Le point sur la Cancel-culture

Le terme « Cancel-culture » fait beaucoup parler les bavards. En France, la locution a pris son autonomie et n’est plus liée à son sens originel que de manière restreinte (sautez à la fin du texte pour en connaître la définition d’origine).

Le sommet du contresens dans le domaine a été commis par David Lisnard, maire de Cannes, qui expliquait à la radio que « Cancel-culture » est le mot d’ordre de ceux qui voudraient « annuler la Culture ». Au micro, ce monsieur (dont j’ignore tout, ça pourrait être lui ou un autre, peut me chaut) expliquait avec un trémolo dans la voix et en invoquant Ernest Renan que :

La Culture est indispensable à l’Homme. L’Homme est un animal culturel, c’est ce qui nous distingue des autres espèces. Quand la Culture va mal, l’homme va mal, la société va mal. La Culture, elle est porteuse de richesses (…) 45 milliards de revenus, elle est porteuse d’épanouissement individuel, d’élévation des individus, c’est fondamental, et elle est porteuse de lien social (…) Donc tout ce qui est « Cancel culture », c’est-à-dire « annulation de la culture », se fait au détriment de l’unité nationale. Donc pour la prospérité économique, pour l’émancipation individuelle, pour l’unité nationale il faut effectivement développer une culture offensive, c’est à dire qui permette à chacun de rencontrer les grandes œuvres de l’esprit, celles qui relient et celles qui élèvent1.

David Lisnard, sur France Inter, le 7-9 Inter, 14 avril 2021

Je conserve cette citation car elle m’amuse par sa grandiloquence : sans la Culture avec un grand C, l’Humain redevient un animal parmi d’autres, le drapeau est en berne et nous perdons quarante-cinq milliards d’euros par an. Quarante-cinq milliards, c’est quand même une somme, ça en impose ! On sent le traumatisme de la Révolution Culturelle maoïste derrière ces considérations, ou plus fantasmatique, le spectre du Ministère de la Vérité dans le 1984 de George Orwell, où les faits sont constamment effacés de l’Histoire.

Mais concrètement, quand est-ce que des pans entiers de la Culture française ont été effacés, supprimés à l’initiative de vilains gauchistes, lesquels, au passage, sont loin de disposer du pouvoir médiatique qui le leur permettrait en France ? Si l’Histoire est bien constamment écrite et réécrite dans un but idéologique, c’est plutôt par les programmes de l’Éducation Nationale, qui selon l’époque va imposer une vision révolutionnaire, républicaine, napoléonienne, monarchiste, colonialiste ou encore universaliste, de ce qu’on voudrait être l’essence même de la France, oubliant ou minimisant volontairement des épisodes, en magnifiant d’autres, etc. Et je n’émets pas une critique, ici : hors de la recherche universitaire, l’Histoire avec un grand H est un objet politique et idéologique, c’est du reste ce que David Lisnard dit lui-même puisqu’il promeut une vision offensive et idéologique de la Culture. Il ne dit pas idéologique, parce qu’à droite, on pense que seule la gauche fait de l’idéologie2.

Les médias grand public (Le Point, L’Express, Marianne, Charlie Hebdo,…) tracent un contour plus pernicieux de ce qu’est la « Cancel Culture », en égrenant semaine après semaine une liste disparate de faits qu’ils y associent :

— On a renommé un roman d’Agatha Christie3.
— Hachette a repris la traduction des aventures du Club des Cinq d’Enyd Blyton, et surtout la conjugaison, en remplaçant le passé simple par le présent, et en adaptant les références qui sentent un peu la naphtaline (on ne reçoit plus de télégrammes !)4.
— Un collectif de salles de cinéma de Seine-Saint-Denis a annoncé se refuser à diffuser le film J’Accuse !, en réaction au retour d’anciennes accusations de viols, et à l’apparition de nouvelles accusations, dont faisait l’objet son réalisateur, Roman Polanski5.
— On veut censurer Blanche-Neige car le Prince Charmant n’a pas respecté le consentement de la belle endormie6.
— Des étudiants en colère ont empêché François Hollande de donner une conférence dans leur université, et déchiré quelques exemplaires de son livre7. Cette histoire faisait directement suite au suicide par immolation d’un étudiant, survenue quelques jours plus tôt, et sans rapport8 avec l’ancien président.
— Ici et là on menace de déboulonner des statues d’esclavagistes notoires.
— Une intervention intitulée «L’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique», par la philosophe Sylviane Agacinski, dont l’hostilité à la GPA mais aussi aux autres formes de PMA est notoire, a été annulée à l’Université de Bordeaux, qui craignait des débordements puisque des associations LGBT avaient annoncé s’y rendre en force pour empêcher la tenue de la conférence9.
— Après le témoignage de Vanessa Springora, qui fait de lui le portrait d’un éphébophile pour le moins pathétique, l’écrivain Gabriel Matzneff a vu ses amis, admirateurs et éditeurs d’antan prendre leurs distances.
— Les éditions Albin Michel ne veulent plus publier les livres d’Éric Zemmour depuis qu’il a déclaré son intention de se présenter aux élections présidentielles.

Une femme Trans, déçue par une série de tweets de JK Rowlings, brûle ses exemplaires des romans de la série Harry Potter. Sur Youtube on trouve des autodafés des mêmes ouvrages, dix ans plus tôt… Par des fondamentalistes chrétiens que cela révoltait de voir les aventures d’un sorcier avoir du succès.

On voit que les cas sont très divers. En effet, sauf à prouver qu’il ait été victime de menaces, le fait qu’un éditeur n’ait plus envie de publier un de des auteurs est tout à fait son droit — autant qu’on ne peut pas empêcher un auteur de quitter son éditeur, comme l’a fait Philippe de Villiers en signe de solidarité avec Éric Zemmour. Par ailleurs quand un auteur à grands tirages quitte son éditeur historique, l’histoire qui se trouve derrière son départ est parfois plus compliquée qu’elle n’en a l’air et peut être aussi liée à des renégociations de pourcentages et à l’intervention de maisons d’édition concurrentes (mark my words).
Les actualisations de textes, d’œuvres, le fait qu’à une époque on montre ci et occulte ça, me semble une question de tout temps, impossible à trancher : est-ce que demander à Lucky Luke de mâchonner un brin d’herbe plutôt que de fumer, comme ça s’est produit lorsque le personnage a vu ses aventures adaptées en dessin animé aux États-Unis (où l’on commençait à se poser des questions sur le tabac) relevait d’un insupportable sacrilège, ou était-ce une idée plutôt responsable ? Est-ce que transformer les Schtroumpfs noirs en Purple Smurfs, afin d’éviter une lecture raciste d’un ouvrage qui ne l’était pas mais le serait devenu dans le contexte étasunien a été une altération de l’œuvre, ou au contraire une adaptation intelligente ? Est-ce qu’on trahit une œuvre des années 1950 lorsque l’on transforme son message pacifiste en un message écologiste ? Chacun aura ses propres réponses selon le contexte et selon les cas. Je remarque qu’en France, notre sacralisation des notions d’auteur, d’artiste et d’œuvre nous rend respecteux mais peut nous amener à conserver dans le formol des récits et des personnages qui, autrement traités, eussent pu retrouver la vigueur et l’actualité qu’ils avaient à leur création. Inversement, les pratiques culturelles industrielles (Marvel, Disney, Warner,…), où les mêmes œuvres sont constamment réécrites (combien de genèses de Spiderman, des Avengers, etc. ?) et les auteurs occultés permettent de suivre l’air du temps, mais peuvent le faire au risque d’une perte de sens, voire d’une forme gravissime d’infidélité ou de contresens, comme cela s’est passé avec les remakes de Stepford Wives ou de Rollerball, films qui abaissent des œuvres politiques intelligentes à l’état divertissements réactionnaires médiocres10.

Je le dis clairement : je ne soutiens ni les pressions, ni les menaces, ni les violences, ni la censure, et au fond je suis très attaché à la liberté d’expression, car j’ai confiance : c’est quand les idées, même clairement néfastes, sont exprimées qu’on peut les contredire, et c’est par le dialogue et l’information que les gens de bonne volonté peuvent être suffisamment armés pour décider quoi penser. Quant aux autres, à ceux qui ne veulent ni apprendre ni comprendre, il ne sert à rien de les y forcer : tenter de convaincre est noble, intimer au silence est ignoble. Bref, je crois en la vérité, non comme un objet que les uns maîtrisent et pas les autres, mais comme une quête passionnante pour tous.
Pour cette raison, et même si ce n’est qu’une anticipation du pilon — destin de la plus grosse partie du tirage de tous les livres politiques —, je trouve vraiment pitoyable d’aller déchirer des livres de François Hollande. Je pense aussi que c’est une erreur de se réjouir de voir telle ou telle personne se faire virer de Twitter. Et je pense qu’empêcher quelqu’un de donner une conférence est à la fois une faute tactique (la personne devient martyre) et une victoire misérable, puisque la seule vraie victime, finalement, c’est le débat : chacun campera sur ses positions, sans tenter de comprendre ou de convaincre l’autre. Même si j’imagine que ce n’est pas le but conscient, ce genre d’attitude sert moins à faire progresser la vérité qu’à déterminer et figer des camps. Je ne vois rien de plus stupide et de plus misérable, car aucun esprit collectif n’a de valeur sans la liberté et l’autonomie intellectuelle des individus. Et en cas d’abus manifestes de la liberté d’expression, si certaines bornes sont dépassées, ma foi, il existe des lois et des juges pour le dire.

Puisque je suis contre la censure, je suis souvent opposé aux attitudes que les newsmag réactionnaires, avec qui j’aimerais pourtant ne pas être d’accord, incluent à la notion de « Cancel culture », mais je note que leur usage du terme se limité à fustiger les censures ou les violences qui émanent de camps progressistes : féminisme, antiracisme, lutte contre l’homophobie. Ceux qu’ils aiment désormais appeler « wokes ».
Ils ne parlent jamais de « Cancel Culture » lorsqu’il est question :
— du licenciement d’un vieux dessinateur de mauvaise réputation.
— du chahut ou des dégradations causés par les associations « morales » qui protestent contre une exposition ou œuvre d’art qu’elles jugent anti-catholique.
— de Mennel Ibtissem, une jeune chanteuse qui avait dû quitter l’émission The Voice car son statut de musulmane et une paire de tweets de jeunesse avaient fait polémique.
— d’un ministre de l’Intérieur qui affirme qu’il empêchera un spectacle de Dieudonné d’avoir lieu, quand bien même la justice l’a autorisé.
— d’une ministre en charge de l’enseignement supérieur qui commandite une enquête sur les opinions politiques de ses agents.
— de calomnies diverses contre des street-reporters, dont le droit à travailler est dénié par certains, qui vont contre tout ce qui fait l’esprit et la beauté de la loi de 1881.
— de la suppression des ondes d’un rap qui critique la police.
— de la réglementationnite des vêtements féminins jugés trop ou pas assez couvrants.
— de la violente remise en question, depuis près d’une dizaine d’années, du droit à manifester (eh oui, pourquoi pas ?).

On peut aussi parler des débats qui font rage chaque fois qu’un remake modifie le genre, l’orientation sexuelle ou la couleur de peau d’un personnage : comment, une Petite Sirène noire ?11 Quoi quoi quoi, un feuilleton nommé Lupin dont le rôle principal est tenu par Omar Sy ?12 Hein, Une agent zéro-zéro-sept femme ?13 Une équipe de Ghostbusters dont les membres sont des femmes, et dont le standardiste est un homme ? Des cow-boys gays ? Une Power Ranger lesbienne ?…

Pétition qui, je crois, a fini par être retirée — j’ai retrouvé cette capture mais pas la pétition originelle.

Je dois dire que ce qui me met chaque fois mal à l’aise dans ces histoires, c’est avant tout la fragilité blanche-hétéro-masculine qui s’exprime à leur occasion, cette peur de partager un peu d’existence symbolique, cette peur de laisser des gens qu’on est habitués à considérer comme « les autres », « les pas-comme-moi » avoir des premiers rôles, eux aussi, ne pas être juste des accessoires, des satellites. Cette mentalité ne me révolte pas, je la trouve surtout triste dans le fond et inquiétante de par les réactions et les violences (au moins verbales) qu’elle provoque. Un homosexuel est capable de comprendre une histoire d’amour hétérosexuelle, un coréen ou un sénégalais peuvent s’identifier à Han Solo, une femme peut s’imaginer en Robin des bois plutôt qu’en Lady Marian, alors pourquoi est-ce que les hommes-blancs-hétéro seraient eux incapables de comprendre les sentiments de quelqu’un dont la couleur de peau, les amours ou le genre sont différents ?

Enfin, pour reparler de « Cancel Culture », à quel point ceux qui disent des choses telles que « On est envahi de gays » (Christine Boutin), qui se plaignent de la « tyrannie des minorités » (Michel Onfray), et autres apitoiements du même tonneau, ne sont pas en train d’appeler implicitement eux-mêmes à ce que l’on enlève leur visibilité à tel ou tel groupe — tout en affirmant que c’est eux que l’on censure ?

Mais en fait ce n’est pas tout à fait ça, la Cancel-culture

Comme je le disais en introduction, la locution « Cancel culture » a pris son autonomie en France, car son sens originel n’est pas lié à la censure d’œuvres par des gens qui n’aiment pas leur auteur mais à la dénonciation de personnes, au « call-out », c’est à dire l’hallali contre une personne — et une personne issue du même groupe. Ça se produit typiquement au sein des milieux militants : telle personne a été accusée de ci ou ça (une opinion divergente, ou un délit), et elle se fait violemment ostraciser par ses anciens compagnons de combat, se voit accusée et condamnée sans procès, parfois de manière totalement injuste, parfois sans la finesse qui serait nécessaire. Et ceux du même milieu qui ne participent pas à la bronca se voient souvent harcelés et intimidés à leur tour. Pour des auteurs, des artistes, cela peut effectivement aboutir à des embarras professionnels (conférence annulées,…) voire des autodafés14. Je crois que ce phénomène est, pour le coup, assez typique du camp progressiste, où la vertu fait loi, et où le sentiment d’être du côté de la justice ne va pas toujours jusqu’au souci de discerner vraiment ce qui est juste. Typique, mais pas forcément limité au camp progressiste, car on trouve des cas semblables chez les nationalistes, dans des groupes religieux ou sectaires évidemment, mais aussi, rappelez-vous, dans les bandes d’adolescents. J’imagine que ce genre d’expulsion violente des brebis réputées galeuses est aussi un moyen pour cimenter le groupe.

Pour ceux qui parlent anglais, la youtubeuse politique ContraPoint a réalisé une vidéo sur le sujet — elle a elle-même été violemment ostracisé par sa propre communauté —, dont je recommande au moins le premier quart d’heure, qui est très pédagogique (et servi par un certain humour). Sa définition de la « Cancel-culture » est : l’opprobre et l’ostracisation, en ligne, de personnalités proéminentes d’une communauté par d’autres personnes de cette communauté (« online shaming vilifying and ostracizing of prominent members of a community by other members of that community »).

