[Parution] Réseaux soucieux
juin 2nd, 2026 Posted in LectureSi vous voulez être dispensé de lire ce billet, une seule solution se présente à vous : courez sur la page HelloAsso de La Force G pour acquérir mon nouveau livre, Réseaux soucieux (douze euros).
La Force G est une structure associative qui effectue un travail éditorial sérieux dans le domaine des littératures de l’imaginaire et qui peut se vanter d’avoir un catalogue déjà fourni, après seulement trois ans d’existence. Les livres de la Force G ne se trouvent pour l’instant diffusés que dans quelques librairies de la région Rhône-Alpes, alors si vous habitez trop loin mais que vous voulez soutenir ce petit éditeur et profiter des textes qu’il publie, vous devrez effectuer vos commandes en ligne1.
Au fil des années, j’ai été auteur ou co-auteur de trois essais, deux bandes dessinées, deux livres d’artistes, quelques manuels de programmation, un livre documentaire jeunesse, un ouvrage scolaire, une traduction…2 Mais je n’ai osé produire de la fiction que de manière timide et parcimonieuse, en publiant une nouvelle ici ou là…

En relisant mes écrits de (science-)fiction, publiés ou inédits, pour la plupart écrits au début des années 2010, je me suis dit qu’ils partageaient une unité thématique évidente et qu’il y avait matière à en tirer un recueil. Un recueil intéressant pour lui-même, j’espère, mais aussi (comme souvent la science-fiction) intéressant pour ce qu’il dit de l’époque où les nouvelles ont été écrites.
Réseaux soucieux est un ensemble de huit textes3 que l’on peut qualifier d’« anticipation », au sens où ils ne sont pour la plupart rien d’autre que les versions augmentées ou exagérées des conséquences de pratiques et de technologies existantes. Plusieurs d’entre ces nouvelles ont même été rattrapées par le réel, à commencer par La Sœur de poche, écrite il y a quinze ans (et publiée à l’époque dans Galaxies science fiction), mais qui ne contient désormais plus d’élément technologiquement fantaisiste et ressemble même à des services qui existent effectivement.
Le rôle de la science-fiction n’a jamais été de faire des prédictions ou des prophéties, et ne saurait même être réduit, contrairement à ce que l’on dit souvent, à une forme d’avertissement, d’alerte. La science-fiction d’aujourd’hui parle bien souvent d’aujourd’hui, et celle d’hier nous apprend beaucoup de choses sur hier : espoirs, craintes, mentalités. La science-fiction participe aussi à façonner le futur, il suffit de considérer la manière, pas toujours très fine, dont un Elon Musk, un Jeff Bezos ou un Sam Altmann se réclament de la science-fiction, de ses œuvres, de son aura ou de son folklore, et en font à la fois un moteur et un argument de vente, y compris par la négative. On se rappellera du nombre de fois où Elon Musk s’est improvisé lanceur d’alerte, expliquant que l’IA générative faisait courir un risque existentiel à l’Humanité… Tout en développement activement Grok, qui est la version la plus irresponsable possible de l’IA. Il y a une logique : si l’on veut vendre un produit à un État, et notamment à son armée, dire qu’il s’agit d’un danger mortel pour l’espèce humaine et la société ne constitue pas une objection, tout au contraire, c’est une promesse de puissance pour celui qui en disposera, et la menace d’en être victime si c’est le pays voisin qui, seul, en dispose.
Partant de l’idée que mes quelques nouvelles ont un intérêt rétrospectif plus que prospectif, j’ai tenu à écrire les lignes qui suivent pour raconter un peu l’histoire et les sources de certains de ces textes. Je recommande bien sûr de lire les nouvelles d’abord !

