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Le bon côté…

Emmanuel Macron en tête, c’est un problème si on se penche sur son programme (très peu préoccupé par l’écologie, notamment, qui est pourtant l’urgence vitale de notre époque), mais c’est moins problématique si l’on se demande ce que signifie ce vote du point de vue de son électorat, si on analyse ce que ses électeurs projettent sur le personnage. Déjà, il semble incontestable que lesdits électeurs veulent dire par leur vote qu’ils ne croient plus à la division du monde entre PS et RPR (et avatars successifs), qu’ils ne veulent plus voir les mêmes têtes défiler indéfiniment à l’écran, que cette pantomime de l’alternance les a lassés. Et cela se comprend. Plus embêtant d’une certaine manière, ce choix peut aussi exprimer un ras-le-bol de la politique en général : trop compliqué, on ne veut plus de clivages, de lutte des classes, de choix. Je fais partie de ceux qui ont l’impression de voir nos social-démocraties prêtes à basculer dans le monde tel que nous l’annonçait la science-fiction des années 1970, où les États cèdent définitivement la place à des corporations plus ou moins bienveillantes entre lesquelles se jouent les véritables jeux du pouvoirs, et qui n’est jamais qu’une forme anonyme de féodalité. L’immense avantage d’une prévisible victoire de Macron, en tout cas, tient dans ce que le personnage est moins « clivant » que d’autres, et s’il ne représentera certainement pas la totalité (ni même une majorité) des français, il n’est pas non plus un épouvantail trop effrayant, il ne sera pas haï ou craint par trois personnes sur quatre, contrairement à ses concurrents du soir Le Pen, Fillon et Mélenchon. Il n’est pas raciste, ne déteste pas les journalistes (qui lui ont offert d’exister), ne se désigne aucun ennemi mortel, aucune cible (religieuse, ethnologique, culturelle, sociale, financière, institutionnelle, professionnelle), et au contraire, étant donné sa position très particulière, sera sans doute le premier président français depuis longtemps à pouvoir construire une majorité politiquement hétéroclite sans que l’on parle de cohabitation ou d’ouverture : puisque « En marche ! » n’est pas un parti, puisque d’innombrables personnalités politiques issues de grands partis concurrents ont fait connaître leur ralliement, on peut imaginer que notre prochain gouvernement sera un gouvernement de coalition où des personnes issues d’horizons différents devront travailler en bonne intelligence.

Vu à Paris

J’espère que ceux que Macron a convaincus supporteront le passage à la réalité, l’ouverture de la boite du chat de Schrödinger, qui ne permettra plus d’affirmer pouvoir superposer simultanément deux états incompatibles. Sans parler de la différence entre leurs choix politiques respectifs, un Macron me semble gazeux, totalement dénué de consistance face à quelqu’un comme Mélenchon. Et j’ai peur que ceux qui ne le voient pas aujourd’hui le découvrent un peu brutalement plus tard. Mais je peux me tromper sur l’avenir, c’est peut-être précisément ce manque d’épaisseur politique qui a été la raison du succès électoral de Macron. Si l’on attend des gens qu’ils votent rationnellement pour un programme clairement défini, il semble impossible de préférer Macron à la plupart des dix autres candidats. Mais si le sens du vote est justement de refuser les programmes trop clairs, de refuser de se positionner en fonction de décisions techniques ou difficiles, alors, ce choix prend tout son sens. Finalement, l’aura de Macron, c’est la nouveauté, la jeunesse, une certaine nonchalance vis à vis de l’histoire et de la tradition politique, une réputation d’être favorable à l’esprit d’entreprise, à une certaine fluidité économique et à l’Union européenne. Tout ça est assez positif en soi, mais les arbitrages vont être difficiles entre les intérêts des uns et des autres, et cela commencera dès la constitution du premier gouvernement « en marche ».

J’ai eu très peur en ouvrant l’enveloppe et en découvrant la tête de François Fillon – le moment m’a immédiatement rappelé une scène marquante du film Shining, où Jack Nicholson passe sa tête au travers d’une porte qu’il a attaquée à la hache dans un accès de folie furieuse. Sans vouloir de mal au bonhomme (assez pathétique), j’avoue que je suis surtout soulagé de voir disparaître ses idées et ses soutiens de la campagne.

Ce soir toujours, Jean-Luc Mélenchon a déçu ou énervé certains en refusant d’extrapoler les premiers résultats électoraux à la France entière, apparemment animé par l’espoir d’obtenir la troisième voire même la seconde place de l’élection. Et surtout, il a fâché en n’appelant pas immédiatement à voter contre le Front National. rappelant que ceux qui l’avaient choisi pour les représenter dans cette élection ne lui avaient pas donné de mandat pour donner des consignes de vote et annonçant que ceux-ci seront appelés à se prononcer rapidement. Certains reprochent à Mélenchon de ne pas être démocrate, mais cette fois on lui en veut de l’être trop ! Et puis qu’est-ce qui est le plus « républicain » (quoique ça veuille dire) : en appeler « à l’intelligence de chacun », comme l’a fait Mélenchon, ou bien demander aux électeurs d’aller mettre le bulletin qu’ils ne veulent pas dans l’urne, au nom de la démocratie ?
Même si je comprends le propos de Mélenchon, je pense qu’il aurait été bien qu’il se positionne clairement dès qu’on lui a tendu le micro pour le faire, histoire que ses électeurs ne se retrouvent pas accusés d’être interchangeables avec ceux du Front National, accusation devenue systématique dans de nombreux médias et chez les détracteurs de la « France insoumise » et qui, il me semble, pose plus de questions quant aux priorités morales et politiques de ceux qui l’émettent qu’elle n’informe sur le mouvement et ses électeurs.

Personnellement, j’ai voté Mélenchon, j’irai voter Macron, sans conviction mais aussi sans souffrance, plutôt heureux d’avoir échappé à un second tour Fillon-Le Pen. Je ferai mon devoir, quoi, sans plaisir et sans espoirs. Bien sûr, ce dimanche ne me semble pas vraiment joyeux, je constate que mon pays est très à droite, à peine plus concerné par l’écologie que Donald Trump, et semble avoir perdu tout rêve d’avenir un peu ambitieux. C’est ainsi,
le progrès devra se faire autrement que par la lutte politique, ce que j’ai, du reste, toujours su.
Mais au moins, c’est terminé, je vais pouvoir me remettre à penser à autre chose qu’aux élections, car celles-ci m’ont paralysé pendant deux semaines, alors même que je ne suis militant de rien et que j’avais mille fois plus utile et intelligent à faire. Je vais tenter de ne pas trop m’intéresser aux élections législatives qui se profilent. Le bon côté c’est que c’est terminé.

