Archives mensuelles : juillet 2026

La propagande sur les réseaux sociaux

Mon mur Facebook est submergé de publications favorables à l’agression russe en Ukraine. J’imagine que c’est parce que le sujet m’intéresse, mais tout de même, ce sont des dizaines de posts quotidiens qui expliquent en long et en large pourquoi Poutine a eu raison de s’en prendre à l’Ukraine, et pourquoi il est déjà le vainqueur de ce que la Russie persiste à appeler non pas une guerre mais juste une « opération spéciale ». Une opération spéciale qui a fait deux millions de victimes, qui dure depuis plus de quatre ans et qui ne peut avoir que des perdants.
Cette suractivité des propagandistes est peut-être un indice de panique.

Parmi les points troublants, il y a l’origine des auteurs de ces publications poutinophiles : quelques français, un certain nombre de russes s’exprimant en Français, mais la plus importante cohorte semble constituée de résidents d’Afrique francophone, essentiellement d’Afrique subsaharienne, c’est à dire des gens qui vivent tout de même assez loin de Kyiv. Il y a aussi quelques africains de l’Ouest résidant en France. La plupart commentent avec délectation le moindre succès russe, y compris et surtout lorsque ledit succès est purement assertif : « Poutine déclare que l’Occident va payer cher son soutien à l’Ukraine » ; « Poutine siffle la fin de la récré » (expression que je lis depuis quatre ans à n’importe quel sujet… Cette fin de récré est décidément interminable) ; « un proche de Poutine révèle que Poutine va terminer la guerre en quelques semaines » (et ça fait des années que ça dure) ; « L’Ukraine confirme que la Russie utilise une arme d’un genre tout à fait nouveau » (qui s’avère être les obus à éclats, inventés par le britannique Henry Shrapnel à la fin du XVIIIe siècle mais bon…) ; « les Russes jugent Poutine trop tendre avec les Ukrainiens et lui demandent de ne faire preuve d’aucune pitié » ; « Le ministre lance un avertissement sévère aux pays européens en leur rappelant les leçons de l’Histoire » ; « Le mensonge européen, démenti grandeur nature » (par Vladimir Poutine, au téléphone avec Trump) ; « La Russie vient de donner une leçon magistrale à Zelensky » ; etc.

Il m’arrive, en commentaire, de contredire certaines affirmations, de rappeler leur caractère purement déclaratif ou de poser des questions, de demander aux auteurs de ces publications par quel truchement ils en arrivent à se sentir à ce point concernés par une guerre qui se déroule à 6 000 kilomètres de chez eux. On me rétorquera que j’habite moi-même à 2 500 kilomètres du conflit, mais je crois que celui-ci a tout de même une réalité plus directe pour moi : on cause russe ou ukrainien dans les rues de ma ville, je suis Français, et à ce titre membre de l’Union européenne et de l’OTAN, trois entités qui sont clairement impactées par la guerre en Ukraine. Ceci étant dit, il est plutôt bien de s’intéresser à des guerres lointaines, bien des horreurs de l’Histoire ont été encouragées par l’indifférence kilométrique.
Mes commentaires ou mes questions aux influenceurs poutinistes africains n’ont jamais obtenu de réponse. Pas une. Leurs publications ne servent visiblement à convaincre que ceux qui ont envie d’y croire (à commencer par leurs auteurs) qui, c’est mon hypothèse, rêvent d’une forme de défaite du monde qui a naguère colonisé l’Afrique. Chaque succès revendiqué par Poutine devient donc une leçon, une réparation historique, quitte à faire passer cet impérialiste meurtrier qui sacrifie à tour de bras ses propres soldats (dont beaucoup sont des africains enrôlés par ruse !) pour le champion des peuples opprimés et de l’anti-impérialisme. Illusion partagée par une certaine gauche notamment en France qui, par un légitime souci décolonial (car c’est un fait, ce que nous nommons « décolonisation » est loin d’avoir soldé le compte de la période coloniale, et je ne parle pas ici que de mémoire), en arrive à soutenir un Tsar médiocre, brutal et revanchard dans sa tentative de reconstituer, au nom du droit du plus fort, un empire dont la plupart des féaux se sont émancipés sans demander leur reste il y a trente-cinq ans. Ce n’est pas seulement le régime communiste (qui au moins faisait mine d’être motivé par un idéal) qu’ont fui les Ukrainiens, les Géorgiens, les Arméniens, les Baltes, les Moldaves, les Ouzbèques, les Turkmènes, les Kazahs etc., c’est aussi la domination Russie.

