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Le dessin de presse complaisant

L’évolution de Charlie Hebdo est toujours aussi fascinante.
Sa « une » de la semaine me semble passablement incroyable, et je ne suis pas le seul à la juger telle, et pas pour les raisons que certains semblent imaginer. J’ai lu, par exemple, une personne (a priori pas très « de gauche ») écrire sur Twitter : « Les gauchistes en PLS1 car Charlie Hebdo a caricaturé un islamiste ». Ça m’inquiète un peu, à vrai dire, que même très à droite, des gens pensent sincèrement qu’il existe en France une gauche obsédée à l’idée de l’honneur et de la dignité des fondamentalistes musulmans dans les caricatures — étant entendu que nous parlons bien des islamistes, pas des musulmans en général. Cette gauche imaginaire que Manuel Valls accusait tout récemment2 d’être « prête à excuser ceux qui ont tué les journalistes de ‘Charlie Hebdo' ». Comment peut-on dire, comment peut-on croire quelque chose d’aussi odieux ?
Les gens qui considèrent que l’Islamophobie est un problème en France ont d’abord été qualifiés d’idiots utiles de l’Islamisme, puis d’irresponsables qui en cherchant à comprendre, excuseraient les terroristes. Pourtant, hier, au pupitre des États généraux de la Laïcité, c’est Caroline Fourest qui donnait une excuse aux terroristes, en disant : « C’est le mot islamophobie qui a tué les dessinateurs de Charlie Hebdo et Samuel Paty »3, semblant dire que s’inquiéter du rejet des musulmans, ce n’est plus seulement faire le jeu du fondamentalisme, c’est carrément être la cause du terrorisme.

Ce qui est tout à fait incroyable dans ce dessin de « une », ce n’est pas que l’on y voit un barbu recevant un coup de pied dans l’entre-jambe (même si on pointera qu’une fois de plus la question de la laïcité est réduite au traitement de l’Islam), c’est que, et à ma connaissance ça n’était jamais arrivé, Charlie Hebdo s’inscrit ici sans ambiguïté, sans mauvais esprit, sans ricanement, en outil pour la communication gouvernementale.
Le dessin de presse comme soutien actif à la communication d’un gouvernement, ça s’est vu mille fois dans la presse complaisante, notamment dans les pays au faible niveau démocratique, mais pas uniquement. En revanche, et je suis preneur de contre-exemples s’il y en a, je n’ai jamais vu ça dans Charlie Hebdo, ou bien très marginalement, certainement pas en « une » ! Et ce qui me déroute, ce n’est pas tant le message politique politique, entendons-nous4, c’est ce soutien assumé à la communication gouvernementale.

  1. Être en PLS : être en Position latérale de sécurité (secourisme), ce qu’on utilise au sens figuré pour dire que quelqu’un se trouve en position de repli et de détresse. []
  2. LCI, le 11 avril 2021. []
  3. Dans certains milieux, le mot « islamophobie » est une notion conspuée, car accusée d’avoir été forgée par la propagande de Révolution islamique iranienne, puis d’être devenue un outil de communication des Frères Musulmans dans le but de faire taire toute critique contre la religion musulmane. Ce n’est pourtant qu’un mot dont les définitions sont compréhensibles par tous : la peur de l’Islam, la peur des musulmans. On peut créer des mots en -phobie à propos de tous les domaines qu’on voudra. Que cette notion serve ensuite d’argument à des gens qui — et là c’est une escroquerie, nous sommes d’accord — veulent l’instrumentaliser, l’utiliser comme argument contre le blasphème ou la caricature est une autre question. Et je demande à Mme Fourest et autres : si le mot « islamophobie » est miné, alors quel mot proposez-vous pour qualifier la peur obsessionnelle des musulmans ? Il faut bien un mot, car le fait, lui, existe. []
  4. À titre personnel ça ne me pose pas de problème que l’on envoie symboliqment un coup de latte dans les gonades des intégristes. []

L’iconographie antisémite (suite)

(Dans le billet précédent, j’analysais un dessin désigné par certains comme une charge antisémite, en n’y trouvant pour ma part aucun détail corroborant une telle interprétation. Après deux jours à discuter et à confronter les points de vue, je crois que j’ai fini par trouver le point responsable du ressenti. Je laisse le lecteur juge).