Ce n’est pas vraiment une nouveauté : à l’époque aujourd’hui révérée des Encyclopédistes, on pouvait se voir ostracisé de manière plus ou moins brutale, comme Jean-Jacques Rousseau que les regards en coin de certains de ses pairs, après quelques opinions impopulaires (sur la médiocrité de la musique française, notamment, si je me souviens bien), ont fini par rendre un peu paranoïaque15. Plus proche de nous, on se souviendra des excommunications au Parti Communiste Français. Et on peut relire Le Confort intellectuel de Marcel Aymé, où plus personne ne veut être vu discutant publiquement avec le narrateur parce qu’on lui trouve — et ça se passe à la Libération — « une tête de collabo ».
J’imagine que le fonctionnement des réseaux sociaux change l’échelle et la manifestation de ce genre de phénomène.

Quand ça s’applique à des artistes, à des auteurs, on en parle dans les médias, cela fait débat, et la plupart du temps, sans doute pas grand mal — j’ai l’impression des gens comme Polanski, Zemmour ou Dieudonné gagnent du public chaque fois qu’on les attaque, et même s’il termine sa carrière et son existence de manière particulièrement lamentable, Gabriel Matzneff peut se consoler en se disant que, enfin, après des décennies de publications, des gens ont lu ses livres. Ils les ont lus pour y trouver des éléments à charge, certes, ils les ont lus pour y constater une plume assez médiocre, certes, mais au moins, ils ont lu — car Matzneff faisait partie de ces gens dont on salue le talent et la culture par automatisme et sans pour autant les lire.
Quand le « call-out » vise des gens qui n’ont pas de tribune pour s’expliquer, qui n’ont pas de groupe pour les défendre, qui n’auront pas droit à faire l’objet de débat, qui n’auront pas droit à une enquête, à un procès, dont les pairs d’autrefois sont devenu les pires ennemis, des gens, en bref, qui n’existaient que par le réseau social qui subitement les exclut, les dégâts psychologiques de ce rejet peuvent certainement être ravageurs.

Faites-en ce que vous voulez, moi je m’en tiens à une ligne très simple : j’essaie de considérer chacun comme un individu pensant et non comme l’agent d’un groupe, je m’efforce de discuter avec ceux avec qui je ne suis pas d’accord quand j’en ai le courage, de les éviter quand je n’ai pas l’énergie d’affronter leurs mauvaises ondes. De me rappeler qu’une erreur (la nôtre, celle de l’autre) est quelque chose qui se corrige, pas un marque d’infamie éternellement ineffaçable. Et enfin, j’essaie de faire attention à ne participer à aucun mouvement de foule. Voilà. C’est tout. L’article est terminé. Vous pouvez partir maintenant. Ouste.

  1. Je crois bien que ça existe déjà sous les noms d’École, de musée, d’éducation populaire, et d’initiatives associatives ou privées diverses et variées,… []
  2. Au passage, pour revenir sur la question Nature/Culture, je note que le conservatisme politique se réclame souvent de la Nature, et pas seulement dans le domaine du genre et des comportements amoureux : le Capitalisme, par exemple, est souvent présenté comme « naturel », tandis que la redistribution des richesses est censée être artificielle. Bon ok ça n’a rien à voir avec le reste de l’article mais j’y pense subitement. []
  3. Au passage, le changement de titre de Ten Little niggers, a été accepté par Agatha Christie elle-même lors de la publication étasunienne du roman (And Then There Were None), en 1940, et ce d’autant plus volontiers que ce titre n’était pas d’elle ! []
  4. Mes deux centimes sur le sujet : une traduction est toujours une réécriture, et il n’est pas rare que les adaptations vieillissent beaucoup plus mal que les œuvres d’origine. Que l’on considère une œuvre comme sacrée, je veux bien, mais sa traduction n’est jamais qu’une traduction et il n’y a rien de déshonorant a priori dans l’idée de la refaire — l’important est juste de le faire bien. Je remarque que personne n’a protesté contre ce qui me semble le plus choquant, en tant qu’ancien lecteur : le suppression d’une grande partie des illustrations ! []
  5. Finalement les salles en question se sont dégonflées, elles ont programmé le film tout en annonçant que les projections seraient accompagnées de débats. []
  6. Cette histoire est complètement absurde, personne n’a proposé de modifier le compte, un article se posait juste la question du consentement,… Ça n’a pas empêché des journées de débats à ce sujet. []
  7. L’infortuné François Hollande s’est ému d’être victime d’un tel rejet, lui qui, je le cite, « a toujours placé la jeunesse et la justice sociale au cœur de son quinquennat ». Ironie de l’Histoire, c’est le syndicat étudiant de droite UNI qui a défendu Hollande contre des étudiants militant dans les organisations où il s’était lui-même inscrit dans ses jeunes années. []
  8. Addendum : pas absolument sans rapport, l’étudiant avait en effet laissé une lettre accusant Macron, Hollande, et l’Union européenne de sa situation de détresse, cf. commentaires. []
  9. On notera qu’on ne saura jamais si les associations en question auraient effectivement pu perturber la séance, puisque c’est l’Université qui a fait le choix de la déprogrammer. []
  10. Quelques articles issus de mon autre blog : sur le Stepford Wives de 1975 ; Sur le Stepford Wives de 2004 ; À propos de Rollerball. []
  11. Fait oublié : le conte d’Andersen se déroulait précisément dans des îles Caraïbes ! []
  12. Notons qu’Omar Sy n’interprète pas Arsène Lupin, mais quelqu’un que les aventures d’Arsène Lupin passionnent… []
  13. Notons que ce n’est pas James Bond qui est censé changer de genre, mais la personne titulaire de la licence du permis de tuer numéro 007. []
  14. Exemple : J.K. Rowling, accusée d’être transphobe, dont les anciens lecteurs de Harry Potter déçus brûlent cérémonieusement les livres sur Youtube,… []
  15. La vie dans le monde intellectuel du XVIIIe siècle me semble toujours permettre toutes sortes de parallèles avec nos actuels réseaux sociaux. []

Enthoven-Le Pen-Mélenchon

S’il voulait faire causer les causeurs, c’est réussi.

Dans un fil sur Twitter, le philosophe médiatique Raphaël Enthoven s’est posé la question de ce qu’il voterait à l’élection présidentielle s’il était amené à choisir entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, deux personnalités qu’il qualifie avec une certaine légèreté de « Peste ». Peste brune pour la première, et peste rouge-brun pour le second.
Dans sa démonstration, si j’ai suivi, il explique qu’il préfère une candidate issue d’une tradition explicitement et éhontément anti-républicaine à un parti dont le chef parle très bien de République, mais s’est détourné de cet idéal dès lors qu’il a reproché au président élu de ne pas être le représentant légitime des Français ; dès lors qu’il a défilé dans une manifestation contre l’Islamophobie1 ; dès lors qu’il a haussé le ton contre un juge d’instruction qui venait perquisitionner ses locaux2.
Eh oui, à choisir entre rouge-brun (on aimerait savoir ce qui justifie le « brun » !) et brun-tout-court, en l’absence de vote blanc, le philosophe choisit le camp du brun.
J’en déduis que le problème, c’est le rouge.

Raphaël Enthoven affirme sans grandes preuves que dès son arrivée au pouvoir s’il devenait président, Jean-Luc Mélenchon changerait la constitution pour s’y instituer dictateur, « en faisant passer ça pour une république populaire ». C’est à mon avis une vraie erreur d’analyse, car quoi que l’on pense de Mélenchon, il n’est pas tout seul, et même si son parti est constitué autour de sa candidature (que dire de Macron, alors ?), cette mouvance politique ne me semble pas franchement mue par un culte du chef qui permettrait de passer d’une République à une dictature en un clin d’œil.
Au passage le philosophe avance aussi que sous un éventuel règne de Mélenchon la liberté académique serait sacrifiée au profit d’idéologies, je cite, « décoloniales » et « islamogauchistes ». Mouvances qui, se hasarde-t-il à dire, sont peut-être d’ores et déjà majoritaires à l’Université. Cette dernière précision est intéressante : si les universitaires sont déjà conquis volontairement aux idées qu’il réprouve, veut-il nous dire qu’il compte sur le Rassemblement national pour y mettre bon ordre, et décider des opinions qui sont licites dans l’enseignement supérieur ? L’épithète « Islamogauchiste » n’a pas grand sens, je suis sûr que ceux qui l’utilisent comme arme de dénigrement sont les premiers à le savoir, mais le mot « décolonial » est un peu plus concret, et souvent revendiqué. Et pourquoi non ? De nombreuses tensions en France et dans le monde entier sont les conséquences directes d’un passé colonial récent, et y réfléchir ne sera jamais un luxe : des disciplines telles que l’Histoire, l’Anthropologie ou les sciences politiques ne peuvent faire autrement que d’étudier la question (post/dé)-coloniale. Et au fait, quel serait le contraire de « décolonial » ? Comment ne pas se rappeler, dans le dilemme proposé par Enthoven, que le Front National est précisément un parti issu du contexte post-colonial, avec ses nostalgiques de l’Algérie Française, mais aussi avec son obsession de l’immigration économique, elle aussi une conséquence directe de la décolonisation ?

Sans doute que si on n’est ni étranger, ni noir, ni maghrébin, ni musulman, ni femme, ni écologiste, ni cycliste, ni militant pour la justice sociale, ni agent du service public, si on ne fait pas partie des cibles habituelles de l’extrême-droite, quoi, alors l’alternative proposée doit être presque équivalente.
Et si en plus on est bourgeois, et que l’on imagine que le but de la France Insoumise est d’installer une dictature Chaviste en France3, comme les bourgeois de 1981 pensaient que l’élection de Mitterrand serait l’occasion de voir les chars soviétiques envahir la place de la Concorde, là, oui, on comprend qu’il est une meilleure affaire de soutenir un parti qui promet l’ordre à un parti qui promet le changement. « Plutôt Hitler que le Front populaire, plutôt Hitler que Blum », disaient les industriels des années 1930. Ils ont eu Hitler. Ils ne l’ont pas tous emporté au Paradis.

Le cas Mélenchon

Enthoven dit « plutôt Trump que Chavez », mais pour moi, Mélenchon tient bien plus de Trump que de Chavez. Car son plus gros défaut c’est que, comme Donald Trump, il n’est pas franchement bon perdant.
Mélenchon avait par exemple traîné des pieds lorsqu’il s’est agi d’appeler explicitement à voter contre Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2017. Au passage, Raphaël Enthoven, qui aujourd’hui nous dit qu’il voterait Le Pen contre Mélenchon, reprochait à Mélenchon de ne pas voter Macron contre Le Pen. Oh, bien sûr, c’était de la fierté, de la part de Mélenchon : lancer un tel appel n’aurait aucun effet sur les votes eux-mêmes, mais revenait à baisser la tête en signe d’allégeance, devant un programme pourtant aux antipodes du sien. Ensuite Mélenchon a insisté, rappelant continuellement qu’il était passé à un cheveu (600 000 voix, un gros cheveu, quand même) du second tour4, affirmant qu’Emmanuel Macron l’avait emporté par ruse ou quelque chose du genre, et qu’avec le peu de suffrages qu’il avait obtenu au premier tour, et même au second, il ne représentait jamais qu’un petit pourcentage des citoyens, ce dont l’ampleur du mouvement des Gilets jaunes en est la preuve, etc.
Cette vision des choses souffre d’un problème majeur : si Jean-Luc Mélenchon, François Fillon ou Marine Le Pen l’avaient emporté d’une courte tête, leur légitimité n’aurait été ni plus forte ni moins forte que celle d’Emmanuel Macron aujourd’hui. C’est un problème terrible, d’ailleurs : le pays est vraiment divisé, nous votons plus volontiers « contre » que « pour », et j’irais jusqu’à avancer que c’est ce qui a permis l’élection de Macron : en 2017 il avait un peu moins d’ennemis que ses concurrents. Au passage, Mélenchon feint d’oublier que dans la foulée de l’élection présidentielle, les élections législatives ont nettement confirmé le choix opéré.
La seule légitimité qui vaille, la seule chose qui rend des élections possibles, c’est que tous acceptent les règles de départ. Et en les contestant après coup, Mélenchon ne rend service à personne — c’est l’unique point sur lequel je peux rejoindre Enthoven —, ni aux idées qu’il défend.

Jean-Luc Mélenchon peut être très bon orateur, très bon politique. Je me souviens d’une conférence assez longue qu’il avait donnée devant des étudiants avant les dernières élections présidentielles. Il y expliquait parfaitement son programme, avec méthode et pédagogie, de manière rationnelle — nul coup de sang, ni recours à l’émotion ou autre facilité —, en passant en revue une quantité extravagante de grands sujets, inscrits dans une perspective historique très précise. Il était bon. Et un détail m’avait marqué : il s’excusait d’être de sexe masculin, et disait que la prochaine fois, c’est à dire en 2022, il faudrait que ce soit une femme qui se présente, et pas lui. Que pour lui, c’était la dernière fois, que les choses se présentaient comme ça cette fois, mais que ça devait changer à l’avenir. C’était un proposition louable à la fois pour son féminisme, mais aussi parce que le fondateur des Insoumis acceptait que les idées de son parti soient portées par quelqu’un d’autre que lui-même. C’était bien, mais c’était faux, tout comme son projet de remettre en cause le caractère monarchique de la présidence, sans doute, car tout bien réfléchi, il ne semble toujours voir personne d’autre que lui-même qui soit plus à même de devenir président. Il ne semble pas avoir encouragé les parcours de potentiels présidentiables au sein de son parti — une candidature, ça se construit sur la durée —, et ceux qui l’ont s’en sont détournés disent qu’il prend assez mal les remises en cause en interne de sa stratégie.

Tout ça est bien dommage, mais Jean-Luc Mélenchon n’est qu’une personne, pas un groupe politique, pas un parti, pas un programme. Et quoi qu’on pense des personnes qui les incarnent5, les programmes des différents groupes politiques ne sont pas franchement interchangeables :

Dans ma boîte-aux-lettres, les tracts pour les élections régionales…

Le Front National6 promet de l’autorité et du patriotisme. Quoique ça veuille dire. Il promet des trains propres et à l’heure7, moins d’impôts, et une lutte contre l’islamisme pour protéger « notre culture » et « notre cadre de vie ». Quoi que ça veuille dire.
De son côté, le programme de la France Insoumise et des ses soutiens (Parti Communiste, Ensemble! ) est un peu plus concret : emploi, logement, culture, éducation, social… Je ne sais pas dans quelle mesure ce programme est susceptible d’être tenu, mais au moins c’est un programme, il paraît tourné vers l’intérêt public et ne manque pas d’ambition.
La comparaison me semble vite vue.