Chaque fois qu’on me dit que Poutine cherche la paix et que c’est juste parce qu’il est vexé et inquiet du manque de confiance qu’il inspire qu’il a été forcé d’attaquer la Géorgie et de l’Ukraine, je pense aux martiens de Mars Attack, eux aussi venus en paix.

Les publications émanant de français ou de russes situés en France qui reprennent à leur compte le récit officiel russe portent sur des points plus concrets et donnent lieu à plus d’échanges. Elles sont pourtant à peine plus fertiles, car leurs auteurs égrènent des faits et des arguments sans souci de cohérence ou de rigueur chronologique. Placés face à leurs contradictions, ils s’abstiennent soigneusement de contre-argumenter, ils interrompent la conversation ni-vu-ni-connu ou bien passent à un autre sujet.
Souvent, ils commencent en affirmant ne pas choisir de camp : « je ne soutiens pas Poutine mais… » (mais en fait je soutiens Poutine), en disant qu’ils sont pour la paix et le dialogue (l’Ukraine devrait se rendre), en expliquant que nous ne pouvons pas comprendre cette guerre et qu’elle ne nous concerne pas (mais elle les concerne assez, eux, pour qu’ils rédigent des tartines à son sujet), que les Français ont bien d’autres problèmes alors de quoi nous mêlons-nous ? Que les torts sont partagés (mais bon il y a un pays agresseur et un pays agressé), que condamner et sanctionner la Russie n’a pas d’effets (alors pourquoi on en parle ?), que l’« opération spéciale » de Poutine, ce n’est pas bien, mais que si les Ukrainiens ont le malheur de répliquer, alors là c’est très grave, c’est une vraie déclaration de guerre… Viennent ensuite tout un tas d’arguments que le bon sens contredit : l’Ukraine a voulu la guerre, l’OTAN a voulu la guerre (rappelons que c’est précisément parce que l’OTAN n’a pas accueilli l’Ukraine que la guerre a pu être déclenchée. Rappelons aussi que personne n’a aussi bien réveillé l’OTAN… Que Vladimir Poutine), Donald Trump a voulu la guerre (commencée entre ses deux mandats…), l’Union européenne a voulu la guerre… En gros, tout le monde voulait de cette guerre à l’exception de celui qui l’a déclenchée et qui est seul responsable de sa poursuite — si Poutine cesse de combattre, la guerre s’arrête, si l’Ukraine cesse de combattre, elle disparaît.
Le tout est agrémenté de considérations sur la terrible censure des médias français qui n’ont pas le droit de dire que la Russie gagne la guerre, etc. Pourtant j’ai l’impression qu’il est plus facile de tenir un peu tous les discours en France qu’en Russie, à l’exception des discours patriotiques va-t-en-guerre, qui ne sont pas très bien vus chez nous mais qui passent en prime-time sur la télé russe.
Viennent ensuite, dans le désordre, des rappels historiques sur le traitement des minorités russophones (par un tout autre gouvernement, il y a quinze ans, faisant moins de victimes en tout qu’un seul mois de la guerre actuelle) ou sur le rapport entre une partie des ukrainiens et l’Allemagne nazie il y a huit décennies,… Points historiques qui vont un peu à l’encontre des déclarations de Vladimir Poutine qui affirme qu’il veut non pas combattre les Ukrainiens mais les sauver du monde occidental. On notera aussi le paradoxe que pose la superposition de ces deux propositions : « l’Ukraine n’est pas un pays, elle n’existe pas vraiment, ses frontières sont artificielles » et « les Ukrainiens ont toujours été et seront toujours comme ci ou comme ça… » (corrompus, d’extrême-droite,..).