Alors pour qui on vote ?

Plus qu’une semaine pour se décider. Je vais essayer de profiter de ces derniers jours pour ne plus poster, ne plus dessiner, ne plus diffuser d’articles, oublier les costumes et les casseroles, penser à autre chose qu’à la politique. C’est le but de ce billet qui se veut le dernier sur le sujet jusqu’à l’entre-deux tours de l’élection. L’électricité du moment commence à m’irriter franchement, j’ai l’impression de voir des fascistes, des racistes ou des imbéciles à tous les coins de rue et ça ne me fait pas de bien, car au fond, j’aime apprécier les gens1.
Cette profession de foi n’a malheureusement pas de valeur contractuelle, c’est le genre de résolution que je fais souvent mais que je n’arrive pas à tenir. C’est comme cesser de fumer : ce n’est pas parce qu’on n’y parvient pas que l’envie n’est pas sincère.

Procédons par élimination : Le Pen, impossible. Dupont-Aignan pas mieux. Cheminade ou Asselineau, je n’ai ni écouté ni envie de le faire. Lassalle est pittoresque, c’est un personnage un peu émouvant, mais je ne vois aucune raison de s’intéresser à ce qu’il propose.

Les trotskistes

Poutou et plus encore Arthaud sont sur une ligne virtuelle : tant que le système actuel existe, rien ne peut être fait, toute décision politique qui ne consiste pas à changer de régime politique n’est qu’un aménagement réformiste. C’est cette tournure d’esprit qui avait permis au fondateur de Lutte Ouvrière, le fameux « Hardy », qui était à la fois militant et chef d’entreprise dans le domaine pharmaceutique, de licencier des employées qui demandaient un mi-temps après leur maternité : au lieu d’appliquer, à son niveau, ses idées sociales, il réclamait au fond un « tout ou rien » qui peut difficilement mener à autre chose qu’à… rien.
Si cette intransigeance n’est pas une posture hypocrite, c’est pire encore, cela dit tout sur le traitement qui serait appliqué aux personnes qui refuseraient la révolution. Donc évidemment, non, même si j’ai sans aucun doute quelques idées communes avec ces gens.

L’abstention ?

C’est aussi parce que je me défie de l’approche théoricienne que je vote : j’ai pu constater que, malgré tout ce qu’on dit, un gouvernement n’en vaut pas un autre, il y a des différences tangibles. Un détail par exemple : sous Sarkozy, mes étudiants étrangers à l’Université semblaient passer leur vie à la préfecture, ils étaient traités comme des chiens par l’administration et cela leur faisait rater des cours, perdre des journées entières à faire la queue pour apprendre qu’il manquait un papier à leur dossier, je passais un temps important à signer des attestations de présence… Je me rappelle d’une excellente étudiante japonaise qui avait dû quitter le pays parce qu’un document administratif lui avait manqué : légaliste et sérieuse, elle se sentait victime d’une injustice mais n’a pas tenté de resquiller.
Je n’ai pas eu vent de situations de ce genre ni sous Chirac ni sous Hollande. Les électeurs ne se sentent pas concernés par ces questions (s’ils sont électeurs c’est qu’ils ne sont pas étrangers), mais ça suffit à me prouver, à moi, que tous les gouvernements n’ont pas les mêmes implications. Alors en attendant le sursaut humain qui permettra l’Anarchie, je vote, tant que j’en ai le droit, même si je n’ai pas décidé des règles du jeu, même si je sais qu’elles sont viciées.

Passons au « Cronchonyonmon » (Macron, Mélenchon, Fillon, Hamon. Étonnant tous ces candidats aux noms en « on », non ?)

Fillon

Fillon, le cas est facile à régler aussi. Je ne sais pas si cela correspond à sa vision personnelle, mais il a décidé de faire campagne sur des thèmes réactionnaires, anti-sociaux et identitaires, cherchant l’adhésion des pires scories de l’autoproclamée « Manif pour tous ». Son argument d’autorité a été de se faire passer pour un austère grippe-sou, un terne comptable qui pense qu’il faut être économe et responsable. Sa campagne pathétique et les révélations qui ont été faites, outre les problèmes juridiques, démocratiques et moraux, nous le montrent comme quelqu’un qui est obsédé par l’argent (il devient fou devant un billet comme DSK devant un jupon, aurait dit quelqu’un de son parti) et qui n’a rien contre les dépenses idiotes tant qu’elles sont à son profit : supprimer la sécurité sociale pour la sauver, résoudre la question du chômage en supprimant un demi-million d’emplois publics et en augmentant la durée de travail de ceux qui sont employés, tout ça lui semble logique. En revanche, s’il voyage, c’est en Falcon 50 (5000 euros de l’heure), s’il s’habille, c’est avec des vêtements de luxe qu’il exige de se faire offrir. Et lorsqu’il rend ces mêmes costumes, il triche et en rend d’autres !

Enfin, son refus de prendre en compte l’écologie — sans doute en considérant que ça n’est pas le cœur des préoccupations de son électorat naturel — l’envoie à contre-courant de l’histoire.
Triste personnage, soutenu par la pire droite, et prenant en otage l’ensemble d’un parti dont il n’est sans doute pas si représentatif mais qui, comme il le dit lui-même, n’a pas d’alternative.

Hamon

On dit d’Hamon qu’il n’est pas représentatif du Parti Socialiste non plus, mais de mon point de vue et de celui de ceux qui se sont déplacés pour voter aux primaires de « la belle alliance » (ha ha !) c’est plutôt une qualité. Le personnage est sympathique, il est maltraité par son propre parti, régulièrement diffamé sous l’accusation de collusions avec les promoteurs du communautarisme, et très généralement, présenté comme un gentil naïf. Ses propos sur la laïcité et la loi de 1905 (qui lui convient) ou sur le communautarisme ne sont pourtant pas ambigus : entre le refus de faire du muslim-bashing et le soutien à Daech, il y a un abysse, la chose vraiment inquiétante aujourd’hui à mon avis est le nombre extravagant de gens qui ne sont plus capables de faire cette distinction. J’ai peur de toute cette peur qu’exprime, notamment, l’obsession du voile. La peur rend bête et mauvais, et quand on est bête, on a souvent des actions qui vont contre ses propres buts. Et j’ai peur aussi du réflexe qui consiste à penser qu’on soutient tout ce qu’on ne veut pas interdire ou qu’on doit interdire tout ce que l’on n’aime pas : on peut tout à fait juger que le voile pose des problèmes philosophiques sans vouloir le proscrire pour autant.
Sur la naïveté des propositions (emploi, économie, écologie), nous entrons dans les questions de fond, les vraies questions politiques. Benoît Hamon pense que l’emploi est destiné à se raréfier et a fait le choix du revenu universel et de la taxation des robots. L’économiste suisse Sismondi parlait de tout ça il y a deux cent ans et il avait raison (et ce sont à ses idées que nous devons la retraite, les allocations, le chômage et la sécurité sociale, qui ne sont jamais que des variantes du revenue de base), le sens de l’histoire et les progrès techniques lui donneront toujours plus raison, il me semble que c’est une évidence, mais une autre évidence est qu’il est délicat de mettre en place des dispositifs progressistes dans un monde qui n’est pas prêt à les épouser. Sur la taxation des robots, la question en amène d’autres : qu’est-ce qu’un robot ? À partir de quand est-ce qu’on considère qu’il prend la place d’une personne ?
Que l’on considère qu’il apporte ou non de meilleures réponses, il me semble que Benoît Hamon pose les bonnes questions.

