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Le Point contre Wikipédia (3) : Ce qui ne va pas sur Wikipédia

Je défends Wikipédia bec et ongles depuis vingt ans. Je me souviens l’époque où il n’existait dans la version française que quelques dizaines de milliers d’articles (contre plus de deux millions et demi actuellement), souvent bien courts. Les gens qui voulaient se montrer critiques envers le projet ne parlaient pas tant de la consistance des articles (ils l’eussent pu), n’évoquaient pas les problèmes techniques (il y en avait, le site plantait souvent) ni l’éventuel engagement politique des contributeurs — qui a toujours existé, si l’on admet que collaborer à un projet altruiste de collecte et de diffusion de la connaissance est, d’une certaine manière, extrêmement politque.
Non, la critique portait à l’époque sur l’avenir du projet : les contributeurs, disaient certains, se faisaient exploiter puisqu’un jour, on le prédisait, Wikipédia allait devenir un projet privé, comme l’a fait par exemple Internet Movie Database1. Et il allait y avoir de la publicité, qui rendrait riches les propriétaires de l’encyclopédie, sur le dos des bénévoles. Certains, aussi, étaient persuadés que très vite Wikipédia allait devoir passer à un modèle plus verrouillé, qu’il y aurait plus de contrôle, qu’il faudrait embaucher des spécialistes patentés pour tel ou tel sujet2, que l’anonymat et le pseudonymat des contributeurs feraient long-feu face au besoin d’ordre et face aux menaces juridiques et commerciales.
Et puis non, vingt ans plus tard, l’Encyclopédie Wikipédia fonctionne toujours telle qu’elle est née, et fonctionne suffisamment bien pour être devenue la référence qu’elle est. Et fonctionne même, il me semble, suffisamment bien pour prouver qu’un projet anarchiste utopique peut perdurer, tant que sa raison d’être est solide.

Le joli projet de « Cité mondiale » (ou Centre mondial de communication), conçue par Hendrik Christian Andersen, Ernest Hébrard, Paul Otlet,… Censée célébrer et diffuser le progrès humain, l’intelligence, la connaissance, le progrès technique, et constituer un lieu de justice internationale et de diplomatie. Lancé en 1913, le projet a été abandonné dès le début de la grande guerre.

Pourtant, des problème, il y en a à foison, et je vais en proposer trois afin que les anti-wikipédia primaires aient des arguments un peu plus solides que ceux, consternants, mal inspirés et ridicules, qu’il déploient ces jours-ci. Dans les films d’action, dans les comic-books, dans les romans d’aventure, ce qui fait la qualité des héros c’est d’avoir en face d’eux des « méchants » intéressants dans leur psychologie comme dans leurs motivations. Donc on peut améliorer Wikipédia en haussant le niveau de ceux qui veulent du mal au projet.
Bref, j’essaie d’aider Le Point, car après leur huit ou neuvième (j’ai perdu le compte) article pour dire que Wikipédia les attaque, ils commencent à avoir l’air un rien pathétique, et à part eux, tout le monde voit bien qui agresse qui3.

1. Les sources

Le premier problème de Wikipédia, à mon avis, c’est que les sources journalistiques contemporaines disponibles en ligne y sont beaucoup trop considérées.
Je m’explique : quand les contributeurs non-spécialistes d’un sujet veulent évaluer la pertinence d’une mention qui vient d’être ajoutée à un article, leur réflexe (qui est le bon), est de vérifier si l’affirmation s’accompagne d’une source. Et ces sources sont souvent des sources liées à une page web, qui permet leur vérification immédiate. C’est sur ce point que les titres de presse qui ont des archives en ligne sont particulièrement avantagés et jouissent d’une forme de respectabilité, alors même qu’ils peuvent avoir un contenu douteux, partial, biaisé (combien d’interviewés se plaignent de la manière dont leurs mots ont été transformés par leurs intervieweurs…). Inversement, la citation d’un article paru dans une revue prestigieuse du siècle dernier, mais dont les archives ne sont pas disponibles en ligne (la Gazette des beaux-arts, par exemple), ne pouvant être vérifiée immédiatement, peut être victime d’un soupçon défavorable. De même, les articles de presse actuels dont le contenu n’est accessible que sur abonnement peuvent-être regardés d’un mauvais œil.