Un cas particulier : Sasha Yaropolskaya, militante au sein de « Révolution Permanente » (qui n’est pas un salon de coiffure mais un parti politique), a fui la Russie de Poutine où sa condition de personne LGBT et de militante contre Vladimir Poutine constitue un péril, analyse bien l’endoctrinement chauviniste des enfants à qui on apprend dès l’école à haïr les Ukrainiens et parle des crimes de guerre de la Russie… Mais voilà, ses principes révolutionnaires passent au dessus : les travailleurs ukrainiens ne peuvent être libérés que par la révolution, les pays occidentaux qui aident Zelensky sont impérialistes, blablabla… Bref, ni pour Poutine ni pour Zelensky, la libération du peuple ne peut venir que par la Révolution. Et apparemment, tant pis s’il reçoit des bombes d’ici le grand soir dont rien ne dit qu’il ait envie. Et puis les européens soutiennent l’Ukraine mais pas les Gazaouis… Renvoyer dos-à-dos le puissant agresseur et le frêle agressé au nom de plans sur la comète, c’est peut-être de l’orthodoxie révolutionnaire, mais ça reste prendre le parti de l’agresseur. Cette personne a été peinée que, en commentaire, on lui reproche de soutenir Poutine… Elle devrait être encore plus peinée de voir le nombre de gens qui la félicitent en étant tout autant convaincus de son soutien à Poutine.

J’ai l’impression qu’il y a plusieurs motivations différentes derrière tous ces discours. Certains de leurs émetteurs me semblent être des fonctionnaires russes missionnés pour convaincre les uns et démoraliser les autres. D’autres sont plus sincères, peut-être convaincus par les premiers. Certains sont effrayés par la guerre en général, par la perspective que celle-ci s’étende, et on les comprend bien sûr, mais à ceux-ci je rappellerai d’une part que la guerre est déjà là mais que chaque jour de résistance de l’Ukraine prouve à Vladimir Poutine qu’il n’a pas les moyens d’étendre la guerre conventionnelle. Certains ont tellement envie de détester leur propre pays et son actuel président, l’Union européenne ou les États-Unis (pourtant hostiles à l’Ukraine sous l’administration Trump — mais ça peut changer : Trump a maintes fois démontré son obsession de ne pas être du côté des perdants, alors les difficultés rencontrées par Poutine peuvent le faire virer de bord — qu’ils sont prêts à tout accepter de Vladimir Poutine, sans tiquer sur ses invectives et sur ses menaces, alors même qu’ils en sont la cible. Enfin parfois ceux-là sont un peu suspects, leurs publications qui clament « les Français en ont assez de la guerre de Macron et d’Ursula Von der Leyen » et « de plus en plus de Français soutiennent Vladimir Poutine » ne m’ont pas l’air d’être le fait de gens qui vivent effectivement en France. Je vois aussi beaucoup de personnes qui restent accrochées au conte russe de la libération du nazisme. Ce récit est en partie vrai mais sa réalité est complexe : si Hitler n’avait pas rompu le pacte avec Staline, comment les choses auraient-elles tourné ? Et quant à la libération de l’Europe, terriblement dispendieuse (c’est une constante encore aujourd’hui : la Russie sacrifie facilement ses soldats, elle parie sur le nombre plus que sur l’intelligence — comme les méchants dans les blockbusters, Poutine a encore moins d’égards pour ceux qu’il emploie que pour ceux qu’il combat), comment aurait-elle tournée si les armées alliées n’étaient pas venues à l’Ouest de l’Europe ? Sardou chantait « si les Ricains n’étaient pas là vous seriez tous en Germanie », mais c’est faux, c’est bien la puissance de l’URSS qui a permis la chute de l’Allemagne Nazie — et c’est l’avancée de l’Armée Rouge qui a convaincu les États-Unis d’accélérer leur progression vers l’Est. En revanche, si les Ricains n’étaient pas là… le Russe serait sans doute une langue obligatoire à l’école dans toute l’Europe, Grande-Bretagne exceptée sans doute. On peut parler aussi du comportement de l’armée rouge : 100 000 viols lors de la prise de Berlin1 (et tant d’autres en route). totalement impunis, a priori plutôt encouragés comme moyen de torture, de terreur, d’humiliation. Tradition que perpétue l’armée russe en Ukraine aujourd’hui. Donc oui, Staline a largement participé à la libération de l’Europe, mais a aussi vassalisé toute une partie du continent et ne se serait sans doute pas arrêté là si des forces contraires ne s’étaient pas présentées.