Mélenchon

Le programme de la « France insoumise » est séduisant à plus d’un égard, notamment des points de vue sociaux et écologiques — c’est celui qui insiste le plus sur le fait que notre modèle actuel n’est pas soutenable. Le projet d’une refondation constitutionnelle est à mon avis bon, même si je comprends les réserves de ceux qui se souviennent que plus d’un régime autoritaire a assis un pouvoir illégitime sur le changement des règles du jeu2.
En général, quand j’écoute les propositions de Mélenchon, rien de ce qu’il dit ne me heurte et je suis admiratif de sa conscience des enjeux de l’avenir3. Je suis plus dubitatif quant à ses choix rhétoriques. Tout d’abord, il considère (selon une vieille tradition socialiste justifiée par bientôt deux siècles d’expérience) que la société ne peut progresser sans rapport de force, et donc, il renonce à tenter de rallier l’ensemble de la société à ses vues. Cette rhétorique de l’affrontement se retrouve, sous une forme dégénérée et outrée, dans l’agressivité de certains des militants les plus actifs de la « France insoumise » sur les réseaux sociaux. Ensuite, et cela va avec, il est encombré par les sentimentalismes traditionnels de son camp politique, Son anti-atlantisme l’amène régulièrement à s’interdire de condamner clairement des régimes ou des expériences politiques qui ont tourné à la catastrophe (avec l’aide active de la CIA, en Amérique du Sud notamment, c’est évident, mais le résultat n’en est pas moins indéfendable). Je comprends que l’on refuse d’accepter les injonctions pujadistes4 à épouser naïvement certains clichés géopolitiques, mais je vois un peu d’hypocrisie dans son propos quand Mélenchon dit que c’est à l’ONU de régler la question syrienne, alors même que la Russie appose régulièrement son veto contre toute résolution sur le sujet, rendant l’ONU impuissante à régler le problème. Mais si je peux faire ce genre de reproches à Mélenchon, je ne vois pas plus de pertinence dans le fait d’épouser la vision géopolitique véhiculée par les blockbusters étasuniens : elle nous est plus familière mais n’en est pas meilleure pour autant. Les États-Unis ont le plus gros budget militaire du monde (et je ne compte pas Hollywood dans le calcul), la plus grande armée, ils s’engagent en permanence dans des guerres à l’extérieur de leurs frontières et à leur seul bénéfice, ce ne sont pas les gentils, c’est un empire qui défend ses intérêts en profitant de tous les moyens qui sont à sa disposition pour le faire, et ils sont grands. Et à présent, ce pays est dirigé par quelqu’un qui confond Syrie et Irak, élu par des gens dont 30% considèrent pertinent de bombarder Agrabah… la ville imaginaire où se déroulent les aventures d’Alladin dans le film Disney du même nom.
Si j’aimerais que Mélenchon évite de donner son opinion sur la souveraineté de la Crimée ou sur la légitimité des opposants à Bachar el Assad, je pense que la France a tort de rester membre de l’OTAN.
Un point qui effraie avec Mélenchon est sa personnalité : « grande gueule », comme on dit, on le soupçonne d’être capable d’autoritarisme. Je ne saurais me déterminer sur ce point, ou plutôt, je pense qu’il y a du vrai et du faux. Il engueule les cadreurs énervants du Petit Journal, il ne respecte pas la règle du jeu des médias (qui détestent que l’on fasse remarquer leur absence de neutralité ou qu’on déconstruise leur fonctionnement), mais est-ce que cela suffit pour jurer qu’il limiterait le droit de la presse ? Aucune de ses propositions ne va dans ce sens à ma connaissance, et son programme a par exemple recueilli les faveurs d’ONGs telles qu’Amnesty International contrairement à bien d’autres qui sous prétexte d’État d’urgence proposent de limiter toujours plus les libertés individuelles.

Macron

J’ai eu du mal à croire qu’il existait réellement des électeurs de Macron : je ne voyais en lui qu’une créature médiatique aux propos évasifs et il me semblait impossible que de véritables personnes votent effectivement pour lui. Mais en discutant avec des amis, je constate que, si, les En-marchistes existent bel et bien — et ils ont l’avantage sur les Mélenchonistes et les Fillonnistes de ne pas être trop agressifs. En creusant le sujet, je comprends les qualités qu’ils lui voient : sa tête est neuve (évidemment, vu son âge) et son élection romprait avec un équilibre des forces politiques bien fatigué et ringard. Libéral économiquement mais pas seulement, il n’est pas obsédé par les questions d’identité, il n’est pas facho, pas homophobe. Loin de représenter une politique de gestion résignée de la crise économique, comme celle proposée par Fillon ou appliquée par Hollande, il promeut l’idée d’un avenir positif, ouvert, et je comprends que ça séduise. Enfin, il incarne un centre-droit qui manque à l’offre politique actuelle.

Pour autant, le personnage ne me convainc pas. Il a construit son programme non en s’intéressant à ce que les gens veulent ni à ce qui est bon pour eux, mais à ce qu’ils veulent entendre5. J’ai l’impression que sa rupture est portée par l’envie (la sienne mais aussi celle de ses électeurs) de quitter la politique traditionnelle et même, de quitter la politique tout court, de laisser des multinationales gérer nos vies, sans doute assez bien tant que c’est leur intérêt, mais en effaçant les derniers restes de démocratie. Ce n’est que l’aboutissement d’un processus déjà ancien de troc de notre souveraineté contre un certain confort. C’est à mon avis ce qui explique son attachement unilatéral à l’Union européenne6 telle qu’elle fonctionne actuellement, qui tend à déléguer à des instances technocratiques des compétences autrefois politiques. Mais ça ne marche pas comme ça : tout est politique, rien n’est neutre, pas même la disparition du politique.