Que Raphaël Enthoven ne voie pas la différence, qu’il ramène tout à la question du tempérament des personnes, qu’il néglige non seulement les propositions de chaque camp, mais aussi leur Histoire, les propos de leurs cadres et de leurs militants, est plutôt inquiétant.

  1. Mélenchon n’était pas seul à défiler contre l’Islamophobie en novembre 2019 : l’appel avait été signé par de nombreuses personnalités du monde politique, associatif, académique, journalistique,… On peut le lire ici. []
  2. Les philosophes aiment faire parler les morts pour faire dire ceux-ci qu’ils étaient d’accord avec eux. Ici c’est Vladimir Jankélévitch, « le marcheur infatigable de la gauche », qui est appelé à la rescousse : « Mais comme dit Jankélévitch, « on ne fait jamais assez de bien, et toujours le mal une fois de trop. » Que nous importe que @JLMelenchon ait été républicain, puisqu’il ne l’est plus ? ». []
  3. À ma connaissance Mélenchon a cessé de prendre véritablement Hogo Chavez pour référence bien avant la mort de ce dernier, en 2013… Même s’il n’est pas du genre à démordre publiquement des ses opinions sur commande, il me semble que cette référence est passée depuis longtemps et qu’elle n’est jamais revendiquée par des personnalités proéminentes de la France Insoumise. []
  4. Mais Fillon a été floué, à coup de rocambolesques histoires de costume offert (et autres histoires un peu moins cousues de fil blanc) ; Hamon a été floué, saboté par son propre parti. Même s’il a eu un cinquième des voix, Mélenchon n’est arrivé que quatrième. []
  5. Et Marine Le Pen, au fait, qui est-ce ? En y réfléchissant, je vois une survivante, une femme qui est parvenue à s’imposer dans un parti masculiniste, une « fille de » qui est parvenue à en remontrer à son père. Reste que le parti dont elle a hérité porte des valeurs méprisables — repli sur soi (un soi imaginaire) et peur des autres (des autres imaginaires). Rien à sauver ici. []
  6. Le Front National a été renommé « Rassemblement national », mais c’est le même parti. []
  7. Drôle de référence, on connaît la vieille propagande qui affirme que « Au moins sous Mussolini les trains arrivaient à l’heure » — ce qui, au passage, est une réputation infondée ! []

Paris saccagé ?

Je venais de cliquer sur le très populaire hastag #saccageParis, et j’ai vu des tweets présentant des photos de poubelles débordantes ou renversées, et une vidéo d’une poubelle en feu. Comme d’habitude. Certains essaient de faire passer Paris pour Naples1, ce qui n’est pas très juste, alors je me suis fendu d’un bête tweet pour rappeler qu’il vaut mieux juger par soi-même que de croire que ce genre d’images constituent des preuves signifiantes :

C’est peu de dire que les réponses et les commentaires n’ont pas été très amènes. On m’a traité d’un peu tous les noms, on m’a accusé d’être complotiste, d’être un soutien de l’équipe municipale en place2, d’avoir une pensée trop simpliste pour un chercheur, etc.
Mais je n’ai pas eu droit qu’à ces procès d’intention et autres injures, il s’est trouvé d’autres personnes pour m’interpeller civilement en me parlant notamment des problèmes d’aménagement urbain — que je ne nie pas, du reste.
J’ai tenté de répondre un peu au coup par coup, mais passé un certain nombre de tweets à la minute, je crois que je préfère me concentrer sur l’écriture d’un rapide article qui synthétise mon point de vue.

Le hashtag #saccageParis

Ce mot-clé est régulièrement parmi les « trending topics » de Twitter. J’y vois passer beaucoup de râleries, peu d’analyse, et une accumulation d’images d’intérêt très variable, qui donnent à mon avis une fausse idée l’état de la capitale : un feu rouge renforcé au ruban adhésif, un tuyau qui traîne, des travaux en cours, une vidéo de rat, un clochard qui dort les fesses à l’air…

Voir coupés les arbres de la place de la Contrescarpe est un crève-cœur, mais il suffit de se renseigner pour vérifier que la coupe n’a pas été motivée par le plaisir de la destruction d’une maire de Paris maléfique, mais par l’état de santé de ces arbres. Que les services municipaux coupent un arbre malade n’est pas une anomalie, ça fait partie de leurs missions..
Une poubelle en feu, une autre explosée,… Ces images constituent-elles des preuves de véritables problèmes structurels ? Ne peut-on pas faire les mêmes un peu partout ?

On me dit qu’il est injuste de résumer #saccageParis à ce genre de tweets, que les contempteurs de la politique municipale actuelle ont des arguments plus sérieux : mobilier urbain charmant et encore fonctionnel remisé au profit de contrats douteux, aménagement sens dessus dessous des différents couloirs de circulation, problèmes profonds d’accès aux sanitaires, absence de vraie gestion des sans domicile fixe et des migrants… Tout ça mérite absolument débat, alors il est d’autant plus malheureux que la question soit accaparée par des riverains-en-colère qui mélangent un peu tout, et des personnes motivées par leurs propres (ou sales) projets politiques et qui comptent se faire élire en dénigrant l’équipe en place plus qu’en émettant des propositions crédibles.

La dégradation de Paris

J’ai lu souvent que Paris n’avais jamais été une ville aussi sale et aussi mal famée qu’aujourd’hui. Sur ces points, fréquentant Paris depuis un demi-siècle3, j’ai du mal à être d’accord. J’ai connu Paris comme une ville grise, aux murs crasseux, au sol tapissé de crottes de chiens4, avec des quartiers centraux lugubres hors des heures de bureaux, ou qui étaient de véritables coupe-gorges, comme les Halles. Une ville gangrenée par l’automobile, traversée de part en part par les banlieusards, la cour du Louvre transformée en fourrière municipale, des quais sordides, une odeur d’urine généralisée… Non, Paris n’a jamais été la ville du Fabuleux-destin-d’Amélie-Poulain. C’est la ville où on a identifié il y a des décennies déjà un trouble psychologique nommé Syndrome de Paris5 qui touche les Japonais qui ne parviennent pas à supporter la crasse de la ville Lumière.
À vrai dire, même le fait de se plaindre de l’évolution de Paris, de dire que la ville a perdu son âme, n’est pas une nouveauté, on peut en trouver des exemples dans des écrits ou des chansons depuis au moins deux bons siècles. Par exemple :

À Paris rien n’est pareil, c’est tellement changé que c’est même plus une ville, c’est qu’une grande poubelle.

Taxi Girl, « Paris », 1984

Quant à la pauvreté visible dans les rues, à la mendicité, elle me semble avoir effectivement progressé, et pas qu’à Paris, et peut-être faut-il s’interroger sur ses causes profondes et considérer les sans-domicile-fixe comme une question humaine et comme la conséquence d’un problème économique plutôt que comme un problème de voirie.
Enfin, il suffit de lire Louis-Sébastien Mercier ou Restif de la Bretonne, au XVIIIe siècle, pour mesurer à quel point les problèmes de sanitaires sont loin d’être un souci récent à Paris6.

Tout ceci étant dit, je n’aime pas non plus ce que devient Paris.
Je n’aime pas constater que les librairies y sont acculées à la fermeture, car même rentables, elles ne peuvent rivaliser avec les sommes que proposent Starbucks ou H&M lors d’un renouvellement de bail. Je n’aime pas voir disparaître les petits commerces variés. Je n’aime pas voir disparaître les ateliers. Je n’aime pas voir les gares se transformer en centres commerciaux7. Je n’aime pas me prendre les pieds dans les trottinettes de location abandonnées n’importe où. Je n’aime pas le remplacement des gardiens par les digicodes. Je n’aime pas la mode de l’architecture hostile anti-SDFs. En règle générale je ne suis du reste pas souvent convaincu par le mobilier urbain récent, que ce soit au niveau esthétique comme au niveau fonctionnel. Je n’aime pas voir des militaires ou des policiers patrouiller avec des armes lourdes. Je n’aime pas découvrir au moment de payer qu’une blonde pression vaut huit euros et un café, trois.

Le guide des plaisirs à Paris, 1908

Peut-on guérir Paris ?

Je pose cette question mais je ne saurais y répondre et je n’ai pas l’impression que grand monde ait de véritables propositions à faire — en dehors de réclamer le retour des fontaines Wallace et des colonnes Morris. Paris vit de nombreux drames qui ne datent pas d’hier.
Tout d’abord, la ville est petite, et sa croissance est entravée par le boulevard périphérique, mais elle reste la capitale d’un pays fortement centralisé. Les parisiens vivent les uns sur les autres8 dans des logements souvent minuscules et pourtant hors de portée financière pour des familles à petits salaires. S’ajoute à ça le fait que Paris a bien plus d’usagers que d’habitants : chaque jour des gens viennent y travailler, la traversent pour se rendre d’une banlieue à une autre, ou pour faire du tourisme.
Un autre problème de Paris est que cette ville reste bloquée dans le passé, qu’elle est un musée d’elle-même, voire un parc d’attractions, et qu’elle ne parvient pas à se construire un futur : sa référence esthétique reste les quelques villages anciennement mignons que furent la butte-aux-cailles ou la butte Montmartre, le Marais, le Quartier Latin, ou bien sûr le Paris réaménagé du baron Haussmann — autant de lieux qui ont été salement amochés par l’invention puis la généralisation de l’automobile, plus grand fléau esthétique de l’Histoire du paysage français. Mais dès que l’on veut construire quelque chose de neuf, ça fait tache. Les très grands projets architecturaux publics installés à la place d’anciennes friches industrielles ou d’entrepôts (Bibliothèque Mitterrand, Bercy, etc.) fonctionnent, mais le Paris résidentiel (non administratif, non monumental), le Paris à vivre du XXIe siècle se cherche encore, j’en ai peur.

Je ne sais pas ce qu’on peut faire pour Paris, mais je comprends les parisiens qui y restent et qui y vivent encore un peu comme des bobos de cinéma (Chacun cherche son chat, Mille millièmes, Le Grand appartement,…). Je comprends aussi tous les parisiens qui se réveillent un matin en se disant qu’il fait sûrement mieux vivre à Bordeaux, Toulouse ou Nantes, et qui y partent — et y amènent avec eux l’augmentation des loyers.

  1. J’adore Naples, ville magnifique dont j’ai un souvenir de vie douce, mais on est forcé d’y constater un véritable problème de gestion des ordures. []
  2. Sur ce point, je l’affirme : je n’ai aucune espèce de tendresse à l’égard de l’actuelle équipe municipale de la ville de Paris ni d’aucune de ses mairies d’arrondissement, et face à une crotte de chien dans la rue, je suis incapable de s’avoir s’il faut accuser le maître, le chien, Anne Hidalgo ou Jacques Chirac. []
  3. Je suis né à Paris en 1968. Je me rappelle distinctement la ville dès le milieu des années 1970. J’y ai un peu vécu une année de mon adolescence une décennie plus tard, j’y ai été étudiant, j’y ai effectué mon service national, travaillé, donc j’ai surtout connu Paris en visiteur régulier et non en résident. Ma petite sœur y vit, et mon frère y tient une librairie. []
  4. cf. l’hilarant Prêt-à-porter de Robert Altman (1994) où le chic parisien des défilés de haute couture côtoie une ville où l’on passe son temps à marcher dans la merde — ce qui s’est franchement arrangé en trente ans. []
  5. Le Syndrome de Paris est un triste homologue au Syndrome de Stendhal qui affecte les voyageurs submergés par la beauté de Florence ou de Venise. []
  6. Lire Faire caca à Paris au XVIIIe siècle… pas évident !, par Johanna Peccadille / Orion en aéroplane. []
  7. J’ai parlé de ce sujet il y a bientôt dix ans dans cet article, celui-ci, et enfin celui-ci. []
  8. La densité comparative des grandes villes européennes est très disparate : Amsterdam : 30 habitants/ha ; Bruxelles : 60 habitants/ha ; Londres : 85 habitants/ha ; Berlin : 100 habitants/ha ; Barcelone : 150 habitants/ha ; Paris : 200 habitants/ha ! []

Le dessin de presse complaisant

L’évolution de Charlie Hebdo est toujours aussi fascinante.
Sa « une » de la semaine me semble passablement incroyable, et je ne suis pas le seul à la juger telle, et pas pour les raisons que certains semblent imaginer. J’ai lu, par exemple, une personne (a priori pas très « de gauche ») écrire sur Twitter : « Les gauchistes en PLS1 car Charlie Hebdo a caricaturé un islamiste ». Ça m’inquiète un peu, à vrai dire, que même très à droite, des gens pensent sincèrement qu’il existe en France une gauche obsédée à l’idée de l’honneur et de la dignité des fondamentalistes musulmans dans les caricatures — étant entendu que nous parlons bien des islamistes, pas des musulmans en général. Cette gauche imaginaire que Manuel Valls accusait tout récemment2 d’être « prête à excuser ceux qui ont tué les journalistes de ‘Charlie Hebdo' ». Comment peut-on dire, comment peut-on croire quelque chose d’aussi odieux ?
Les gens qui considèrent que l’Islamophobie est un problème en France ont d’abord été qualifiés d’idiots utiles de l’Islamisme, puis d’irresponsables qui en cherchant à comprendre, excuseraient les terroristes. Pourtant, hier, au pupitre des États généraux de la Laïcité, c’est Caroline Fourest qui donnait une excuse aux terroristes, en disant : « C’est le mot islamophobie qui a tué les dessinateurs de Charlie Hebdo et Samuel Paty »3, semblant dire que s’inquiéter du rejet des musulmans, ce n’est plus seulement faire le jeu du fondamentalisme, c’est carrément être la cause du terrorisme.

Ce qui est tout à fait incroyable dans ce dessin de « une », ce n’est pas que l’on y voit un barbu recevant un coup de pied dans l’entre-jambe (même si on pointera qu’une fois de plus la question de la laïcité est réduite au traitement de l’Islam), c’est que, et à ma connaissance ça n’était jamais arrivé, Charlie Hebdo s’inscrit ici sans ambiguïté, sans mauvais esprit, sans ricanement, en outil pour la communication gouvernementale.
Le dessin de presse comme soutien actif à la communication d’un gouvernement, ça s’est vu mille fois dans la presse complaisante, notamment dans les pays au faible niveau démocratique, mais pas uniquement. En revanche, et je suis preneur de contre-exemples s’il y en a, je n’ai jamais vu ça dans Charlie Hebdo, ou bien très marginalement, certainement pas en « une » ! Et ce qui me déroute, ce n’est pas tant le message politique politique, entendons-nous4, c’est ce soutien assumé à la communication gouvernementale.

