Archives mensuelles : juillet 2026

Je signe !

Signer un manifeste peut avoir des conséquences pénibles. J’ai donc attendu 110 ans avant de signer celui-ci, en adaptant un peu le texte à la situation présente. Un bête chercher-remplacer pour permuter « Allemagne » et « Russie » a suffi.


De divers côtés, des voix s’élèvent, pour demander la paix immédiate. « Assez de sang versé, assez de destruction », dit-on, « il est temps d’en finir d’une façon ou d’une autre ». Plus que personne, et depuis bien longtemps, nous avons été, dans nos journaux, contre toute guerre d’agression entre les peuples et contre le militarisme, de quelque casque impérial ou républicain qu’il s’affuble. Aussi serions-nous enchantés de voir les conditions de paix discutées — si cela se pouvait — par les travailleurs européens, réunis en un congrès international. D’autant plus que le peuple russe s’est laissé tromper en 2022, et s’il a cru réellement qu’on le mobilisait pour la défense de son territoire, il a eu le temps de s’apercevoir qu’on l’avait trompé pour le lancer dans une guerre de conquêtes.

En effet, les travailleurs russes, du moins dans leurs groupements plus ou moins avancés, doivent comprendre maintenant que les plans d’invasion de la Tchétchénie, de l’Ukraine, de la Géorgie avaient été préparés de longue date et que, si cette guerre n’a pas éclaté en 1991, en 2008, en 2014 ou en 2022, c’est que les rapports internationaux ne se présentaient pas alors sous un aspect aussi favorable et que les préparatifs militaires n’étaient pas assez complets pour promettre la victoire à la Russie (lignes stratégiques à compléter, pont de Crimée à élargir, les grands canons de siège à perfectionner). Et maintenant, après vingts mois de guerre et de pertes effroyables, ils devraient bien s’apercevoir que les conquêtes faites par l’armée russe ne pourront être maintenues. D’autant plus qu’il faudrait reconnaître ce principe (déjà reconnu par la France, en 1859, après la défaite de l’Autriche) que c’est la population de chaque territoire qui doit exprimer si elle consent ou non à être annexée.

Si les travailleurs russes commencent à comprendre la situation comme nous la comprenons, et comme la comprend déjà une faible minorité de leurs social-démocrates, — et s’ils peuvent se faire écouter par leurs gouvernants — il pourrait y avoir un terrain d’entente pour un commencement de discussion concernant la paix. Mais alors ils devraient déclarer qu’ils se refusent absolument à faire des annexions, ou à les approuver ; qu’ils renoncent à la prétention de prélever des « contributions » sur les nations envahies, qu’ils reconnaissent le devoir de l’Etat russe de réparer autant que possible, les dégâts matériels causés par les envahisseurs chez leurs voisins, et qu’ils ne prétendent pas leur imposer des conditions de sujétion économique, sous le nom de traités commerciaux. Malheureusement, on ne voit pas, jusqu’à présent, des symptômes du réveil, dans ce sens, du peuple russe.

On a parlé de la conférence d’Anchorage, mais il a manqué à cette conférence l’essentiel : la représentation des travailleurs russes. On a aussi fait beaucoup de cas de quelques rixes qui ont lieu en Russie, à la suite de la cherté du carburant. Mais on oublie que de pareilles rixes ont toujours eu lieu pendant les grandes guerres, sans en influencer la durée. Aussi, toutes les dispositions prises, en ce moment, par le gouvernement russe, prouvent qu’il se prépare à de nouvelles agressions au retour du printemps. Mais comme il sait aussi qu’au printemps les Alliés lui opposeront de nouvelles armées, équipées d’un nouvel outillage, il travaille aussi à semer la discorde au sein des population alliées. Et il emploie, dans ce but, un moyen aussi vieux que la guerre elle-même : celui de répandre le bruit d’une paix prochaine, à laquelle il n’y aurait, chez les adversaires, que les militaires et les fournisseurs des armées pour s’y opposer. C’est à quoi s’est appliqué Lavrov, avec ses secrétaires, pendant son dernier séjour en Suisse.

Mais à quelles conditions suggère-t-il de conclure la paix ?

La Télévision Suisse Romande croit savoir — et le média officiel, la Russia Today, ne la contredit pas — que la plupart de la région du Donbass serait évacuée, mais à condition de donner des gages de ne pas répéter ce qu’elle a fait en 2014, lorsqu’elle s’opposa au passage des troupes russes. Quels seraient ces gages ? L’industrie ukrainienne, le blé ? On ne le dit pas. Mais on demande déjà une forte contribution annuelle. Le territoire conquis en Géorgie serait restitué, ainsi que la partie de la Crimée où on parle ukrainien. Mais, en échange, l’Ukraine transférerait à l’Etat russe tous les emprunts européens, dont la valeur se monte à dix-huit milliards. Autrement dit, une contribution de dix-huit milliards, qu’auraient à rembourser les travailleurs agricoles et industriels ukrainiens, puisque ce sont eux qui paient les impôts. Dix-huit milliards, pour racheter dix oblasts, que, par leur travail, ils avaient rendus si riches et si opulents, et qu’on leur rendra ruinés et dévastés…

Quant à savoir ce que l’on pense en Russie des conditions de la paix, un fait est certain : la presse bourgeoise prépare la nation à l’idée de l’annexion pure et simple de l’Ukraine et des pays Baltes. Et, il n’y a pas, en Russie, de force capable de s’y opposer. Les travailleurs, qui auraient dû élever leur voix contre les conquêtes, ne le font pas. Les ouvrier syndiqués, se laissent entraîner par la fièvre impérialiste, et le parti social-démocrate, trop faible pour influencer les décisions du gouvernement concernant la paix, même s’il représentait une masse compacte — se trouve divisé, sur cette question, en deux partis hostiles, et la majorité du parti marche avec le gouvernement. L’Empire russe, sachant que ses armées sont, depuis dix-huit mois, à 90 kilomètres de Kyiv, et soutenu par le peuple russe dans ses rêves de conquêtes nouvelles, ne voit pas pourquoi il ne profiterait pas des conquêtes déjà faites. Il se croit capable de dicter des conditions de paix qui lui permettraient d’employer les nouveaux milliards de contribution à de nouveaux armements, afin d’attaquer l’Ukraine quand bon lui semblera, lui enlever la plupart de ses provinces, et de ne plus avoir à craindre sa résistance.

Parler de paix en ce moment, c’est faire précisément le jeu du parti ministériel russe de Lavrov et de ses agents.

