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Le temps aboli

(les lignes qui suivent constituent une ébauche de réflexion sur un sujet qui mérite bien plus de travail)

J’aime bien l’article Chasseurs de tweets, par Bobig, qui parle des « justiciers » qui braconnent en quête de vieilles publications dans le but de lancer des campagnes contre des personnalités choisies. J’ai déjà pas mal parlé moi-même du cas Mehdi Meklat, que je juge plus complexe que la plupart1 ; je découvre le cas de l’acteur Olivier Sauton, qui est rattrapé par des tweets antisémites d’inspiration Dieudonnéiste, qui ne sont pas spécialement ambigus mais que leur auteur renie aujourd’hui, expliquant qu’il était alors aigri et cherchait à se faire remarquer ; et enfin, l’affaire des tweets de l’actrice Oulaya Amamra (Divines), à qui l’on reproche aujourd’hui d’avoir émis des pensées d’une grande bêtise (négrophobes et homophobes) il y a cinq ans, alors qu’elle était adolescente — elle en renie elle aussi le contenu.

…Sur Facebook, des « braves gens » réagissent à l’affaire Oulaya Amamra : la femme de l’un avait « senti un truc », et une autre personne avait jugé agaçant le « ton pleurnichard » de l’actrice qui venait de recevoir le César du Meilleur espoir féminin. Y’a pas de fumée sans feu, quoi. On est surpris qu’une troisième personne ne se souvienne pas qu’au moment du discours, son chien s’était inexplicablement mis à grogner.

Sur ce dernier cas, on se demande si certains n’ont pas oublié quelle personne ils étaient à quatorze ans. Supporterions-nous que le banc public sur lequel nous traînions avec nos amis revienne nous rappeler nos paroles d’alors ? Nos persiflages, nos réflexions parfois mochophobes, sexistes, racistes, homophobes, grossophobes, et toutes autres discriminations imaginables, ou en tout cas nos paroles excessives, cruelles, idiotes, naïves, tout ce que nous avons dit d’affreux un jour en espérant que cela nous aiderait à nous intégrer à un groupe d’âmes aussi égarées que la nôtre, en riant d’untel dans l’espoir de ne pas être nous-même l’objet des moqueries, en mentant sur nos propres goûts, en nous vantant, en inventant, en étant bien plus préoccupé par le fait de nous donner une contenance que d’être polis, justes ou intelligents. Je ne pense pas que j’étais le plus méchant et le plus bête à cet âge, difficile à vérifier à présent, mais je peux en tout cas jurer que je n’étais pas bien malin — à tel point que je m’étais même mis à fumer, manie que je n’ai réussi à quitter que quinze ans plus tard.
Est-ce que l’exhumation des ces tweets d’une adolescente constitue un hommage à ces âges où l’on dénigre pour se sentir important, où l’on ne pardonne rien à personne ? C’est en tout cas cruel, et pour dire le fond de ma pensée, ceux qui participent à ce genre de campagnes devraient s’interroger sur leurs motivations profondes.
J’y lis au minimum le réflexe bien connu qui consiste à sanctionner l’ascension sociale — et qui nous pousse à mépriser le « parvenu », à guetter sa chute, tout en jugeant naturelle et incontestable la position du grand bourgeois, quand bien même ce dernier écrase notre joue de sa botte. Mais il peut y avoir d’autres arrières-pensées, ainsi que le prouvent les saillies franchement racistes qu’ont proféré certains de ceux qui, paradoxalement, reprochaient leurs réflexions racistes à Mehdi Meklat ou à Oulaya Amamra. Utiliser le racisme (avéré ou présumé, peu importe) de l’autre pour se sentir vertueusement autorisé à exprimer à son tour son propre racisme, voilà qui ne manque pas de sel ! Ce genre d’histoire me semble aussi être l’expression de la peur des jeunes issus de l’immigration qui vivent dans les banlieues, mais comment en vouloir à ceux qui manifestent ce genre de peur s’ils ne connaissent la population en question que par ce que leur en disent les journaux télévisés, et qui s’apparente moins à la réalité tangible qu’aux films les Guerriers de la Nuit (Walter Hill) ou Assault (John Carpenter) ?

L’affaire Théo est exemplaire d’une difficulté de certains à considérer comme semblables ceux qui ont des origines différentes : le fait que des membres de la famille de ce jeune homme soient soumis à une enquête pour détournement de subventions justifie, aux yeux de certains, le traitement dont il a été victime de la part de la police. Pourtant, qui trouverait naturel qu’un enfant de François Fillon — dont la famille se trouve précisément questionnée pour son utilisation des fonds publics, et dans un ordre de grandeur financier équivalent —, ou à un niveau supérieur la famille de Patrick Balkany, subisse des violences physiques humiliantes et susceptibles de le rendre incontinent jusqu’à la fin de ses jours ? Le rôle de la police n’est pas de torturer les gens2.

Une des caractéristiques des affaires de tweets citées plus haut, c’est qu’aucune ne peut plus être examinée par la justice : les faits remontent trop loin et ils sont donc prescrits (un an, hors harcèlement). Pourtant, ces tweets ont été lus comme un ensemble, sans distinction chronologique ou contextuelle, autant d’enjeux pourtant majeurs à leur compréhension. Mais le tribunal des braves gens du Net ne connaît pas le passage du temps, pour lui, un fait ne survient, n’est actif qu’à l’instant où il le découvre ou le redécouvre, le temps est aboli : comme les djinns du folklore arabe, Internet n’oublie jamais, et comme la mafia, il ne pardonne pas, et comme les personnes séniles, n’a plus vraiment la notion du temps. Régulièrement, les personnes citées plus haut vont voir resurgir leurs erreurs passées, qui chaque fois sembleront avoir été commises à l’instant3. Cela ne vaut pas que pour les affaires délictueuses ou criminelles : très souvent, des articles publiés il y a six mois, un an, cinq ans, refont subitement surface et sont à nouveau partagés sur les réseaux sociaux par des gens (et on m’y a pris plus d’une fois) qui pensent de bonne foi que l’article date du moment où ils l’ont lu : sur Internet, les pages ne jaunissent pas. Il se trouve toujours une âme charitable pour signaler que la nouvelle n’en est plus une, mais au fond, qu’est ce que ça change ? Je me suis en tout cas pris plusieurs fois à me dire que le contenu d’un article ancien que j’avais pris pour récent restait pertinent.
Comme chaque fois que l’on se penche sur une nouveauté qu’amène Internet, il faut commencer par se poser la question de savoir si cette nouveauté en est bien une, ou s’il ne s’agit que du changement d’échelle de faits au fond banals. J’ai le sentiment de quelque chose de nouveau, pour ma part. Je n’écris pas ça pour dire qu’Internet est une tragédie, ni qu’il faut réglementer ces questions (et le « droit à l’oubli » ne me semble au fond pas une très bonne idée) mais parce que je crois que nous allons devoir apprendre à vivre de manière inédite4 : cette nouvelle manière de considérer le passage du temps ; l’accumulation exponentielle de la mémoire humaine et le déluge d’informations qui nous submerge ; la frontière mal définie entre l’espace public et l’espace privé. Ce qui me semble angoissant avec cette disparition partielle de la chronologie, c’est qu’elle abolit l’avenir : si il n’est plus important de savoir si la bêtise qu’on a dite une fois date d’hier, d’avant-hier, ou d’il y a dix ans, comment peut-on espérer passer outre ?

Il faudra que les directeurs des ressources humaines apprennent que s’ils trouvent des photos de soirées alcoolisées de postulants à un emploi, celles-ci ne sont pas forcément représentatives de la manière que la personne a de travailler. Il faudra remplacer l’oubli et le pardon par l’indulgence et la confiance, ou quelque chose du genre.

  1. Sans dire qu’il est impossible que le compte Twitter et son auteur ne soient pas en accord — je suppose au minimum un conflit intérieur —, je suis étonné de la manière dont ont été lus les tweets de Mehdi Meklat et de l’hostilité subie par les quelques personnes qui se sont refusées à intégrer le houraillis, et à qui on a bien fait savoir que comprendre c’est excuser, que réfléchir c’est pardonner, et que si on n’est pas contre, c’est que l’on est avec, et inversement. On connaît la chanson. Pour ma part, j’ai surtout eu l’impression de voir à l’œuvre tous le catalogue complet des biais cognitifs recensés par la psychologie sociale : biais de confirmation, biais d’association, biais de disponibilité, effet rebond, biais de sélection, biais rétrospectif, etc. J’ai constamment eu la décevante impression que la plupart des gens ne s’attachaient pas aux faits, ne répondaient pas aux arguments, mais ne faisaient que réagir à leurs propres préjugés (et, c’est le plus vexant, aux préjugés qu’ils avaient sur les motivations et la démarche de ceux à qui ils répondaient).  [↩]
  2. On remarque au passage que beaucoup d’auteurs de tweets d’extrême-droite associent le caractère arabe ن à leur nom. Originellement utilisé comme signe de soutien aux chrétiens d’Orient, il ne signifie pas que ceux qui l’arborent accueilleront tous à bras ouvert les Syriens de confession chrétienne qui souhaiteraient trouver refuge en France. Loin de là. [↩]
  3. Twitter présente les tweets de manière chronologique, mais le temps et le contexte sont difficiles à apprécier après coup : un tweet émis il y a dix ans mais lu aujourd’hui se présentera dans l’interface actuelle et avec le profil (nom, avatar) actuel de son émetteur. [↩]
  4. Lorsque je cherche à comparer notre vie sur Internet à d’autres époques, c’est généralement le « monde » du XVIIIe siècle qui me vient à l’esprit. Mais j’en parlerai une autre fois ! [↩]

L’affaire Mehdi Meklat, suite

Je me dois de publier un complément à mon article précédent, qui était écrit à chaud, en découvrant l’affaire (et la personne) Mehdi Meklat. J’ai, depuis, participé à de houleuses conversations sur Twitter et lu les différentes réactions émanant de personnalités médiatiques ou politiques1, et les articles de presse que cette histoire a suscités2. Contrairement à ce que beaucoup ont cru en voyant que je ne participais pas à la joyeuse séquence de lapidation, je n’ai jamais voulu défendre ses tweets, et pas plus tenté d’en minimiser le contenu. Je n’ai pas non plus cherché à mettre en balance ces tweets avec d’autres erreurs ou horreurs commises par d’autres personnes censément opposées, car pour moi, une horreur commise par quelqu’un qui appartient à un camp, à une bande, et une horreur commise par quelqu’un qui appartient à l’autre bande, ça ne crée pas un équilibre, un match nul, ça fait deux horreurs. En fait, je pense même que toutes les erreurs appartiennent au même camp objectif, participent au même monde, malgré les oppositions culturelles, communautaires, idéologiques et autres. La seule chose qui m’intéresse, c’est de comprendre (non, comprendre n’est pas excuser !).
C’est ce qu’a voulu faire Claude Askolovitch, qui est allé rencontrer Mehdi Meklat, qu’il ne connaissait pas, et qu’il s’est proposé (finalement sans grand effet) de conseiller, car son brouillon de réponse (…) était mièvre. Il évoquait sa famille et ses bonnes actions, ses reportages auprès des éclopés du capitalisme. Il ne pouvait pas être mauvais, alors? «Ne vous abritez pas!» Je lui disais de prendre des risques. «La seule chose qui m’intéresse, c’est de savoir jusqu’où vous ressemblez à cette violence, et jusqu’où je peux la comprendre, voire la partager…». Plutôt que la comparaison à l’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde qui est venue à l’esprit de plusieurs commentateurs, Askolovitch établit un lien avec le golem du rabbin löw : le monstre qu’on crée pour se défendre mais qui échappe à tout contrôle.
Une autre tribune me semble apporter une ouverture, c’est Mehdi Meklat : Internet est un lieu encore plus compliqué pour les gens complexes, par Xavier de la Porte sur France Culture. Xavier fait une présentation des faits plutôt dépassionnée et juste qui se conclut par une réflexion sur nos vies numériques : « Il y a sans doute chez Mehdi Meklat une complexité qui nous échappe, et lui échappe aussi. Mais voilà, qui d’autre que lui peut le savoir, à condition que lui-même le sache ? Une seule chose est certaine dans cette histoire : avec sa capacité de mémorisation, avec les possibilités qu’il offre de jouer avec les identités, avec ce qu’il permet de cette parole mi-privée mi-publique, avec le sentiment d’impunité qu’offre cette parole, Internet est un lieu compliqué. Mais c’est un lieu encore plus compliqué pour les gens complexes ».

