Archives mensuelles : septembre 2026

L’ex toxique

Dites-moi, dites-moi même
Qu’elle est partie pour un autre que moi
Mais pas à cause de moi
Dites-moi ça, dites-moi ça

Michel Jonasz

En 2012, voyant que des pays issus de l’Union soviétique se tournaient vers l’Union Européenne — comme l’avaient fait de nombreux pays du Pacte de Varsovie dès qu’ils l’ont pu —, la Russie de Vladimir Poutine a créé un espace économique et douanier concurrent, l’Union économique eurasiatique. Cette tentative de reconstituer l’empire n’a rencontré qu’un succès partiel1 et n’a en tout cas tenté ni la Moldavie, ni le Turkménistan, ni la Géorgie2 ni l’Ukraine, malgré des tentatives répétées d’intimidation, d’ingérence voire de prise de contrôle.
Dans le cas de l’Ukraine, on rappellera qu’en 1994, Kyiv a cédé son arsenal nucléaire à la Russie en échange de la garantie que ses frontières seraient respectées. Il n’a fallu que vingt ans à Moscou pour se dédire quant à la question des frontières, et bien moins pour le reste : empoisonnement de Viktor Iouchtchenko et manipulation des votes pour faire élire le pro-russe Viktor Ianoukovitch en 2004 (ce qui a dans un premier temps échoué et a abouti à la « Révolution Orange » par laquelle les Ukrainiens ont bien signifié leur refus de l’ingérence russe) ; chantage à l’approvisionnement en gaz dans les années qui ont suivi ; installation de Ianoukovitch à la présidence de l’Ukraine en 2010 à la faveur d’un contexte politique chaotique — en quatre ans, Ianoukovitch installera un régime présidentiel de plus en plus autoritaire, kleptocrate et corrompu, concentrant les pouvoirs sur le modèle russe et interrompant le rapprochement avec l’Union européenne ; annexion de la Crimée par la Russie après que les Ukrainiens aient renversé le gouvernement russophile3 ; et depuis, tentatives de déstabilisations à coup de cyberattaques, de référendums truqués, de corruption, d’assassinats ciblés… — Actions qui se rapprochent au mieux, dans le cas de la Russie, de la notion de soft-power —, jusqu’à l’agression de 2022, dont les justifications diverses ne cachent pas une volonté de reprendre le contrôle total de la « petite Russie », ainsi que certaine nomment l’Ukraine.

La Place Maïdan, en décembre 2013. Plusieurs centaines de milliers de personnes manifestaient contre un président corrompu qui, ayant fait campagne avec la promesse d’un partenariat avec l’Europe, a lui-même interrompu ce processus pour se tourner vers la Russie, ce qui avait semble-t-il toujours été son projet. Il vit désormais en Russie.

Je me méfie des analogies. Ou plus exactement, je me méfie de de mon penchant naturel pour cette expérience de pensée qui d’une part bute souvent sur des limites logiques et d’autre part peut mener à des comparaisons très douteuses. Mais bon, tant pis. Analogisons : la Russie agit avec l’Ukraine comme un ex-conjoint toxique, jaloux des nouvelles fréquentations d’une compagne qui a saisi la première occasion pour s’enfuir4 et qui vit visiblement mieux comme ça. Dans ma comparaison, la Russie est le mari et l’Ukraine l’épouse, car c’est généralement le schéma dans lequel s’exercent les violences entre ex-conjoints. Le tour que prend la guerre de la Russie contre l’Ukraine est de plus en plus stupide, coûteux5, mortifère, désespéré, exempt de toute forme de calcul rationnel, ce qui prouve que les motivations de Poutine sont « passionnelles », comme le dit la presse lorsqu’elle confond la possessivité, la jalousie morbide et la violence avec de l’amour.

Quand j’étais collégien, si on parlait de « la Russie » en cours d’Histoire-Géographie, on se faisait immédiatement reprendre : il fallait parler de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, un état fédéral constitué de républiques librement unies autour de l’idée du communisme marxiste-léniniste. L’Histoire récente semble démontrer que l’URSS n’a jamais existé, quelle que soit l’idéologie suivie, elle a toujours été la Russie impérialiste, convaincue de son importance centrale et de ses droits naturels sur les pays voisins6.
La haine et le ressentiment de la Russie envers « l’Occident » tout entier, envers l’Union européenne, sont le fruit de la même déception, de la même incapacité à se remettre d’une rupture. Je parle bien de la Russie, en tant qu’État, en tant qu’empire, pas des Russes, qui ont appris à baisser la tête et qui sont d’une certaine manière autant maltraités que les habitants des pays vassaux, pas la peine de rappeler le nombre d’hommes sacrifiés pour faire avancer la ligne de front du Donbass de quelques arpents et tuer des civils qui appartiennent à pays autrefois « frère », et pas la peine de rappeler la pression que les civils russes subissent dans leur quotidien depuis que l’Ukraine a décidé de saccager mettre à l’arrêt les ports et les navires, les entrepôts et les raffineries.
Comme dans les affaires de violences conjugales, on trouve évidemment des gens pour reprocher l’agression à l’agressée, qui aurait pu faire quelques efforts, qui a un peu provoqué ce qui lui est arrivé, et même pour se mettre à la place de l’agresseur lorsqu’il reçoit une fraction de la monnaie de sa pièce :

