Archives mensuelles : juillet 2025

La France vue du dos

Dans la rue, je tombe sur les affiches de campagne du parti « Les Républicains », La France des honnêtes gens. En tête, il est précisé « Avec Bruno Retailleau ». On comprend que le nom de l’ex-président du Puy-du-fou1 soit plus mis en avant que celui d’autres figures majeures de son parti, comme Patrick Balkany, Laurent Wauquiez, Éric Woerth, François Fillon ou son fondateur2, Nicolas Sarkozy — ces personnalités n’ayant pas toujours réussi à voir leur nom systématiquement associé à la notion d’honnêteté, que l’on parle d’honnêteté politique, intellectuelle ou même, pénale.

Chaque affiche montre une personne, dont la profession est aisément identifiable, de dos. On peut interpréter ce choix de posture de plusieurs manières.

On peut, déjà, imaginer une tentative de provoquer l’identification. Le dos que je regarde c’est le mien, ce n’est ni un miroir (cette cruelle altérité qui nous pousse à regarder non ce que nous pensons être mais l’image que nous renvoyons3) ni une version idéalisée (inatteignable) de ce que je devrais être, mais face à l’affiche je me trouve dans la même posture, orienté de la même manière, et quelqu’un qui se trouverait derrière moi me verrait comme je vois les figures de l’affiche : j’appartiens à la foule des honnêtes gens, nous regardons dans la même direction. Comme ces honnêtes gens sont de dos, je peux d’autant plus facilement m’identifier à eux : ils n’ont pas de visage donc ils ont, si je le veux, mon visage. Il y a au fond du cœur de chacun de nous un héroïque pompier, une intrépide policière, une infirmière bienveillante, un paysan et un cuisinier nourriciers, etc., même si dans la pratique une grande partie des gens ont des emplois incompréhensibles pour eux-mêmes, inexplicables, parfois parasitaires ou inutiles, ou parfois utiles au bon fonctionnement de la société et de l’économie mais pourtant mal vus.

On pourrait à l’inverse se dire que le point de vue est celui de Bruno Retailleau (qui contrairement aux « honnêtes gens » n’est pas anonyme ni sans visage), et qu’il y a donc un message : seront considérés comme autant de braves gens les personnes qui ont un métier bien défini (la plupart avec un uniforme), qui occupent une de ces professions dont les enfants connaissent le nom4 et qui ont leur boite Playmobil : policier, infirmière, cuisinier, pompier, agriculteur. Pas des métiers « de rêve » (artiste, archéologue, explorateur, astronaute, écrivain), non plus, mais des métiers « normaux », où la personne compte moins que la fonction mais dont la fonction est valorisée. Des personnes qui font marcher le monde, qui font ce qu’on attend d’eux au service de la société et de ceux qui la dirigent, sans bruit, sans protestation, sans même faire connaître ce qu’ils pensent — car une personne que l’on voit de dos et immobile, c’est quelqu’un dont on ne risque pas de connaître les humeurs et les revendications.
Bruno Retailleau a très explicitement exprimé tout ça :

« D’abord, je pense, pour être clair vis-à-vis des auditeurs, des téléspectateurs : qu’est-ce que pour moi la France des honnêtes gens ? Puisque c’est une idée que je veux défendre. C’est un projet que je défendrai de plus en plus dans les années à venir. C’est la France, en réalité, de ceux qui travaillent. C’est une France de la décence, comme disait George ORWELL5. C’est une France de ceux qui ne manifestent pas, de ceux qui ne fraudent pas. Et c’est souvent une France, d’abord, qui croit en la France. Et c’est une France, surtout, qui est silencieuse, qui ne fait pas de bruit, parce que, là encore, elle ne casse pas, cette France-là. »