La palme du tweet incongru revient à celui-ci : une capture d’une page du premier livre de Mehdi Meklat et badroudine Saïd Abdallah censée être une « preuve » d’on ne sait quoi… Car c’est bien connu, aucun romancier n’a jamais mis en scène des personnages néfastes, des assassins, des crimes affreux,…

Je comprends les gens qui se sentent en colère, il y a de quoi. Je comprends que la colère leur rende insupportables, pour l’instant en tout cas, les tentatives de réflexion et de mise à distance. Enfin je ne sais pas si je le comprends mais je le constate, ceux qui s’y essaient se font copieusement insulter, reprocher une complaisance indigne ou irresponsable, etc. En trois jours, on m’a traité d’à peu près tous les noms, on m’a soupçonné d’être un inconscient, un futur collaborateur du califat de Daech-en-France, on m’a accusé, moi, athée laïcard, de soutenir une religion, on m’a reproché d’être pacifiste (je plaide coupable), on m’a asséné des cours sur l’histoire, sur les religions, sur la sourate numéro tant, on m’a juré qu’on n’enverrait jamais ses enfants à l’Université Paris 8 juste pour me punir puisque j’y enseigne, on a exhumé mes tweets honteux3, on m’a posé quinze fois la même question sans jamais accepter mes réponses, on m’a dit que je devais me taire (au nom de la liberté d’expression puisque je suis complice de ses ennemis, bien sûr), on m’a traité d’ignorant, on m’a dit que je faisais du deux-poids-deux-mesures4, etc., etc.
Sur Facebook, je bénéficie d’un environnement contrôlé : les gens avec qui j’y discute sont majoritairement des personnes que je fréquente dans le monde tangible, donc d’accord ou non, on peut discuter de manière civilisée. Sur Twitter, ça s’est avéré plus difficile, mais bon, je ne suis pas un nerveux, j’ai répondu patiemment, a priori toujours poliment, mais malgré tout un peu vexé de constater que mes contradicteurs ignoraient mes questions ou mes arguments lorsque ceux-ci dévoilaient l’incohérence de leurs raisonnements, et qu’ils ne consultent aucun des documents que je leur signale. Ceci dit, quand ils m’envoient sur leurs sites fascistes, je suis réticent à cliquer. Car mes contradicteurs sur Twitter, ces jours-ci, étaient souvent très très à droite, l’un m’expliquait par exemple le bien qu’il fallait penser du régime de Pétain, et la plupart me traitaient à chaque occasion de « gauchiste ». J’ai régulièrement répété que je n’étais pas de gauche, ce qui m’a valu quelques excuses — je me suis gardé de spécifier que si je ne suis pas de gauche, je reste infiniment moins de droite !

Sur Amazon, de courageux justiciers viennent descendre en flèche non le livre (que personne n’a lu) mais un de ses deux auteurs, à son tour insulté. Un exemple parmi d’autres du fait que le sentiment d’être dans le camp des gentils autorise un certain déchaînement de violence.

Une chose m’a intéressé : face à cette personnalité dissonante (le gentil Mehdi/l’affreux Marcelin), un Docteur Jekyll et Mister Hyde, comme beaucoup l’ont décrit, la plupart des gens choisissent de penser que la vérité de la personne est forcément le mauvais personnage, le Mister Hyde, et que cela entache et dénonce tout ce que le docteur Jekyll a pu produire de positif au cours de sa jeune existence.
Je vois deux raisons possibles à cette vision des choses. La première, c’est la peur que chacun a de laisser s’exprimer le Mr Hyde qu’il confine dans un coin de sa tête et espère contrôler.  C’est une peur que je comprends très bien car, sans doute, je la partage, je ne veux pas avoir d’indulgence envers mes propres pulsions. Ça ne vous arrive jamais de penser des horreurs, même de manière très fugace ? Moi, si, et pourtant mon surmoi (ou mon cortex préfrontal ventromédial, si vous préférez) veille au grain, c’est un calviniste pas commode, assez coincé et très sensible à la peur de se montrer injuste comme à celle d’éprouver de la honte.
L’autre raison m’inquiète beaucoup plus, parce qu’elle est ressassée sur toutes les ondes et dans les magazines d’information par les intellectuels médiatiques membres du « printemps républicain », par le discours d’une partie des journalistes, etc., et qu’elle trouve un fort écho populaire. Je parle de la peur panique qu’inspirent les musulmans : celui-ci, que l’on célébrait comme talentueux et bon-esprit mais qui expliquait refuser de s’excuser d’exister s’avère avoir été, plus ou moins en secret, un petit con ? Pataras, c’est tout ce qu’il représente qui s’en trouve sali, qui devient suspect, comme si on n’avait attendu qu’un domino en équilibre douteux pour que tout l’édifice s’écroule5.  Ce sont tous ceux qui l’ont aidé (Arte, France Inter, Le Seuil, etc.), qui deviennent les idiots utiles du plan machiavélique des Frères Musulmans ou de l’Arabie Saoudite. Bref, les musulmans sont intrinsèquement et irrémédiablement antisémites, sexistes et homophobes, leur livre saint les rend fous6, et ceux qui se refusent à ces généralisations sont des naïfs et des aveugles.

Le film Invasion of the Body Snatchers (Don Siegel, 1956) est souvent considéré comme une évocation de la psychose anticommuniste de son époque, même si on ne saurait dire si les humains « remplacés » sont censés être les communistes ou les macCarthystes. Le climat paranoïaque actuel m’évoque ce film.

Le problème que je vois dans cette opinion c’est qu’elle n’a qu’une issue : le choc des civilisations, la guerre. Une personne sur quatre dans le monde est musulmane, et parmi ces personnes, nombre sont croyantes et pratiquantes. Si on ne les considère pas comme des personnes douées de raison, à qui on peut expliquer son point de vue, avec qui on peut partager des valeurs, alors on n’a plus beaucoup de perspectives. Si on pense qu’un humain sur quatre est et ne peut être qu’un ennemi mortel, alors on ne peut vivre que dans la peur, et on devient l’instrument des projets de tous ceux qui ont intérêt à entretenir cette peur et à créer des occasions de l’exacerber. C’est pour préparer les batailles que l’on rassemble ses troupes, qu’on les excite, qu’on envoie de pauvres gens qui n’ont pas la moindre idée de ce que sont la pluralité de la presse et la liberté de caricaturer brûler des bâtiments diplomatiques français, ou qu’on réussit à provoquer des semaines de psychose au sujet d’une tenue de bain.
Les perspectives d’avenir que cela me suggère me font, à mon tour, très peur.

Les comptes parodiques sont nombreux sut Twitter. Certains sont très drôles, d’autres bien plus faibles. Certains, aussi, peuvent être soupçonnés d’émaner de partis politiques, tant ils sont systématiques à relayer leurs idées.

Revenons au cas de Mehdi Meklat. Qu’est-ce qu’on en fait, de ce jeune homme ?
Je ne vais pas essayer de récapituler la séquence des tweets et des erreurs fatales (conserver les tweets, supprimer les tweets) qui aurait permis de tenter de contextualiser l’ensemble au delà des « on dit que » dont la liste ne cesse de gonfler. Je dois tout de même rappeler qu’il n’a pas été « démasqué », comme Lorànt Deutsch en son temps, mais qu’il a plusieurs fois, et de manière très badine, évoqué ces tweets dans diverses interviews, Je ne vais pas non plus m’attarder sur la tradition très vive sur Twitter des comptes parodiques.
Les précisions de ce genre sont désormais inaudibles et passent pour des calculs byzantins. On veut voir perler le sang, le fautif doit expier.
La LICRA a décidé de porter l’affaire en justice. Pour moi, c’est une bonne et une mauvaise chose. Une bonne chose, car l’affaire va pouvoir être dépaysée, quitter le tribunal populaire pour être jugée dans un tribunal tout court, et on peut espérer voir le droit appliqué équitablement. Mais c’est aussi une mauvaise chose, car un procès se conclut par une transaction : on troque la faute commise et la culpabilité qui l’accompagne contre une amende ou une peine de prison. On paie sa dette. Mais est-on beaucoup plus avancé ?
Certains réclament la disparition médiatique de Mehdi Meklat : on ne doit plus vendre ses livres, sa maison d’édition doit le congédier, les médias avec lesquels il travaille doivent rompre toute collaboration. Une vengeance, donc, mais dans quel but exactement ? Qu’est-ce qui peut en ressortir ? Pourquoi lui refuserait-on le droit de faire ce qu’il sait bien faire au nom de ce qu’il a fait de mal ? Quel métier veut-on qu’il fasse ensuite ? Quand aura-t-il le droit de redevenir journaliste et romancier ? Est-ce qu’une partie du public aimerait — pour conforter ses préjugés — que Mehdi Meklat devienne fou et paranoïaque comme l’est devenu Dieudonné, qu’il choisisse de devenir le Mr Hyde qu’on l’accuse d’être ?
Personnellement (c’est encore mon intransigeant surmoi calviniste, voire zwingliste, qui parle), je ne crois pas au pardon, aucune mauvaise action n’est jamais lavée, elle a été commise, elle existe à tout jamais, chercher à en réparer les conséquences ne répare rien, c’est juste le minimum que l’on puisse faire. Et avec Internet, aucune mauvaise action ne pourra plus jamais être oubliée. Mais d’un point de vue pragmatique, que faire de Mehdi Meklat ? Qu’a-t-on prévu qu’il devienne ? Qu’est-ce que ses dix mille juges proposent ?

