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France tribunes

Est-ce qu’il existe d’autres pays que la France où on publie autant de tribunes collectives ? J’ai l’impression que ce type de contenu a connu une prolifération incontrôlable au cours des deux dernières décennies. Bien entendu, ce n’est pas neuf, et il y a des tribunes collectives qui sont restées dans l’Histoire, comme le manifeste des 121 (1960), contre la guerre d’Algérie, ou le manifeste des 343 (1971), qui portait sur l’Interruption volontaire de grossesse. Mais aujourd’hui les tribunes collectives sont devenues quotidiennes et, du simple fait de leur banalité, semblent avoir un peu changé de fonction.

Les tribunes collectives actuelles, de la même manière, réunissent un groupe autour d’une position politique ou philosophique et tentent de faire l’événement, mais leur relative banalité semble quelque peu décaler leur réception. Ce qu’on regarde avant tout, c’est le titre de la tribune, le support de presse qui l’accueille, et les noms des deux ou trois premiers signataires. Le public jugera ensuite, selon ses attentes et ses préjugés, de ce qu’il faut en penser et dans quel camp ranger les signataires. Le but, me semble-t-il, est rarement d’influer sur l’opinion, il est de fédérer, de définir des camps.

Puisque j’ai mauvais esprit je suppose que la manie des tribunes est liée à la crise de la presse. Une tribune collective est en effet un contenu gratuit (pas de salarié, pas de pigistes1, je parie que certains paieraient même pour voir leurs tribunes publiées — j’espère que ça ne se fait pas !) qui en plus de sa gratuité a pour vertu de constituer un événement d’actualité en soi-même (pas besoin de cellule d’enquête), et permet de voir citer le quotidien ou le magazine dans de nombreux articles d’autres journaux : un événement, une publicité, et tout ça sans payer un feuillet (enfin à ma connaissance ça n’arrive jamais). C’est tout bénéf’, mais à employer avec parcimonie et sélectivité, car indépendamment de l’intérêt du manifeste signé ou du sujet traité, pour qu’une tribune collective constitue un sujet, il faut qu’elle tombe au bon moment, qu’elle ait quelques signataires notables et qu’elle ne fasse pas doublon avec d’autres textes du même genre. Trop de tribunes tue les tribunes.

De ma modeste expérience, voici comment les choses se déroulent : un ami ou une amie de confiance nous annonce, en nous demandant de ne surtout pas ébruiter la chose, qu’une tribune va sortir le lendemain dans Libération ou dans Le Monde au sujet d’une cause majeure. Parfois on sait qu’une personne qu’on admire fera partie des rédacteurs ou des premiers signataires du texte. On lit le texte rapidement — pas forcément en diagonale, hein, mais comme il faut répondre vite, on recherche surtout les éventuels points avec lesquels on n’est pas d’accord. Et on en trouve, mais on se dit qu’ils ne sont pas si importants que ça, que la noble cause nous cause suffisamment pour qu’on passe outre une partie des propositions, qu’on pardonne une formulation, on se dit qu’on est d’accord sur l’essentiel, qu’on est d’accord sur le titre de la tribune, et qu’on discutera le reste plus tard.
Et puis le lendemain, le texte n’est finalement pas publié par Le Monde ou Libé, qui subissent un embouteillage — trop de bonnes tribunes sur le feu en même temps —, qui n’avaient rien promis, il sort trois jours après sur un blog de Médiapart (ou il est refusé partout, ça arrive aussi). On relit, on découvre que telle ou telle signature pressentie n’est finalement pas là, mais qu’il y a en revanche plusieurs personnes qu’on n’aime pas trop. En relisant le texte on se dit qu’il est en fait un peu moyen et on est heureux de ne pas être suffisamment connu pour faire partie des signataires notables écrits en gras et dont le nom sera systématiquement rappelé à chaque fois que quelqu’un évoquera le texte pour le déprécier, en n’en retenant que les points sur lesquels on avait tiqué soi-même. On se félicite d’être noyé dans le queue de peloton, associé à un qualificatif légitimant mais quelque peu banal (« universitaire », « enseignant », « artiste », « auteur »…). Et on se promet de ne plus signer ce genre de texte à l’avenir. Et on gomme tout ça de son esprit : je n’ai aucun souvenir des quelques tribunes que j’ai co-signées, je me souviens juste d’avoir toujours plus ou moins regretté de l’avoir fait, souvent poussé par la vanité : être sollicité est valorisant, être associé à telle ou telle personnalité qu’on admire est valorisant, trouver son nom dans un grand quotidien est valorisant. Alors que publier un billet de blog dans lequel on est d’accord avec soi-même (et encore) et qui sera lu par quinze personnes est bien moins valorisant. Et puis il y a la question de la loyauté : on aime la personne qui nous a invité, on fait ça pour elle.

Bon, et Barbara Butch, alors ?

Je ne pensais pas avoir à écrire à son sujet, tant il me semblait évident qu’il n’y avait pas de sujet : un élu local grenoblois2, récemment contesté par ses camarades d’engagement pour ses méthodes brutales et ses propos homophobes ou sexistes, qui se trouve plus ou moins en rupture (si j’ai tout compris) avec la coalition de gauche qui a fait de lui un conseiller municipal, a organisé un happening contre une artiste accueillie par la ville et qui fait l’objet d’accusations vagues sur lesquelles je vais revenir plus loin. Les visuels par lesquels cet élu a rassemblé ses troupes sont un peu embarrassants, montrant le drapeau de la Pride israélienne maculé de sang…

Le résultat de cette campagne a été une interruption du concert, obtenue à coup de huées, d’insultes, de jets de graviers, de bouteilles, et du sectionnement d’un câble électrique. Barbara Butch a quitté la scène en diffusant le pascifistissime Imagine de John Lennon, ce qui constitue une prise de position politique assez limpide, pour le coup, et même un geste d’espérance.
Tout ici me semblait suffisamment excessif pour qu’il n’y ait rien à en dire qui ne soit évident : entraînés par leur très compréhensible indignation face au sort des gazaouis, des militants se sont fourvoyés dans une action plutôt violente (violence qu’ils ont ensuite niée, mais qui est bien documentée par une enquête de Médiapart) visant une cible pour le moins douteuse, tellement douteuse que beaucoup ont immédiatement supposé que si Barbara Butch s’est vue accusée de tous les malheurs des gazaouis, c’est en raison de quatre de ses identités : femme, lesbienne, grosse et juive
Les militants LFI se défendent bien heureusement d’être animés par de pareilles arrières-pensées, mais leur action est soutenue par tout un tas de gens qui ont ce genre d’opinions, à commencer par le raciste, homophobe, sexiste, chauve3 et négationniste Alain Soral, actuellement réfugié politique dans la Russie de Poutine, qu’il soutient bien évidemment :

La suite logique aurait dû être un embarras général, c’est d’ailleurs un peu de qui s’est passé à la tête de LFI, qui n’a soutenu l’action que du bout des lèvres4, parlant euphémistiquement d’un « boycott » pacifique5 et évoquant surtout un attachement à la cause défendue, à savoir les Palestiniens, plus qu’une fixation sur la dee-jay de la cérémonie d’ouverture de Jeux Olympiques de 20246.
Il faut dire qu’utiliser Barbara Butch pour incarner l’action du gouvernement Netanyahou tombe visiblement à côté : elle ne soutient pas la guerre contre Gaza, qu’elle qualifie d’« ignoble » et d’« horrible ». Elle a eu le malheur de signer un texte intitulé Soutien à la proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme. Sans en préciser le contenu, le texte défend le projet de loi dit Yadan, qui a été accusé de limiter le droit à critiquer la politique israélienne au nom de la lutte contre l’antisémitisme, et d’introduire dans le droit (notamment dans le droit de la presse) des éléments assez vagues et donc, aptes à provoquer des condamnations arbitraires. J’avais personnellement fait partie des 700 000 signataires de la pétition citoyenne qui réclamait le retrait de cette loi évidemment dangereuse et malhonnête. Le texte signé par Barbara Butch, en revanche, était plutôt général et évasif pour quelqu’un qui n’aurait pas suivi le débat sur cette loi, ce qui est le cas de la dee-jay qui, une fois informée, a dit regretter d’avoir signé, expliquant qu’elle n’avait pas su lire entre les lignes. On pourrait se demander l’intérêt de prendre à partie quelqu’un pour avoir soutenu un texte dont elle a admis ne pas avoir compris les tenants et aboutissants à l’époque, qu’elle a ensuite regretté avoir soutenu, texte qui lui-même soutenait un projet de loi mal branlé qui a été retiré il y a des mois. Puisque l’accusation de soutien au génocide à Gaza tenait difficilement sur ce seul élément de dossier, il fallait ajouter des couches au mille-feuille argumentatif :
— Barbara Butch a passé des disques pendant une soirée privée chez l’ambassadeur de France à Tel Aviv. Effectivement. Mais eût-ce été une soirée officielle, et alors ? Les ambassadeurs de France des 150 pays avec lesquels nous entretenons des relations diplomatiques sont la voix de la France des pays dans lesquels ils sont établis, pas le contraire ! Mixer pour l’ambassadeur français c’est tout comme mixer pour le président de la République.
— Barbara Butch se plaint d’être victime d’insultes antisémites (elle en a reproduit quelques échantillons gratinés). Or l’accusation d’antisémitisme est (effectivement) utilisé comme argument pour silencier les voix pro-palestiniennes. Donc elle est anti-palestinienne (avec ce genre de logique circulaire, Christopher Nolan peut faire un film de trois heures).
— Le régime israélien recourt au « pink-washing » pour donner une image moderne à Israël, or Barbara Butch est une icône LGBT donc elle soutient implicitement Netanyahou et ses colons juifs orthodoxes zinzins. Hmmmm…
— Tout récemment enfin, j’ai vu passer une nouvelle couche : Barbara Butch et son avocate auraient eu recours à une start-up israélienne spécialisée dans le renseignement pour identifier les auteurs de menaces et d’insultes en ligne (je ne sais pas si La Jeune Garde aurait proposé son aide pour ça), et l’avocate en question travaille aussi avec la rabbine Delphine Horvilleur, qui a plusieurs fois dit son opposition à LFI.

Je passe sur l’accusation d’un deux-poids-deux-mesures : « où étiez-vous quand des villes ont reçu des pressions pour déprogrammer le rappeur Médine, Judith Butler, Blanche Gardin ou une exposition en soutien à la Palestine ? ». Ce genre de question n’est pas sans pertinence, mais est-ce que la réponse à une action injuste doit être une autre action injuste ? Et au fait, où était LFI quand Vladimir Poutine a lancé une guerre aux 500 000 morts ?

Je me disais qu’il n’y avait pas d’histoire, que les gens qui soutiennent LFI allaient, en bloc, admettre a minima une erreur de cible, une erreur tactique et philosophique due à une section locale turbulente assoiffée de vengeance plus que de justice, et pensant que la vérité ne peut s’imposer que par la force et pas par le dialogue. Et beaucoup l’ont fait. Mais une quantité non-négligeable d’autres personnes ont persévéré et renchéri, en laissant affleurer des impensés essentialistes divers et un sexisme crasse qui en dit infiniment plus sur eux que sur ce qu’ils pensent défendre.
Quant aux personnes qui n’ont au fond pas de mauvaises intentions, il me semble qu’elles devraient se poser la question de ce qu’elles défendent : rallier l’autre à leur combat, le convaincre, ou au contraire couper toute sorte de ponts, et ne convaincre que soi-même ?

Enfin, n’en demandons-nous pas trop aux artistes ? Pourquoi s’attendre à ce qu’ils soient informés, idéologiquement orthodoxes, pointus, et qu’en plus ils pensent exactement comme nous sur les sujets qui nous importent ? Pourquoi leur demandons-nous de prendre sans cesse position, d’être intelligents et pertinents alors que nous ne demandons ça ni à notre boulanger avant de lui acheter du pain… Ni à nous-mêmes. Surtout pas à nous-mêmes.
N’y a-t-il pas ici une forme un peu folle de transfert, le même genre de processus que ce qui fait que quelqu’un qui vient de regarder le match assis dans un canapé dit « on a gagné ! » comme s’il s’était trouvé sur le terrain ? Ce besoin d’incarner des questions qui échappent totalement à notre contrôle dans des personnes que nous admirons hors de toute raison ou que nous détestons de manière aussi déraisonnable.
Pourquoi reprochons-nous plus facilement aux autres ce qu’ils n’ont pas dit que ce qu’ils ont effectivement dit ? Pourquoi critiquons-nous le positionnement politique d’artistes sans même leur demander s’il est ce que nous projetons à leur sujet (qui comme toute projection parle plus de nous que de l’objet sur lequel nous projetons) ? Il existe, certes, des artistes qui affirment une forme de combat politique, comme J.K. Rowlings et sa lutte obsessionnelle contre les personnes transgenres, ou, pour revenir à Gaza, l’acteur Jerry Seinfield qui a très clairement exprimé son dédain pour les vies palestiniennes et son soutien au pire de la politique israélienne. Il existe des artistes qui ont un poids sur l’opinion. Mais ce n’est pas le cas de Barbara Butch, qui est essentiellement connue comme artiste ou pour son engagement envers des sujets comme le féminisme, l’homophobie, l’antisémitisme et la grossophobie.

Se défouler sur une femme seule, sur la foi d’un dossier assez mince, ne sauvera ni Gaza ni la gauche française. Comme tous les défoulements il convertit juste une frustration en action. C’est peu défendable, et surtout, complètement contre-productif.