Les réactions à mon article ont connu deux temps. Les premiers lecteurs se sont montrés plutôt positifs, certains me disant même que mes arguments les avaient convaincus de changer de regard, d’autres m’opposant des éléments et des exemples, enfin tout ça est resté civil. Et puis une seconde salve est arrivée, bien moins positive, animée par des gens que, pour beaucoup, je ne connaissais pas et qui eux-mêmes ne me connaissent pas et, je suppose, tentent de situer mon propos en fonction d’une grille de lecture qui leur appartient.
Au fil des échanges, j’ai essuyé un peu de mépris, des injonctions assez agressives à me taire, et bien entendu des renvois à mon ignorance ou à ma cécité jugée volontaire. Peu importe, même s’il y a une des accusations que je ne supporte pas : celle d’être de mauvaise foi. Car suis toujours de bonne foi, et j’écris ça très sérieusement.
Ces personnes m’ont fourni peu d’arguments en dehors d’une obnubilation sur tel ou tel détail censé permettre commodément de disqualifier l’intégralité de mon propos1. Beaucoup parmi ces personnes, qui étaient pourtant venues m’interpeller, m’ont peu à peu bloqué, continuant visiblement2 sans moi une conversation à mon sujet dans le refuge d’un entre-soi qui, j’en ai peur, est un aveu d’impuissance.

Charming. Je ne mets cependant pas tout le monde dans le même panier : certaines personnes figurant dans cette capture ont malgré tout échangé avec moi, d’autres avaient juste envie de se défouler. Grand bien leur fasse si elles en ont besoin. Personnellement, j’accepte toujours de discuter, car j’aime avoir raison, non pas au sens de « avoir raison de », c’est à dire de dominer, de vaincre, mais « avoir raison » au sens de ne pas avoir tort. Et ça, ça n’est possible qu’en apprenant, en écoutant, en évoluant, en comprenant.

L’agressivité — et là je me réclamerai des travaux de quelqu’un comme Henri Laborit, désolé si la référence date3 mais je ne sache pas qu’on l’ait fermement invalidée depuis — est souvent le résultat d’une forme d’impuissance face à un stress. Soumis à un problème, on ne peut agir que de quatre manières : par une action qui résout le problème ; par l’inhibition ; par l’agression ; et enfin par la fuite. L’inhibition est l’attitude la plus destructrice pour la personne elle-même, ce qui explique que, lorsque la cause de la tension ressentie n’a pas de solution, nous nous enfuyons ou bien nous agressons la première personne qui passe. Il me semble que c’est ce qui est à l’œuvre ici : des personnes, de bonne foi4, voient le dessin publié en couverture de Siné Mensuel comme une caricature antisémite, mais ne parviennent pas à trouver des arguments concrets pour justifier rationnellement leur ressenti et donc, s’énervent.
Revenons sur la question de la représentation.
Dans un article très complet qu’on m’a signalé hier5 et qui est consacré à l’utilisation de la laideur comme outil de stigmatisation antisémite, la sociologue Claudine Sagaert indique que ce motif date du XIIIe siècle — avant cela les personnes juives représentées n’étaient distinguées des autres que par des attributs vestimentaires ou symboliques, leurs visage, leurs corps ou leur attitude corporelle ne se distinguaient pas des autres figures. Elle cite les traits physiques recensés par de nombreux auteurs avant elle : nez en forme de chiffre 6 ou nez crochu, mains potelées (ou au contraire très maigres), embonpoint (ou au contraire maigreur excessive), peau jaune, peau sombre, peau grasse, traits grossiers, yeux de crapaud, lèvres charnues, oreilles pointues et/ou pendantes, dents acérées, cheveux frisés ou crépus, barbe, saleté, et enfin, zoomorphisme6. Comme j’ai cherché à le démontrer dans mon article précédent, de toute la palette des signes traditionnellement considérés comme véhiculant des clichés antisémites, ne restent réellement que la forme du nez et celle des mains, lesquelles ne nous choqueraient certainement pas dans un autre contexte. Ce Macron est propre et bien peigné, rasé de frais, et, au fond, bien que ses traits soient déformés ainsi qu’on le fait avec toutes les caricatures, ne nous est pas montré comme physiquement repoussant ou monstrueux, et il n’est pas non plus animalisé.
Tous les autres arguments que l’on m’a opposés étaient absents dans l’image, et notamment la « figure du banquier », qu’on m’a très souvent signalée alors même que le dessin ne contient aucun indice lié à la finance, ou encore les « épaules voûtées » — j’imagine ici un malentendu graphique : la forme qui découpe la figure peut effectivement être comprise comme la forme de son buste7.