  1. Christiane Taubira, nettement visée dans l’affaire, réagit avec un texte clair qui condamne les tweets sans condamner le reste de l’œuvre. Pierre Siandowski, des Inrockuptibles, réagit avec fermeté mais aussi amitié et confiance.
    La réaction du jeune homme, publiée sur Facebook, est à lire aussi. Voici sa conclusion : « Pourtant, ces outrances n’ont rien à voir avec moi. Elles sont à l’opposé de ce que je suis et ce que je veux représenter. Je me souviens que Marcelin Deschamps, parfois, en une heure, pouvait ne jamais s’arrêter. Sa diarrhée verbale était son expérience ultime, comme un déversement sale et visqueux dans un monde qui peut l’être tout autant. Aujourd’hui, j’ai conscience que les provocations de Marcelin Deschamps, ce personnage pouilleux, étaient finalement leurs propres limites. Elles sont désormais mortes et n’auraient jamais dû exister ». [↩]
  2. Notamment : Docteur Mehdi et Mr Meklat (Mediapart) ; Mehdi Meklat, jeune écrivain prodige, et son double antisémite et homophobe (Arrêt sur images) ; Le chroniqueur Mehdi Meklat rattrapé par ses tweets haineux (Le Monde) ; D’anciens tweets injurieux d’un chroniqueur du Bondy Blog provoquent un tollé (Le Figaro) ; Tweets outranciers : l’étrange cas du Dr Meklat et de M. Deschamps (Libération) ; Mehdi Meklat prétend que c’était son double maléfique qui tweetait (Rue89) ; Mehdi Meklat : “Avec Marcelin Deschamps s’est joué quelque chose de l’ordre de l’autodestruction” (Télérama).
    J’ai aussi lu des portraits et des interviews de Mehdi Meklat. J’ai été particulièrement intéressé par son passage, il y a moins d’une semaine, à La Grande Librairie où, avec son binôme Badroudine Saïd Abdallah, il fait figure de jeune homme posé, intelligent et intéressant, brillant pour son très jeune âge. Certains y avaient vu une « humiliation » de Philippe Val (lui aussi invité), ce que j’ai désespérément cherché, et depuis, certains interprètent l’impassibilité de « Mehdi et Badrou » lorsque Val ou Kamel Daoud s’expriment comme une muette hostilité, mais je pense qu’objectivement, rien ne démontre quoi que ce soit de ce genre. [↩]
  3. Notamment un où je plaisantais sur le fait que la télé continentale appelait « régionalistes » les listes nationalistes corses… On n’a pas su m’expliquer le problème que posait cette réflexion. [↩]
  4. On m’a par exemple dit que je n’aurais pas été aussi indulgent avec Lorànt Deutsch. Ce procès d’intention m’a posé deux problèmes. Le premier c’est que je n’ai jamais eu pour but d’être indulgent envers les tweets de Mehdi Meklat. Le second est que je ne voyais pas du tout de quoi il était question… Et puis on m’a rappelé les tweets de @Lacathelinierre, compte utilisé par l’acteur-historien pour couvrir d’injures toute personne le critiquant. Il se montrait furieusement misogyne, voyait en ses contradicteurs des « islamo gauchos » et des « bobos connos ». Enfin, il ironisait régulièrement sur le massacre du Bataclan. Il s’est défaussé en plaidant le compte piraté, ce qui a suffi à beaucoup et l’affaire n’a pas pris des proportions trop exagérées.
    J’ai cherché ce que j’avais dit à l’époque : j’avais ricané, j’avais relayé deux articles, et cela m’avait inspiré un article sans rapport avec les tweets en question. Mais je n’avais demandé la tête de personne, je n’avais pas écrit à l’éditeur de Deutsch pour lui demander de rompre son contrat, etc. Je ne pense pas souvent participer à des « lynchages » virtuels. J’emprunte sans doute les mêmes vagues et les mêmes courants que tout le monde, mais je n’aimerais pas me voir en piranha. [↩]
  5. On peut voir comme cette histoire a ouvert la boite à fantasmes avec un article de l’écrivain (à compte d’auteur, mais peu importe) Arnaud Vauhallan, qui écrit : « Vous les bourgeois, c’est sans doute un univers qui vous fascine et vous imaginez sans doute des banlieues comme des endroits où les méchants policiers traquent les gentils jeunes en fonction de leur couleur de peau, en réalité c’est pas ça. Les violences dans ces endroits ne sont pas commises par les policiers et tout le monde le sait, sauf les bourgeois. C’est pas les policiers qui pissent dans l’ascenseur, qui dealent du shit dans le hall, qui fouillent les gens pour voir si c’est pas des flics avant de rentrer dans la cité, qui balancent de l’électro-ménager sur les voitures de l’Etat, qui font des tournantes, des braquages, qui brûlent des bagnoles, c’est pas les policiers qui font ça et tout le monde le sait. »
    … Sans souscrire à certains récits angéliques (mais qui y souscrit, au fait, qui y croit en dehors de ceux qui les dénoncent, comme ici ?), indiens contre cowboys, etc., les gens qui vivent dans les banlieues auront du mal à contresigner un tel ramassis de clichés ! [↩]
  6. Comme je l’ai écrit de nombreuses fois sur ce blog et ailleurs, je ne crois pas du tout à l’hypothèse du livre qui dirige les actes : les gens choisissent dans les livres saints (ou maudits) ce qu’ils veulent bien en retenir. Croire que quiconque serait assez influençable pour être l’esclave d’un livre revient à exonérer de leurs responsabilités ceux qui agissent mal au nom des livres. C’est ce que je pense des religions en général : elles sont faites par les hommes, et ceux-ci obéissent à ce à quoi ils veulent bien obéir. Et quand elles servent à opprimer, ceux qui s’en réclament ne retiennent que ce qui les arrange.  Cf. mon article Il n’existe pas de religion de paix. [↩]

Facéties et châtiment

Aujourd’hui, je découvre l’existence de Mehdi Meklat, journaliste au Bondy Blog, à France Inter, sur Arte, et auteur de deux livres publiés au éditions du Seuil. Je ne le découvre pas tout à fait, je me rends compte que j’ai sans doute déjà lu plusieurs de ses textes, sans prêter attention à sa signature — d’autant qu’il co-signe ce qu’il écrit avec un autre jeune homme, Badroudine Saïd Abdallah. En fait, je réalise que j’avais croisé des photos du duo dans Libération ou Télérama : deux jeunes gens très cosmétiques, portant avec gravité mais sans haine la conscience d’une jeunesse des cités frustrée, fière de ses racines et avide d’un futur positif.

Pour je ne sais quelle raison1, plusieurs personnes ont exhumé de vieux tweets qu’a commis Mehdi Meklat, et c’est devenu en très peu de temps un important sujet sur Twitter, et même l’objet d’une cabale assez violente si l’on considère qu’elle ne visait qu’une unique personne. Je dois dire que je n’ai pas tout compris à la chronologie et à la nature de l’œuvre incriminée : il y a des tweets qu’a publié Mehdi Meklat  sous le pseudonyme Marcelin Deschamps, personnage de composition raciste, sexiste, homophobe, mais il y a aussi les tweets qu’il a publié en son nom propre. Comme le compte Marcelin Deschamps est devenu Mehdi Meklat (si j’ai tout compris), qui ne faisait depuis longtemps plus mystère d’être l’auteur de ce « gag », il n’est pas facile de dire quelle identité est responsable de quels tweets. L’auteur a publié ces explications :

Je serais bien incapable de démêler l’affaire, puisque de nombreux messages ont été supprimés, mais on trouve effectivement dans ses propos beaucoup de sexisme, d’homophobie et d’antisémitisme. Si on prend chaque tweet isolément et dans son contexte (par exemple une réponse à la « une » franchement raciste2 de Charlie Hebdo sur Boko Haram, on peut lire de l’excès, un humour plus ou moins habile, généralement déplacé, une ironie sans grande maturité envers certains réflexes médiatiques, etc. Ironiser sur le concept de « racisme anti-blanc » est bien, mais si l’ironie n’est plus vraiment perceptible3, qu’est-ce qu’il reste ? Est-ce que les tweets s’adressaient à des personnes conscientes du gag ? Jusqu’à quand est on dans l’humour, dans le trolling par l’absurde ? Finit-on par être envahi par son personnage, grisé par la publication sous pseudonyme au point de perdre le contrôle ?

Grâce au cache de Google, on apprend qu’en une journée, Mehdi Meklat a supprimé 50 000 tweets. Et gagné près d’une centaine de followers.

Si on en lit des dizaines d’affilée, on a plutôt l’impression du catalogue des névroses de quelqu’un qui a un trop-plein d’agressivité à évacuer, pour qui toutes les femmes (et un certain nombre d’hommes) sont des « putes » à qui on souhaite le viol, qui présente Adolf Hitler, Mohammed Merah ou Ben Laden comme des héros, qui semble obsédé par les juifs, qui a des idées créatives sur ce qu’il aimerait insérer dans l’anus des personnes qu’il exècre, et qui a souhaité mille morts à l’équipe de Charlie Hebdo. On notera qu’après avoir été exaucé, l’auteur des tweets a co-signé une tribune compatissante où il était dit « Ces morts sont les nôtres », une affirmation que l’on peut lire de plusieurs manières si l’on se rappelle qu’elle fait suite à une série d’appels au meurtre. Par la suite, Mehdi Meklat citera régulièrement Charlie Hebdo de manière moins compatissante, pour fustiger le fameux « esprit Charlie », érigé en dogme par certains — personnellement j’ai aussi critiqué le « Êtes-vous Charlie ? », bien que longtemps lecteur du journal, admirateur de ses auteurs assassinés et profondément affecté par leur destin, mais c’est une position que l’on accepte plus facilement d’un vieux blanc que d’un jeune rebeu (comme on dit dans ma banlieue). Difficile de savoir ce qui est censé être de l’humour ou ce qui est censé être sérieux, car qu’il s’agisse de tweets outranciers ou de tweets « normaux », les cibles sont souvent les mêmes (Caroline Fourest, Charb, Sophia Aram,…). Je ne comprends pas bien ce qui a été posté sous quel nom, et la confusion à ce sujet semble assez générale — plutôt que d’avoir deux comptes distincts, Mehdi Meklat semble avoir renommé son compte parodique, attribuant les anciens tweets de son personnage à sa personne.

Un échantillon…

L’histoire ne s’arrête pas là. Des centaines de personnes, sur Twitter, ont pris fait et cause contre Mehdi Meklat, et si on ne peut pas leur reprocher de s’indigner des tweets de ce dernier, leur unanimité produit un effrayant effet de meute. De nombreux tweets réclament aux éditions du Seuil, aux Inrockuptibles, à Arte, et bien sûr au Bondy Blog, de rompre toute forme de collaboration avec Mehdi Meklat, de le licencier sur le champ4, et c’est jusqu’à Christiane Taubira qui se fait reprocher d’avoir posé en couverture des Inrockuptibles aux côtés de Badroudine Saïd Abdallah et de Mehdi Meklat.

Le personnage de « facho » Marcelin Deschamps (espérons que personne ne s’appelle réellement ainsi) est antisémite, homophobe, misogyne, mais n’était pas obsédé par la critique de l’Islam, contrairement aux authentiques militants d’extrême-droite. L’auteur du personnage, lui aussi, défend cette religion et le fait même avec un certain lyrisme républicain.

Puisqu’il est très difficile d’enquêter, c’est à dire de recenser tous les tweets publiés pendant cinq ans (cinquante mille d’entre eux ont été effacés) mais surtout de les interpréter dans leur contexte, de savoir à quel public ils s’adressaient au moment où ils ont été émis chacun réagit avec ses tripes et avec ses préjugés, et notamment ses préjugés sur les gens issus des cités. Chacun réagit aussi avec un recul que je juge pour ma part anachronique : on ne peut pas, sans examen sérieux de ses intentions, accuser quelqu’un d’avoir effectivement voulu le meurtre de quelqu’un d’autre s’il a eu une phrase légère sur le sujet. Imaginons que demain Jean-Marie Le Pen soit assassiné, pourra-t-on reprocher son meurtre à chaque personne qui a dit avec légèreté un « celui-là, s’il pouvait crever… » ? Si oui, ça risque de faire du monde, parce que je l’ai souvent entendu. Lorsque Charlie Hebdo a connu des difficultés financières, Mehdi Meklat a tweeté « Je vous souhaite la mort », il me semble que cette phrase certes très violente s’adressait au journal plus qu’aux membres de sa rédaction, et je ne pense pas (à son auteur de le dire) qu’elle constituait un projet, une prescription ou une fatwa.

Parmi les gens qui reprochent le racisme de ses tweets à « Marcellin Deschamps », on trouve toutes sortes de gens, et sans doute pas que des promoteurs du « vivre ensemble » et de la paix entre les communautés religieuses.

Les sites Fdesouche, Boulevard Voltaire ou Europe-Israël ainsi que toute la « fachosphère » exultent, voyant là une confirmation de l’aveuglement des « bobos » qui ont soutenu le jeune journaliste au cours de sa carrière fulgurante, et qui interprètent l’affaire comme une révélation de la duplicité du Bondy Blog, de la vigueur de son « racisme anti-blanc » et d’une mentalité homophobe, sexiste et antisémite des français issus de l’immigration maghrébine. Ces voix de crécelle rouillée dont on se réjouira au moins qu’elles s’engagent contre différentes formes d’exclusion (même si ce n’est souvent qu’une posture opportuniste pour en promouvoir d’autres) jouxtent celles de toutes sortes de braves gens à juste titre heurtés par le contenu des tweets incriminés qu’ils découvrent. Quelques voix défendent le jeune homme, comme son ancienne employeuse Pascale Clark qui écrit : À l’antenne @mehdi_meklat ne fut que poésie, intelligence et humanité. Son personnage odieux, fictif, ne servait qu’à dénoncer. La journaliste Laura-Maï Gaveriaux quant à elle s’étonne que tant de gens soient si catégoriques quant aux intentions de l’auteur des tweets — qu’elle juge blessants puisqu’ils visaient des personnes, refusant en revanche de s’associer à ce qu’elle qualifie de lynchage. Son confrère Claude Askolovitch, quant à lui, s’interdit de surinterpréter « une immense connerie ». Il s’embête à « arracher à la meute un type qui s’est cru assez malin pour twitter des immondices » dont les blagues sont « absolument laides, impardonnables, perverses, dans un jeu périlleux » mais où il refuse d’y voir « des messages ni de vraies prises de position »… Ce qui correspond à peu près à ma propre humeur sur le sujet.