Lire ailleurs : Pour une pratique queer-féministe-antiraciste de l’adversité politique (Cléo Cohen, Alexia Levy-Chekroun, Juliette Rousseau) ; Les dix fautes de LFI Grenoble et d’Allan Brunon, par Pascal Maillard ; L’affaire Barbara Butch, ou la généralisation de l’assignation identitaire des juifs, par NessiGerson ; Sur Facebook, André Markowicz a publié un bon post (peut-être pas accessible pour les gens qui ne sont pas inscrits)

  1. J’apprends en commentaire que les pigistes sont des salariés, mais salariés à la tâche, en opposition aux journalistes en poste qui sont salariés régulièrement. [↩]
  2. Allan Brunon, champion d’arts martiaux qui a dû abandonner une carrière dans le MMA à la suite d’une blessure, réputé « proche de la jeune garde », quoique je ne trouve pas vraiment d’éléments à ce sujet, c’est toujours un tic journalistique un rien suspect de « proche de ». [↩]
  3. Oh ça va, on peut rigoler ! (la vérité est que ma propre perte de cheveux m’angoisse. Mais si Soral s’en prend à Barbara Butch en mentionnant sa corpulence, on peut bien s’en prendre à Alein Soral en mentionnant sa calvitie). [↩]
  4. Selon un article de Libération, en coulisses, le représentant Grenoblois de LFI se serait vertement fait recadrer. Mais pas publiquement, car on lave son linge sale en famille. [↩]
  5. De mon temps le boycott consistait à ne pas acheter un produit, pas à lui envoyer des projectiles ! [↩]
  6. On se rappellera au passage que Jean-Luc Mélenchon avait déploré à l’époque la référence à la Cène de Léonard de Vinci, où Barbara Butch apparaissait à la place de Jésus : « Je n’ai pas aimé la moquerie sur la Cène chrétienne, dernier repas du Christ et de ses disciples, fondatrice du culte dominical. Je n’entre pas bien sûr dans la critique du « blasphème ». Cela ne concerne pas tout le monde. Mais je demande : à quoi bon risquer de blesser les croyants ? Même quand on est anticlérical ! Nous parlions au monde ce soir-là. Dans le milliard de chrétiens du monde, combien de braves et honnêtes personnes à qui la foi donne de l’aide pour vivre et savoir participer à la vie de tous, sans gêner personne ? ». Il n’est pas le seul, mais comme d’autres (Onfray…) il se garde d’expliquer en quoi il y a moquerie. Parce que Jésus est une femme ? [↩]

Il n’y a pas qu’un antifascisme

Je vais encore me faire des amis. Mais bon, il faut bien que quelqu’un dise certaines choses et c’est tombé sur moi, je choisis pas.

J’ai bien des griefs envers La France Insoumise, mais le procès opportuniste qui lui est fait1 au prétexte de l’assassinat de Quentin Deranque (que beaucoup nomment par son seul prénom, « Quentin », comme s’il était de leur famille !?! Je n’ai pas le souvenir qu’il en ait été ainsi après la mort de Clément Méric) est assez obscène et bien sûr injuste.
L’utilisation du mot « antifascisme » comme nouvel épouvantail est franchement dérangeant, puisque selon la logique aristotélicienne la plus élémentaire, attaquer l’antifascisme reviendrait à défendre son contraire, le fascisme2. Est-ce qu’il aura suffi de quatre-vingt ans pour retourner toutes les valeurs nées du bilan de la Seconde guerre mondiale ? Une telle idée m’angoisse un peu, je dois dire.
Par ailleurs, il me semble voir clair dans le jeu de ceux qui disent « il n’y a pas de différences entre les extrêmes donc soyons d’extrême-droite ». C’est la bonne vieille histoire du jambon en carton.

Pour autant, je suis très mal à l’aise face à la manière dont des gens qui se réclament de l’antifascisme ont traité la mort de Quentin Deranque, je me souviens notamment d’un « ça me fait rien, c’était un facho » lu sur un réseau social. Bien sûr, la mort de quelqu’un dont on n’avait jamais entendu parler un jour plus tôt et qu’on ne connaît que pour ses opinions nauséabondes3 et sa mort tragique n’a pas de raison de provoquer une vive et sincère compassion, mais pourquoi le dire ? Au delà du mépris pour la fin d’une jeune vie, j’entends ici l’envie de se convaincre que l’affaire n’a pas de raison de mettre en question ses certitudes.
L’embarras actuel me rappelle celui d’une partie du peuple « de gauche » lorsque des voix timides — rapidement oubliées, d’ailleurs —, ont évoqué l’existence de violences sexuelles et sexistes parmi les militants progressistes4. Dire du mal des gens qui sont dans le camp du bien, ce serait « désespérer Billancourt », quoi, alors il faut se taire.
Certaines positions m’amusent un peu comme lorsque les défenseurs spontanés de la Jeune Garde de Raphaël Arnault5 déroulent exhaustivement l’argumentaire habituellement convoqué par ceux qui défendent une bavure policière : « on manque de contexte, il s’est passé des choses avant » ; « c’est l’extrême-droite qui avait provoqué le conflit, c’était un piège ((De fait, une enquête de l’Humanité montre qu’il existe une stratégie bien rôdée de provocation, échafaudée par les « féministes » identitaires de Nemesis et leurs camarades masculins à Lyon : les filles tractent ou font une action quelconque sous le nez des « antifas », qui à la moindre réaction se font attaquer par des fascistes postés en embuscade : « On peut être deux, trois filles à tracter là où vous voulez les choper, un peu pour faire l’appât ». Un véritable guet-apens avec des jeunes femmes en appâts volontaires. Mais bon, il n’est écrit nulle part qu’on soit forcé de tomber dans les pièges.)), ils ont tout fait pour en arriver là » ; « une bagarre de rue qui a mal tourné » ; « les anti-fascistes n’ont jamais eu l’intention de tuer » ; « c’est un accident » ;… Je ne peux m’empêcher de me dire, comme avec les bavures policières, que si il n’y avait eu personne pour filmer le meurtre lui-même, c’est un récit bien différent qui aurait été diffusé. Mais bon, quelqu’un a filmé. Et ce qui a été filmé, ce sont six jeunes gens bourrant de coup de pieds le crâne d’un autre jeune homme à terre, en fait déjà inconscient, jusqu’à ce qu’il n’ait plus aucune chance de survivre.

On peut retourner la question dans tous les sens, un tel meurtre ne semble pas vraiment « antifasciste ». En revanche, c’est un drame pour l’idée même d’antifascisme, qui est ramenée à la seule action brutale et symétrique : bande de garçons contre bande de garçons6 en ordre de bataille rangée, tous masqués ou cagoulés, tous avec les mêmes bottes militaires aux pieds, qui fréquentent des salles de sport semblables où ils s’entraînent de la même manière pour aller ensuite rouler des mécaniques et « tenir le terrain » dans des quartiers de Lyon.

Au milieu des années 1980 il a existé une autre « Jeune Garde ». C’était le mouvement étudiant du MNR, un parti d’extrême-droite qui jugeait Le Pen trop lisse. Reprendre ce nom pour baptiser un groupe qui se veut antifasciste est une drôle d’idée.

L’affaire a été l’occasion de rappeler que l’extrême-droite identitaire est responsable de bien plus de violences que ne le font les groupes antifascistes, ce qui est logique puisque les seconds existent pour combattre les premiers, lesquels ont bien plus de cibles que ça7. Dominique Galouzeau de Villepin a plutôt bien dit les choses dans une de ses envolées coutumières :

« Cette illusion de la symétrie, c’est une illusion numérique. Les groupuscules violents d’extrême droite sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux à travers tout le territoire et ils augmentent en nombre chaque jour. Même en termes de victimes, macabre décompte, l’extrême gauche a fait une victime ces cinq dernières années, les militants d’extrême droite en ont fait onze, essentiellement des victimes ciblées sur des bases religieuses et raciales, des motifs profondément politiques. ».

L’affaire a aussi été l’occasion d’entendre de nombreux témoignages concordants sur le contexte lyonnais et sur l’implantation de groupes d’extrême-droite radicale qui y a lieu. Et elle est aussi le prétexte à un déchaînement d’identitaires et de hooligans. Ce sujet ne doit certainement pas être traité à la légère. Je comprends l’idée d’une action antifasciste « réactionnelle » pour défendre des personnes victimes de violences racistes ou pour protéger des lieux LGBT et ceux qui les fréquentent lorsqu’on sait que les forces de l’ordre sont bien moins promptes à intervenir voire à seulement enregistrer les plaintes.

Mais le jour où on se retrouve à six contre un à bastonner un homme inconscient, tout ce qui précède ressemble plutôt à un prétexte pour épuiser sa testostérone et son adrénaline.

Je masque le nom de la personne qui a fait cette proposition sur les réseaux sociaux parce que je ne veux pas faire de cette personne un sujet et que je ne lui ai pas demandé l’autorisation de la citer. L’initiative, quel que fut le sujet, me pose un problème personnel : je ne vois pas comment se réclamer des idées et des actions de quelqu’un qui n’est plus là pour être d’accord avec moi. Et comme le faisait remarquer quelqu’un d’autre, on peut aussi être quelqu’un de bien en 2026 en ayant eu un grand-parent dans la Wehrmacht en 1943. On n’agit et on ne s’exprime que pour soi-même. Ce qui n’empêche évidement pas d’être fier de ce que ceux qui nous ont précédé ont fait de beau ou de grand.

Mon grand-père paternel a été résistant et déporté. Résistant par antifascisme, antifasciste parce que pacifiste, et déporté (Buchenwald, Mauthausen, Ebensee) parce que résistant. Bien sûr je me suis toujours demandé si moi aussi j’aurais eu son courage, eu-je été en position de faire un tel choix. J’imagine que cette question est le moteur de l’antifacisme façon Jeune Garde : vouloir être non seulement du bon côté, mais être un héros du camp du bien en s’exposant, en prenant volontairement des risques, en s’engageant physiquement dans la lutte pour les idées que l’on défend. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que si personne, absolument personne, n’avait envie d’être un héros (de sa nation, de sa religion, de son bord idéologique,…) de ce genre là, il n’y aurait pas lieu de se défendre des héros.

Bien sûr, on n’a pas toujours le choix, face à un fusil, on sort un fusil. Mais le meilleur moyen pour lutter contre le fascisme ne me semble pas de donner aux fascistes le miroir de la violence qu’ils exercent ni de valider le modèle de société basé sur la force qu’ils promeuvent. Le faire est une erreur tactique, puisqu’on se bat sur le terrain choisi par l’adversaire, et une erreur philosophique, puisque cela revient à se définir par lui.
Proposer un avenir positif, un modèle de société sans violence, sans mesquinerie, sans frustrations artificielles et sans oppression, où les mots ne sont pas vidés de leur sens, où la masculinité ne serait pas toxique, où apprendre, comprendre, partager et faire seraient des valeurs supérieures à forcer, craindre, accaparer et détruire, me semble tout à fait antifasciste. Convaincre un paroissien intégriste de vingt-trois ans qu’il n’a pas besoin de haïr le monde où il a peur de ne pas trouver sa place est mieux que de l’assassiner. Je ne dis pas que c’est facile, mais c’est mieux. En fait, participer à un monde où personne n’aura envie d’être fasciste me semble bien plus anti-fasciste que tout, car après tout, c’est une forme d’antifascisme qui n’a pas besoin que le fascisme existe pour exister en réaction. Mais je suis un peu baba cool, comme on disait à mon époque.

Pendant l’entre-deux guerres, une action anti-fasciste efficace aurait pu être de ne pas négliger le danger existentiel posé par Mussolini et Hitler. Cela aurait pu être de soutenir les Tchèques ou les Républicains espagnols avant qu’il ne soit trop tard. Aujourd’hui en 2026, l’inspirateur du mouvement LFI8, Jean-Luc Mélenchon, déplore la mort de Quentin Deranque mais assure qu’il conserve pour la Jeune Garde « une grande affection » et veut même relier les élections municipales qui arrivent à leur combat, affirmant que « Chaque commune gagnée deviendra un bastion9 antifasciste ! ». On ne peut pas lui en vouloir d’être fidèle en amitié, d’être opposé au fascisme, et à son âge, on ne va pas lui apprendre à reconnaître les erreurs de jugement que son orgueil lui impose. Je rejoins Catherine Tricot, de la bientôt centenaire revue Regards, qui dit que cette attitude ne creuse pas seulement la tombe de LFI, mais aussi celle de tout projet véritablement ancré à gauche. L’extrême-droite aux portes du pouvoir, c’est une œuvre collective, ce n’est pas seulement Bolloré et Pierre-Édouard Sternin, ce n’est pas seulement Steve Bannon et Elon Musk, ce ne sont pas seulement les ultra-riches qui redisent « plutôt Hitler que le Front Populaire » (et n’ont pas l’excuse d’ignorer ce qui en résultera), ce n’est pas seulement les réseaux sociaux, ce n’est pas seulement la stratégie électorale cynique d’Emmanuel Macron, ce n’est pas que la consternante dérive de LR — où on peine à retrouver des indices de scories de Gaullisme —, c’est aussi en partie l’œuvre de LFI, avec sa stratégie de conflictualisation, son refus des suggestions imprévues et son refus de toute remise en question stratégique.

Il y a quelques jours, on célébrait un triste anniversaire : les quatre ans de la guerre d’agression menée par un Vladimir Poutine impérialiste, viriliste, destructeur et revanchard en Ukraine, avec plus d’un million et demi de victimes (tués, blessés, disparus) et des conséquences incalculables sur l’avenir de l’Europe.
Peut-être que le premier anti-fascisme, aujourd’hui, serait d’admettre que l’Ukraine est la victime de la voracité de la Russie plutôt que de faire toutes sortes d’analyses périlleuses qui, quoi qu’en s’en défendant, valident systématiquement le récit poutinien comme le fait Mélenchon sur son blog.