Conclusion

Si benoît Hamon avait la moindre chance de peser dans l’élection, c’est peut-être bien pour lui que je voterais. C’est horrible de dire ça, bien sûr, mais comment faire abstraction de ce genre de considérations ? Si on était dans le jeu Koh-Lanta, c’est pour Fillon que je voterais (puisqu’à Koh-Lanta, c’est pour virer les gens que l’on vote, pas pour les garder). Je ne souffre pas à l’idée de voter pour Macron dans le cadre d’un second tour contre Marine Le Pen ou Fillon, mais pour le premier tour, le « business as usual » néo-giscardien qu’il propose ne m’intéresse pas du tout.
C’est donc vraisemblablement pour Mélenchon que je voterai, mais pas spécialement par passion, certainement pas en défendant l’intégralité de son programme, et malgré l’acharnement très rédhibitoire de certains de ses soutiens7. L’idée de faire enrager tous ceux qui s’attaquent à lui en ce moment, qui paniquent à l’idée de son succès au premier tour et promettent les chars soviétiques sur la place de la Concorde s’il était président me donne, à vrai dire, ma plus forte motivation8.

  1. Mon animal est le chat : jaloux de sa liberté, mais aimant, malgré tout, un peu de compagnie. [↩]
  2. Reste que Mélenchon propose un changement constitutionnel qui diminue les pouvoirs du président, il est tout de même étrange de comparer ce projet à des expériences passées qui ont étendu les pouvoirs de ce même président ! [↩]
  3. Quel autre candidat que lui pourrait donner une conférence du niveau de celle-ci ? [↩]
  4. Pujadiste : de David Poujadas. Ne pas confondre avec Poujadiste : de Pierre Poujade. [↩]
  5. Lire : Comment Emmanuel Macron a fait son diagnostic. [↩]
  6. Pour ma part, je suis très attaché à l’UE aussi, mais assez dubitatif quant à la direction que prend cette structure, car au delà (ou du fait) du « c’est la faute de Bruxelles » qu’aiment brandir les politiciens nationaux, l’Union me semble régresser démocratiquement et perdre de ses ambitions passées. [↩]
  7. Sur Twitter, certains soutiens de « la France insoumise » sont presque indiscernables de ceux de Marine Le Pen, au point que je me suis parfois demandé s’il ne s’agissait pas d’agents provocateurs. Inversement je connais beaucoup de gens qui militent pour les mêmes idées et qui sont raisonnables et intelligents. [↩]
  8. Mise à jour, quelques heures plus tard : cette phrase finale en a choqué plus d’un, on m’a dit qu’une telle motivation était bien puérile. Certes, et à vrai dire, je plaisantais à moitié, car s’il me fait plaisir d’embêter ceux qui voient en Mélenchon l’homme au couteau entre les dents (et pire : depuis quelques heures j’ai vu aussi passer des accusations d’arrières-pensées antisémites – la dernière cartouche du chantage intellectuel en France) mon choix n’est pas motivé par une revanche mais bien par les propositions — auxquelles je n’adhère pas à 100%, mais plus que les autres en tout cas. [↩]

L’habit

La présence de Philippe Poutou lors du débat de mardi dernier a fait couler beaucoup d’encre : son naturel, a révélé le caractère artificiel de la posture de ceux qu’il refuse de nommer des « collègues », jusqu’à faire perdre à Jean-Luc Mélenchon l’image de bolchevique au couteau entre les dents que lui donnent les médias marqués à droite, et à faire apparaître le candidat de la France insoumise en présidentiable raisonnable et crédible — bel exemple de mathématique humaine où l’ajout d’un élément au comportement légèrement différent de ce qui est habituellement attendu modifie complètement le résultat obtenu. Je ne parle pas de mon ressenti de spectateur, je me fie aux tweets que j’ai vu ensuite, car à l’heure du débat j’étais au cinéma devant Lost City of Z, que je recommande, au passage.

Outre les propos de Philippe Poutou, ce sont son attitude, son langage familier et sa mise décontractée — tee-shirt et jeans — qui ont fait jaser. Certains s’en sont émerveillés, tel le britannique Luke Lewis sur Buzzfeed : « OMG and I’ve just noticed he’s wearing jeans. He’s amazing. You’d never get someone like that rising to this level of British politics ». Marion Maréchal Le Pen attribue le succès de Philippe Poutou à sa seule apparence : « Je sais qu’il y a eu un enthousiasme généralisé parce qu’il est venu en pyjama et qu’il ne s’était pas rasé ». D’autres, comme les éditorialistes Anna Cabana et Bruno Jeudy, se sont indignés d’une attitude irrespectueuse, puisque le candidat à la présidentielle et ouvrier chez Ford ne se conformait pas à ce qu’ils jugent être la règle du jeu.

Dans ce registre, l’intervention qui me fascine est ce tweet de Luc Ferry :

Je ne suis pas spécialiste du vêtement, mais je note que Philippe Poutou n’était pas en Marcel, il portait un teeshirt à manche longue, boutonné devant, qui n’était « débraillé » que par la déformation produite par la fixation de micros. Un anglo-saxon, pour Buzzfeed, l’a décrit ainsi : « He looks like the guy you’d have a marvelous weekend affair with in the south of France ».

Mais peu importe, ce qui est intéressant c’est de voir qui en parle ! Luc Ferry se présente comme un philosophe, et il est bien philosophe de formation, il a enseigné la philosophie et écrit plusieurs livres sur de grands sujets philosophiques tels que le bonheur, l’amour, la sagesse, le beau ou la politique. Il a accédé à une certaine renommée au milieu des années 1980 en cherchant à déboulonner les idoles de la pensée française post-soixante-huitarde telles que Bourdieu, Deleuze, Derrida ou encore Foucault. Il est par la suite devenu ministre de l’Éducation nationale sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Pour l’anecdote, rappelons que ce soutien de François Fillon s’est, en son temps, vu reprocher d’avoir occupé un emploi fictif aux frais du contribuable1.

Ce que je remarque sur sa photo de profil, c’est qu’il est déguisé en pingouin :

Il porte le costume sombre et légèrement satiné du cadre ou du politicien. C’est son droit absolu, mais ce n’est pas comme ça que je me figure un philosophe, professionnel de la pensée que j’imagine soit totalement indifférent à la question, soit volontairement dédaigneux des apparences conventionnelles, soit capable d’en jouer. Ce costume, associé à une œuvre philosophique apparemment assez plate et à une carrière marquée par la compromission avec le monde politique dans ce qu’il a de plus navrant, me renvoie l’image un peu triste d’un philosophe dont l’unique rêve a toujours été de ressembler à un agent immobilier dont la fantaisie s’exprime par une la raie au milieu et un cheveu sagement fou.