Timoclée précipite le capitaine d’Alexandre le grand dans un puits, par Elisabetta Sirani (1659).

Certaines sources, au contraire, sont indûment prises pour argent comptant. Je me souviens d’un artiste qui avait ajouté aux articles Wikipédia (qu’il avait lui-même créés à son propre sujet) des livres qui n’ont jamais existé, mais qu’il pouvait faire passer pour réels en les ayant ajoutés à la base de données d’Amazon, en tant que livres de seconde main censément parus avant la généralisation des ISBN et dont l’existence, partant, était invérifiable.
Enfin, le rapport à la légitimité des sources de Wikipédia peut aboutir à ce que l’on confère plus d’autorité à une information fallacieuse largement reprise par la presse qu’à une information discrètement présente sur le blog d’u’un spécialiste passionné du sujet traité mais ne bénéficiant d’aucun crédit médiatique ou académique particulier. Bref, Wikipédia recourt beaucoup aux ressources en ligne, cela peut avoir quelques effets délétères, comme une absurde légitimation de la presse d’opinion. C’est ce qui explique la réflexion actuelle sur les sources de qualité4,

2. La structure et l’équilibre des articles

En 2005, j’ai initié un atelier d’une semaine de contribution à Wikipédia à l’Université Paris 8. L’idée était d’ajouter des articles consacrés à des artistes contemporains, champ particulièrement pauvre sur Wikipédia à l’époque. La première année fut fructueuse, les étudiants ont découvert Wikipédia et son fonctionnement, compris sa philosophie, et augmenté l’encyclopédie libre d’un certain nombre d’articles. J’ai décidé de reconduire cet atelier d’année en année, pendant cinq ans. Mais plus le temps passait et moins ça marchait bien. La raison, c’est que peu à peu, l’enjeu a cessé d’être de rédiger les articles manquants, il s’est décalé vers quelque chose de bien plus difficile, et qui aurait demandé plus de talent littéraire : améliorer les articles existants.

La créature du docteur Frankenstein, créée à partir d’éléments biologiques disparates, n’est pas belle à voir (adaptation par James Whale, 1931).

Aujourd’hui, le moyen principal pour améliorer des articles existants est d’y ajouter ou d’en retrancher des informations et des sources. Mais cela ne suffit pas, un bon article doit être lu comme un ensemble, avec un propos structuré, et une lecture générale (combien d’articles contiennent des paragraphes qui se contredisent, puisqu’ajoutés par des personnes focalisées sur ce qu’elles ont ajouté ?). Il n’est pas facile de reprendre un article de fond en comble, ça peut être superficiellement perçu comme une forme de vandalisme. Et pourtant, beaucoup d’articles ont besoin d’une refondation complète.
Bien sûr, certaines pratiques de structuration des articles permettent de leur donner un plan apparemment cohérent, mais le chantier rester énorme.

3. La vigilance crispée des contributeurs réguliers

Il est possible à n’importe qui de modifier une page Wikipédia sans même avoir créé un compte, sans donner son nom, son adresse e-mail. Et la modification sera publiée aussitôt faite, les corrections ne venant, sur la base du volontariat des autres contributeurs et dans les limites de leur capacité à voir les éventuels problèmes, que dans un second temps.
Une telle hospitalité de fait rend Wikipédia sujette à toutes sortes de modifications relevant de l’amateurisme, de la malice, de la fraude ou de la dégradation. Et ceci rend les contributeurs les plus vigilants un peu paranoïaques face aux modifications réalisées par des contributeurs occasionnels. Le caractère expéditif et mal motivé de certaines annulations (reverts), la tension ou l’orgueil mal placé dont font preuve les contributeurs-justiciers à qui on fait remarquer qu’ils ont eu la main lourde, installent une ambiance parfois détestable, et découragent les contributeurs débutants ou créent même des malentendus quant au projet général et à son fonctionnement. Une telle chose est anticipée par les principes fondateurs de Wikipédia, qui recommandent la bienveillance et la pédagogie, mais c’est un fait : certains contributeurs se comportent en gardiens du temple autoritaires, et il est important d’y être vigilant.