  1. Être en PLS : être en Position latérale de sécurité (secourisme), ce qu’on utilise au sens figuré pour dire que quelqu’un se trouve en position de repli et de détresse. []
  2. LCI, le 11 avril 2021. []
  3. Dans certains milieux, le mot « islamophobie » est une notion conspuée, car accusée d’avoir été forgée par la propagande de Révolution islamique iranienne, puis d’être devenue un outil de communication des Frères Musulmans dans le but de faire taire toute critique contre la religion musulmane. Ce n’est pourtant qu’un mot dont les définitions sont compréhensibles par tous : la peur de l’Islam, la peur des musulmans. On peut créer des mots en -phobie à propos de tous les domaines qu’on voudra. Que cette notion serve ensuite d’argument à des gens qui — et là c’est une escroquerie, nous sommes d’accord — veulent l’instrumentaliser, l’utiliser comme argument contre le blasphème ou la caricature est une autre question. Et je demande à Mme Fourest et autres : si le mot « islamophobie » est miné, alors quel mot proposez-vous pour qualifier la peur obsessionnelle des musulmans ? Il faut bien un mot, car le fait, lui, existe. []
  4. À titre personnel ça ne me pose pas de problème que l’on envoie symboliqment un coup de latte dans les gonades des intégristes. []

L’iconographie antisémite (suite)

(Dans le billet précédent, j’analysais un dessin désigné par certains comme une charge antisémite, en n’y trouvant pour ma part aucun détail corroborant une telle interprétation. Après deux jours à discuter et à confronter les points de vue, je crois que j’ai fini par trouver le point responsable du ressenti. Je laisse le lecteur juge).

Les réactions à mon article ont connu deux temps. Les premiers lecteurs se sont montrés plutôt positifs, certains me disant même que mes arguments les avaient convaincus de changer de regard, d’autres m’opposant des éléments et des exemples, enfin tout ça est resté civil. Et puis une seconde salve est arrivée, bien moins positive, animée par des gens que, pour beaucoup, je ne connaissais pas et qui eux-mêmes ne me connaissent pas et, je suppose, tentent de situer mon propos en fonction d’une grille de lecture qui leur appartient.
Au fil des échanges, j’ai essuyé un peu de mépris, des injonctions assez agressives à me taire, et bien entendu des renvois à mon ignorance ou à ma cécité jugée volontaire. Peu importe, même s’il y a une des accusations que je ne supporte pas : celle d’être de mauvaise foi. Car suis toujours de bonne foi, et j’écris ça très sérieusement.
Ces personnes m’ont fourni peu d’arguments en dehors d’une obnubilation sur tel ou tel détail censé permettre commodément de disqualifier l’intégralité de mon propos1. Beaucoup parmi ces personnes, qui étaient pourtant venues m’interpeller, m’ont peu à peu bloqué, continuant visiblement2 sans moi une conversation à mon sujet dans le refuge d’un entre-soi qui, j’en ai peur, est un aveu d’impuissance.

Charming. Je ne mets cependant pas tout le monde dans le même panier : certaines personnes figurant dans cette capture ont malgré tout échangé avec moi, d’autres avaient juste envie de se défouler. Grand bien leur fasse si elles en ont besoin. Personnellement, j’accepte toujours de discuter, car j’aime avoir raison, non pas au sens de « avoir raison de », c’est à dire de dominer, de vaincre, mais « avoir raison » au sens de ne pas avoir tort. Et ça, ça n’est possible qu’en apprenant, en écoutant, en évoluant, en comprenant.

L’agressivité — et là je me réclamerai des travaux de quelqu’un comme Henri Laborit, désolé si la référence date3 mais je ne sache pas qu’on l’ait fermement invalidée depuis — est souvent le résultat d’une forme d’impuissance face à un stress. Soumis à un problème, on ne peut agir que de quatre manières : par une action qui résout le problème ; par l’inhibition ; par l’agression ; et enfin par la fuite. L’inhibition est l’attitude la plus destructrice pour la personne elle-même, ce qui explique que, lorsque la cause de la tension ressentie n’a pas de solution, nous nous enfuyons ou bien nous agressons la première personne qui passe. Il me semble que c’est ce qui est à l’œuvre ici : des personnes, de bonne foi4, voient le dessin publié en couverture de Siné Mensuel comme une caricature antisémite, mais ne parviennent pas à trouver des arguments concrets pour justifier rationnellement leur ressenti et donc, s’énervent.
Revenons sur la question de la représentation.
Dans un article très complet qu’on m’a signalé hier5 et qui est consacré à l’utilisation de la laideur comme outil de stigmatisation antisémite, la sociologue Claudine Sagaert indique que ce motif date du XIIIe siècle — avant cela les personnes juives représentées n’étaient distinguées des autres que par des attributs vestimentaires ou symboliques, leurs visage, leurs corps ou leur attitude corporelle ne se distinguaient pas des autres figures. Elle cite les traits physiques recensés par de nombreux auteurs avant elle : nez en forme de chiffre 6 ou nez crochu, mains potelées (ou au contraire très maigres), embonpoint (ou au contraire maigreur excessive), peau jaune, peau sombre, peau grasse, traits grossiers, yeux de crapaud, lèvres charnues, oreilles pointues et/ou pendantes, dents acérées, cheveux frisés ou crépus, barbe, saleté, et enfin, zoomorphisme6. Comme j’ai cherché à le démontrer dans mon article précédent, de toute la palette des signes traditionnellement considérés comme véhiculant des clichés antisémites, ne restent réellement que la forme du nez et celle des mains, lesquelles ne nous choqueraient certainement pas dans un autre contexte. Ce Macron est propre et bien peigné, rasé de frais, et, au fond, bien que ses traits soient déformés ainsi qu’on le fait avec toutes les caricatures, ne nous est pas montré comme physiquement repoussant ou monstrueux, et il n’est pas non plus animalisé.
Tous les autres arguments que l’on m’a opposés étaient absents dans l’image, et notamment la « figure du banquier », qu’on m’a très souvent signalée alors même que le dessin ne contient aucun indice lié à la finance, ou encore les « épaules voûtées » — j’imagine ici un malentendu graphique : la forme qui découpe la figure peut effectivement être comprise comme la forme de son buste7.

Dans le conte Blanche-Neige, par les frères Grimm, la reine, une très belle femme, s’enlaidit volontairement et se présente sous les traits d’une vieille paysanne puis d’une vieille bohémienne pour tenter d’aller assassiner sa belle-fille : la laideur du geste s’accompagne d’une laideur physique. Chez Disney, qui fait de la reine une sorcière, ce changement n’est plus un déguisement mais une métamorphose. On peut interroger l’imaginaire qui entoure les contes traditionnels et faire des rapprochements entre la représentation antisémite, la représentation des sorcières ou celle des tziganes, et se rappeler des persécutions que cet imaginaire a permis.

Je sais qu’il est présomptueux d’expliquer aux gens ce qu’ils pensent, et peut-être que mon hypothèse n’est pas valide, mais je crois avoir trouvé une explication au ressenti de ceux qui ne parvenaient pas à décrire ce qui les heurtait dans le dessin incriminé.
Comme les spécialistes de l’image (et même les dilettantes de l’image tels que votre serviteur) le savent bien, les images ne vivent pas seules, elles existent dans un contexte d’énonciation parfois complexe : il y a ce qu’on sait ou croit savoir de l’auteur, ce que l’on sait du support éditorial et du public qu’il cible, ce qu’on pense que pense ce public, le moment de la publication, l’éventuelle séquence dans laquelle cette publication s’inscrit, et enfin, tout ce qui entoure l’image, à savoir sa légende, le titre, d’éventuelles autres images, des articles, etc.
C’est évidemment du côté du contexte qu’il convient enquêter.
Dans un premier temps, j’ai préjugé du fait que c’était le titre Siné Mensuel qui était la cause première de l’interprétation du dessin en tant que pamphlet visuel antisémite, et il est vrai qu’on me l’a opposé plus d’une fois, me rappelant les casseroles du fondateur du journal dans le domaine. Mais ce serait trop simple. Certaines personnes qui n’avaient jamais entendu parler de Siné Hebdo ont eu la même perception immédiate, ce n’était donc pas la question pour eux. Autre élément, le militant antiraciste Dominique Natanson, en commentaire à mon article, évoquait son propre ressenti à la découverte du dessin : « Je l’avais trouvé mauvais et j’étais gêné sans savoir pourquoi ». Or son témoignage a un poids particulier, puisque, tout en militant pour le souvenir de la Shoah, qui a décimé sa famille, et contre le négationnisme, il a soutenu Siné sans ambiguïté lorsque celui-ci a été licencié par Charlie Hebdo. Il n’est donc pas suspect de vouloir calomnier le journal en question, dont il est d’ailleurs lecteur, ni même d’être gagné par le simple soupçon. J’imagine que ça ne lui plait pas particulièrement de se retrouver, de fait, à avoir le même point de vue que celui de personnes dont il combat les idées. Mais c’est un fait : son ressenti est ce qu’il est.

Pour mémoire et avant de conclure, voici à nouveau le dessin dont nous parlons :

L’image est accompagnée d’une citation déformée, « quoi qu’il vous en coûte » (déformée, car la phrase d’origine était « quoi qu’il en coûte »). Qu’on la juge injuste ou non, cette citation rappelle juste que lorsque le président annonce qu’il va se montrer généreux, ce n’est pas de sa propre poche, c’est en utilisant l’argent public, et donc, effectivement, en utilisant notre argent (et le sien tout de même puisque lui aussi paie des impôts !).
Le dessin, lui, montre un souverain représenté dans un registre familier, celui du roi moralement illégitime ricanant, parfois rusé, souvent malsain : Jean-Sans-Terre (et autres réputés usurpateurs et intrigants) chez Disney ; les princes pas vraiment charmants dans Shrek ou Princess Bride ; Louis X-le-Hutin tel que représenté dans Les Rois Maudits ; le vizir Iznogood dans la série éponyme ; etc., etc. C’est une curieuse façon de se représenter Emmanuel Macron, mais là encore, il ne s’agit pas d’un motif fondamentalement antisémite, le message, a priori (message renforcé par la couronne en carton de galette des rois) est plutôt celui de l’illégitimité à exercer le pouvoir.

L’envieux Iznogoud, qui convoite la place de Calife ; le trickster Loki, dans sa version Marvel ; le roi Louis X, dans Les Rois Maudits ; et enfin Skar, dans Le Roi Lion.

Le problème, je pense, se trouve dans le hiatus qui sépare l’image et le texte qui lui est associé. Car songeons-y deux secondes : on évoque un malheur qui touche tous les Français — l’épidémie de covid-19 et son coût pour le contribuable —, mais on voit le président qui ricane. Pourquoi est-ce que le président se réjouirait des malheurs du pays dont il a la responsabilité, pourquoi serait-il satisfait, comme si ç’avait été son plan, de voir les caisse de l’État se vider (sans que ça lui profite personnellement, contrairement au prince Jean chez Disney) ? Ça n’a pas de sens8. On peut penser à des personnages tels que Mr Burns, dans Les Simpsons, ou encore Potter, dans le It’s a Wonderful life de Capra : deux personnages qui, encore plus que le pouvoir ou l’argent, tirent un plaisir pervers du spectacle de la souffrance des autres. Et bien entendu, au diable : le mal à l’état pur.
Donc si la laideur physique habituellement utilisée par l’iconographie antisémite n’est pas présente dans le dessin de Solé, si il n’y a pas d’éléments iconologiques particuliers (une kippa à la place d’une couronne, par exemple) qui accréditerait la référence, on nous montre ici une laideur d’un autre ordre, une laideur morale, car il n’y a pas plus odieux que de voir quelqu’un se féliciter d’un malheur dont il est la cause volontaire sans mobile, sans excuse— alors même qu’il est en position de responsabilité et que ceux qu’il fait souffrir sont à sa merci. Et cela nous renvoie aux accusations dont les juifs d’Europe ont fait l’objet pendant des siècles, effectivement.

Ce sens indiscutablement problématique est clairement dû à une erreur de jugement de la part de la rédaction de Siné Mensuel, puisque l’on sait le dessin n’avait pas été conçu par son auteur pour être accompagné de cette phrase ni pour être reproduit à un tel format. Je suis persuadé que c’était sans malice, mais le résultat est ce qu’il est. Voilà en tout cas comment je m’explique la lecture que beaucoup ont fait de ce dessin.

  1. On m’a par exemple reproché d’avoir écrit dans un tweet que l’antisémitisme relevait de la psychiatrie. J’admets que c’est léger de ma part, j’avais en tête des gens tels que le fameux Dieudonné, au départ talentueux et intelligent, et même profondément antiraciste, qui est peu à peu entré dans dans ce qui ressemble à une bouffée de délire paranoïaque. Et j’ai connu une autre personne, sans notoriété, qui m’a semblé effectuer exactement le même trajet (mais à qui, par lâcheté ou parce que ça me déprimait, je n’ai pas demandé de préciser ses allusions). Et ce genre de parcours me semble spécifique à l’antisémitisme complotiste de la fin du XIXe siècle et ensuite.
    Mais d’accord : on ne peut pas psychologiser les opinions, non parce que ce serait validiste comme on me l’a dit, ni parce que ça excuserait quoi que ce fût, mais parce que la construction de l’antisémitisme le plus virulent commence il y a des siècles. Cette considération dans un coin de tweet ne m’honore pas, je la retire, ou plutôt, je la garde pour moi. []
  2. Visiblement, car je vois des gens répondre à des choses que je ne peux plus lire. []
  3. Henri Laborit, Éloge de la fuite, 1976 ; Alain Resnais, Mon oncle d’Amérique, 1980. []
  4. Certes, le fait que l’affaire ait commencé par des positions publiques de Bernard Henri-Lévy ou Gilles Clavreul n’inspire pas confiance, mais il serait imprudent autant qu’injuste de balayer d’un revers de main la perception des uns et des autres — et même de ceux que je viens de mentionner — comme étant une simple manœuvre de disqualification par boule puante. J’avoue que ça a été mon premier réflexe. []
  5. Sagaert Claudine, « L’utilisation des préjuges esthétiques comme redoutable outil de stigmatisation du juif. La question de l’apparence dans les écrits antisémites du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle », Revue d’anthropologie des connaissances, 2013/4 (Vol. 7, n° 4), p. 971-992. []
  6. Autant de traits employés aussi contre les sorcières, toujours selon une même logique : la laideur de l’apparence sert à démontrer le caractère malfaisant des personnes. []
  7. Et non, discuter des points formels, de savoir comment on dessine un nez, un menton, une main, de s’intéresser au style du dessinateur pour voir s’il y a quelque chose de différent, etc., n’est pas une façon de couper les cheveux en quatre, c’est, au contraire, une question importante. []
  8. On me dira que l’augmentation de la dette publique permet de préparer des privatisations, et on se rappelle qu’Emmanuel Macron s’était réclamé de Margaret Thatcher, mais si c’est cette logique que l’image et son titre devaient nous expliquer, c’est de manière franchement télescopée et pas bien claire. []

L’iconographie antisémite

(Après vingt-quatre heures de discussions tendues sur Twitter, je me sens forcé de synthétiser mon propos dans un article, parce que je suis comme ça, j’aime exposer les choses de manière un peu méthodique et de les consigner ici pour y renvoyer ceux avec qui je converse. Peut-être que ça ne sert qu’à moi — j’adore me relire, des années après, pour savoir ce qui se passait et ce que je pensais à un instant donné —, peut-être que ça servira à d’autres.)