Jean-Luc Mélenchon, lors de son point d’étape du 23 septembre : « Personne n’a l’air de s’inquiéter de la raison pour laquelle la menace paraît plus grande aujourd’hui de la part de la Russie qu’elle ne l’était il y a quelque temps. Pourquoi ? Il faut peut-être se demander si ça n’a pas un rapport avec les tirs en profondeur que fait l’Ukraine (…) Ce n’est pas pour excuser la Russie puisque dès qu’on dit une parole de bon sens et de raison, on se voit accuser d’être des déserteurs du combat. Mais tout de même, qui peut imaginer qu’un pays laisse sa propre capitale être attaquée et n’apporte aucune réponse à une situation pareille ? Ça n’existe pas. Même si la Russie est l’envahisseur de l’Ukraine ».
Effectivement, le 20 septembre, l’Ukraine a envoyé des drones sur une raffinerie de pétrole en périphérie de Moscou. Ce qui fait juste suite à quatre ans d’envois de missiles russes vers Kyiv, qui est aussi une capitale. Apparemment les capitales des uns comptent moins que celles des autres. Cependant, il y a du progrès, Jean-Luc Mélenchon se dit désormais « favorable au retrait des Russes », et c’est nouveau, on se rappellera que, au déclenchement de la guerre, les députés LFI s’étaient abstenus (tout comme les députés du RN), lors du vote d’une résolution qui se borner à soutenir (moralement) le peuple ukrainien et à condamner l’agression de leur pays par la Russie7.

Toute une certaine gauche (LFI, mais aussi le PCF et ses réformateurs du PRCF) qui admet (enfin) la faute de la Russie — pays gouverné par une forme de droite extrême bigote qui ne délaisse l’avidité capitalistique que pour se lancer dans des guerres nationalistes : tout ça devrait être loin de « la gauche ! » — mais semble presque réclamer à l’Ukraine capitule, dans son intérêt (et dans le nôtre puisque leur résistance nous coûte effectivement) m’évoque la notion de « mariage réparateur », qui permet au violeur d’échapper à la justice s’il épouse sa victime. Victime dont le consentement à ce mariage est rarement le sujet : une certaine paix sociale, une apparence d’honorabilité, est censée découler de l’obligation pour la victime de finir ses jours aux côtés de son bourreau. Ce dispositif existe dans la législation d’une vingtaine de territoires seulement8. Et la Russie en fait partie.

Je ne parle pas de viol par hasard, la Russie, dont l’État est gangrené par une idéologie viriliste9, une idéologie où l’autorité, la force, sont les seules valeurs, et où la sexualité n’est pas un instrument de plaisir partagé mais un outil d’humiliation. Pour chaque guerre qu’a mené la Russie, Wikipédia propose une page sur les violences sexuelles commises par l’armée Russe (et avant elle l’armée rouge10), car il ne s’agit pas d’un malheureux et prévisible à-côté de chaque conflit, au même titre que les pillages, il s’agit d’une méthode d’action, une tactique guerrière, appliquée notamment aux soldats de sexe masculin.

Une misogynie crasse, une puissance qui s’exprime dans la destruction et le ressentiment, voilà ce que défendent, sans surprise, Éric Zemmour, Alain Soral, Luc Ferry, Michel Onfray, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Vincent Bolloré, mais aussi, et c’est autrement décevant, ce que défendent de facto Ségolène Royal, Jean-Luc Mélenchon11 et Fabien Roussel, personnalités réputées « de gauche » dont on attend qu’elles défendent les valeurs liées à ce mot, comme les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et à vivre en paix — ce qu’ils parviennent, à raison, à faire dans le cas de Gaza12.

Et non, les Jaurès-en-carton, capituler face à l’ennemi — ce qui est demandé aux Ukrainiens, donc —n’apporte pas la paix, cela consacre juste le triomphe du belligérant.