Pour notre part, nous nous refusons absolument à partager les illusions de quelques-uns de nos camarades, concernant les dispositions pacifiques de ceux qui dirigent les destinées de la Russie. Nous préférons regarder le danger en face et chercher ce qu’il y a à faire pour y parer. Ignorer ce danger, serait l’augmenter.

En notre profonde conscience, l’agression russe était une menace — mise à exécution — non seulement contre nos espoirs d’émancipation, mais contre toute l’évolution humaine. C’est pourquoi nous, anarchistes, nous antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre, nous, partisans passionnés de la paix et de la fraternité des peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et nous n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population. Nous ne croyons pas nécessaire d’insister que nous aurions préférer voir cette population prendre, en ses propres mains, le soin de sa défense. Ceci ayant été impossible, il n’y avait qu’à subir ce qui ne pouvait être changé. Et, avec ceux qui luttent, nous estimons que, à moins que la population russe, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d’instrument aux projets de domination politique « Rouskiy Mir », il ne peut être question de paix. Sans doute, malgré la guerre, malgré les meurtres, nous n’oublions pas que nous sommes internationalistes, que nous voulons l’union des peuples, la disparition des frontières. Et c’est parce que nous voulons la réconciliation des peuples, y compris le peuple russe, que nous pensons qu’il faut résister à un agresseur qui représente l’anéantissement de tous nos espoirs d’affranchissement.

Parler de paix tant que le parti qui, pendant quarante-cinq ans, a fait de la région un vaste camp retranché, est à même de dicter ses conditions, serait l’erreur la plus désastreuse que l’on puisse commettre. Résister et faire échouer ses plans, c’est préparer la voie à la population russe restée saine et lui donner les moyens de se débarrasser de Poutine. Que nos camarades russes comprennent que c’est la seule issue avantageuse aux deux côtés et nous sommes prêts à collaborer avec eux.


Manifeste des seize (A. Laisant, Ant. Orfila, Charles Malato, Christian Cornelissen, F. Le Fève, Henri Fuss, Ichikawa, Jacques Guérin, Jean Grave, Jules Moineau, M. Pierrot, Paul Reclus, Pierre Kropotkine, Richard, W. Tcherkesoff), rédigé par Pierre Kropotkine et Jean Grave, originellement publié dans le quotidien révolutionnaire La Bataille syndicaliste en février 1916 et légèrement modifié par votre serviteur.

France tribunes

Est-ce qu’il existe d’autres pays que la France où on publie autant de tribunes collectives ? J’ai l’impression que ce type de contenu a connu une prolifération incontrôlable au cours des deux dernières décennies. Bien entendu, ce n’est pas neuf, et il y a des tribunes collectives qui sont restées dans l’Histoire, comme le manifeste des 121 (1960), contre la guerre d’Algérie, ou le manifeste des 343 (1971), qui portait sur l’Interruption volontaire de grossesse. Mais aujourd’hui les tribunes collectives sont devenues quotidiennes et, du simple fait de leur banalité, semblent avoir un peu changé de fonction.

Les tribunes collectives actuelles, de la même manière, réunissent un groupe autour d’une position politique ou philosophique et tentent de faire l’événement, mais leur relative banalité semble quelque peu décaler leur réception. Ce qu’on regarde avant tout, c’est le titre de la tribune, le support de presse qui l’accueille, et les noms des deux ou trois premiers signataires. Le public jugera ensuite, selon ses attentes et ses préjugés, de ce qu’il faut en penser et dans quel camp ranger les signataires. Le but, me semble-t-il, est rarement d’influer sur l’opinion, il est de fédérer, de définir des camps.

Puisque j’ai mauvais esprit je suppose que la manie des tribunes est liée à la crise de la presse. Une tribune collective est en effet un contenu gratuit (pas de salarié, pas de pigistes1, je parie que certains paieraient même pour voir leurs tribunes publiées — j’espère que ça ne se fait pas !) qui en plus de sa gratuité a pour vertu de constituer un événement d’actualité en soi-même (pas besoin de cellule d’enquête), et permet de voir citer le quotidien ou le magazine dans de nombreux articles d’autres journaux : un événement, une publicité, et tout ça sans payer un feuillet (enfin à ma connaissance ça n’arrive jamais). C’est tout bénéf’, mais à employer avec parcimonie et sélectivité, car indépendamment de l’intérêt du manifeste signé ou du sujet traité, pour qu’une tribune collective constitue un sujet, il faut qu’elle tombe au bon moment, qu’elle ait quelques signataires notables et qu’elle ne fasse pas doublon avec d’autres textes du même genre. Trop de tribunes tue les tribunes.

De ma modeste expérience, voici comment les choses se déroulent : un ami ou une amie de confiance nous annonce, en nous demandant de ne surtout pas ébruiter la chose, qu’une tribune va sortir le lendemain dans Libération ou dans Le Monde au sujet d’une cause majeure. Parfois on sait qu’une personne qu’on admire fera partie des rédacteurs ou des premiers signataires du texte. On lit le texte rapidement — pas forcément en diagonale, hein, mais comme il faut répondre vite, on recherche surtout les éventuels points avec lesquels on n’est pas d’accord. Et on en trouve, mais on se dit qu’ils ne sont pas si importants que ça, que la noble cause nous cause suffisamment pour qu’on passe outre une partie des propositions, qu’on pardonne une formulation, on se dit qu’on est d’accord sur l’essentiel, qu’on est d’accord sur le titre de la tribune, et qu’on discutera le reste plus tard.
Et puis le lendemain, le texte n’est finalement pas publié par Le Monde ou Libé, qui subissent un embouteillage — trop de bonnes tribunes sur le feu en même temps —, qui n’avaient rien promis, il sort trois jours après sur un blog de Médiapart (ou il est refusé partout, ça arrive aussi). On relit, on découvre que telle ou telle signature pressentie n’est finalement pas là, mais qu’il y a en revanche plusieurs personnes qu’on n’aime pas trop. En relisant le texte on se dit qu’il est en fait un peu moyen et on est heureux de ne pas être suffisamment connu pour faire partie des signataires notables écrits en gras et dont le nom sera systématiquement rappelé à chaque fois que quelqu’un évoquera le texte pour le déprécier, en n’en retenant que les points sur lesquels on avait tiqué soi-même. On se félicite d’être noyé dans le queue de peloton, associé à un qualificatif légitimant mais quelque peu banal (« universitaire », « enseignant », « artiste », « auteur »…). Et on se promet de ne plus signer ce genre de texte à l’avenir. Et on gomme tout ça de son esprit : je n’ai aucun souvenir des quelques tribunes que j’ai co-signées, je me souviens juste d’avoir toujours plus ou moins regretté de l’avoir fait, souvent poussé par la vanité : être sollicité est valorisant, être associé à telle ou telle personnalité qu’on admire est valorisant, trouver son nom dans un grand quotidien est valorisant. Alors que publier un billet de blog dans lequel on est d’accord avec soi-même (et encore) et qui sera lu par quinze personnes est bien moins valorisant. Et puis il y a la question de la loyauté : on aime la personne qui nous a invité, on fait ça pour elle.

