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Le bon côté…

Emmanuel Macron en tête, c’est un problème si on se penche sur son programme (très peu préoccupé par l’écologie, notamment, qui est pourtant l’urgence vitale de notre époque), mais c’est moins problématique si l’on se demande ce que signifie ce vote du point de vue de son électorat, si on analyse ce que ses électeurs projettent sur le personnage. Déjà, il semble incontestable que lesdits électeurs veulent dire par leur vote qu’ils ne croient plus à la division du monde entre PS et RPR (et avatars successifs), qu’ils ne veulent plus voir les mêmes têtes défiler indéfiniment à l’écran, que cette pantomime de l’alternance les a lassés. Et cela se comprend. Plus embêtant d’une certaine manière, ce choix peut aussi exprimer un ras-le-bol de la politique en général : trop compliqué, on ne veut plus de clivages, de lutte des classes, de choix. Je fais partie de ceux qui ont l’impression de voir nos social-démocraties prêtes à basculer dans le monde tel que nous l’annonçait la science-fiction des années 1970, où les États cèdent définitivement la place à des corporations plus ou moins bienveillantes entre lesquelles se jouent les véritables jeux du pouvoirs, et qui n’est jamais qu’une forme anonyme de féodalité. L’immense avantage d’une prévisible victoire de Macron, en tout cas, tient dans ce que le personnage est moins « clivant » que d’autres, et s’il ne représentera certainement pas la totalité (ni même une majorité) des français, il n’est pas non plus un épouvantail trop effrayant, il ne sera pas haï ou craint par trois personnes sur quatre, contrairement à ses concurrents du soir Le Pen, Fillon et Mélenchon. Il n’est pas raciste, ne déteste pas les journalistes (qui lui ont offert d’exister), ne se désigne aucun ennemi mortel, aucune cible (religieuse, ethnologique, culturelle, sociale, financière, institutionnelle, professionnelle), et au contraire, étant donné sa position très particulière, sera sans doute le premier président français depuis longtemps à pouvoir construire une majorité politiquement hétéroclite sans que l’on parle de cohabitation ou d’ouverture : puisque « En marche ! » n’est pas un parti, puisque d’innombrables personnalités politiques issues de grands partis concurrents ont fait connaître leur ralliement, on peut imaginer que notre prochain gouvernement sera un gouvernement de coalition où des personnes issues d’horizons différents devront travailler en bonne intelligence.

Vu à Paris

J’espère que ceux que Macron a convaincus supporteront le passage à la réalité, l’ouverture de la boite du chat de Schrödinger, qui ne permettra plus d’affirmer pouvoir superposer simultanément deux états incompatibles. Sans parler de la différence entre leurs choix politiques respectifs, un Macron me semble gazeux, totalement dénué de consistance face à quelqu’un comme Mélenchon. Et j’ai peur que ceux qui ne le voient pas aujourd’hui le découvrent un peu brutalement plus tard. Mais je peux me tromper sur l’avenir, c’est peut-être précisément ce manque d’épaisseur politique qui a été la raison du succès électoral de Macron. Si l’on attend des gens qu’ils votent rationnellement pour un programme clairement défini, il semble impossible de préférer Macron à la plupart des dix autres candidats. Mais si le sens du vote est justement de refuser les programmes trop clairs, de refuser de se positionner en fonction de décisions techniques ou difficiles, alors, ce choix prend tout son sens. Finalement, l’aura de Macron, c’est la nouveauté, la jeunesse, une certaine nonchalance vis à vis de l’histoire et de la tradition politique, une réputation d’être favorable à l’esprit d’entreprise, à une certaine fluidité économique et à l’Union européenne. Tout ça est assez positif en soi, mais les arbitrages vont être difficiles entre les intérêts des uns et des autres, et cela commencera dès la constitution du premier gouvernement « en marche ».

J’ai eu très peur en ouvrant l’enveloppe et en découvrant la tête de François Fillon – le moment m’a immédiatement rappelé une scène marquante du film Shining, où Jack Nicholson passe sa tête au travers d’une porte qu’il a attaquée à la hache dans un accès de folie furieuse. Sans vouloir de mal au bonhomme (assez pathétique), j’avoue que je suis surtout soulagé de voir disparaître ses idées et ses soutiens de la campagne.

Ce soir toujours, Jean-Luc Mélenchon a déçu ou énervé certains en refusant d’extrapoler les premiers résultats électoraux à la France entière, apparemment animé par l’espoir d’obtenir la troisième voire même la seconde place de l’élection. Et surtout, il a fâché en n’appelant pas immédiatement à voter contre le Front National. rappelant que ceux qui l’avaient choisi pour les représenter dans cette élection ne lui avaient pas donné de mandat pour donner des consignes de vote et annonçant que ceux-ci seront appelés à se prononcer rapidement. Certains reprochent à Mélenchon de ne pas être démocrate, mais cette fois on lui en veut de l’être trop ! Et puis qu’est-ce qui est le plus « républicain » (quoique ça veuille dire) : en appeler « à l’intelligence de chacun », comme l’a fait Mélenchon, ou bien demander aux électeurs d’aller mettre le bulletin qu’ils ne veulent pas dans l’urne, au nom de la démocratie ?
Même si je comprends le propos de Mélenchon, je pense qu’il aurait été bien qu’il se positionne clairement dès qu’on lui a tendu le micro pour le faire, histoire que ses électeurs ne se retrouvent pas accusés d’être interchangeables avec ceux du Front National, accusation devenue systématique dans de nombreux médias et chez les détracteurs de la « France insoumise » et qui, il me semble, pose plus de questions quant aux priorités morales et politiques de ceux qui l’émettent qu’elle n’informe sur le mouvement et ses électeurs.

Personnellement, j’ai voté Mélenchon, j’irai voter Macron, sans conviction mais aussi sans souffrance, plutôt heureux d’avoir échappé à un second tour Fillon-Le Pen. Je ferai mon devoir, quoi, sans plaisir et sans espoirs. Bien sûr, ce dimanche ne me semble pas vraiment joyeux, je constate que mon pays est très à droite, à peine plus concerné par l’écologie que Donald Trump, et semble avoir perdu tout rêve d’avenir un peu ambitieux. C’est ainsi,
le progrès devra se faire autrement que par la lutte politique, ce que j’ai, du reste, toujours su.
Mais au moins, c’est terminé, je vais pouvoir me remettre à penser à autre chose qu’aux élections, car celles-ci m’ont paralysé pendant deux semaines, alors même que je ne suis militant de rien et que j’avais mille fois plus utile et intelligent à faire. Je vais tenter de ne pas trop m’intéresser aux élections législatives qui se profilent. Le bon côté c’est que c’est terminé.

Alors pour qui on vote ?

Plus qu’une semaine pour se décider. Je vais essayer de profiter de ces derniers jours pour ne plus poster, ne plus dessiner, ne plus diffuser d’articles, oublier les costumes et les casseroles, penser à autre chose qu’à la politique. C’est le but de ce billet qui se veut le dernier sur le sujet jusqu’à l’entre-deux tours de l’élection. L’électricité du moment commence à m’irriter franchement, j’ai l’impression de voir des fascistes, des racistes ou des imbéciles à tous les coins de rue et ça ne me fait pas de bien, car au fond, j’aime apprécier les gens1.
Cette profession de foi n’a malheureusement pas de valeur contractuelle, c’est le genre de résolution que je fais souvent mais que je n’arrive pas à tenir. C’est comme cesser de fumer : ce n’est pas parce qu’on n’y parvient pas que l’envie n’est pas sincère.

Procédons par élimination : Le Pen, impossible. Dupont-Aignan pas mieux. Cheminade ou Asselineau, je n’ai ni écouté ni envie de le faire. Lassalle est pittoresque, c’est un personnage un peu émouvant, mais je ne vois aucune raison de s’intéresser à ce qu’il propose.

Les trotskistes

Poutou et plus encore Arthaud sont sur une ligne virtuelle : tant que le système actuel existe, rien ne peut être fait, toute décision politique qui ne consiste pas à changer de régime politique n’est qu’un aménagement réformiste. C’est cette tournure d’esprit qui avait permis au fondateur de Lutte Ouvrière, le fameux « Hardy », qui était à la fois militant et chef d’entreprise dans le domaine pharmaceutique, de licencier des employées qui demandaient un mi-temps après leur maternité : au lieu d’appliquer, à son niveau, ses idées sociales, il réclamait au fond un « tout ou rien » qui peut difficilement mener à autre chose qu’à… rien.
Si cette intransigeance n’est pas une posture hypocrite, c’est pire encore, cela dit tout sur le traitement qui serait appliqué aux personnes qui refuseraient la révolution. Donc évidemment, non, même si j’ai sans aucun doute quelques idées communes avec ces gens.

L’abstention ?

C’est aussi parce que je me défie de l’approche théoricienne que je vote : j’ai pu constater que, malgré tout ce qu’on dit, un gouvernement n’en vaut pas un autre, il y a des différences tangibles. Un détail par exemple : sous Sarkozy, mes étudiants étrangers à l’Université semblaient passer leur vie à la préfecture, ils étaient traités comme des chiens par l’administration et cela leur faisait rater des cours, perdre des journées entières à faire la queue pour apprendre qu’il manquait un papier à leur dossier, je passais un temps important à signer des attestations de présence… Je me rappelle d’une excellente étudiante japonaise qui avait dû quitter le pays parce qu’un document administratif lui avait manqué : légaliste et sérieuse, elle se sentait victime d’une injustice mais n’a pas tenté de resquiller.
Je n’ai pas eu vent de situations de ce genre ni sous Chirac ni sous Hollande. Les électeurs ne se sentent pas concernés par ces questions (s’ils sont électeurs c’est qu’ils ne sont pas étrangers), mais ça suffit à me prouver, à moi, que tous les gouvernements n’ont pas les mêmes implications. Alors en attendant le sursaut humain qui permettra l’Anarchie, je vote, tant que j’en ai le droit, même si je n’ai pas décidé des règles du jeu, même si je sais qu’elles sont viciées.

Passons au « Cronchonyonmon » (Macron, Mélenchon, Fillon, Hamon. Étonnant tous ces candidats aux noms en « on », non ?)

Fillon

Fillon, le cas est facile à régler aussi. Je ne sais pas si cela correspond à sa vision personnelle, mais il a décidé de faire campagne sur des thèmes réactionnaires, anti-sociaux et identitaires, cherchant l’adhésion des pires scories de l’autoproclamée « Manif pour tous ». Son argument d’autorité a été de se faire passer pour un austère grippe-sou, un terne comptable qui pense qu’il faut être économe et responsable. Sa campagne pathétique et les révélations qui ont été faites, outre les problèmes juridiques, démocratiques et moraux, nous le montrent comme quelqu’un qui est obsédé par l’argent (il devient fou devant un billet comme DSK devant un jupon, aurait dit quelqu’un de son parti) et qui n’a rien contre les dépenses idiotes tant qu’elles sont à son profit : supprimer la sécurité sociale pour la sauver, résoudre la question du chômage en supprimant un demi-million d’emplois publics et en augmentant la durée de travail de ceux qui sont employés, tout ça lui semble logique. En revanche, s’il voyage, c’est en Falcon 50 (5000 euros de l’heure), s’il s’habille, c’est avec des vêtements de luxe qu’il exige de se faire offrir. Et lorsqu’il rend ces mêmes costumes, il triche et en rend d’autres !