  1. L’extrême-droite prend un plaisir évident à détourner l’arme qui a si longtemps servi contre elle, le fameux « barrage républicain », le « cordon sanitaire », mais elle n’est pas la seule. Au nom de la mort de Quentin Deranque, Éric Naulleau suggère (avec d’autres) que « la question de l’interdiction de LFI se pose ». Comme lui, de nombreux politiciens ou éditorialistes se signalent comme étant fin prêts à la Kollaboration, puisqu’on leur dit que cette fois c’est sûr, l’Élysée va passer à l’extrême-droite : Bruno Retailleau, ancien villiériste et directeur du Puy du Fou dit sans surprise : « Pour moi, le cordon sanitaire, c’est contre LFI. Je ne mets pas un signe d’équivalence entre [RN et LFI] de façon objective ». Gerald Darmanin (ancien collaborateur d’un organe de l’Action Française) demande que « la gauche républicaine, laïque et démocratique, celle qu’on aime et qui a donné des grandes heures à notre pays [fasse] enfin le cordon sanitaire avec LFI ».
    Déclarations qui, au passage, s’inscrivent dans une séquence de plusieurs années à marteler que toute compassion envers les Gazaouis exterminés relèverait de l’antisémitisme, et que LFI, très engagé sur la question, serait donc « passionnément antisémite » (Raphaël Enthoven). L’instrumentalisation de la mort de Quentin Deranque dépasse même largement les frontières de la France puisque toute l’« internationale réactionnaire » (pour reprendre le mot, très approprié, de Jean-Noël Barrot) se saisit de l’occasion pour fustiger la répression du fascisme en France. [↩]
  2. « L’antifascisme est une opposition au fascisme. L’opposition à l’antifascisme, c’est du fascisme » (Johann Chapoutot sur France Culture). [↩]
  3. Quentin Deranque était clairement à la droite de l’extrême-droite, défilant avec des néo-nazis. Il était membre du groupe Allobroges Bourgoin (« Bourgoin » car originaires de Bourgoin-Jailleu, et « Allobroges » du nom d’une tribu gauloise célèbre pour sa richesse autant que pour sa brutalité). Son pédigrée politique a été résumé par Médiapart ici. [↩]
  4. Lire Violences sexistes et sexuelles : pour que la gauche se regarde en face, par Sarah Andres, sur Mr. Mondialisation. [↩]
  5. À propos de Raphaël Arnault, ce dernier a été condamné pour avoir brutalisé un type qui se promenait à proximité d’une manifestation de militants identitaires : la badaud avait été forcé (à six contre un, c’est apparemment le modus operandi de la Jeune Garde) à se déshabiller pour prouver qu’il n’avait pas de tatouages d’extrême-droite — un peu comme les policiers d’ICE déshabillent les latino-américains pour vérifier s’ils ont des tatouages de gangs —, puis, puisque ses agresseurs ne trouvaient pas ce qu’ils cherchaient, s’est vu intimer l’ordre de déverrouiller son téléphone mobile — comme le font les douanes des États-Unis depuis Trump. [↩]
  6. Nota : les attentats d’extrême-droite ne sont pas forcément le fait de jeunes énervés tels que ceux que la Jeune Garde combat. Ce sont en fait souvent des gens plus âgés, inconnus des services de renseignement et sans antécédents de violence, comme le raconte ce documentaire sur Arte. [↩]
  7. On notera cependant que les néo-nazis et autres identitaires actuels se considèrent souvent eux aussi comme étant des défenseurs plutôt que des agresseurs. Leurs rangs ont énormément gonflé avec les attentats islamistes de 2015, et les terroristes fascistes se voient comme les soldats d’une guerre qu’ils n’ont pas déclenchée. [↩]
  8. LFI n’est pas un parti mais un mouvement. Cette organisation n’a… que trois adhérents (Mélenchon, Pannot, Bompart), comme l’avait révélé une enquête du Parisien. [↩]
  9. toujours cette rhétorique territoriale et guerrière… [↩]

Trump, certes. Mais et nous ?

La blague « 1984 et Idiocracy étaient censés être des dystopies, pas l’actualité » a cessé d’être drôle depuis longtemps : Trump est à demi-dément, son consternant discours à Davos, apparemment conclu sans applaudissements de la salle, fut un interminable monologue sans queue ni tête constitué d’insultes, d’imitations, de vérités très alternatives, de menaces et d’autosatisfecits improbables1…
Depuis la France, il y a de quoi être effrayé autant par le dynamitage d’un ordre mondial qui avait la vertu d’une certaine stabilité (pour nous en tout cas), que par le délire d’une politique intérieure brutale où des policiers masqués tuent une manifestante et alimentent, à coup d’arrestations arbitraires, le business incroyablement lucratif2 de centres de détentions.3.

La vraie question : si les USA annexent Legoland, est-ce que mon permis de conduire sera valable sur les territoire étasunien ? Il date de 1978, et comme je n’ai pas rajeuni depuis j’accepte éventuellement de passer un examen pour voir si j’ai gardé mes réflexes. C’est mon seul permis de conduire alors j’y tiens beaucoup. Groenland, Islande, Legoland… « Potato potato », comme disent les anglophones.

À un moment de son discours de Davos, Trump dit « quand tout va pour l’Amérique, tout va pour le monde ». Je ne sais pas si c’est vrai mais ce qui est sûr c’est que quand les États-Unis ont un président puéril, incohérent et disruptif au sens le plus négatif du terme, le monde semble ne plus avoir aucun sens. Dans ce contexte international particulièrement incertain, où la dictature chinoise semble presque rassurante par sa stabilité, j’aurais peu de reproches à faire à la position de la France et de son président, et je suis content de voir de nombreux pays de l’Union européenne se réveiller enfin en constatant à quel point Trump nous met en danger — les Ukrainiens paient le prix fort de ses volte-faces quasi-quotidiennes, et la guerre en Ukraine n’est que le début des effets de l’inimitié étasunienne envers la vieille Europe. La manière dont Trump ou Poutine dénigrent l’Union Européenne et tout particulièrement la France prouve que, quelque part, notre poids n’est pas nul.

Dans ce contexte, le bouleversement de l’ordre mondial atlantiste pourrait être une chance. Les Britanniques semblent avoir massivement réalisé que le Brexit n’était pas forcément une bonne affaire, les pays de l’UE ont l’occasion de transformer leur poids économique véritable en une force (peut-être un jour un état fédéral véritable ?) qui, quoiqu’on en dise et malgré des divisions dues à des positions nationales égoïstes, porte un modèle alternatif à celui des États-Unis.

J’admets que cette image n’a qu’un rapport lointain avec l’actualité internationale, mais je ne savais pas trop quoi en faire (photo Henri Manuel, in Le Sourire, en 1933)

Ce qui se passe aux États-Unis devrait nous pousser à réfléchir aux failles originelles et à la lente dérive du modèle social-démocrate4 européen et français. Et à être exigeants : Trump censure sous couvert de liberté d’expression ? Maltraite des citoyens qui ne font qu’exercer leurs droits ? À nous de défendre la liberté de manifester, la liberté de la presse, la liberté de ne pas être d’accord (et c’est un travail qui ne concerne pas que l’État : combien de conversations désormais impossibles, de gens irréconciliables, depuis les réseaux sociaux jusqu’à l’intérieur des familles ?). Trump maltraite les migrants (et par effet de bord tous les étasuniens qui ne sont pas des bigots blancs) ? À nous de tourner le regard vers les igloos Quechua qui bordent le périphérique et que des agents de sociétés de nettoyage employés par l’État lacèrent. Trump présente le souci de l’écologie comme une escroquerie5 ? À nous de persister à chercher une autonomie énergétique durable, une alimentation et un air sains, et à préserver la faune de notre activité. Trump promeut un modèle social inique où les plus riches n’ont aucun frein et où se soigner et s’éduquer constituent un luxe. Trump dynamite le bien public, tout ce qui participe à constituer une communauté à l’exception de la bigoterie ? À nous de protéger la laïcité6 et de protéger nos services publics contre la marchandisation généralisée. À nous d’assurer notre autonomie face aux enjeux industriels, informatiques,…
Et face à la destruction, à l’avidité et au repli, à nous de construire, de proposer, d’inventer un futur qui vaille le coup d’être défendu…

La Route (John Hillcoat, 2009)

Qu’Emmanuel Macron résiste à Donald Trump en allant jusqu’à suggérer que l’Europe utilise des mesures de rétorsion économique envers les États-Unis est très bien et a peut-être permis d’éviter temporairement l’annexion du Groenland. En revanche, les renoncements démocratiques (violences policières systématiquement impunies, refus du débat politique) et l’altération régulière des acquis sociaux et des services publics au prétexte d’un déclin économique précisément provoqué par une politique fiscale favorable à un très petit groupe de personnes contredisent les bonnes intentions. Nous ne nous sauverons qu’en sauvant ce qui fait nos qualités.
De la même manière, si l’Europe veut compter, face à l’agressivité commerciale ou même militaire d’autres empires, il faut qu’elle soit sûre du modèle qu’elle propose, il faut qu’elle ne contredise pas ses propres principes, il faut au contraire qu’elle les définisse et qu’elle les affirme, par l’action.

Je me sens un peu lyrique, je vais arrêter cet article ici.
Allez salut la compagnie !

  1. Je ne suis pas psychiatre mais la manière dont Trump parle de l’adoration qu’il suscite universellement (jusqu’à dire que les fonctionnaires virés par DOGE le vénèrent car ils sont désormais plus riches), ressemble quand même à un cas de psychose érotomane. [↩]
  2. Les deux premières entreprises du secteur carcéral privé, Geo et Corecivic, cumulent un chiffre d’affaire de près de cinq milliards de dollars. [↩]
  3. On note que les cibles de la police de l’immigration sont, en ce moment les somaliens, mais aussi et surtout les latino-américains, qui sont en grande partie descendants des habitants originels du continent. La hargne trumpiste envers les latino-américains n’est peut-être pas un hasard, de même que la hargne envers la vieille Europe : autochtones ou anciens colons, nous représentons l’Histoire des Amériques… Maltraiter les uns et dénigrer les autres est peut-être une manière d’inventer une Amérique qui ne devrait rien à personne. Un peu comme le christianisme s’est en grande partie construit contre le judaïsme dont il était issu. [↩]
  4. « social-démocrate » est une insulte pour certains mais pas pour moi, je ne confonds pas l’idée avec ceux qui s’en servent mal. [↩]
  5. Au passage, l’obsession de Trump pour le Groenland montre bien qu’il est conscient des effets du réchauffement climatique, qui font du territoire groenlandais et des eaux qui le bordent un intéressant investissement, car la fonte des glaciers, du permafrost, et la contraction des glaces arctiques ouvrent de nouvelles routes maritimes et de nouvelles occasions d’extraction pétrolifère et autre. [↩]
  6. Laïcité en tant qu’outil garantissant la liberté de conscience, pas en tant qu’outil pour taper sur une communauté culturelle déterminée, bien sûr. [↩]

Puisqu’on vous le dit.

Un Génocide ? Allons donc, ne galvaudons pas ce mot, sa définition juridique est complexe, laissons les historiens faire leur travail quand ce sera fini. Une famine ? S’il vous plait ! Le mot est prématuré, les spécialistes parlent juste de « risque de famine », ça n’a rien à voir. Et du reste on ne sait pas vraiment puisqu’aucun journaliste ne peut entrer à Gaza pour témoigner des conditions de vie des civils. En effet, il serait impossible d’assurer leur sécurité à l’intérieur de l’enclave, alors l’armée israélienne, pour leur bien, interdit aux observateurs extérieurs d’y accéder. Le témoignage des journalistes palestiniens qui se trouvent sur place ? Mais ça n’existe pas, des journalistes palestiniens, voyons ! Vous plaquez un concept occidental sur une réalité culturelle dans laquelle ce mot n’a aucun sens, ceux que vous appelez « journalistes palestiniens » sont des militants du Hamas, puisqu’ils sont du côté des palestiniens, ils ne sont pas impartiaux. Ce qui est écrit dans Haaretz ? Ce journal ne représente personne, voyons. Les ONGs ? Toutes plus politisées les unes que les autres. Les israéliens qui protestent ? Des idéalistes naïfs ou des gauchistes ! Les jeunes qui désertent pour ne pas participer à ce qu’ils appellent un massacre ? Des enfants gâtés ! Les médecins et les humanitaires palestiniens sont eux aussi des militants, et rien d’autre. Les hôpitaux de Gaza ne sont pas vraiment des hôpitaux, ils abritent des caches d’armes et des tunnels pour le Hamas, c’est bien connu. Ces gens ne respectent pas la vie humaine, le sept octobre ils s’en sont pris à des civils. Des résistants, des combattants, ne s’en prennent pas à des civils. Ne dites pas que les palestiniens qui reçoivent des bombes sont des civils. Les civils, à Gaza, ça n’existe pas. Et puis ce ne sont pas eux qui sont visés, ce sont leurs maisons, et ils sont avertis par avance à chaque fois. Toutes les armées du monde ne sont pas aussi prévenantes. Et de toute façon, si les Gazaouis ont faim, c’est parce que l’aide alimentaire internationale qui leur est généreusement envoyée est détournée par des responsables corrompus qui stockent tout dans d’immenses entrepôts pour s’enrichir. Ils ont des millions de tonnes de nourriture mais ils font exprès d’affamer leurs otages et d’affamer les Palestiniens. Et les Palestiniens , figurez-vous, ça n’existe pas. Il a bien existé une province qu’on appelait Palestine à l’époque de l’Empire Ottoman, mais jamais dans l’Histoire un peuple ne s’est nommé « Palestiniens ». Les gens qui se disent « palestiniens », ce sont juste des bédouins qui se sont posés là, ils n’ont jamais possédé la terre qu’ils revendiquent. La Palestine ça n’est pas un État, les Américains ne reconnaissent pas son existence, il reste une vingtaines d’autres pays membres de l’ONU qui ne la reconnaissent pas non plus, on est loin de l’unanimité totale. Certains annoncent qu’ils vont le faire ? Calcul de politique intérieure et démagogie irresponsable pour faire plaisir aux réseaux frèristes ! Et puis ce sera trop tôt, ou bien ça viendra trop tard, et puis ce sera une manière de renforcer le Hamas, de le récompenser pour le pogrom du sept octobre. Et puis de toute façon ça ne servira à rien, des pays ont reconnu la Palestine par le passé, et ça a changé quoi ? Rien. Et la souffrance de ces non-Palestiniens qui vivent dans une non-Palestine, elle n’existe pas non plus, ou plutôt, elle les arrange, car cela fait d’eux des martyrs, qui suscitent les vocations de futurs martyrs et qui excitent les idiots utiles de la gauche dans les campus universitaire des pays occidentaux. Que ceux-ci aillent organiser une « Pride » à Rafah, qu’on s’amuse ! Pris au piège, les gazaouis ? Il auraient dû partir quand ils le pouvaient, il y a plein de pays qui ne demandent pas mieux que de les accueillir. Pourquoi rester là où ils ne sont pas bienvenus ? Et d’ailleurs, si vous les plaignez tant, pourquoi vous ne logez pas des habitants de Gaza chez vous ? Leur souffrance, c’est un outil de communication c’est tout. Les enfants de Gaza, ce ne sont pas des enfants, figurez-vous. sitôt conçus ils sont déjà des assassins en puissance, leurs mères leur farciront la tête de propagande, ils grandiront avec l’envie de se venger pour la destruction de leur maison ou pour la mort de leurs oncles et de leur père. Mais comment faire la paix ? Ces gens détestent la démocratie, ce sont eux les génocidaires, c’est dans leur culture, dans leur religion, c’est écrit noir sur blanc dans le Coran, qu’ils sont forcés de suivre à la lettre. Et puis n’oubliez pas que Mein Kampf est en tête des ventes de livres à Gaza. Alors parler de génocide, franchement, c’est indécent !
Et puis au fait, pourquoi ça vous intéresse autant, tout ça ? Pourquoi est-ce que le monde entier se focalise sur un si petit territoire ? Pourquoi ne parlez-vous jamais de la situation du plateau du Haut-Karabach, de la famine en Somalie ou du siège d’Agrabah ? Pourquoi ne pas faire la « une » des journaux sur les adolescents débarqués d’un avion à Valencia et pour certains, forcés de rentrer d’Espagne en car ? Pourquoi ces indignations à géométrie variable ? Qu’est-ce que ça cache ?