Bon, et Barbara Butch, alors ?

Je ne pensais pas avoir à écrire à son sujet, tant il me semblait évident qu’il n’y avait pas de sujet : un élu local grenoblois2, récemment contesté par ses camarades d’engagement pour ses méthodes brutales et ses propos homophobes ou sexistes, qui se trouve plus ou moins en rupture (si j’ai tout compris) avec la coalition de gauche qui a fait de lui un conseiller municipal, a organisé un happening contre une artiste accueillie par la ville et qui fait l’objet d’accusations vagues sur lesquelles je vais revenir plus loin. Les visuels par lesquels cet élu a rassemblé ses troupes sont un peu embarrassants, montrant le drapeau de la Pride israélienne maculé de sang…

Le résultat de cette campagne a été une interruption du concert, obtenue à coup de huées, d’insultes, de jets de graviers, de bouteilles, et du sectionnement d’un câble électrique. Barbara Butch a quitté la scène en diffusant le pascifistissime Imagine de John Lennon, ce qui constitue une prise de position politique assez limpide, pour le coup, et même un geste d’espérance.
Tout ici me semblait suffisamment excessif pour qu’il n’y ait rien à en dire qui ne soit évident : entraînés par leur très compréhensible indignation face au sort des gazaouis, des militants se sont fourvoyés dans une action plutôt violente (violence qu’ils ont ensuite niée, mais qui est bien documentée par une enquête de Médiapart) visant une cible pour le moins douteuse, tellement douteuse que beaucoup ont immédiatement supposé que si Barbara Butch s’est vue accusée de tous les malheurs des gazaouis, c’est en raison de quatre de ses identités : femme, lesbienne, grosse et juive
Les militants LFI se défendent bien heureusement d’être animés par de pareilles arrières-pensées, mais leur action est soutenue par tout un tas de gens qui ont ce genre d’opinions, à commencer par le raciste, homophobe, sexiste, chauve3 et négationniste Alain Soral, actuellement réfugié politique dans la Russie de Poutine, qu’il soutient bien évidemment :

La suite logique aurait dû être un embarras général, c’est d’ailleurs un peu de qui s’est passé à la tête de LFI, qui n’a soutenu l’action que du bout des lèvres4, parlant euphémistiquement d’un « boycott » pacifique5 et évoquant surtout un attachement à la cause défendue, à savoir les Palestiniens, plus qu’une fixation sur la dee-jay de la cérémonie d’ouverture de Jeux Olympiques de 20246.
Il faut dire qu’utiliser Barbara Butch pour incarner l’action du gouvernement Netanyahou tombe visiblement à côté : elle ne soutient pas la guerre contre Gaza, qu’elle qualifie d’« ignoble » et d’« horrible ». Elle a eu le malheur de signer un texte intitulé Soutien à la proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme. Sans en préciser le contenu, le texte défend le projet de loi dit Yadan, qui a été accusé de limiter le droit à critiquer la politique israélienne au nom de la lutte contre l’antisémitisme, et d’introduire dans le droit (notamment dans le droit de la presse) des éléments assez vagues et donc, aptes à provoquer des condamnations arbitraires. J’avais personnellement fait partie des 700 000 signataires de la pétition citoyenne qui réclamait le retrait de cette loi évidemment dangereuse et malhonnête. Le texte signé par Barbara Butch, en revanche, était plutôt général et évasif pour quelqu’un qui n’aurait pas suivi le débat sur cette loi, ce qui est le cas de la dee-jay qui, une fois informée, a dit regretter d’avoir signé, expliquant qu’elle n’avait pas su lire entre les lignes. On pourrait se demander l’intérêt de prendre à partie quelqu’un pour avoir soutenu un texte dont elle a admis ne pas avoir compris les tenants et aboutissants à l’époque, qu’elle a ensuite regretté avoir soutenu, texte qui lui-même soutenait un projet de loi mal branlé qui a été retiré il y a des mois. Puisque l’accusation de soutien au génocide à Gaza tenait difficilement sur ce seul élément de dossier, il fallait ajouter des couches au mille-feuille argumentatif :
— Barbara Butch a passé des disques pendant une soirée privée chez l’ambassadeur de France à Tel Aviv. Effectivement. Mais eût-ce été une soirée officielle, et alors ? Les ambassadeurs de France des 150 pays avec lesquels nous entretenons des relations diplomatiques sont la voix de la France des pays dans lesquels ils sont établis, pas le contraire ! Mixer pour l’ambassadeur français c’est tout comme mixer pour le président de la République.
— Barbara Butch se plaint d’être victime d’insultes antisémites (elle en a reproduit quelques échantillons gratinés). Or l’accusation d’antisémitisme est (effectivement) utilisé comme argument pour silencier les voix pro-palestiniennes. Donc elle est anti-palestinienne (avec ce genre de logique circulaire, Christopher Nolan peut faire un film de trois heures).
— Le régime israélien recourt au « pink-washing » pour donner une image moderne à Israël, or Barbara Butch est une icône LGBT donc elle soutient implicitement Netanyahou et ses colons juifs orthodoxes zinzins. Hmmmm…
— Tout récemment enfin, j’ai vu passer une nouvelle couche : Barbara Butch et son avocate auraient eu recours à une start-up israélienne spécialisée dans le renseignement pour identifier les auteurs de menaces et d’insultes en ligne (je ne sais pas si La Jeune Garde aurait proposé son aide pour ça), et l’avocate en question travaille aussi avec la rabbine Delphine Horvilleur, qui a plusieurs fois dit son opposition à LFI.

Je passe sur l’accusation d’un deux-poids-deux-mesures : « où étiez-vous quand des villes ont reçu des pressions pour déprogrammer le rappeur Médine, Judith Butler, Blanche Gardin ou une exposition en soutien à la Palestine ? ». Ce genre de question n’est pas sans pertinence, mais est-ce que la réponse à une action injuste doit être une autre action injuste ? Et au fait, où était LFI quand Vladimir Poutine a lancé une guerre aux 500 000 morts ?