Dans le conte Blanche-Neige, par les frères Grimm, la reine, une très belle femme, s’enlaidit volontairement et se présente sous les traits d’une vieille paysanne puis d’une vieille bohémienne pour tenter d’aller assassiner sa belle-fille : la laideur du geste s’accompagne d’une laideur physique. Chez Disney, qui fait de la reine une sorcière, ce changement n’est plus un déguisement mais une métamorphose. On peut interroger l’imaginaire qui entoure les contes traditionnels et faire des rapprochements entre la représentation antisémite, la représentation des sorcières ou celle des tziganes, et se rappeler des persécutions que cet imaginaire a permis.

Je sais qu’il est présomptueux d’expliquer aux gens ce qu’ils pensent, et peut-être que mon hypothèse n’est pas valide, mais je crois avoir trouvé une explication au ressenti de ceux qui ne parvenaient pas à décrire ce qui les heurtait dans le dessin incriminé.
Comme les spécialistes de l’image (et même les dilettantes de l’image tels que votre serviteur) le savent bien, les images ne vivent pas seules, elles existent dans un contexte d’énonciation parfois complexe : il y a ce qu’on sait ou croit savoir de l’auteur, ce que l’on sait du support éditorial et du public qu’il cible, ce qu’on pense que pense ce public, le moment de la publication, l’éventuelle séquence dans laquelle cette publication s’inscrit, et enfin, tout ce qui entoure l’image, à savoir sa légende, le titre, d’éventuelles autres images, des articles, etc.
C’est évidemment du côté du contexte qu’il convient enquêter.
Dans un premier temps, j’ai préjugé du fait que c’était le titre Siné Mensuel qui était la cause première de l’interprétation du dessin en tant que pamphlet visuel antisémite, et il est vrai qu’on me l’a opposé plus d’une fois, me rappelant les casseroles du fondateur du journal dans le domaine. Mais ce serait trop simple. Certaines personnes qui n’avaient jamais entendu parler de Siné Hebdo ont eu la même perception immédiate, ce n’était donc pas la question pour eux. Autre élément, le militant antiraciste Dominique Natanson, en commentaire à mon article, évoquait son propre ressenti à la découverte du dessin : « Je l’avais trouvé mauvais et j’étais gêné sans savoir pourquoi ». Or son témoignage a un poids particulier, puisque, tout en militant pour le souvenir de la Shoah, qui a décimé sa famille, et contre le négationnisme, il a soutenu Siné sans ambiguïté lorsque celui-ci a été licencié par Charlie Hebdo. Il n’est donc pas suspect de vouloir calomnier le journal en question, dont il est d’ailleurs lecteur, ni même d’être gagné par le simple soupçon. J’imagine que ça ne lui plait pas particulièrement de se retrouver, de fait, à avoir le même point de vue que celui de personnes dont il combat les idées. Mais c’est un fait : son ressenti est ce qu’il est.

Pour mémoire et avant de conclure, voici à nouveau le dessin dont nous parlons :

L’image est accompagnée d’une citation déformée, « quoi qu’il vous en coûte » (déformée, car la phrase d’origine était « quoi qu’il en coûte »). Qu’on la juge injuste ou non, cette citation rappelle juste que lorsque le président annonce qu’il va se montrer généreux, ce n’est pas de sa propre poche, c’est en utilisant l’argent public, et donc, effectivement, en utilisant notre argent (et le sien tout de même puisque lui aussi paie des impôts !).
Le dessin, lui, montre un souverain représenté dans un registre familier, celui du roi moralement illégitime ricanant, parfois rusé, souvent malsain : Jean-Sans-Terre (et autres réputés usurpateurs et intrigants) chez Disney ; les princes pas vraiment charmants dans Shrek ou Princess Bride ; Louis X-le-Hutin tel que représenté dans Les Rois Maudits ; le vizir Iznogood dans la série éponyme ; etc., etc. C’est une curieuse façon de se représenter Emmanuel Macron, mais là encore, il ne s’agit pas d’un motif fondamentalement antisémite, le message, a priori (message renforcé par la couronne en carton de galette des rois) est plutôt celui de l’illégitimité à exercer le pouvoir.

L’envieux Iznogoud, qui convoite la place de Calife ; le trickster Loki, dans sa version Marvel ; le roi Louis X, dans Les Rois Maudits ; et enfin Skar, dans Le Roi Lion.