L’affaire commence avec un dessin de Jean Solé en « une » de Siné Mensuel, qui a été immédiatement considéré par certains comme relevant de l’iconographie antisémite « des années 1930 » ou « de la seconde guerre mondiale » — les deux références que j’ai le plus souvent lues.
Voici le dessin en question :

Siné mensuel #106, avril 2021. Ce dessin accompagne un éditorial qui accuse Macron d’être un souverain gagné par l’hubris, si sûr de lui qu’il est sourd à toute critique, aux dépens du citoyen. Le propos n’est pas du plus grand raffinement, mais il me semble que c’est le genre de reproches que l’on fait régulièrement aux souverains depuis des siècles.

J’aimerais commencer par évacuer une question : rien dans la longue carrière de Jean Solé ne laisse supposer chez lui la moindre trace de peste antisémite, consciente ou inconsciente. Mes discussions sur Twitter font apparaître que tout le monde ne connaît pas forcément la signature de Solé, et pourtant, tout le monde le connaît sans le savoir, puisqu’on lui doit des décennies de couvertures du Guide du Routard, l’affiche du film Le Père Noël est une ordure, d’innombrables couvertures pour Fluide Glacial mais aussi pour Pilote, et puis une participation à une série destinée à railler le chauvinisme français : Superdupont, scénarisé par les regrettés Marcel Gotlib et Jacques Lob, dont Solé n’a pas été l’unique ni même le premier dessinateur, mais qui en a été le plus productif animateur, sur une durée de quinze ans.

Une petite sélection de dessins de Solé, dont beaucoup sont dans la rétine de chacun de nous, même sans être particulièrement spécialiste de la bande dessinée, il me semble !

L’œuvre de Solé n’a rien de suspect, donc (et bon courage à qui voudra prouver le contraire), et l’auteur n’a pas de réputation particulière dans le registre de l’antisémitisme, du racisme ou du complotisme. Quoique les uns et les autres aient cru voir dans son dessin, ce n’est pas ce qu’il voulait y mettre. Un autre élément m’incite à réfuter toute intention de cet ordre dans le dessin qui se trouve plus haut : je sais par une publication Facebook de Julien Solé, fils de son père et lui-même talentueux dessinateur, que Jean Solé est bouleversé par cette accusation qu’il n’a pas vu venir, qu’il ne comprend pas et qu’il juge d’une grande injustice tant elle est loin de ce qu’il est. Au passage, on apprend que ce dessin n’avait pas été conçu pour servir de « une » au mensuel, ce qui n’est peut-être pas sans importance dans ce qui a suivi sa publication : un dessin destiné à être imprimé dans un coin n’est pas une affiche, que ce soit au niveau de sa signification autant qu’au niveau de son rendu graphique — les dessins de couverture de Solé sont toujours très soignés et riches en détails, ce n’est pas le cas ici.
Je ne vais pas m’amuser à enquêter pour savoir qui a lancé cette campagne contre Solé et — car c’est plus vraisemblablement la cible — contre Siné Mensuel.
Je ne sais pas si les accusateurs sont tous de bonne foi, certains semblent trop contents d’y voir une énième preuve que la gauche est fondamentalement antisémite, et s’en servent comme argument circulaire, et comme outil de terreur intellectuelle1, mais je sais de par mes discussions que beaucoup, parmi ceux qui voient dans le dessin une référence à l’imagerie antisémite sont de bonne foi. Et d’ailleurs peut-être que tout le monde est de la plus absolue bonne foi dans l’affaire, peu importe : il ne suffit pas d’être convaincu pour être juste. En revanche il est important de comprendre ce que les gens honnêtes voient, et pourquoi.

Anecdote de ma jeunesse de graffiti-artist : je dessinais mes personnages sans bouche. S’ils avaient dû avoir une bouche, ils auraient ressemblé à la version qui se trouve en haut à droite. Or j’ai un jour découvert avec horreur que le trait qui pour moi marquait le nez était perçu par beaucoup comme une bouche, ce qui, si on ajoutait un nez, aurait donné mon exemple situé en bas à droite. Un malentendu graphique, mais j’ai eu beau protester, je ne peux nier que ceux qui ont vu une bouche (et donc un énorme menton), l’avaient vu.

Je dis souvent que le public a toujours raison. C’est une formule qui fait bondir, par son évidente absurdité (ne serait-ce que parce qu’il y a autant de réceptions d’œuvres que de personnes : tout le monde ne saurait pas avoir raison en même temps), mais voici ce que j’entends par là : peu importe ce qu’on dit à un spectateur, si il voit dans une œuvre autre chose que ce que l’auteur a voulu y mettre, eh bien il sera vain de lui dire « tu te trompes », « tu n’as rien compris », tout comme il est inutile de convaincre quelqu’un qui n’a pas ri que la blague était drôle. Le spectateur ne peut pas forcément déterminer les intentions d’un auteur, il peut passer à côté d’un propos par manque de culture, par manque de codes, ou au contraire parce qu’il est trop bien préparé à avoir une certaine interprétation du message. Mais Il n’en reste pas moins qu’il est seul fondé à savoir ce qu’il ressent, ce qu’il comprend ce qu’il perçoit : il est seul propriétaire — sans en être maître — de sa réception, de son regard. Ce qu’on voit dans une image, à moins que celle-ci soit parfaitement maîtrisée dans sa réalisation et totalement explicite dans son propos, vient en grande partie de nous-mêmes.
Dans un premier mouvement, j’ai râlé contre ceux (je visais un post de Gilles Clavreul, du Printemps Républicain) qui utilisent la suspicion d’antisémitisme comme argument de disqualification politique, lesquels semblent considérer l’antisémitisme avec bien plus de légèreté que moi, car en en faisant un outil rhétorique, ils contribuent à banaliser la question et à vider l’accusation de son sens. Les réponses qu’on m’a faites, y compris sans être en accord avec moi, étaient généralement polies, mais j’ai aussi eu droit à quelques inévitables accusations : si je ne suis pas d’accord avec Gilles Clavreul et Raphaël Enthoven, c’est peut-être bien que je suis un ignorant qui n’a jamais vu de dessins antisémites des années 1930, ou que je refuse volontairement de voir la référence, et dans ce cas, que ma motivation serait que je suis — et allez donc ! — antisémite moi-même.

Jusqu’à l’argumentum ad parisioctum : le détective a découvert dans ma bio Twitter que j’enseignais à Paris 8 (« un nid d’indigénistes », croit savoir un crétin), je suis donc suspect d’office pour tous les crimes.

Si je n’ai aucun doute sur les intentions et la personnalité de l’auteur du dessin incriminé, si je suis certain qu’il n’a cherché aucune connivence rance, qu’il n’a diffusé aucun message codé, j’admets bien entendu qu’un dessin, un récit, un cliché, peut échapper à son auteur et véhiculer autre chose que ce qu’il a souhaité y mettre, qu’il est possible d’être vecteur, à son insu, d’idées que l’on désapprouve. Reste à établir si c’est bien le cas ici.
J’ai subi une bordée de tweets d’un niveau de cuistrerie variable qui entendaient m’apprendre l’Histoire du dessin de presse et de la caricature. Si je ne prétends pas en être un spécialiste complet, je crois sans peur de trop me tromper que je connais mieux le sujet que la moyenne. Je sais par exemple que le dessin antisémite n’a pas été inventé entre les deux guerres mondiales2. Mais bon, ça ne me vexe pas qu’on essaie de me faire cours, après tout, personne n’est à l’abri d’être ignorant, on a toujours des choses à découvrir, et heureusement, du reste.

Ceux qui ont pensent avoir immédiatement identifié dans le dessin de Solé une caricature antisémite devraient essayer de se remémorer dans quel contexte ils ont découvert ce dessin : ce dessin était-il seul, ou déjà accompagné d’un signalement qui participait à la polémique en induisant une certaine lecture ?

Comme je suis un peu psycho-rigide, j’ai régulièrement réclamé des éléments concrets : qu’est-ce qui, dans le dessin, justifie le ressenti de ceux qui le rapprochent des plus ignobles caricatures des années 1930 ?
On m’a répondu : le nez crochu ; les mains crochues ; la bague ; le nez épaté ; le nez arqué ; les grandes oreilles ; le visage déformé ; les yeux mi-clos ; le sourire carnassier ; le menton redressé ; le dessin en plongée3. Il me semble pourtant que c’est une assez banale caricature, au sens des caricatures les plus inoffensives qui soient, dont les auteurs de contentent d’agrandir le nez, d’exagérer sa bosse, de faire avancer le menton, etc. Je reviendrai aux détails physiques plus tard.
Mais ce qui me frappe surtout ce sont les images que l’on m’a produites pour preuve :

(désolé de devoir publier ces horreurs sur le présent blog !)

À l’exception d’une caricature clairement antisémite représentant Agnès Buzyn, qui échappe à ce motif et que je ne reproduis pas ici, les dessins que m’ont soumis ceux qui entendaient me convaincre montrent un personnage censé représenter « le juif », accroché comme une tique à la Terre entière. La récurrence de ce motif comme « preuve par l’image » m’intrigue, car le fait qu’il revienne si souvent dans les références que l’on me montre indique que ceux qui me le signalent ont cru voir l’exact même contenu dans le dessin de Solé : ils ont halluciné cette allégorie. Car, remontez observer le dessin en haut de la page, on n’y voit rien de tel et même rien d’approchant. Il n’y a pas de monde auquel s’agrippe Macron, et delà de ça, aucun détail déterminant ne rapproche les dessins criminels du dessin incriminé. L’iconographie antisémite française produite entre l’affaire Dreyfus et la fin de la seconde guerre mondiale est pourtant épouvantablement riche et on pouvait y trouver bien d’autres motifs, il est surprenant que tant de gens m’aient sorti les mêmes images alors même qu’une comparaison un peu minutieuse établit à mon sens que rien de concret ne justifie cet « air antisémite »4 que d’aucuns lui trouvent.
Plusieurs personnes semblent juger que la bague est un attribut évident de l’iconographie antisémite. Cela n’a rien de si évident pour moi, et je note que ce n’est pas un élément iconographique présent dans les dessins montrés au dessus.
En fait, entre la bague, la couronne, le ricanement, et même le rapport à l’argent public, la première référence qui m’est venue, c’est celle du Prince Jean dans la version Disney de Robin des Bois. Et je ne suis pas le seul à avoir eu spontanément cette image en tête.

Ce Disney n’est à mon avis pas le meilleur mais il reste un grand souvenir : je l’ai vu à sa sortie en France, au grand Rex, c’est même le premier film que j’aie jamais vu en salle. Il a quelques qualités, mais pour l’avoir revu récemment je dirais que son scénario est assez faible. Certaines séquences sont directement décalquées d’autres films, et tout particulièrement du Livre de la Jungle et des Aristochats. Le récit sert de prétexte à un pamphlet assez violent contre les impôts. Comme beaucoup de Disney, celui-ci développe une vision du gouvernement héréditaire légitime : le bon roi est Richard cœur de Lion et le mauvais, son frère le prince Jean-sans-Terre. Du point de vue de la réalité historique, c’est une double-injustice, je vous renvoie aux biographies de ces deux rois !

Au jeu des différences, je remarque que Macron n’est pas barbu ; n’est pas vêtu de haillons mais d’une sage combinaison pull-chemise ; que sa main n’agrippe pas une Terre mais frotte son menton.
La bague et la couronne en or5, avec des fleurs de lys, s’il vous plait, renvoient à l’Histoire de France et à la souveraineté territoriale, qui sont à mille lieues des poncifs de la forme d’antisémitisme que l’on reproche à Solé de véhiculer. Alors de quoi parle-t-on ?
Restent le nez et la main.
Si l’on compare le dessin en couverture de Siné Mensuel à des dessins récents de Solé, comme le couverture de Superdupont : In vitro veritas reproduite plus haut, on remarque que la main crispée est plutôt typique de sa manière lorsqu’il figure des « méchants » — puisqu’il est entendu que le dessin ne donne pas un beau rôle au président.

Pour ce qui est des traits mêmes du visage, les choix opérés par le dessinateur chargent à peine la physionomie de l’original, qui peut avoir le menton en avant et dont le nez, sous certains angles, est légèrement busqué. Traits qui sont sans doute plus évidents encore avec une vue en plongée telle que celle du dessin.
Emmanuel Macron n’est pas si facile à dessiner, et on peut lui trouver le nez droit ou bossu, selon les angles et les profils. En cherchant rapidement sur Google image, je remarque diverses versions du nez, des oreilles et du menton de Macron…

Quelques images glanées ici et là… Certains font un Macron furieusement proche de Sarkozy, d’autres lui donnent un faux-air de Joe Dassin, d’autres en font un espèce de vampire…

En tant que dessinateur amateur (et franchement peu physionomiste, donc pas non plus une référence), je remarque que je ne parviens jamais à dessiner Macron deux fois de la même manière, je lui trouve un physique plus difficile à saisir que d’autres — à la rigueur c’est son implantation capillaire qui me semble facile à imiter.
Le nez dessiné par Solé ne ressemble pas beaucoup à celui de Macron — il me rappelle, à vrai dire, celui de l’auteur Lewis Trondheim6 ! —, mais bon, si la courbe ratée d’un nez, sur un dessin, suffit à accuser, juger et condamner un dessinateur dans un procès en antisémitisme, où allons-nous ?

Il reste un point particulier dans le dessin, un détail que je n’ai pas évoqué jusqu’ici : le titre du journal qui publie ce dessin en « une » : Siné Mensuel, fondé par Maurice Sinet, dit Siné, décédé il y a cinq ans, qui avait fondé Siné Hebdo après avoir été licencié de Charlie Hebdo. Le directeur de publication de Charlie à l’époque, Philippe Val, avait profité de l’accusation publique d’antisémitisme dont ce vétéran du journal venait de faire l’objet pour se débarrasser de lui7. Entre temps, la justice a débouté les accusateurs de Siné et lui a même fait obtenir quatre-vingt dix mille euros de dommages et intérêts, mais la réputation8 est restée, contaminant le journal et s’appliquant désormais à un dessin publié cinq ans après le décès de Siné.
Il me semble que toute personne qui pense que l’antisémitisme est une chose grave devrait se garder de participer avec légèreté à des procès expéditifs en la matière : il ne suffit pas que quelqu’un soit accusé pour être coupable.

Lire ailleurs : Jean Solé dans « Siné Mensuel » : histoire d’un dessin dévoyé, par Didier Pasamonik, sur ActuaBD.
Lire aussi, cet article de 2013 sur l’utilisation de la laideur comme outil de stigmatisation par la représentation (des juifs mais aussi des sorcières) : L’utilisation des préjuges esthétiques comme redoutable outil de stigmatisation du juif, par Claudine Sagaert
9.