Le Bondy Blog a émis un communiqué assez clair. Mon sentiment à la suite de cette histoire me rappelle celui que j’ai eu lorsque Charlie Hebdo a fait valoir son droit d’expression, après l’affaire des caricatures : j’ai défendu leur droit à s’exprimer mais je n’en ai plus acheté qu’un ou deux numéros depuis. De la même manière, si je laisse le bénéfice du doute à Mehdi Meklat et si je suis certain de l’utilité et de l’honnêteté du Bondy Blog, j’éprouve depuis hier un petit dégoût à leur endroit et je ne me vois pour l’instant pas plus aller lire leurs articles que je ne vais lire ceux de Valeurs Actuelles, Causeur, Atlantico et autres Fdesouche. La confiance dans le projet est émoussée, parce que j’ai l’impression, sans doute à tort, d’avoir eu un aperçu désagréable de pensées inconscientes que j’aurais préféré ignorer.

Avec cette affaire assez navrante, on revient aux critiques faites (y compris par Mehdi Meklat) à Charlie Hebdo : l’humour peut-il être « libre » au point d’ignorer le contexte dans lequel il s’exprime, et les mutations de ce contexte ? L’humour peut-il être « libre », « insolent », « politiquement incorrect » au point de se mettre à défendre des positions réactionnaires et à servir de caisse de résonance aux opinions les plus rances ? Lorsqu’il a systématiquement les mêmes cibles, l’humour en est-il vraiment, ou bien trahit-il la mentalité ou au moins les obsessions de la personne ? Selon un article du Monde, Mouloud Achour aurait dit à Mehdi Meklat « Arrête ces Tweets! Tu n’es pas dans une cour de récréation! Les écrits restent, un jour on te les ressortira. ». Le jeune homme répondait à cela que les tweets n’émanaient pas de lui mais du personnage qu’il avait inventé et, plus trouble, qu’il s’agissait de ses « pulsions ».
L’humour qui joue sur l’absurdité, sur l’outrance et sur le petit frisson de l’indécision (est-ce vraiment ce qu’il pense ? Est-ce un pastiche ?) est assez délicat à manier et peut, comme on le voit ici, avoir des conséquences assez lourdes.

Je profite de cette histoire pour faire une confession.
Au début du quinquennat de François Hollande, je trouvais ridicules les tweets à succès d’une personne qui revendiquait un fort engagement à droite et reprochait tout et rien au nouveau président élu dès le jour de sa prise de fonctions : chômage, dette, et autres indicateurs qu’on pouvait pourtant plus légitimement reprocher au président sortant sorti. Avec malice, j’ai créé un compte avec un nom quasi identique, en intervertissant deux lettres. J’ai même utilisé la même photographie, en me contentant de la retourner. Et j’ai commencé à tweeter des pastiches des tweets de mon modèle, à qui je faisais dire des choses telles que « trois jours de pluie, ça suffit, Hollande démission ! ». J’avais recours à des raccourcis complètement illogiques, des arguments et des formules mélangeant sentimentalisme et politique d’une manière totalement absurde, accusant les victimes de racisme d’être racistes et parlant des racistes comme de victimes. C’était assez drôle, je suppose, car j’ai eu rapidement un grand nombre d’abonnés. Je pastichais assez bien le ton de mon modèle pour que plusieurs fois des gens s’y laissent prendre et se montrent consternés de l’entendre qualifier François Hollande de bolchevik tout en prenant la défense de Pinochet, Franco, Pétain ou les prêtres pédophiles (ce que n’aurait pas fait l’original qui, m’a-t-on dit, était fort affligée de mes facéties).
Peu à peu, mon personnage a nettement dérivé de son prototype et pris son indépendance, tweetant des choses toujours plus odieuses (quoique dans un langage plus feutré que ce lui de « Marcelin Deschamps », forçant souvent le lecteur à lire entre les lignes), mais j’ai vite été rattrapé par l’histoire : c’était l’époque de la « manif pour tous », où toute une partie de la droite française a glissé de la déjà insupportable surexcitation sarkozyste à un néo-conservatisme proche de celui des groupes de pression politico-religieux américains (qui, pensent certains, l’ont financé !) qui promeuvent une multitude d’exclusions au nom d’un sympathique rabbin d’il y a deux mille ans. La droite conservatrice et identitaire faisait son mai 1968, et mon personnage au départ stupide commençait à être un peu trop à sa place, au point que je m’en suis dégoûté. J’espère ne pas avoir participé à l’la promotion de l’imbécillité crasse d’une partie de mes compatriotes, et ne pas avoir créé du bruit et de la confusion là où je cherchais à provoquer de la réflexion, mais c’est une bonne illustration de la loi de Poe : passé un certain stade, on ne peut plus distinguer le pastiche de l’outrance.

Un beau jour, j’ai supprimé le compte en question, rendant la paix d’esprit à la personne qui lui avait servi de modèle au départ. Je sais que beaucoup de gens l’ont regretté, mais pas moi car je ne voyais plus comment faire rire, ni même comment me faire rire moi-même.
Quelque part, en tout cas, je peux me mettre à la place de Mehdi Meklat, il m’arrive d’être facétieux. Ce jeune homme a été malhabile, au minimum, mais il me semble non seulement excessif mais aussi injuste de vouloir en faire le frère Kouachi caché ou de projeter sur lui tous les fantasmes médiatiques liés à la mentalité des jeunes habitants des cités5. Le torrent de haine qui s’est déversé en quelques heures sur le jeune homme en dit long sur les arrières-pensées ou les peurs de ceux qui se sont lancés dans ce dérangeant hallali — car à mille contre un, on ne peut pas vraiment parler de débat d’idées ni même de justice.

  1. La sortie du second livre du duo il y a quelques semaines, peut-être, ou l’humiliation subie par Philippe Val, ridiculisé paraît-il par Mehdi Meklat sur le plateau de La Grande Librairie. [↩]
  2. La « une » de Riss sur Boko Haram (#1166 du 22 octobre 2014), régulièrement montrée comme preuve d’un racisme ordinaire chez Charlie Hebdo, était raciste. Je ne pense pas que son auteur se considère comme tel, mais en faisant des esclaves sexuelles de Boko Haram d’antipathiques femmes voilées qui demandent à ce que l’on ne touche pas à leurs allocations familiales, Riss soutient plusieurs des clichés véhiculés par l’extrême-droite. [↩]
  3. Quelqu’un qui l’a suivi sur Twitter à l’époque me disait : « Je pense qu’aucun de ses followers ne prenait ça au 1er degré. Pour moi, c’était juste une parodie de troll Twitter ». [↩]
  4. Je suis toujours stupéfait de la facilité avec laquelle certains réclament que certains aient l’interdiction d’exercer leur profession dès lors que celle-ci est publique. Jusqu’ici, pourtant, l’œuvre de Mehdi Meklat et de Badroudine Saïd Abdallah dans les médias grand public n’a rien de scandaleux et doit son succès à un esprit positif. [↩]
  5. Quand Charlie Hebdo écrit à un politicien « crève salope », se moque de sa mort, etc., on trouve ça drôle ou pas, insultant, excessif, etc., mais personne ne fait semblant de croire à une authentique incitation au meurtre. Pourquoi appliquer une telle grille de lecture à Mehdi Meklat si ce n’est par préjugé sur ce qu’il représente ? [↩]

Trump al Ghul (Dark Trump Rises)

Batman: The Dark Knight rises ne marquera pas l’histoire du cinéma (sauf peut-être pour le caractère sobrement comique de la scène de la mort de Marion Cotillard), mais la cérémonie d’investiture de Donald Trump lui donne une nouvelle dimension.
Le réalisateur, Christopher Nolan, s’est toujours défendu d’avoir voulu imposer un message politique et a même dit que, si la politique était bien le thème, on pouvait l’apprécier quel que soit son bord : les uns penseront qu’ils parle du fascisme et les autres du communisme, il y en a pour tous les goûts, ce n’est pas une politique précise qui est visée mais juste la démagogie. C’est la position habituelle de tout réalisateur de blockbuster1.
Tout de même, l’allusion au mouvement Occupy Wall Street semblait assez claire : le peuple espère reprendre le pouvoir que lui a confisqué le capitalisme financier pour lui imposer un système inégalitaire artificiel, et ce mouvement social aboutit au siège de la Bourse de Gotham — et puisque Gotham est New York, sa bourse occupée est Wall Street. Le message que je comprends, c’est que parler de changement est forcément démagogique et sert les intérêts d’escrocs. Et pire que tout, pour « l’homme blanc économiquement défavorisé » (ainsi que l’on décrit l’électeur de Trump), la personne qui se cache derrière cette escroquerie n’est pas un tribun viril et exalté  — Bane, l’écorché vif —, c’est bien pire, c’est <spoiler>une femme et une terroriste crypto-musulmane !2</spoiler>. Heureusement, le milliardaire (self-made héritier) Batman, connu pour ses arnaques à l’assurance3 vient dispenser une correction méritée au peuple séditieux, ruinant les rêves d’émancipation de celui-ci et rétablissant l’ordre tel qu’il l’entend et tel qu’il profite à sa classe sociale.
On qualifie souvent Batman de « vigilante », de fasciste qui œuvre comme juge et bourreau sans autre légitimité que celle qui lui confère sa fortune. Ça se discute : il évite le meurtre4, pallie effectivement un système défaillant et corrompu, et, s’il le fait en marge de la loi, n’en est pas moins apprécié des policiers. Hmmm, même dit comme ça, il est louche.
Reste que quoi que l’on pense de Batman en règle générale, le film Dark Knight Rises présente les envies de changement sociaux « de gauche » comme un attrape-nigaud dont profiteront de rusés démagogues.

En reprenant presque mot pour mot le discours de Bane dans Dark Knight Rises lors de sa cérémonie d’investiture5, Donald Trump lance un message assez cynique : il gardera ses milliards grâce à la naïveté de millions de nigauds  à qui il n’a pas promis de redistribution, mais à qui il a fait croire que les gens riches ne rêvaient que d’améliorer la condition de ceux qui ne le sont pas.
Le slogan de Occupy Wall Street, «We are the 99%», rappelait que la plus grosse partie du pouvoir politique et de la richesse des États-Unis était détenue par seulement 1% des habitants du pays, et que cette concentration inique ne cessait de progresser. Le slogan du cabinet de Trump pourrait être «We are the 1%», lorsque l’on sait que ses 17 membres6 possèdent à eux seuls plus qu’un tiers des foyers américains.
Avec un certain succès, Christopher Nolan a décrédibilisé Occupy Wall Street et, par anticipation, participé à couper l’herbe sous le pied à Bernie Sanders — le candidat du mouvement. Aujourd’hui, avec son malicieux plagiat, l’équipe de campagne de Trump nous fait savoir que la démagogie l’a emporté, au détriment du peuple, et qu’elle n’a même pas eu besoin de laisser entendre aux gens qu’elle se souciait d’injustice sociale, il a suffi, comme toujours, de monter les pauvres les uns contre les autres.