Le problème, je pense, se trouve dans le hiatus qui sépare l’image et le texte qui lui est associé. Car songeons-y deux secondes : on évoque un malheur qui touche tous les Français — l’épidémie de covid-19 et son coût pour le contribuable —, mais on voit le président qui ricane. Pourquoi est-ce que le président se réjouirait des malheurs du pays dont il a la responsabilité, pourquoi serait-il satisfait, comme si ç’avait été son plan, de voir les caisse de l’État se vider (sans que ça lui profite personnellement, contrairement au prince Jean chez Disney) ? Ça n’a pas de sens8. On peut penser à des personnages tels que Mr Burns, dans Les Simpsons, ou encore Potter, dans le It’s a Wonderful life de Capra : deux personnages qui, encore plus que le pouvoir ou l’argent, tirent un plaisir pervers du spectacle de la souffrance des autres. Et bien entendu, au diable : le mal à l’état pur.
Donc si la laideur physique habituellement utilisée par l’iconographie antisémite n’est pas présente dans le dessin de Solé, si il n’y a pas d’éléments iconologiques particuliers (une kippa à la place d’une couronne, par exemple) qui accréditerait la référence, on nous montre ici une laideur d’un autre ordre, une laideur morale, car il n’y a pas plus odieux que de voir quelqu’un se féliciter d’un malheur dont il est la cause volontaire sans mobile, sans excuse— alors même qu’il est en position de responsabilité et que ceux qu’il fait souffrir sont à sa merci. Et cela nous renvoie aux accusations dont les juifs d’Europe ont fait l’objet pendant des siècles, effectivement.

Ce sens indiscutablement problématique est clairement dû à une erreur de jugement de la part de la rédaction de Siné Mensuel, puisque l’on sait le dessin n’avait pas été conçu par son auteur pour être accompagné de cette phrase ni pour être reproduit à un tel format. Je suis persuadé que c’était sans malice, mais le résultat est ce qu’il est. Voilà en tout cas comment je m’explique la lecture que beaucoup ont fait de ce dessin.

  1. On m’a par exemple reproché d’avoir écrit dans un tweet que l’antisémitisme relevait de la psychiatrie. J’admets que c’est léger de ma part, j’avais en tête des gens tels que le fameux Dieudonné, au départ talentueux et intelligent, et même profondément antiraciste, qui est peu à peu entré dans dans ce qui ressemble à une bouffée de délire paranoïaque. Et j’ai connu une autre personne, sans notoriété, qui m’a semblé effectuer exactement le même trajet (mais à qui, par lâcheté ou parce que ça me déprimait, je n’ai pas demandé de préciser ses allusions). Et ce genre de parcours me semble spécifique à l’antisémitisme complotiste de la fin du XIXe siècle et ensuite.
    Mais d’accord : on ne peut pas psychologiser les opinions, non parce que ce serait validiste comme on me l’a dit, ni parce que ça excuserait quoi que ce fût, mais parce que la construction de l’antisémitisme le plus virulent commence il y a des siècles. Cette considération dans un coin de tweet ne m’honore pas, je la retire, ou plutôt, je la garde pour moi. []
  2. Visiblement, car je vois des gens répondre à des choses que je ne peux plus lire. []
  3. Henri Laborit, Éloge de la fuite, 1976 ; Alain Resnais, Mon oncle d’Amérique, 1980. []
  4. Certes, le fait que l’affaire ait commencé par des positions publiques de Bernard Henri-Lévy ou Gilles Clavreul n’inspire pas confiance, mais il serait imprudent autant qu’injuste de balayer d’un revers de main la perception des uns et des autres — et même de ceux que je viens de mentionner — comme étant une simple manœuvre de disqualification par boule puante. J’avoue que ça a été mon premier réflexe. []
  5. Sagaert Claudine, « L’utilisation des préjuges esthétiques comme redoutable outil de stigmatisation du juif. La question de l’apparence dans les écrits antisémites du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle », Revue d’anthropologie des connaissances, 2013/4 (Vol. 7, n° 4), p. 971-992. []
  6. Autant de traits employés aussi contre les sorcières, toujours selon une même logique : la laideur de l’apparence sert à démontrer le caractère malfaisant des personnes. []
  7. Et non, discuter des points formels, de savoir comment on dessine un nez, un menton, une main, de s’intéresser au style du dessinateur pour voir s’il y a quelque chose de différent, etc., n’est pas une façon de couper les cheveux en quatre, c’est, au contraire, une question importante. []
  8. On me dira que l’augmentation de la dette publique permet de préparer des privatisations, et on se rappelle qu’Emmanuel Macron s’était réclamé de Margaret Thatcher, mais si c’est cette logique que l’image et son titre devaient nous expliquer, c’est de manière franchement télescopée et pas bien claire. []