  1. Apparemment les gens du Printemps Républicain, la Licra — qui utilise cette affaire pour s’en prendre au politicien britannique Jeremy Corbyn, lequel n’est à ma connaissance pas lié à Siné Mensuel ! — ou encore Bernard Henri Lévy ont été de la première salve… []
  2. La violence de la presse catholique des dernières décennies du XIXe siècle (y compris des titres désormais bien sages : Le Pèlerin, La Croix…), est, par exemple, ahurissante. []
  3. On m’a aussi parlé de banquier, mais il n’y a pas de haut-de-forme, de cigare, de billets, ou quelque indice iconographique reliant ce dessin au concept de banquier ! []
  4. Dans le film Nous irons tous au paradis (1977), Simon (Guy Bedos) accuse Bouly (Victor Lanoux), d’avoir un « type antisémite ». []
  5. Couronne en or, ou couronne en carton, car celle-ci ressemble furieusement aux couronnes offertes avec les galettes des rois en célébration de l’Épiphanie. []
  6. Mais j’insiste, je ne suis pas très physionomiste. []
  7. Un vieil article que j’ai écrit à l’époque : Le Cas Siné. []
  8. La réputation de Siné est due aussi à une autre affaire, datant de 1982, assez indéfendable mais pour laquelle la Licra avait accepté les excuses du mis en cause. Lire : Affaire Siné (Wikipédia). []
  9. On y lit le catalogue complet des traits physiques qui ont été prêtés aux juifs pour les stigmatiser : peau foncée ou peau jaune ; nez crochu, nez en forme de 6 ; traits grossiers ; oreilles pointures, dressées ou tombantes ; cheveu noir et crépu ; embonpoint excessif ou maigreur extrême ; dents acérées ; yeux globuleux ; lèvres charnues ; mains potelées,… []

Le ras-le-bol

(Par avance, je m’en veux du bruit que j’ajoute au bruit avec ce billet de blog, car peut-être est-ce notre plus grand problème, en ce moment : le bruit. Mais je ne sais pas gérer ce paradoxe qui d’avoir à la fois le besoin de m’exprimer et le devoir de me taire. Je me comprends.)

L’épidémie de covid-19 a un an. En France, elle est liée à la mort de 75 000 personnes, sur les 600 000 décès annuels : 12,5% des morts entre la fin janvier 2020 et la fin janvier 2021 sont morts avec le virus. Certains diront que ce n’est pas le virus qui est la cause majeure, qu’il y a eu des erreurs de comptabilité (argument recevable au début de l’épidémie mais moins maintenant), que c’est la réaction au virus qui tue et non le virus lui-même — comme pas mal de pathologies, non ? —, enfin on peut ergoter, mais l’Insee constate une importante surmortalité en 2020 (jusqu’à 15% pour les six derniers mois), alors même que le nombre de décès liés à la grippe, aux accidents de la route ou à la criminalité ont été historiquement bas. Imaginons, il y a un an, qu’on nous ait dit qu’un décès sur huit serait lié à un virus né d’hier : n’aurions-nous pas été un peu effrayés ? Très effrayés ? N’en déplaise à ceux qui tentent désespérément de croire le contraire, cette épidémie est grave, et si nous étions moins informés, si les alertes n’étaient pas immédiates, si aucune mesure n’avait été prise par les autorités1 ou par chacun de nous, elle aurait sans doute été bien plus ravageuse encore, mais c’est un fait malheureux : on ne sait pas apprécier l’accident qu’on a évité, on juge ce qui est, pas ce qui eût pu être.

Détendons l’atmosphère


Il est de bon ton de critiquer la gestion de l’épidémie par le gouvernement. J’ai pu constater une incroyable nonchalance de la France lorsque, rentré avec une bonne crève (et Nathalie, pire) par un train venu de Milan et Turin, en pleine explosion de l’épidémie en Italie, je n’ai (contrairement à ce qui s’était passé une semaine plus tôt à mon arrivée en Italie) été accueilli par personne : ni questionné, ni informé, ni soumis à un contrôle de température. Et lorsque j’ai appelé le numéro d’information pour savoir si je pouvais aller travailler comme chaque semaine, on m’avait répondu que je devais aller travailler car le virus était entré sur le sol français, donc on n’en était plus à un malade de plus ou de moins… Il y a eu plusieurs couacs du même genre, et beaucoup de mesures inutiles, mal réfléchies, mal évaluées, etc., mais au bilan, par comparaisons aux situations de pays voisins, on peut dire que la gestion de l’épidémie en France a été correcte, enfin dans la moyenne. Et j’aurais du mal à porter un jugement définitif sur les arbitrages : école, pas école, transports, pas transports,… Enfin, il semble que les compensations, pour ceux qui sont « dans le système » (salariés avec des contrats longs, entreprises installées, etc.) en tout cas, ont été non pas généreuses, comme on dit certains, mais, dans de nombreux cas, à la hauteur des enjeux. Reste une autre gestion, complètement défectueuse, elle, c’est la gestion psychologique.

Hier matin, je suis allé acheter le pain. C’était l’heure de la sortie de la messe et j’ai croisé beaucoup de gens. J’aurais dû les compter, histoire d’être un peu précis, mais je dirais qu’au moins une personne sur trois ne portait pas de masque. J’ai même vu quelqu’un sortir de la boulangerie, donc d’un espace clos, sans masque. J’ai vu des groupes de personnes sans masque en train de discuter. Et chez plusieurs de ces gens sans masque, j’ai cru percevoir une expression de défi : « t’as vu ? J’ai pas de masque ». En passant à côté du bar-tabac, j’ai vu trois hommes boire au comptoir. Je crois que c’est la première fois depuis longtemps que je vois les règles sanitaires aussi mal appliquées : les gens que j’ai croisés ce matin là ont clairement baissé les bras.
J’attribue leur lassitude à la communication gouvernementale, et notamment celle de la semaine passée : rumeurs lâchées comme des ballons-d’essai, annonces d’annonces, promesses de prises de parole à venir,… et pour finir, le premier ministre n’a évoqué qu’un renforcement des mesures en place — sans vraiment dire ce ça pouvait signifier si ce n’est que les magasins IKEA seraient fermés. Quant au président, qui devait s’exprimer solennellement au cours du week-end, il s’est contenté d’un tweet particulièrement évasif2.

J’imagine que si le gouvernement s’est dégonflé, à quelques heures de l’annonce qu’on disait inéluctable d’un troisième confinement, c’est parce que les sondages et parce que les agences embauchées pour s’occuper de la communication de crise ont fait savoir au président que la population ne suivrait pas. Or rien n’est pire pour un chef que de donner des instructions dans le vide : tout le simulacre de l’autorité s’effondre. Si, en démocratie, les chefs d’État suivent parfois l’avis des citoyens, c’est pour cette raison : lorsqu’on ne leur obéit plus, c’est qu’ils ne sont plus chefs3.

Donc les gens semblent à bout, ou en tout cas, démotivés4. Des restaurateurs claironnent qu’ils vont ouvrir leurs salles, bravant les amendes, on entend de plus en plus des prises de parole publiques contre les mesures sanitaires…
Ces dernières semaines, j’ai vu tous mes étudiants en école d’art pour des sessions bilans, et j’ai perçu sans difficultés la grande détresse de certains : problèmes matériels, difficultés à produire, problèmes affectifs, familiaux, et même (et c’est parfois de notre faute à nous enseignants), sentiment d’être totalement abandonnés par l’école, et envie, parfois, de tout lâcher. Ce n’est pas une belle période pour avoir vingt ans.
Et les solutions tardent. Nous verrons si la campagne de vaccinations réduit la porté de l’épidémie, mais pour l’instant, le covid-19 semble parti pour s’installer dans nos vies, et peut-être pour longtemps, pour très longtemps.

Élucubrant à voix haute sur Twitter, je me demandais hier s’il ne faudrait pas commencer à étudier une nouvelle méthode : lever toutes les restrictions, et notamment celles qui sont à l’évidence mal avisées, puis compter sur le bon sens et la responsabilité de chacun. Dans 99% des cas, il n’y a aucune raison qu’une visite au musée participe à la propagation de l’épidémie : ce sont des endroits où on n’est pas forcément tassés, et ce sont même les rares lieux où on n’a le droit de toucher à rien ! De même, on doit pouvoir se promener en forêt sans masque, et penser à le mettre si l’on se met à parler avec quelqu’un. Enfin, il suffit de se trouver dans une supérette à 17h30 pour constater l’idiotie du couvre-feu avancé à 18 heures : en rentrant du travail, les gens n’ont qu’un temps très court pour faire leurs courses et il en découle une densité de population aux caisses tout à fait extravagante5 Il me semble que seule la restauration en salle ou les rassemblements de nombreuses personnes dans un espace clos seront difficiles à autoriser à nouveau avant un certain temps.
Certes, comme tout ceux qui m’ont répondu me l’ont dit, l’autonomie, la responsabilité et le bon sens ne sont pas vraiment ce à quoi les Français sont éduqués. Dès le premier jour de crèche, nos vies, c’est le Surveiller et Punir de Michel Foucault : des murs, des barrières, des règles, des lois, des hiérarchies, des surveillants, enfin tout ce qu’il faut pour épargner à chacun le vertige de la vraie Liberté, sans filet, tout en offrant mille occasions de subversion à deux sous.

Il est donc probable que compter sur le sérieux de chacun n’améliorera en rien la progression de l’épidémie, mais voilà : après un an de tension, beaucoup de gens sont à bout de nerfs, prêts à écouter tout bonimenteur6 qui leur dira que tout peut7 revenir à la normale. D’une manière ou d’une autre, il va falloir s’engager dans une gestion psychologique de la situation.

Ce soir, j’ai un peu de fièvre8. Faites pas attention.

  1. Notons que tous les pays ont pris des mesures, et que même les États-Unis, réputés apathiques, ont connu des confinements, des fermetures d’écoles, etc., prises non pas au niveau fédéral mais au niveau des États, des comtés, des villes,… []
  2. Dans le même temps, un article de Linternaute.com affirme que Emmanuel Macron a bien démontré ces derniers jours qu’il comptait rester le maître des horloges et qu’il pouvait créer la surprise à tout moment pour prendre la parole de manière inopinée. Une intervention cette semaine n’est pas exclue, peut-être même après le conseil de défense de mercredi. Pas très rassurant pour ceux qui aimeraient planifier des choses… []
  3. En dictature, on peut plus facilement tricher qu’en démocratie (contrôle de l’information, terreur policière), mais le problème est le même : un chef n’est chef que tant qu’il y a quelqu’un pour lui obéir. []
  4. Je crois pouvoir l’observer de manière extérieure, car je ne me sens pas moi-même à plaindre. Certes j’ai l’impression de travailler plus pour moins de résultat, certes mon confort de « turbo-prof » est affecté par la situation (trains, restaurants,…), mais je ne vis pas seul, j’ai une maison, un jardin, je vis dans une ville où la police se garde de distribuer des amendes, ou en tout cas pas aux cinquantenaires, et si ma paie de fonctionnaire territorial n’est pas très élevée, elle est assurée. C’est donc aux autres que je pense. []
  5. On dit volontiers « faut pas avoir fait l’ENA pour comprendre que… », mais souvent, j’ai peur qu’il faille plutôt dire : « il faut vraiment avoir fait l’ENA pour ne pas comprendre que… ». []
  6. Par exemple Bébert-des-Forbans, qui tentait de démontrer l’inutilité du masque en évoquant le droit à boire, fumer et conduire sans ceinture de sécurité. Ou encore Francis Lalanne, qui sait ce qu’il dit puisqu’il connaît des médecins — qui ne connaît pas de médecin ? — et appelle rien moins qu’à un coup d’État ! []
  7. Amusant lapsus, je n’avais pas écrit peut mais peur. []
  8. Ce n’est pas une façon de parler : mon thermomètre dit habituellement 36.4, et aujourd’hui, 37.4 ! []

Infirmier général

Je suis régulièrement étonné de voir passer sur Twitter un compte nommé « L’infirmier », qui prend des positions tranchées en faveur de l’hydroxychloroquine, notamment. Enfin ce n’est pas ce compte en lui-même qui m’étonne, c’est son aura : sans trop se poser de questions, il semble que beaucoup de gens, y compris des gens qui ne partagent pas spécialement ses idées, supposent que le titulaire du compte est bien ce qu’il dit : un infirmier et un « street medic » marseillais. Ces qualités sont suivies d’une citation de Socrate (non crédité et approximative) : « Existe-t-il pour l’homme un bien plus précieux que la santé »1.

Il semble que tout ceci suffise à conférer à ce compte un capital sympathie automatique. Un infirmier, c’est quelqu’un qui est dans le concret, qui apporte des soins, qui est modeste, dévoué et que sais-je. C’est pas un « grand professeur de Paris » comme ceux que, justement, ce compte étrille régulièrement. Et un street-medic, qui prend des risques pour mettre du collyre dans les yeux des manifestants gazés, c’est quelqu’un de tout à la fois engagé et désintéressé.
Mais qui tient ce compte, exactement ?

Le premier point suspect ici c’est l’image de profil : c’est clairement une photographie professionnelle, et il n’est pas difficile d’en trouver la source, le fabricant de produits d’hygiène Kimberley-Clark :

Bien entendu, les photos de profil ne sont jamais contractuelles, on peut choisir, si l’on en a envie, de se faire représenter par la Joconde, la Reine d’Angleterre ou Bob l’éponge. Il n’y a donc pas en soi de tromperie, mais peut-être malgré tout que certaines personnes croiront que cette image est bien un portrait du propriétaire du compte. Et puis, de même que mettre des chaussures de sport à côté de la photo d’un politicien mène le public à considérer ce politicien comme sportif2, une photo de soignant accrédite l’idée que la personne qui utilise l’image est effectivement un soignant.

En épluchant les tweets de ce compte, une chose est certaine : celui qui l’alimente ne se hasarde pas à donner des gages pour accréditer l’authenticité de son statut professionnel puisque, contrairement aux médecins, enseignants, universitaires, qui peuplent Twitter, celui-ci ne parle jamais boutique, il ne se plaint pas de ses horaires (il semble avoir beaucoup de temps-libre, il faut dire), de son chef de service, des patients désagréables, des bizarreries de l’administration, etc. Il ne parle de rien de ce qui est censé se rapporter à sa profession.
En revanche, il mentionne de temps à autre son ancrage marseillais, mais sans détails spécifiques : il pourrait dire la même chose de Niort ou de Besançon sans que ça change grand chose au propos.