  1. À l’exception notable de l’imprudent Paul Verhoeven lors de ses années hollywoodiennes. Des gens comme James Cameron, qui produit des films éminemment politiques, sont bien plus avisés et ont compris qu’un message avait bien plus de force en étant diffusé qu’en étant expliqué. Expliquer un message sert juste à convaincre les gens qui ont les mêmes idées que soi que l’on est de leur bord.  [↩]
  2. Miranda Tate est en fait Talia al Guhl, la fille de Ra’s al Ghul, un des plus grands ennemis de Batman. Je ne sais pas s’il est fait directement allusion à une appartenance religieuse de la famille al Ghul dans les aventures de Batman, mais leurs noms sont arabes, ils sont issus d’une lignée de bédouins et ils dirigent la Ligue des Assassins — nom qui a d’abord été (péjorativement) celui de la secte des Nizârites, des chiites ismaéliens. On pouvait deviner qu’elle était la méchante du film au fait que l’actrice est française. [↩]
  3. Un manoir familial centenaire détruit une fois, ça va, mais au bout de trois fois, ça commence à devenir suspect ! [↩]
  4. Dans les premiers numéros de Detective Comics où il apparaît (1939), Batman utilise volontiers des armes à feu et n’a pas peur de se tuer les malfrats. Ses auteurs ont tout de même assez vite décidé d’imposer un code éthique à leur héros : il cesse d’assassiner et il n’utilise pas d’armes à feu, il ne rend pas justice, il aide la justice en livrant à la police ceux qui méritent d’aller en prison. Cette formule a l’avantage de permettre à ses ennemis les plus pittoresques (Catwoman, le Joker, etc.), de revenir régulièrement. Malgré ses pratiques respectueuses de la vie et de la chevalerie, Batman a tué au cours de sa carrière bien plus de gens que je n’ai tué de moustiques, soit directement (certains se sont amusés à établir des listes), soit en laissant faire, soit en aidant un peu le destin, soit en faisant choir une pile de voitures sur la tête des méchants. En fait, Batman ne tue pas ses pires ennemis, mais il n’est pas sûr que tous les sous-fifres de ces derniers survivent aux coups, aux explosions et aux chutes d’objets que le héros milliardaire leur fait subir sciemment. [↩]
  5. Donald Trump : “we are transferring power from Washington DC and giving it back to you, the people”. Bane : “We take Gotham from the corrupt! The rich! The oppressors of generations who have kept you down with myths of opportunity, and we give it back to you… the people”. [↩]
  6. La composition du cabinet est en elle-même incroyable : un climato-sceptique à l’environnement ; un fraudeur fiscal aux finances ; un charognard d’entreprises en faillites au commerce et à l’industrie ; un chef d’entreprise qui escroque ses employés au travail,… [↩]

Toujours plus d’écrans pour rien

Cette semaine, il va faire très froid et cela va poser un problème d’alimentation électrique :

EDF et sa filiale RTE recommandent aux français d’avoir une consommation électrique responsable : débrancher les appareils en veille, éviter de faire tourner son lave-linge, sa machine à laver la vaisselle ou son four à certaines heures, etc.
Par ailleurs, la tension de l’électricité risque d’être baissée de 5% et certaines entreprises particulièrement énergivores (et volontaires) pourraient être fermées (et dédommagées, si j’ai tout bien compris). Je n’ai rien à redire à ces mesures exceptionnelles et cet appel à une consommation raisonnée : la production d’électricité n’est pas infinie, la priorité doit être donnée à ses usages les plus vitaux, à commencer par le chauffage.
Mais tout à l’heure en passant gare Saint-Lazare, j’ai vu ça :

Je ne sais plus combien il y a de panneaux « Numériflash » dans la gare Saint-Lazare, il faudra un jour que je recompte, mais je sais qu’ils sont plusieurs dizaines. Ces quatre-là diffusent la même publicité en même temps — une publicité au message utile puisqu’il vante les restos du cœur, mais ce n’est pas la seule campagne qui y est montrée.
Certains estiment que la consommation de chaque panneau (et de l’ordinateur qui va avec) équivaut à celle de trois foyers français, hors chauffage. Ce n’est pas moi qui pourrais confirmer ou infirmer cet ordre de grandeur, d’autant que je ne comprends pas bien les unités en énergie, mais il est certain que cette consommation est considérable si on la rapporte au service rendu : afficher des publicités1.
« Ça paye une partie du ticket de métro », pensent savoir certains. Pourtant, entre le moment de l’installation de ces panneaux et aujourd’hui, le carnet de tickets de métro est passé de 11,60 euros à 14,50 euros, soit 25% d’augmentation en seulement six ans, tandis que l’inflation n’a, elle, progressé que de 7,2%.

Ce panneau ne sait pas quoi afficher, alors il se contente de faire de la publicité pour la société à laquelle il appartient, Média Transports.

Ces deux écrans, situés dans un couloir du métro Saint-Lazare, m’intéressent. En apparence, ils sont utiles, puisqu’ils donnent les horaires des bus en temps réel. Mais ils se trouvent dans un couloir circulaire du métro qui est avant tout un lieu de circulation et non de station. Si on les voit face à soi, c’est que l’on vient juste d’entrer dans le métro, et donc que l’on ne s’apprête pas à prendre le bus. Je ne pense pas avoir déjà vu quelqu’un consulter ces horaires. Ces deux panneaux consomment sans doute moins d’énergie que les panneaux publicitaires Numériflash, qui sont bien plus grands, mais, du fait de leur emplacement, sont sans doute encore moins utiles.

En quittant le quai de la ligne 13, j’ai pris un couloir qui n’est emprunté (et assez peu) qu’au moment où les passagers quittent une rame. Ce n’est pas un endroit où l’on traîne. Il en existe beaucoup dans la station, et dans bien d’autres stations, évidemment. Et dans chacun de ces couloirs, un panneau Numériflash s’excite solitairement à diffuser la bande-annonce du dernier Vin Diesel. Quatre-vingt-quinze fois sur cent, il n’a pas de public.

Combien d’écrans d’information comme celui-ci sont allumés jour et nuit pour nous informer qu’ils ne sont hors-service ?

Mon écran préféré. Enfermé dans la gare de ma ville (avec quatre ou cinq copains), il affiche jour et nuit (vérifié) un même message disant que si on veut être informé, il faut qu’on utilise son smartphone. Il est là pour nous informer de l’endroit où on pourra s’informer.

Il y a, certes, une poésie à tous ces écrans (et autres dispositifs, tels les portillons d’accès qui eux aussi clignotent jour et nuit) dont le but semble n’être que d’éclairer les usagers des transports et de constituer, par l’image et par le mouvement, une présence rassurante, qui donne l’impression que tout fonctionne. Mais si les centrales sont à bout de souffle, ne faudrait-il pas envisager des les éteindre, de temps en temps ?

Quelques anciens articles sur le sujet : Des écrans pour ne rien dire ; La peur du noir ; Publicité animée ; La nouvelle gare Saint-Lazare ; Good Cop21 Bad Cop21.

  1. Une enquête réalisée par BuzzFeed conclut que couper tous les écrans publicitaires de ce genre ne suffirait pas à régler le problème des heures de pointe, mais à l’heure où on conseille aux gens de baisser leur thermostat d’un degré ou de débrancher leurs appareils en veille, le symbole n’en reste pas moins étrange.  [↩]

Internet contre France Télécom

La phrase de François Fillon au Consumer Electronics Show de Las Vegas, face au micro de l’émission Quotidien, sur TMC, a beaucoup fait jaser :

«Qu’est-ce qu’a fait M. Macron en matière de technologie? Il a fait des choses? Qu’est ce que j’ai fait moi? J’ai ouvert les télécommunications à la concurrence. Vous pensez qu’il y aurait de l’internet en France si on avait toujours France Telecom avec des fonctionnaires? Et qui s’opposait à cette réforme? La gauche»,

Dans la vieille tradition de l’élite politique française, l’ordinateur, c’est l’outil de travail des secrétaires, autant dire un objet trivial auquel on ne prête pas plus d’attention qu’à l’aspirateur que manipule le personnel d’entretien. En ce sens, Fillon (maudit soit son programme) est un cas singulier de politique technophile, presque attendrissant par la manière dont il revendique régulièrement sa passion pour les technologies.
En 2009, dans le magazine SVM, il avait dit :

«Je suis un vrai « geek ». Je veux essayer toutes les nouveautés. En ce moment, j’utilise principalement un iPhone 3G, un Nokia, un iPod nano et, côté photo, un Nikon D700 et un Panasonic Lumix (…] Après avoir épuisé plus de trente PC, je suis passé au Mac, il y a six mois. J’utilise deux MacBook Pro – un pour le travail et l’autre pour mes besoins privés – et un iMac»

On voit que sa « geekitude » consiste plutôt à acheter le dernier gadget qu’à être un expert, et il est en ce sens logique qu’on le voie parader au Consumer Electronic Show plutôt qu’au Chaos Communication Congress ou au Def Con.

Je ne fais pas partie de ceux qui ont spontanément ri à la phrase par laquelle Fillon s’attribuait l’arrivée d’Internet en France. Je n’ai aucune idée de son rôle exact, mais en 1995, j’étais déjà Internaute, et j’ai le souvenir fort d’une époque où France Télécom, attachée à son histoire, à son pouvoir et à son Minitel, a tout fait pour qu’Internet n’existe pas en France. Et, moi qui vois généralement d’un bon œil le fait que les services publics vitaux soient des monopoles publics, j’ai considéré France Télécom comme un ennemi personnel pendant des années et j’ai eu du mal à ressentir de la peine chaque fois que son pouvoir était grignoté par la concurrence, car malgré l’expertise technique, malgré le passif industriel, malgré la recherche de pointe du CNET (aujourd’hui Orange Labs), malgré l’incroyablement audacieux Minitel1 France Télécom était devenu un puissant frein au progrès du réseau mondial, dont le modèle technique décentralisé semblait empêcher une monétisation traditionnelle et maîtrisée des communications. Il faut se rappeler du coût d’un bête appel téléphonique à l’époque, et, avec le Minitel, du coût d’accès aux horaires des cinémas ou à la discussion en ligne. Je connais plus d’une personne qui s’est littéralement ruinée en draguant sur Internet pour 1,25 franc la minute et à 1200 bit/s.
Au moment de l’arrivée d’Internet France Télécom ne se voyait plus comme un grand service public, c’était une marque, et elle était en guerre contre toutes les autres sociétés de télécommunications du monde pour conserver son territoire et en conquérir de nouveaux, partant avec une avance commerciale considérable, mais une culture des communications paternaliste, incompatible avec un réseau où les utilisateurs savent ce qui est bon pour eux.
La vidéo qui suit, issue de la Contre-histoire de l’Internet diffusée il y a quelques années sur Arte est assez éloquente :

François Fillon, en accord avec sa tradition politique, dit désormais que le problème était celui des fonctionnaires. Mais le problème n’avait pas de lien avec la question du statut des agents, c’était un problème très français de pouvoir, d’abord : jusqu’ici, les télécoms étaient une affaire d’État2, et il n’était pas question que ça se passe autrement. C’était aussi une question de privatisation : les télécoms peuvent être publics ou privés, l’un et l’autre fonctionnent, mais l’état de transition, avec un secteur public qui se retrouve en position de concurrence et ne peut rien faire d’autre que de voir son monopole grignoté, donne des horreurs — les fameux suicides, c’est ça, tout comme les dérives actuelles de la SNCF et de la Poste, deux services dont je défends qu’ils fondent l’essentiel de ce qu’il reste la fameuse « identité nationale » française3 perdue que Sarkozy cherchait dans les bénitiers et les drapeaux.

Sébastien Crozier et Hélène Marcy, qui sont respectivement président et responsable de la communication de la CFE-CGC Orange, ont publié une tribune en réponse à François Fillon, et, à leur tour, racontent n’importe quoi, laissant notamment entendre que France Télécom a joué un rôle dans le déploiement de l’ADSL alors que c’est une invention des laboratoires Bell et, surtout (ceux qui y étaient s’en souviennent), que l’opérateur historique a freiné des quatre fers lorsque cette technologie est arrivée, puisque ce haut-débit qui passait par le réseau filaire normal faisait concurrence à sa filiale Transpac/oléane, qui fournissait un accès plus lent à un tarif rédhibitoire pour les usagers non-professionnels. Enfin, historiquement, l’idée qui se trouve au cœur du fonctionnement d’Internet, la transmission par paquets, est bien une invention française, mais n’émane pas de France Télécom : c’est Louis Pouzin et son équipe de l’INRIA4 qui en ont le mérite, avec le réseau Cyclades (1973)… Précisément enterré au profit de X.25, technologie portée par France Télécom.
Cette tribune rappelle que France Télécom, qui a été le 4e opérateur téléphonique mondial, n’est même plus dans les dix premiers aujourd’hui, et que le nombre de ses employés n’a cessé de baisser. Tout ça est vrai, mais on croirait entendre le petit épicier qui se plaint que la boutique voisine, qui vend de meilleurs produits moins chers et où on se montre plus aimable, lui fasse perdre sa clientèle. Ben oui. Évidemment !
Reste que l’agonie de France Télécom n’est pas une bonne nouvelle, car cette société fait ce que les autres ne font pas : s’occuper du réseau téléphonique fixe (mais aussi du déroulage et de l’entretien des câbles maritimes, activité pour laquelle France Télécom a une longue expérience et une grande expertise) et garantir son bon fonctionnement.