L’iconographie antisémite

(Après vingt-quatre heures de discussions tendues sur Twitter, je me sens forcé de synthétiser mon propos dans un article, parce que je suis comme ça, j’aime exposer les choses de manière un peu méthodique et de les consigner ici pour y renvoyer ceux avec qui je converse. Peut-être que ça ne sert qu’à moi — j’adore me relire, des années après, pour savoir ce qui se passait et ce que je pensais à un instant donné —, peut-être que ça servira à d’autres.)

L’affaire commence avec un dessin de Jean Solé en « une » de Siné Mensuel, qui a été immédiatement considéré par certains comme relevant de l’iconographie antisémite « des années 1930 » ou « de la seconde guerre mondiale » — les deux références que j’ai le plus souvent lues.
Voici le dessin en question :

Siné mensuel #106, avril 2021. Ce dessin accompagne un éditorial qui accuse Macron d’être un souverain gagné par l’hubris, si sûr de lui qu’il est sourd à toute critique, aux dépens du citoyen. Le propos n’est pas du plus grand raffinement, mais il me semble que c’est le genre de reproches que l’on fait régulièrement aux souverains depuis des siècles.

J’aimerais commencer par évacuer une question : rien dans la longue carrière de Jean Solé ne laisse supposer chez lui la moindre trace de peste antisémite, consciente ou inconsciente. Mes discussions sur Twitter font apparaître que tout le monde ne connaît pas forcément la signature de Solé, et pourtant, tout le monde le connaît sans le savoir, puisqu’on lui doit des décennies de couvertures du Guide du Routard, l’affiche du film Le Père Noël est une ordure, d’innombrables couvertures pour Fluide Glacial mais aussi pour Pilote, et puis une participation à une série destinée à railler le chauvinisme français : Superdupont, scénarisé par les regrettés Marcel Gotlib et Jacques Lob, dont Solé n’a pas été l’unique ni même le premier dessinateur, mais qui en a été le plus productif animateur, sur une durée de quinze ans.

Une petite sélection de dessins de Solé, dont beaucoup sont dans la rétine de chacun de nous, même sans être particulièrement spécialiste de la bande dessinée, il me semble !

L’œuvre de Solé n’a rien de suspect, donc (et bon courage à qui voudra prouver le contraire), et l’auteur n’a pas de réputation particulière dans le registre de l’antisémitisme, du racisme ou du complotisme. Quoique les uns et les autres aient cru voir dans son dessin, ce n’est pas ce qu’il voulait y mettre. Un autre élément m’incite à réfuter toute intention de cet ordre dans le dessin qui se trouve plus haut : je sais par une publication Facebook de Julien Solé, fils de son père et lui-même talentueux dessinateur, que Jean Solé est bouleversé par cette accusation qu’il n’a pas vu venir, qu’il ne comprend pas et qu’il juge d’une grande injustice tant elle est loin de ce qu’il est. Au passage, on apprend que ce dessin n’avait pas été conçu pour servir de « une » au mensuel, ce qui n’est peut-être pas sans importance dans ce qui a suivi sa publication : un dessin destiné à être imprimé dans un coin n’est pas une affiche, que ce soit au niveau de sa signification autant qu’au niveau de son rendu graphique — les dessins de couverture de Solé sont toujours très soignés et riches en détails, ce n’est pas le cas ici.
Je ne vais pas m’amuser à enquêter pour savoir qui a lancé cette campagne contre Solé et — car c’est plus vraisemblablement la cible — contre Siné Mensuel.
Je ne sais pas si les accusateurs sont tous de bonne foi, certains semblent trop contents d’y voir une énième preuve que la gauche est fondamentalement antisémite, et s’en servent comme argument circulaire, et comme outil de terreur intellectuelle1, mais je sais de par mes discussions que beaucoup, parmi ceux qui voient dans le dessin une référence à l’imagerie antisémite sont de bonne foi. Et d’ailleurs peut-être que tout le monde est de la plus absolue bonne foi dans l’affaire, peu importe : il ne suffit pas d’être convaincu pour être juste. En revanche il est important de comprendre ce que les gens honnêtes voient, et pourquoi.