La France vue du dos

Dans la rue, je tombe sur les affiches de campagne du parti « Les Républicains », La France des honnêtes gens. En tête, il est précisé « Avec Bruno Retailleau ». On comprend que le nom de l’ex-président du Puy-du-fou1 soit plus mis en avant que celui d’autres figures majeures de son parti, comme Patrick Balkany, Laurent Wauquiez, Éric Woerth, François Fillon ou son fondateur2, Nicolas Sarkozy — ces personnalités n’ayant pas toujours réussi à voir leur nom systématiquement associé à la notion d’honnêteté, que l’on parle d’honnêteté politique, intellectuelle ou même, pénale.

Chaque affiche montre une personne, dont la profession est aisément identifiable, de dos. On peut interpréter ce choix de posture de plusieurs manières.

On peut, déjà, imaginer une tentative de provoquer l’identification. Le dos que je regarde c’est le mien, ce n’est ni un miroir (cette cruelle altérité qui nous pousse à regarder non ce que nous pensons être mais l’image que nous renvoyons3) ni une version idéalisée (inatteignable) de ce que je devrais être, mais face à l’affiche je me trouve dans la même posture, orienté de la même manière, et quelqu’un qui se trouverait derrière moi me verrait comme je vois les figures de l’affiche : j’appartiens à la foule des honnêtes gens, nous regardons dans la même direction. Comme ces honnêtes gens sont de dos, je peux d’autant plus facilement m’identifier à eux : ils n’ont pas de visage donc ils ont, si je le veux, mon visage. Il y a au fond du cœur de chacun de nous un héroïque pompier, une intrépide policière, une infirmière bienveillante, un paysan et un cuisinier nourriciers, etc., même si dans la pratique une grande partie des gens ont des emplois incompréhensibles pour eux-mêmes, inexplicables, parfois parasitaires ou inutiles, ou parfois utiles au bon fonctionnement de la société et de l’économie mais pourtant mal vus.

On pourrait à l’inverse se dire que le point de vue est celui de Bruno Retailleau (qui contrairement aux « honnêtes gens » n’est pas anonyme ni sans visage), et qu’il y a donc un message : seront considérés comme autant de braves gens les personnes qui ont un métier bien défini (la plupart avec un uniforme), qui occupent une de ces professions dont les enfants connaissent le nom4 et qui ont leur boite Playmobil : policier, infirmière, cuisinier, pompier, agriculteur. Pas des métiers « de rêve » (artiste, archéologue, explorateur, astronaute, écrivain), non plus, mais des métiers « normaux », où la personne compte moins que la fonction mais dont la fonction est valorisée. Des personnes qui font marcher le monde, qui font ce qu’on attend d’eux au service de la société et de ceux qui la dirigent, sans bruit, sans protestation, sans même faire connaître ce qu’ils pensent — car une personne que l’on voit de dos et immobile, c’est quelqu’un dont on ne risque pas de connaître les humeurs et les revendications.
Bruno Retailleau a très explicitement exprimé tout ça :

« D’abord, je pense, pour être clair vis-à-vis des auditeurs, des téléspectateurs : qu’est-ce que pour moi la France des honnêtes gens ? Puisque c’est une idée que je veux défendre. C’est un projet que je défendrai de plus en plus dans les années à venir. C’est la France, en réalité, de ceux qui travaillent. C’est une France de la décence, comme disait George ORWELL5. C’est une France de ceux qui ne manifestent pas, de ceux qui ne fraudent pas. Et c’est souvent une France, d’abord, qui croit en la France. Et c’est une France, surtout, qui est silencieuse, qui ne fait pas de bruit, parce que, là encore, elle ne casse pas, cette France-là. »

Bruno Retaillau, face à Sonia Mabrouk, CNews/Europe1, le 14 mai 2025

Sur BlueSky, MadMonkey m’a rappelé une image qu’on peut voir comme la version vue de face de la composition d’affiches ci-dessus qui en serait le « pile », puisque ici aussi une infirmière est encadrée par deux membres des forces de l’ordre :

Farida Chikh, infirmière-en-colère brutalement interpellée le 16 juin 2020 par une escouade de CRS à qui elle avait jeté des cailloux et adressé des doigts d’honneur, lors d’une manifestation pour protester contre les moyens de l’hôpital public pendant la pandémie de covid-19. Les « honnêtes gens » ne sont pas toujours d’accord entre eux ! Photo Estelle Ruiz.

Je ne saurais le prouver mais je parie que les agents immobiliers, les agioteurs, les huissiers et les propriétaires fonciers votent plus LR que les infirmières, et ce n’est pourtant pas ces professions que l’on trouve sur les affiches de la campagne des « honnêtes gens ». Les « honnêtes gens » ne sont donc pas forcément l’électeur LR, ce sont les personnes dont l’électeur retailliste aimerait voir la société composée : des gens qui travaillent à son confort médical, alimentaire, et qui veillent sur ses biens. Et qui le font en silence.

Les « honnêtes gens » ce ne sont pas ceux que nous voulons être. Nous voulons continuer à nous garer sur les places handicapés pour ne pas tourner une heure dans le parking, nous voulons trouver les meilleurs placements pour échapper à l’impôt (tout en réclamant un service public performant), nous voulons jalouser le voisin, nous plaindre des incivilités sauf quand c’est à nous de trier les déchets, rouler dans des tanks (« S.U.V. ») bien avant que la guerre ne le justifie. Nous voulons prendre l’avion pour aller merdifier des pays lointains dont nous refusons de voir les habitants venir chez nous, nous voulons plus et mieux pour moins cher, car nous sommes radins en plus, et nous voulons qu’une armée d’« honnêtes gens » mutiques et sans visage soit à notre service.

Si on montre des professionnels (paysan, cuisinières, infirmière, policiers, pompiers) en action et de face, parfois même en groupe, ce ne sont sans doute plus des « honnêtes gens », on appelle ça des affiches de propagande socialiste. Si j’ai bien compris.

Un autre point m’intrigue avec ses affiches : certaines pourraient rappeler les images produites avec des outils d’Intelligence artificielle générative, comme Midjourney, ce qui serait assez paradoxal lorsque l’on veut évoquer l’authenticité ou l’honnêteté, comme prétendent volontiers le faire les partis conservateurs6.
J’imagine cependant que ce n’est pas le cas, à quelques détails comme la main du pompier, ci-dessous, qui a visiblement été détourée à la serpe et s’intègre mal sur le décor artificiellement flouté. En général, même s’ils se trompent sur le nombre de doigts dans une main, les algorithmes de diffusion des IA génératives produisent des transitions fluides et apparemment cohérentes entre les éléments représentés.

Je note en revanche un artifice grossier pour uniformiser les images et sans doute pour provoquer un effet d’authenticité, qui est de charger artificiellement chaque visuel avec un grain qui rappelle la photographie argentique, augmenté de parasites lumineux et d’une quantité extravagante de poussière. Pour quelqu’un qui a passé un C.A.P. de retouche-photographie (métier hautement spécialisé avant l’arrivée de la photographie numérique), comme c’est mon cas, ce genre de détail gratte l’œil.

Vous pouvez vérifier, ces effets ne se trouvent pas sur les affiches qu’on trouve dans la rue, imprimées, ils sont présents sur les fichiers PDF officiels que l’on peut consulter sur cette page. L’effet est parfaitement volontaire.

La France que nous vend Bruno retailleau n’est donc pas seulement silencieuse et travailleuse, elle est poussiéreuse.

  1. Enfin président de la société d’actionnaires « Grand Parc », le volet vénal du Puy du Fou. [↩]
  2. Wikipédia crédite Nicolas Sarkozy de la fondation du parti LR. Cependant, ce parti n’est pas distinct juridiquement de l’UMP, et n’est que le nouveau nom de ce parti. [↩]
  3. Personne ne veut se voir tout le temps dans un miroir, Philippe Katerine, Parisvélib’. [↩]
  4. Très peu d’enfants rêvent d’être « actuaire », « contrôleur qualité » ou « représentant de commerce multicartes ». [↩]
  5. La « common decency » d’Orwell — notion à mon avis assez britannique ne serait-ce que dans les termes employés (même traduits en français et bien que la Révolution française ait été un modèle pour Orwell) — décrit le sens de la justice inhérent au peuple, qui est opposée à la compromission des gens de pouvoir, de médias ou d’argent… Même si 1984 et Animal’s Farm ont été largement appréciés par les droites de la Guerre Froide qui y ont vu un outil intellectuel contre le Communisme, il faut rappeler que George Orwell était socialiste et révolutionnaire, il n’aurait jamais dit, à la façon de Bruno Retailleau, que la décence consiste à travailler et silence et sans manifester. [↩]
  6. Si c’est de l’IA générative, quelle est la morale de l’histoire ? Qu’il était impossible de trouver des honnêtes gens sans les générer artificiellement ? Ou que Bruno Retailleau rêve que les boulots des « honnêtes gens » soient remplacés par des IAs ? [↩]
  7. Nathalie me dit que ces visuels sont sans doute bien de l’IA et pense que la main mal détournée ne prouve pas le contraire, mais qu’elle est la conséquence d’une retouche en postproduction pour un visuel raté — on sait que si les IA génératives savent rater quelque chose, ce sont bien les mains. À suivre ! [↩]

Tu mourras moins bête enfin faut voir

Laurence Trochu, députée maréchaliste (maréchaliste dans son sens présent, c’est à dire politiquement liée à Marion Maréchal), s’est apparemment étouffée d’indignation en découvrant Beauty Baby, sixième épisode de la quatrième saison de la série Tu Mourras moins bête… (mais tu mourras quand même) de Marion Montaigne.


Dans cet épisode, le professeur Moustache explique que les nécessités de l’accouchement forcent le nouveau-né humain à être à sa naissance assez laid et irritant, ce qu’ont démontré des scientifiques en 2018. En effet, contrairement aux rejetons de bien d’autres espèces animales, le bébé humain naît immature : dépendant pour se nourrir, bruyant pour ne pas être égaré, et physiquement assez laid en attendant que sa capacité à sourire lui confèrent le Kindchenschema, la « mignonitude » qui le rendra irrésistiblement attendrissant.
L’épisode s’ouvre sur l’arrivé des rois-mages dans l’étable de Bethléem, qui découvrent un nourrisson laid et sale au lieu du miracle attendu… L’épisode est drôle et instructif. Évidemment.

Après Laurence Trochu, l’« Observatoire du journalisme », pseudo centre de recherche d’extrême-droite, faussement objectif, qui s’indigne en prétendant avoir perçu un « tollé ».

On note que, dans les deux cas, aucun lien vers le dessin animé complet n’est fourni, il s’agit chaque fois d’un extrait choisi.
Le compte « Ojim France » a autrement plus d’abonnés que celui de Laurence Trochu, et ce tweet parvient à alimenter la polémique. Beaucoup répondent avec des arguments divers, expliquant le but de la série, expliquant l’épisode (qui ne parle pas de Jésus, mais des bébés humains, dont Jésus fait partie), invoquant le droit à l’humour, à l’irrévérence voire au blasphème, évoquant les fantômes de Reiser, Cavanna et Choron.


Les scandalisés, de leur côté, se retrouvent rapidement sur un petit nombre d’arguments, d’affirmations et de sous-entendus, qui vont de la grogne du contribuable au complotisme délirant :

  • On ne ferait pas pareil avec Mahomet, c’est toujours aux chrétiens qu’on s’en prend.
  • Nos impôts financent les suppôts de Satan d’Arte qui crachent sur le contribuable catholique.
  • Le Talmud1 souhaite à Jésus de d’être ébouillanté avec des excréments, la référence est claire, la personne qui a fait ce film ne doit pas être très chrétienne.
  • Bernard Henri-Lévy dirige le conseil de surveillance d’Arte, c’est donc lui qui est derrière tout ça. Lui, et aussi Macron, et aussi Laurent Wauquiez, via la région Rhône-Alpes2, qui a financé ce dessin animé. Et les francs-maçons. Et les sionistes. Et des dénatalistes.

À aucun moment ces indignés ne semblent douter que l’intention de ce dessin animé est de parler de Jésus, alors que Jésus est, comme les frères Bogdanov, comme les séries étasuniennes, comme Miley Cyrus, etc., etc., un simple prétexte issu de la culture populaire pour traiter du sujet scientifique. Et quel meilleur personnage que l’enfant Jésus pour parler des nourrissons ? Il est le bébé iconique — littéralement iconique, puisqu’il se trouve sur d’innombrables icônes —, le bébé par excellence, après 1600 ans de représentations

La plus ancienne représentation connue de l’enfant Jésus, de sa mère Marie et d’un prophète qui indique une étoile, date du IIIe siècle et se trouve dans les catacombes de Rome.

Les rois mages, quant à eux, sont les « visiteurs de maternité » par excellence, ou en tout cas les seuls à constituer un mythe.
Et bien sûr, mettre en regard la grâce et la perfection divine, d’une part, et la réalité de ce qu’est un nourrisson, d’autre part, est bien dans la manière de Marion Montaigne, qui s’amuse avec constance des bricolages un peu approximatifs de « dame nature ». La nature contredit l’idéalisation, le généticien Richard Dawkins notait d’ailleurs que les biologistes sont encore moins souvent croyants que les mathématiciens ou les gens qui font de la physique fondamentale, car la biologie de la « création » est assez sale et n’a pas la pureté d’une loi physique ou d’un théorème.