« Thou shall not pass » (Monty Python: Holly Grail)

Si vous vous êtes déjà senti maltraité par un contributeur régulier, restez courtois et constructif dans les échanges, et n’hésitez pas à partir en quête (toujours de manière constructive et courtoise) de la médiation d’autres contributeurs.

Chacun des points énumérés ci-dessus (et bien d’autres sujets qu’il est possible d’ajouter) fait l’objet de débats permanents au sein de la communauté wikipédienne. Et cela doit continuer.

  1. Imdb est au départ un projet lancé par un passionné, alimenté par une communauté de bénévoles, et hébergé sur le serveur d’une université britannique. C’est devenu depuis une société privée, incontournable pour les professionnels du domaine, et finalement rachetée par Amazon. []
  2. Notons que la spécialisation des auteurs est à double-tranchant. Dans l’Encyclopædia Universalis version papier, par exemple, chaque article était rédigé par un mandarin du domaine, qui pouvait sciemment invisibiliser les travaux de ses adversaires académiques. Ou avoir d’autres biais, comme le sexisme : Marie Curie est restée longtemps absente de la prestigieuse Encyclopaedia Britannica alors qu’elle avait déjà deux prix Nobel… []
  3. On va me rétorquer que j’en suis, moi, à mon troisième article. Soit. []
  4. Notons aussi que les contributeurs réguliers peuvent désormais recourir à la Bibliothèque Wikipédia, qui leur donne accès à un ensemble de ressources payantes ou réservées au monde académique — Cairn, Jstor, Nature,… (merci à Jules de me l’avoir rappelé). []

Le Point contre Wikipédia (2) : La mémoire du web

Chaque fois qu’un pignouf médiatique se plaint du traitement dont il fait l’objet sur Wikipédia, je cours voir l’article qui lui est consacré, notamment pour vérifier si son émotion est justifiée. Et elle l’est, si on se met à sa place.

Le champion de la liberté-d’expression Philippe Val, le journaliste Emmanuel Razavi (dont l’article Wikipédia a disparu, faute de sources) et le philosophe médiatique Raphaël Enthoven sont bien d’accord : il faut que les biographies des personnes vivantes soient validées par lesdites personnes. Par exemple, on devrait demander à Vladimir Poutine son imprimatur pour raconter sa vie et son œuvre.

Déjà, il est toujours étrange et dérangeant de devenir un objet de discours, et ça, chacun de nous le sait. Sans être une célébrité, on souffre toujours un peu de se voir résumer de manière unidimentionnelle, ramené à des questions superficielles, à une perception qui n’est pas celle qu’on aimerait inspirer ou enfermé dans une chronologie qu’on n’a pas choisie. Par exemple, si un ami, même et surtout un ami, vous dit comme un compliment que vous avez été un artiste majeur des années 1990, il dit aussi que, même si vous produisez toujours, vous n’êtes plus un artiste majeur d’aujourd’hui. Et forcément ça pique un peu. Surtout si c’est une vérité.
Pour m’éloigner un peu du sujet, j’ai trouvé passionnant le livre Le Consentement, de Vanessa Springora, car ce qui semble avoir motivé l’autrice, c’est moins de témoigner sur le fait d’avoir été abusée sexuellement par un vieux pédophile (car à quatorze ans, on se sent souvent tout à fait adulte, libre et responsable de ses choix amoureux) que d’avoir été transformée en objet littéraire par l’affreux Gabriel Matzneff (six ans chroniqueur au Point !), qui, loin de se contenter d’être un autobiographe, fait parler et penser ses proies passées comme autant de poupées mécaniques, leur confisque leur statut de personne, et le fait sous forme publique, en imposant, en publiant, en imprimant sa vérité. Son mensonge. Et ce qui est formidable dans le livre de Vanessa Springora c’est qu’elle utilise l’écriture pour reprendre le contrôle du récit, qu’elle donne sa vision de l’écrivain un peu pathétique qui a fait d’elle un personnage au service de son narcissisme pouacre. Matzneff comprend sans doute l’enjeu, puisqu’il a fait savoir qu’il ne lirait pas le livre (bien qu’il ait écrit un ouvrage — autopublié — en réponse). Pour revenir au sujet, je note que parmi les personnes qui ont défendu Gabriel Matzneff il y a cinq ans se trouve au moins un signataire de la tribune anti-Wikipédia du Point.