Je comprends bien que dans certains quartiers, en France, au XXIe siècle, on ne soit pas autorisé à sortir habillé comme on veut sans se faire regarder d’un œil torve et traiter de tous les noms. C’est vrai, David Pujadas en parle souvent. C’est pourquoi, plutôt que de les accabler, il faut féliciter les gens qui, comme Philippe Poutou, osent se rendre à un débat de politique nationale sans porter de cravate et, fièrement, affirment que le ce n’est pas parce que l’on s’habille comme on en a envie que l’on ne mérite pas le respect. Bien entendu, il n’est pas question de forcer Luc Ferry à porter des pulls façon Gilles Deleuze ou à lui refuser de se présenter vêtu comme il l’entend dans l’espace public, il faut qu’il apprenne de lui-même à se libérer du carcan de la société traditionnelle qui lui impose son uniforme.

  1. Citons Wikipédia : « En juin 2011, Le Canard enchaîné et d’autres médias affirment que Luc Ferry, professeur à l’université Paris-Diderot, n’y assure aucun enseignement depuis quatorze ans et qu’il n’y est quasiment jamais présent : outre les périodes de fonctions ministérielles, où il était détaché et payé comme ministre, il a longtemps été dispensé, à sa demande, d’enseignement et mis à disposition afin d’accomplir diverses fonctions officielles. En 2010, avec l’autonomie financière, son université lui demande d’accomplir son service d’enseignement statutaire pour lequel elle le paye, ce qu’il ne fait pas ; l’université lui réclame donc le remboursement de ses rémunérations (environ 4500 euros mensuels selon la même source) ou d’assurer ces enseignements.
    Pour sa part, Luc Ferry, qui y voit les conséquences de ses propos tenus au Grand Journal [nota : Il avait accusé un ministre de pédophilie], déclare qu’il est en détachement de l’enseignement supérieur et qu’en l’absence de convention entre Matignon et l’université Paris-VII, cette dernière prend en charge son traitement de président du Conseil d’analyse de la société, comité rattaché aux services du Premier ministre. In fine, Matignon sera tenu de rembourser l’Université, conformément à la loi. Il décide alors de prendre sa retraite d’enseignant à la fin de l’année scolaire 2011″. [↩]

Montrer ou pas, raconter ou pas, savoir ou pas

Je devais être bien insensible à la tragédie humaine hier nuit, car ce matin, en levant, j’ai constaté qu’on me remontait les bretelles de toutes parts pour mes derniers posts de la veille : sur Facebook on m’en veut d’avoir publié un article sur un fait-divers sordide (la mère d’un mannequin russe apparemment morte des effets de son anorexie a jeté le cadavre de sa propre fille, enfermé dans une valise, dans la mer Adriatique), et sur Twitter, d’avoir retweeté la « une » de Libération du jour, qui sous le titre Les enfants d’Assad montre les corps figés d’une dizaine d’enfants victimes de l’attaque chimique de Khan Shaykhun, en Syrie.
Plusieurs questions se posent : est-ce que ce genre de posts est utile ? Est-il malsain ? Pour ce qui est de l’article sur la jeune femme morte en Italie, on n’est pas vraiment dans le journal Détective : l’article, publié sur le site de France Info, est assez factuel et ne contient rien de plus « trash » que ce que dit son titre. Je l’ai publié parce qu’il m’étonnait, parce que je me demande toujours, face à ce genre d’histoire, ce qui est passé dans la tête de la personne : est-ce qu’elle a cru qu’on la penserait responsable du décès de sa fille ? Est-ce qu’elle s’en sentait elle-même responsable ? (on peut, mais c’est un peu cliché et rien ne permet de le dire, s’inventer le film d’une mère abusive qui dirige la carrière de sa fille au point de la pousser vers la mort…), est-ce qu’elle a cherché à ignorer la mort de sa fille en faisant disparaître son corps ? Je n’en sais rien mais je dois dire que ça m’interpelle, que ça me plonge dans de vertigineuses interrogations, et je ne pense pas que ça soit par goût pour le gore1, ni pour participer à dessiner le portrait d’une humanité horrible (ce genre d’histoire a toujours existé) ni même pour parler de sujets sociaux à la mode tel que la santé des mannequins, même si ce genre d’histoire permet de les illustrer. Je suis désolé si j’ai choqué quelqu’un en publiant cette histoire étrange mais, j’insiste, l’article en lui-même n’a rien de « trash » si ce n’est l’événement qu’il relate et qui, qu’on le veuille ou non, s’est déroulé2.

J’ai ôté l’image, on la retrouvera aisément sans mon aide : si cette image me semble importante, je comprends ceux qui me disent qu’elle les violente au delà du supportable même si je suis d’accord avec André Gunthert lorsqu’il écrit « Au total, le débat sur l’image paraît secondaire. Le massacre a bien eu lieu. En rediffuser les signes est une façon élémentaire de témoigner d’un sentiment de scandale, de révolte et de honte. Comme toujours avec le conflit syrien, le soupçon de l’impuissance guette. Mais refuser de voir ou de manifester sa colère n’aurait-il pas été encore pire? »