Une vidéo sous-titrée par Anton Gerashchenko (ancien officiel ukrainien) qui tourne sur les réseaux sociaux. En russe, une femme excédée raconte que Poutine ne fera le bien d’aucun russe et ne veut pas arrêter la guerre car lorsque cela arrivera, il devra rendre des comptes… Si elle se trouve effectivement en Russie, elle est courageuse. Anton Gerashchenko publie de nombreuses vidéos de russes exaspérés par la pénurie d’essence. Je retiens une punchline : « d’abord c’était la guerre en trois jours et maintenant c’est le plein en trois jours ». Et une autre : « la Russie est une réserve de pétrole et on n’a plus de pétrole. Si on donne le désert à Poutine, il y aura une pénurie de sable. »

De tous les auteurs de contenus anti-ukrainiens que j’ai croisés en ligne, il y a une catégorie que je n’ai en tout cas jamais rencontrée : les Ukrainiens (qu’ils vivent là-bas ou ici) qui soutiennent l’agression de leur pays par la Russie. On sait que beaucoup d’Ukrainiens fuient à l’Ouest pour échapper à la conscription (qui a envie de se faire tuer ?), ou se révoltent contre la conscription, on sait qu’il existe toutes sortes de débats politiques, stratégiques en Ukraine, que les gens manifestent parfois contre le gouvernement ou contre les décisions de Zelensky (par exemple cette semaine pour réclamer le retour du ministre Fiedorov, dont l’absence dans le nouveau gouvernement a choqué l’opinion ukrainienne) mais on ne trouve visiblement personne qui soit satisfait que la Russie attaque l’Ukraine. Et si je me fie à un reportage que j’ai vu, quand on demande leur avis aux ukrainiens russophones qui vivent dans des villes contrôlées par la Russie, ils restent évasifs : « peu importe que je sois en Russie ou en Ukraine, l’important c’est d’être dans ma maison, ici… ».
Inversement, des Russes qui, sans aller jusqu’à dire qu’elle est injustifiable, aimeraient que cette guerre cesse, ça, il y en a, et on les entend de plus en plus malgré le risque qu’ils courent en s’exprimant publiquement.

  1. « for the first week after they took it [Berlin], all women who ran were shot and those who did not were raped ».
    General George S. Patton, Jr., lettre à son épouse, 21 juillet 1945. []

Pourquoi le « domaine public payant » est une mauvaise idée

Non non non, ce n’est pas un billet pour dire du mal de Jean-Luc Mélenchon.
Mais voyant à quel point le projet émerveille de nombreux amis artistes, il faut que j’explique en quoi l’idée de reverser aux artistes actuels les revenus d’œuvres relevant du domaine public me semble une fausse bonne idée, voire une terriblement mauvaise idée.

En 2022, La France insoumise avait proposé un projet de loi dans ce sens puis l’avait retiré juste avant le vote, ayant réalisé, croyais-je, les inévitables effets de bord négatifs qui en naîtraient1. J’espérais un renoncement définitif mais apparemment ce n’est pas le cas car dans le cadre du Festival Off d’Avignon, Jean-Luc Mélenchon a de nouveau évoqué2 ce projet.

