, son consternant discours à Davos, apparemment conclu sans applaudissements de la salle, fut un interminable monologue sans queue ni tête constitué d’insultes, d’imitations, de vérités très alternatives, de menaces et d’autosatisfecits improbables1…
Depuis la France, il y a de quoi être effrayé autant par le dynamitage d’un ordre mondial qui avait la vertu d’une certaine stabilité (pour nous en tout cas), que par le délire d’une politique intérieure brutale où des policiers masqués tuent une manifestante et alimentent, à coup d’arrestations arbitraires, le business incroyablement lucratif2 de centres de détentions.3.

À un moment de son discours de Davos, Trump dit « quand tout va pour l’Amérique, tout va pour le monde ». Je ne sais pas si c’est vrai mais ce qui est sûr c’est que quand les États-Unis ont un président puéril, incohérent et disruptif au sens le plus négatif du terme, le monde semble ne plus avoir aucun sens. Dans ce contexte international particulièrement incertain, où la dictature chinoise semble presque rassurante par sa stabilité, j’aurais peu de reproches à faire à la position de la France et de son président, et je suis content de voir de nombreux pays de l’Union européenne se réveiller enfin en constatant à quel point Trump nous met en danger — les Ukrainiens paient le prix fort de ses volte-faces quasi-quotidiennes, et la guerre en Ukraine n’est que le début des effets de l’inimitié étasunienne envers la vieille Europe. La manière dont Trump ou Poutine dénigrent l’Union Européenne et tout particulièrement la France prouve que, quelque part, notre poids n’est pas nul.
Dans ce contexte, le bouleversement de l’ordre mondial atlantiste pourrait être une chance. Les Britanniques semblent avoir massivement réalisé que le Brexit n’était pas forcément une bonne affaire, les pays de l’UE ont l’occasion de transformer leur poids économique véritable en une force (peut-être un jour un état fédéral véritable ?) qui, quoiqu’on en dise et malgré des divisions dues à des positions nationales égoïstes, porte un modèle alternatif à celui des États-Unis.

Ce qui se passe aux États-Unis devrait nous pousser à réfléchir aux failles originelles et à la lente dérive du modèle social-démocrate4 européen et français. Et à être exigeants : Trump censure sous couvert de liberté d’expression ? Maltraite des citoyens qui ne font qu’exercer leurs droits ? À nous de défendre la liberté de manifester, la liberté de la presse, la liberté de ne pas être d’accord (et c’est un travail qui ne concerne pas que l’État : combien de conversations désormais impossibles, de gens irréconciliables, depuis les réseaux sociaux jusqu’à l’intérieur des familles ?). Trump maltraite les migrants (et par effet de bord tous les étasuniens qui ne sont pas des bigots blancs) ? À nous de tourner le regard vers les igloos Quechua qui bordent le périphérique. Trump présente le souci de l’écologie comme une escroquerie5 ? À nous de persister à chercher une autonomie énergétique durable, une alimentation et un air sains, et à préserver la faune de notre activité. Trump promeut un modèle social inique où les plus riches n’ont aucun frein et où se soigner et s’éduquer constituent un luxe. Trump dynamite le bien public, tout ce qui participe à constituer une communauté à l’exception de la bigoterie ? À nous de protéger la laïcité6 et de protéger nos services publics contre la marchandisation généralisée. À nous d’assurer notre autonomie face aux enjeux industriels, informatiques,…
Et face à la destruction, à l’avidité et au repli, à nous de construire, de proposer, d’inventer un futur qui vaille le coup d’être défendu…

Qu’Emmanuel Macron résiste à Donald Trump en allant jusqu’à suggérer que l’Europe utilise des mesures de rétorsion économique envers les États-Unis est très bien et a peut-être permis d’éviter temporairement l’annexion du Groenland. En revanche, les renoncements démocratiques (violences policières systématiquement impunies, refus du débat politique) et l’altération régulière des acquis sociaux et des services publics au prétexte d’un déclin économique précisément provoqué par une politique fiscale favorable à un très petit groupe de personnes contredisent les bonnes intentions. Nous ne nous sauverons qu’en sauvant ce qui fait nos qualités.
De la même manière, si l’Europe veut compter, face à l’agressivité commerciale ou même militaire d’autres empires, il faut qu’elle soit sûre du modèle qu’elle propose, il faut qu’elle ne contredise pas ses propres principes, il faut au contraire qu’elle les définisse et qu’elle les affirme, par l’action.
Je me sens un peu lyrique, je vais arrêter cet article ici.
Allez salut la compagnie !
- Je ne suis pas psychiatre mais la manière dont Trump parle de l’adoration qu’il suscite universellement (jusqu’à dire que les fonctionnaires virés par DOGE le vénèrent car ils sont désormais plus riches), ressemble quand même à un cas de psychose érotomane. [↩]
- Les deux premières entreprises du secteur carcéral privé, Geo et Corecivic, cumulent un chiffre d’affaire de près de cinq milliards de dollars. [↩]
- On note que les cibles de la police de l’immigration sont, en ce moment les somaliens, mais aussi et surtout les latino-américains, qui sont en grande partie descendants des habitants originels du continent. La hargne trumpiste envers les latino-américains n’est peut-être pas un hasard, de même que la hargne envers la vieille Europe : autochtones ou anciens colons, nous représentons l’Histoire des Amériques… Maltraiter les uns et dénigrer les autres est peut-être une manière d’inventer une Amérique qui ne devrait rien à personne. Un peu comme le christianisme s’est en grande partie construit contre le judaïsme dont il était issu. [↩]
- « social-démocrate » est une insulte pour certains mais pas pour moi, je ne confonds pas l’idée avec ceux qui s’en servent mal. [↩]
- Au passage, l’obsession de Trump pour le Groenland montre bien qu’il est conscient des effets du réchauffement climatique, qui font du territoire groenlandais et des eaux qui le bordent un intéressant investissement, car la fonte des glaciers, du permafrost, et la contraction des glaces arctiques ouvrent de nouvelles routes maritimes et de nouvelles occasions d’extraction pétrolifère et autre. [↩]
- Laïcité en tant qu’outil garantissant la liberté de conscience, pas en tant qu’outil pour taper sur une communauté culturelle déterminée, bien sûr. [↩]