Je me disais qu’il n’y avait pas d’histoire, que les gens qui soutiennent LFI allaient, en bloc, admettre a minima une erreur de cible, une erreur tactique et philosophique due à une section locale turbulente assoiffée de vengeance plus que de justice, et pensant que la vérité ne peut s’imposer que par la force et pas par le dialogue. Et beaucoup l’ont fait. Mais une quantité non-négligeable d’autres personnes ont persévéré et renchéri, en laissant affleurer des impensés essentialistes divers et un sexisme crasse qui en dit infiniment plus sur eux que sur ce qu’ils pensent défendre.
Quant aux personnes qui n’ont au fond pas de mauvaises intentions, il me semble qu’elles devraient se poser la question de ce qu’elles défendent : rallier l’autre à leur combat, le convaincre, ou au contraire couper toute sorte de ponts, et ne convaincre que soi-même ?

Enfin, n’en demandons-nous pas trop aux artistes ? Pourquoi s’attendre à ce qu’ils soient informés, idéologiquement orthodoxes, pointus, et qu’en plus ils pensent exactement comme nous sur les sujets qui nous importent ? Pourquoi leur demandons-nous de prendre sans cesse position, d’être intelligents et pertinents alors que nous ne demandons ça ni à notre boulanger avant de lui acheter du pain… Ni à nous-mêmes. Surtout pas à nous-mêmes.
N’y a-t-il pas ici une forme un peu folle de transfert, le même genre de processus que ce qui fait que quelqu’un qui vient de regarder le match assis dans un canapé dit « on a gagné ! » comme s’il s’était trouvé sur le terrain ? Ce besoin d’incarner des questions qui échappent totalement à notre contrôle dans des personnes que nous admirons hors de toute raison ou que nous détestons de manière aussi déraisonnable.
Pourquoi reprochons-nous plus facilement aux autres ce qu’ils n’ont pas dit que ce qu’ils ont effectivement dit ? Pourquoi critiquons-nous le positionnement politique d’artistes sans même leur demander s’il est ce que nous projetons à leur sujet (qui comme toute projection parle plus de nous que de l’objet sur lequel nous projetons) ? Il existe, certes, des artistes qui affirment une forme de combat politique, comme J.K. Rowlings et sa lutte obsessionnelle contre les personnes transgenres, ou, pour revenir à Gaza, l’acteur Jerry Seinfield qui a très clairement exprimé son dédain pour les vies palestiniennes et son soutien au pire de la politique israélienne. Il existe des artistes qui ont un poids sur l’opinion. Mais ce n’est pas le cas de Barbara Butch, qui est essentiellement connue comme artiste ou pour son engagement envers des sujets comme le féminisme, l’homophobie, l’antisémitisme et la grossophobie.

Se défouler sur une femme seule, sur la foi d’un dossier assez mince, ne sauvera ni Gaza ni la gauche française. Comme tous les défoulements il convertit juste une frustration en action. C’est peu défendable, et surtout, complètement contre-productif.

Lire ailleurs : Pour une pratique queer-féministe-antiraciste de l’adversité politique (Cléo Cohen, Alexia Levy-Chekroun, Juliette Rousseau) ; Les dix fautes de LFI Grenoble et d’Allan Brunon, par Pascal Maillard ; L’affaire Barbara Butch, ou la généralisation de l’assignation identitaire des juifs, par NessiGerson ; Sur Facebook, André Markowicz a publié un bon post (peut-être pas accessible pour les gens qui ne sont pas inscrits)

  1. J’apprends en commentaire que les pigistes sont des salariés, mais salariés à la tâche, en opposition aux journalistes en poste qui sont salariés régulièrement. []
  2. Allan Brunon, champion d’arts martiaux qui a dû abandonner une carrière dans le MMA à la suite d’une blessure, réputé « proche de la jeune garde », quoique je ne trouve pas vraiment d’éléments à ce sujet, c’est toujours un tic journalistique un rien suspect de « proche de ». []
  3. Oh ça va, on peut rigoler ! (la vérité est que ma propre perte de cheveux m’angoisse. Mais si Soral s’en prend à Barbara Butch en mentionnant sa corpulence, on peut bien s’en prendre à Alein Soral en mentionnant sa calvitie). []
  4. Selon un article de Libération, en coulisses, le représentant Grenoblois de LFI se serait vertement fait recadrer. Mais pas publiquement, car on lave son linge sale en famille. []
  5. De mon temps le boycott consistait à ne pas acheter un produit, pas à lui envoyer des projectiles ! []
  6. On se rappellera au passage que Jean-Luc Mélenchon avait déploré à l’époque la référence à la Cène de Léonard de Vinci, où Barbara Butch apparaissait à la place de Jésus : « Je n’ai pas aimé la moquerie sur la Cène chrétienne, dernier repas du Christ et de ses disciples, fondatrice du culte dominical. Je n’entre pas bien sûr dans la critique du « blasphème ». Cela ne concerne pas tout le monde. Mais je demande : à quoi bon risquer de blesser les croyants ? Même quand on est anticlérical ! Nous parlions au monde ce soir-là. Dans le milliard de chrétiens du monde, combien de braves et honnêtes personnes à qui la foi donne de l’aide pour vivre et savoir participer à la vie de tous, sans gêner personne ? ». Il n’est pas le seul, mais comme d’autres (Onfray…) il se garde d’expliquer en quoi il y a moquerie. Parce que Jésus est une femme ? []

La propagande sur les réseaux sociaux

Mon mur Facebook est submergé de publications favorables à l’agression russe en Ukraine. J’imagine que c’est parce que le sujet m’intéresse, mais tout de même, ce sont des dizaines de posts quotidiens qui expliquent en long et en large pourquoi Poutine a eu raison de s’en prendre à l’Ukraine, et pourquoi il est déjà le vainqueur de ce que la Russie persiste à appeler non pas une guerre mais juste une « opération spéciale ». Une opération spéciale qui a fait deux millions de victimes, qui dure depuis plus de quatre ans et qui ne peut avoir que des perdants.
Cette suractivité des propagandistes est peut-être un indice de panique.

