La grande bataille politique actuelle est la bataille du récit.
Gary Kasparov
Bientôt quatre ans que la Russie s’est engagée dans l’invasion de l’Ukraine, guerre qui fait suite à l’annexion de la Crimée et la Guerre du Dombass (2014). Le despote Biélorusse Alexandre Loukachenko et de nombreux journalistes proches du pouvoir russe avaient affirmé que cette guerre ne durerait que trois jours. Plus modeste, Vladimir Poutine pensait pouvoir prendre Kiev en deux semaines. Depuis l’anecdotique Luc Ferry jusqu’à l’affreux Donald Trump, il s’est trouvé beaucoup de gens pour annoncer régulièrement l’inéluctable, souhaitable et imminente capitulation de l’Ukraine. Mais non, l’ours-qui-vendait-la-peau-de-l’ours et les oiseaux de mauvais augure ont jusqu’ici eu tort, l’Ukraine tient bon. Le coût de cette guerre est exorbitant pour la Russie (près d’un demi-milliard d’euros par jour, la dépense militaire accaparant désormais 40% du budget de l’État fédéral !), et plus encore pour les Ukrainiens :
- dix mille, peut-être vingt mille enfants ukrainiens ont été enlevés par la Russie pour être élevés par des parents russes, dans une sorte de nouveau Lebensborn. Aux pro-russes qui sont sensibles aux violons1 poutiniens : c’est ça que vous défendez !
- Au moins autant de civils ukrainiens ont été tués (quand du côté russe, les morts de civils causés par l’armée ukirainienne semblent rarissimes et non intentionnelles)
- Des milliers de femmes ukrainiennes mais aussi de soldats ukrainiens prisonniers ont subi des viols, selon un système visiblement encouragé par un pouvoir qui a fait de la version la plus pouacre de la virilité une obsession d’État — outre la pénalisation de l’homosexualité par Poutine, on remarque chez ses soutiens une rhétorique masculiniste qui rejoint la vision trumpiste : l’Europe de l’Ouest serait décadente et dévirilisée, elle n’a pas un président qui se balade torse-nu dans la nature avec un fusil.
- La guerre a fait en tout plus d’un million de blessés, peut-être deux-cent mille morts dans l’armée russe, qui, dans toute son Histoire a montré que les vies de ses propres soldats n’avaient pas beaucoup plus de valeur que celles des soldats d’en face, si ce n’est ensuite pour faire des statues patriotiques. L’inefficacité dispendieuse de l’armée russe, une armée d’ivrognes et de violeurs, est quelque chose d’assez extravagant, et plus encore à une époque où le pays souffre de dénatalité.
- La société russe semble avoir, au passage, perdu ses dernières scories de liberté d’opinion, entre les opposants assassinés, les généraux et les journalistes défenestrés, et une population qui n’ose plus vraiment s’exprimer. J’entendais un spécialiste du pays dire que le russe-de-la-rue évite d’avoir un avis sur la guerre, que, tout ce qu’il demande c’est qu’on n’envoie pas ses enfants sur le front mais juste des mercenaires, des étrangers ou des engagés venus d’oblasts pauvres2.
Un gâchis humain et financier effroyable, un gâchis tel qu’il semble impossible à la Russie d’arrêter la guerre qu’elle a provoquée, et bien sûr impossible à l’Ukraine de se résoudre à renoncer à sa souveraineté.
Un gâchis qui dure depuis quatre ans et qui n’a été soutenu que par de bien mauvais prétexte : la petite Russie aurait tremblé à l’idée que l’Ukraine entre dans l’OTAN, imaginant que des missiles nucléaires allaient être déployés à ses frontières. Pourtant, au moment de l’attaque, l’Ukraine avait officiellement renoncé à sa demande d’adhérer à l’OTAN. L’Ukraine était tellement loin d’entrer dans l’OTAN que dans un premier temps, le seul soutien logistique qui lui a été apporté par l’Ouest était constitué de casques, et il a fallu attendre deux ans, à la toute fin de la présidence de Joe Biden, pour que les États-Unis autorisent l’Ukraine, à ses frais, à utiliser des missiles (non-nucléaires) de longue portée… Juste avant que Donald Trump retire tout soutien logistique et moral à l’Ukraine.