Enfin, son refus de prendre en compte l’écologie — sans doute en considérant que ça n’est pas le cœur des préoccupations de son électorat naturel — l’envoie à contre-courant de l’histoire.
Triste personnage, soutenu par la pire droite, et prenant en otage l’ensemble d’un parti dont il n’est sans doute pas si représentatif mais qui, comme il le dit lui-même, n’a pas d’alternative.

Hamon

On dit d’Hamon qu’il n’est pas représentatif du Parti Socialiste non plus, mais de mon point de vue et de celui de ceux qui se sont déplacés pour voter aux primaires de « la belle alliance » (ha ha !) c’est plutôt une qualité. Le personnage est sympathique, il est maltraité par son propre parti, régulièrement diffamé sous l’accusation de collusions avec les promoteurs du communautarisme, et très généralement, présenté comme un gentil naïf. Ses propos sur la laïcité et la loi de 1905 (qui lui convient) ou sur le communautarisme ne sont pourtant pas ambigus : entre le refus de faire du muslim-bashing et le soutien à Daech, il y a un abysse, la chose vraiment inquiétante aujourd’hui à mon avis est le nombre extravagant de gens qui ne sont plus capables de faire cette distinction. J’ai peur de toute cette peur qu’exprime, notamment, l’obsession du voile. La peur rend bête et mauvais, et quand on est bête, on a souvent des actions qui vont contre ses propres buts. Et j’ai peur aussi du réflexe qui consiste à penser qu’on soutient tout ce qu’on ne veut pas interdire ou qu’on doit interdire tout ce que l’on n’aime pas : on peut tout à fait juger que le voile pose des problèmes philosophiques sans vouloir le proscrire pour autant.
Sur la naïveté des propositions (emploi, économie, écologie), nous entrons dans les questions de fond, les vraies questions politiques. Benoît Hamon pense que l’emploi est destiné à se raréfier et a fait le choix du revenu universel et de la taxation des robots. L’économiste suisse Sismondi parlait de tout ça il y a deux cent ans et il avait raison (et ce sont à ses idées que nous devons la retraite, les allocations, le chômage et la sécurité sociale, qui ne sont jamais que des variantes du revenue de base), le sens de l’histoire et les progrès techniques lui donneront toujours plus raison, il me semble que c’est une évidence, mais une autre évidence est qu’il est délicat de mettre en place des dispositifs progressistes dans un monde qui n’est pas prêt à les épouser. Sur la taxation des robots, la question en amène d’autres : qu’est-ce qu’un robot ? À partir de quand est-ce qu’on considère qu’il prend la place d’une personne ?
Que l’on considère qu’il apporte ou non de meilleures réponses, il me semble que Benoît Hamon pose les bonnes questions.

Mélenchon

Le programme de la « France insoumise » est séduisant à plus d’un égard, notamment des points de vue sociaux et écologiques — c’est celui qui insiste le plus sur le fait que notre modèle actuel n’est pas soutenable. Le projet d’une refondation constitutionnelle est à mon avis bon, même si je comprends les réserves de ceux qui se souviennent que plus d’un régime autoritaire a assis un pouvoir illégitime sur le changement des règles du jeu2.
En général, quand j’écoute les propositions de Mélenchon, rien de ce qu’il dit ne me heurte et je suis admiratif de sa conscience des enjeux de l’avenir3. Je suis plus dubitatif quant à ses choix rhétoriques. Tout d’abord, il considère (selon une vieille tradition socialiste justifiée par bientôt deux siècles d’expérience) que la société ne peut progresser sans rapport de force, et donc, il renonce à tenter de rallier l’ensemble de la société à ses vues. Cette rhétorique de l’affrontement se retrouve, sous une forme dégénérée et outrée, dans l’agressivité de certains des militants les plus actifs de la « France insoumise » sur les réseaux sociaux. Ensuite, et cela va avec, il est encombré par les sentimentalismes traditionnels de son camp politique, Son anti-atlantisme l’amène régulièrement à s’interdire de condamner clairement des régimes ou des expériences politiques qui ont tourné à la catastrophe (avec l’aide active de la CIA, en Amérique du Sud notamment, c’est évident, mais le résultat n’en est pas moins indéfendable). Je comprends que l’on refuse d’accepter les injonctions pujadistes4 à épouser naïvement certains clichés géopolitiques, mais je vois un peu d’hypocrisie dans son propos quand Mélenchon dit que c’est à l’ONU de régler la question syrienne, alors même que la Russie appose régulièrement son veto contre toute résolution sur le sujet, rendant l’ONU impuissante à régler le problème. Mais si je peux faire ce genre de reproches à Mélenchon, je ne vois pas plus de pertinence dans le fait d’épouser la vision géopolitique véhiculée par les blockbusters étasuniens : elle nous est plus familière mais n’en est pas meilleure pour autant. Les États-Unis ont le plus gros budget militaire du monde (et je ne compte pas Hollywood dans le calcul), la plus grande armée, ils s’engagent en permanence dans des guerres à l’extérieur de leurs frontières et à leur seul bénéfice, ce ne sont pas les gentils, c’est un empire qui défend ses intérêts en profitant de tous les moyens qui sont à sa disposition pour le faire, et ils sont grands. Et à présent, ce pays est dirigé par quelqu’un qui confond Syrie et Irak, élu par des gens dont 30% considèrent pertinent de bombarder Agrabah… la ville imaginaire où se déroulent les aventures d’Alladin dans le film Disney du même nom.
Si j’aimerais que Mélenchon évite de donner son opinion sur la souveraineté de la Crimée ou sur la légitimité des opposants à Bachar el Assad, je pense que la France a tort de rester membre de l’OTAN.
Un point qui effraie avec Mélenchon est sa personnalité : « grande gueule », comme on dit, on le soupçonne d’être capable d’autoritarisme. Je ne saurais me déterminer sur ce point, ou plutôt, je pense qu’il y a du vrai et du faux. Il engueule les cadreurs énervants du Petit Journal, il ne respecte pas la règle du jeu des médias (qui détestent que l’on fasse remarquer leur absence de neutralité ou qu’on déconstruise leur fonctionnement), mais est-ce que cela suffit pour jurer qu’il limiterait le droit de la presse ? Aucune de ses propositions ne va dans ce sens à ma connaissance, et son programme a par exemple recueilli les faveurs d’ONGs telles qu’Amnesty International contrairement à bien d’autres qui sous prétexte d’État d’urgence proposent de limiter toujours plus les libertés individuelles.

Macron

J’ai eu du mal à croire qu’il existait réellement des électeurs de Macron : je ne voyais en lui qu’une créature médiatique aux propos évasifs et il me semblait impossible que de véritables personnes votent effectivement pour lui. Mais en discutant avec des amis, je constate que, si, les En-marchistes existent bel et bien — et ils ont l’avantage sur les Mélenchonistes et les Fillonnistes de ne pas être trop agressifs. En creusant le sujet, je comprends les qualités qu’ils lui voient : sa tête est neuve (évidemment, vu son âge) et son élection romprait avec un équilibre des forces politiques bien fatigué et ringard. Libéral économiquement mais pas seulement, il n’est pas obsédé par les questions d’identité, il n’est pas facho, pas homophobe. Loin de représenter une politique de gestion résignée de la crise économique, comme celle proposée par Fillon ou appliquée par Hollande, il promeut l’idée d’un avenir positif, ouvert, et je comprends que ça séduise. Enfin, il incarne un centre-droit qui manque à l’offre politique actuelle.

Pour autant, le personnage ne me convainc pas. Il a construit son programme non en s’intéressant à ce que les gens veulent ni à ce qui est bon pour eux, mais à ce qu’ils veulent entendre5. J’ai l’impression que sa rupture est portée par l’envie (la sienne mais aussi celle de ses électeurs) de quitter la politique traditionnelle et même, de quitter la politique tout court, de laisser des multinationales gérer nos vies, sans doute assez bien tant que c’est leur intérêt, mais en effaçant les derniers restes de démocratie. Ce n’est que l’aboutissement d’un processus déjà ancien de troc de notre souveraineté contre un certain confort. C’est à mon avis ce qui explique son attachement unilatéral à l’Union européenne6 telle qu’elle fonctionne actuellement, qui tend à déléguer à des instances technocratiques des compétences autrefois politiques. Mais ça ne marche pas comme ça : tout est politique, rien n’est neutre, pas même la disparition du politique.

Conclusion

Si benoît Hamon avait la moindre chance de peser dans l’élection, c’est peut-être bien pour lui que je voterais. C’est horrible de dire ça, bien sûr, mais comment faire abstraction de ce genre de considérations ? Si on était dans le jeu Koh-Lanta, c’est pour Fillon que je voterais (puisqu’à Koh-Lanta, c’est pour virer les gens que l’on vote, pas pour les garder). Je ne souffre pas à l’idée de voter pour Macron dans le cadre d’un second tour contre Marine Le Pen ou Fillon, mais pour le premier tour, le « business as usual » néo-giscardien qu’il propose ne m’intéresse pas du tout.
C’est donc vraisemblablement pour Mélenchon que je voterai, mais pas spécialement par passion, certainement pas en défendant l’intégralité de son programme, et malgré l’acharnement très rédhibitoire de certains de ses soutiens7. L’idée de faire enrager tous ceux qui s’attaquent à lui en ce moment, qui paniquent à l’idée de son succès au premier tour et promettent les chars soviétiques sur la place de la Concorde s’il était président me donne, à vrai dire, ma plus forte motivation8.

  1. Mon animal est le chat : jaloux de sa liberté, mais aimant, malgré tout, un peu de compagnie. []
  2. Reste que Mélenchon propose un changement constitutionnel qui diminue les pouvoirs du président, il est tout de même étrange de comparer ce projet à des expériences passées qui ont étendu les pouvoirs de ce même président ! []
  3. Quel autre candidat que lui pourrait donner une conférence du niveau de celle-ci ? []
  4. Pujadiste : de David Poujadas. Ne pas confondre avec Poujadiste : de Pierre Poujade. []
  5. Lire : Comment Emmanuel Macron a fait son diagnostic. []
  6. Pour ma part, je suis très attaché à l’UE aussi, mais assez dubitatif quant à la direction que prend cette structure, car au delà (ou du fait) du « c’est la faute de Bruxelles » qu’aiment brandir les politiciens nationaux, l’Union me semble régresser démocratiquement et perdre de ses ambitions passées. []
  7. Sur Twitter, certains soutiens de « la France insoumise » sont presque indiscernables de ceux de Marine Le Pen, au point que je me suis parfois demandé s’il ne s’agissait pas d’agents provocateurs. Inversement je connais beaucoup de gens qui militent pour les mêmes idées et qui sont raisonnables et intelligents. []
  8. Mise à jour, quelques heures plus tard : cette phrase finale en a choqué plus d’un, on m’a dit qu’une telle motivation était bien puérile. Certes, et à vrai dire, je plaisantais à moitié, car s’il me fait plaisir d’embêter ceux qui voient en Mélenchon l’homme au couteau entre les dents (et pire : depuis quelques heures j’ai vu aussi passer des accusations d’arrières-pensées antisémites – la dernière cartouche du chantage intellectuel en France) mon choix n’est pas motivé par une revanche mais bien par les propositions — auxquelles je n’adhère pas à 100%, mais plus que les autres en tout cas. []

L’habit

La présence de Philippe Poutou lors du débat de mardi dernier a fait couler beaucoup d’encre : son naturel, a révélé le caractère artificiel de la posture de ceux qu’il refuse de nommer des « collègues », jusqu’à faire perdre à Jean-Luc Mélenchon l’image de bolchevique au couteau entre les dents que lui donnent les médias marqués à droite, et à faire apparaître le candidat de la France insoumise en présidentiable raisonnable et crédible — bel exemple de mathématique humaine où l’ajout d’un élément au comportement légèrement différent de ce qui est habituellement attendu modifie complètement le résultat obtenu. Je ne parle pas de mon ressenti de spectateur, je me fie aux tweets que j’ai vu ensuite, car à l’heure du débat j’étais au cinéma devant Lost City of Z, que je recommande, au passage.