Sur la page Wikipédia d’une personne publique, il y a évidemment tous les faits que celle-ci voudrait oublier, qu’elle préférerait remiser au placard des anecdotes perdues (procès, phrases honteuses, coucheries) plutôt que rappelées sur un site qui, de facto, fait référence. Et ce n’est pas parce qu’il s’agit de calomnie que ces faits embarrassent, c’est au contraire parce qu’il s’agit de faits avérés, vérifiés, vérifiables, sourcés. Il est forcément pénible, alors qu’on est considéré comme un philosophe majeur sur quelques plateaux télé et lors de croisières1 de se retrouver avec une page Wikipédia qui évoque une horreur qu’on a dite en prime-time il y a deux ans ; qui évoque l’abandon de la mère de ses enfants pour une femme qui a la moitié de son âge ; et puis, en creux, qui confirme que l’on n’a derrière soi qu’une œuvre au fond assez vide, peu commentée, pour laquelle on a été invité à bavasser dans les studios de radio mais qui n’a été prise au sérieux par aucun pair, qui n’a pas fait date. Je comprends bien la vexation et la souffrance qui résultent d’un tel constat.

Wikipédia, pourtant, n’y est pas pour grand chose.
Tout d’abord, si les faits sont avérés, ils sont légitimes. Bien sûr, on peut mettre en question la sélection des faits évoqués, leur pertinence encyclopédique (le côté « Closer » de certains articles me semble parfois limite), le poids qui est accordé à des anecdotes, et là, les wikipédistes ont le devoir de faire au mieux, car il en va de la qualité du corpus. Mais ce sont des débats quotidiens, permanents, sur Wikipédia, où tout le monde est loin d’être d’accord. Il suffit de cliquer sur l’onglet « discussion » de chaque article, de consulter son historique2, ou de parcourir les débats qui animent les pages communautaires pour en faire le constat. Et tout ça fonctionne assez bien, d’ailleurs, c’est ce qui fait que Wikipédia a gagné son importance actuelle, son statut de référence, malgré un fonctionnement horizontal, basé sur la bonne volonté de qui veut.

J’ai un peu oublié ce que racontait ce livre de Frédéric Kaplan et du regretté Nicolas Nova. Sans doute parce que j’étais d’accord avec ce que j’y ai lu. Mais le titre me semble à lui seul pertinent : qu’une utopie libertaire dont les participants ne sont réunis que par le plaisir de transmettre fonctionne relève bel et bien du miracle.

Mais il y a autre chose : Wikipédia n’est qu’un élément parmi d’autres d’un monde d’immédiateté et d’hypermnésie. On sait tout tout de suite, et on n’oublie rien, tout ce qui est envoyé un jour sur le réseau a beaucoup de chances de pouvoir y être retrouvé en quelques clics. C’est ce qui a justifié le dispositif législatif européen du droit à l’oubli, notamment. Et c’est aussi ce qui devrait justifier de notre part à tous une capacité à l’indulgence et à la prise de distance : un gamin de seize ans a dit un truc affreux (sexiste, raciste) sur un réseau social, une fois, il y a dix ans ? Une lycéenne a été filmée en train de vomir pendant une fête, sous les ricanements de ses amis, car elle découvrait le punch-noix-de-coco ? Quelqu’un s’est ridiculisé en se filmant en train de chanter, faux, du Nirvana sur Youtube ? Une jeune femme tout juste majeure à l’époque a tourné deux séquences pornographiques, il y a vingt ans ? Un collégien s’est filmé invoquant le diable dans sa chambre, entouré de bougies parfumées subtilisées à sa mère ? Ces documents existeront sans doute éternellement, enfin ils existeront tant qu’il y aura de l’électricité pour alimenter les serveurs. Ils sont accessibles en ligne, ou le redeviendront s’ils ne le sont plus car des gens les ont archivés, car ils sont une partie du corpus utilisé pour entraîner les IAs,… Pire, ces documents restent parfois l’unique occurrence de l’existence publique de telle ou telle personne qui, en dehors de ça, mène une vie discrète. Si ces documents ne vont pas disparaître, il n’y a pas de raison qu’ils définissent des personnes de manière tout aussi éternelle (combien de personnes n’ont pas obtenu un emploi, ou une place en crèche3, pour ce genre de raisons ?), et c’est alors à nous tous de ne pas nous montrer moralisateurs, et à nous tous d’accepter que ce que quelqu’un a fait un jour de répréhensible, d’humiliant ou de ridicule, n’est rien de plus que ça. À nous de nous rappeler tous les moments de nos propres biographies pour lesquels il est heureux qu’il n’y ait eu personne pour filmer.
Et au delà du passé, figer quelqu’un, le définir par un événement, c’est aussi lui refuser d’évoluer, de changer, car si on ne peut pas changer son passé, on peut écrire son futur.