L’attaque chimique de Khan Shaykhun s’est elle aussi déroulée, et toute image de ces enfants privés de vie nous met face à notre impuissance. J’en ai vu défiler beaucoup en deux jours et comme tout le monde, je les prends comme un uppercut en pleine figure, un double uppercut, puisqu’à l’horreur de ce que l’on voit s’ajoute l’horreur de notre impuissance à y faire quoi que ce soit. Mais j’ai retweeté cette « une » de Libé parce que j’ai vu dans la photographie choisie autre chose qu’une image sordide. Tout d’abord, j’y ai vu (et là on va s’inquiéter pour ma santé mentale peut-être) une composition picturale, un Carravage ou un Géricault, une image habitée (je ne peux pas dire animée) par une forme de beauté pathétique. Bien plus qu’un témoignage, c’est le genre d’image qui reste et qui permettra de se souvenir. Je ne sais pas au fond à quoi ce genre d’image est utile : est-ce qu’elle sert à apprivoiser une réalité ? À la faire connaître ? À contenir l’horreur comme un de ces objets magiques auxquels on transfère le mal pour l’extraire du monde ? Ou au contraire sert-elle à faire éprouver une souffrance à des gens qui se trouvent à des milliers de kilomètres du lieu d’où elle émane ? Est-ce qu’elle peut nous permettre d’agir, ou au contraire est-ce qu’elle ne nous renvoie pas à notre impuissance ?
Sans doute un peu de tout ça à la fois.
Les reproches liés à la diffusion de telles images sont souvent accompagnés d’accusation de racisme : on se permet de montrer des enfants syriens parce qu’ils sont « racisés »3, mais on ne montrerait pas les mêmes images avec des enfants de Neuilly-sur-Seine. Je ne trouve pas cette accusation très juste, pour de nombreuses raisons. La première raison qui mérite d’être considérée, c’est que les personnes qui diffusent ces images ne le font jamais avec l’intention de se féliciter de ce qu’elles montrent, et au contraire, ces images nous engagent à la pitié et à l’empathie envers des gens qui, sans cela, ne seraient que des nombres, des abstractions. Il est facile de discuter du nombre de milliers de migrants que la France peut accueillir, mais une fois que l’on a la photographie sous le nez, l’individu n’est plus une unité, elle devient une personne. Je lis souvent que les photos sont diffusées « sans le consentement des familles », mais je n’ai pas entendu les concernés se plaindre et je me demande si en disant cela on ne projette pas sur eux le rapport occidental contemporain (issu de décennies de paix) aux images, à la guerre et à la mort4, et si ça n’est pas aussi une expression de notre sentiment de culpabilité vis à vis d’une situation dont nous voulons oublier qu’elle nous engage — depuis la Syrie jusqu’au centre de premier accueil des migrants de La Chapelle. Je me pose cette question car les premiers et les plus actifs à avoir diffusé ces images sont, pour ce que j’ai pu en voir, des activistes et des journalistes syriens, suivis par les médias du Moyen-Orient — à l’exception sans doute des médias gouvernementaux syriens.
Ensuite, évidemment, la situation décrite n’a pas d’équivalent en France et les mêmes images ne peuvent donc pas exister. Si l’image de ces enfants syriens semble logique à diffuser pour certains (et c’est mon cas) c’est qu’elle n’est pas la simple illustration d’un événement passé (comme le serait chez nous un attentat ou l’accident d’un bus scolaire), elle est aussi l’illustration visuelle, le symbole d’un événement en cours : dans une certaine indifférence (ou plutôt dans le « j’y pense et puis j’oublie », de la chanson de Dutronc), la guerre avait déjà lieu avant l’attaque et elle continue ensuite.
Pour finir, tout comme l’image du petit Alan Kurdi, retrouvé noyé sur une plage turque pour avoir tenté de traverser la Méditerranée avec sa famille, cette image me frappe car elle propose la vision la plus abominable qui soit : un enfant mort. Un enfant ça joue, ou ça dort, mais il n’est pas censé être mort, c’est aux vieux de mourir, pas aux enfants, c’est l’ordre des choses. Plutôt que de m’éloigner des personnes montrées, ce genre d’image m’en rapproche, et me ramène même à un épisode intime de ma propre biographie : la vision de mon fils anesthésié, à l’hôpital alors qu’il était bébé, et le déchirement que j’ai ressenti face à ce corps sans résistance, qui semblait vide de toute vie. Cet état n’a heureusement été que provisoire, mais la vision me hante depuis vingt ans, et quand je vois ces enfants aujourd’hui, je ne me dis pas qu’ils sont d’abord des Syriens (c’est loin, ils parlent pas ma langue, ils n’ont pas ma culture, et puis qui sont les gentils qui les méchants, on n’y comprend rien,…), je me dis qu’ils sont des enfants et donc des innocents, il n’y aucune explication d’aucun belligérant qui puisse justifier ça.

Je ne sais pas s’il est bien ou utile de diffuser ce type d’image (et il faut se méfier bien entendu de la déraison que provoque chez nous les images aptes à susciter des émotions violentes), mais je trouve injuste d’accuser ceux qui le font d’être insensibles face à ce qu’elles représentent et complaisants face à l’horreur, puisque c’est justement cette sensibilité qui les pousse à faire circuler les images. Il serait aussi injuste de reprocher à ceux qui détournent les yeux de manquer de sensibilité puisque c’est cette sensibilité qui leur rend ces images douloureuses. Chacun de nous réagit différemment sur ces questions.

Lire ailleurs : Il y avait une odeur mortelle, par Olivier Ertzscheid ; Au delà du journalisme, par André Gunthert, cité plus haut ; L’histoire de cette une qui nous hante, par Johan Hufnagel ; Les magnolias de Khan Cheikhoun par Alain Korkos.

  1. Mais j’avoue apprécier les récits de fiction dont la trame est centrée sur l’impossible et absurde tentative de faire disparaître un cadavre — le coup de la tache de sang qui ne part jamais. Tout comme les récits fantastiques dans lesquels un vœu magique exaucé est toujours accompagné d’une punition, les histoires de cadavres à faire disparaître ont souvent une morale du même ordre : on n’y arrive jamais, le passé finit toujours par resurgir, la culpabilité ne s’efface pas. [↩]
  2. Cependant je dois dire que j’applique généralement avec les faits-divers le contrat que je respecte habituellement avec les pures fictions, ces histoires sont souvent empruntes d’une anomalie et d’une irréalité qui me distancie souvent complètement. [↩]
  3. Même s’il heurte un peu les oreilles, j’aime bien le mot « racisé » car il désigne un rapport et non une essence, et c’est une manière astucieuse de refuser une fatalité, et de ne pas faire des personnes victimes de racisme les raisons du racisme. Il faut prendre garde à ce que cela reste le cas et que « racisé » ne devienne pas un euphémisme incongru pour désigner toute personne d’origine étrangère : le racisme pourrait disparaître, il n’est écrit nulle part dans le ciel que des gens soient nés pour en être les victimes. De fait, les enfants dont nous parlons ne sont pas morts d’être « racisés » (par qui ?), ce sont des enfants syriens morts à la suite d’un bombardement syrien. [↩]
  4. Après la seconde guerre mondiale en Europe occidentale, la mort est devenue un sujet tabou, on a supprimé de nombreuses marques du deuil (brassards, vêtements, chapiteaux signalant un décès dans une maison, etc.), on ne présente plus les morts, on ne les voit plus, et on juge obscène de les photographier. Il n’en a pas toujours été ainsi, loin de là. [↩]

Un homme aux abois

Les réseaux sociaux sont toujours prompts à railler les représentants de la classe politique et, à cette fin, s’emparent de manière impitoyable du moindre prétexte : une photo ridicule, une petite phrase douteuse, une citation erronée, l’utilisation d’un mot inventé ou dont on a mal maîtrisé la connotation.
C’est ce qui s’est produit ce matin avec François Fillon, qui expliquait à Jean-Jacques Bourdin être incapable de faire des économies :

– Est ce que vous arrivez à mettre de l’argent de côté ?
– Moi ?
– Oui.
– Personnellement, non. Non.
– 35% des Français y parviennent, je sais pas si vous avez vu ce chiffre.
– Hmmm.
– Non je vous dis ça comme ça, je vous dis ça comme ça.