Outre les propos de Philippe Poutou, ce sont son attitude, son langage familier et sa mise décontractée — tee-shirt et jeans — qui ont fait jaser. Certains s’en sont émerveillés, tel le britannique Luke Lewis sur Buzzfeed : « OMG and I’ve just noticed he’s wearing jeans. He’s amazing. You’d never get someone like that rising to this level of British politics ». Marion Maréchal Le Pen attribue le succès de Philippe Poutou à sa seule apparence« Je sais qu’il y a eu un enthousiasme généralisé parce qu’il est venu en pyjama et qu’il ne s’était pas rasé ». D’autres, comme les éditorialistes Anna Cabana et Bruno Jeudy, se sont indignés d’une attitude irrespectueuse, puisque le candidat à la présidentielle et ouvrier chez Ford ne se conformait pas à ce qu’ils jugent être la règle du jeu.

Dans ce registre, l’intervention qui me fascine est ce tweet de Luc Ferry :

Je ne suis pas spécialiste du vêtement, mais je note que Philippe Poutou n’était pas en Marcel, il portait un teeshirt à manche longue, boutonné devant, qui n’était « débraillé » que par la déformation produite par la fixation de micros. Un anglo-saxon, pour Buzzfeed, l’a décrit ainsi : « He looks like the guy you’d have a marvelous weekend affair with in the south of France ».

Mais peu importe, ce qui est intéressant c’est de voir qui en parle ! Luc Ferry se présente comme un philosophe, et il est bien philosophe de formation, il a enseigné la philosophie et écrit plusieurs livres sur de grands sujets philosophiques tels que le bonheur, l’amour, la sagesse, le beau ou la politique. Il a accédé à une certaine renommée au milieu des années 1980 en cherchant à déboulonner les idoles de la pensée française post-soixante-huitarde telles que Bourdieu, Deleuze, Derrida ou encore Foucault. Il est par la suite devenu ministre de l’Éducation nationale sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Pour l’anecdote, rappelons que ce soutien de François Fillon s’est, en son temps, vu reprocher d’avoir occupé un emploi fictif aux frais du contribuable1.

Ce que je remarque sur sa photo de profil, c’est qu’il est déguisé en pingouin :

Il porte le costume sombre et légèrement satiné du cadre ou du politicien. C’est son droit absolu, mais ce n’est pas comme ça que je me figure un philosophe, professionnel de la pensée que j’imagine soit totalement indifférent à la question, soit volontairement dédaigneux des apparences conventionnelles, soit capable d’en jouer. Ce costume, associé à une œuvre philosophique apparemment assez plate et à une carrière marquée par la compromission avec le monde politique dans ce qu’il a de plus navrant, me renvoie l’image un peu triste d’un philosophe dont l’unique rêve a toujours été de ressembler à un agent immobilier dont la fantaisie s’exprime par une la raie au milieu et un cheveu sagement fou.

Je comprends bien que dans certains quartiers, en France, au XXIe siècle, on ne soit pas autorisé à sortir habillé comme on veut sans se faire regarder d’un œil torve et traiter de tous les noms. C’est vrai, David Pujadas en parle souvent. C’est pourquoi, plutôt que de les accabler, il faut féliciter les gens qui, comme Philippe Poutou, osent se rendre à un débat de politique nationale sans porter de cravate et, fièrement, affirment que le ce n’est pas parce que l’on s’habille comme on en a envie que l’on ne mérite pas le respect. Bien entendu, il n’est pas question de forcer Luc Ferry à porter des pulls façon Gilles Deleuze ou à lui refuser de se présenter vêtu comme il l’entend dans l’espace public, il faut qu’il apprenne de lui-même à se libérer du carcan de la société traditionnelle qui lui impose son uniforme.

  1. Citons Wikipédia : « En juin 2011, Le Canard enchaîné et d’autres médias affirment que Luc Ferry, professeur à l’université Paris-Diderot, n’y assure aucun enseignement depuis quatorze ans et qu’il n’y est quasiment jamais présent : outre les périodes de fonctions ministérielles, où il était détaché et payé comme ministre, il a longtemps été dispensé, à sa demande, d’enseignement et mis à disposition afin d’accomplir diverses fonctions officielles. En 2010, avec l’autonomie financière, son université lui demande d’accomplir son service d’enseignement statutaire pour lequel elle le paye, ce qu’il ne fait pas ; l’université lui réclame donc le remboursement de ses rémunérations (environ 4500 euros mensuels selon la même source) ou d’assurer ces enseignements.
    Pour sa part, Luc Ferry, qui y voit les conséquences de ses propos tenus au Grand Journal [nota : Il avait accusé un ministre de pédophilie], déclare qu’il est en détachement de l’enseignement supérieur et qu’en l’absence de convention entre Matignon et l’université Paris-VII, cette dernière prend en charge son traitement de président du Conseil d’analyse de la société, comité rattaché aux services du Premier ministre. In fine, Matignon sera tenu de rembourser l’Université, conformément à la loi. Il décide alors de prendre sa retraite d’enseignant à la fin de l’année scolaire 2011″. []

Un homme aux abois

Les réseaux sociaux sont toujours prompts à railler les représentants de la classe politique et, à cette fin, s’emparent de manière impitoyable du moindre prétexte : une photo ridicule, une petite phrase douteuse, une citation erronée, l’utilisation d’un mot inventé ou dont on a mal maîtrisé la connotation.
C’est ce qui s’est produit ce matin avec François Fillon, qui expliquait à Jean-Jacques Bourdin être incapable de faire des économies :

– Est ce que vous arrivez à mettre de l’argent de côté ?
– Moi ?
– Oui.
– Personnellement, non. Non.
– 35% des Français y parviennent, je sais pas si vous avez vu ce chiffre.
– Hmmm.
– Non je vous dis ça comme ça, je vous dis ça comme ça.

Sans surprise, cette séquence en a fait ricaner plus d’un : sur sa récente déclaration de patrimoine, François Fillon estime à 275000 euros ses revenus pour la seule année 2016 — qui n’est pas sa meilleure. Il possède trois demeures, il a déclaré avoir deux montres dont chacune vaut le prix d’une petite automobile neuve, on sait désormais qu’il se fait habiller à l’œil par des amis, on sait qu’il dispose d’une automobile avec chauffeur (en tant qu’ancien premier ministre) et se fait prêter des voitures de course (dont il ne prend pas bien soin),… La plupart de Français auront tendance à juger que François Fillon, faisant partie du 1% les plus fortunés, n’a pas des conditions de vie trop difficiles, et supposeront qu’avec 20 ou 30 000 euros par mois (selon les estimations), il n’est pas si difficile d’alimenter sa caisse d’épargne, voire d’en dépasser assez rapidement le plafond (23 000 euros). Mais peut-être avons-nous tort. Il existe deux sortes de pauvretés : la pauvreté objective, qui consiste à ne pas avoir suffisamment d’argent pour vivre, et une pauvreté subjective, qui consiste à se sentir pauvre1.

Plutôt que de ricaner, nous devrions nous poser la question du rapport de François Fillon à l’argent. Apparemment obsédé par le luxe et les privilèges2, du genre à réclamer des cadeaux (normalement quand on est poli on ne demande pas, et on ne dit pas ce qu’on veut comme cadeau), il est aussi le premier ministre qui aura le plus brutalement fait augmenter le déficit de l’État français, du fait notamment de l’incapacité de son gouvernement à voir venir la crise financière de 2008.

L’évolution du déficit de l’État (source : Les Décodeurs)

Avant l’élection présidentielle, pensant au cas de Nicolas Sarkozy, François Fillon avait dit qu’on ne pouvait pas être candidat à la présidence de la République si on était inquiété par la justice : « imagine-t-on le Général de Gaulle mis en examen ? ». Il a par la suite changé d’avis en découvrant qu’il était lui-même mis en examen, et il a eu raison : cette procédure, que l’on nommait autrefois « inculpation », ne prouve pas une culpabilité, elle n’atteste que de la présence d’indices graves dans l’enquête dont elle constitue une étape.

Donc d’accord, imaginons le président De Gaulle mis en examen, tant pis pour la légende, et disons-nous que ce n’est pas grave, qu’on n’est pas au niveau des Balkany, et que Marine Le Pen c’est sûrement pas mieux, etc. Admettons.
Mais pouvons-nous raisonnablement confier le budget de la Nation à quelqu’un qui commence à manger des pâtes à l’eau le vingt du mois ? Croire qu’on améliore le niveau de l’emploi en envoyant 600 000 agents de l’État chez Pôle-emploi ? Croire que celui qui a creusé les déficits de l’État est celui qui connaît le moyen de les réduire ? Imagine-t-on le Général de Gaulle sous tutelle des services sociaux pour cause de surendettement ?
Franchement, la droite, dépêchez-vous de proposer quelqu’un d’autre, c’est plus possible.

  1. Feu mon beau-père Franko appelait les gens qui se sentent toujours pauvres tout en n’étant pas du tout à plaindre des « clochards ». []
  2. Il suffit de se rappeler le nombre de fois où il a préféré voyager en Falcon 50 qu’en qu’en TGV ou en automobile, sans gain de temps substantiel mais pour un coût horaire de près de 5000 euros, c’est à dire le prix de deux semaines de croisière d’agrément dans les Caraïbes. []

Valls soutenant Macron, le canular en est-il vraiment un ?

Hier à 22h23, Le Parisien a publié un article exclusif qui affirmait que Manuel Valls, contrairement à tous ses engagements précédents, s’apprêtait à soutenir Emmanuel Macron. Ce qui était peut-être un service à rendre à Benoît Hamon, dont l’appartenance au Parti Socialiste est plutôt un handicap.
Un extrait de l’article :

« On va appeler à voter Macron », confirme l’un de ses très proches, sans tourner autour du pot. « Il parlera avant le 23 avril », précise un ex-pilier de sa campagne. L’ancien Premier ministre devrait « amorcer ce soutien » et « tracer le chemin » ce mardi soir devant ses fidèles conviés salle Colbert à l’Assemblée, indique un autre en termes plus pudiques. Selon eux, Valls et Macron n’en auraient pas discuté ensemble. Car Valls n’aurait aucunement l’intention de s’afficher à ses côtés ni dans ses meetings. Non, ce qu’il veut, disent-ils, c’est poser un acte politique « pour la France ».