Le 30 décembre dernier, l’armée russe a déployé des missiles nucléaires hypersoniques Oreshnik en Biélorussie, à la frontière de l’Ukraine3. Je pense au mot de François Mitterrand : « le pacifisme est à l’Ouest et les euromissiles sont à l’Est ».

(Peinture : Viktor Vasnetsov, XIXe siècle)
Les prétextes régulièrement annoncés par Poutine sont tellement fallacieux et fragiles que l’armée russe redouble ses assauts chaque fois qu’un « plan de paix » est annoncé par Donald Trump : Poutine ne veut aucun accord, aucun compromis, aucune satisfaction des garanties qu’il demande, il veut juste conquérir l’Ukraine, et ce n’est peut-être qu’un début — les Baltes, les Scandinaves, les Finlandais, les Polonais, les Roumains, les Moldaves, se préparent assez activement à cette idée, en grande partie échaudés par leur Histoire récente, et plus généralement par un millénaire de constitution de l’Empire russe.
Le choix de déclencher la guerre n’a eu que des prétextes fallacieux (quand on veut noyer son chien, la loi du plus fort est toujours la meilleure…) mais sans doute a-t-il été motivé par une conjoncture apparemment favorable : l’accession à la présidence de l’Ukraine d’un ancien acteur venu d’une région russophone ; le départ à la retraite d’Angela Merkel, qui incarnait une Allemagne inhabituellement crédible géopolitiquement et une autorité pour l’Europe ; le Brexit, et plus généralement la montée des partis nationalistes, du sentiment anti-Européen et de clivages divers5 ;…
Personnellement, un pays que personne ne menace mais dont le budget militaire représente plus d’un tiers du budget total, un pays qui attaque en affirmant assurer sa défense en contrôlant son espace vital, un pays qui « libère » des régions au prétexte d’une langue commune ou qui s’empare de territoires en disant qu’il ne fait que récupérer ce qui lui a toujours appartenu d’après l’Histoire ou d’après dieu, je vois ça comme un pays impérialiste et belliqueux. Cela fait pas mal penser à la politique extérieure des États-Unis, cela fait penser à ce que furent les ex-empires français ou britanniques, et, puisqu’en plus c’est un régime totalitaire, ça me fait beaucoup penser à l’Allemagne nazie.

(illustration : Boris Chorikov, XIXe siècle)
Les pays de l’Union européenne souffrent d’avoir manqué de lucidité vis à vis de la nature profonde de la Russie de Poutine autant que vis à vis de la géopolitique étasunienne. Ils ont manqué d’esprit collectif, et puis ils paient au prix fort d’avoir mal répondu à la puissante crise de la représentativité actuelle, qui aboutit au dénigrement assez systématique des autorités politiques, judiciaires, scientifiques, sanitaires, journalistiques,… Enfin de tout ce qui favorise théoriquement la vraie démocratie contre l’arbitraire et l’insatiable voracité des puissants.
Aujourd’hui, la plupart des pays de l’Union européenne se résolvent à augmenter leur capacité militaire ou leur capacité à répondre aux « cyber-menaces », réfléchissent à une défense commune, semblent prendre au sérieux la question de leur souveraineté énergétique, industrielle et politique, mais ils ne répondent pas à toutes les questions : le fait que tant d’Européens soient convaincus à tort ou à raison que l’Union Européenne ne leur appartient est un vrai problème et on le doit moins à l’ingérence russe ou étasunienne (réelles) qu’à des décennies de defaussements inconséquents de nos politiques nationaux pour passer outre certains processus démocratiques quand ça les arrangeait : « c’est la faute à Bruxelles ! ». En renonçant peu à peu à ses standards en termes de progrès social ou de droits humains, l’Union Européenne perd les qualités qui justifient son existence.
Un second problème à régler me semble être de faire le deuil du reliquat de confiance que nous portons envers le gouvernement des États-Unis et peut-être plus urgemment encore, envers les géants de tech étasuniens, dont nous dépendons6 mais qui rêvent de voir l’Europe disparaître7.