Jusqu’à ce poème bizarre, qui pourrait lui aussi être déclamé par un niortais ou un bisontin sans rien y changer. Ce serait peut-être même mieux :

rimes rances

Le compte « L’Infirmier » est censé dater de décembre 2018, donc avant le début de l’épidémie de Covid-19. Mais cela ne veut pas dire grand chose, car la Wayback machine d’Archive.org n’a archivé la page de profil de « l’Infirmier » qu’à partir du 6 avril 2020, ce qui me laisse supposer que ses tweets étaient diffusés sous un autre nom au cours des un an et six mois précédents. Twitter ne nous livre pas les identités successives d’un compte, et lorsque l’on décide de changer de nom, les anciens tweets sont modifiés rétroactivement et sont attribués au nouveau nom3.

En fouillant les premiers tweets de « L’infirmier », je remarque juste qu’ils sont assez exclusivement consacrés aux Gilets jaunes. Plutôt la version « de gauche » des Gilets jaunes, même s’il arrive à « L’infirmier » de donner de l’écho à des tweets de de Christian Estrosi ou Valérie Boyer si cela apporte de l’eau au moulin de l’hydroxychloroquine ou à sa vision très négative du gouvernement en place. Il a aussi défendu le film complotiste Hold-up, évidemment, et reprend volontiers des contenus publiés par France-Soir4. S’il retweete fréquemment l’IHU de Marseille, « L’infirmier » semble avant tout d’accord avec les publications d’un compte nommé « Le général », dont il reprend assez systématiquement les tweets et qui, par échange de bons procédés, le retweete avec une même constance. Il faut dire que ces deux comptes parlent des mêmes sujets, au même moment, et semblent avoir une sensibilité commune en tout point.
Il faut dire qu’ils se ressemblent :

La photo est celle du brigadier général Ranald S. Mackenzie, militaire étasunien qui a combattu les confédérés, puis les indiens, en tant qu’officier des Buffalo Soldiers5, avant d’être démobilisé du fait de son instabilité mentale… Je ne comprends pas bien le symbole !

Comme « l’Infirmier », « Le Général » a comme bannière un un océan aux couleurs kitsch. L’un et l’autre ont accolé à leurs noms un symbole triangulaire bleu — cœur pour l’un, gemme pour l’autre. Nous avons un « street-medic » d’un côté, et de l’autre un « street-journaliste » et « lanceur d’alerte » qui se réclame rien moins que de deux journalistes de légende et affirme soutenir les causes maltraitées par les grands médias. Malgré cette profession de foi, il ne publie aucun contenu journalistique original et ne lance pas plus l’alerte que vous ou moi. Le professionnalisme et le courage qu’il s’auto-attribue restent donc très virtuels.

Il me semble assez raisonnable de supposer « Le Général » et « l’Infirmier » ne font qu’un, et que leurs professions sont imaginaires, ce qui ne les empêche pas d’être suivis par plusieurs milliers de personne chacun.
Ce que je ne comprends pas bien, c’est le but de ce genre de comptes qui affirment poursuivre un but de justice ou de vérité en n’hésitant pas à mentir, mais qui ne semblent pas vraiment être là en soutien d’un parti ou une personnalité politiques précises : ils ne font apparemment que produire du bruit et de la confusion, dans un monde qui n’en manque pourtant pas trop.

  1. Platon, Gorgias. []
  2. cf. 150 petites expériences de psychologie des médias, de Sébastien Bohler, éd. Dunod. []
  3. C’est comme ça que les odieux tweets du personnage parodique Marcellin Deschamps ont été subitement attribués au créateur du compte, Mehdi Meklat, qui n’a pas mesuré l’effet que ferait ce changement. []
  4. Ancien quotidien national, n’existant désormais qu’en ligne, France-Soir n’a plus de journalistes. Depuis quelques mois, sa ligne éditoriale semble limitée à parler des docteurs Raoult, Perronne ou Fouché… []
  5. Les Buffalo Soldiers, à l’époque, étaient un régiments de soldats afro-américains, qui massacraient les indiens, sous le commandement d’officiers blancs. []

Un jour triste, d’une année triste, dans une triste France

On a beaucoup parlé de l’importance fondamentale de la Liberté d’expression en France, notamment au sujet de la religion. Je ne peux qu’être d’accord avec ce principe, mais la fameuse injonction à « être Charlie », censément liée à la liberté d’expression, est décidément de plus en plus incompréhensible lorsque ceux qui l’assènent, appliquée à la religion (enfin à une religion), sont aussi ceux qui viennent de revenir sur la loi la plus importante de la République Française depuis cent-trente-neuf ans, l’honneur de ce pays, la Loi du 29 juillet 1881 sur la Liberté de la Presse, laquelle se voit augmentée de cet article :

« Art. 35 quinquies. – Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police. »

Nommons ça l’amendement Police-partout-justice-nulle-part.

Au motif absolument légitime de lutter contre les menaces personnelles exercées envers les policiers — menaces qui sont évidemment déjà illégales (Harceler, menacer, diffuser l’image ou les informations personnelles qui concernent des individus, quelle que soit leur qualité, afin appeler à des violences, ce n’est pas légal) —, on vient de voter rien moins que l’offuscation de l’action publique. Dans la pratique, on ne pourra plus filmer un policier en train de travailler.
Les destructions ou les confiscations de matériel de captation sont de plus en plus courantes lors de manifestations, mais cette loi envoie un signal supplémentaire aux policiers : on ne les tracassera plus lorsqu’ils entravent la presse. Leur impunité est pourtant largement acquise, sur ce sujet comme sur d’autres, et la méfiance, voire la haine qu’ils inspirent, en découle sans doute pour partie. À bon chat, bon rat.

Une loi qui garantit la liberté d’informer en contraignant le travail des journalistes ?! Dans le même genre, j’ai : la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force (Orwell).

Cette loi ne sert pas qu’à « protéger ceux qui nous protègent », selon le mantra de ses défenseurs, car elle se double de discours très inquiétants sur la qualité de journaliste : il y aurait les vrais journalistes d’un côté, et puis ceux dont on signale la qualité entre guillemets, les « journalistes », auxquels ont reproche des méthodes non-orthodoxes1, auxquels on reproche d’avoir des opinions, un engagement politique. Auxquels pourtant on n’a jusqu’ici reproché aucune violence, ni appel à la violence, mais qui n’en sont pas moins familiers des gardes à vue arbitraires. Il faut s’arrêter un instant sur la question des journalistes militants : d’une part, rien ne dit qu’un journaliste n’a pas le droit d’avoir des opinions, un angle, des préoccupations. Reprochera-t-on à un journaliste sportif d’aimer le sport ? À un journaliste culturel d’aimer le cinéma ? Les médiats dits engagés, de gauche comme de droite, sont souvent ceux qui disent ce que personne ne veut entendre. Et surtout pas le pouvoir, car la distinction entre « vrais journalistes » et faux qui est faite ici, implique qu’un bon journaliste est celui qui fait les choses comme il faut, qui s’exprime comme il faut, qui dit ce qu’il faut. Si la liberté d’expression ne concerne que les gens avec qui on est d’accord, il n’y a pas de liberté d’expression.

Enfin, si tous les journalistes ne sont pas dignes d’être nommés tels, s’il faut un diplôme, un statut juridique, une carte, des accréditations, alors que deviennent les non-journalistes, les simples citoyens qui sortent leur téléphone pour rassembler les preuves de ce qui se passe sous leurs yeux ?

Depuis l’affaire Rodney King, en 1991, combien de récits ont été radicalement modifiés par la présence d’images filmées par des amateurs ? Les images ne disent pas tout, mais leur captation et leur circulation peuvent participer à protéger les citoyens de l’arbitraire.

À des journalistes qui évoquaient le cas d’un reporter interpellé par les forces de police alors qu’il couvrait une manifestation, le ministre Gérald Darmanin expliquait benoîtement que leur confrère aurait dû se rapprocher de la Préfecture afin d’être, en quelque sorte, accrédité, s’épargnant toute mésaventure. Un autre journaliste a eu la curiosité d’appeler la Préfecture, mais il n’y a trouvé personne qui soit au courant de l’existence d’un tel dispositif, et c’est très heureux : il n’existe aucune raison qu’un journaliste ait à demander l’autorisation pour couvrir l’action publique. L’action publique ne saurait être secrète, son observation par les citoyens, professionnels de l’information ou non, est licite et légitime. C’est pourquoi, sauf cas exceptionnel et très bien encadré, les audiences judiciaires sont publiques. C’est pourquoi les lois sont publiques, et c’est pourquoi les législateurs légifèrent en leur nom2. C’est pourquoi les comptes publics sont publics, en République. Et c’est pourquoi le maintien de l’ordre, s’il est au service des citoyens, ne saurait se passer de publicité. La loi ci-dessus est un aveu lourd de sens, une manière d’admettre que oui, les policiers ont des raisons d’avoir honte de leur métier, que oui, l’État qui les utilise a des raisons de cacher son action.

On remarque que les actions, les déclarations ou les lois qui s’opposent à la sousveillance — la vigilance des citoyens vis-à-vis de l’État, se doublent souvent d’une impressionnante extension du périmètre de la surveillance. Ce n’est pas un hasard et c’est une preuve supplémentaire de la pathétique défiance qui sépare les citoyens de ceux qui les administrent.

Pendant la première guerre du Golfe (1990-1991), les journalistes s’attendaient à faire face à la propagande en gros sabots de Saddam Hussein, mais ils ont vite découvert que le camp qui lui faisait face, bien que composé de certaines grandes démocraties, imposait une chape de plomb sur l’information, décidant où les caméras devaient être pointées et instrumentalisant les journalistes au profit de sa propagande. En signe de résistance, les chaînes de télévision ajoutaient « Images contrôlées par l’armée US », ou « Images cleared by US Military ».

Nous étions outrés, rappelons-nous, du traitement de l’information par les forces armées étasuniennes lors de la guerre du Golfe, qui imposaient aux journalistes une « protection » censée justifier la censure. Une protection au sens que les mafias donnent au mot : qu’on en veuille ou non, on y est soumis, et ses contreparties sont lourdes. En 1990, ça se passait à des milliers de kilomètres et c’était choquant. En 2020, il semble que cette atteinte au droit de dire et au droit de savoir ne fasse que peu de bruit, et c’est peut-être le plus triste. Certes, à peu près toute la presse (du Figaro au Canard enchaîné en passant par La Croix, le Parisien et Libération… Et jusques à Cnews et Charlie Hebdo) s’est inquiétée de cet amendement, la défenseure des droits a rappelé qu’il contredisait les plus grands principes républicains, des ONGs comme RSF, Amnesty France, la Ligue des droits de l’Homme, se sont émus des conséquences qu’aura ce texte sur le terrain, mais voilà, l’amendement, qui n’était pourtant pas soutenu par l’exécutif, parait-il, est passé.

Le garde des sceaux, Éric Dupond-Moretti, cité par Libération il y a trois jours. Utiliser l’assassinat abominable de Samuel Paty (dont on fait à juste titre un martyr de la liberté de s’exprimer) pour « réviser » la loi sur la liberté de la presse est d’un niveau de malhonnêteté intellectuelle qui rappelle le prétexte des « armes de destructions massives » utilisé par l’administration Bush Jr pour déclencher la seconde guerre du Golfe. Aucun détournement de la loi de 1881 ne peut être rapproché, de près ou de loin, de la mort de Samuel Paty. Par ailleurs, contrairement à ce qui est sous-entendu, comme tout le monde, les journalistes ont des comptes à rendre sur ce qu’ils font et ce qu’ils disent. Les seules personnes qui bénéficient d’une quasi-totale impunité de parole, conférée par l’article 41 de la même précieuse loi de 1881, sont les parlementaires lors des séances de travail, et… les avocats, comme Dupond-Moretti, lors de leurs plaidoiries.

N’importe qui peut comprendre à quoi servent la Justice et la Police, mais la situation de défiance actuelle fait du citoyen d’une part et de l’État d’autre part des ennemis. Je ne sais pas qui accuser — le citoyen infantilisé et capricieux, l’État paternaliste et autoritaire —, mais c’est avant tout assez triste.

Je finirai avec cet ahurissant tweet de François de Rugy, qui s’en prend aux « journalistes » — les guillemets sont de lui — qui osent reprocher son amendement au gouvernement, alors même que leur domaine perçoit un milliard d’euros de subventions.

Vous lisez bien : selon ce député (absent pour le vote !) et ancien ministre débarqué pour cause d’emploi contestable des finances publiques, les aides de l’État à la presse sont implicitement conditionnées au fait de ne pas mordre la main qui les nourrit. On peut difficilement dire les choses plus grossièrement. Pas de chance, ici, puisque les deux journalistes mentionnés, Mathieu Magnaudeix et Fabrice Arfi, travaillent pour Médiapart, qui ne perçoit pas d’aide particulière de l’État, et, au contraire, ne parvient pas à bénéficier du même statut fiscal avantageux que ses confrères publiés sur papier.

Bon, bref, je n’aime pas dramatiser, je suis plutôt un adepte de la mesure, j’essaie de comprendre tous les points de vue, même et surtout ceux qui sont a priori les plus loin de moi, et je ne compte pas les fois où on m’a reproché ma patience, ma tempérance et mon goût pour l’euphémisme (on me les a reprochés mais on m’en a aussi félicité, parfois). Mais cette fois, je craque un peu, et je le dis : c’est un jour triste pour ce pays.
J’espère, avec une certaine confiance, d’ailleurs, que le Conseil constitutionnel fera son devoir, mais quand bien même cet amendement serait finalement abandonné, il participe à une ambiance qui, par petits pas, par manœuvres régulières, mène à croire que la police peut faire la loi — aux deux sens du terme —, et participe vider la démocratie de son sens et de sa légitimité. Ensuite, on s’étonne que certains en viennent à imaginer des complots machiavéliques.