Pour résumer, François Fillon a tort de penser que les fonctionnaires étaient spécialement opposés à Internet (Les agents de l’État font ce qui leur est demandé), et n’a pas forcément raison en affirmant que le changement de statut de France Télécom a permis l’essor du réseau : si l’entreprise publique n’avait pas été contrainte à jouer le jeu de la concurrence et de la rentabilité, elle n’aurait pas forcément eu besoin de se montrer déloyale (puisque profitant de sa position dominante d’origine) envers ses concurrents ni de faire preuve d’une bienveillance plutôt limitée envers ses usagers (ou ses employés), comme ce fut le cas.

Ajout (10/01/2017) : on me signale ailleurs qu’à l’époque dont il est question il existait plusieurs approches distinctes d’Internet chez France Télécom, et que l’hostilité envers le réseau mondial n’était pas forcément un sentiment général et n’était par exemple pas partagé par l’équipe qui a fondé le fournisseur d’accès Wanadoo.

  1. Certains se moquent du Minitel, mais il marque une des dernières fois où nos politiques ont cru que l’innovation pouvait venir de France. Le fonctionnement technique du réseau ou de l’appareil n’étaient pas d’une modernité folle, mais l’idée d’installer gratuitement un terminal pour des services télématiques chez chaque abonné était extrêmement ambitieuse et intéressante. [↩]
  2. France Télécom et la Poste avaient même leur ministère, le ministère des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT), devenu Postes et Télécommunications (P&T). En 1980, Postes et téléphone sont devenus deux services séparés, destinés à être lentement amenés à la privatisation et à la concurrence. En 1988, est né France Télécom, qui existe toujours mais qui est un peu caché derrière sa filiale/marque internationale Orange, du nom d’un opérateur britannique racheté par France Télécom. [↩]
  3. Pour moi, la France, c’est la SNCF et la Poste, qui maillent le territoire, c’est l’éducation nationale, bien sûr (mais elle n’est pas en très bon état et peine sans doute à se redéfinir), ce sont les paysans, qui, comme on dit, font le paysage (mais les campagnes se désertifient et l’automobile – ses autoroutes, ses parkings – rend tout laid et prend une place folle), c’est un patrimoine matériel, architectural, et bien entendu, la nourriture. Le drapeau et la Marseillaise, comme les monuments aux morts, me rappellent surtout le nombre de gens qui ont fini dans des tranchées pour leur gloire et j’ai du mal à les apprécier.  [↩]
  4. Outre l’INRIA, rappelons que ce qui fait Internet aujourd’hui émane d’organismes publics tels que la DARPA, la National Science Foundation ou le CERN. [↩]

Misère universitaire

Le dilemme est terrible : faut-il parler des causes de peine et de souffrance, au risque d’attirer la pitié et donc, le mépris, ou bien les taire comme des secrets de famille et laisser la situation se dégrader sans pouvoir rien y faire ? Aujourd’hui, je choisis la première solution.
Les lignes qui suivent n’engagent bien évidemment que moi.

Dans le plafond de ma salle, il y a un trou. Quelque chose fuyait au dessus et on préfère ne pas savoir quoi.

Au cours des deux semaines qui viennent, les enseignants en arts plastiques de l’Université Paris 8 sont censés assurer des intensifs1, mais cela s’avérera pour beaucoup impossible : de nombreuses salles sont impraticables, pour cause de travaux, d’insécurité , d’insalubrité ou de chauffage, ce qui a amené la décision d’annuler des cours, lesquels seront reportés à une période ultérieure. Cette décision désorganise les études et ne fait que reporter la question de la pénurie de salles, puisque les heures à rattraper s’additionneront aux cours prévus à ces moments. Il est peu probable que ces problèmes de locaux soient réglés au début du second semestre, qui débute après les semaines d’intensifs, et pour ma part, je n’ai à cette heure aucune idée de l’endroit où je pourrais faire cours, je sais juste que ma salle équipée en ordinateurs (et dont la porte ferme) ne sera plus accessible2. J’ignore si une solution de remplacement a été prévue. Les étudiants ont besoin de cours, les enseignants veulent faire cours, mais aujourd’hui, personne ne sait exactement comment faire et nombre d’entre nous se retrouvent de facto au chômage technique.

Sans entrer trop précisément dans le détail des problèmes de chaque salle, je peux raconter une anecdote ahurissante : plutôt que d’installer des portes qui ferment véritablement à certaines salles, l’université poste devant elles des vigiles. Leur tâche, depuis des semaines, est déloger les jeunes gens a priori non-étudiants qui occupent ces salles pour y traîner et, dit-on, y dealer. Depuis le Moyen-âge, les universités sont des sanctuaires, et même si elles n’échappent désormais plus au pouvoir temporel, la tradition multiséculaire perdure et la police n’est pas bienvenue. On imagine mal un endroit plus sûr et plus confortable pour toute une petite faune interlope qui semble parfois offusquée et surprise que des enseignants et des étudiants envisagent d’empiéter sur ce qu’ils considèrent être leur territoire en leur demandant de leur laisser la salle ou, au minimum, de ne pas faire de bruit.

La salle où j’enseigne depuis 1997 ou 1998. Malgré un trou dans le plafond, dû à une fuite qui a duré des mois (photo en tête d’article) et malgré quelques problèmes de chauffage, c’est une des salles sûres et agréables de l’université. En 1998, Saint-Denis accueillait la coupe du monde de Football, alors pour que l’université n’ait pas l’air ridicule face à la presse internationale, on nous avait construit des bâtiments, dont une immense bibliothèque, rénové des salles, repeint des couloirs et amené le métro. C’est cette salle que je ne pourrai pas occuper au prochain semestre, du fait de travaux.

Malgré les entrevues successives depuis la rentrée dernière, la présidence de l’université n’a pas de solutions à proposer, hors quelques promesses vagues et jusqu’ici, jamais suivies d’effets. Plusieurs services techniques ou administratifs de l’Université se défaussent en prétendant chacun que c’est un autre qui bloque. Beaucoup d’entre ces gens ne semblent pas se sentir responsable de la seule chose qui pourrait donner un sens à leur profession : que l’université fonctionne. Je ne comprends pas comment on peut se satisfaire d’une vie qui consiste à arriver à l’heure sur une chaise pour pouvoir dire qu’on refuse d’en bouger, qu’on n’est pas celui qui doit faire le travail et qu’il faut aller demander au bureau G6663.
La question des salles est pénible, mais il y en a d’autres : la paie des chargés de cours ou des intervenants extérieurs, par exemple. Chaque année j’invite des illustrateurs ou des scénaristes à venir parler de leur métier à mes étudiants. Ce sont de grands artistes, des professionnels, les étudiants me remercient souvent pour ces rencontres toujours plaisantes, instructives et ouvertes sur l’extérieur. Mais les mois qui suivent sont toujours atroces : la (modeste) paie promise n’arrive pas, malgré un temps débile dépensé à remplir en ligne des formulaires abscons et techniquement défectueux, à envoyer des justificatifs, etc. Et personne ne sait rien, ne peut rien, ne veut rien, les choses se perdent sans qu’on puisse savoir à quel niveau ça bloque… Plusieurs intervenants ont fini par renoncer au revenu que je leur avais promis de bonne foi4, et ça me mortifie. car Je ne suis pas quelqu’un qui aime avoir honte, et j’évite les situations qui peuvent m’y mener.
Quant aux chargés de cours, le département ne pourrait pas fonctionner sans leur énergie et leur talent, mais ils sont maltraités par l’administration : leur paie (très chiche) est versée des mois après la fin du semestre de cours5, et les réductions budgétaires mènent régulièrement à des suppressions d’enseignements. Après quelques semestres, beaucoup se découragent complètement : ils ont aimé le métier, apprécié les étudiants, les collègues, la liberté d’invention propre à ce département, mais l’inconfort administratif finit par leur faire renoncer à tout cela.
L’inconfort n’est pas qu’administratif. Les alarmes se déclenchent si souvent que personne ne songerait à sortir de sa salle, au contraire, on ferme sa porte pour en étouffer le son. Et quant aux toilettes…. Ah, les toilettes. Disons qu’il vaut mieux ne pas y penser trop.

Un graffiti auto-réalisateur, qui produit la situation qu’il dénonce…

Des agents fonctionnaires fainéants qui bloquent le travail de tout le monde, des dealers qui se sentent tout permis, une université gauchiste « ouverte à tous » qui risque de finir par n’être plus pour personne,… On croirait à un rêve humide du rédacteur-en-chef de Valeurs Actuelles. Mais une partie de nos problèmes vient surtout du processus d’autonomisation des universités lancé sous Sarkozy, de sa validation par le président suivant, et de ce qui motive tout ça : un lent abandon par la puissance publique de l’enseignement supérieur, et notamment en sciences humaines. Et ça, c’est bien dans la ligne politique des pignoufs de Valeurs Actuelles.
Dans deux ans, l’Université Paris 8 fêtera son demi-siècle d’existence. En France, notre département Arts plastiques est le premier jamais créé, et, je pense, celui dont les étudiants sont les plus nombreux. c’est depuis cinquante ans un lieu d’expérimentation et de recherche et ça m’embête de faire un portrait misérabiliste de l’endroit où j’ai été étudiant, où je travaille depuis déjà vingt-deux ans et auquel je dois tant. Heureusement, il y a une résistance : les étudiants s’accommodent de l’inconfort, les secrétariats pédagogiques (et bien d’autres services, heureusement) font leur possible — et sont les premiers à souffrir de la mauvaise volonté de ceux qui ne le font pas —, et quant aux profs, ils essaient d’organiser l’année tant bien que mal et cherchent des solutions, notamment pour les étudiants6. Hier, une délégation est allée poser dans le bureau de la présidente une lettre détaillant les problèmes. Et on attend.

Si quelqu’un de la présidence me lit, voilà mon opinion : les problèmes sont nombreux, certes, et les contraintes diverses et puissantes — mauvaises volontés, mauvaises habitudes, et bien entendu, problèmes de financement. Mais beaucoup de ces nombreux problèmes ne requièrent peut-être pour disparaître qu’un tout petit peu de bonne volonté, ou tout bêtement, de volonté. Ne rien faire, jouer la montre (comme on le fait si souvent dans les administrations publiques lorsqu’une élection se prépare), coûte cher en énergie et, souvent, en argent (comme ces portes de salles remplacées par des vigiles à plein temps).
Paris 8 n’est pas loin d’être un endroit formidable, il faut se donner les moyens pour que ça soit le cas, et que chacun cherche des solutions plutôt que des excuses.

Lire aussi la chronique de Baptiste Coulmont, collègue du département Sociologie ; La tribune Tableau, feutres, draps et clous… 2015 est l’année du numérique à l’université, par plusieurs collègues de divers départements ; Le Tumblr Ruines d’universités ; un article réactionnaire que j’ai publié l’an dernier au sujet des grèves ; et enfin un autre que j’ai consacré à la naissance de Paris 8/Vincennes.
La conversation se poursuit sur Reddit.