Parmi les points troublants, il y a l’origine des auteurs de ces publications poutinophiles : quelques français, un certain nombre de russes s’exprimant en Français, mais la plus importante cohorte semble constituée de résidents d’Afrique francophone, essentiellement d’Afrique subsaharienne, c’est à dire des gens qui vivent tout de même assez loin de Kyiv. Il y a aussi quelques africains de l’Ouest résidant en France. La plupart commentent avec délectation le moindre succès russe, y compris et surtout lorsque ledit succès est purement assertif : « Poutine déclare que l’Occident va payer cher son soutien à l’Ukraine » ; « Poutine siffle la fin de la récré » (expression que je lis depuis quatre ans à n’importe quel sujet… Cette fin de récré est décidément interminable) ; « un proche de Poutine révèle que Poutine va terminer la guerre en quelques semaines » (et ça fait des années que ça dure) ; « L’Ukraine confirme que la Russie utilise une arme d’un genre tout à fait nouveau » (qui s’avère être les obus à éclats, inventés par le britannique Henry Shrapnel à la fin du XVIIIe siècle mais bon…) ; « les Russes jugent Poutine trop tendre avec les Ukrainiens et lui demandent de ne faire preuve d’aucune pitié » ; « Le ministre lance un avertissement sévère aux pays européens en leur rappelant les leçons de l’Histoire » ; « Le mensonge européen, démenti grandeur nature » (par Vladimir Poutine, au téléphone avec Trump) ; « La Russie vient de donner une leçon magistrale à Zelensky » ; etc.

Il m’arrive, en commentaire, de contredire certaines affirmations, de rappeler leur caractère purement déclaratif ou de poser des questions, de demander aux auteurs de ces publications par quel truchement ils en arrivent à se sentir à ce point concernés par une guerre qui se déroule à 6 000 kilomètres de chez eux. On me rétorquera que j’habite moi-même à 2 500 kilomètres du conflit, mais je crois que celui-ci a tout de même une réalité plus directe pour moi : on cause russe ou ukrainien dans les rues de ma ville, je suis Français, et à ce titre membre de l’Union européenne et de l’OTAN, trois entités qui sont clairement impactées par la guerre en Ukraine. Ceci étant dit, il est plutôt bien de s’intéresser à des guerres lointaines, bien des horreurs de l’Histoire ont été encouragées par l’indifférence kilométrique.
Mes commentaires ou mes questions aux influenceurs poutinistes africains n’ont jamais obtenu de réponse. Pas une. Leurs publications ne servent visiblement à convaincre que ceux qui ont envie d’y croire (à commencer par leurs auteurs) qui, c’est mon hypothèse, rêvent d’une forme de défaite du monde qui a naguère colonisé l’Afrique. Chaque succès revendiqué par Poutine devient donc une leçon, une réparation historique, quitte à faire passer cet impérialiste meurtrier qui sacrifie à tour de bras ses propres soldats (dont beaucoup sont des africains enrôlés par ruse !) pour le champion des peuples opprimés et de l’anti-impérialisme. Illusion partagée par une certaine gauche notamment en France qui, par un légitime souci décolonial (car c’est un fait, ce que nous nommons « décolonisation » est loin d’avoir soldé le compte de la période coloniale, et je ne parle pas ici que de mémoire), en arrive à soutenir un Tsar médiocre, brutal et revanchard dans sa tentative de reconstituer, au nom du droit du plus fort, un empire dont la plupart des féaux se sont émancipés sans demander leur reste il y a trente-cinq ans. Ce n’est pas seulement le régime communiste (qui au moins faisait mine d’être motivé par un idéal) qu’ont fui les Ukrainiens, les Géorgiens, les Arméniens, les Baltes, les Moldaves, les Ouzbèques, les Turkmènes, les Kazahs etc., c’est aussi la domination Russie.

Chaque fois qu’on me dit que Poutine cherche la paix et que c’est juste parce qu’il est vexé et inquiet du manque de confiance qu’il inspire qu’il a été forcé d’attaquer la Géorgie et de l’Ukraine, je pense aux martiens de Mars Attack, eux aussi venus en paix.

Les publications émanant de français ou de russes situés en France qui reprennent à leur compte le récit officiel russe portent sur des points plus concrets et donnent lieu à plus d’échanges. Elles sont pourtant à peine plus fertiles, car leurs auteurs égrènent des faits et des arguments sans souci de cohérence ou de rigueur chronologique. Placés face à leurs contradictions, ils s’abstiennent soigneusement de contre-argumenter, ils interrompent la conversation ni-vu-ni-connu ou bien passent à un autre sujet.
Souvent, ils commencent en affirmant ne pas choisir de camp : « je ne soutiens pas Poutine mais… » (mais en fait je soutiens Poutine), en disant qu’ils sont pour la paix et le dialogue (l’Ukraine devrait se rendre), en expliquant que nous ne pouvons pas comprendre cette guerre et qu’elle ne nous concerne pas (mais elle les concerne assez, eux, pour qu’ils rédigent des tartines à son sujet), que les Français ont bien d’autres problèmes alors de quoi nous mêlons-nous ? Que les torts sont partagés (mais bon il y a un pays agresseur et un pays agressé), que condamner et sanctionner la Russie n’a pas d’effets (alors pourquoi on en parle ?), que l’« opération spéciale » de Poutine, ce n’est pas bien, mais que si les Ukrainiens ont le malheur de répliquer, alors là c’est très grave, c’est une vraie déclaration de guerre… Viennent ensuite tout un tas d’arguments que le bon sens contredit : l’Ukraine a voulu la guerre, l’OTAN a voulu la guerre (rappelons que c’est précisément parce que l’OTAN n’a pas accueilli l’Ukraine que la guerre a pu être déclenchée. Rappelons aussi que personne n’a aussi bien réveillé l’OTAN… Que Vladimir Poutine), Donald Trump a voulu la guerre (commencée entre ses deux mandats…), l’Union européenne a voulu la guerre… En gros, tout le monde voulait de cette guerre à l’exception de celui qui l’a déclenchée et qui est seul responsable de sa poursuite — si Poutine cesse de combattre, la guerre s’arrête, si l’Ukraine cesse de combattre, elle disparaît.
Le tout est agrémenté de considérations sur la terrible censure des médias français qui n’ont pas le droit de dire que la Russie gagne la guerre, etc. Pourtant j’ai l’impression qu’il est plus facile de tenir un peu tous les discours en France qu’en Russie, à l’exception des discours patriotiques va-t-en-guerre, qui ne sont pas très bien vus chez nous mais qui passent en prime-time sur la télé russe.
Viennent ensuite, dans le désordre, des rappels historiques sur le traitement des minorités russophones (par un tout autre gouvernement, il y a quinze ans, faisant moins de victimes en tout qu’un seul mois de la guerre actuelle) ou sur le rapport entre une partie des ukrainiens et l’Allemagne nazie il y a huit décennies,… Points historiques qui vont un peu à l’encontre des déclarations de Vladimir Poutine qui affirme qu’il veut non pas combattre les Ukrainiens mais les sauver du monde occidental. On notera aussi le paradoxe que pose la superposition de ces deux propositions : « l’Ukraine n’est pas un pays, elle n’existe pas vraiment, ses frontières sont artificielles » et « les Ukrainiens ont toujours été et seront toujours comme ci ou comme ça… » (corrompus, d’extrême-droite,..).

