(Je trouve les titres en « de quoi… est-il le nom ? » presque aussi lourdingues que les « m’a tuer », mais bon, pour le prénom, ça me semblait pertinent. Ou plutôt assez idiot pour être drôle)
L’affreux Éric Zemmour, lors de l’enregistrement de l’émission Les terriens du dimanche a lancé à l’animatrice Hapsatou Sy que son prénom était « une insulte à la France », qu’il aurait préféré qu’elle fût prénommée Corinne, et qu’il regrettait la possibilité donnée aux parents depuis 1993 de choisir le prénom de ses enfants ailleurs que dans le calendrier, c’est à dire dans la liste des saints chrétiens1. Au passage, il se trompe, car la possibilité de choisir un prénom extérieur à la tradition catholique existait déjà dans le cas des enfants issus d’une filiation exogène : la mairie (qui en décidait) refusait a priori qu’on nomme son enfant Knut, mais l’acceptait si on était issu d’une famille d’origine scandinave. Et la preuve en est qu’Hapsatou Sy est née en France avant 1993. Bien entendu, certains prénoms exotiques ont toujours été permis, comme par exemple… Éric, qui est un prénom scandinave par excellence et qui a été peu attribué en France avant le début du XXe siècle. Inversement, je ne sais pas si toutes les mairies de France, avant 1993, auraient laissé passer (sauf à faire valoir une tradition familiale de vieille noblesse ?) des prénoms tels que Rixende, Scholastique, Marcibilie, Ildefonse, Adenordis, Gaillarde, Aigline ou Narde, qui sont pourtant de vieux prénoms français, Est-ce que j’aurais pu nommer une de mes filles « Aménaïde », qui est le prénom de ma grand-mère paternelle2, issue d’une vieille famille du Limousin ?
Nous avons prénommé notre aînée Hannah. Mais elle est née en 1990 et pour la mairie, ça n’allait pas du tout, on nous a proposé, plutôt, Anna (qui est dans le calendrier), mais aussi Annach, qui apparemment était présent sur une liste, mais qui ne semble pas très fréquent.
Avec une malhonnêteté crasse, nous avons fait remarquer à l’employée de la mairie que « Hannah » était un prénom hébreu, en lui demandant si elle avait un problème avec ça… Elle s’est aussitôt ravisée et le prénom a été validé. Quand nous avons parlé de « Marit » comme second prénom, elle nous a dit que c’était hors de question, qu’un prénom exotique était déjà bien suffisant : « Ah non, hein, c’est L’UN, ou L’AUTRE ».
Il s’agit du prénom de ma mère, et c’est une variante norvégienne de Marguerite, Margarit, Margret, Maaret, Magali,,.. C’est finalement passé.
L’unique chose dont je sois sûr, c’est que pour choisir ces prénoms, nous avons beaucoup réfléchi, nous avons réfléchi à ce que deviendrait notre fille (pianiste, cosmonaute ?), nous voulions qu’elle ait un prénom qui soit à la fois familier et rare (Nathalie se rappelle avoir eu jusqu’à huit homonymes dans sa classe, ça l’a marquée !), nous voulions qu’il nous plaise à l’oreille, qu’il sonne bien une fois associé à mon patronyme, et puis ça nous amusait qu’il soit palindrome — nous avions vingt-et-un ans, on est joueur à cet âge-là. Par son second prénom, nous voulions bien entendu rattacher notre fille à sa grand-mère norvégienne, et qu’il porte la mémoire de cette origine familiale.
Enfin nous avons pensé à absolument tout, mais à aucun moment nous ne nous sommes dit que ce prénom envoyait un message à la France, qu’il était destiné à cracher à la figure de notre mère patrie, à revendiquer notre part exogène (la moitié des grands parents de mes enfants ne sont pas nés en France, après tout).
À aucun moment nous n’avons pensé à ça, ni de près ni de loin.