Sans surprise, cette séquence en a fait ricaner plus d’un : sur sa récente déclaration de patrimoine, François Fillon estime à 275000 euros ses revenus pour la seule année 2016 — qui n’est pas sa meilleure. Il possède trois demeures, il a déclaré avoir deux montres dont chacune vaut le prix d’une petite automobile neuve, on sait désormais qu’il se fait habiller à l’œil par des amis, on sait qu’il dispose d’une automobile avec chauffeur (en tant qu’ancien premier ministre) et se fait prêter des voitures de course (dont il ne prend pas bien soin),… La plupart de Français auront tendance à juger que François Fillon, faisant partie du 1% les plus fortunés, n’a pas des conditions de vie trop difficiles, et supposeront qu’avec 20 ou 30 000 euros par mois (selon les estimations), il n’est pas si difficile d’alimenter sa caisse d’épargne, voire d’en dépasser assez rapidement le plafond (23 000 euros). Mais peut-être avons-nous tort. Il existe deux sortes de pauvretés : la pauvreté objective, qui consiste à ne pas avoir suffisamment d’argent pour vivre, et une pauvreté subjective, qui consiste à se sentir pauvre1.

Plutôt que de ricaner, nous devrions nous poser la question du rapport de François Fillon à l’argent. Apparemment obsédé par le luxe et les privilèges2, du genre à réclamer des cadeaux (normalement quand on est poli on ne demande pas, et on ne dit pas ce qu’on veut comme cadeau), il est aussi le premier ministre qui aura le plus brutalement fait augmenter le déficit de l’État français, du fait notamment de l’incapacité de son gouvernement à voir venir la crise financière de 2008.

L’évolution du déficit de l’État (source : Les Décodeurs)

Avant l’élection présidentielle, pensant au cas de Nicolas Sarkozy, François Fillon avait dit qu’on ne pouvait pas être candidat à la présidence de la République si on était inquiété par la justice : « imagine-t-on le Général de Gaulle mis en examen ? ». Il a par la suite changé d’avis en découvrant qu’il était lui-même mis en examen, et il a eu raison : cette procédure, que l’on nommait autrefois « inculpation », ne prouve pas une culpabilité, elle n’atteste que de la présence d’indices graves dans l’enquête dont elle constitue une étape.

Donc d’accord, imaginons le président De Gaulle mis en examen, tant pis pour la légende, et disons-nous que ce n’est pas grave, qu’on n’est pas au niveau des Balkany, et que Marine Le Pen c’est sûrement pas mieux, etc. Admettons.
Mais pouvons-nous raisonnablement confier le budget de la Nation à quelqu’un qui commence à manger des pâtes à l’eau le vingt du mois ? Croire qu’on améliore le niveau de l’emploi en envoyant 600 000 agents de l’État chez Pôle-emploi ? Croire que celui qui a creusé les déficits de l’État est celui qui connaît le moyen de les réduire ? Imagine-t-on le Général de Gaulle sous tutelle des services sociaux pour cause de surendettement ?
Franchement, la droite, dépêchez-vous de proposer quelqu’un d’autre, c’est plus possible.

  1. Feu mon beau-père Franko appelait les gens qui se sentent toujours pauvres tout en n’étant pas du tout à plaindre des « clochards ». [↩]
  2. Il suffit de se rappeler le nombre de fois où il a préféré voyager en Falcon 50 qu’en qu’en TGV ou en automobile, sans gain de temps substantiel mais pour un coût horaire de près de 5000 euros, c’est à dire le prix de deux semaines de croisière d’agrément dans les Caraïbes. [↩]

Ce que j’entends par « racisme »

De nombreuses conversations auxquelles je participe sur Twitter, notamment, butent sur le mot « racisme », auquel je ne donne pas la définition la plus commune, ce qui enlise souvent la discussion dans des considérations lexicales plutôt que sur les faits dont j’essaie de parler. Je ne sais pas si le mot est bon (aucun de ses pseudo-synonymes tels que « exclusion » ou « xénophobie » ne me convient plus), mais afin d’y renvoyer mes interlocuteurs chaque fois que la question reviendra je vais tenter ici d’expliquer en détail ce qu’il recouvre lorsque je l’emploie.

Le racisme scientifique

Le racisme dit « scientifique » du compte de Gobineau, qui jugeait pertinent de distinguer les humains comme un zoologue le ferait, sur la foi de quelques caractères phénotypiques flagrants tels que la couleur de la peau, la nature du cheveu ou la forme caractéristique des yeux, du nez ou de la bouche, ne m’intéresse pas spécialement, ne me semble pas vraiment une question actuelle. Bien que l’on parle de racisme « scientifique », cette manière de classifier les humains est dépréciée tant d’un point de vue moral que du point de vue des biologistes, qui constatent une remarquable homogénéité de notre espèce comparément à bien d’autres, y compris au sein de notre famille, les primates : les différences génétiques entre un individu chimpanzé et un autre peuvent être bien plus importantes qu’entre deux humains1. Cette grille de lecture du monde très XIXe siècle a, certes, toujours ses amateurs, comme le directeur de radio Courtoisie Henry de Lesquen2, mais elles sont à mon avis plus une conséquence du racisme que sa cause, ce ne sont que des théories, elles sont destinées à valider et à rationaliser (au sens le plus fou du terme) une attitude assez universellement partagée de rejet de la différence. C’est la raison d’être de ces mécanismes de rejet qui m’intéresse, plus que les théories qui leur sont plaquées ensuite et que nous avons beau jeu de dénoncer à présent que plus personne de fréquentable ne les soutient.

Le racisme Koh-Lanta

Chaque année, l’émission Koh-Lanta fournit une illustration extraordinaire de la manière dont se fabrique ce que j’appelle le racisme : les participants à ce jeu sont placés dans des conditions assez extrêmes de survie et de compétition pendant quelques semaines. Ils sont tout à fait consentants et peuvent abandonner le jeu quand ils veulent, mais ils s’accrochent et, au passage, subissent la faim et le froid, maigrissent de manière impressionnante et vivent des situations humaines émotionnellement perturbantes : alliances, pactes, trahisons, cabales. Au début du jeu3, les participants sont répartis entre deux équipes, l’équipe rouge et l’équipe jaune.