Un cas particulier : Sasha Yaropolskaya, militante au sein de « Révolution Permanente » (qui n’est pas un salon de coiffure mais un parti politique), a fui la Russie de Poutine où sa condition de personne LGBT et de militante contre Vladimir Poutine constitue un péril, analyse bien l’endoctrinement chauviniste des enfants à qui on apprend dès l’école à haïr les Ukrainiens et parle des crimes de guerre de la Russie… Mais voilà, ses principes révolutionnaires passent au dessus : les travailleurs ukrainiens ne peuvent être libérés que par la révolution, les pays occidentaux qui aident Zelensky sont impérialistes, blablabla… Bref, ni pour Poutine ni pour Zelensky, la libération du peuple ne peut venir que par la Révolution. Et apparemment, tant pis s’il reçoit des bombes d’ici le grand soir dont rien ne dit qu’il ait envie. Et puis les européens soutiennent l’Ukraine mais pas les Gazaouis… Renvoyer dos-à-dos le puissant agresseur et le frêle agressé au nom de plans sur la comète, c’est peut-être de l’orthodoxie révolutionnaire, mais ça reste prendre le parti de l’agresseur. Cette personne a été peinée que, en commentaire, on lui reproche de soutenir Poutine… Elle devrait être encore plus peinée de voir le nombre de gens qui la félicitent en étant tout autant convaincus de son soutien à Poutine.

J’ai l’impression qu’il y a plusieurs motivations différentes derrière tous ces discours. Certains de leurs émetteurs me semblent être des fonctionnaires russes missionnés pour convaincre les uns et démoraliser les autres. D’autres sont plus sincères, peut-être convaincus par les premiers. Certains sont effrayés par la guerre en général, par la perspective que celle-ci s’étende, et on les comprend bien sûr, mais à ceux-ci je rappellerai d’une part que la guerre est déjà là mais que chaque jour de résistance de l’Ukraine prouve à Vladimir Poutine qu’il n’a pas les moyens d’étendre la guerre conventionnelle. Certains ont tellement envie de détester leur propre pays et son actuel président, l’Union européenne ou les États-Unis (pourtant hostiles à l’Ukraine sous l’administration Trump — mais ça peut changer : Trump a maintes fois démontré son obsession de ne pas être du côté des perdants, alors les difficultés rencontrées par Poutine peuvent le faire virer de bord — qu’ils sont prêts à tout accepter de Vladimir Poutine, sans tiquer sur ses invectives et sur ses menaces, alors même qu’ils en sont la cible. Enfin parfois ceux-là sont un peu suspects, leurs publications qui clament « les Français en ont assez de la guerre de Macron et d’Ursula Von der Leyen » et « de plus en plus de Français soutiennent Vladimir Poutine » ne m’ont pas l’air d’être le fait de gens qui vivent effectivement en France. Je vois aussi beaucoup de personnes qui restent accrochées au conte russe de la libération du nazisme. Ce récit est en partie vrai mais sa réalité est complexe : si Hitler n’avait pas rompu le pacte avec Staline, comment les choses auraient-elles tourné ? Et quant à la libération de l’Europe, terriblement dispendieuse (c’est une constante encore aujourd’hui : la Russie sacrifie facilement ses soldats, elle parie sur le nombre plus que sur l’intelligence — comme les méchants dans les blockbusters, Poutine a encore moins d’égards pour ceux qu’il emploie que pour ceux qu’il combat), comment aurait-elle tournée si les armées alliées n’étaient pas venues à l’Ouest de l’Europe ? Sardou chantait « si les Ricains n’étaient pas là vous seriez tous en Germanie », mais c’est faux, c’est bien la puissance de l’URSS qui a permis la chute de l’Allemagne Nazie — et c’est l’avancée de l’Armée Rouge qui a convaincu les États-Unis d’accélérer leur progression vers l’Est. En revanche, si les Ricains n’étaient pas là… le Russe serait sans doute une langue obligatoire à l’école dans toute l’Europe, Grande-Bretagne exceptée sans doute. On peut parler aussi du comportement de l’armée rouge : 100 000 viols lors de la prise de Berlin1 (et tant d’autres en route). totalement impunis, a priori plutôt encouragés comme moyen de torture, de terreur, d’humiliation. Tradition que perpétue l’armée russe en Ukraine aujourd’hui. Donc oui, Staline a largement participé à la libération de l’Europe, mais a aussi vassalisé toute une partie du continent et ne se serait sans doute pas arrêté là si des forces contraires ne s’étaient pas présentées.

Une vidéo sous-titrée par Anton Gerashchenko (ancien officiel ukrainien) qui tourne sur les réseaux sociaux. En russe, une femme excédée raconte que Poutine ne fera le bien d’aucun russe et ne veut pas arrêter la guerre car lorsque cela arrivera, il devra rendre des comptes… Si elle se trouve effectivement en Russie, elle est courageuse. Anton Gerashchenko publie de nombreuses vidéos de russes exaspérés par la pénurie d’essence. Je retiens une punchline : « d’abord c’était la guerre en trois jours et maintenant c’est le plein en trois jours ». Et une autre : « la Russie est une réserve de pétrole et on n’a plus de pétrole. Si on donne le désert à Poutine, il y aura une pénurie de sable. »

De tous les auteurs de contenus anti-ukrainiens que j’ai croisés en ligne, il y a une catégorie que je n’ai en tout cas jamais rencontrée : les Ukrainiens (qu’ils vivent là-bas ou ici) qui soutiennent l’agression de leur pays par la Russie. On sait que beaucoup d’Ukrainiens fuient à l’Ouest pour échapper à la conscription (qui a envie de se faire tuer ?), ou se révoltent contre la conscription, on sait qu’il existe toutes sortes de débats politiques, stratégiques en Ukraine, que les gens manifestent parfois contre le gouvernement ou contre les décisions de Zelensky (par exemple cette semaine pour réclamer le retour du ministre Fiedorov, dont l’absence dans le nouveau gouvernement a choqué l’opinion ukrainienne) mais on ne trouve visiblement personne qui soit satisfait que la Russie attaque l’Ukraine. Et si je me fie à un reportage que j’ai vu, quand on demande leur avis aux ukrainiens russophones qui vivent dans des villes contrôlées par la Russie, ils restent évasifs : « peu importe que je sois en Russie ou en Ukraine, l’important c’est d’être dans ma maison, ici… ».
Inversement, des Russes qui, sans aller jusqu’à dire qu’elle est injustifiable, aimeraient que cette guerre cesse, ça, il y en a, et on les entend de plus en plus malgré le risque qu’ils courent en s’exprimant publiquement.