Zemmour est pour moi plutôt attendrissant, parce qu’il est complètement fou3. Comment peut-il reprocher à quelqu’un son prénom, c’est à dire le mot qu’on utilise pour l’appeler depuis sa naissance ? Un prénom, on ne le choisit généralement pas (mais on peut choisir d’en changer — et après tout on peut aussi changer de patronyme), on doit s’y faire, parfois on passe sa vie à lutter pour s’y habituer parce qu’on ne l’aime pas, parce qu’il sonne mal, parce qu’on a souffert des jeux de mots imprévus qu’il permet, parce qu’il est bizarre ou au contraire banal. Mais c’est notre prénom, on vit avec, alors reprocher son prénom à quelqu’un est une idée de dément.
Zemmour se défend à présent en disant que bien entendu ce n’est pas à la porteuse du prénom qu’il fait des reproches mais aux parents de celle-ci. Comment peut-on être assez fou, là encore, pour essayer de convaincre une personne dont on ignore tout que ses parents ont eu tort de choisir un prénom plutôt qu’un autre, et pour prétendre savoir mieux que cette personne quelles étaient les motivations profondes des auteurs de ses jours et quel est leur rapport à la France ?4 Comment peut-on être obsédé par le patriotisme au point d’être capable d’imaginer qu’une femme de ménage mauritanienne et un ouvrier sénégalais ont choisi le prénom de leur fille dans le but de faire un pied-de-nez à la France ?5
Et puis dire les choses en ces termes, c’est oublier cinq siècles de colonisation française et trois siècles d’esclavagisme : affirmer qu’un prénom africain n’a pas sa place en France, c’est un peu oublier que la France a su imposer sa place en Afrique et n’a d’ailleurs pas cessé de le faire. Hors tout débat sur le repentir post-colonial, c’est un fait : la France et l’Afrique de l’Ouest sont liées par l’histoire. Et comme d’autres l’ont fait remarquer à Éric Zemmour, on n’a pas pas eu jusqu’ici le culot de reprocher leurs prénoms aux tirailleurs africains qui sont morts par dizaines de milliers « pour la patrie » dans la gadoue des tranchées de la Meuse.
Le choix des prénoms est une affaire passionnante à tous les titres : sociologique, psychologique, ethnopsychologique6, historique, poétique, politique,… mais elle mérite plus de finesse et impose beaucoup de tact, car s’attaquer au prénom d’une personne, c’est s’attaquer à la première chose qu’elle sait d’elle-même, et pour certains, ceux qui souffrent d’une fragilité à ce sujet, ce sera d’une très grande violence. On sait tous la petite douleur que représente le fait d’entendre son prénom écorché ou confondu, alors le voir mis en question !…
Les travaux menés sur les prénoms par Baptiste Coulmont, collègue du département de sociologie à Paris 8, sont passionnants, car ils sont menés avec méthode et intelligence — mais ça n’empêche pas, chaque année7, que des gens se sentent blessés en apprenant que leur prénom est un possible marqueur social. Le dernier ouvrage de Baptiste sur le sujet s’intitule Changer de prénom (presses universitaires de Lyon 2016). En plein dans le sujet !
Pour oublier un peu Zemmour (quoique l’on revienne sur son autre sujet, les rapports entre hommes et femmes), j’ai vu récemment passer des nouvelles intéressantes quant au rapport qui lie le prénom au genre. Les parents d’une petite fille prénommée « Liam » et ceux d’un petit garçon prénommé « Ambre » ont été convoqués par un juge8 que gênait la possible confusion des sexes induite par l’usage inhabituel de ces prénoms. En théorie la justice n’intervient pour forcer des parents à changer de choix de prénom que lorsqu’elle les considère de nature à porter préjudice à l’enfant (par exemple, les prénoms « Nutella », « Mini-Cooper » ou « Titeuf » ont été refusés).
Et là, ce que disent en substance ces initiatives judiciaires, c’est surtout que le fait qu’avoir un doute sur le sexe d’une personne dont on lit ou entend le nom lui garantit un futur problématique. Ça m’a rappelé mon enfance : j’avais des cheveux longs (ce qui était plutôt à la mode, du reste), et certaines personnes en étaient choquées, j’entendais parfois des réflexions de personnes âgées telles que : « de nos jours, on n’arrive pas différencier les filles des garçons » — c’était une allusion aux coupes de cheveux mais aussi aux vêtements puisque les femmes se mettaient alors massivement au port du pantalon.