  1. l’Union économique eurasiatique contient l’Arménie (entrée dans l’Union du fait de son conflit avec l’Azerbaïdjan) ; la Biélorussie; le Kazakhstan ; le Kirghizistan ; La Russie. [↩]
  2. La question de l’adhésion de la Géorgie ne s’est pas posée car les actions hostiles ouvertes envers ce pays par la Russie rendaient déjà le projet absurde. [↩]
  3. Après un massacre de manifestants sur la place Maïdan (125 morts), Viktor Ianoukovitch s’est enfui en Russie, où il a été accueilli par Vladimir Poutine. Il avait détourné 1,4 milliard d’euros, qui ont été saisis au profit des aides sociales pendant la guerre du Donbass. [↩]
  4. À chaque moment de libéralisation légale ou effective du divorce (période révolutionnaire, immédiates après-guerres de 1914-1918 et 1939-1945, loi Giscard, réforme de 2021…), le nombre de divorces a augmenté, voire parfois explosé. Ce n’est pas la libéralisation du divorce qui est responsable des divorces, c’est juste le processus qui permet à des gens malheureux ensemble de se séparer, d’un commun accord ou non. Ceux (il y en a) qui s’opposent encore à ce droit au nom de valeurs sacrées telles que la famille et la fidélité réclament surtout que, au nom de leurs principes moraux ou religieux, le mariage soit une prison.
    Si tant de pays ont fui l’influence de l’URSS dès qu’ils l’ont pu, c’est bien parce que cette association était forcée. [↩]
  5. Pour gagner quelques centaines de kilomètres carrés de l’Ukraine, la Russie a déjà perdu un million et demi de ses soldats en quatre ans, environ trente mille chaque mois. Rappelons que la guerre de la Russie en Afghanistan, qui fut en quelque sorts son Vietnam et qui a duré une décennie, n’a tué que quinze mille soldats russes. [↩]
  6. Au fait, la Russie est née de la Rus’ de Kiev, désormais en Ukraine : pourquoi ne serait-ce pas l’Ukraine qui revendique le droit à disposer de la Russie ? Un autre point souvent évoqué est le traitement que l’Ukraine fait subir à sa minorité russophone. Et il semble que ça ait été un sujet avant la présidence de Zelensky (lui-même russophone), et désormais les Ukrainiens jettent leurs livres en russe. Mais personne n’évoque l’existence en Russie de minorités ukrainophones, qui ne peuvent désormais plus parler leur langue que dans l’intimité familiale, après des décennies de brutalité glossophobe, semblable à ce qu’ont vécu les bretons bretonnants en France. [↩]
  7. Il y a encore peu, Clémence Guetté jugeait les provocations de l’Ukraine responsables de la guerre. Les provocations en question étant sa demande d’adhésion à l’OTAN, alors que l’invasion était déjà en cours — demande déjà refusée par le passé et évidemment impossible à satisfaire, puisqu’elle aurait impliqué une entrée en guerre automatique de l’alliance atlantique… Mais il y a, dans cette notion de « provocation », quelque chose qui rappelle les justifications des agresseurs sexuels : « elle portait une robe provocante, m’sieur le juge ». [↩]
  8. Selon Wikipédia, les pays autorisant un violeur à épouser sa victime pour annuler sa condamnation sont : Bahreïn, Irak, Koweït Libye, Syrie, Bande de Gaza, Thaïlande, Philippines, Angola, Cameroun, Érythrée, Guinée équatoriale, Tonga, République dominicaine, Tadjikistan, Algérie, Venezuela, Bolivie, Serbie et Fédaration de Russie. [↩]
  9. Qui signalera à Vladimir Poutine, obsédé par la « dévirilisation » décadente de l’Occident, que sa méthode de meurtre favorite, l’empoisonnement, est réputée être l’arme des femmes ? [↩]
  10. 100 000 berlinoises ont été violées par les soviétiques lorsqu’ils ont pris la ville. [↩]
  11. Mélenchon est pour moi, sans aucun doute, un des plus brillants intellectuels politiques en France, et je trouve ce qu’il dit sur l’écologie, sur Gaza, sur la dette, important et intéressant. Mais au fond, il y a quelque chose chez lui qui fait que cet attachement (un peu faux-derche puisqu’il s’en défend) à la Russie de Poutine ne me surprend pas, son côté dominateur, et assez virtuel sur la question démocratique — je ne me souviens pas l’avoir vu capable de discuter réellement, d’échanger, de s’intéresser à ce que d’autres ont à dire, bien parler, oui, mais écouter, bof. Je n’oublie pas sa promesse, il y a dix ans, de se mettre en retrait pour que le prochain candidat insoumis fut une candidate. Mais il l’a oubliée, sa promesse, et à la place il a défendu mordicus son dauphin Quatennens lorsqu’il a été accusé de violences conjugales, et il vit lui-même avec une femme qui pourrait être sa fille. Banal en politique, mais on peut espérer mieux de quelqu’un qui se prétend le champion de la gauche. [↩]
  12. Je ne sais pas comment on peut se prétendre « décolonial » et rester aveugle à la nature immémorialement coloniale de l’État russe, mais il est vrai que nous avons tous nos points aveugles, nos indignations sélectives et nos attachements mal placés. Je découvre un article très intéressant par une chercheuse en études slaves, Daria Mattingly, intitulé Une décolonisation sans innocence, qui va un peu au delà de la simple dénonciation de la Russie, puisqu’elle se rappelle comment l’Ukraine a, en son temps, été un relais et un outil actif de la colonisation russe, et s’interroge sur la survie des hiérarchies et des représentations coloniales, qui nuisent même à la constitution véritable de l’Ukraine en tant qu’entité indépendante. [↩]