Bruno Retaillau, face à Sonia Mabrouk, CNews/Europe1, le 14 mai 2025

Sur BlueSky, MadMonkey m’a rappelé une image qu’on peut voir comme la version vue de face de la composition d’affiches ci-dessus qui en serait le « pile », puisque ici aussi une infirmière est encadrée par deux membres des forces de l’ordre :

Farida Chikh, infirmière-en-colère brutalement interpellée le 16 juin 2020 par une escouade de CRS à qui elle avait jeté des cailloux et adressé des doigts d’honneur, lors d’une manifestation pour protester contre les moyens de l’hôpital public pendant la pandémie de covid-19. Les « honnêtes gens » ne sont pas toujours d’accord entre eux ! Photo Estelle Ruiz.

Je ne saurais le prouver mais je parie que les agents immobiliers, les agioteurs, les huissiers et les propriétaires fonciers votent plus LR que les infirmières, et ce n’est pourtant pas ces professions que l’on trouve sur les affiches de la campagne des « honnêtes gens ». Les « honnêtes gens » ne sont donc pas forcément l’électeur LR, ce sont les personnes dont l’électeur retailliste aimerait voir la société composée : des gens qui travaillent à son confort médical, alimentaire, et qui veillent sur ses biens. Et qui le font en silence.

Les « honnêtes gens » ce ne sont pas ceux que nous voulons être. Nous voulons continuer à nous garer sur les places handicapés pour ne pas tourner une heure dans le parking, nous voulons trouver les meilleurs placements pour échapper à l’impôt (tout en réclamant un service public performant), nous voulons jalouser le voisin, nous plaindre des incivilités sauf quand c’est à nous de trier les déchets, rouler dans des tanks (« S.U.V. ») bien avant que la guerre ne le justifie. Nous voulons prendre l’avion pour aller merdifier des pays lointains dont nous refusons de voir les habitants venir chez nous, nous voulons plus et mieux pour moins cher, car nous sommes radins en plus, et nous voulons qu’une armée d’« honnêtes gens » mutiques et sans visage soit à notre service.

Si on montre des professionnels (paysan, cuisinières, infirmière, policiers, pompiers) en action et de face, parfois même en groupe, ce ne sont sans doute plus des « honnêtes gens », on appelle ça des affiches de propagande socialiste. Si j’ai bien compris.

Un autre point m’intrigue avec ses affiches : certaines pourraient rappeler les images produites avec des outils d’Intelligence artificielle générative, comme Midjourney, ce qui serait assez paradoxal lorsque l’on veut évoquer l’authenticité ou l’honnêteté, comme prétendent volontiers le faire les partis conservateurs6.
J’imagine cependant que ce n’est pas le cas, à quelques détails comme la main du pompier, ci-dessous, qui a visiblement été détourée à la serpe et s’intègre mal sur le décor artificiellement flouté. En général, même s’ils se trompent sur le nombre de doigts dans une main, les algorithmes de diffusion des IA génératives produisent des transitions fluides et apparemment cohérentes entre les éléments représentés.

Je note en revanche un artifice grossier pour uniformiser les images et sans doute pour provoquer un effet d’authenticité, qui est de charger artificiellement chaque visuel avec un grain qui rappelle la photographie argentique, augmenté de parasites lumineux et d’une quantité extravagante de poussière. Pour quelqu’un qui a passé un C.A.P. de retouche-photographie (métier hautement spécialisé avant l’arrivée de la photographie numérique), comme c’est mon cas, ce genre de détail gratte l’œil.

Vous pouvez vérifier, ces effets ne se trouvent pas sur les affiches qu’on trouve dans la rue, imprimées, ils sont présents sur les fichiers PDF officiels que l’on peut consulter sur cette page. L’effet est parfaitement volontaire.

La France que nous vend Bruno retailleau n’est donc pas seulement silencieuse et travailleuse, elle est poussiéreuse.