De nombreux rageux soupçonnent un « complot judéo-maçonnique » (on lit de nombreuses allusions) mais ils n’ont pas regardé le film entier, ils auraient remarqué un clin d’œil malicieux à l’histoire de Moïse (prophète du Christianisme, de l’Islam… Et évidemment du Judaïsme), qui dans la version Tu mourras moins bête est envoyé sur le Nil non pour être sauvé du pharaon mais parce que ses parents n’en peuvent plus de l’entendre pleurer.

L’autrice, qui a fait son catéchisme a bien le droit de jouer avec les récits et les représentations qui ont cours dans la culture dont elle est elle-même issue.
La demande de « faire pareil avec Mahomet » afin de rétablir une forme d’équité inter-confessionnelle est complètement absurde, le prophète de l’Islam n’ayant pas donné lieu à une iconographie natale pléthorique qui eût justifié une mention au cours de cet épisode, et on ne voit pas pourquoi inventer un sujet scientifique dans le but de mentionner Mahomet. Et du reste, selon le Coran, Jésus est un prophète de l’Islam. Une telle opposition n’a donc pas grand sens, si ce n’est que, tout comme les considérations infra-antisémites qui remuglent, elle en dit long sur ceux qui l’énoncent : leur « christianisme » est identitaire, n’a rien à voir avec une quelconque considération spirituelle et encore moins avec le message chrétien, ce truc wokiste.

Il n’est pas certain que ces gens meurent moins bêtes. Mais ils mourront quand même.

  1. On est impressionné par le nombre de spécialistes du Talmud que l’on trouve dans l’extrême-droite française. [↩]
  2. Le RN de la région Rhône-Alpes, en concurrence directe avec Wauquiez sur les thèmes réactionnaires, demande même une suppression de la subvention attribuée à Folimage, fleuron de l’animation française et locale. [↩]

Au revoir, B.

Je n’en peux plus. Après des mois à te voir poster quotidiennement des articles justifiant l’action menée par l’État israélien contre les civils de Gaza, je craque, je demande à Facebook de ne plus faire remonter tes publications sur mon fil.

Ça me coûte beaucoup car je ne fais jamais ça : j’aime discuter, j’aime comprendre les points de vue, j’aime en amener d’autres, j’aime voir ce qu’il y a à sauver dans les opinions que je ne partage pas, et même quand je n’y parviens pas, je juge important d’être exposé à des visions différentes de la mienne, ne serait-ce que pour savoir qu’elles existent — l’entre-soi est un confort, mais mène à l’aveuglement, au déni et aux mauvaises surprises.
Bien sûr, je comprends tout le mal qu’a fait le 7 octobre 2023, que ce soit pour l’action menée par le Hamas ce jour-là avec son lot d’horreurs documentées, que ce soient les conditions et la durée de la captivité des otages ensuite, ou bien sûr, que l’on parle du sentiment de manque de solidarité ou d’indifférence que de nombreux membres français de la communauté juive ont ressenti de la part de leurs compatriotes non-juifs, et notamment ceux dits « de gauche », qui se voient comme défenseurs du faible contre le fort, du colonisé contre le colonisateur, et sont gênés aux entournures lorsqu’on leur demande de prendre le parti de Goliath contre David, quand bien même Goliath s’est pris un jet de fronde.

Au passage, si je dois me positionner, je dirais que j’essaie de développer une vision moins binaire, moins indiens contre cowboys1, je suis conscient que le conflit israélo-palestinien est sous-tendu par des arrières-pensées et des forces géopolitiques extérieures au territoire où il se déroule, et aussi, que la marge de manœuvre des différentes parties est limitée, et qu’après des décennies toujours plus plombantes, c’est même leur capacité réciproque à imaginer un futur commun qui semble s’être presque définitivement évanouie, chacun veut survivre et c’est normal, et chacun croit qu’il ne pourra le faire que si l’autre disparaît. Et c’est terrible.
À titre affectif, je m’identifie plus immédiatement aux artistes bobos du kibboutz Be’eri et aux ravers du festival Nova, décimés par l’attaque, qu’aux palestiniens qui ont porté le Hamas au pouvoir à Gaza (qui leur a confisqué la possibilité de changer d’avis), ruinant tout espoir de futur pacifique et de gouvernement sain. Et si je trouve intellectuellement malhonnête de dire que l’antisionisme est un cache-nez pour l’antisémitisme, et que donc je défends le droit à se dire « antisioniste », je suis, moi, sioniste, au sens où je respecte l’existence d’Israël, au sens où je comprends le projet porté par Theodor Herzl, au sens où je trouve passionnante l’utopie originelle des kibboutz2, au sens où j’admire la manière dont Israël a survécu à l’agression des pays alentour, survenue le jour même de la proclamation de sa naissance (qui n’était pas un début mais bien l’aboutissement d’un processus de plusieurs décennies), et au sens où cette société semble ne fonctionner comme aucune autre. Mais la pente actuelle — qui est peut-être la pente logique d’un projet d’État fondé sur une appartenance ethnique —, me déprime, on est loin de l’Altneuland (1902) de Theodor Herzl, roman d’anticipation politique qui imaginait un futur solaire en Palestine autant pour les juifs que pour les arabes, unis pour construire une société moderne.
Si je ne m’identifie pas aux civils gazaouis — rien dans mon existence ne ressemble à ce qu’ils vivent —, je suis suis en sympathie, épouvanté par ce qu’ils vivent, et je suis choqué par le concours de déclarations minorant ou justifiant leur broiement méthodique, les déclarations (en France) de gens tels que Meyer Habib (ou de manière à peine moins obscène, Caroline Yadan), mais aussi celles plus pernicieuses de personnalités exerçant une autorité morale sur la communauté juive française, qui portent un discours humaniste et universaliste mais qui n’ont pas de mots assez durs contre tout soutien politique apporté aux Gazaouis, qui ont attendu le ratio macabre de cent civils gazaouis morts pour un israélien disparu avant de se dire enfin choqués par la politique israélienne de destruction, et qui, malgré toutes sortes de prises de position censément pacifistes semblent considérer tout palestinien ou tout soutien des palestiniens comme suspect : pas un nourrisson n’est innocent, pas un mort qui ne l’ait un peu mérité. Il est bien que ces personnes aient décidé qu’elles ne pouvaient « plus se taire », mais après un an et demi de destruction systématique à Gaza, ce n’est pas trop tôt. Un an et demi pendant lequel ceux qui ne peuvent « plus se taire » ont paradoxalement beaucoup beaucoup pris la parole, et un an et demi de trop, car les dés semblent jetés et désormais l’idée de vider Gaza de ses occupants actuels, et peut-être bientôt la Cisjordanie semble s’imposer, y compris sous un vernis humanitaire : le départ ou la mort.
La veulerie du Hamas et de Netanyahou — qui ont chacun profité de la situation pour renforcer un pouvoir de plus en plus contesté, illégitime dans le cas du Hamas qui a privé Gaza d’élections — et l’hypocrisie de bien d’autres acteurs me dégoûtent car elles ne peuvent mener qu’à un futur abominable, où ne subsistera qu’un peuple, au prix d’un crime indélébile, au prix du salut de son âme.

Voilà pourquoi j’ai du mal à supporter, jour après jour, les publications qui nient la famine des Gazaouis (tout en affirmant que l’aide qui leur est adressée est détournée par le Hamas — faudrait savoir), qui reprennent ad lib des fake-news pourtant dénoncées depuis longtemps ou qui, pour éviter de s’en prendre frontalement aux palestiniens piégés à Gaza s’en prennent à ceux qui parlent d’eux (houh le méchant Mélenchon ! Ouh la méchante Tondelier ! La méchante maire de Strasbourg ! Le méchant Macron ! Les méchantes ONGs ! La méchante Annie Ernaux ! La méchante Blanche Gardin ! Et Leïla Bekhti, Cate Blanchett, Susan Sarandon, Juliette Binoche, de quoi se mêlent-elles ?…), s’en prennent aux mots employés, aux connaissances des amis-des amis-de ceux qui les ont prononcés plutôt que d’accepter de regarder en face ce qui est en train de se produire.
Je comprends tout à fait qu’Israël soit un point sensible pour tous les juifs du monde (quelle que soit l’opinion qu’ils en ont, je doute que beaucoup de juifs de la diaspora soient indifférent à l’actualité israélienne comme ils — et ils ne sont pas seuls — sont indifférents à tel ou tel conflit exotique dont les enjeux et les participants nous sont mal connus), mais la manière dont cela conduit certains à écouter les sirènes du Printemps Républicain et à voir l’extrême-droite comme une forme d’espoir pour la France, puisqu’elle semble avoir oublié son tropisme antisémite pour taper sur les arabes, cela me peine. Je sais que la peur est un moteur bien plus puissant que l’espoir, je vois bien l’efficacité de la propagande de Netanyahou qui est parvenu à convaincre certains que défendre la communauté juive passe par la défense des errances de son gouvernement (et qu’on peut sauver des otages en leur lançant des bombes), ou, ce qui revient au même, par la détestation de tous ceux qui contestent sa politique, mais tout ce spectacle de peur, de haine, d’absence d’espoir, m’est devenu plus dur à regarder que jamais.

Alors je m’épargne, donc salut, et à une prochaine.

J.-N.

  1. quoique le texte de Gilles Deleuze Les Indiens de Palestine reste très pertinent. [↩]
  2. Je lis sur Wikipédia que le kibboutz de Be’eri était un des derniers à être organisé de manière collectiviste, donc un des derniers représentants d’une expérience sociale que l’on peut rapprocher du phalanstère de Fourier et autres utopies anarcho-communistes — sans doute pas les meilleurs amis du Likoud. [↩]

La preuve de la charge

L’album Spirou et la Gorgone bleue, par le scénariste Yann et le dessinateur Dany a été rappelé par l’éditeur Dupuis après une flambée d’émotion exprimée sur les réseaux sociaux. Tout est parti il y a une semaine d’une toute simple vidéo TikTok réalisée par une prénommée Charlotte qui expliquait sa stupéfaction en découvrant, je la cite, « La BD la plus raciste de 2024 », dont elle pointe aussi le sexisme complaisant. La vidéo, dans laquelle cette jeune femme affirme que laes personnages noirs de l’album sont dessinés comme des singes, a été beaucoup vue et relayée, coûtant à son autrice une cascade de commentaires hargneux ou haineux émanant de défenseurs de la « liberté d’expression » qui, comme souvent, ont le paradoxal souci de faire taire, au nom de la liberté, ceux qui expriment des opinions qui leur déplaisent.

À la suite de la vidéo TikTok, le duo notamment par Histoires Crépues, qui se penche sur l’Histoire coloniale sur Twitter, Instagram, TikTok et Twitch, a livré sa lecture de l’album, elle aussi négative et elle aussi amplement partagée, qui amène, outre la question du dessin, un regard sur ce que véhicule le scénario de l’album.

La liberté d’expression, je la chéris, même dans l’outrance, et le droit à la caricature, je le défends bien entendu par principe autant que par goût personnel, car je place James Gillray plus haut que Salvador Dali et J.J.Grandville au dessus de Pablo Picasso. D’un côté je salue des artistes, de l’autre je ne vois guère que des faiseurs suffisamment virtuoses pour convaincre le monde de leur importance et pour faire mine d’avoir inventé ce qu’ils ont pris à d’autres. Mais peut-être forcé-je un peu le trait — je rends hommage à mon sujet.
Comme j’aime la liberté d’expression et comme je défends le droit à charger le trait (c’est l’étymologie du mot caricature), je suis très surpris que ces deux licences soient opposées à ceux qui jugent pertinent, de la part des éditions Dupuis, d’avoir rappelé l’album Spirou et la gorgone bleue, de Yann et Dany, comme une marque agroalimentaire rappellerait une denrée potentiellement colonisée par la salmonellose ou la bactérie e-coli. Dupuis, c’est un acteur de l’industrie du livre, et sa réaction est celle d’un acteur industriel face à un scandale sanitaire et au problème d’image que ledit scandale lui cause.

« Cet album s’inscrit dans un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque ».

En choisissant ce qu’il publie ou non et ce qu’il fait vivre de son fonds, un éditeur ne censure pas, il exerce un droit (auquel peut s’opposer le droit moral des auteurs et bien d’autres droits). Dans ce cas précis, par ailleurs, il n’y a pas en jeu que l’éditeur, l’auteur et le public, il y a une quatrième partie : le personnage (propriété de l’éditeur et non de l’auteur). En effet, Spirou — qui est né cinq ans avant le dessinateur Dany —, est un personnage qui, depuis sa première inkarnation1 est exclusivement un personnage positif, dynamique et serviable, et s’il est né dans une Belgique coloniale et que cela se ressent dans plusieurs de ses premiers albums, il n’a jamais eu le paternalisme condescendant et niaisot qu’avait son concurrent et compatriote Tintin à ses débuts2. Spirou ne fait pas partie des personnages que l’on associe à un imaginaire raciste, et moins encore en 2024. C’est peut-être ce qui rend la décision des éditions Dupuis aussi évidente à mon sens, décision tellement rapide qu’elle ressemble presque à une forme de soulagement : on sait par une enquête de Médiapart que l’éditeur était conscient d’un problème, avait réclamé des corrections, et avait sorti l’album pour honorer un contrat signé dix ans plus tôt et achevé au terme d’une gestation longue et pénible3. J’ai la très subjective impression que cet album est sorti en catimini, avec un service minimum en termes de communication événementielle.

Une des cases les plus souvent montrées. Il me semble difficile de contester que le personnage de droite a un profil simiesque, ce qui est fortement dérangeant puisque c’est un motif particulièrement prégnant de l’Histoire visuelle colonialiste.