Il y a quelques semaines, l’humoriste Merouane Benlazar a assuré une chronique dans l’émission C à vous. Sa première, et sa dernière, car si son propos portait surtout sur la saison de football, de nombreuses personnes se sont émues de son air islamiste. Il n’est a priori pas islamiste, mais il porte une barbe, un bonnet, un pull ample, et il a un nom arabe, ce qui a suffi à le rendre suspect. On a alors exhumé ses propos polémiques passés4, on en a trouvé un, dont il est difficile de savoir à quel degré il doit être lu (« T’étais encore en club alors que la place d’une femme est à la demeure auprès de son père. Crains ton seigneur. Blâme pas le frère de chez UPS. », a-t-il répondu à une femme qui se plaignait qu’un livreur ait menti sur son avis de passage), qui a suffi à le faire déclarer perpétuellement persona non grata sur France Télévisions par la ministre de la Communication et de la Culture en personne5. Parmi les procureurs médiatiques qui ont obtenu cette tête, sans procès, on trouve des signataires de la tribune du Point. Parmi ces signataires, on trouve aussi nombre de gens qui réclament avec force la levée de l’anonymat sur Internet, voire le fichage des anonymes sur la base de leurs opinons. Ils veulent le contrôle de la plèbe, l’imprescriptibilité des peines d’opinion pour les petits, et dans le même temps, la maîtrise par eux-mêmes du récit qui les concerne, eux qui disposent déjà d’une puissance médiatique, politique, ou financière.

Avant de les rejoindre dans leur croisade, posez-vous la question du monde qu’ils souhaitent voir exister. Si vous ne faites pas partie de leur bande, croyez-bien que vous en serez, un jour ou l’autre, les victimes ou, a minima, les dupes.
Oui, je suis un peu grandiloquent aujourd’hui.

  1. Beaucoup de philosophes médiatiques sont invités à animer des croisières de luxe, j’ai l’impression ! L’effet « vu à la télé » est sans doute efficace pour la génération qui part en croisières. []
  2. Une formidable caractéristique de Wikipédia est l’archivage complet de toutes les étapes de confection de chaque notice, transparence que n’ont pas les sites web des médias, qui parfois signalent une mise-à-jour mais pas toujours sa teneur. []
  3. Je me souviens de l’histoire d’une jeune femme, qui avait eu une courte carrière dans la pornographie, qu’un papa du quartier avait reconnu et qui avait été contrainte à changer sa fille d’école… []
  4. Lors du festival Montreux Comedy, Merouane Benlazar avait fait un sketch qui anticipait bien ce qui lui est arrivé, et qui raconte que s’il porte une barbe, c’est avant tout sous l’influence de la série télévisée Vikings []
  5. Rachida Dati a eu une formule étrange, disant que ça ne pouvait être ni l’apparence, ni l’origine ni la religion d’une personne qui pouvaient motiver qu’on l’exclue… En quoi elle a raison, c’est la loi, mais en disant donc implicitement qu’il fallait chercher un prétexte, qui fut trouvé, pour que la raison de l’exclusion ne puisse pas être sa motivation officielle. []