  1. Enfin président de la société d’actionnaires « Grand Parc », le volet vénal du Puy du Fou. []
  2. Wikipédia crédite Nicolas Sarkozy de la fondation du parti LR. Cependant, ce parti n’est pas distinct juridiquement de l’UMP, et n’est que le nouveau nom de ce parti. []
  3. Personne ne veut se voir tout le temps dans un miroir, Philippe Katerine, Parisvélib’. []
  4. Très peu d’enfants rêvent d’être « actuaire », « contrôleur qualité » ou « représentant de commerce multicartes ». []
  5. La « common decency » d’Orwell — notion à mon avis assez britannique ne serait-ce que dans les termes employés (même traduits en français et bien que la Révolution française ait été un modèle pour Orwell) — décrit le sens de la justice inhérent au peuple, qui est opposée à la compromission des gens de pouvoir, de médias ou d’argent… Même si 1984 et Animal’s Farm ont été largement appréciés par les droites de la Guerre Froide qui y ont vu un outil intellectuel contre le Communisme, il faut rappeler que George Orwell était socialiste et révolutionnaire, il n’aurait jamais dit, à la façon de Bruno Retailleau, que la décence consiste à travailler et silence et sans manifester. []
  6. Si c’est de l’IA générative, quelle est la morale de l’histoire ? Qu’il était impossible de trouver des honnêtes gens sans les générer artificiellement ? Ou que Bruno Retailleau rêve que les boulots des « honnêtes gens » soient remplacés par des IAs ? []
  7. Nathalie me dit que ces visuels sont sans doute bien de l’IA et pense que la main mal détournée ne prouve pas le contraire, mais qu’elle est la conséquence d’une retouche en postproduction pour un visuel raté — on sait que si les IA génératives savent rater quelque chose, ce sont bien les mains. À suivre ! []

Tu mourras moins bête enfin faut voir

Laurence Trochu, députée maréchaliste (maréchaliste dans son sens présent, c’est à dire politiquement liée à Marion Maréchal), s’est apparemment étouffée d’indignation en découvrant Beauty Baby, sixième épisode de la quatrième saison de la série Tu Mourras moins bête… (mais tu mourras quand même) de Marion Montaigne.


Dans cet épisode, le professeur Moustache explique que les nécessités de l’accouchement forcent le nouveau-né humain à être à sa naissance assez laid et irritant, ce qu’ont démontré des scientifiques en 2018. En effet, contrairement aux rejetons de bien d’autres espèces animales, le bébé humain naît immature : dépendant pour se nourrir, bruyant pour ne pas être égaré, et physiquement assez laid en attendant que sa capacité à sourire lui confèrent le Kindchenschema, la « mignonitude » qui le rendra irrésistiblement attendrissant.
L’épisode s’ouvre sur l’arrivé des rois-mages dans l’étable de Bethléem, qui découvrent un nourrisson laid et sale au lieu du miracle attendu… L’épisode est drôle et instructif. Évidemment.

Après Laurence Trochu, l’« Observatoire du journalisme », pseudo centre de recherche d’extrême-droite, faussement objectif, qui s’indigne en prétendant avoir perçu un « tollé ».

On note que, dans les deux cas, aucun lien vers le dessin animé complet n’est fourni, il s’agit chaque fois d’un extrait choisi.
Le compte « Ojim France » a autrement plus d’abonnés que celui de Laurence Trochu, et ce tweet parvient à alimenter la polémique. Beaucoup répondent avec des arguments divers, expliquant le but de la série, expliquant l’épisode (qui ne parle pas de Jésus, mais des bébés humains, dont Jésus fait partie), invoquant le droit à l’humour, à l’irrévérence voire au blasphème, évoquant les fantômes de Reiser, Cavanna et Choron.