  1. « for the first week after they took it [Berlin], all women who ran were shot and those who did not were raped ».
    General George S. Patton, Jr., lettre à son épouse, 21 juillet 1945. []

Pourquoi le « domaine public payant » est une mauvaise idée

Non non non, ce n’est pas un billet pour dire du mal de Jean-Luc Mélenchon.
Mais voyant à quel point le projet émerveille de nombreux amis artistes, il faut que j’explique en quoi l’idée de reverser aux artistes actuels les revenus d’œuvres relevant du domaine public me semble une fausse bonne idée, voire une terriblement mauvaise idée.

En 2022, La France insoumise avait proposé un projet de loi dans ce sens puis l’avait retiré juste avant le vote, ayant réalisé, croyais-je, les inévitables effets de bord négatifs qui en naîtraient1. J’espérais un renoncement définitif mais apparemment ce n’est pas le cas car dans le cadre du Festival Off d’Avignon, Jean-Luc Mélenchon a de nouveau évoqué2 ce projet.

Lorsqu’un auteur est décédé depuis plus de soixante-dix ans, on peut utiliser son œuvre sans rien payer à quiconque. Demain je peux publier ma propre édition de la Recherche du temps perdu, produire une adaptation en film d’une œuvre de Balzac ou de Dumas ou enregistrer ma propre interprétation des Nocturnes de Debussy. Je n’aurai rien à payer à qui que ce soit, ni aucune permission à demander3. De nombreuses maisons d’édition sont nées comme ça, en allant chercher des livres qui n’imposent aucun contrat, aucune négociation, mais qu’ils pensent pouvoir faire vivre d’une nouvelle façon.
L’idée proposée par Victor Hugo (quel parrain !), par La France Insoumise et (en fait par plein d’autres gens par le passé), est d’instaurer une notion de « domaine public payant » dont le revenu serait redistribué aux artistes vivants. On sait l’état d’indigence qui frappe souvent les créateurs4, alors on comprend que le projet fasse briller les yeux de l’auditoire lorsque Mélenchon évoque les sommes (« des milliards ») qu’il veut leur reverser, qu’il présente au passage comme la réparation d’une forme de spoliation : « Vous savez que les États-Unis d’Amérique ont l’habitude de piller le monde, et aussi l’Art. Ils ont fait un film, la société Disney, qui s’appelle Notre-Dame de Paris. Il y a écrit nulle part que c’est l’œuvre de Victor Hugo ».

Je vais être taquin : contrairement à ce que dit Mélenchon le film ne s’appelle pas Notre-Dame de Paris mais Le Bossu de Notre-Dame (The Hunchback of Notre-Dame est le titre anglophone du roman de Hugo) et si une partie des descendants de l’auteur se sont à l’époque bruyamment plaints que le nom de leur aïeul ne figurait pas sur les affiches ou n’ait pas été mis en avant dans la promotion du film, il figure bien au générique. Rien n’indique une intention de cacher cette source, d’autant que Notre-dame de Paris est un classique dans le monde anglo-saxon, de par ses nombreuses adaptations passées au cinéma ou en comédie musicale, mais aussi pour ses diverses traductions publiées par une multitude d’éditeurs. L’épouvantail étasunien, qui pille l’Art européen est un coupable-qu’on-veur-faire-cracher-au-bassiner un peu facile (d’autant que comme les « Tarrifs » de Trump, que paient les étasuniens, c’est ici le spectateur qui va payer), mais bon, passons.

Pour commencer, il me semble que le projet d’un domaine public payant va à l’encontre des principes de Mélenchon lui-même, qui une minute plus tôt s’insurge contre l’idée d’une marchandisation totale de la Culture. Or philosophiquement, supprimer l’idée de domaine public, c’est justement dire qu’il n’y a absolument plus rien qui relève des communs libres et partagés par tous, pas même des œuvres de l’esprit dont les auteurs sont morts et enterrés depuis soixante-dix, cent-quarante-et-un (comme Hugo) ou quatre cent trente quatre ans (comme Montaigne). Les sociétés d’auteurs ou des multinationales comme Disney, Sony &co, militent avec constance pour repousser la période d’entrée dans le domaine public : grâce à leurs efforts, un auteur rapporte de l’argent bien plus longtemps mort qu’il n’en a rapporté vivant.
En fait, l’idée d’une suppression du domaine public va tout à fait dans le sens d’une économie de rente que les plus capitalistes des capitalistes souhaitent installer.
Avec un tel système, les créateurs actuels qui décident d’adapter ou même de réinterpréter (où se situe le seuil ?) des œuvres du patrimoine commun devront partager leur part de droits d’auteur avec les organismes missionnés pour collecter l’argent du « domaine public payant ». Quelle autorité décidera si le formidable Milady de Winter d’Agnès Maupré ou le joyeux La Fille de d’Artagnan de Bertrand Tavernier sont des œuvres dérivées d’Alexandre Dumas ou si ce sont des œuvres originales ? Les références communes sont ce qui fait vivre une culture, et s’il n’existe pas de référence commune sans transaction financière, cela dit avant tout que notre seule vraie culture, c’est la culture de l’argent.

Il existe un modèle de collecte d’argent destiné aux artistes, c’est celui des taxes copie privée que nous payons tous sans le savoir : 3 euros sur une clef USB neuve (car un fichier pirate5 pourrait se trouver sur une clef USB), 5 euros sur un disque dur. Ces taxes rapportent un quart de milliard d’euros, mais à qui ? Les sociétés qui collectent cet argent6 en utilisent une partie pour leurs propres frais de fonctionnement, en utilisent une autre partie pour financer quelques prix ou bourses pour les jeunes créateurs, mais pour le reste, elles rémunèrent les artistes au prorata de leurs revenus connus, donc elles rémunèrent les artistes qui gagnent déjà de l’argent, et non ceux qui sont en difficulté. Existe-t-il un moyen de faire mieux ? Pas sûr, car sur quels critères déterminer quels créateurs sont fondés à percevoir des revenus décorrélés de l’exploitation de leurs œuvres ? Divers problèmes pratiques se posent : Est-ce que la mesure se limiterait au patrimoine artistique français (on pourrait toujours adapter Mark Twain ou Dickens, mais pas Molière ou La Fontaine ?), et sinon, avec quelle légitimité ? Et comment déterminer à quel pays appartient une œuvre dont le créateur est une gloire nationale dans plusieurs pays ? (au hasard : Jean-Jacques Rousseau, français et genevois). Est-ce que seul le public français devra payer les droits d’auteur d’écrivains morts ? Et que fait-on des œuvres volontairement placées sous licence libre par leurs auteurs ? Quelles implications sur le monde éducatif ?