  1. Au lieu de donner un cours hebdomadaire pendant un semestre, on regroupe toutes les heures sur une semaine : ce genre de formule est très adaptée aux arts. [↩]
  2. J’ai deux cours pendant le semestre qui vient : l’un est un cours de création en nouveaux médias, et il est impossible qu’il se tienne ailleurs que dans une salle équipée. Le second, en revanche, est un cycle de conférence au cours duquel j’accueille des illustrateurs et des scénaristes… Si quelqu’un dispose d’un lieu adapté à Paris, par exemple, ça m’intéresse ! [↩]
  3. J’ai connu ça aussi lors de mon service national au Ministère des Affaires sociales : beaucoup de gens (pas tous, bien heureusement) dépensaient une énergie considérable à revendiquer leur droit à ne pas travailler. Je les ai vus comme des gens en dépression, sans but existentiel. Ce n’est pas tant une question de statut (fonctionnaire ou pas) que de conscience de sa mission. Quand on est prof, il est facile de connaître sa mission, comme dans plein de métiers publics : santé, sécurité,… (ce qui ne signifie pas qu’on ne se décourage pas). Mais dans une grande administration, où on ne connaît pas les gens dont on est censé accompagner le travail, où on n’est impliqué dans rien, il ne doit pas rester beaucoup de motivations. [↩]
  4. Comme j’ai moi-même renoncé à être rémunéré par l’Université de Tours pour vingt heures de cours données : j’en avais finalement eu assez des allers et retours de paperasse, des pièces qu’on me demandait des mois après le travail effectué, et j’ai fini par dire : « laissez-tomber ». Personne ne m’a couru après pour me convaincre que je méritais mon salaire, puisque j’avais travaillé. Je me demande combien de millions d’euros d’économies sont réalisés de cette manière par les universités françaises. [↩]
  5. Imagine-t-on un employeur privé qui paierait les gens trois mois après la fin d’une mission qui a duré six mois ? Les agents de l’administration qui traitent la paie des personnes précaires avec tant de légèreté sont, eux, payés chaque mois. [↩]
  6. Du temps perdu par les étudiants, ça peut avoir des conséquences graves : retard dans la validation, et donc problèmes de bourse, de statut vis à vis de Pôle-Emploi pour les étudiants chômeurs, vis à vis de la préfecture pour les étudiants étrangers,… [↩]

L’homme qui savait appeler la pluie

Voilà, c’est fini, le président a eu le courage d’admettre qu’il n’avait que peu de chances de remporter l’élection présidentielle, voire même la primaire de son propre parti. S’il faut sans doute une certaine force de caractère pour renoncer à la tentation vaniteuse d’une nouvelle candidature — il paraît que le cas est inédit, même si René Coty et son successeur Charles de Gaulle ont l’un et l’autre volontairement interrompu leurs septenats —, Hollande n’est jamais que le soixante-six millionième français à faire le constat de ses difficultés à convaincre, à droite comme à gauche. Quand on prête l’oreille à chaque camp, on est frappé par les irréconciliables différences de perception au sujet de sa politique : les uns l’accusent de permissivité judiciaire tandis que d’autres l’accusent d’avoir favorisé un État policier ; les uns lui reprochent un « matraquage fiscal » tandis que d’autres se plaignent des cadeaux fiscaux ; etc.
Le seul critère sur lequel tous s’entendent, même lui, c’est son impopularité.

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On dit beaucoup qu’Hollande a trahi. Je trouve le mot étonnant, même si, comme tout responsable politique, il s’est dédit à quelques reprises, notamment avec sa célèbre formule « mon ennemi, c’est la finance », qui semble avoir été lancée un peu en l’air et n’a en tout cas jamais été un tant soit peu suivie d’effets. Mais qui avait cru à cette image d’un énarque au couteau entre les dents, d’un Robin des bois apatatchik ? Pour moi, Hollande n’a pas plus trahi qu’un autre, d’autant qu’il a peu promis. En ce sens il a été l’exact opposé de son prédécesseur Sarkozy, qui a promis tout et son contraire à tout le monde, et laissé les électeurs projeter ce qu’ils voulaient sur son programme, selon la méthode de l’aviateur dans Le Petit prince de Saint-Exupéry1. Pour ma part, je ne me suis pas senti trahi par Hollande parce que ce que j’attendais en votant pour lui, et je pense que je ne suis pas le seul dans ce cas, c’est uniquement d’avoir eu ses chances d’être élu : d’avoir été suffisamment non-engagé pour donner l’illusion d’être rassembleur, et donc de nous permettre d’éviter une réélection de Nicolas Sarkozy autant qu’un second tour avec Marine Le Pen. Hollande a été le candidat du plus petit dénominateur commun au parti socialiste. Même si j’avais voté pour Hollande non par calcul mais par conviction, je n’aurais pas eu de raison de me sentir floué, car au fond, ses promesses ont été plus ou moins tenues. Il a même partiellement assaini l’ambiance électrique laissée par l’excité précédent. Je remarque par exemple, depuis mon bout de lorgnette, que depuis Hollande je n’ai plus eu d’étudiants étrangers sciemment maltraités à coup de convocations intempestives en préfecture et de tracasseries administratives inutiles et stressantes — pour parler d’un cas pesant pour ceux qui le subissent, et plus ou moins invisible pour les autres. Même s’il faudra attendre pour le vérifier dans le détail, je ne doute pas que le niveau de corruption, de détournement des institutions et de gabegie sous Hollande aura été infiniment plus faible que sous l’administration de son prédécesseur. Il n’a pas non plus nui à l’Union Européenne en s’en servant comme excuse universelles pour tous les malheurs du pays, ni surenchéri dans les poussées de fièvres liées aux signes religieux (mais on ne peut pas en dire autant de ses ministres).
Il y a pourtant de sérieux reproches à lui faire.

La première chose que l’on peut reprocher à Hollande est d’avoir eu du mal à occuper le costume présidentiel de manière convaincante, de ne pas avoir été dans le rôle. Il est délicat de le lui reprocher, car après tout, c’est encore une promesse de campagne qu’il aura tenue : il nous avait dit qu’il serait un « président normal », et il est parvenu, contre toute attente à donner un sens à cet oxymore incongru.
J’aimerais avoir un regard bienveiillant à l’égard d’un président qui ne se fait pas passer pour un surhomme, ne cherche pas à donner sa fonction élective une aura pseudo-monarchique et préfère exercer une compétence réelle à un métier de cabotin. Mais voilà, un « président normal », quoi que ça signifie, ça ne fonctionne pas2. Le besoin qu’a notre espèce de vouloir se donner des chefs est quelque chose de lamentable et pathétique, mais tant qu’à accepter la charge, il fallait accepter aussi le rôle. Le président normal a payé ses manquements par un climat général d’irrespect de sa personne, de ses actions et de sa fonction. Un des dégâts majeurs causés par cette situation a été, il me semble, l’attitude des forces de police qui, se sentant visiblement livrées à elles-mêmes, se sont senties pousser des ailes (ou plutôt des dents) et ont multiplié les bavures impunies. Plus grave pour l’avenir, la manière timorée avec laquelle le président a soutenu le mariage pour tous a favorisé l’éclosion d’une droite néo-conservatrice toxique, aussi professionnellement efficace dans sa communication qu’idiote et réactionnaire dans ses positions.
Cette présidence « normale » est en partie une imposture, car si la capacité à faire preuve de « leadership » de François Hollande a paru faible, il semble qu’il se soit dans le même temps avéré plutôt têtu dans ces choix. Et puis personne ne devient président sans ambition. Nous sommes passés d’un président totalement dénué de convictions, mais soignant l’image d’un homme de décision, à un président au contraire plutôt décidé mais renvoyant l’image d’un perpétuel hésitant.

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Beaucoup d’indices tendent à prouver que François Hollande a toujours utilisé dans ses analyses la même grille de lecture que ses collègues de droite, et n’a sacrifié aux totems gauchistes traditionnels tels que la Culture, l’anti-sexisme et l’écologie qu’à contrecœur et laborieusement. Si sa « loi travail » n’est pas très bien passée auprès du « peuple de gauche » (?), d’autres choix plutôt réactionnaires ou en tout cas conservateurs ont fait moins de remous. Je pense notamment aux lois liées à la sécurité et au contrôle, notamment sur Internet, ou encore à la généralisation des mutuelles et des complémentaires santé à tous les salariés, dont Hollande se dit fier et qui part sans doute d’un bon sentiment, mais dont on peut se demander si elle n’ouvre pas la voie à l’éradication finale de la Sécurité sociale au profit de sociétés privées que François Fillon a en projet. Ça ressemble même furieusement à un cadeau fait à son ennemi-la-finance — il n’a pas été avare en cadeaux de ce genre au cours des quatre ans et demi passés.
J’ai souvent eu la sensation (difficile à étayer, certes), que lorsqu’il prend une décision réputée à gauche, Hollande le fait en ayant l’impression que c’est la droite qui a toujours eu raison.

Pour finir, le plus grand reproche que j’aurais à faire à l’actuel président, qui est lié aux deux points précédents, c’est l’absence d’ampleur visionnaire dont il fait preuve dans son appréhension des enjeux de l’époque actuelle. Représentant du « business as usual », il semble penser que le fonctionnement de notre monde est viable tel qu’il fonctionne et que ses problèmes sont d’assainir les comptes et de relancer l’emploi tout en sauvant les meubles du modèle social, puisqu’il est socialiste. Il n’est pas le seul dans son cas, et en fait la plupart de ses collègues politiciens, tous bords politiques confondus, sont coupables d’un même désintérêt pour les signaux faibles — de moins en moins faibles, en fait — qui annoncent des changements écologiques et anthropologiques majeurs : l’épuisement de certaines ressources et les guerres qui y sont liées3, l’insoutenabilité de notre politique nucléaire4 et en même temps l’absence de solutions de substitution viables. Et puis il y a la question du travail : la productivité d’un Français en 2016 est sans commune mesure avec celle de son arrière-grand-père un siècle plus tôt, et cela ne va pas changer : plus le temps passera et moins il y aura besoin de gens pour travailler, non seulement dans les usines mais aussi dans les bureaux, car la liste des métiers mécanisables ne cesse de s’allonger.
Depuis Jean de Sismondi au XIXe siècle, puis avec des gens comme Bertrand Russell5, Cornelius Castoriadis, les auteurs du rapport Meadows, Ivan Ilitch, Jeremy Rifkin et tant d’autres, nous pouvons nous faire une idée du monde de machines et de consommation qui vient (et, en fait, qui est là), et de la manière dont nous pourrions tenter de survivre à ses mutations et au déclin qui se met en place.
Évidemment, si on a le nez sur le cours du Yuan, le PIB, les taux d’intérêt, la confiance des ménages et autres grands nombres, on aura du mal à imaginer des scénarios prospectifs un tant soit peu peu audacieux et contenant tellement d’inconnues que les modèles actuels ne peuvent sans doute pas grand chose pour en faire l’analyse.
Pour moi, par exemple, le véritable enjeu de la disparition de l’emploi n’est pas tant l’argent que de savoir comment les gens désœuvrés peuvent parvenir à s’occuper, non à coup de corvées, comme on le propose actuellement, mais par des activités d’apprentissage ou de création non-marchandes et stimulantes.

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Même si son prédécesseur a été infiniment plus néfaste au pays, François Hollande n’aura pas été un très bon président. Il a souvent tenté de faire plaisir à ceux qui n’avaient pas voté pour lui, et ces derniers ne l’ont que plus haï. Il a déçu ceux qui attendaient quelque chose de sa politique, et même ceux qui n’en attendaient rien. Il a méprisé (et aspergé de gaz neurotoxiques) toute la gauche alternative. Pas de quoi être fier. À présent il entame la dernière phase de son mandat avec un geste aussi courageux qu’inattendu et qui, sitôt exécuté, nous rend son auteur invisible. Beaucoup d’occasions ont été ratées au cours de ce quinquennat.

  1. L’enfant demande à l’aviateur de lui dessiner un mouton mais refuse chaque dessin : trop vieux, trop malade, trop cornu,… Pour finir, l’aviateur dessine une caisse avec des trous : « Ça c’est la caisse. Le mouton que tu veux est dedans ». À sa grande surprise, le petit prince est ravi : « C’est tout à fait comme ça que je le voulais ». [↩]
  2. Dans Le Château (éd. Dargaud 2015), des employés de l’Élysée racontent à Mathieu Sapin le jour où ils ont vu des présidents élus prendre la mesure de leur rôle et, enfin, devenir véritablement présidents. Lorsque l’auteur du reportage demande à quel moment la grâce a touché François Hollande, la réponse est embarrassée : le moment n’est toujours pas arrivé.
    Certains ont remarqué que François Hollande était parvenu à sembler « présidentiel » dans sa gestion des attentats des deux dernières années. [↩]
  3. Le pétrole, bien sûr, mais il y en a d’autres, comme le Coltan, minerai essentiellement utilisé pour un composant vital aux téléphones cellulaires, enjeu d’une guerre qui a fait six millions de morts au Congo. [↩]
  4. Je ne suis pas pressé de voir la France connaître son Tchernobyl ou son Fukushima, mais ce n’est qu’une question de temps, et que ferons-nous alors ? Et même sans accident, comment pouvons nous gérer l’accumulation des déchets radioactifs ? [↩]
  5. Lisez son Éloge de l’oisiveté, paru en 1932, qui n’a jamais été un texte si actuel. Il est étonnant de se dire que cette année est aussi celle de la parution du Meilleur des mondes, par Aldous Huxley, texte lui aussi prophétique, mais bien moins optimiste. [↩]

Je ne suis pas de gauche mais je suis encore moins de droite

Sur Twitter, beaucoup de gens qui se jugent de gauche hésitent à aller voter pour la primaire du parti Les Républicains, et certains ont d’ailleurs sauté le pas ou s’apprêtent à le faire.
Les discussions sont parfois houleuses, notamment entre personnes « degôche » qui se reprochent de trahir leurs idéeaux soit en allant voter aux primaires soit en ne le faisant pas. Les motivations du vote sont diverses : il y a ceux qui veulent voter pour le candidat qui leur semble malgré tout le plus proche de leurs idées, par exemple Nathalie Kosciusko-Morizet, et puis il y a ceux qui font des calculs plus complexes et compte voter en tenant stratégiquement compte des sondages : si Sarkozy remportait la primaire, la défaite des Républicains à la présidentielle serait une certitude, et donc c’est pour lui qu’il faut voter, même en voyant en lui le pire candidat de son camp. J’ai entendu énoncer tellement de plans différents qu’il me semble que cela ne sert à rien de se déplacer aujourd’hui, et que je peux économiser les deux euros de l’inscription pour jouer une grille au Loto.