Les réactions ont été immédiates et très négatives :

Les réactions sont globalement négatives, mais pas incrédules : beaucoup de gens (moi le premier, car j’ai relayé cette information) jugeaient ce ralliement crédible, eu égard aux nombreux précédents (qui, dit-on, embarrassent Macron) et au fait que les propositions de Valls et de Macron sont au fond souvent proches

Une heure plus tard, Nordpresse (un Gorafi-like rarement amusant) a publié un message annonçant au Parisien qu’il s’était fait piéger par de faux e-mails :

Nordpresse a toujours été un peu limite, mais si son affirmation était avérée, on entrerait dans quelque chose de nouveau : un journal spécialisé dans les fausses nouvelles qui ne se joue plus seulement de l’étourderie de ses lecteurs occasionnels ou de la presse la moins regardante, mais qui piège sciemment un journal !
Ce matin, dans une brève qui est en ligne alors que je publie ce billet, Le Parisien n’a pas dénoncé l’information :

Peut-être que le site Nordrpresse se prête plus d’importance qu’il ne le mérite et peut-être que son canular n’a fait que rejoindre une information plus solide1. En effet, Le Parisien est (me disait il y a encore peu mon grand’père qui y travaille), le dernier journal national avec le Canard enchaîné à faire confirmer systématiquement ses informations auprès de ses sources, ce qui ne signifie pas qu’il ne diffuse que la vérité et ne peut pas être trompé par lesdites sources, mais qu’on risque peu de le prendre, surtout pour une affaire critique de ce genre, à colporter un simple ragot ou une dépêche mal douteuse.
Si Manuel Valls a rapidement fait savoir qu’il démentait ce ralliement à Emmanuel Macron, il n’en a pas moins profité de l’occasion pour faire savoir qu’il ne soutiendrait pas Benoît Hamon, ce qui est finalement tout comme !
L’article mis en ligne à l’aube par Paris Match, qui s’appuie sur un entretien exclusif et récent, prétend quand à lui que Manuel Valls hésite à prêter allégeance à Emmanuel Macron :

La fin de l’article de Paris Match mis en ligne à l’aube (c’est moi qui souligne en jaune)

Il n’est pas improbable que le camp de Manuel Valls ait effectivement un rapport avec cette histoire. Lancer une fausse nouvelle, tester son impact immédiat sur les réseaux sociaux et, face à la consternation générale, la démentir aussitôt tout en persistant à en valider la moitié (l’abandon du soutien à Benoît Hamon), voilà qui ressemble fort aux pratiques inventées par des sociétés comme Facebook, Google, Apple, Twitter ou Amazon et rendues possibles par l’immédiateté de la réponse des utilisateurs : on teste à grande échelle un changement technique, commercial, cosmétique ou juridique, puis on se rétracte (parfois en s’excusant, parfois en expliquant qu’il s’agissait d’un simple essai, ou d’une erreur) ou au contraire on persiste, selon la réaction. Et par ailleurs, la technique rhétorique qui consiste à annoncer une chose grave pour, après démenti, faire passer une chose presque aussi grave mais qui a l’air de l’être moins est assez éprouvée.

Je n’ai aucune idée de la vérité, de ce qu’a vraiment fait, dit ou voulu untel ou untel, mais cette histoire s’ajoute à bien d’autres pour construire une campagne présidentielle qui fonctionne décidément d’une manière totalement inédite.

  1. Mise à jour 11h20 : Samuel Laurent, des Décodeurs du Monde, fait remarquer que l’affirmation de Nordpresse n’est absolument pas prouvée… Peut-être est-ce cette revendication de canular qui est le canular ? []

Fillon, l’homme aux lames de rasoir

Lors de son discours du 8 mars, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, François Fillon a évoqué une pratique barbare dont il affirme qu’on lui a dit qu’elle se pratiquait dans certains quartiers du département du Vaucluse, consistant à envoyer des lames de rasoir, au lance-pierre, dans les jambes des femmes qui portent des jupes courtes.
Une rapide vérification a permis d’établir qu’il était l’unique personne à avoir jamais eu connaissance d’une horreur pareille : la presse régionale ne l’a pas évoqué, aucune plainte ou main courante ou simple signalement n’est connue à ce sujet, il s’agit d’une totale invention de la part de François Fillon, ce qui n’empêche pas ce dernier de conclure que « Si ça c’est un jeu, alors il y a un profond problème d’éducation et de valeurs » et d’ajouter « qu’il existe une vision rigoriste de l’islam qui est hostile à l’émancipation de la femme, elle est peut-être minoritaire mais elle gagne du terrain ».
Récapitulons rationnellement : un crime imaginaire sert à dénoncer la mentalité de ses auteurs.
On peut rire du ridicule de la « post vérité » et des « alternative facts », mais ça ne me fait personnellent pas rire, non seulement parce que ça a très bien réussi à Donald Trump1, mais aussi parce que l’évocation des lames de rasoir me semble un indice fort d’une manipulation consciente : François Fillon (ou la personne qui a écrit son texte) ne croit pas à l’histoire qu’il raconte, mais, j’en fais le pari, est parfaitement consciente que l’évocation de lames de rasoir (ou des seringues) est typiquement employé sur les cobayes d’expériences de psychologie sociale pour créer un sentiment immédiat de douleur : les mêmes circuits neuronaux s’activent que pour la véritable douleur physique. Ce sentiment est puissant et instantané, « reptilien », comme on dit, et continue à agir sur la vision du monde de la personne malgré tous les démentis qu’apporte le raisonnement (essayez d’envoyer des lames de rasoir avec un lance-pierres, vous m’en direz des nouvelles) ou la vérification (personne n’en a jamais entendu parler). Au cinéma ou dans les séries (HBO, les spécialistes du genre), les blessures intrusives (John McClane qui rampe sur des éclats de verre dans Piège de cristal, par exemple) créent un fort sentiment d’immersion et d’identification, c’est une technique utilisée de manière assez systématique depuis une trentaine d’années. C’est (sauf intrigue ratée), le héros qui se fait infliger les blessures de ce genre par ses ennemis. Lui aura tendance à répondre de manière « propre » : arme à feu, projection du « méchant » depuis une certaine hauteur, programmation d’un piège explosif, etc., quand ce n’est pas le méchant qui se tue lui-même par maladresse accidentelle.

François Krueger. Oui, moi aussi je peux jouer aux associations (et mon montage reste gentil : il se rapporte à un univers bien connu et il est techniquement très approximatif)

Il s’agit donc ici de « hacking » mental, de manipulation pure et dure : en créant des images mentales repoussantes, on titille le micro-fasciste inquiet qui se cache au creux de la psyché de chacun, car dans le cas de beaucoup de gens, c’est lui qui déterminera le choix de vote, bien plus sûrement que tout calcul rationnel informé.
Un article du Nouvel observateur évoquait il y a quelques mois la manière dont Emmanuel Macron construit scientifiquement son programme, en commençant par recenser l’état de l’opinion, analyser ce que les gens ont envie d’entendre, notamment en termes de mots-clés, et le leur resservir comme programme. On peut y voir un comble de la démocratie (construire le programme avec les désirs des citoyens), mais on peut aussi se dire que ce qui importe est d’emporter la victoire, en se moquant du contenu réel. Et pourquoi se gêner, ceci dit : personne ne lit vraiment les programmes, l’élection se joue sur un mode affectif et ça n’a rien de neuf, mais ce qui est inquiétant, c’est que les techniques s’affinent, s’appuient sur une connaissance toujours plus pointue des failles de notre entendement, et, cumulées à d’autres techniques éprouvées, comme le battage médiatique, semblent diablement efficaces. Peut-être que ce qui me peine le plus, ici, c’est qu’il n’y aura bientôt plus du tout besoin de talent, d’intuition et d’inspiration pour réussir, il faudra être celui qui connaît les techniques les plus au point et qui a le moins de scrupules à les employer. Ce qui me peine aussi, c’est l’abandon du véritable débat d’idées, il suffit de trouver les bons leviers à tirer, et de parier sur l’abêtissement général.

  1. Nous avons pris Donald Trump pour un imbécile qui fait n’importe quoi mais il semble que ç’ait été exactement le contraire, cf. ce billet de Xavier de la Porte, Trump est plus innovant qu’on ne le pense. []

Le revenu de base/de vie/universel

Le revenu de base est un des enjeux de l’élection présidentielle qui se prépare, ou en tout cas, un point de discorde important au sein de la gauche comme entre les deux candidats à la primaire organisée Parti socialiste. Surtout cantonnée aux cercles progressistes plus ou moins militants, cette idée d’un revenu qui donnerait à chacun l’assurance d’un moyen de subsistance, sans avoir besoin de travailler pour cela et sans conditions particulières, est à présent connue de tout le monde — j’avoue que je n’ai pas vu venir le moment où cette question est devenue un enjeu du débat public.
Une partie de la gauche, y compris de la gauche radicale, pense savoir que cette notion est une proposition des plus ultra-libéraux des capitalistes1, mais on entend aussi d’ardents opposants à une telle idée parmi les capitalistes ultra-libéraux. Le sujet semble diviser chaque famille idéologique — ce qui signifie sans doute que les arrières-pensées qui motivent un tel projet et la manière dont il serait effectivement appliqué diffèrent selon le positionnement politique des uns et des autres. On entend de nombreux arguments opposés au revenu universel : un coût impossible, une incitation à la paresse et au manque d’ambition, et une économie minée par le fait que les gens se mettront à refuser les emplois sous-payés, pénibles ou idiots…

J’ai du mal à me faire une idée, mais je suis persuadé d’une chose, c’est que le postulat de Manuel Valls est erroné :

Qu’il y ait un rapport affectif historique entre la notion de gauche et la question du travail est certain, mais que l’emploi (plus que le travail) soit amené à se raréfier est une fatalité évidente, et une fatalité qui n’est d’ailleurs pas forcément une mauvaise nouvelle. La mécanisation du travail n’est pas une affaire récente, et elle a fait débat dès ses débuts : il y a deux-cent ans, les Luddites anglais, et un peu plus tard les Canuts lyonnais avaient bien compris que les machines menaçaient leur emploi, et avaient payé de leur sang leurs révoltes2. Ces mouvements, qui sont à l’origine du socialisme, répondaient tous directement ou indirectement à la mécanisation et l’industrialisation du travail, qui permettent d’abaisser les salaires et de prendre aux travailleurs leur emploi ou leur revenu, et plus récemment, de les mettre en concurrence avec des travailleurs de pays moins développés. Ceux qui pensent que la solution est d’être « plus compétitifs »3 ou « d’augmenter la productivité » (et la durée du temps de travail) ne font jamais que proposer d’aggraver le problème. En fait, dès 1819, l’économiste helvète Jean de Sismondi l’avait observé : les machines permettent de se passer des travailleurs, ou bien de concurrencer les travailleurs et forcer ceux qui veulent continuer leur activité à accepter des revenus toujours plus bas, et ce processus n’opère qu’au profit du patronat — du moins à court terme, car si personne n’a d’argent, plus personne n’achète les biens produits, et il en résulte une surproduction4. Il proposait donc que l’on réduise le temps de travail et qu’on améliore la qualité de vie des salariés, notamment en prenant en charge leur période de maladie et leur retraite. Sismondi proposait en son temps une taxe sur les machines, comme Benoît Hamon aujourd’hui.