Apparemment, le stress de la désorientation sexuelle opère dans les périodes de revendication d’égalité, en réaction je suppose. Car à d’autres époques, et des époques où la domination masculine était si évidente qu’elle paraissait naturelle à tous et à toutes sans discussion, les choses se posaient différemment, puisqu’établissant mon arbre généalogique je tombe régulièrement sur des « Marie », des « Anne », des « Claude », des « Philippe » qui sont indifféremment femmes ou hommes.
- Au fait, si l’on doit piocher les prénoms parmi les saints, faut-il en exclure les exotiques Bakhita, Kamel, Khalid, Eneko et Ainoha, qui se font tous attribuer un jour de fête dans le calendrier catholique Nominis ? [↩]
- Aujourd’hui, « Aménaïde » est surtout le nom d’une marque de soins pour cheveux. Quand j’étais enfant, j’étais persuadé que c’était le surnom que ses amies donnaient à ma grand-mère, car ça sonnait comme « bizarroïde », et je n’avais jamais rencontré (ni n’en ai rencontré depuis) aucune autre Aménaïde. [↩]
- Je me demande si les médias qui se délectent de la parole de Zemmour ne le font pas moins par sympathie pour ses idées que pour le plaisir malsain de voir quelqu’un s’enfoncer dans une forme de démence autodestructrice. Un lutin malingre aux origines juives maghrébines, au physique méditerranéen, qui défend Pétain et le virilisme, ça ressemble moins à un projet politique qu’à un problème psychologique. J’ai un mal fou à imaginer que sa pensée soit prise au sérieux par ses (nombreux, cependant) lecteurs. Mais je dois avouer que je ne croyais pas que les français puissent réellement voter Sarkozy en 2007, dont le principal argument politique était de vouloir être élu et qui promettait des choses inconciliables aux uns et aux autres, alors peut-être est-ce mon imagination qui n’est pas assez développée pour accepter la triste réalité des faits. [↩]
- Bien entendu, il existe des gens qui comme les parents d’Éric Zemmour donnent à leur enfant un prénom dont ils espèrent qu’il les aidera à s’intégrer, ou qui comme certains asiatiques donnent un double-prénom à leurs enfants : Michel pour la mairie, et 米歇 (à la sonorité proche) pour la famille.
J’ai un couple d’amis, lui fils d’algériens, elle marocaine, qui se sont creusés la tête pour trouver un prénom qui relie leur fils à ses origines tout en échappant à la connotation religieuse et, bien sûr, en étant plaisant à l’oreille. Et ils ont trouvé : Atlas. J’ai trouvé ça incroyablement futé.
Toutes les attitudes sont respectables évidemment. [↩] - Bien entendu, ça peut exister. Il n’est pas inconcevable que les parents allemands qui avaient tenté de prénommer leur enfant « Oussama Ben Laden » en 2002 aient été animés d’une idéologie salafiste. Mais ce n’est pas l’étrangèrerté du prénom qui en fournissait l’indice, c’est plutôt l’intuition qu’il constitue une référence et un hommage précis à une personne et à son action. À noter, en France le prénom « Ossama » a eu un succès croissant entre la fin des années 1970 et l’an 2000… Après quoi il s’est brusquement démodé et n’a plus été attribué que de manière rarissime. [↩]
- Je pense au traumatisme des prénoms d’esclaves affranchis dans les Antilles françaises, par exemple. [↩]
- Baptiste Coulmont observe le rapport entre les prénoms et l’obtention de mentions au baccalauréat. Pour cette raison, chaque année les médias l’interrogent sur le sujet, résumant parfois ses travaux de manière simpliste et déterministe. [↩]
- Peut-être le ou la même juge ? Les deux affaires ont eu lieu dans le Morbihan. [↩]