Je ne vais pas m’engager sur le terrain de l’analyse du dessin pour lui-même, car il me semble qu’il faudrait l’élargir à toute la tradition du dessin « comique » de la bande dessinée franco-belge, dans laquelle la représentation des noirs par Dany ne détonne pas forcément.
En écrivant ça je ne dis pas qu’il faut pilonner les œuvres de Franquin, Uderzo, Morris, Jijé et autres, mais qu’on peut s’interroger sur une certaine paresse graphique au sujet de la représentation stéréotypée des personnages d’origine africaine ou asiatique4. Quant à la réduction de la quasi-totalité des femmes (y compris héroïnes) à leur caractère d’objet sexuel, c’est une réalité, mais elle aura du mal à étonner les personnes familières du dessinateur, qui a construit une bonne partie de sa carrière sur des albums « coquins ».
Et puis il y a un ensemble à considérer : les traits du visage ou la forme des corps sont une chose, les expressions face à telle ou telle situation en sont une autre, le développement des personnages en est encore une autre…

Sur le site de Dany, dans la section « dessins »… Ne se trouve depuis dix ans qu’une unique image, cette confrontation entre les héros blancs et blonds de Dany — Olivier Rameau et Colombe Tiredaile, du monde de Rêverose —, qui font face au mépris d’une bande jeunes gens nettement moins blancs. Je ne sais pas exactement quel message l’auteur a voulu faire passer, peut-être y a-t-il une forme d’autodérision dans le constat d’une certaine ringardise d’une série née en 1968, mais on peut facilement y lire aussi le spectre du « grand-remplacement » avec lequel l’extrême-droite joue à se faire peur. Et si ce n’était pas l’intention, alors le niveau de maladresse de l’artiste est plutôt consternant.

Je ne vais pas pour autant m’étendre sur le contenu scénaristique de l’album — dont je n’avais pas entendu parler avant cette semaine mais que je me suis procuré depuis —, je dirais juste qu’il est là encore un peu paresseux, renvoyant dos à dos le capitalisme écologiquement irresponsable et ceux qui le combattent. Enfin « celles » qui le combattent, plutôt, puisque les adversaires du personnage inspiré par Trump sont de femmes qui, à l’exception d’une manipulatrice cynique, sont toutes plus ou moins écervelées. Un scénario à la fois « woke » et « boomer », ai-je lu. Mais un peu plus « boomer » que « woke », alors5. Le tout est parsemé d’allusions graveleuses un peu vieillottes. S’emparer de l’actualité, évoquer le green-washing, le solutionnisme, les formes contre-productives de l’engagement, la communication, la malbouffe, le complexe militaro-industriel et autres traits de notre époque est plutôt pertinent en théorie, mais en pratique : bof. Il y a ici une véritable occasion ratée, le sujet aurait pu nous ramener au Spirou des années 1970 par Jean-Claude Fournier, furieusement écolo et ouvert aux thèmes politiques et géopolitiques. Et même le caractère un peu grinçant de l’ensemble tombe à plat, je ne retrouve pas tellement le Yann que, pré-ado, j’ai vu débouler ricanant dans Spirou avec son camarade Conrad, leurs Hauts-de-pages et leurs Innomables.

Spirou et Fantasio 57, La Mémoire du futur, par Sophie Guerrive, Benjamin Abitan et Olivier Schwartz.
De manière ironique, la polémique sur Spirou et la gorgone bleue se déroule au momement même où, dans la série canonique, Spirou se réveille dans une Belgique (simulée) de 1958, où il est confronté à la contradiction entre le futurisme positif de l’atomium et le racisme colonial le plus sordide (exprimé ici avec naïveté par le Fantasio de 1958, sous l’œil réprobateur du Spirou d’aujourd’hui), et ceci servi par un trait qui cultive une certaine nostalgie de celui de Jijé ou du jeune Franquin, c’est à dire un trait littéramement « Hérité d’une autre époque ». Mais ici, il s’agit d’un héritage au bon sens du terme : héritage visuel, et droit de regard sur l’Histoire, voire droit d’inventaire idéologique.

Mais ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant le contenu de l’album de Yann et , c’est la manière dont celui-ci est défendu. Certains réflexes affleurent immédiatement : « on peut plus rien dire » ; « à ce compte-là il va falloir interdire toute la bande dessinée franco-belge«  ; « je l’ai lu et je n’ai rien vu«  ; « Aujourd’hui des livres censurés, demain des arrestations arbitraires«  ; « les réseaux sociaux et le wokisme font la loi«  ; « c’est au lecteur seul de se faire une idée par lui-même » (sauf s’il n’est pas d’accord avec moi) ; etc.
Rien de très original, mais je note un argument qui revient très souvent et qui est de dire « c’est de la caricature », considération souvent assortie, comme si c’était une preuve d’équité, de l’affirmation que « Donald Trump aussi est caricaturé ».
Et il est vrai que, pour autant qu’on puisse caricaturer une caricature, Trump n’est pas spécialement épargné — mais il peut se consoler avec les myriades de jolies filles quasi-nues dont Dany l’entoure. Interrogé, Dany lui-même a expliqué : « Il est évident que la plupart des Africains, enfin presque tous d’ailleurs, ont des lèvres plus épaisses, plus grosses que les Blancs, c’est un fait. Ça fait partie de la caricature (…) Il y en a un [Blanc] qui ressemble à Trump, ce n’est pas particulièrement gentil non plus… ».

Nous arrivons cette fois au cœur du sujet.
Passons sur le fait que Dany parle d’« africains » alors que sur le porte-avions USS Obama, il n’y a que des afro-descendants, qui, du fait de plusieurs siècles de métissages avec des européens et des amérindiens notamment, n’ont pas franchement une grande uniformité phénotypique.
C’est l’opposition qui m’intéresse : d’un côté « Trump », qui est une personne, un individu ; de l’autre côté « les noirs », qui est un groupe aussi vaste que divers.
Dessiner une personne en exagérant certains traits ou attributs (dessiner, disons, Angela Davis avec une boule afro et les dents du bonheur ; Morgan Freeman avec les cheveux gris et une dermatose papuleuse (qui rappelle des taches de rousseur) ; Bruce Lee avec sa coupe de cheveux caractéristique, ses muscles tendus et ses épais sourcils noirs ; etc.), c’est faire une caricature. Dessiner de manière indifférenciée tous les membres d’un groupe humain aux contours mal définis, ce n’est pas vraiment une caricature, c’est se faire le véhicule d’un stéréotype, c’est enlever sa personnalité à une personne. Dans la presse africaine, les caricaturistes donnent à telle ou telle personnalité politique locale un profil exagérément prognathe, ou des petits yeux enfoncés, ou un grand embonpoint, etc., exagérant ce qui sort de la moyenne et créant des caricatures. Mais si on applique une même caricature à toutes les personnes qui ont plus ou moins la même origine, ce qui est caricatural ce ne sont plus les personnes représentées, c’est le regard du caricaturiste, qui dit sans le vouloir qu’il considère l’origine avant la personnes. Il faut dire, dans le cas qui nous occupe, qu’il n’y a que deux personnes noires auxquelles le scénario donne un véritable rôle, ce qui ne laisse pas au dessinateur le loisir, s’il l’avait voulu en tout cas, de développer visuellement la personnalité des personnages noirs : ceux-ci sont indifférenciés visuellement car ils le sont aussi dans le scénario.

Dany se défend d’être raciste, et admet : « J’aurais dû faire gaffe à ne pas dessiner les Noirs comme dans les années 1960 ou 1980. », ajoutant qu’il est désolé et présente ses excuses à ceux qu’il aurait pu blesser. Preuve que lui-même voit un problème, ou que comme tout artiste un peu lucide, il sait qu’on ne peut pas dire au public qu’il a tort de voir ce qu’il voit, même si sa perception ne correspond pas à l’intention initiale de l’artiste. C’est plutôt sage de sa part, tout comme il est sage de la part de Dupuis de regretter d’avoir publié cet album et d’en avoir tiré les conséquences. Je m’inquiète plus pour ceux qui défendent cet album au nom de grands principes, car avoir des principes ne dispense pas de s’interroger sur ce que l’on souhaite défendre. S’exprimer n’est pas opprimer et caricaturer n’est pas stéréotyper. Et si on amène une création potentiellement dérangeante, politiquement problématique, il faut que l’œuvre ait pour elle des arguments qui justifient qu’on veuille la sauver. J’ai peur qu’ils fassent défaut ici.

  1. J’invente ce mot, oui ! Ai-je besoin de l’expliquer ? [↩]
  2. Un ami me fait remarquer que Spirou chez les Pygmées, qui est bien plus récent que Tintin au Congo, est assez gratiné dans le genre. Dont acte. [↩]
  3. « Le contrat a été signé il y a plus de dix ans, par des gens qui ne sont plus aux commandes. Depuis mon arrivée, nous avons à plusieurs reprises demandé des modifications à son dessinateur, Dany. C’est un homme de plus de 80 ans : il ne voyait pas en quoi ces dessins, qui sont des caricatures, étaient choquants. Nous avons sans doute commis une erreur en acceptant de la publier. » (Julie Durot, directrice générale de Dupuis, interrogée par Médiapart). [↩]
  4. Plusieurs personnes utilisent le mot « racisé » pour désigner les Asiatiques ou les Africains. C’est un mot que je trouve dangereux lorsqu’il est employé pour décrire une personne dans l’absolu, comme si l’essence même des Asiatiques ou des Africains était, depuis toujours et pour toujours, d’être victimes de biais racistes… On n’est pas racisé par nature, mais en fonction d’un contexte. Je me rallie au passage à l’idée pas toujours bien comprise qu’a exprimé Rokhaya Diallo qui est de dire qu’on peut tout à fait être blanc et racisé, non parce qu’on est victime du fameux « racisme anti-blanc » dont se lamentent certains, mais parce qu’on peut être favorablement racisé. Si aucun vigile ne me demande de montrer le contenu de mon sac-à-dos au supermarché, je pense que c’est parce que j’ai la peau pâle et des cheveux blancs… [↩]
  5. Cette manière de mettre tout le monde d’accord est employée avec efficacité par Marvel et DC, où chacun (du pire réactionnaire au plus acharné révolutionnaire, en passant par tout le spectre qui sépare ces humeurs) trouvera son compte, mais ici c’est trop grossièrement fait pour fonctionner véritablement. [↩]

Fluctuat nec schtroumpfitur

Je ne suis pas sportif, je ne suis pas commentateur sportif de canapé ni même spectateur de canapé, et des Jeux Olympiques de Paris, je ne voyais que les inconvénients, entre les travaux, la surenchère sécuritaire, les thèmes sportifs imposés aux animateurs culturels, le coût pharaonique1… Mais bon, j’ai regardé la cérémonie d’ouverture. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, ayant tout au plus suivi la polémique sur la présence ou non d’Aya Nakamura d’une fesse distraite. Je n’avais pas imaginé ce que serait l’échelle de cette cérémonie, qui à elle seule en fait un événement historique : des navires ont fait défiler les délégations sur des kilomètres et cent-vingt caméras ont filmé d’innombrables prestations artistiques regroupées en « tableaux » (enchanté, liberté, égalité, fraternité, sororité, sportivité, festivité, obscurité, solidarité, solennité, éternité). Nul besoin d’en faire une description, un français sur quatre (et au moins un terrien sur huit) a visionné la cérémonie, les Wikipédiens ont fait un travail très complet pour détailler les participations, les chansons, et même les réactions (on va y revenir). Je peux en revanche parler de mon sentiment, même s’il ne semble pas spécialement original : j’ai été surpris. Surpris par différentes idées visuelles, surpris par des audaces, et je dis bien audaces et non provocations. Évoquer de manière timburtonisée la décapitation de Marie-Antoinette, qui est bien une page de l’Histoire de France, et pas vraiment une page honorable2, est audacieux. Invoquer l’anarchiste Louise Michel, l’exploratrice travestie Jeanne Barret et la féministe Olympe de Gouges (décapitée elle aussi, c’eût pu être rappelé) est un peu plus surprenant que de sortir de la légende dorée les habituelles Jeanne d’Arc, Joséphine Baker, Coco Chanel ou Marie Curie. Qu’on s’y rallie ou non, on constatera que les organisateurs de la cérémonie ont chaque fois fait des choix forts et parfois surprenants. Il y aussi eu des audaces techniques (la déesse Sequana galopant sur le fleuve ; la superbe vasque-montgolfière de Mathieu Lehanneur), des audaces artistiques (Aya Nakamura et la garde républicaine ; un contre-ténor break-dancer,…), des audaces dans les références retenues, aussi, qui sont rarement les plus attendues. Enfin, un grand souci de rassemblement. Un spectacle « inclusif », comme disent ses promoteurs, qui ont essuyé pour ça plus d’une moue de dégoût. Un spectacle assez joyeux, plutôt frais, malgré un certain kitsch Eurovision, malgré des placements de produits un peu grossiers (LVMH, les Minions) et malgré une réalisation un peu en dessous de ce qu’elle aurait pu être — la faute, dit-on, de la pluie qui a empêché l’usage de drones, et du choix du réalisateur, habitué à couvrir des parades sportives plus lambda.
L’évocation doucement provocante, dans le tableau « liberté » d’un ménage-à-trois qui saute de la Bibliothèque nationale à la chambre-à-coucher dans une version chamarrée et gender-fluid de Jules et Jim, a curieusement fait moins de bruit que la suite.

Et la suite, c’est une table de banquet au milieu de laquelle une cloche d’argent est soulevée pour révéler un Philippe Katerine en slip, barbe orange et peau bleue3, qui interprète sa chanson Nu. Les convives du banquet, qui entourent la dee-jay Barbara Butch, sont, notamment, des drag-queens.

Nu. Est-ce qu’il y aurait des guerres si on était resté tout nu ? Non.
Où cacher un revolver quand on est tout nu ? Où ? Je sais où vous pensez
Mais. C’est pas une bonne idée. Ouais…
Plus de riches plus de pauvres quand on redevient tout nu. Oui
Qu’on soit slim, qu’on soit gros, on est tout simplement tout nu

Le moment était suffisamment incongru et inattendu pour provoquer, en France, un éclat de rire assez général. La chaîne de télévision marocaine et le network étasunien NBC ont aussitôt remplacé cette séquence par des images d’archive. Trop bizarre, trop dénudé.

Cène ou banquet ?

C’est un peu plus tard, je pense, qu’une autre opinion s’est sédimentée parmi quelques fâcheux : avec cette séquence, les créateurs de la cérémonie citaient la représentation de la Cène par Léonard de Vinci, et, donc, manquaient de respect envers les croyants4. Cette opinion a eu du succès notamment chez des gens qui n’ont pas regardé la cérémonie où ne l’ont vue que sous forme de photogrammes choisis. J’en veux pour preuve les gens qui ont vu « un travesti à la place de Jésus » (c’était en fait une femme qui se trouvait au centre de la table) ou ceux qui ont compté douze convives alors qu’il y avait bien une trentaine de personnes derrière la table.