Il faut dire que les modèles approchant le « revenu de vie » sont souvent douteux : le souverain qui ordonne la vie de chacun en échange de la corvée et d’une sujétion sans conditions ; l’esclavagisme, où tous les aspects de la vie de l’esclave sont pris en charge en échange de sa liberté et même, de la propriété de son propre corps ; le communisme dit « réel », où chacun a un emploi, qu’il le veuille ou non, et un toit, au prix de sa liberté. Dans chacun de ces exemples, on remarque une privation de liberté et de moyens pour chacun, à l’exception de l’élite qui organise et possède le système. L’idée du revenu de base est en théorie opposée à toutes ces formes d’aliénation : il est versé sans conditions, à tous, et représente un montant décent. Mais toute tentative d’application qui transigerait sur ces points le transformerait ne piège fatal.
Il y a d’autres pistes pour assurer le bien-être général dans un pays qui a tant de ressources, comme dimunuer le temps de travail5, ou encore  des mesures autoritaires permettant que les loyers ou les prix soient modérés — puisque c’est aussi l’augmentation des loyers et des tarifs des services qui transforme les gens qu’on aime bien appeler « modestes » (drôle de mot) en authentiques pauvres : imaginons que se loger, se chauffer et se nourrir ne soient plus des sources d’angoisse, cela changerait beaucoup la vie de chacun. D’autres proposent d’acter les mutations du monde du travail en étendant à tous les salariés le principe de l’intermittence déjà à l’oeuvre dans le monde du spectacle et du cinéma.
On peut aussi imaginer un système artificiel qui donne un emploi à chacun, comme en Corée du Nord où on peut être balayeur d’autoroutes sans voitures. Quoi qu’il en soit, notre système économique est relativement verrouillé : personne n’est censé y survivre en marge, en autonomie, il faut payer pour se loger, pour s’acquitter de l’impôt, pour manger. Je ne peux pas, demain, acheter quelques hectares pour y cultiver, y élever et y chasser en espérant ne plus avoir de rapports au reste du monde, le système me l’interdit complètement.

Quelle que soit la solution envisagée pour palier la raréfaction de l’emploi, il faudra bien en chercher une pour éviter la plus évidente et la plus éprouvée de toutes : la guerre, qui permet de réduire les populations, d’empêcher la contestation, de faire du patriotisme l’unique préoccupation générale (voyez comme on nous y prépare à coup d’identité, de culture, de religion, de civilisation), de conquérir les ressources du voisin et, enfin, pour un tout petit nombre, de gagner beaucoup d’argent sans avoir besoin que les populations vivent de manière prospère.

Benoît Hamon n’est pas très suivi par ses propres camarades du Parti Socialiste, qui semblent obsédés par le coût du revenu universel. Ils l’évaluent pourtant assez mal car ils ne réfléchissent pas aux bénéfices qui l’accompagnent : que devient un pays où les gens vivent dans une certaine confiance vis à vis de l’avenir proche ? Est-ce qu’il n’est pas envisageable d’imaginer une baisse importante de la criminalité et des fraudes ? Et bien sûr, cet argent alloué n’est pas donné, il va être dépensé par les gens qui le reçoivent.
Ce que je remarque, finalement, c’est qu’on préfère une solution familière inefficace (augmenter la productivité et baisser le coût du travail) à un saut dans l’inconnu6. Il faut admettre qu’on peut difficilement prévoir ce qu’il adviendrait dans un pays aussi grand que la France si du jour au lendemain chacun se préoccupait plus de vivre que de survivre (ou de se sentir angoissé à l’idée de ne pas y parvenir). Sans doute que plein de gens ne voudraient plus exercer certains métiers, seraient plus exigeants vis à vis de la qualité de leur existence. Pour moi, plus que le coût de la mesure, c’est de savoir comment les gens occuperont leur temps d’oisiveté qui me fait peur, car il existe vraiment des gens qui, lorsqu’on ne leur impose aucune tâche, s’ennuient, ne savent pas quoi faire, n’ont envie ni de lire ou d’écrire un livre, ni de voir ou de réaliser un film, ni d’étudier la nature ou de regarder les nuages. Question d’éducation, voire de non-éducation — lorsque l’école dégoûte de faire et d’apprendre —, car les membres de notre espèce (comme beaucoup d’autres mammifères) aiment s’occuper et d’imposer des défis personnels. Et puis il y a un autre problème à prévoir : la France n’est pas seule au monde et si elle fait partie des seuls lieux où existe un revenu sans conditions, cela créera des situations d’envie et de compétition aux effets sans doute hasardeux.

Quoi qu’il en soit, il est trop tôt pour le revenu universel (ou mesures aux effets comparables), car il dépasse l’imagination d’une large majorité de ceux qui en décident, y compris à gauche. Du reste, Julia Cagé, économiste membre de l’équipe de Benoît Hamon vient d’enterrer la mesure aujourd’hui en expliquant aux échos qu’une mesure « sociale » est à l’étude pour remplacer le revenu « universel », car dit-elle, « ce n’aurait pas de sens de donner à Liliane Bettancourt 600 euros pour lui reprendre de l’autre main par une hausse d’impôts ». En gros, on revient au principe de l’aumône et on s’inquiète du fait que Liliane Bettancourt va payer 600 euros d’un côté pour les recevoir de l’autre.

  1. Certes, les affreux Milton Friedman et Friedriech Hayek y étaient favorables, mais c’est aussi le cas du Keynesien James Tobin, du marxo-freudiste Bernard Stiegler (dont le concept de « revenu contributif » est un peu différent), de l’ancien ministre grec des finances Yanis Varoufakis ou de l’écologiste André Gorz. []
  2. En 1812, une loi est passée en Grande-Bretagne pour punir de mort les ouvriers du textile qui détruisaient les machines qui leur retirairent leur emploi. Après un procès qui se voulait exemplaire, treize luddites ont été pendus. Lors des révoltes de 1831 et 1834, deux-cent cinquante-neuf canuts ont été tués (deux-cent trente-et-un membres des forces de l’ordre sont morts aussi au cours des affrontements), et dix mille ont été emprisonnés. On peut parler aussi des révoltes de tisserands des années 1840 dans le Nord-Est de l’Europe. []
  3. Comme Serge Dassault, qui disait que les travailleurs français devaient s’aligner sur la législation et les salaires qui ont cours en Chine populaire. []
  4. Citons Proudhon (Philosophie de la misère, 1846) : « Insensé ! Si les ouvriers vous coûtent, ils sont vos acheteurs : que ferez-vous de vos produits, quand, chassés par vous, ils ne les consommeront plus ? Aussi, le contre-coup des machines, après avoir écrasé les ouvriers, ne tarde pas à frapper les maîtres ; car si la production exclut la consommation, bientôt elle-même est forcée de s’arrêter ».  []
  5. Ce cheval de bataille historique des radicaux et des socialistes a malheureusement du mal à survivre aux « 35 heures », accusées de tous les maux, alors qu’il serait logique de continuer à réduire ce temps hebdomadaire et d’augmenter la durée des congés. []
  6. Je ne suis pas économiste, mais je ne sais pas si les économistes seuls doivent réfléchir à ces questions, ils semblent avoir du mal à réfléchir à un avenir qui n’ait pas de modèle dans le passé — les auteurs de science-fiction sont sans doute au moins aussi utiles, et ce d’autant plus que, aux nombres, s’ajoutent des considérations d’ordre psychologique. Bon, je ne suis pas non plus qualifié de ce côté là. []

Incommensurabilité

(Demain, François Fillon aura peut-être été « débranché » et cet article n’aura plus grand intérêt, mais je l’écris quand même, à chaud, en toute subjectivité, car j’aime relire ce genre de texte pour mesurer le passage du temps, et me rappeler de l’analyse que je faisais à un instant donné)

« On ne peut pas diriger la France si on n’est pas irréprochable », disait François Fillon lors du débat de second tour des primaires. Les Français ne s’y sont pas trompés : dégoûtés par le filet de bave qui obstruait la bouche d’Alain Juppé pendant une interminable partie du débat, ils ont préféré l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy à celui de Jacques Chirac.
Parmi les gens qui s’accrochent à la candidature de François Fillon, je lis souvent des choses telles que :

Ce genre de défense qui avoue les faits pour les minimiser n’est pas un très bel hommage aux professions de foi vertueuses du candidat défendu, et je signale au passage à l’auteur du premier tweet que s’il est sans doute possible qu’un homme personnellement malhonnête puisse servir les intérêts de son pays (tout comme un homme honnête peut avoir une action catastrophique), il semble étonnant d’avoir confiance en la capacité à ramener le budget de l’État à l’équillibre parlant de quelqu’un qui, au terme de son mandat de premier ministre, avait doublé le déficit (lequel a ensuite baissé de 20% au cours du quinquennat de François Hollande).
Mais au fond, admettons que ça ne soit pas si grave, admettons qu’il soit déjà statistiquement improbable que quelqu’un d’aussi modérément malhonnête que François Fillon atteigne ce niveau de responsabilités politiques, le problème me semble aller bien au delà (et au delà de l’affaire Pénélope1 Fillon).
Déjà, on peut soupçonner, sinon de la corruption caractérisée, un conflit d’intérêt problématique : François Fillon, directement rémunéré par AXA par le biais de sa société de conseil alors qu’il était député, a proposé de transformer notre actuelle Sécurité sociale en une œuvre caritative destinée à ne s’occuper que des cas les plus graves, transférant aux seules assurances privées le devoir de s’occuper des remboursements de santé. Or si les sociétés privées font parfois preuve d’un certain dynamisme, comparément aux grandes administrations, la seule chose qui les caractérise, c’est qu’elle doivent rapporter de l’argent à ceux qui les possèdent, et on a pu voir à quel point tous les coups étaient permis dans le domaine : dégradation du service, mouvements comptables douteux, esprit de conquête (quand racheter des sociétés étrangères ou acquérir de nouveaux clients est plus important que de s’occuper de ceux que l’on a déjà), changement d’activité et de mission (comme lorsqu’une compagnie publique de distribution d’eau s’est lancée dans le rachat de studios hollywoodiens) et faillites aux dépens des seuls abonnés au service.

Un membre du dernier carré des soutiens de François Fillon tweete depuis la « Manif pour moi », où des militants transportés en bus viennent s’enrhumer sur une place du Trocadéro aux trois quart vide… Apparemment, « jusqu’au bout », c’est jusqu’à aujourd’hui ! Beaucoup de tristesse dans les yeux du militant tel qu’il se présente ici ! À droite, un compte fillonniste essaie de faire croire aux gens qui n’habitent pas en Île-de-France qu’il fait un temps radieux sur la place du Trocadéro, à coup d’images d’archives de la manif « pour tous ».

On a beaucoup parlé des cinq mille euros touchés pendant un an par Pénélope Fillon pour rédiger quelques notes de lecture pour la Revue des deux mondes. Ce tarif ne correspond pas à la réalité du marché, mais plus que ça, la Revue des deux mondes n’a qu’un lectorat modeste, et en régression, le titre n’est plus bénéficiaire depuis 2004 et ses pertes cumulées atteignent à présent plusieurs millions d’euros. J’ai trouvé étonnant que les médias qui rapportent tout ça ne se soient pas demandés quelle sorte d’idiot confiait un salaire si important pour un emploi incroyablement peu productif dans une revue en péril. La réponse est pourtant simple : c’est quelqu’un qui a trop d’argent. Marc Ladreit de Lacharrière, 722e fortune mondiale et 32e fortune française (2,4 milliards de dollars), est l’actionnaire principal de la société Fimalac, qui possède 20% de l’agence de notation financières Fitch, 40% du groupe de casinos Barrière, une centaine de salles de spectacles, des dizaines de milliers de mètres carrés de bureaux à Manhattan, Londres ou Levallois-Perret2. Peut-être a-t-il offert un emploi complaisant à Pénélope Fillon par amitié pour son mari et pour elle et afin de redonner un sens à une existence apparemment malheureuse (« Quand j’ai quitté Matignon, mon épouse était psychologiquement déstabilisée, elle avait envie de s’ouvrir à d’autres activités »). Peut-être l’a-t-il fait pour obtenir vingt lignes de notes de lectures ainsi qu’un rapport informel et secret (inconnu du directeur de la publication, à qui on avait juste dit que Pénélope s’ennuyait) sur l’avenir de la revue à l’international — Pénélope avait conclu que la revue ne correspondait plus aux attentes de ses lecteurs, notamment à l’international. Certains ont affirmé que Marc Ladreit de Lacharrière s’était montré complaisant dans le but d’obtenir la Légion d’honneur, ce qui semblerait un but bien ridicule : pour ma part, lorsque quelqu’un qui s’occupe de haute finance, d’immobilier, de casinos et de salles de spectacles s’attire les bonnes grâces d’un homme politique de calibre national, c’est peut-être avec d’autres arrières-pensées que l’obtention d’une pension de 36,59 euros par an, ce qui est le tarif alloué aux titulaires de la Grand’croix, tarif qui ne couvre même pas l’achat de la médaille associée (près de mille euros). Au delà des honneurs, ce qui intéresse le propriétaire de la société Fimalac est sans doute d’obtenir que les arbitrages locaux ou nationaux lui soient favorables et que son opinion sur les lois et le gouvernement pèse un peu plus que celle de l’électeur lambda3.