Le Point contre Wikipédia

Une amicale de toutologues, de politiques, de philosophes et d’humoristes (dont on peine parfois à savoir qui fait quoi) publie une tribune contre Wikipédia, dans l’hebdomadaire Le Point. Je veux croire que ceux que j’apprécie (il y en a trois ou peut-être quatre) ont été bêtement piégés et ignorent dans quelle séquence s’inscrit cette nouvelle charge contre l’Encyclopédie contributive, qui après les attaques de Donald Trump et Elon Musk fait face à une campagne de dénigrement par le newsmag sus-cité, qui n’aime pas l’article qui lui est consacré et veut, au nom de « l’information libre »1 bien entendu, décider de son contenu, quitte à pratiquer l’intimidation personnelle, comme l’a fait un journaliste du Point qui a écrit à un contributeur de Wikipédia : « Nous allons faire un article sur vous, sur notre site, en donnant votre identité, votre fonction, en sollicitant une réaction officielle de [l’employeur supposé du contributeur en question]. »2
Dans un article de décembre dernier, le journaliste en question avait déjà pointé du doigt nommément tel ou tel contributeur ou contributrice à Wikipédia. Cet article était assez curieux, puisque, comme exemple d’une information biaisée d’inspiration abominablement gauchiste, il contient cette perle :

La page en français (…) assène d’emblée que le glyphosate est classé comme « probablement cancérogène » par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) — un avis pourtant isolé —, développant avec un luxe de détails extravagants les suspicions terribles qui pèsent sur le produit.

…Or si la question du glyphosate est loin de faire consensus, considérer que l’avis rendu par le Centre International de recherche sur le cancer ne devrait pas être mentionné est un peu léger, si on se rappelle que cette institution est tout simplement la section dédiée au cancer de l’OMS, l’Organisation Mondiale de la Santé.
Ce petit détail devrait faire réfléchir : n’est-ce pas Le Point qui a choisi un parti et considère comme « partisan » ou « militant » ce qui contredit sa ligne… Quand bien même cette contradiction émane d’une très officielle et respectable division de l’ONU ?
L’article contenait aussi des éléments franchement infondés, diffamatoires, ignobles, même, comme un chapeau (certes, ce ne sont pas les journalistes qui les rédigent) disant : Parler de l’attentat du Bataclan ? « Islamophobe »… La page de Wikipédia consacrée aux attentats de 2015 est extrêmement complète, et il en existe dans quatre-vingt onze langues, alors de quoi parle-t-on ? Si le Point voit qualifier sa ligne d’islamophobe, ce n’est pas parce qu’il parle du Bataclan, c’est parce qu’il publie régulièrement des « unes » qui dénotent une obnubilation envers les musulmans.
L’article du Point prend aussi l’exemple de Philip Roth, qui ne comprenait pas qu’on présente une autre analyse de son œuvre que celle qu’il fait lui-même. Cette question a toujours été un peu ridicule, les intentions d’un écrivain ne sont pas forcément ce qu’en percevront les critiques ou le public. Chaque semaine sur Wikipédia, des peintres ou des poètes du dimanche viennent écrire le bien qu’ils pensent d’eux-mêmes et expliquer l’importance de leur œuvre inconnue. Et ça arrive aussi à quelques grands artistes. Et ça arrive à bien des personnes publiques, qui aimeraient maîtriser jusqu’à l’image qu’elles renvoient. Si c’était Vladimir Poutine qui rédigeait l’article qui le concerne, ce dernier serait-il plus fiable et plus exact ?

Je comprends très bien que la différence de temporalité qui sépare un média de presse d’une encyclopédie soit un point de tension, même si pour le coup ce sont les médias qui se trompent lourdement sur le monde dans lequel ils évoluent, car celui-ci a radicalement changé en vingt ans : aujourd’hui, un article de l’an passé n’est pas un vague souvenir, une archive enfouie, il reste accessible en trois clics. Le Point peut faire semblant d’avoir oublié l’existence d’Idriss Aberkane, mais il est facile à qui le veut de montrer à quel degré le newsmag des salles d’attente a participé à établir la crédibilité de celui qui aime s’appeler lui-même « l’hyperdocteur ». En rappelant au Point, de manière sourcée, les polémiques passées, les actions en justice, les sujets redondants, Wikipédia ne commet pas de faute, et seule peut être (et doit être) questionnée l’emphase avec laquelle tel ou tel fait avéré est traité.