Lorsqu’un auteur est décédé depuis plus de soixante-dix ans, on peut utiliser son œuvre sans rien payer à quiconque. Demain je peux publier ma propre édition de la Recherche du temps perdu, produire une adaptation en film d’une œuvre de Balzac ou de Dumas ou enregistrer ma propre interprétation des Nocturnes de Debussy. Je n’aurai rien à payer à qui que ce soit, ni aucune permission à demander3. De nombreuses maisons d’édition sont nées comme ça, en allant chercher des livres qui n’imposent aucun contrat, aucune négociation, mais qu’ils pensent pouvoir faire vivre d’une nouvelle façon.
L’idée proposée par Victor Hugo (quel parrain !), par La France Insoumise et (en fait par plein d’autres gens par le passé), est d’instaurer une notion de « domaine public payant » dont le revenu serait redistribué aux artistes vivants. On sait l’état d’indigence qui frappe souvent les créateurs4, alors on comprend que le projet fasse briller les yeux de l’auditoire lorsque Mélenchon évoque les sommes (« des milliards ») qu’il veut leur reverser, qu’il présente au passage comme la réparation d’une forme de spoliation : « Vous savez que les États-Unis d’Amérique ont l’habitude de piller le monde, et aussi l’Art. Ils ont fait un film, la société Disney, qui s’appelle Notre-Dame de Paris. Il y a écrit nulle part que c’est l’œuvre de Victor Hugo ».

Je vais être taquin : contrairement à ce que dit Mélenchon le film ne s’appelle pas Notre-Dame de Paris mais Le Bossu de Notre-Dame (The Hunchback of Notre-Dame est le titre anglophone du roman de Hugo) et si une partie des descendants de l’auteur se sont à l’époque bruyamment plaints que le nom de leur aïeul ne figurait pas sur les affiches ou n’ait pas été mis en avant dans la promotion du film, il figure bien au générique. Rien n’indique une intention de cacher cette source, d’autant que Notre-dame de Paris est un classique dans le monde anglo-saxon, de par ses nombreuses adaptations passées au cinéma ou en comédie musicale, mais aussi pour ses diverses traductions publiées par une multitude d’éditeurs. L’épouvantail étasunien, qui pille l’Art européen est un coupable-qu’on-veur-faire-cracher-au-bassiner un peu facile (d’autant que comme les « Tarrifs » de Trump, que paient les étasuniens, c’est ici le spectateur qui va payer), mais bon, passons.

Pour commencer, il me semble que le projet d’un domaine public payant va à l’encontre des principes de Mélenchon lui-même, qui une minute plus tôt s’insurge contre l’idée d’une marchandisation totale de la Culture. Or philosophiquement, supprimer l’idée de domaine public, c’est justement dire qu’il n’y a absolument plus rien qui relève des communs libres et partagés par tous, pas même des œuvres de l’esprit dont les auteurs sont morts et enterrés depuis soixante-dix, cent-quarante-et-un (comme Hugo) ou quatre cent trente quatre ans (comme Montaigne). Les sociétés d’auteurs ou des multinationales comme Disney, Sony &co, militent avec constance pour repousser la période d’entrée dans le domaine public : grâce à leurs efforts, un auteur rapporte de l’argent bien plus longtemps mort qu’il n’en a rapporté vivant.
En fait, l’idée d’une suppression du domaine public va tout à fait dans le sens d’une économie de rente que les plus capitalistes des capitalistes souhaitent installer.
Avec un tel système, les créateurs actuels qui décident d’adapter ou même de réinterpréter (où se situe le seuil ?) des œuvres du patrimoine commun devront partager leur part de droits d’auteur avec les organismes missionnés pour collecter l’argent du « domaine public payant ». Quelle autorité décidera si le formidable Milady de Winter d’Agnès Maupré ou le joyeux La Fille de d’Artagnan de Bertrand Tavernier sont des œuvres dérivées d’Alexandre Dumas ou si ce sont des œuvres originales ? Les références communes sont ce qui fait vivre une culture, et s’il n’existe pas de référence commune sans transaction financière, cela dit avant tout que notre seule vraie culture, c’est la culture de l’argent.