Anecdote de ma jeunesse de graffiti-artist : je dessinais mes personnages sans bouche. S’ils avaient dû avoir une bouche, ils auraient ressemblé à la version qui se trouve en haut à droite. Or j’ai un jour découvert avec horreur que le trait qui pour moi marquait le nez était perçu par beaucoup comme une bouche, ce qui, si on ajoutait un nez, aurait donné mon exemple situé en bas à droite. Un malentendu graphique, mais j’ai eu beau protester, je ne peux nier que ceux qui ont vu une bouche (et donc un énorme menton), l’avaient vu.

Je dis souvent que le public a toujours raison. C’est une formule qui fait bondir, par son évidente absurdité (ne serait-ce que parce qu’il y a autant de réceptions d’œuvres que de personnes : tout le monde ne saurait pas avoir raison en même temps), mais voici ce que j’entends par là : peu importe ce qu’on dit à un spectateur, si il voit dans une œuvre autre chose que ce que l’auteur a voulu y mettre, eh bien il sera vain de lui dire « tu te trompes », « tu n’as rien compris », tout comme il est inutile de convaincre quelqu’un qui n’a pas ri que la blague était drôle. Le spectateur ne peut pas forcément déterminer les intentions d’un auteur, il peut passer à côté d’un propos par manque de culture, par manque de codes, ou au contraire parce qu’il est trop bien préparé à avoir une certaine interprétation du message. Mais Il n’en reste pas moins qu’il est seul fondé à savoir ce qu’il ressent, ce qu’il comprend ce qu’il perçoit : il est seul propriétaire — sans en être maître — de sa réception, de son regard. Ce qu’on voit dans une image, à moins que celle-ci soit parfaitement maîtrisée dans sa réalisation et totalement explicite dans son propos, vient en grande partie de nous-mêmes.
Dans un premier mouvement, j’ai râlé contre ceux (je visais un post de Gilles Clavreul, du Printemps Républicain) qui utilisent la suspicion d’antisémitisme comme argument de disqualification politique, lesquels semblent considérer l’antisémitisme avec bien plus de légèreté que moi, car en en faisant un outil rhétorique, ils contribuent à banaliser la question et à vider l’accusation de son sens. Les réponses qu’on m’a faites, y compris sans être en accord avec moi, étaient généralement polies, mais j’ai aussi eu droit à quelques inévitables accusations : si je ne suis pas d’accord avec Gilles Clavreul et Raphaël Enthoven, c’est peut-être bien que je suis un ignorant qui n’a jamais vu de dessins antisémites des années 1930, ou que je refuse volontairement de voir la référence, et dans ce cas, que ma motivation serait que je suis — et allez donc ! — antisémite moi-même.

Jusqu’à l’argumentum ad parisioctum : le détective a découvert dans ma bio Twitter que j’enseignais à Paris 8 (« un nid d’indigénistes », croit savoir un crétin), je suis donc suspect d’office pour tous les crimes.

Si je n’ai aucun doute sur les intentions et la personnalité de l’auteur du dessin incriminé, si je suis certain qu’il n’a cherché aucune connivence rance, qu’il n’a diffusé aucun message codé, j’admets bien entendu qu’un dessin, un récit, un cliché, peut échapper à son auteur et véhiculer autre chose que ce qu’il a souhaité y mettre, qu’il est possible d’être vecteur, à son insu, d’idées que l’on désapprouve. Reste à établir si c’est bien le cas ici.
J’ai subi une bordée de tweets d’un niveau de cuistrerie variable qui entendaient m’apprendre l’Histoire du dessin de presse et de la caricature. Si je ne prétends pas en être un spécialiste complet, je crois sans peur de trop me tromper que je connais mieux le sujet que la moyenne. Je sais par exemple que le dessin antisémite n’a pas été inventé entre les deux guerres mondiales2. Mais bon, ça ne me vexe pas qu’on essaie de me faire cours, après tout, personne n’est à l’abri d’être ignorant, on a toujours des choses à découvrir, et heureusement, du reste.

Ceux qui ont pensent avoir immédiatement identifié dans le dessin de Solé une caricature antisémite devraient essayer de se remémorer dans quel contexte ils ont découvert ce dessin : ce dessin était-il seul, ou déjà accompagné d’un signalement qui participait à la polémique en induisant une certaine lecture ?