Au début des années 2000, fasciné par les possibilités croissantes d’Internet et notamment par ce qu’on nomme à présent le « big data » (le mot existait mais n’est entré dans l’usage que plus tardivement), je me suis lancé dans deux projets liés aux données produites par les internautes. Le premier s’intitulait Our friends, je ne vais pas en parler ici, mais il a connu un petit succès à l’époque et est antérieur à Google Trends, qui en est un peu la version industrielle. Le second projet était plus ambitieux. Baptisé Dust-to-bits, son principe était de collecter toutes les données numériques produites par une personne au cours de son existence (e-mails, SMS, messages sur Usenet…) afin de les utiliser ensuite comme une forme d’exécuteur testamentaire autonome et de robot conversationnel. Ainsi, une grand-mère qui aurait souscrit à ce service pouvait être assurée qu’après sa mort, ses petits enfants recevraient un cadeau de sa part à chaque anniversaire, et même, pourraient lui parler, ou du moins pourraient avoir des échanges avec un chatBot qui aurait sa voix, sa façon de parler, de penser, et ses souvenirs. Dans le dossier de présentation, j’expliquais, très sérieusement, que Dust-to-bits pouvait réaliser sans intervention surnaturelle la promesse de vie éternelle que font diverses religions.
Néanmoins, si le nom de domaine dust-to-bits.com a été enregistré en avril 2003, et si j’ai à l’époque réalisé un petit site web qui détaillait le projet, je me savais tout à fait incapable de produire ne serait-ce qu’un prototype convaincant. L’intuition était là, et malgré la lenteur du réseau, malgré le coût du stockage et du traitement des données, j’étais persuadé que le temps permettrait la réalisation effective d’un projet de ce genre. Et c’est arrivé. Le premier service commercial dans ce domaine, porté par la start-up Replika, date de 2017. Depuis, l’émergence des LLMs tels que ChatGPT (novembre 2022) et le déploiement annoncé de leurs versions « agentives » (c’est-à-dire capables d’agir) achèvent de rendre Dust-to-bits réalisable tel que je l’avais imaginé. En 2003, nous en étions évidemment bien loin. J’aurais pu en parler comme d’un projet de « design fiction » mais le mot et le concept n’ont été proposés par Bruce Sterling qu’en 2005. J’ai donc laissé mon projet à l’état d’ébauche, continuant néanmoins à payer pour maintenir le site et le nom de domaine, avec l’idée, un jour, d’y revenir. Il existe d’ailleurs toujours, avec une page qui annonce « coming soon » depuis vingt-deux ans. En 2010, je suis retourné à ce projet en lui donnant, cette fois, la forme d’une nouvelle intitulée La Sœur de poche. Je l’ai envoyé à la revue Bifrost qui m’en a fait des compliments mais n’a pas souhaité la publier, et à la revue Galaxies dont je n’ai pas eu de retour. En désespoir de cause, j’ai alors fait circuler un peu le texte, pour finalement le laisser en libre téléchargement depuis mon blog. Parmi les gens à qui j’ai envoyé le texte se trouvait Gérard Klein, légende de la science-fiction française4) qui m’a répondu par un très encourageant « Elle est très bien cette nouvelle. Pourquoi ne pas l’envoyer à l’une des deux revues à peu près professionnelles, Bifrost et Galaxies, en indiquant que c’est sur mon conseil? ». Je me suis exécuté aussitôt et quelques mois plus tard, cette nouvelle paraissait dans le numéro 21 de la revue Galaxies-science-fiction.

Quand j’évoquais le sujet de ma nouvelle, beaucoup de gens me parlaient du premier épisode de la seconde saison de la série Black Mirror : « tu l’as vu ? C’est un peu pareil que ton truc ». Hmmm. Non, je ne l’avais pas vu mais le fait que tout le monde m’en parle m’inquiétait un peu et même, me rendait réticent à l’idée de visionner cette seconde saison de la série – j’avais apprécié la première.
Et puis j’ai pris le temps de regarder l’épisode en question, intitulé Be right back. Et j’ai été forcé de l’admettre, le début du récit est très proche du début de ma nouvelle, même si la situation évolue différemment ensuite. Les similitudes n’en restent pas moins gênantes, mais après une courte enquête, j’ai constaté que la première diffusion de cet épisode, sur Channel 4, datait du 11 février 2013. La publication de ma nouvelle, elle, date de la fin du mois de janvier de la même année, même pas deux semaines plus tôt ! L’honneur est sauf, donc : personne ne s’est inspiré de personne. La synchronie a de quoi surprendre, cependant mais ce n’est pas la première fois que je constate que les idées sont dans l’air et que les mêmes signaux faibles ou mouvements majeurs amènent différentes personnes aux mêmes conclusions5.
Toujours dans la saison 2 de Black Mirror, l’épisode The Waldo Moment peut faire penser à mon Éléphant rose (jamais publié, lui), dont je ne saurais dire la date de précise de rédaction mais qui est elle aussi antérieure à celle de la diffusion de l’épisode.

La nouvelle Le Carosse doré me vient de bien plus loin. Au milieu des années 1990, inscrit dans un cours de l’artiste Bernard Gerboud à l’Université Paris 8, j’avais proposé une réalisation sans doute un peu hors sujet (le cours, intitulé « multimédia » portait non pas sur les pratiques numériques mais sur les artistes qui recourent à des médias variés, comme la vidéo, le dessin et le néon, disons), une bande-dessinée de deux pages mélangeait une esthétique XVIIIe siècle (Fragonard, Boucher, Watteau), rappelait un peu la nouvelle Point de lendemain, par Dominique Vivant-Denon (intrigue galante dont le narrateur est à la fois le bénéficiaire et l’alibi) où subitement, en plein milieu d’ébats torrides, une jeune femme éconduisait un amant avant de disparaître dans un éclair, juste après lui avoir dit de venir la rejoindre sur un autre 36156 : il se trouvait en fait dans un environnement de réalité virtuelle et avait été victime d’une aguicheuse venue faire de la publicité sauvage pour le compte d’un réseau concurrent — pratique très courante sur les services de rencontre sur Minitel, qui étaient encore très dynamiques à l’époque. Je n’avais à l’époque lu ni Snow Crash (Neal Stephenson, 1992), ni l’extraordinaire et visionnaire bande dessinée Convoi™ de Thierry Smolderen et Philippe Gauckler, deux livres où l’on aurait tout à fait pu voir le même genre de surprise.