— Créer une médiathèque publique en ligne gratuite regroupant les œuvre s tombées dans le domaine public et une proposition d’œuvre s récentes programmées temporairement sur la base de Gallica

— Instituer un « domaine public commun » pour financer la création nouvelle, constitué d’une redevance sur les droits patrimoniaux des créateurs à partir de leur décès
Le programme L’Avenir en Commun, tel que publié sur le site de La France Insoumise, ne mentionne pas exactement le projet détaillé par Jean-Luc Mélenchon à Avignon. Il évoque l’idée d’une grande médiathèque publique gratuite pour diffuser les œuvres entrées dans le domaine public, d’une part, et d’autre part une redevance sur les droits patrimoniaux à partir du décès des artistes, donc entre le jour de leur mort et l’entrée de leur œuvre dans le domaine public, soixante-dix ans plus tard.

Un peu de prospective, à présent : imaginons que demain, un gouvernement de gauche radicale, muni des meilleures intentions du monde décrète la fin du Domaine public — car ce serait cela —, et commence à collecter le revenu des œuvres d’auteurs anciens. La manne acquise pourra servir d’autres buts que la survie des artistes, il y aura bien une grande cause conjoncturelle (la climatisation dans les ehpads par exemple) qui justifiera qu’on change temporairement (de ce temporaire qui dure) la destination d’origine des sommes collectées. C’est arrivé pour la vignette automobile, au départ dédiée à financer le minimum vieillesse, ou pour la loterie nationale, destinée à porter secours aux invalides de la guerre de 1914-1918 dont le dernier est mort en 2008 à l’âge de 110 ans. Du reste, toujours dans son intervention à Avignon, Jean-Luc Mélenchon anticipe la chose puisqu’il explique son refus des budgets fléchés, compartimentés, qui servent (et ce n’est pas faux) à placer artificiellement certaines économies en déficit en se refusant à les financer avec des excédents disponibles ailleurs. Les gens qui auront décidé de voter la fin du domaine public ne seront pas toujours aux affaires, et le grand public finira lui-même par oublier la motivation première de la mesure. Un gouvernement particulièrement libéral ou dénué de principes pourra alors proposer, par exemple, que la France cède les droits qu’elle aura revendiqués un temps. On peut vendre un hôtel particulier, on peut vendre des services publics à la découpe, on peut bien vendre Victor Hugo à Disney ou Debussy à BMG.

Le futur que souhaitent des sociétés comme Disney est un monde où la propriété intellectuelle se transforme en rentes éternelles pour ceux qui en disposent. Cette semaine encore, Mélenchon critiquait à juste titre, dans le cas du jeu vidéo, le passage à un modèle qui fait de chaque joueur non le propriétaire d’un jeu mais son simple locataire — ce qu’il est déjà d’un point de vue juridique, mais on peut tout de même offrir, échanger ou revendre les DVDs. Dans les domaines où le livre numérique se généralise (webtoons ou certaines publications juridiques ou techniques), c’est déjà une tendance actée. Pour les outils logiciels, les films, les séries, la musique, là aussi la dématérialisation favorise les abonnements à des plate-formes. Faut-il en ajouter une couche en privatisant tout un pan de la production intellectuelle humaine, pour l’instant librement partageable, y compris lorsqu’elle est fixée sur des supports physiques…?7. L’unique vertu que je peux imaginer à la mesure proposée, c’est de décourager les éditeurs et les producteurs de s’appuyer sur le patrimoine ancien, ce qui pourrait très hypothétiquement favoriser la création actuelle.
Quand bien même tout fonctionnerait bien, une telle mesure participerait à l’usine-à-gazisation du monde (car tout cela il faudra le gérer administrativement), qui profite surtout aux juristes et aux sociétés qui peuvent s’offrir leurs services.

Une fois de plus, même si je l’ai bien entendu beaucoup cité et que j’illustre le billet avec sa tête, Jean-Luc Mélenchon n’est pas le sujet. La question est celle des communs, l’idée même qu’un roman écrit il y a cent-cinquante ans appartient à tous les humains.

  1. J’avais écrit un article sur le sujet à l’époque. []
  2. voir la vidéo ici : https://www.youtube.com/watch?v=Pv_sVkjLATs []
  3. C’est littéralement ce que j’ai fait en traduisant L’Homme le plus doué du monde, d’Edward Page Mitchell, et c’est ce que je fais pour mon prochain livre. Notons que le domaine public ne dispense pas de respecter le droit moral d’une œuvre : je peux publier un livre écrit il y a deux cent ans, mais pas me faire passer pour son auteur. []
  4. Les créateurs ont de tout temps été préoccupés par la volatilité du public qui assure leurs revenus, qu’ils doivent séduire une foule ou simplement un mécène. Le contexte actuel, entre le spectre de l’IA (qu’on accuse de piller les créateurs vivants pour les remplacer !) et le déclin de la politique culturelle publique, rend la période particulièrement angoissante. []
  5. D’accord, les taxes copie privée ne sont pas censées compenser le piratage (illégal) mais juste le légitime droit à la copie privée. Néanmoins c’est bien l’obsession du piratage qui a amené cette taxe. []
  6. Sacem, Sacd, Scam, Adagp, Saif, Sofia, etc. Au passage, je crois que le système de forfait de la Sacem ou la taxe sur les livres achetés reversés à la Sofia ne font pas le détail entre domaine public et œuvres ayant encore des ayant-droits, alors même que ce sont les ayant-droits et eux seuls qu’elles sont censées protéger. Si mon intuition à ce sujet est bonne, il s’agit d’une forme de « copyfraud », qui profite de la difficulté administrative éprouvée à faire le détail entre les œuvres selon leur statut juridique. Payer est plus facile. De fait, donc, des œuvres relevant du domaine public sont déjà rémunératrices pour les sociétés d’auteurs. []
  7. On peut imaginer la marchandisation-pour-une-bonne-cause d’autres communs. Faire payer un euro à toute personne qui veut approcher le littoral (qui appartient à tous les français) afin de financer son entretien (puis un jour confier la gestion et la plus grosse part du revenu de cette activité aux copains de Vinci, Bouygues ou Eiffage) ; revendre quelques peintures du Louvre (il y en a tant qui dorment dans les réserves) ; taxer les molécules dont le brevet est expiré pour financer la recherche médicale… Et peu à peu, oublier l’idée de bien commun, vider la République de son sens. []