Les scandalisés, de leur côté, se retrouvent rapidement sur un petit nombre d’arguments, d’affirmations et de sous-entendus, qui vont de la grogne du contribuable au complotisme délirant :

  • On ne ferait pas pareil avec Mahomet, c’est toujours aux chrétiens qu’on s’en prend.
  • Nos impôts financent les suppôts de Satan d’Arte qui crachent sur le contribuable catholique.
  • Le Talmud1 souhaite à Jésus de d’être ébouillanté avec des excréments, la référence est claire, la personne qui a fait ce film ne doit pas être très chrétienne.
  • Bernard Henri-Lévy dirige le conseil de surveillance d’Arte, c’est donc lui qui est derrière tout ça. Lui, et aussi Macron, et aussi Laurent Wauquiez, via la région Rhône-Alpes2, qui a financé ce dessin animé. Et les francs-maçons. Et les sionistes. Et des dénatalistes.

À aucun moment ces indignés ne semblent douter que l’intention de ce dessin animé est de parler de Jésus, alors que Jésus est, comme les frères Bogdanov, comme les séries étasuniennes, comme Miley Cyrus, etc., etc., un simple prétexte issu de la culture populaire pour traiter du sujet scientifique. Et quel meilleur personnage que l’enfant Jésus pour parler des nourrissons ? Il est le bébé iconique — littéralement iconique, puisqu’il se trouve sur d’innombrables icônes —, le bébé par excellence, après 1600 ans de représentations

La plus ancienne représentation connue de l’enfant Jésus, de sa mère Marie et d’un prophète qui indique une étoile, date du IIIe siècle et se trouve dans les catacombes de Rome.

Les rois mages, quant à eux, sont les « visiteurs de maternité » par excellence, ou en tout cas les seuls à constituer un mythe.
Et bien sûr, mettre en regard la grâce et la perfection divine, d’une part, et la réalité de ce qu’est un nourrisson, d’autre part, est bien dans la manière de Marion Montaigne, qui s’amuse avec constance des bricolages un peu approximatifs de « dame nature ». La nature contredit l’idéalisation, le généticien Richard Dawkins notait d’ailleurs que les biologistes sont encore moins souvent croyants que les mathématiciens ou les gens qui font de la physique fondamentale, car la biologie de la « création » est assez sale et n’a pas la pureté d’une loi physique ou d’un théorème.

De nombreux rageux soupçonnent un « complot judéo-maçonnique » (on lit de nombreuses allusions) mais ils n’ont pas regardé le film entier, ils auraient remarqué un clin d’œil malicieux à l’histoire de Moïse (prophète du Christianisme, de l’Islam… Et évidemment du Judaïsme), qui dans la version Tu mourras moins bête est envoyé sur le Nil non pour être sauvé du pharaon mais parce que ses parents n’en peuvent plus de l’entendre pleurer.

L’autrice, qui a fait son catéchisme a bien le droit de jouer avec les récits et les représentations qui ont cours dans la culture dont elle est elle-même issue.
La demande de « faire pareil avec Mahomet » afin de rétablir une forme d’équité inter-confessionnelle est complètement absurde, le prophète de l’Islam n’ayant pas donné lieu à une iconographie natale pléthorique qui eût justifié une mention au cours de cet épisode, et on ne voit pas pourquoi inventer un sujet scientifique dans le but de mentionner Mahomet. Et du reste, selon le Coran, Jésus est un prophète de l’Islam. Une telle opposition n’a donc pas grand sens, si ce n’est que, tout comme les considérations infra-antisémites qui remuglent, elle en dit long sur ceux qui l’énoncent : leur « christianisme » est identitaire, n’a rien à voir avec une quelconque considération spirituelle et encore moins avec le message chrétien, ce truc wokiste.

Il n’est pas certain que ces gens meurent moins bêtes. Mais ils mourront quand même.

  1. On est impressionné par le nombre de spécialistes du Talmud que l’on trouve dans l’extrême-droite française. []
  2. Le RN de la région Rhône-Alpes, en concurrence directe avec Wauquiez sur les thèmes réactionnaires, demande même une suppression de la subvention attribuée à Folimage, fleuron de l’animation française et locale. []