Un tweet qui compare la Cène de Léonard avec le banquet de la Cérémonie d’ouverture, dont l’image a été choisie avant l’apparition de Philippe Katerine, et recadrée dans le but d’obtenir exactement le nombre de figures attendues pour évoquer le dernier repas.


L’interprétation de ce tableau comme une citation de l’ultime repas du Christ n’est pas limitée aux catholiques grincheux, elle a aussi été faite par des gens qui ont apprécié le moment, que l’idée d’une citation de la Cène ne choquait pas par principe (il faut dire que c’est plus que banal), et c’est intéressant de le noter : on pouvait apparemment voir de bonne foi, et sans s’en offusquer, une référence à la Cène. Pourtant, les éléments iconologiques communs ne sont pas nombreux et se résument, au fond, au fait que des gens se trouvent placés derrière et non, comme des commensaux habituels, autour d’une table. Le fait que la figure centrale porte un diadème en forme d’auréole peut évoquer de nombreuses représentations de la Cène mais pas spécialement celle de Léonard de Vinci qui a été presque chaque fois citée. L’activité et les postures des convives n’évoque pas spécialement la plupart des représentations de ce genre, et encore moins leurs pastiches, car si de nombreux artistes on produit des représentations de la Cène assez originales (Tintoret ou Véronèse, par exemple — ce dernier a eu maille à partir avec l’Inquisition pour cette peinture), les auteurs de citations essaient de s’en tenir au canon imposé par Léonard, avec notamment un point de fuite précis (destiné, dans le cas de la fresque de Léonard, à répondre à l’architecture du réfectoire où se trouvait la peinture) et une composition très symétrique :

Thomas Jolly, auteur de la mise-en-scène, s’est justifié en affirmant qu’il n’avait pas souhaité faire référence à la Cène ni à la religion, expliquant s’être notamment inspiré d’un tableau hollandais du XVIIe siècle, Le Festin des dieux, par Jan van Bijlert, peinture conservée au Musée Magnin de Dijon. Si ce tableau n’est pas aussi célèbre que certains l’affirment à présent (il n’a eu droit à une page Wikipédia qu’après la polémique !), son sujet est quant à lui très classique, il s’agit d’un banquet des dieux de l’Olympe. Peut-être pas n’importe quel banquet, car on soupçonne l’artiste d’avoir secrètement voulu peindre… La Cène. En effet, évoluant dans le contexte de la Réforme, qui proscrivait la peinture sacrée et ne permettait plus d’en vivre, Bijlert se serait emparé du prétexte de de la mythologie pour représenter, malgré tout, le dernier repas. J’ignore quels éléments concrets soutiennent une telle thèse, d’autant que la ville d’Utrecht, où le peintre a fait sa carrière, était restée presque pour moitié catholique — une curiosité locale assez unique. Biljert, à la même époque, a peint plusieurs tableaux religieux sans se cacher le moins du monde5. Sans rien connaître de Bijlert ni de ses intentions (qu’on me pardonne cette interprétation de spectateur ignorant), j’ai l’impression qu’il a bel et bien eu l’intention de peindre une bacchanale, tout en étant visiblement inspiré de peintures autant profanes que sacrées du maniérisme et du baroque italiens — références qui nous éloignent franchement de Léonard de Vinci et de sa Cène.

Des figures diverses et aux attributs eux aussi divers, ce banquet olympien rappelle effectivement le banquet de la cérémonie olympique… On note dans les deux cas la présence d’une lyre, et celle d’une armure.

Je trouve personnellement amusant que des questions d’Histoire de l’Art se soient invitées dans un conflit d’actualité, mais cela s’est fait de manière malheureusement un peu superficielle, chacun semblant surtout pressé de trouver la « preuve » qui l’arrange. Le sujet est pourtant passionnant car la Cène est loin d’être un motif évident à aborder !6

Plusieurs références de la Cérémonie sont volontairement imprécises : la déesse Sequana (la Seine) sur un cheval n’est pas une représentation particulièrement connue (mais les fleuves comme des chevaux, si) ; le personnage qui saute de toit en toit n’est pas non plus tributaire d’une unique référence (un peu d’Assassin’s Creed, un peu de Fantôme de l’Opéra,…) ; etc., et ma foi, tant mieux, nous échappons à une forme de lourdeur. Un repas avec un Bacchus bleu sous une cloche, des convives joyeux et une lyre apollinienne, tout ça semble assez évidemment faire référence à la mythologie antique et non à la Passion du Christ.

Mais voilà, il fallait trouver à râler, et ce fut fait dans un affreux festival d’arrières pensées racistes et homophobes, au prétexte d’une défense de la sensibilité des catholiques.

Comparer les JOs nazis de 1936 à ceux de Paris en 2024, car les premiers étaient trop racistes et les seconds pas assez, joli tour de passe-passe (à quand remonte votre dernier scanner, Ivan Rioufol ?).

Alain Finkielkraut s’est bien évidemment étouffé d’indignation face à un spectacle qu’il a jugé à la fois obscène et conformiste. On aurait été déçu s’il n’avait pas eu des déclarations pleurnichardes et grandiloquentes à ce sujet. Tout comme Marion Maréchal (une « honte internationale à cause des provocations autocentrées d’une minorité de militants de gauche qui ont pris en otage idéologiquement la cérémonie ») ; Philippe de Villiers (« tout était laid, tout était woke ») ; Éric Zemmour (« Une vision de la France qui n’est pas la nôtre, que nous rejetons, que les étrangers eux-mêmes découvrent avec stupéfaction, ou tristesse ») ; Éric Naulleau (« pas un prout wokiste ne manquait à l’appel des pétomanes qui ont conçu ce spectacle ») ; Idriss Aberkane (« sous-sécrétion déliquescente d’un microcosme qui se regarde le nombril (…) gauche pipi-caca »)… Des groupes ultra-cathos ont organisé des sessions de prière destinées à nettoyer l’affront. Parmi les commentateurs négatifs on note aussi la Conférences des évêques catholiques et son homologue l’assemblée des évêques orthodoxes de France ; le magnat Elon Musk ; l’ancien président Trump ; le président turc Erdogan ; le premier ministre Orbán ; le ministère russe des affaires étrangères (qui, en fée Carabosse puisque la Russie était privée de jeux, parle d’un « échec massif »),… Je me demande quel effet aurait provoqué la cérémonie si le Rassemblement national avait obtenu la majorité aux élections législatives7.
Les réactions négatives ne sont pas l’exclusivité de l’extrême-droite ou des catholiques (catholiques dont beaucoup, à l’image de l’évêque de Corse Bustillo, n’ont pas trouvé à redire) puisqu’elles sont partagées par la journaliste Aude Lancelin (une « camelote culturelle éculée, un kitsch clinquant, un philistinisme lourdingue »), et puisque Jean-Luc Mélenchon, qui dit avoir apprécié de nombreux éléments du spectacle, a regretté qu’on prenne le risque de heurter les croyants en faisant référence à la Cène. Michel Onfray (qui affirme être de gauche, mais plus les gens utilisent ce mot et moins je le comprends), quant à lui, déplore ce qu’il voit comme une charge contre « l’homme blanc, quinquagénaire, judéo-chrétien » (qu’on remplace par un homme bleu, quinquagénaire, judéo-chrétien ?) et oppose le Parthénon grec et le Forum romain au spectacle de la parade… Ignorant apparemment que si les romains ont construit des monuments durables (comme le seront nos parkings brutalistes et nos centres commerciaux, je le crains), ils n’étaient pas les derniers lorsqu’il s’agissait d’organiser des parades et des spectacles8.
Fidèle à son idée d’une décadence générale pilotée par Bruxelles, Onfray explique que nos gouvernants sont déconnectés de la réalité de la France profonde :

Ce spectacle a bien montré qu’il existe deux France : celle de Paris, remplie par ceux qui nous gouvernent, celles européistes de droite et de gauche, des insoumis aux macronistes (…) Et puis il y a la France des territoires, comme disent les premiers en utilisant le mot des éthologistes quand ils parlent des animaux qui compissent et conchient leur espace vital. La France du petit peuple qui saute des repas, qui ne mange pas à sa faim, qui souffre la misère sociale dans son coin sans se plaindre.

La majorité silencieuse dont parle Onfray, modeste et catholique, blessée par le blasphème et qui serait une version Gilets jaunes de l’Angélus de Millet, n’existe peut-être pas tant que ça, si on se fie aux sondages sur l’appréciation populaire de la Cérémonie, quasi-unanimement plébiscitée par ses spectateurs puisque seuls 5% d’entre eux ont jugé la cérémonie « pas du tout réussie ». Peut-être est-ce Michel Onfray qui est « déconnecté de la réalité des français », allez savoir.
Peut-être est-il aussi déconnecté… du reste du monde, et ce jusqu’en Chine. En effet, le public chinois semble avoir été ravi de l’apparition de Philippe Katerine sur ses écrans. Je me demande comment les choses se sont passées, mais malgré un règlement anti-LGBT assez strict, le diffuseur chinois a fait le choix de laisser passer ces images d’un banquet joyeusement queer rassemblé autour d’un Katerine bleu et nu. L’événement a suscité une quantité de « fan-art » sur les réseaux sociaux chinois.
Dans l’Empire du Milieu, pas d’inquiétude particulière vis-à-vis de la Cène. Je me demande au passage si ce personnage à la peau bleue ne fait pas écho à divers protagonistes d’histoires de démons ou de divinités asiatiques — de l’Inde au Japon. Apparemment, Katerine-Bacchus est souvent assimilé à un matou… Donc un personnage doux, hédoniste, attachant et libre, si les chats chinois sont comme les nôtres.

L’Histoire retiendra peut-être qu’un mec de cinquante-cinq ans, bedonnant, presque nu et bleu, aura eu le même effet libérateur pour la jeunesse chinoise que le déhanché d’Elvis ou la coupe des Beatles pour les jeunes tchèques, allemands ou français des années 1960.

  1. Depuis, on a pu constater quelques vraies réussites dans l’organisation : ce sont les premiers jeux olympiques à obtenir la parité sexuelle parfaite ; les jeux paralympiques, qui vont suivre, sont constamment valorisés ; plutôt que de construire de coûteux équipements sportifs, les organisateurs ont créé des stades temporaires dans des lieux bien choisis (Grand Palais, Jardins de Versailles…) ; la résilience face à des sabotages intentionnels du réseau de communication et du réseau ferroviaire ; la création d’une identité visuelle plutôt intéressante… Le pire bémol à l’heure où j’écris, c’est le système de restauration collectives : mal payés, 300 employés temporaires ont démissionné, et les athlètes grognent face à la piètre qualité de la nourriture… Un peu honteux pour un pays de gastronomie. [↩]
  2. Les Révolutionnaires ont décapité le roi — y compris ceux qui étaient opposés à la peine de mort — car c’était le moyen symbolique pour acter la fin du pouvoir royal, après l’échec d’une promesse de monarchie constitutionnelle. Marie-Antoinette, victime collatérale, avait quant à elle subi des années de rumeurs malveillantes et sexistes, ainsi d’une forme de xénophobie (« l’étrangère », « l’autrichienne »)… Sa mort symbolise la fin d’un siècle « féminin » — qu’on se rappelle qu’il n’y a plus eu de femme académicienne des Beaux-Arts pendant les deux siècles qui ont suivi — et l’institution de loi phallocratiques portées par les révolutionnaires, par l’Empereur, et jusqu’assez récemment,…
    On peut néanmoins se dire que c’est le sens du « ça ira » que les organisateurs font chanter à Marie-Antoinette : le temps passe et finit par panser les plaies du passé. [↩]
  3. On me fait remarquer que ce choix d’une peau bleue n’a pas fait particulièrement débat et n’a pas été justifié. Pour ma part, je suppose qu’il sert essentiellement à éviter l’impression gênante que provoquerait la vision du même personnage avec la peau rose… [↩]
  4. Citons Patrick Boucheron, historien et consultant pour la cérémonie : « Maintenant, ne soyons pas naïfs : cette polémique est tout sauf spontanée, l’image en question n’aurait choquée personne si certains ne l’avaient pas faite advenir en la montrant du doigt, elle n’aurait blessé personne si on ne s’était pas acharné à la prétendre blessante. Et qui ça on ? Ceux qui ont intérêt à cliver, à séparer, à désunir. Ils étaient furieux de voir que la cérémonie produisait une émotion puissante et généralisée, ils s’engouffraient dans la brèche pour manifester cet art de détester dont ils sont les virtuoses, et qu’on leur laisse bien volontiers. » [↩]
  5. Voir la catégorie Biblical paintings by Jan van Bijlert sur Wikimedia Commons. [↩]
  6. On peut notamment lire La Cène et les autres festins : brèves remarques sur l’iconographie des repas sacrés et profanes (dans Thèmes religieux et thèmes profanes dans l’image médiévale : transferts, emprunts, oppositions, éd. Brepols 2014), par David Jonathan Benrubi, qui raconte que la représentation de la Cène a été au Moyen-âge un point de tension entre le sacré et le profane : le dernier repas, devenu un point fondamental du rite chrétien — l’Eucharistie —, est aussi un repas, un « espace dangereux » (séculier, trivial, mixte, peccamineux — la gourmandise étant un péché capital !) que les autorités religieuses médiévales voudraient moraliser. [↩]
  7. Je note que, toujours très attentifs aux sondages d’opinion et continuant leur stratégie de maintien des ambiguïtés (laissant chacun croire partager leurs opinions plutôt que de risquer de s’aliéner une part de leur électorat), Marine Le Pen et Jordan Bardella se sont bien gardés d’émettre un avis sur la cérémonie. [↩]
  8. Et cela ne vaut pas que pour l’Antiquité, nos ancêtres du Moyen-âge ou de la Renaissance s’y connaissaient célébrations, comme le raconte cet article de Tania Lévy pour Actuel-Moyen-âge. [↩]

La mode comme outil de lutte contre l’obscurantisme et comme moyen pour sauver l’éducation nationale

(L’été on a le burkini, et pour la rentrée, eh bien on a l’abaya, cette robe plus ou moins bédouine dont les éditorialistes se battent pour décider si oui ou non elle a un air musulman)

Les journalistes qui tiennent à donner leur opinion sur la signification culturelle et religieuse de ce vêtement le font en bonne intelligence avec nos responsables politiques, qui ne veulent sans doute pas rééditer le fiasco de l’an passé : on n’avait alors fait que parler des problèmes d’effectifs de l’éducation nationale, laquelle avait été contrainte à recruter ses professeurs après un entretien de quelques minutes, voire aucun entretien, comme c’est arrivé à mon fils, qui s’est inscrit par curiosité, et qui a reçu une réponse enthousiaste et positive sans avoir rencontré quiconque, et ce pour une matière autre que celle qu’il a étudiée1. Parler des deux-cent-quatre-vingt-dix-huit adolescentes qui se sont présentées en abaya à la rentrée (dont soixante-sept, qui ne devaient rien avoir prévu en dessous, ont refusé de les enlever) est moins déprimant que de se poser des questions sur les milliers (milliers !) de postes d’enseignement qui ne sont toujours pas pourvus à l’instant où j’écris — et ce malgré l’évolution démographique qui fait baisser chaque année les effectifs de plusieurs dizaines de milliers d’élèves, et malgré le bourrage des classes, puisqu’on sait que la France est le pays développé où le nombre d’élèves par classe est le plus élevé.
J’imagine que j’ai l’air de dire que l’abaya est juste un prétexte cynique pour éviter de parler de la dérive de l’éducation nationale, et quelque part je crois que c’est juste, mais je crois aussi qu’il serait un peu court de limiter la question à ça.