Un extrait du programme de François Fillon : certains « profitent du système ». Il ne parle pas ici de la classe financière et politique, qui organise le système, mais de gens qui fraudent la Sécurité sociale, l’assurance chômage ou les Allocations familiales. Il fait bien d’écrire « semblent profiter » et non « profitent » car les chiffres sont assez clairement opposés aux croyances populaires en la matière : la fraude sociale coûte un milliard à l’État chaque année, tandis qu’on estime que la fraude fiscale est entre cinquante et cent fois plus importante. Lorsque vous rémunérez une baby-sitter en lui donnant un billet sans payer de cotisations sociales, vous vous rendez coupable de fraude.

Tout ça est suspect, mais ce sont des pratiques courantes dans le milieu politique, et dans la République Française telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.
Les réponses de François Fillon me gênent à un autre niveau : j’y lis en sourdine un sentiment de supériorité naturelle, d’incommensurabilité, c’est à dire le sentiment de ne pas pouvoir être placé sur la même échelle qu’un autre. En fait, Fillon semble sincèrement étonné et fâché qu’on pense que ses magouilles à lui ont un rapport avec celles des autres. Il semble trouver naturel de diviser par deux le salaire versé à sa véritable assistante parlementaire pour en verser un bien plus important à son assistante au service immatériel, inquantifiable et inconnu de tous.
Mais il se trompe, il n’est pas un de ces propriétaires d’immenses fortunes qui possèdent des Monet et des Van Gogh, qui créent des musées et des fondations, qui pourraient rembourser la dette de plusieurs pays, qui possèdent de grandes îles, des yachts, des jets, et dont l’existence est tellement impossible à comparer à celle de chacun d’entre nous que ne pouvons pas essayer de le faire. Non, François Fillon est le fils d’une historienne et d’un notaire, fils de notable, quoi, un bourgeois lambda qui fait de la photographie, qui aime acheter des ordinateurs et des smartphones, qui a une belle maison certes mais qui vit dans le même monde que vous ou moi. Son exigence de mériter plus est donc incongrue. Elle était incongrue lorsqu’il trouvait normal de rentrer le week-end dans la Sarthe en Falcon plutôt qu’en TGV, elle est incongrue aujourd’hui alors qu’il trouve normal que sa famille soit rémunérée confortablement pour être à ses côtés tandis qu’il juge que les gens qui ne sont pas payés assez pour vivre décemment sont des profiteurs et manquent de sens de la compétitivité.
À part ça, il a l’air sympathique — les bourgeois sont sympas —, mais je me souviendrai du regard triste de son ancienne collaboratrice, dans l’émission Envoyé Special, alors qu’elle réalisait que lorsqu’il n’y avait pas assez d’argent pour rémunérer son véritable travail à elle, il y en avait toujours assez pour bien rémunérer le non-travail de Pénélope… Les bourgeois sont sympas, mais ils savent sans états d’âme faire passer leurs intérêts avant ceux de quiconque, et c’est même ce sentiment d’avoir des besoins naturellement supérieurs à ceux d’autrui qui fait d’eux des bourgeois : pour être un bourgeois, un vrai, il ne faut pas se sentir imposteur, il faut se sentir légitime à la place que l’on occupe.

« Tout était légal et déclaré » : amusant, puisque ce qu’on reproche ici n’est pas d’avoir effectué un travail non-déclaré mais d’avoir déclaré un travail non-effectué. Dans la même interview publiée par le JDD aujourd’hui, Pénélope Fillon confie que « Parler français au téléphone, c’est difficile pour moi ». Je ne suis pas sûr que ça soit très courant parmi les assistants parlementaires !

Jusqu’à aujourd’hui, beaucoup plaignaient Pénélope Fillon : « elle ne devait même pas être au courant », « la pauvre, elle a un ton si triste sur cette vidéo », « Franchement, je l’envie pas », « elle a l’air de s’ennuyer », « elle devrait divorcer »… On disait que son mari l’empêchait de s’exprimer, de se défendre publiquement. À présent, elle a donné une interview dans laquelle elle soutient la version de son mari, pèse soigneusement ses mots (en fonction sans doute de ce que les avocats et la cellule de crise ont défini), s’indigne surtout à l’idée qu’on la prenne pour une cruche (« Cela m’a choquée que l’on puisse croire que j’étais une ignorante et une imbécile ») et ne voit guère qui mériterait plus d’être président que son époux. Il n’y a sans doute pas grand chose d’autre à faire dans sa position. Pendant ce temps, son mari durcit son discours patauge lamentablement dans les questions d’identité et de religions comparées : s’il veut survivre, c’est à Marine Le Pen qu’il doit prendre des voix, semble-t-il penser4. Cette élection présidentielle est décidément la plus affligeante à laquelle j’aie assisté.

  1. J’imagine qu’il n’y a pas d’accents dans le prénom de Pénélope Fillon, mais c’est plus fort que moi. []
  2. Marc Ladreit de Lacharrière est aussi à l’initiative de la Fondation Culture et diversité, qui effectue un travail objectivement remarquable pour aider des lycéens issus de quartiers défavorisés à accéder à des études supérieures dans des domaines culturels. []
  3. On note que Marc Ladreit de Lacharrière est impliqué dans Le Siècle et la branche française du très discret Club Bilderberg, deux organisations destinées, si j’ai bien compris, à resserrer les liens amicaux entre les tenants d’un « business as usual » atlantiste dont les opinions varient d’une gauche molle à une droite dure. []
  4. J’écoutais tout à l’heure sur BFM l’intéressante impression d’une femme qui venait d’assister au discours de Fillon au Trocadéro et qui disait, je cite de mémoire : « Je me moque de ce qu’il a fait ou pas fait, je veux voter pour un homme depuis le début de cette campagne et j’irai jusqu’au bout. En l’écoutant parler tout à l’heure, je me rappelais mon livre d’école, ce livre d’images avec la France, ses belles montagnes, le respect, les élèves qui se lèvent en classe… ». Étonnant aveu d’une envie de revenir non pas à un passé expérimenté mais à une représentation en images d’une France idéale telle qu’on aimait se la représenter au début du siècle précédent. []

L’affaire Mehdi Meklat, suite

Je me dois de publier un complément à mon article précédent, qui était écrit à chaud, en découvrant l’affaire (et la personne) Mehdi Meklat. J’ai, depuis, participé à de houleuses conversations sur Twitter et lu les différentes réactions émanant de personnalités médiatiques ou politiques1, et les articles de presse que cette histoire a suscités2. Contrairement à ce que beaucoup ont cru en voyant que je ne participais pas à la joyeuse séquence de lapidation, je n’ai jamais voulu défendre ses tweets, et pas plus tenté d’en minimiser le contenu. Je n’ai pas non plus cherché à mettre en balance ces tweets avec d’autres erreurs ou horreurs commises par d’autres personnes censément opposées, car pour moi, une horreur commise par quelqu’un qui appartient à un camp, à une bande, et une horreur commise par quelqu’un qui appartient à l’autre bande, ça ne crée pas un équilibre, un match nul, ça fait deux horreurs. En fait, je pense même que toutes les erreurs appartiennent au même camp objectif, participent au même monde, malgré les oppositions culturelles, communautaires, idéologiques et autres. La seule chose qui m’intéresse, c’est de comprendre (non, comprendre n’est pas excuser !).
C’est ce qu’a voulu faire Claude Askolovitch, qui est allé rencontrer Mehdi Meklat, qu’il ne connaissait pas, et qu’il s’est proposé (finalement sans grand effet) de conseiller, car son brouillon de réponse (…) était mièvre. Il évoquait sa famille et ses bonnes actions, ses reportages auprès des éclopés du capitalisme. Il ne pouvait pas être mauvais, alors? «Ne vous abritez pas!» Je lui disais de prendre des risques. «La seule chose qui m’intéresse, c’est de savoir jusqu’où vous ressemblez à cette violence, et jusqu’où je peux la comprendre, voire la partager…». Plutôt que la comparaison à l’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde qui est venue à l’esprit de plusieurs commentateurs, Askolovitch établit un lien avec le golem du rabbin löw : le monstre qu’on crée pour se défendre mais qui échappe à tout contrôle.
Une autre tribune me semble apporter une ouverture, c’est Mehdi Meklat : Internet est un lieu encore plus compliqué pour les gens complexes, par Xavier de la Porte sur France Culture. Xavier fait une présentation des faits plutôt dépassionnée et juste qui se conclut par une réflexion sur nos vies numériques : « Il y a sans doute chez Mehdi Meklat une complexité qui nous échappe, et lui échappe aussi. Mais voilà, qui d’autre que lui peut le savoir, à condition que lui-même le sache ? Une seule chose est certaine dans cette histoire : avec sa capacité de mémorisation, avec les possibilités qu’il offre de jouer avec les identités, avec ce qu’il permet de cette parole mi-privée mi-publique, avec le sentiment d’impunité qu’offre cette parole, Internet est un lieu compliqué. Mais c’est un lieu encore plus compliqué pour les gens complexes ».

La palme du tweet incongru revient à celui-ci : une capture d’une page du premier livre de Mehdi Meklat et badroudine Saïd Abdallah censée être une « preuve » d’on ne sait quoi… Car c’est bien connu, aucun romancier n’a jamais mis en scène des personnages néfastes, des assassins, des crimes affreux,…

Je comprends les gens qui se sentent en colère, il y a de quoi. Je comprends que la colère leur rende insupportables, pour l’instant en tout cas, les tentatives de réflexion et de mise à distance. Enfin je ne sais pas si je le comprends mais je le constate, ceux qui s’y essaient se font copieusement insulter, reprocher une complaisance indigne ou irresponsable, etc. En trois jours, on m’a traité d’à peu près tous les noms, on m’a soupçonné d’être un inconscient, un futur collaborateur du califat de Daech-en-France, on m’a accusé, moi, athée laïcard, de soutenir une religion, on m’a reproché d’être pacifiste (je plaide coupable), on m’a asséné des cours sur l’histoire, sur les religions, sur la sourate numéro tant, on m’a juré qu’on n’enverrait jamais ses enfants à l’Université Paris 8 juste pour me punir puisque j’y enseigne, on a exhumé mes tweets honteux3, on m’a posé quinze fois la même question sans jamais accepter mes réponses, on m’a dit que je devais me taire (au nom de la liberté d’expression puisque je suis complice de ses ennemis, bien sûr), on m’a traité d’ignorant, on m’a dit que je faisais du deux-poids-deux-mesures4, etc., etc.
Sur Facebook, je bénéficie d’un environnement contrôlé : les gens avec qui j’y discute sont majoritairement des personnes que je fréquente dans le monde tangible, donc d’accord ou non, on peut discuter de manière civilisée. Sur Twitter, ça s’est avéré plus difficile, mais bon, je ne suis pas un nerveux, j’ai répondu patiemment, a priori toujours poliment, mais malgré tout un peu vexé de constater que mes contradicteurs ignoraient mes questions ou mes arguments lorsque ceux-ci dévoilaient l’incohérence de leurs raisonnements, et qu’ils ne consultent aucun des documents que je leur signale. Ceci dit, quand ils m’envoient sur leurs sites fascistes, je suis réticent à cliquer. Car mes contradicteurs sur Twitter, ces jours-ci, étaient souvent très très à droite, l’un m’expliquait par exemple le bien qu’il fallait penser du régime de Pétain, et la plupart me traitaient à chaque occasion de « gauchiste ». J’ai régulièrement répété que je n’étais pas de gauche, ce qui m’a valu quelques excuses — je me suis gardé de spécifier que si je ne suis pas de gauche, je reste infiniment moins de droite !

