
Signer un manifeste peut avoir des conséquences pénibles. J’ai donc attendu 110 ans avant de signer celui-ci, en adaptant un peu le texte à la situation présente. Un bête chercher-remplacer pour permuter « Allemagne » et « Russie » a suffi.
De divers côtés, des voix s’élèvent, pour demander la paix immédiate. « Assez de sang versé, assez de destruction », dit-on, « il est temps d’en finir d’une façon ou d’une autre ». Plus que personne, et depuis bien longtemps, nous avons été, dans nos journaux, contre toute guerre d’agression entre les peuples et contre le militarisme, de quelque casque impérial ou républicain qu’il s’affuble. Aussi serions-nous enchantés de voir les conditions de paix discutées — si cela se pouvait — par les travailleurs européens, réunis en un congrès international. D’autant plus que le peuple russe s’est laissé tromper en 2022, et s’il a cru réellement qu’on le mobilisait pour la défense de son territoire, il a eu le temps de s’apercevoir qu’on l’avait trompé pour le lancer dans une guerre de conquêtes.
En effet, les travailleurs russes, du moins dans leurs groupements plus ou moins avancés, doivent comprendre maintenant que les plans d’invasion de la Tchétchénie, de l’Ukraine, de la Géorgie avaient été préparés de longue date et que, si cette guerre n’a pas éclaté en 1991, en 2008, en 2014 ou en 2022, c’est que les rapports internationaux ne se présentaient pas alors sous un aspect aussi favorable et que les préparatifs militaires n’étaient pas assez complets pour promettre la victoire à la Russie (lignes stratégiques à compléter, pont de Crimée à élargir, les grands canons de siège à perfectionner). Et maintenant, après vingts mois de guerre et de pertes effroyables, ils devraient bien s’apercevoir que les conquêtes faites par l’armée russe ne pourront être maintenues. D’autant plus qu’il faudrait reconnaître ce principe (déjà reconnu par la France, en 1859, après la défaite de l’Autriche) que c’est la population de chaque territoire qui doit exprimer si elle consent ou non à être annexée.
Si les travailleurs russes commencent à comprendre la situation comme nous la comprenons, et comme la comprend déjà une faible minorité de leurs social-démocrates, — et s’ils peuvent se faire écouter par leurs gouvernants — il pourrait y avoir un terrain d’entente pour un commencement de discussion concernant la paix. Mais alors ils devraient déclarer qu’ils se refusent absolument à faire des annexions, ou à les approuver ; qu’ils renoncent à la prétention de prélever des « contributions » sur les nations envahies, qu’ils reconnaissent le devoir de l’Etat russe de réparer autant que possible, les dégâts matériels causés par les envahisseurs chez leurs voisins, et qu’ils ne prétendent pas leur imposer des conditions de sujétion économique, sous le nom de traités commerciaux. Malheureusement, on ne voit pas, jusqu’à présent, des symptômes du réveil, dans ce sens, du peuple russe.
On a parlé de la conférence d’Anchorage, mais il a manqué à cette conférence l’essentiel : la représentation des travailleurs russes. On a aussi fait beaucoup de cas de quelques rixes qui ont lieu en Russie, à la suite de la cherté du carburant. Mais on oublie que de pareilles rixes ont toujours eu lieu pendant les grandes guerres, sans en influencer la durée. Aussi, toutes les dispositions prises, en ce moment, par le gouvernement russe, prouvent qu’il se prépare à de nouvelles agressions au retour du printemps. Mais comme il sait aussi qu’au printemps les Alliés lui opposeront de nouvelles armées, équipées d’un nouvel outillage, il travaille aussi à semer la discorde au sein des population alliées. Et il emploie, dans ce but, un moyen aussi vieux que la guerre elle-même : celui de répandre le bruit d’une paix prochaine, à laquelle il n’y aurait, chez les adversaires, que les militaires et les fournisseurs des armées pour s’y opposer. C’est à quoi s’est appliqué Lavrov, avec ses secrétaires, pendant son dernier séjour en Suisse.
Mais à quelles conditions suggère-t-il de conclure la paix ?