Un classique de l’iconographie des articles sur l’abaya : montrer des personnes qui les portent… Et qui portent aussi un hijab. J’ai du mal à ne pas croire qu’il s’agit d’une manœuvre sciemment confusionniste. La photo a été prise à Niort en 2018 et n’a visiblement aucun rapport avec le contexte scolaire. On pourrait tout à fait faire la même chose avec les chaussures de sport en disant que Nike et Adidas sont des marque halal, puisque les femmes qui portent le voile portent souvent des chaussures de sport (c’est en tout cas la statistique que je fais dans ma banlieue !).

Déjà, faisons le point sur le débat lui-même. Quand je lis ou j’écoute les gens qui s’excitent sur le sujet (et jusques à quelques personnalités absolument estimables, telle Sophia Aram), je suis frappé par une contradiction : leur défense de l’interdiction de tel ou tel vêtement est motivée par leur constat qu’il y a des pays où on contrôle le corps des femmes en leur imposant tel ou tel vêtement. Il me semble assez évident que dès lors qu’on impose ou qu’on proscrit un vêtement ici ou là-bas, il y a bel et bien une forme de contrôle, ce n’est donc pas exactement le contrôle, en soi, qui est le problème, mais plutôt qui contrôle. Bien entendu, je ne vais pas comparer l’attitude des proviseurs et les bravades de collégiennes en France avec le courage des iraniennes qui risquent la prison et parfois bien pire de la part de la police et de la justice, pour avoir osé libérer leurs cheveux, mais je suis désolé de le redire : le contraire du vêtement imposé ne peut pas être un autre vêtement imposé. Le contraire du vêtement imposé, c’est la liberté de s’habiller comme on veut.
Tout le monde peut comprendre ce que j’écris ici je pense, et bien entendu le calcul des gens qui veulent interdire tel ou tel vêtement réputé anti-laïque va au delà : ils pensent que la liberté dont certaines entendent jouir leur est en réalité imposée par la pression du quartier ou de l’imam du coin. Et ils considèrent qu’il existe une fourbe lame de fond de l’Islam politique qui s’impose, mètre par mètre, dans l’espace public français (et mondial), et qu’un de ses outils signalétiques préférés est le vêtement, et tout particulièrement le vêtement féminin. Et ce n’est pas faux, l’uniforme a toujours eu le double usage d’indiquer une fonction (et de faire passer la fonction au dessus de l’individu qui le porte), d’une part, et de produire un effet de groupe, de permettre à un collectif de se reconnaître, de se montrer, de s’affirmer. Qui dit uniforme, dit brigade, dit armée. Ce n’est pas irrationnel de s’en inquiéter, mais il faut se demander à quel moment le souci se transforme en panique, et à partir de quel moment on n’est pas en train de nourrir la menace dont on croit se défendre, ne serait-ce qu’en lui donnant l’importance qu’elle réclame : il n’est écrit nulle part qu’on est forcé de tomber dans tous les pièges !
Je rappelle que depuis l’affaire des « foulards de Creil », en 1989, les efforts de l’auto-proclamé « camp laïque » (Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut,…) n’ont abouti qu’à transformer une provocation localisée, une bête affaire de respect du règlement intérieur, en un phénomène national.
Quoi qu’il en soit, si le hijab est un signe assez clair d’adhésion à une pratique religieuse, l’abaya n’est jamais qu’une robe, et le sens qu’on lui prête changera forcément selon ce que l’on sait ou croit savoir de la personne qui la porte. S’il s’agit de Mlle Marie-Eugénie de Bonnefamille, de Versailles, qui rentre avec papa et maman de ses vacances à Casa où elle a acheté une belle robe brodée sur un marché pittoresque pour touristes, c’est un souvenir exotique, un semi-déguisement élégant et un vêtement confortable en temps de canicule. S’il s’agit d’une jeune femme résidente d’une cité de Seine-Saint-Denis qui a un prénom arabe et un patronyme maghrébin, ce sera jugé religieux par le proviseur qui attend à l’entrée de l’école, même si la personne qui porte la robe le fait juste parce qu’elle aime ledit vêtement. Et même si c’est une robe Gucci hors de prix, comme avec ce gentil piège posé par Cécile Duflot sur Twitter :

La semaine dernière, une jeune femme se plaignait de s’être vue refuser l’accès au lycée non pas à cause de sa robe, mais parce qu’elle portait une tunique à l’air oriental. Des journalistes de BFM lui demandaient si son but n’était pas de « cacher ses formes », formule qui désormais signifie « être soupçonnable de sympathie envers Daech », alors que dans d’autres contextes, c’est juste un prétexte à articles de magazines féminins (« quelle robe pour cacher ses formes quand vous avez une morphologie en O ? »). Au passage, croire qu’il suffit qu’un vêtement soit ample pour dissimuler la morphologie de la personne qui le porte est d’une grande ignorance.
Une autre jeune femme « musulmane d’apparence », comme disait l’autre, s’est vue interdire de rentrée pour avoir porté un kimono. Je suis sûr que mes deux filles sont déjà allées à l’école en kimono. L’aînée, désormais, vend ce genre de vêtements2. Mais elle s’appellent « Lafargue », pas « Lahbib ». Et mon petit doigt me dit que ça change tout. On aura du mal à faire passer ça pour autre chose qu’une injustice.
Rappelons-nous enfin que le sujet même de l’adolescence, en tant qu’étape de la vie, c’est de trouver où placer le curseur entre affirmation individuelle et conformité à un groupe, que quand on est adolescent, on se cache3 parfois, on se sur-montre parfois (ah, ce jour où je suis arrivé au collège en m’étant volontairement rasé la tête pour ma constituer une crête punk approximative !), on se donne une contenance en adhérant à un mouvement musical ou pourquoi pas à une religion ou un syndicat lycéen, on se crée une personnalité en se rebellant contre l’autorité, en adhérant à une autorité, en étant cynique, en clopant (franchement plus grave que l’abaya), en rejetant le monde des darons,…
C’est sans fin. Avec les faux-positifs, les vains chipotages (à partir de quelle ampleur la manche d’une robe devient-elle « obscurantiste » ?), la réponse mécanique à des provocations punkoïdes, le jeu de cache-cache (le bandana…), les autorités scolaires ne peuvent que se ridiculiser (en mesurant la longueur des robes à l’entrée de l’établissement, comme à l’époque yéyé !) ou sombrer dans des impasses logiques qui ne lancent in fine qu’un seul et unique message (sans que ce soit forcément intentionnel) : « les arabes, dehors ! ».
Et même sans aller jusque là, ils envoient un message assez confus sur la nature de la laïcité comme sur celle du féminisme. Laisser accroire que les droits humains, la démocratie, le féminisme et la laïcité sont des marques déposées par le monde occidental est une imposture mortifère : ces valeurs n’existent que par ceux qui les font vivre. Par charité, je ne reviendrai pas sur l’instrumentalisation obscène de la mémoire de Samuel Paty.

Je reprocherais leur hypocrisie aux gens qui affirment interdire un vêtement à d’autres gens dans le but de les émanciper. L’émancipation par l’interdiction est une absurdité logique complète, et il vaudrait mieux enfin assumer qu’il ne s’est jamais agi d’autre chose que d’une forme de concurrence, la question n’étant pas de contrôler ou non les corps mais de décider qui les contrôle.
En éducation, chaque fois que l’on sévit, que l’on s’énerve, c’est le signe qu’on est débordé. Ceux qui ont été parents doivent comprendre ce que je veux dire : la véritable autorité s’impose sans autoritarisme, la fermeté des principes s’impose sans surjouer l’intransigeance, et, ajouterai-je en vil anarchiste, les limites de la liberté n’ont de valeur que si l’on se les donne volontairement, si on se les impose parce que le raisonnement, l’expérience, l’éthique personnelle, nous ont prouvé leur valeur.
Mais même si on ne comprend pas bien l’intérêt de la liberté d’autrui aussi bien qu’on comprend la valeur de sa propre liberté, il faut être conscient que les règles imposées n’ont d’utilité organique que si elles sont claires. Et « l’abaya », visiblement, ça ne veut pas dire grand chose : il en existe plein de modèles — on est loin de l’affreux niqab synthétique noir —, et puis aucune interprétation d’aucun hadith ne fait de l’abaya un vêtement plus essentiellement musulman qu’un survêtement de sport, une chemise de nuit ou une robe folklorique de villageoise européenne. Bien sûr, il existe des pays où l’abaya est un vêtement imposé aux femmes, et il n’est pas du tout impossible ‒ c’est même probable — que parmi les jeunes femmes qui tiennent à arborer ce vêtement il s’en trouve beaucoup pour lui donner un sens religieux, ou plutôt, pour manifester leur engagement religieux. So what. Un peu de sang-froid. Je me demande si le sens de ce vêtement, porté par certaines, n’a pas un sens plus culturel que religieux, si ça n’est pas une manière de revendiquer son origine : « vous ne voulez pas nous voir, eh ben on est là ».

Je ne suis pas connu comme un spécialiste du vêtement, alors je suis allé rechercher des images d’abayas sur un site de fast-fashion tristement célèbre. Je note une grande variété de coupes, de motifs,… Je ne sais pas si je peux distinguer la gandoura du caftan, le burnou de la djellaba, la chemise de nuit de la robe un peu mémère… Est-ce que les « videurs » placés à l’entrée des écoles seront plus pointus que moi dans le domaine ?

Je crois que le problème de la séquence « abaya » est surtout celui de l’école (on y revient !), symboliquement décrédibilisée par sa tutelle4, mais à qui on demande de gérer tous les malheurs de la France : l’emploi ; l’incivilité ; l’intégration de français de troisième génération ; la poussée de l’Islam ; la ghettoïsation des quartiers ; l’inégalité entre les citoyens ; la perte du sentiment de citoyenneté5… Et s’il reste un peu de temps, on lui demande d’instruire.
Comme rien ne semble fonctionner, on brandit la menace de l’autorité, on se dit qu’on réglera tout en imposant un uniforme aux écoliers, en supprimant les allocations familiales aux parents des gamins à problèmes, en « revenant aux fondamentaux », quoique ça veuille dire, en refusant l’innovation pédagogique, en ajoutant des heures de corvée administrative et du temps de présence sur site aux enseignants, en raccourcissant les vacances, en imposant l’étude aux écoliers des quartiers difficiles… enfin bref, si l’on excepte les punitions corporelles, à peu près toutes les démonstrations de force imaginables ont été proposées. Et pour se défausser, les gouvernements affirment, grands nombres à l’appui, que jamais l’école n’a coûté aussi cher aux français. Persuadé pour ma part que la plupart des députés seraient incapables de poser une règle de trois (l’absurdité du tour que prennent les débats liés aux questions techniciennes écologiques le prouve constamment) ou que leur connaissance de l’Histoire est pour le moins approximative, bien qu’ils soient tous allés à l’école, je suis d’accord : l’instruction nationale n’a pas été un très bon investissement, et ce depuis longtemps, sauf si on se souvient de son utilité première : enfermer les enfants aux heures où leurs parents sont à l’usine (mais y’a plus d’usines !).

Comme on n’y croit plus, qu’on ne sait plus comment sauver l’école, et comme on n’a pas le temps de chercher à comprendre ce qui ne peut plus fonctionner comme avant, comme on n’a pas le temps de bien travailler — à la décharge des politiciens, je suis forcé de constater que le travail de fond n’a jamais été récompensé en termes de votes —, eh bien on montre sa fermeté en interdisant une robe.
Piteux.

  1. Ne vous inquiétez pas pour mon fils : il a finalement renoncé à devenir enseignant contractuel bouche-trou, voyant les conditions proposées et sachant que l’institution maltraite au moins autant ses agents que ses usagers. [↩]
  2. J’en profite pour faire la publicité de la brocanta japonaise de ma fille, qui s’appelle Tanpopo. [↩]
  3. J’ai lu que les collégiens ou lycéens de l’année du covid avaient été nombreux à apprécier le masque ou la visio-conférence. [↩]
  4. Quand le ministère de l’éducation nationale a annoncé que les professeurs contractuels allaient être recrutés en catastrophe et de manière catastrophique, il s’est tiré une balle dans le pied, rendant douteux les futurs enseignants avant même leur prise de fonction — et je dis ça bien que persuadé que le fait d’être un bon enseignant est loin de n’être qu’une question de formation et de concours : recruter des amateurs, pourquoi pas, mais communiquer de cette manière a été une vraie erreur. [↩]
  5. Au passage, s’indigner de la « montée du communautarisme » quand on regroupe des populations sur critères sociaux voire ethniques, qu’on les enclave, qu’on dégrade les services publics de leurs quartiers et qu’on les renvoie à leurs origines en permanence, on produit exactement ce qu’on dénonce. [↩]