Sur Amazon, de courageux justiciers viennent descendre en flèche non le livre (que personne n’a lu) mais un de ses deux auteurs, à son tour insulté. Un exemple parmi d’autres du fait que le sentiment d’être dans le camp des gentils autorise un certain déchaînement de violence.

Une chose m’a intéressé : face à cette personnalité dissonante (le gentil Mehdi/l’affreux Marcelin), un Docteur Jekyll et Mister Hyde, comme beaucoup l’ont décrit, la plupart des gens choisissent de penser que la vérité de la personne est forcément le mauvais personnage, le Mister Hyde, et que cela entache et dénonce tout ce que le docteur Jekyll a pu produire de positif au cours de sa jeune existence.
Je vois deux raisons possibles à cette vision des choses. La première, c’est la peur que chacun a de laisser s’exprimer le Mr Hyde qu’il confine dans un coin de sa tête et espère contrôler.  C’est une peur que je comprends très bien car, sans doute, je la partage, je ne veux pas avoir d’indulgence envers mes propres pulsions. Ça ne vous arrive jamais de penser des horreurs, même de manière très fugace ? Moi, si, et pourtant mon surmoi (ou mon cortex préfrontal ventromédial, si vous préférez) veille au grain, c’est un calviniste pas commode, assez coincé et très sensible à la peur de se montrer injuste comme à celle d’éprouver de la honte.
L’autre raison m’inquiète beaucoup plus, parce qu’elle est ressassée sur toutes les ondes et dans les magazines d’information par les intellectuels médiatiques membres du « printemps républicain », par le discours d’une partie des journalistes, etc., et qu’elle trouve un fort écho populaire. Je parle de la peur panique qu’inspirent les musulmans : celui-ci, que l’on célébrait comme talentueux et bon-esprit mais qui expliquait refuser de s’excuser d’exister s’avère avoir été, plus ou moins en secret, un petit con ? Pataras, c’est tout ce qu’il représente qui s’en trouve sali, qui devient suspect, comme si on n’avait attendu qu’un domino en équilibre douteux pour que tout l’édifice s’écroule5.  Ce sont tous ceux qui l’ont aidé (Arte, France Inter, Le Seuil, etc.), qui deviennent les idiots utiles du plan machiavélique des Frères Musulmans ou de l’Arabie Saoudite. Bref, les musulmans sont intrinsèquement et irrémédiablement antisémites, sexistes et homophobes, leur livre saint les rend fous6, et ceux qui se refusent à ces généralisations sont des naïfs et des aveugles.

Le film Invasion of the Body Snatchers (Don Siegel, 1956) est souvent considéré comme une évocation de la psychose anticommuniste de son époque, même si on ne saurait dire si les humains « remplacés » sont censés être les communistes ou les macCarthystes. Le climat paranoïaque actuel m’évoque ce film.

Le problème que je vois dans cette opinion c’est qu’elle n’a qu’une issue : le choc des civilisations, la guerre. Une personne sur quatre dans le monde est musulmane, et parmi ces personnes, nombre sont croyantes et pratiquantes. Si on ne les considère pas comme des personnes douées de raison, à qui on peut expliquer son point de vue, avec qui on peut partager des valeurs, alors on n’a plus beaucoup de perspectives. Si on pense qu’un humain sur quatre est et ne peut être qu’un ennemi mortel, alors on ne peut vivre que dans la peur, et on devient l’instrument des projets de tous ceux qui ont intérêt à entretenir cette peur et à créer des occasions de l’exacerber. C’est pour préparer les batailles que l’on rassemble ses troupes, qu’on les excite, qu’on envoie de pauvres gens qui n’ont pas la moindre idée de ce que sont la pluralité de la presse et la liberté de caricaturer brûler des bâtiments diplomatiques français, ou qu’on réussit à provoquer des semaines de psychose au sujet d’une tenue de bain.
Les perspectives d’avenir que cela me suggère me font, à mon tour, très peur.

Les comptes parodiques sont nombreux sut Twitter. Certains sont très drôles, d’autres bien plus faibles. Certains, aussi, peuvent être soupçonnés d’émaner de partis politiques, tant ils sont systématiques à relayer leurs idées.

Revenons au cas de Mehdi Meklat. Qu’est-ce qu’on en fait, de ce jeune homme ?
Je ne vais pas essayer de récapituler la séquence des tweets et des erreurs fatales (conserver les tweets, supprimer les tweets) qui aurait permis de tenter de contextualiser l’ensemble au delà des « on dit que » dont la liste ne cesse de gonfler. Je dois tout de même rappeler qu’il n’a pas été « démasqué », comme Lorànt Deutsch en son temps, mais qu’il a plusieurs fois, et de manière très badine, évoqué ces tweets dans diverses interviews, Je ne vais pas non plus m’attarder sur la tradition très vive sur Twitter des comptes parodiques.
Les précisions de ce genre sont désormais inaudibles et passent pour des calculs byzantins. On veut voir perler le sang, le fautif doit expier.
La LICRA a décidé de porter l’affaire en justice. Pour moi, c’est une bonne et une mauvaise chose. Une bonne chose, car l’affaire va pouvoir être dépaysée, quitter le tribunal populaire pour être jugée dans un tribunal tout court, et on peut espérer voir le droit appliqué équitablement. Mais c’est aussi une mauvaise chose, car un procès se conclut par une transaction : on troque la faute commise et la culpabilité qui l’accompagne contre une amende ou une peine de prison. On paie sa dette. Mais est-on beaucoup plus avancé ?
Certains réclament la disparition médiatique de Mehdi Meklat : on ne doit plus vendre ses livres, sa maison d’édition doit le congédier, les médias avec lesquels il travaille doivent rompre toute collaboration. Une vengeance, donc, mais dans quel but exactement ? Qu’est-ce qui peut en ressortir ? Pourquoi lui refuserait-on le droit de faire ce qu’il sait bien faire au nom de ce qu’il a fait de mal ? Quel métier veut-on qu’il fasse ensuite ? Quand aura-t-il le droit de redevenir journaliste et romancier ? Est-ce qu’une partie du public aimerait — pour conforter ses préjugés — que Mehdi Meklat devienne fou et paranoïaque comme l’est devenu Dieudonné, qu’il choisisse de devenir le Mr Hyde qu’on l’accuse d’être ?
Personnellement (c’est encore mon intransigeant surmoi calviniste, voire zwingliste, qui parle), je ne crois pas au pardon, aucune mauvaise action n’est jamais lavée, elle a été commise, elle existe à tout jamais, chercher à en réparer les conséquences ne répare rien, c’est juste le minimum que l’on puisse faire. Et avec Internet, aucune mauvaise action ne pourra plus jamais être oubliée. Mais d’un point de vue pragmatique, que faire de Mehdi Meklat ? Qu’a-t-on prévu qu’il devienne ? Qu’est-ce que ses dix mille juges proposent ?

  1. Christiane Taubira, nettement visée dans l’affaire, réagit avec un texte clair qui condamne les tweets sans condamner le reste de l’œuvre. Pierre Siandowski, des Inrockuptibles, réagit avec fermeté mais aussi amitié et confiance.
    La réaction du jeune homme, publiée sur Facebook, est à lire aussi. Voici sa conclusion : « Pourtant, ces outrances n’ont rien à voir avec moi. Elles sont à l’opposé de ce que je suis et ce que je veux représenter. Je me souviens que Marcelin Deschamps, parfois, en une heure, pouvait ne jamais s’arrêter. Sa diarrhée verbale était son expérience ultime, comme un déversement sale et visqueux dans un monde qui peut l’être tout autant. Aujourd’hui, j’ai conscience que les provocations de Marcelin Deschamps, ce personnage pouilleux, étaient finalement leurs propres limites. Elles sont désormais mortes et n’auraient jamais dû exister ». []
  2. Notamment : Docteur Mehdi et Mr Meklat (Mediapart) ; Mehdi Meklat, jeune écrivain prodige, et son double antisémite et homophobe (Arrêt sur images) ; Le chroniqueur Mehdi Meklat rattrapé par ses tweets haineux (Le Monde) ; D’anciens tweets injurieux d’un chroniqueur du Bondy Blog provoquent un tollé (Le Figaro) ; Tweets outranciers : l’étrange cas du Dr Meklat et de M. Deschamps (Libération) ; Mehdi Meklat prétend que c’était son double maléfique qui tweetait (Rue89) ; Mehdi Meklat : “Avec Marcelin Deschamps s’est joué quelque chose de l’ordre de l’autodestruction” (Télérama).
    J’ai aussi lu des portraits et des interviews de Mehdi Meklat. J’ai été particulièrement intéressé par son passage, il y a moins d’une semaine, à La Grande Librairie où, avec son binôme Badroudine Saïd Abdallah, il fait figure de jeune homme posé, intelligent et intéressant, brillant pour son très jeune âge. Certains y avaient vu une « humiliation » de Philippe Val (lui aussi invité), ce que j’ai désespérément cherché, et depuis, certains interprètent l’impassibilité de « Mehdi et Badrou » lorsque Val ou Kamel Daoud s’expriment comme une muette hostilité, mais je pense qu’objectivement, rien ne démontre quoi que ce soit de ce genre. []
  3. Notamment un où je plaisantais sur le fait que la télé continentale appelait « régionalistes » les listes nationalistes corses… On n’a pas su m’expliquer le problème que posait cette réflexion. []
  4. On m’a par exemple dit que je n’aurais pas été aussi indulgent avec Lorànt Deutsch. Ce procès d’intention m’a posé deux problèmes. Le premier c’est que je n’ai jamais eu pour but d’être indulgent envers les tweets de Mehdi Meklat. Le second est que je ne voyais pas du tout de quoi il était question… Et puis on m’a rappelé les tweets de @Lacathelinierre, compte utilisé par l’acteur-historien pour couvrir d’injures toute personne le critiquant. Il se montrait furieusement misogyne, voyait en ses contradicteurs des « islamo gauchos » et des « bobos connos ». Enfin, il ironisait régulièrement sur le massacre du Bataclan. Il s’est défaussé en plaidant le compte piraté, ce qui a suffi à beaucoup et l’affaire n’a pas pris des proportions trop exagérées.
    J’ai cherché ce que j’avais dit à l’époque : j’avais ricané, j’avais relayé deux articles, et cela m’avait inspiré un article sans rapport avec les tweets en question. Mais je n’avais demandé la tête de personne, je n’avais pas écrit à l’éditeur de Deutsch pour lui demander de rompre son contrat, etc. Je ne pense pas souvent participer à des « lynchages » virtuels. J’emprunte sans doute les mêmes vagues et les mêmes courants que tout le monde, mais je n’aimerais pas me voir en piranha. []
  5. On peut voir comme cette histoire a ouvert la boite à fantasmes avec un article de l’écrivain (à compte d’auteur, mais peu importe) Arnaud Vauhallan, qui écrit : « Vous les bourgeois, c’est sans doute un univers qui vous fascine et vous imaginez sans doute des banlieues comme des endroits où les méchants policiers traquent les gentils jeunes en fonction de leur couleur de peau, en réalité c’est pas ça. Les violences dans ces endroits ne sont pas commises par les policiers et tout le monde le sait, sauf les bourgeois. C’est pas les policiers qui pissent dans l’ascenseur, qui dealent du shit dans le hall, qui fouillent les gens pour voir si c’est pas des flics avant de rentrer dans la cité, qui balancent de l’électro-ménager sur les voitures de l’Etat, qui font des tournantes, des braquages, qui brûlent des bagnoles, c’est pas les policiers qui font ça et tout le monde le sait. »
    … Sans souscrire à certains récits angéliques (mais qui y souscrit, au fait, qui y croit en dehors de ceux qui les dénoncent, comme ici ?), indiens contre cowboys, etc., les gens qui vivent dans les banlieues auront du mal à contresigner un tel ramassis de clichés ! []
  6. Comme je l’ai écrit de nombreuses fois sur ce blog et ailleurs, je ne crois pas du tout à l’hypothèse du livre qui dirige les actes : les gens choisissent dans les livres saints (ou maudits) ce qu’ils veulent bien en retenir. Croire que quiconque serait assez influençable pour être l’esclave d’un livre revient à exonérer de leurs responsabilités ceux qui agissent mal au nom des livres. C’est ce que je pense des religions en général : elles sont faites par les hommes, et ceux-ci obéissent à ce à quoi ils veulent bien obéir. Et quand elles servent à opprimer, ceux qui s’en réclament ne retiennent que ce qui les arrange.  Cf. mon article Il n’existe pas de religion de paix. []