Il existe un modèle de collecte d’argent destiné aux artistes, c’est celui des taxes copie privée que nous payons tous sans le savoir : 3 euros sur une clef USB neuve (car un fichier pirate5 pourrait se trouver sur une clef USB), 5 euros sur un disque dur. Ces taxes rapportent un quart de milliard d’euros, mais à qui ? Les sociétés qui collectent cet argent6 en utilisent une partie pour leurs propres frais de fonctionnement, en utilisent une autre partie pour financer quelques prix ou bourses pour les jeunes créateurs, mais pour le reste, elles rémunèrent les artistes au prorata de leurs revenus connus, donc elles rémunèrent les artistes qui gagnent déjà de l’argent, et non ceux qui sont en difficulté. Existe-t-il un moyen de faire mieux ? Pas sûr, car sur quels critères déterminer quels créateurs sont fondés à percevoir des revenus décorrélés de l’exploitation de leurs œuvres ? Divers problèmes pratiques se posent : Est-ce que la mesure se limiterait au patrimoine artistique français (on pourrait toujours adapter Mark Twain ou Dickens, mais pas Molière ou La Fontaine ?), et sinon, avec quelle légitimité ? Et comment déterminer à quel pays appartient une œuvre dont le créateur est une gloire nationale dans plusieurs pays ? (au hasard : Jean-Jacques Rousseau, français et genevois). Est-ce que seul le public français devra payer les droits d’auteur d’écrivains morts ? Et que fait-on des œuvres volontairement placées sous licence libre par leurs auteurs ? Quelles implications sur le monde éducatif ?

— Créer une médiathèque publique en ligne gratuite regroupant les œuvre s tombées dans le domaine public et une proposition d’œuvre s récentes programmées temporairement sur la base de Gallica

— Instituer un « domaine public commun » pour financer la création nouvelle, constitué d’une redevance sur les droits patrimoniaux des créateurs à partir de leur décès
Le programme L’Avenir en Commun, tel que publié sur le site de La France Insoumise, ne mentionne pas exactement le projet détaillé par Jean-Luc Mélenchon à Avignon. Il évoque l’idée d’une grande médiathèque publique gratuite pour diffuser les œuvres entrées dans le domaine public, d’une part, et d’autre part une redevance sur les droits patrimoniaux à partir du décès des artistes, donc entre le jour de leur mort et l’entrée de leur œuvre dans le domaine public, soixante-dix ans plus tard.

Un peu de prospective, à présent : imaginons que demain, un gouvernement de gauche radicale, muni des meilleures intentions du monde décrète la fin du Domaine public — car ce serait cela —, et commence à collecter le revenu des œuvres d’auteurs anciens. La manne acquise pourra servir d’autres buts que la survie des artistes, il y aura bien une grande cause conjoncturelle (la climatisation dans les ehpads par exemple) qui justifiera qu’on change temporairement (de ce temporaire qui dure) la destination d’origine des sommes collectées. C’est arrivé pour la vignette automobile, au départ dédiée à financer le minimum vieillesse, ou pour la loterie nationale, destinée à porter secours aux invalides de la guerre de 1914-1918 dont le dernier est mort en 2008 à l’âge de 110 ans. Du reste, toujours dans son intervention à Avignon, Jean-Luc Mélenchon anticipe la chose puisqu’il explique son refus des budgets fléchés, compartimentés, qui servent (et ce n’est pas faux) à placer artificiellement certaines économies en déficit en se refusant à les financer avec des excédents disponibles ailleurs. Les gens qui auront décidé de voter la fin du domaine public ne seront pas toujours aux affaires, et le grand public finira lui-même par oublier la motivation première de la mesure. Un gouvernement particulièrement libéral ou dénué de principes pourra alors proposer, par exemple, que la France cède les droits qu’elle aura revendiqués un temps. On peut vendre un hôtel particulier, on peut vendre des services publics à la découpe, on peut bien vendre Victor Hugo à Disney ou Debussy à BMG.