Ce matin, Donald Trump, allié objectif de Vladimir Poutine et récipiendaire du « Prix de la paix de la FIFA » (premier et dernier, j’espère), a bombardé le Vénézuela et affirmé avoir kidnappé Nicolás Maduro et son épouse. La Russie, qui a certainement autorisé cette action, a émis une protestation formelle peu énergique, mais Kaja Kallas, qui dirige la diplomatie européenne, n’a même pas assuré ce service minimum, elle a affirmé « suivre avec attention » cette action, sans la condamner, voire en la justifiant puisqu’elle a rappelé que le gouvernement Maduro lui semblait manquer de légitimité. Elle a donc repris à son compte (et au nôtre, du coup), le récit trumpiste, malgré son absence totale de fondement juridique au regard du droit international et de la charte des nations unies. Je ne suis pas sûr que cette veulerie, sincère ou non, grandisse l’image de l’Union européenne et participe de son indépendance vis à vis des empires économiques qui se partagent la planète. Que dira Kaja Kallas quand les États-Unis annexeront le Groenland ?
Quand j’avais quinze ans, j’écoutais des groupes new wave et synth-pop qui parlaient de troisième guerre mondiale et de bombes atomiques. Le spleen post-punk. J’y croyais, d’une certaine manière, mais au fond de moi je me disais que le monde ne pouvait aller que vers plus de prospérité, de démocratie et de paix. Et un temps, ça a été vrai.
Ce n’est pas avec joie que je le constate, mais notre monde régresse, et si la France est en péril, ce n’est pas à cause du burkini ou des crèches dans les mairies, ni à cause de l’écriture inclusive ou de l’IA — sujets qui ont, certes, l’appréciable vertu de nous distraire des menaces que font peser sur nous (et ces sujets sont liés) la pénurie de ressources, la catastrophe climatique et l’ignominie des autocrates vaniteux qui veulent être retenus par l’Histoire à tout prix.
Nota : j’ai écrit ce billet de blog à la suite d’un échange pléthorique né dans la section « commentaires » de mon billet précédent, dont le sujet était très différent. Je connais plusieurs personnes qui, d’une manière ou d’une autre, semblent juger que l’invasion de l’Ukraine est justifiable. C’est un peu à eux que je m’adresse ici.
- La Russie se voit comme le pays qui s’est sacrifié pour défaire son ex-allié nazi. Et c’est vrai, on dénombre vingt-sept millions de morts soviétiques civils (aux deux-tiers) et militaires (en comptant la guerre d’invasion déclenchée par la Russie contre la Finlande). De la même manière, les étasuniens ont perdu près d’un demi-million d’hommes après le débarquement. Ces deux empires, qui n’avaient pas que des arrières-pensées humanistes (ils ont agi en concurrence) se voient en sauveurs du monde (mais on pourrait parler de la Grande-Bretagne, de la Chine, de la Yougoslavie,…) tandis que des nations comme la France (collabo et coloniale) et bien sûr l’Allemagne, sont sorties de la guerre de manière moins glorieuse. On a l’impression que les deux Empires de la Guerre Froide se voient comme étant incapables d’avoir tort, tandis que les pays de l’Europe de l’Ouest ont fait un grand ou moins grand examen de conscience, qui a abouti à la naissance de l’UE. [↩]
- Je recommande une tranche de vie de télévision officielle russe par le journaliste Paul Gogo. [↩]
- Et sept jours plus tôt, un cargo russe a sombré en mer méditerranée, au large des côtes espagnoles. Les relevés de radioactivité font penser que l’accident a été causé par la cargaison, apparemment des propulseurs de sous-marins nucléaires destinés à la Corée du Nord. [↩]
- Histoire rapportée par la Chronique des temps passés, qui date du XIIe siècle. [↩]
- On se souviendra que la Russie a eu une activité de désinformation importante pendant la crises des Gilets Jaunes en France, ou autour de la question de Gaza, par exemple. Évidemment pas un hasard. [↩]
- On parle de « cloud souverain » mais le poids de français OVH ou de l’helvète Infomaniak (la Suisse, comme la Norvège, n’est pas bien loin de l’UE !) semblent traités comme des acteurs négligeables. Et ne parlons pas de l’IA Act, discuté depuis des années, entré en vigueur l’an passé… Et qui voit son application repoussée à l’été 2027, au moins, sous la pression inamicale de l’administration Trump. [↩]
- Lire l’édifiant Apocalypse Nerds par Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, chez Divergences. [↩]





