La terreur et la liberté

Depuis quelques minutes, l’Assemblée nationale étudie « en urgence » (jamais très bon signe, ça) un projet de loi antiterroriste. Je ne vais pas suivre les débats, je n’attends plus rien de valable de ces gens qui ne représentent — qu’ils se l’avouent ou qu’ils préfèrent l’ignorer —, que ceux qui les ont financé (ni vous ni moi, donc — et les militants doivent savoir que leur cotisation annuelle fait d’eux l’équivalent financier des petits porteurs : utiles, peut-être, mais sans le moindre poids), et qui façonnent leur opinion ignorante du monde numérique et, sans doute plus généralement, du monde tout court.

Depuis trois semaines, on nous montre chaque jour l’image irréelle du bourreau-ninja de l’État islamique, debout, le visage dissimulé (pas si fier de ce qu’il fait, donc), tenant à côté de lui, à genoux, un pauvre diable, tête nue, habillé en orange, autant dire déguisé en prisonnier de Guantanamo, qui attend de se faire décapiter. Et on sait que ça va lui arriver, même si on n’a pas la curiosité macabre de chercher la preuve en vidéo. On le sait parce que l’homme était déjà mort quand les images ont commencé à circuler.
En arrière-plan, du sable, du vide. Les images pourraient venir de n’importe où, avoir été prises n’importe quand, mais nous avons malheureusement de bonnes chances de croire qu’elles viennent bien d’Irak, sont récentes et authentiques.

james_foley_Steven_Sotloff_david_haines

James Foley, Steven Sotloff, David Haines, et leur bourreau. Images insoutenables puisque nous savons la suite. Enfin, insoutenables pour la plupart des gens, mais pas pour ceux qui ne voient pas ici des personnes, mais juste les représentants d’un affrontement plus vaste, comme Dieudonné qui arrive à en rire ((L’humour, c’est la distance, mais passé un certain degré, la distance se transforme en inhumanité. C’est visiblement le cas de Dieudonné à présent. L’œuvre la plus fine que j’ai pu voir sur le terrorisme était bien une comédie : le film britannique We are four lions (2010), qui pointe assez justement les contradictions et l’absurdité du terrorisme.)) parce qu’il considère que les méchants sont dans leur bon droit, en réparation d’injustices anciennes, comme si une injustice pouvait en compenser une autre

Ces images sont révoltantes à regarder. Si j’essaie d’observer mes propres réactions à leur vision, je remarque que je suis pris aux tripes. Peut-être moins par l’injustice de l’assassinat d’un otage ou par l’apparente barbarie de la méthode employée que par l’idée de voir le regard de quelqu’un qui sait que l’heure de sa mort est venue, et qui n’a pas choisi cette heure lui-même. J’ai vu le frère de David Haines dire devant des caméras qu’il se retenait d’éprouver de la haine face à ces images, et c’est bien courageux de sa part, mais ce n’est pas ce que la plupart d’entre nous pensera. La plupart d’entre nous éprouvera un puissant sentiment d’impuissance et sans doute quelque chose comme de la haine, l’envie de voir le bourreau, à son tour, puni, et ceux qui le commandent, tout autant châtiés. Et nous voudrions même revenir en arrière, faire que le moment n’existe pas. Mais ça, c’est impossible, c’est trop tard, nous assistons donc impuissants, frustrés, à quelque chose d’horrible. Un stress que notre cerveau (cf. Henri Laborit, encore et toujours) ne peut faire passer qu’en nous amenant à agir. L’action que nous devons effectuer n’a pas besoin d’être utile, cela peut être, par exemple, d’accepter sans lutter, sans réfléchir, une énième loi-antiterroriste. Quel que soit son contenu.

...

Les sujets d’info qui expliquent le projet de loi sont très confus, à l’image, sans doute, du texte. On n’en retient pas grand chose, juste la sensation d’une menace, et la proposition de solutions dont tous les aspects ne sont pas détaillés.

La manœuvre est grossière. J’ai vu passer de nombreux sujets télévisés qui parlaient de cette loi en diffusant, entre deux vues de l’Assemblée nationale ou entre deux gros plans sur des extraits du projet de loi, les images des condamnés que je montre plus haut, des images de gamins au visage masqué qui posent avec derrière eux un drapeau où sont tracés des mots en arabe, ou encore des images des types armés réputés « jihadistes » même si on ignore totalement de quel stock d’archives toutes ces séquences sont issues puisque ce n’est pas mentionné. Mais ça n’a pas l’air bien important, ce sont des images d’illustration, des images évocatrices, des images d’ambiance destinées à invoquer notre imaginaire, à convoquer le petit Jack Bauer fasciste qui est en nous et qui va régler toute la misère du monde en échange d’une privation de liberté minime : on n’aura plus le droit de diffuser de la propagande jihadiste sur Internet. Ni de s’y intéresser. Cela ne concernera qu’Internet, car les chaînes de télé auront le droit d’utiliser, à toutes fins utiles, ces mêmes images. La loi le prévoit explicitement : les gens « dont le but est d’informer le public » auront plus le droit de surfer sur le net que le public ! Le droit à l’information, oui, mais le droit à chercher à s’informer par soi-même, non.
On ne s’informe plus, on se fait informer, quoi. Je crois bien que c’est la définition de la propagande.

La nouvelle loi n’est donc pas si anodine qu’on nous le dit. Elle révise la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 en punissant l’apologie de groupes terroristes et en instituant le blocage administratif de sites qui s’en rendent coupables. Le rapporteur de la loi explique que cela permettra de ne plus voir d’images de décapitation (mais est-ce que ça interdira aux chaînes de télévision de nous montrer les images qui précèdent la décapitation ?). Mais qui parle de méchants jihadistes, au fait ? La loi portera sur tout ce qu’on voudra bien qualifier d’entreprise terroriste, car le mot est très vague et s’est déjà appliqué à des activistes écologistes ou politiques divers. Le point clé n’est pas de punir l’apologie d’un crime : la loi sur la presse punit déjà l’apologie d’un crime, et si quelqu’un écrit dans un journal qu’il faut assassiner telle ou telle personne, elle aura des comptes à rendre devant la justice et le journal sera saisi. La nouveauté, c’est le caractère administratif de l’action : la responsabilité du blocage du site dépend de l’arbitraire, pour ne pas dire du caprice, de l’autorité qui en décidera.
Et par ailleurs, ce n’est plus seulement l’émetteur, le propagandiste, qui est puni, mais le récepteur, le propagandé : si vous allez regarder tel ou tel site, c’est que vous le soutenez et que donc, vous êtes coupable du crime éventuel qu’il promeut. Est-ce que s’intéresser à ce que racontent des africains qui luttent contre l’influence d’Areva ou Total dans leur pays sera un crime ? Les anti-OGM sont-ils des terroristes ? Et à partir du moment où la loi établit le concept de « groupe terroriste individuel » (je plaisante, mais ce n’est pas loin de ça), est-ce que le fait d’envoyer ses amis Facebook rire du site d’un illuminé quelconque pourra être puni par la loi ?
Une fois de plus, le gouvernement Hollande tient une promesse énoncée par son prédécesseur, car rappelez-vous, le délit de surf avait été imaginé par Sarkozy quelque semaines avant qu’il ne prenne la porte, au moment de l’affaire Merah.
Quel est le but de cette loi ? En imaginant ses dérives possibles, on peut imaginer qu’elle sert juste à renforcer le contrôle de l’information sur Internet, et à creuser l’écart entre les personnes autorisées à s’informer par elles-mêmes et les autres. On peut imaginer qu’elle serve à supprimer du débat public toutes sortes de thèmes syndicaux ou écologiques.

Je me demande si ce genre de loi ne complique pas singulièrement le travail des services de renseignement, qui se servent justement d’indices tels que l’historique de navigation des internautes pour identifier et surveiller les gens aux projets douteux.

Une chose devrait vexer les « makers » : le projet de loi antiterroriste ne s’en prend pas au Do-it-yourself. Il ne nous dit pas que l’on peut fabriquer des armes de poing en plastique ABS avec une imprimante 3D, ni que l’on peut fabriquer des drones, ou que sais-je encore en remisant des imprimantes, des vélos, ou des consoles de jeux vidéo.
Le fait de faire circuler des plans d’explosifs est puni, c’est tout.

...

Ah, ces gamins géniaux qui bricolaient les circuits électroniques de robots militaires pour en prendre le contrôle dans les films… Ici : la petite Nikko vient de reprogrammer un droïde policier 209, dans Robocop 3 (1993).

La seule raison que je vois à cette absence, ce n’est pas que les « makers » sont inoffensifs  d’un point de vue militaire : sans tomber dans un romantisme cyberpunk du début des années 1990, il est sans aucun doute possible de faire beaucoup de dégâts avec des armes bricolées. Si les « makers » ne sont pas inquiétés, c’est que le monde industriel et financier ne voit en eux que des amuseurs qu’il sera toujours temps d’acheter et/ou d’écraser d’un talon distrait s’ils venaient à inventer un produit qui menace leurs rentes.

Lire ailleurs : Présumés terroristes, un site qui fait le point sur la loi, par La quadrature du net, la ligue des droits de l’homme, Reportes sans frontière, le syndicat de la magistrature, etc.