Le futur que souhaitent des sociétés comme Disney est un monde où la propriété intellectuelle se transforme en rentes éternelles pour ceux qui en disposent. Cette semaine encore, Mélenchon critiquait à juste titre, dans le cas du jeu vidéo, le passage à un modèle qui fait de chaque joueur non le propriétaire d’un jeu mais son simple locataire — ce qu’il est déjà d’un point de vue juridique, mais on peut tout de même offrir, échanger ou revendre les DVDs. Dans les domaines où le livre numérique se généralise (webtoons ou certaines publications juridiques ou techniques), c’est déjà une tendance actée. Pour les outils logiciels, les films, les séries, la musique, là aussi la dématérialisation favorise les abonnements à des plate-formes. Faut-il en ajouter une couche en privatisant tout un pan de la production intellectuelle humaine, pour l’instant librement partageable, y compris lorsqu’elle est fixée sur des supports physiques…?7. L’unique vertu que je peux imaginer à la mesure proposée, c’est de décourager les éditeurs et les producteurs de s’appuyer sur le patrimoine ancien, ce qui pourrait très hypothétiquement favoriser la création actuelle.
Quand bien même tout fonctionnerait bien, une telle mesure participerait à l’usine-à-gazisation du monde (car tout cela il faudra le gérer administrativement), qui profite surtout aux juristes et aux sociétés qui peuvent s’offrir leurs services.

Une fois de plus, même si je l’ai bien entendu beaucoup cité et que j’illustre le billet avec sa tête, Jean-Luc Mélenchon n’est pas le sujet. La question est celle des communs, l’idée même qu’un roman écrit il y a cent-cinquante ans appartient à tous les humains.

  1. J’avais écrit un article sur le sujet à l’époque. []
  2. voir la vidéo ici : https://www.youtube.com/watch?v=Pv_sVkjLATs []
  3. C’est littéralement ce que j’ai fait en traduisant L’Homme le plus doué du monde, d’Edward Page Mitchell, et c’est ce que je fais pour mon prochain livre. Notons que le domaine public ne dispense pas de respecter le droit moral d’une œuvre : je peux publier un livre écrit il y a deux cent ans, mais pas me faire passer pour son auteur. []
  4. Les créateurs ont de tout temps été préoccupés par la volatilité du public qui assure leurs revenus, qu’ils doivent séduire une foule ou simplement un mécène. Le contexte actuel, entre le spectre de l’IA (qu’on accuse de piller les créateurs vivants pour les remplacer !) et le déclin de la politique culturelle publique, rend la période particulièrement angoissante. []
  5. D’accord, les taxes copie privée ne sont pas censées compenser le piratage (illégal) mais juste le légitime droit à la copie privée. Néanmoins c’est bien l’obsession du piratage qui a amené cette taxe. []
  6. Sacem, Sacd, Scam, Adagp, Saif, Sofia, etc. Au passage, je crois que le système de forfait de la Sacem ou la taxe sur les livres achetés reversés à la Sofia ne font pas le détail entre domaine public et œuvres ayant encore des ayant-droits, alors même que ce sont les ayant-droits et eux seuls qu’elles sont censées protéger. Si mon intuition à ce sujet est bonne, il s’agit d’une forme de « copyfraud », qui profite de la difficulté administrative éprouvée à faire le détail entre les œuvres selon leur statut juridique. Payer est plus facile. De fait, donc, des œuvres relevant du domaine public sont déjà rémunératrices pour les sociétés d’auteurs. []
  7. On peut imaginer la marchandisation-pour-une-bonne-cause d’autres communs. Faire payer un euro à toute personne qui veut approcher le littoral (qui appartient à tous les français) afin de financer son entretien (puis un jour confier la gestion et la plus grosse part du revenu de cette activité aux copains de Vinci, Bouygues ou Eiffage) ; revendre quelques peintures du Louvre (il y en a tant qui dorment dans les réserves) ; taxer les molécules dont le brevet est expiré pour financer la recherche médicale… Et peu à peu, oublier l’idée de bien commun, vider la République de son sens. []