  1. Ceux qui sont assez visés de manière assez transparente par les mises en cause de journaliste sont les « street reporters » tels que Rémy Buisine, Taha Bouhafs, Alexis Kraland ou Gaspard Glanz, qui couvrent les manifestations de l’intérieur, souvent diffusés en direct sur Internet. De nombreuses images n’existeraient pas sans eux, à commencer par celles qui ont déclenché l’affaire Benalla. []
  2. Votre député fait-il partie des 146 piteux qui ont voté cette loi scénérate ? LREM : Caroline Abadie, Lénaïck Adam, Ramlati Ali, Pieyre-Alexandre Anglade, Stéphanie Atger, Laetitia Avia, Xavier Batut, Sophie Beaudouin-Hubiere, Aurore Bergé, Grégory Besson-Moreau, Anne Blanc, Aude Bono-Vandorme, Claire Bouchet, Yaël Braun-Pivet, Jean-Jacques Bridey, Anne Brugnera, Stéphane Buchou, Pierre Cabaré, Christophe Castaner, Jean-René Cazeneuve, Anthony Cellier, Fannette Charvier, Francis Chouat, Mireille Clapot, Christine Cloarec-Le Nabour, Bérangère Couillard, Dominique Da Silva, Olivier Damaisin, Marc Delatte, Michel Delpon, Nicole Dubré-Chirat, Jean-Michel Fauvergue, Jean-Marie Fiévet, Anne Genetet, Éric Girardin, Valérie Gomez-Bassac, Guillaume Gouffier-Cha, Fabien Gouttefarde, Carole Grandjean, Florence Granjus, Benjamin Griveaux, Christine Hennion, Caroline Janvier(*), François Jolivet, Catherine Kamowski, Rodrigue Kokouendo, Daniel Labaronne, Anne-Christine Lang, Michel Lauzzana, Gilles Le Gendre, Annaïg Le Meur, Marie Lebec, Jean-Claude Leclabart, Martine Leguille-Balloy, Christophe Lejeune, Roland Lescure, Marie-Ange Magne, Mounir Mahjoubi, Laurence Maillart-Méhaignerie, Jacqueline Maquet, Jacques Marilossian, Didier Martin, Fabien Matras, Stéphane Mazars, Graziella Melchior, Ludovic Mendès, Monica Michel, Jean-Michel Mis, Sandrine Mörch, Cendra Motin, Naïma Moutchou, Claire O’Petit, Valérie Oppelt, Xavier Paluszkiewicz, Zivka Park, Alain Perea, Anne-Laurence Petel, Bénédicte Pételle, Bénédicte Peyrol, Michèle Peyron, Damien Pichereau, Brune Poirson, Éric Poulliat, Natalia Pouzyreff, Rémy Rebeyrotte, Stéphanie Rist, Mireille Robert, Thomas Rudigoz, Pacôme Rupin, Jean-Bernard Sempastous, Marie Silin, Bruno Studer, Marie Tamarelle-Verhaeghe, Buon Tan, Sylvain Templier, Stéphane Testé, Alice Thourot, Stéphane Travert, Marie-Christine Verdier-Jouclas, Corinne Vignon, Guillaume Vuilletet, Hélène Zannier, Souad Zitouni. LR : Thibault Bazin, Philippe Benassaya, Ian Boucard, Marine Brenier, Pierre Cordier, Marie-Christine Dalloz, Éric Diard, Pierre-Henri Dumont, Philippe Gosselin, Michel Herbillon, Brigitte Kuster, Philippe Meyer, Maxime Minot, Jean-François Parigi, Éric Pauget, Aurélien Pradié, Alain Ramadier, Julien Ravier, Robin Reda, Frédéric Reiss, Antoine Savignat, Raphaël Schellenberger, Jean-Louis Thiériot, Pierre Vatin, Michel Vialay, Stéphane Viry. MODEM : Christophe Blanchet, Jean-Louis Bourlanges, Blandine Brocard, Isabelle Florennes, Perrine Goulet, Aude Luquet, Jean-Paul Mattéi, Bruno Millienne, Frédéric Petit, Maud Petit, Michèle de Vaucouleurs. Agir ensemble : Aina Kuric, Valérie Petit. UDI/Indépendants : Pascal Brindeau, Jean-Christophe Lagarde. Non Inscrits : Nicolas Meizonnet, Emmanuelle Ménard.
    Éric Ciotti et Virginie Duby-Muller, qui se sont abstenus, ont fait savoir ensuite qu’ils avaient voulu voter « pour ».
    Seuls 170 députés ont pris part à ce vote, et je note que près de la moitié des députés de la majorité ont choisi de se faire porter pâles. Je comprends leur lâcheté, mais elle n’évacuera pas leur responsabilité.
    Caroline Janvier, députée LREM, a signalé qu’elle avait voulu voter « contre ». Dommage qu’elle se soit trompée de bouton : elle aurait été la miette d’honneur de son parti. []

C’est dur d’être aimé

(Pour ceux qui liront cet article longtemps après sa publication, je rappelle le contexte : Robert Ménard, maire de Béziers et proche (quoique non encarté) du Rassemblent National, a utilisé une ancienne couverture de Charlie Hebdo en hommage à Samuel Paty1. Pour Charlie Hebdo, qui a une vieille tradition de lutte contre l’extrême-droite, c’est dur à avaler.)

La controverse qui oppose Charlie Hebdo à Robert Ménard est au fond assez intéressante. Certes, Cabu serait sans doute révolté d’apprendre qu’un de ses dessins est utilisé par une municipalité d’extrême-droite, qui représente tout ce contre quoi il a lutté tout au long de sa carrière — on est à la limite de la provocation.

Chez Charlie Hebdo, on qualifie cette récupération de « détournement », comme si le message originel était perverti et que l’on faisait dire à Cabu autre chose que ce qu’il a voulu dire.
Mais ça ne me semble pas évident. Le slogan ajouté sur l’affiche (« Non au terrorisme islamiste ! »), ne s’en prend toujours qu’aux seuls terroristes et donc, reste conforme au propos de Cabu tel qu’analysé par la rédaction de Charlie Hebdo : « il vise seulement les intégristes ».

la réponse de Charlie, sur Twitter.

En fait, le slogan ajouté renforce plutôt le propos et, en tout cas, permet de lever toute ambiguïté à son sujet : c’est bien le fait d’être aimé par les intégristes qui fait pleurer le Mahomet dessiné par Cabu. L’affirmation « Lire un dessin de presse, ça s’apprend, ça ne se détourne pas » (phrase sémantiquement bancale, non ?) est donc énoncée en fonction d’une accusation injuste : l’interprétation du dessin est strictement la même à Béziers qu’à Paris.

Ce qui fait mal, ce n’est donc pas la question d’une mauvaise interprétation du sens du dessin ou d’une altération de son propos, c’est le contexte de cette diffusion. Si ces mêmes affiches, sans rien changer, avaient été placardées dans une municipalité d’un bord plus respectable, la réponse aurait été différente. Pour preuve, le même jour exactement, des militantes féministes qui avaient été arrêtées pour avoir pratiqué l’affichage sauvage d’un dessins de Charb avaient été défendues par Charlie Hebdo2.

J’ignore si Ménard a pris un plaisir pervers à afficher sa compatibilité avec un dessin issu d’un journal qui a naguère tenté de faire interdire le parti qui le soutient, mais aussi horrible que ça soit de l’admettre, si détournement il y a, celui ci n’est pas dans le message et, sauf au chapitre du droit d’auteur, qui permettrait sans doute de pénaliser cette campagne d’affichage, je dirais (désolé) que (je suis vraiment désolé) Robert Ménard est (argh) autant dans son droit que les mille et une autres personnes qui placardent des dessins issus de Charlie en hommage à ses morts ou à la liberté d’expression.
Le problème de l’affichage par Robert Ménard n’est donc pas ce qu’il fait dire aux affiches, c’est qu’il soit Robert Ménard et que son aura politique, les opinions et les intentions dont il est soupçonné, influenceront la lecture de l’image par le public.


La récupération par Jean Messiha, cadre du Rassemblement national, est nettement moins justifiable et relève du détournement puisqu’il voir en Charlie Hebdo un « étendard identitaire de la France » à la suite de la publication de cette « une » qui raille le président turc Erdoğan après que ce dernier ait demandé à ses compatriotes de boycotter les produits français en représailles du soutien affirmé d’Emmanuel Macron au droit à la caricature.

Pour qui s’intéresse un peu à l’image, ça ne constituera pas un scoop, mais pour les autres, ce sera peut-être l’occasion d’une révélation : découvrir qu’une image n’existe pas par elle-même, qu’elle s’inscrit dans un contexte, une « écologie des images », pour reprendre la formule d’Ernst Gombrich. Ce contexte va des conditions de la création de l’image (intentions de l’auteur, clarté du message, actualité dans laquelle s’inscrit le propos,…) aux modalités de sa diffusion (réputation du support éditorial, moment de la publication, contenus attenants,…), et tout cela aura une influence sur sa réception et déterminera le sens qu’on en tire. Une caricature antisémite est révoltante sur un tract politique, mais la même sera tout à fait à sa place dans une exposition consacrée à l’Occupation. La réception de l’image elle-même constitue un contexte : à qui est destinée l’image, quelles personnes sont prêtes à comprendre ou accepter l’image ? Avoir des échanges de point de vue sur la laïcité avec des musulmans qui s’affirment offensés en France est une chose, mais comment faire lorsque cette même image touche des gens qui vivent loin d’ici ? Quand elle touche des gens qui d’ailleurs ne verront pas cette image et ne feront qu’en entendre parler ? Comment expliquer la diversité d’opinions à des gens qui n’ont expérimenté comme mode de gouvernement que des dictatures et qui ne pourront de toute façon jamais entendre le propos, non seulement par méconnaissance de la philosophie des Lumières, par manque de familiarité avec l’Histoire française de la liberté de la presse et de la laïcité, mais aussi parce que, de toute façon, l’argumentaire à ce sujet n’arrivera pas jusqu’à eux ?3 Que leur expérience de la caricature est bien différente ? Dans les pays qui connaissent des guerres liées à l’ethnie ou à la religion, la caricature n’est pas un innocent défouloir, c’est parfois le prémisse d’un massacre. Ce fut le cas par exemple pour le génocide de la population Tutsi au Rwanda. Comment empêcher des gens qui ont le souvenir encore vif de ces événements de lire ce qu’ils ressentent comme des attaques de leur personne avec une même grille d’interprétation ?4. Tout bêtement, comment expliquer, au delà des frontières françaises, l’innocuité de l’esprit « Bête et méchant » ?

Dans certains pays on sait que la caricature peut être annonciateur et peut-être vecteur, instrument de massacres à venir. Nous ne l’avons d’ailleurs pas oublié ici dans le cas des caricatures antisémites. l’image est issue de Rwanda. Les médias du génocide, 2000 , ouvrage dirigé par J.-P. Chrétien, éd. Karthala.

Notre monde a beaucoup changé : je ne sais pas si le battement d’ailes d’un papillon peut provoquer un ouragan aux antipodes, mais il peut désormais être partagé des millions de fois sur Facebook et Youtube, et être commenté à l’infini. Alors est-ce que pour Charlie Hebdo, tout peut continuer comme avant ? Est-ce qu’on peut croire être une feuille de chou de déconneurs parisiens qui font marrer leur public en se défoulant sur Giscard et Lecanuet quand les dessins qu’on produit ne seront jamais montrés en Mauritanie ou au Niger, mais y seront commentés par des gens qui n’ont aucune idée de ce qu’ils signifient ici, et verront ces discussions provoquer des drames5 ? Même ici, du reste, le nombre de gens qui ont une opinion, favorable ou défavorable, sur Charlie Hebdo, excède de loin le nombre de ses lecteurs, voire même le nombre des gens qui ont déjà tenu le journal entre les mains ne serait-ce qu’une fois. Sans doute est-il, dans les faits, impossible de continuer comme avant.
Je lis souvent Charlie Hebdo, pour voir où ça va, et je remarque que les textes sont sérieux et se prennent au sérieux, et que les dessins sont, pour l’essentiel, tristes à pleurer, enfin presque jamais drôles, et on sait pourquoi, évidemment : ce journal est en deuil, sous pression, attaqué — et plus d’un lecteur en diagonale m’associera à ceux qui l’attaquent, bien sûr. Je suis toujours frappé par le caractère très insensible des dessins de Riss, aussi. La semaine dernière, un prof a été décapité parce qu’il a montré deux dessins issus de Charlie. Dans le numéro de la semaine, ça rigole sur la décapitation et sur les tchétchènes qui ont du mal à apprendre le français, il y a quatre pages spéciales pour nous dire que tuer des gens pour des dessins, c’est pas bien, pour dire que la liberté d’expression, c’est bien, pour taper sur la partie de la gauche qui refuse de stigmatiser les musulmans… Mais, sauf erreur d’inattention, je n’ai vu nul rappel du fait que ce sont deux dessins venus du journal pour lesquels ce pauvre homme est mort. Non que Charlie eût à se reprocher quoi que ce soit, le seul coupable d’un meurtre est le meurtrier,

Recep Tayyip Erdoğan explique qu’il n’a pas regardé le dessin qui le représente, mais ça ne l’empêche pas d’y voir une hostilité envers les musulmans d’une part et la Turquie d’autre part, qui seraient incarnées dans sa personne, apparemment, tandis que Charlie Hebdo, à le croire, serait piloté par l’Élysée. Je suppose que la grande majorité des gens à qui s’adresse un tel discours aurait du mal à imaginer que Charlie Hebdo peut tout à fait produire le même genre de dessin en visant Emmanuel Macron lui-même…

Je place la liberté, et bien sûr la liberté d’expression, très haut. Le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo m’a affligé au delà des mots, celui de Samuel Paty tout autant, et je n’ai que mépris pour les islamistes et leurs revendications, comme pour les hypocrites chefs d’État de dictatures pourries qui se servent de ce genre d’histoire pour souder leurs populations autour de leur misérable personne.
Je comprends aussi que la rédaction de Charlie se sente en mission, et on ne doit pas d’égards ou de politesse à ceux qui veulent vous faire taire. Une partie de moi-même les soutiendra toujours pour ça, par principe.
Reste que quelque chose ne fonctionne plus dans la démarche de Charlie Hebdo : quand on n’arrive plus tellement à être compris, quand on est célébré par des gens dont on n’aime pas les idées, et critiqué par des gens qui se réclament d’une certaine idée du progrès, c’est peut-être qu’il faut réfléchir non seulement à ce qu’on veut dire, mais aussi à la manière dont le propos sera reçu.

  1. Samuel Paty était professeur d’histoire à Conflans-sainte-Honorine. Il a été décapité pour avoir montré à ses élèves deux dessins représentant Mahomet. Un parent d’élève avait raconté que les élèves musulmans avaient été sommés de sortir au moment de la projection d’une image destinée à les choquer. Le récit de sa fille, qu’il répétait, s’est avéré faux, puisqu’elle n’avait pas assisté au cours en question, mais l’affaire, montée en épingle sur les réseaux sociaux, a fini par amener un russe tchétchène à commettre le meurtre. []
  2. À lire sur le site de Charlie Hebdo : Le flic nous a dit : « C’est un délit, vous n’avez pas le droit de critiquer la religion. », 21 octobre 2020. []
  3. Rappelons que le parent d’élève de Conflans-sainte-Honorine a publié une vidéo où il racontait qu’on avait fait sortir les musulmans de classe pour leur montrer « une photo d’un homme nu » (?), censée être le prophète, chose que lui avait décrit sa fille qui elle-même n’y était pas et se l’était fait raconter par d’autres… Pas besoin d’aller très loin pour que l’évaluation juste des faits soit possible. []
  4. Et non, critiquer une religion n’est pas juste critiquer une opinion, car même si c’est l’intention de départ et même si elle est philosophiquement légitime, le résultat est que ce sont les croyants qui se sentent visés. Et dans bien des endroits du monde, la confession religieuse se confond avec une identité plus générale (famille, ethnie, nation) dans laquelle on est né… []
  5. Au Niger en 2015, un centre culturel français incendié et plusieurs morts, dans plein de pays le personnel diplomatique français caillassé, menacé ; etc. []