Comme je suis un peu psycho-rigide, j’ai régulièrement réclamé des éléments concrets : qu’est-ce qui, dans le dessin, justifie le ressenti de ceux qui le rapprochent des plus ignobles caricatures des années 1930 ?
On m’a répondu : le nez crochu ; les mains crochues ; la bague ; le nez épaté ; le nez arqué ; les grandes oreilles ; le visage déformé ; les yeux mi-clos ; le sourire carnassier ; le menton redressé ; le dessin en plongée3. Il me semble pourtant que c’est une assez banale caricature, au sens des caricatures les plus inoffensives qui soient, dont les auteurs de contentent d’agrandir le nez, d’exagérer sa bosse, de faire avancer le menton, etc. Je reviendrai aux détails physiques plus tard.
Mais ce qui me frappe surtout ce sont les images que l’on m’a produites pour preuve :

(désolé de devoir publier ces horreurs sur le présent blog !)

À l’exception d’une caricature clairement antisémite représentant Agnès Buzyn, qui échappe à ce motif et que je ne reproduis pas ici, les dessins que m’ont soumis ceux qui entendaient me convaincre montrent un personnage censé représenter « le juif », accroché comme une tique à la Terre entière. La récurrence de ce motif comme « preuve par l’image » m’intrigue, car le fait qu’il revienne si souvent dans les références que l’on me montre indique que ceux qui me le signalent ont cru voir l’exact même contenu dans le dessin de Solé : ils ont halluciné cette allégorie. Car, remontez observer le dessin en haut de la page, on n’y voit rien de tel et même rien d’approchant. Il n’y a pas de monde auquel s’agrippe Macron, et delà de ça, aucun détail déterminant ne rapproche les dessins criminels du dessin incriminé. L’iconographie antisémite française produite entre l’affaire Dreyfus et la fin de la seconde guerre mondiale est pourtant épouvantablement riche et on pouvait y trouver bien d’autres motifs, il est surprenant que tant de gens m’aient sorti les mêmes images alors même qu’une comparaison un peu minutieuse établit à mon sens que rien de concret ne justifie cet « air antisémite »4 que d’aucuns lui trouvent.
Plusieurs personnes semblent juger que la bague est un attribut évident de l’iconographie antisémite. Cela n’a rien de si évident pour moi, et je note que ce n’est pas un élément iconographique présent dans les dessins montrés au dessus.
En fait, entre la bague, la couronne, le ricanement, et même le rapport à l’argent public, la première référence qui m’est venue, c’est celle du Prince Jean dans la version Disney de Robin des Bois. Et je ne suis pas le seul à avoir eu spontanément cette image en tête.

Ce Disney n’est à mon avis pas le meilleur mais il reste un grand souvenir : je l’ai vu à sa sortie en France, au grand Rex, c’est même le premier film que j’aie jamais vu en salle. Il a quelques qualités, mais pour l’avoir revu récemment je dirais que son scénario est assez faible. Certaines séquences sont directement décalquées d’autres films, et tout particulièrement du Livre de la Jungle et des Aristochats. Le récit sert de prétexte à un pamphlet assez violent contre les impôts. Comme beaucoup de Disney, celui-ci développe une vision du gouvernement héréditaire légitime : le bon roi est Richard cœur de Lion et le mauvais, son frère le prince Jean-sans-Terre. Du point de vue de la réalité historique, c’est une double-injustice, je vous renvoie aux biographies de ces deux rois !

Au jeu des différences, je remarque que Macron n’est pas barbu ; n’est pas vêtu de haillons mais d’une sage combinaison pull-chemise ; que sa main n’agrippe pas une Terre mais frotte son menton.
La bague et la couronne en or5, avec des fleurs de lys, s’il vous plait, renvoient à l’Histoire de France et à la souveraineté territoriale, qui sont à mille lieues des poncifs de la forme d’antisémitisme que l’on reproche à Solé de véhiculer. Alors de quoi parle-t-on ?
Restent le nez et la main.
Si l’on compare le dessin en couverture de Siné Mensuel à des dessins récents de Solé, comme le couverture de Superdupont : In vitro veritas reproduite plus haut, on remarque que la main crispée est plutôt typique de sa manière lorsqu’il figure des « méchants » — puisqu’il est entendu que le dessin ne donne pas un beau rôle au président.