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Ce qui m’a intéressé dans ces discussions, c’est qu’elles révèlent les points auxquels telle ou telle personne est sensible : sociale, sociétale, géopolitique,…
Il y a par exemple ceux qui aiment bien Nathalie Kosciusko-Morizet car elle est réputée écolo-phile, bobo-phile, pro-mariage pour tous, pro-PMA, etc. ; Il y a ceux qui veulent tout sauf Juppé car ils considèrent que Juppé est trop complaisant avec les musulmans intégristes ; il y a ceux qui veulent tout sauf Fillon car celui-ci a un programme économique très à droite et est complaisant avec Bachar-el-Assad. Que ce soit pour faire perdre les Républicains ou pour avoir le candidat le moins pire, je n’ai vu personne proposer de voter pour Jean-François Copé, même par pitié, le pauvre ! Ni pour Poisson, du reste, mais ce dernier est moins pathétique, moins émouvant, car il n’est là que pour représenter un courant minoritaire et n’a jamais cru à ses chances, contrairement à Copé qui semble persuadé que son tour viendra.
Même si je comprends l’argument qui consiste à dire que l’on peut s’autoriser à mentir pour une bonne cause, j’avoue que j’aurais du mal à me rendre dans un bureau de vote pour signer un papier qui m’engage sur l’honneur à voter aux présidentielles pour le candidat qui aura remporté la primaire1. Surtout que j’habite la même ville depuis ma naissance, que je n’ai jamais fait mystère de ma très faible adhésion aux valeurs de cette famille politique, et qu’on me regardera donc l’œil en coin si je participe à cette élection : je ne suis pas de droite.

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Si j’y réfléchis bien, chaque fois que je vote, je mens : je n’ai jamais cru en aucun candidat, et si je suis infiniment moins de droite que de gauche, je ne me sens représenté par aucune formation politique de gauche, et tant mieux car ça m’inquiéterait si c’était le cas : voter POUR un candidat, c’est se faire croire qu’on soutient ce dernier, qu’on croit en lui et qu’on accepte l’autorité qu’il revendique sur nos existences alors qu’il ne nous a jamais rencontrés en personne et ignore tout de ce que nous sommes. Si je vote en faveur de quelqu’un, ce n’est que parce qu’il me semble moins dangereux que les autres.
Je suis bien forcé d’admettre qu’il existe des gens qui veulent le pouvoir, qui sont capables de beaucoup pour l’obtenir, qui ont l’immodestie de penser qu’ils le méritent et qui sont suffisamment dénués de scrupules pour approcher du but.
Je ne reconnais à ces gens ni autorité ni droit sur ma personne, mais je constate non seulement qu’ils existent, et aussi qu’ils ont les moyens d’exercer sur moi le pouvoir que je leur refuserais si je disposais effectivement d’un véritable choix. Paradoxalement, mon anarchisme ne va pas jusqu’à refuser l’existence de la République : il faut s’entendre sur un minimum de règles, il faut construire des choses ensemble, il faut des débats. Aucun de nous ne vit tout seul.

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Je crois que mon récepteur TNT préfère NKM

Donc je vote. Je vote pour le moins pire des candidats, pour le plus inoffensif, pour le moins mauvais programme, et contrairement à ce qu’on entend souvent dire, je ne crois pas que tous les candidats se vaillent, je ne pense pas que la France des cinq années qui vienne sera la même, qu’elle soit dirigée par Sarkozy, Hollande, Le Pen ou Mélenchon. Je ne crois pas non plus que ces gens soient fondamentalement mal intentionnés, pas plus que le staphylocoque doré ou le virus de la grippe : ces phénomènes existeront sans doute toujours, ils ont leurs propres motivations, qui ne sont pas forcément les nôtres, il faut vivre avec. Je n’ai jamais bien compris que l’on se mette à soutenir avec acharnement les gens pour qui on a un jour choisi de voter. Est-ce qu’on fait ça avec son cancer ? Est-ce qu’on s’engueule avec ses voisins, dans un restaurant en self-service, parce qu’on a pris un plat et eux un autre, alors que ni eux ni nous n’avons réellement voulu du choix qui nous était proposé ?2.
Je vote aussi et surtout parce que le jour où plus personne ne le fera, on finira par en perdre définitivement le droit. Et si le droit de choisir le candidat dont on n’attend rien ne constitue pas un privilège très enthousiasmant, ce droit est avant tout la possibilité de se débarrasser de l’élu en place sans recourir à des moyens violents. Et c’est déjà pas mal.
Négatif, moi ?

  1. C’est ce que je comprends dans cette phrase : « Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France. »… Néanmoins, elle est ambiguë. Que sont les valeurs républicaines de la droite et du centre ? Est-ce que quelqu’un qui vote pour le Nouveau Parti Anticapitaliste n’est pas favorable à l’alternance ? [↩]
  2. Et pour poursuivre ma métaphore culinaire, lorsque l’on a choisi un plat, est-on forcé de s’auto-convaincre que non seulement on le voulait, mais que l’on voulait tout ce qui se trouve dedans ? C’est mon problème avec les idéologies, elles forcent à choisir un « pack » de valeurs politiques, ça ressemble furieusement à de la vente liée. [↩]

La solution de Fillon contre le chômage (+ un guide des primaires de la droite et du centre)

Je ne me remets pas de ce tweet :

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Je constate que :

  • François Fillon considère qu’une heure de travail en moins par semaine crée 100 000 emplois. Et ceci dans le seul secteur public (20% de l’emploi en France). Si les Français ne travaillaient que 30 heures par semaines, comme les Hollandais (les habitants des Pays-Bas, par les partisans de François Hollande), la France reviendrait au plein-emploi.
  •  François Fillon affirme donc en substance que les 35 heures ont été bénéfiques à l’emploi et que l’augmentation du nombre de chômeurs a été freinée par cette mesure dont la droite, qu’elle soit ou non au pouvoir, accuse de tous les maux.
  • François Fillon pense que ses électeurs ont envie de travailler plus longtemps afin qu’il y ait plus de gens au chômage. Ce qui signifie que son réservoir naturel d’électeurs est surtout constitué des quelques milliers de membres de conseils d’administrations de grosses sociétés pour qui le chômage structurel est une aubaine qui permet, en jouant sur la peur et la culpabilisation des désœuvrés — qu’une certaine presse magazine qualifie de « profiteurs » —, d’étouffer la contestation sociale et la demande de réduction des inégalités.

Les économistes très savants me diront que les choses ne sont pas si simples, qu’il ne suffit pas d’enlever une chose ici pour en créer une autre là, que les calculs sont un peu plus complexes dans le monde réel. Sûrement. Alors qu’ils disent ça à François Fillon !


J’aimerais bien choisir la candidature de droite la moins affreuse, mais pour voter aux primaires de la droite et du centre, il faut payer deux euros (ça reste dans mes moyens), mais surtout, signer un papier disant : «Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France». Or signer une telle déclaration m’est impossible, moralement et nerveusement. Faire semblant d’y croire est tout à fait inenvisageable. Je dis souvent que je ne suis pas de gauche (car je refuse les « packs » idéologiques, je pense que le discernement n’est pas l’ennemi de la cohérence, bien au contraire), mais que je suis infiniment moins de droite. M si toi, ami lecteur, tu te considères de droite ou du centre et que tu veux faire du bien à ton propre camp et à ton pays, essaie donc de nous choisir le droitaud le moins néfaste. À gauche, certains font un calcul stratégique : plus la droite sera caricaturale et plus la gauche conservera une micro-chance de l’emporter. Mais ce n’est pas ce qui se passe : plus le débat se décale vers le discours du Front National et plus le Parti Socialiste perd foi en les principes qu’il était jusqu’ici censé porter. Être élu, c’est bien, mais si on doit changer, devenir quelqu’un d’autre, alors à quoi bon ?

primaires

De plus, comme dans les films de super-héros, c’est le méchant qui donne son intérêt au gentil : pour avoir une gauche intéressante, il faut une droite intelligente.
Pour rappel, la brochette des primaires contient :

  • Jean-Frédéric « pour rire par la tête » Poisson. Le candidat de bénitier, dont le programme, d’inspiration philosophique, porte principalement sur la mort et sur le sexe. Son parti se réclame d’un rabbin sympathique et plutôt original de l’antiquité qui a vécu chez sa maman jusqu’à 33 ans avant de devenir un zombie.
  • François « tortille du » Fillon. Il y croit, car il a réussi à être premier ministre cinq ans sans que personne ne se fasse d’idées claires sur ses positions, et presque sans qu’on remarque son existence. Mais on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, et plus on en sait sur ce qu’il pense, moins on a envie de voir ses sourcils broussailleux.
  • Jean-François « son of a proctolog » Copé. Personne ne sait vraiment quelles idées il porte. Sur le papier, il n’est peut-être même  pas le pire, mais son sourire faux-derche est rédhibitoire.
  • Alain « bottes dans sa droite » Juppé. Il a été condamné à deux ans de prison afin de protéger Jacques Chirac. Difficile de décider s’il est profondément fidèle et animé par le sens du sacrifice, ou s’il s’est juste fait avoir. Incapable de masquer son sentiment de supériorité.
  • Nathalie « banshee » Kosciusko-Morizet. J’ai toujours bien aimé le style. Ingénieure, apparemment sincèrement préoccupée par le numérique comme par l’écologie, elle commence souvent bien, par des prises de position originales, à contre-courant de sa famille politique, mais sait se ranger du côté du bâton ensuite, ce qui lui permet de rester un des plus gros bonnets de son parti, malgré sa réputation d’électron libre. Si elle était le chef elle-même, peut-être ferait-elle des choses différentes de tout ce que ses collègues proposent. Notons par ailleurs qu’elle est l’unique femme du groupe.
  • Bruno « antisocial tu perds ton sang froid » Le Maire. Il s’appelle « le maire » mais il veut supprimer la fonction publique territoriale ! La priorité de la France, pour lui, c’est de rembourser sa dette, mais en sélectionnant soigneusement qui devra être solidaire avec les banques puisque sa première mesure sera de supprimer l’impôt sur la fortune. Il compte alléger le budget du pays en supprimant les aides au logement.
  • Nicolas « Finaud » Sarkozy. Un homme de conviction. Conviction au singulier, car il n’en a qu’une : sa gueule. Très fort pour dire ce qu’il veut entendre au couillon qui l’écoute, selon la méthode Saint-Exupéry : « le programme que tu veux est dans la boite ». S’est avéré capable de lancer une guerre aux conséquences désatreuses par peur que le chef d’État du pays qu’il attaquait ne prouve son niveau de corruption. Sans doute lecteur assidu des meilleurs traités politiques jamais écrits — je ne parle pas de Machiavel et Sun Tzu mais des classiques de la bande dessinée franco-belge : Le Schtroumpfissime, La Zizanie, Le Devin, Les Rats noirs et Ruée sur l’Oklahoma. Comme Voldemort, il tire son pouvoir d’arriver à obliger les gens à dire son nom.

Comme beaucoup de gens pas trop de droite, j’imagine que si je devais choisir parmi ces sept affreux, ce serait entre la droite à l’ancienne d’Alain Juppé et la droite aux (brefs) élans gauchistes de Nathalie Kosciusko-Morizet.
Mais je ne me sens pas très bien rien qu’en l’écrivant !