Dans son excellent article Une bien curieuse vision de la fiabilité scientifique et du travail universitaire, David Monniaux3 s’interroge sur le deux-poids-deux-mesures (pour reprendre un terme populaire à droite) qui distingue le traitement de Wikipédia de celui de l’Intelligence Artificielle. En effet, l’Encyclopédie a été désignée avec constance par des médias tels Le Point comme un danger pour la connaissance, tandis que « l’IA » est désormais présentée par les mêmes comme l’avenir de l’éducation4. Et comme le fait remarquer David, la critique porte en filigrane une vision des études supérieures particulièrement inquiétante (allez lire l’article). Son hypothèse quant à la différence de traitement est la suivante :

Wikipédia est portée par des structures à but non lucratif ; ce n’est ni un grand groupe introduit en politique, ni un annonceur. En revanche, les initiatives concernant l’intelligence artificielle sont portées par de grands groupes et par le pouvoir politique.

Caricatural ?
Je ne sais dire, mais cet article m’a donné une forme d’espoir : la charge contre Wikipédia par le Point, les signatures des grincheux, la charge de Trump et de Musk, sont au fond autant de preuves que malgré toutes ses fragilités (à commencer par l’entrisme des agences de relations publiques), Wikipédia, par ses principes, par l’engagement de sa communauté de contributeurs, tient tête à des personnalités ou des intérêts puissants et établis, et constitue, par la recherche d’exactitude et la diffusion de l’information, une précieuse forme de contre-pouvoir. Quoi de plus inquiétant, quoi de plus subversif, dans un monde marchand, que ce qui ne peut être acheté ?
Si Wikipédia est politique, ce n’est pas par je ne sais quel tropisme « woke » (je connais plus d’un wikipédien clairement d’extrême-droite), c’est par sa résistance aux intérêts mercantiles, par sa défense de la connaissance, et par la solidité ses principes fondateurs. Et si les gens qui ont leur rond de serviette sur tous les plateaux de télévision et de radio s’affligent que l’article qui leur est consacré garde mention d’une affaire qui leur déplaît, rappelle une horreur qu’ils ont dite un jour devant des millions de téléspectateurs, eh bien tant pis pour eux.

Je ne sais pas pour vous, mais tous les mois, je donne un euro à Wikipédia.
Et je suis allé signer la lettre contre l’intimidation des contributeurs à l’Encyclopédie libre.

Lire ailleurs : World Wide Wikipedia. Pourquoi il faut à tout prix défendre Wikipedia, par Olivier Ertzscheid ; Wikipédia, leur mauvaise conscience, par Daniel Schneidermann ; Le Point et l’éditocratie contre Wikipédia, par Maxime Friot (Acrimed) ; et sur la présumée orientation politique de l’encyclopédie participative : Wikipédia est-il de gauche ? par Autheuil, auteur aussi de Le Point vs Wikipédia, autopsie d’un loupé journalistique.

  1. L’en-tête de la lettre publiée par le Point est : Pour une encyclopédie vraiment participative, responsable, transparente, neutre et équitable. Je ne vois pas quel système au monde serait plus participatif et plus transparent que Wikipédia. Participatif, puisqu’on peut y contribuer sans même s’identifier. Transparent, car on peut accéder d’un clic à l’historique complet des modifications apportées à chaque article ! []
  2. Notons que Le Point ne se limite pas à l’intimidation des personnes mais s’en prend à Wikipédia par voie de justice, en mettant la fondation Wikimedia en demeure d’adapter le contenu de Wikipédia à ce que Le Point juge bon pour son image. Au nom de la liberté d’expression bien entendu. []
  3. Du même auteur, à lire aussi : On peut tout critiquer, mais pas avec n’importe qui []
  4. Notons que les Intelligences Artificielles génératives type GPT ou Mistral recourent largement à Wikipédia, que les gens qui compilent des données voient comme un corpus fourni, original (au sens où il n’est pas issu d’IA ou de copier-coller) et de qualité. []