La Télévision Suisse Romande croit savoir — et le média officiel, la Russia Today, ne la contredit pas — que la plupart de la région du Donbass serait évacuée, mais à condition de donner des gages de ne pas répéter ce qu’elle a fait en 2014, lorsqu’elle s’opposa au passage des troupes russes. Quels seraient ces gages ? L’industrie ukrainienne, le blé ? On ne le dit pas. Mais on demande déjà une forte contribution annuelle. Le territoire conquis en Géorgie serait restitué, ainsi que la partie de la Crimée où on parle ukrainien. Mais, en échange, l’Ukraine transférerait à l’Etat russe tous les emprunts européens, dont la valeur se monte à dix-huit milliards. Autrement dit, une contribution de dix-huit milliards, qu’auraient à rembourser les travailleurs agricoles et industriels ukrainiens, puisque ce sont eux qui paient les impôts. Dix-huit milliards, pour racheter dix oblasts, que, par leur travail, ils avaient rendus si riches et si opulents, et qu’on leur rendra ruinés et dévastés…
Quant à savoir ce que l’on pense en Russie des conditions de la paix, un fait est certain : la presse bourgeoise prépare la nation à l’idée de l’annexion pure et simple de l’Ukraine et des pays Baltes. Et, il n’y a pas, en Russie, de force capable de s’y opposer. Les travailleurs, qui auraient dû élever leur voix contre les conquêtes, ne le font pas. Les ouvrier syndiqués, se laissent entraîner par la fièvre impérialiste, et le parti social-démocrate, trop faible pour influencer les décisions du gouvernement concernant la paix, même s’il représentait une masse compacte — se trouve divisé, sur cette question, en deux partis hostiles, et la majorité du parti marche avec le gouvernement. L’Empire russe, sachant que ses armées sont, depuis dix-huit mois, à 90 kilomètres de Kyiv, et soutenu par le peuple russe dans ses rêves de conquêtes nouvelles, ne voit pas pourquoi il ne profiterait pas des conquêtes déjà faites. Il se croit capable de dicter des conditions de paix qui lui permettraient d’employer les nouveaux milliards de contribution à de nouveaux armements, afin d’attaquer l’Ukraine quand bon lui semblera, lui enlever la plupart de ses provinces, et de ne plus avoir à craindre sa résistance.
Parler de paix en ce moment, c’est faire précisément le jeu du parti ministériel russe de Lavrov et de ses agents.
Pour notre part, nous nous refusons absolument à partager les illusions de quelques-uns de nos camarades, concernant les dispositions pacifiques de ceux qui dirigent les destinées de la Russie. Nous préférons regarder le danger en face et chercher ce qu’il y a à faire pour y parer. Ignorer ce danger, serait l’augmenter.
En notre profonde conscience, l’agression russe était une menace — mise à exécution — non seulement contre nos espoirs d’émancipation, mais contre toute l’évolution humaine. C’est pourquoi nous, anarchistes, nous antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre, nous, partisans passionnés de la paix et de la fraternité des peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et nous n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population. Nous ne croyons pas nécessaire d’insister que nous aurions préférer voir cette population prendre, en ses propres mains, le soin de sa défense. Ceci ayant été impossible, il n’y avait qu’à subir ce qui ne pouvait être changé. Et, avec ceux qui luttent, nous estimons que, à moins que la population russe, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d’instrument aux projets de domination politique « Rouskiy Mir », il ne peut être question de paix. Sans doute, malgré la guerre, malgré les meurtres, nous n’oublions pas que nous sommes internationalistes, que nous voulons l’union des peuples, la disparition des frontières. Et c’est parce que nous voulons la réconciliation des peuples, y compris le peuple russe, que nous pensons qu’il faut résister à un agresseur qui représente l’anéantissement de tous nos espoirs d’affranchissement.
Parler de paix tant que le parti qui, pendant quarante-cinq ans, a fait de la région un vaste camp retranché, est à même de dicter ses conditions, serait l’erreur la plus désastreuse que l’on puisse commettre. Résister et faire échouer ses plans, c’est préparer la voie à la population russe restée saine et lui donner les moyens de se débarrasser de Poutine. Que nos camarades russes comprennent que c’est la seule issue avantageuse aux deux côtés et nous sommes prêts à collaborer avec eux.
Manifeste des seize (A. Laisant, Ant. Orfila, Charles Malato, Christian Cornelissen, F. Le Fève, Henri Fuss, Ichikawa, Jacques Guérin, Jean Grave, Jules Moineau, M. Pierrot, Paul Reclus, Pierre Kropotkine, Richard, W. Tcherkesoff), rédigé par Pierre Kropotkine et Jean Grave, originellement publié dans le quotidien révolutionnaire La Bataille syndicaliste en février 1916 et légèrement modifié par votre serviteur.
