La nouvelle Gzouinnnngnngnn! procède quant à elle directement de mon expérience en tant que Wikipédien et utilisateur d’outils « libres », deux casquettes qui m’ont sensibilisé à la question de la propriété intellectuelle qui, malgré un point de départ juste et utile, ne va pas sans externalités négatives : accaparement commercial, brevetabilité, lois successives pour étendre le droit d’auteur (un artiste gagne de l’argent bien plus longtemps après sa mort que de son vivant !), ou abus divers tels que le copyfraud, c’est à dire le fait de s’arroger une propriété intellectuelle indue, parfois avec la complicité passive d’acteurs institutionnels.
La nouvelle Un sac à pain assez joli, dont j’ai eu l’idée en discutant avec mon épouse Nathalie et mon fils Gabriel, est le produit de l’expérience que nous avons tous au jour le jour des services commerciaux et des services d’assistance. Elle fait écho à ce qui est sans doute mon texte le plus connu (celui dont on m’a le plus parlé en tout cas) : Machines hostiles, paru dans Le Monde diplomatique pendant l’été 2010, où je parlais entre autre du fonctionnement des centres d’appel, de la manière dont un automate peut être mû par les intentions très humaines de ceux qui l’ont conçu et de la manière dont une personne humaine peut être réduite à l’état d’automate par le dispositif dont elle est tributaire.

Ce livre a failli exister en 2012. Je passais l’été dans ma belle-famille, en Croatie, d’où j’échangeais avec mon éditrice Amélie Petit sur les ultimes corrections à apporter à mon ouvrage Les fins du monde de l’antiquité à nos jours, paru à l’automne 2012. Jean-Michel Géridan, des éditions Franciscopolis, intéressé par ce qu’il avait déjà lu de mes écrits de fiction, m’a proposé de tirer de ces écrits un recueil et d’en être l’éditeur. Pour je ne sais quelle raison, le projet a évolué de manière inattendue puisque le livre effectivement publié a été une traduction, de ma main, de L’Homme le plus doué du monde, une nouvelle assez extraordinaire publiée dans un quotidien américain par Edward Page Mitchell, en 1879. Dans cette histoire, l’auteur imaginait que la science horlogère, alliée aux développements de l’informatique — représentée à l’époque par le projet, pourtant abandonné depuis des décennies, de la machine à différences de Charles Babbage —, mèneraient à la création d’un cerveau artificiel suffisamment petit pour être logé dans la boîte crânienne d’un idiot congénital, lequel deviendrait alors un stratège militaire et politique dangereux. J’ai augmenté le texte d’un cahier iconographique et d’une postface qui explique en quoi l’Homme le plus doué du monde a été la première histoire « rationnelle », c’est à dire sans intervention surnaturelle, de machine pensante.
Ces nouvelles (ainsi que celles que je n’énumère pas ici) s’inscrivent assez généralement dans mes préoccupations d’observateur du monde « numérique », à la fois en tant que citoyen et en tant qu’enseignant en école de design. J’évoque régulièrement tous ces sujets sur mes blogs, dans des articles ou dans mes deux bandes dessinées7 mais je ne leur ai pour l’instant pas consacré d’essai. Peut-être que c’est ce recueil Réseaux soucieux qui en tient lieu.
- Notez qu’Helloasso est une plate-forme de paiement sûre et bien connue, utilisée par 350 000 associations dont elle facilite le travail. Attention toutefois : HelloAsso vous propose par défaut une contribution volontaire (volontaire à condition d’y être attentif) de cinq euros, c’est ce qui fait vivre cette société (qui elle, n’est pas une association mais une « entreprise solidaire d’utilité sociale »). Avec les frais de port (malheureusement non dégressifs avec le nombre d’articles), l’achat devient rapidement beaucoup plus cher que prévu ! [↩]
- Cliquez ici pour voir la liste des publications. [↩]
- La Sœur de poche ; Objets intelligents ; L’Éléphant rose ; Le carrosse doré ; Gzouinnnngnngnn! ; La guerre pour rien ; Double-vitrage ; Un sac à pain, assez joli. [↩]
- Gérard Klein est un des rares auteurs traduits en anglais ; c’est aussi un éditeur majeur — créateur de la collection Ailleurs et Demain — ; et enfin un immense préfacier. [↩]
- On peut parler aussi, bien sûr, du film Her, par Spike Jonze, tourné au milieu de l’année 2012, sorti officiellement au début de l’année 2014, et dont la thématique n’est pas sans lien. [↩]
- Pour les plus jeunes lecteurs : le 3615 était le numéro de téléphone qui permettait d’accéder à des services télématiques payants sur Minitel. Certains existent toujours, comme Allociné, mais ils ne sont plus financés par les connexions. [↩]
- respectivement consacrées à l’Intelligence Artificielle (avec Marion Montaigne) et à Internet (avec Mathieu Burniat). On peut ajouter le livre Copain des Geeks (avec Nathalie Mislov). [↩]