Pour ce qui est des traits mêmes du visage, les choix opérés par le dessinateur chargent à peine la physionomie de l’original, qui peut avoir le menton en avant et dont le nez, sous certains angles, est légèrement busqué. Traits qui sont sans doute plus évidents encore avec une vue en plongée telle que celle du dessin.
Emmanuel Macron n’est pas si facile à dessiner, et on peut lui trouver le nez droit ou bossu, selon les angles et les profils. En cherchant rapidement sur Google image, je remarque diverses versions du nez, des oreilles et du menton de Macron…

Quelques images glanées ici et là… Certains font un Macron furieusement proche de Sarkozy, d’autres lui donnent un faux-air de Joe Dassin, d’autres en font un espèce de vampire…

En tant que dessinateur amateur (et franchement peu physionomiste, donc pas non plus une référence), je remarque que je ne parviens jamais à dessiner Macron deux fois de la même manière, je lui trouve un physique plus difficile à saisir que d’autres — à la rigueur c’est son implantation capillaire qui me semble facile à imiter.
Le nez dessiné par Solé ne ressemble pas beaucoup à celui de Macron — il me rappelle, à vrai dire, celui de l’auteur Lewis Trondheim6 ! —, mais bon, si la courbe ratée d’un nez, sur un dessin, suffit à accuser, juger et condamner un dessinateur dans un procès en antisémitisme, où allons-nous ?

Il reste un point particulier dans le dessin, un détail que je n’ai pas évoqué jusqu’ici : le titre du journal qui publie ce dessin en « une » : Siné Mensuel, fondé par Maurice Sinet, dit Siné, décédé il y a cinq ans, qui avait fondé Siné Hebdo après avoir été licencié de Charlie Hebdo. Le directeur de publication de Charlie à l’époque, Philippe Val, avait profité de l’accusation publique d’antisémitisme dont ce vétéran du journal venait de faire l’objet pour se débarrasser de lui7. Entre temps, la justice a débouté les accusateurs de Siné et lui a même fait obtenir quatre-vingt dix mille euros de dommages et intérêts, mais la réputation8 est restée, contaminant le journal et s’appliquant désormais à un dessin publié cinq ans après le décès de Siné.
Il me semble que toute personne qui pense que l’antisémitisme est une chose grave devrait se garder de participer avec légèreté à des procès expéditifs en la matière : il ne suffit pas que quelqu’un soit accusé pour être coupable.

Lire ailleurs : Jean Solé dans « Siné Mensuel » : histoire d’un dessin dévoyé, par Didier Pasamonik, sur ActuaBD.
Lire aussi, cet article de 2013 sur l’utilisation de la laideur comme outil de stigmatisation par la représentation (des juifs mais aussi des sorcières) : L’utilisation des préjuges esthétiques comme redoutable outil de stigmatisation du juif, par Claudine Sagaert
9.

  1. Apparemment les gens du Printemps Républicain, la Licra — qui utilise cette affaire pour s’en prendre au politicien britannique Jeremy Corbyn, lequel n’est à ma connaissance pas lié à Siné Mensuel ! — ou encore Bernard Henri Lévy ont été de la première salve… []
  2. La violence de la presse catholique des dernières décennies du XIXe siècle (y compris des titres désormais bien sages : Le Pèlerin, La Croix…), est, par exemple, ahurissante. []
  3. On m’a aussi parlé de banquier, mais il n’y a pas de haut-de-forme, de cigare, de billets, ou quelque indice iconographique reliant ce dessin au concept de banquier ! []
  4. Dans le film Nous irons tous au paradis (1977), Simon (Guy Bedos) accuse Bouly (Victor Lanoux), d’avoir un « type antisémite ». []
  5. Couronne en or, ou couronne en carton, car celle-ci ressemble furieusement aux couronnes offertes avec les galettes des rois en célébration de l’Épiphanie. []
  6. Mais j’insiste, je ne suis pas très physionomiste. []
  7. Un vieil article que j’ai écrit à l’époque : Le Cas Siné. []
  8. La réputation de Siné est due aussi à une autre affaire, datant de 1982, assez indéfendable mais pour laquelle la Licra avait accepté les excuses du mis en cause. Lire : Affaire Siné (Wikipédia). []
  9. On y lit le catalogue complet des traits physiques qui ont été prêtés aux juifs pour les stigmatiser : peau foncée ou peau jaune ; nez crochu, nez en forme de 6 ; traits grossiers ; oreilles pointures, dressées ou tombantes ; cheveu noir et crépu ; embonpoint excessif ou maigreur extrême ; dents acérées ; yeux globuleux ; lèvres charnues ; mains potelées,… []