Les deux équipes sont opposées avec comme enjeu une amélioration des conditions de vie (le moyen de faire du feu, ou une ration de nourriture, par exemple), et, en fin d’émission, la possibilité de rester au complet. Après vingt jours seulement, de nombreux participants ont quitté le jeu — exclus par ceux de leur propre équipe après que celle-ci ait été déclarée perdante à un jeu — et les deux équipes sont « réunifiées », c’est à dire qu’elles disparaissent, il n’y a plus ni « jaunes » ni « rouges ». En théorie du moins, car malgré la suppression des équipes, les participants persistent à s’identifier à leurs anciennes couleurs, et ceux qui y sont infidèles passent pour les pires traîtres. Les participants au jeu semblent parfois être devenus fous, car ils sont devenus patriotes d’une couleur qui leur a été attribuée arbitrairement et qui regroupe des personnes qu’ils ne connaissaient pas quinze jours plus tôt. Pas besoin, en voyant ça, de se demander comment fonctionnent les armées.
Même sans parler de guerre, cet « esprit d’équipe » mène à des horreurs, et notamment à refuser vigoureusement tout ce qui gomme les différences. Dans ma ville, dont le maire est étiqueté « divers droite », par exemple, on a pu voir le Parti socialiste local reprocher au maire de trop investir dans la culture et d’avoir aménagé un camp pour les gens du voyage, et le représentant au législatives du Parti de Gauche se plaindre que la mairie organise un événément autour de la permaculture. C’est à dire que les deux partis d’opposition « de gauche » de la ville ont reproché au maire de ne pas être assez à droite : leur engagement les a conduit à oublier le but qu’ils poursuivaient pour ne s’intéresser qu’à l’équipe à laquelle appartient untel ou untel. Sur Twitter en ce moment, on remarque de vifs échanges entre les partisans de Hamon, Mélenchon ou Jadot : une fois que les uns ou les autres ont pris parti, nombreux sont ceux qui semblent développer un rejet épidermique de ceux qui leur sont politiquement les plus proches. Mécanique étrange et contre-productive, du moins si le but d’une victoire électorale est bien d’imposer des idées et non juste une équipe.

Le racisme de chacun

Ce que j’appelle racisme commence quand on s’identifie à un groupe et que l’on oppose celui-ci à un autre groupe. Au niveau neurologique, on constate de manière assez dérangeante que le phénomène nous touche tous et qu’il se manifeste par un surcroît d’empathie envers ceux que nous identifions comme nos semblables, et un déficit d’empathie envers ceux que nous identifions comme « autres ». En pratique, un supporter du Paris Saint Germain qui assistera à l’agression d’un autre supporter de la même équipe par des supporters de l’Olympique de Marseille verra s’activer les parties de son cerveau qui prennent en charge la douleur. Inversement, ia douleur d’un supporter concurrent le laissera froid, ou pire, pourra activer des parties de son cerveau dévolues au plaisir ! Je me demande ce qu’il se passe si subitement des supporters de rugby se battent avec des supporters de football, toutes équipes confondues : est-ce que cela suffira à créer un lien empathique entre OM et PSG ? Je parie que oui. Après tout, rien ne sert mieux le sentiment d’appartenance à un groupe que le fait d’être agressé en tant que membre de ce groupe, et beaucoup de nations ne sont nées qu’en réponse à une agression. Je ne m’intéresse pas au football, mais j’ai un autre exemple qui me concerne directement : lorsque les gens de La prétendue Manif « Pour tous » se sont plaints des violences policières dont ils étaient victimes, je n’ai pas eu mal pour eux, je n’ai pas ressenti d’empathie particulière, je n’ai même pas cru à ce qu’ils disaient… Mais lorsque ce sont les « nuit debout » qui ont été gazés et tabassés, j’en ai été révolté. La différence entre les deux groupes, c’est qu’il y en a un dont je méprise les valeurs et un autre dont je me sens proche. Pourtant, la matraque est aussi lourde sur une tête que sur une autre.

Les évolutionnistes n’ont aucun mal à justifier ce phénomène, il sert avant tout à assurer notre survie et celle de nos gènes : les gens d’une même famille se soutiennent et s’épaulent, c’est normal. Pas forcément juste (il suffit de voir comme on reste fidèle aux siens lorsque ceux-ci sont attaqués, y compris lorsqu’ils sont dans leur tort), mais logique. La plasticité de notre cerveau, notre intelligence4 et la fertile imprécision de nos sens rendent la chose intéressante et moins mécanique que chez certains animaux capables, dit-on, de se détourner de leur propre progéniture si celle-ci n’a pas l’exacte odeur attendue. Une personne que nous fréquentons longtemps finira par devenir « nôtre » quand bien même elle nous est étrangère à divers égards — apparence physique, par exemple, mais aussi sexe, accent, vocabulaire, milieu social,… voire même mode d’existence : on peut être un homme blanc raciste et misogyne mais éprouver quelque chose comme de l’empathie pour un personnage noir féminin d’une série télévisée dont on sait tout à fait qu’il n’existe pas réellement, ou pour une chanteuse noire qui existe effectivement mais que l’on n’a pas rencontré et que l’on ne rencontrera jamais.
Je ne vais pas invoquer plus avant les neurosciences ou la psychologie pour expliquer le phénomène, car je commente et je résume ici de mémoire un article lu il y a un certain temps dans Science & Vie (et donc certainement réducteur, péremptoire et caricatural). Je n’en ai pas vraiment besoin, car au fond tout ça se constate facilement.

Moi, nous, toi, vous, eux

Le racisme tel que je l’entends, qui existe en chacun de nous et sert en quelque sorte à favoriser ceux qui nous ressemblent, devient vraiment dérangeant lorsqu’il glisse du besoin de soutenir ses proches à un rejet de l’autre, et que ce rejet prend la forme d’une négation de l’individualité de cet autre, lequel n’est plus vu que comme agent d’un groupe, à qui on prête des motivations et des réflexes qui ne sont plus ceux d’une personne mais bien du groupe entier et des clichés que l’on plaque caricaturalement dessus en fonction de représentations plus ou moins fantasmatiques — c’est ce qui explique qu’on soit terrorisé par les musulmans dans des villages perdus des campagnes alsaciennes et bien plus détendu sur le sujet dans les endroits où on connaît d’authentiques musulmans et où on sait, en conséquence, qu’ils sont bien des personnes, avec des opinions et des tempéraments divers.
Pour l’anarchiste que je suis, il n’existe pas grand chose de plus violent que de nier le statut d’individu d’une personne, de partir du principe que, puisqu’elle a été identifiée comme membre de tel ou tel ensemble plus ou moins arbitraire, est privée de pensée individuelle, ne pense et n’agit que pour le groupe dont elle est issue, comme une fourmi pour la fourmilière ou une abeille pour la ruche.
Une conséquence terrifiante de cette mécanique, c’est qu’elle est souvent assumée par ceux là mêmes qui en sont victimes, et pour une raison bien simple : l’union fait la force. Lorsque l’on se sent menacé ou brimé en tant que membre d’un groupe, il est assez naturel qu’on cherche la solidarité de ce groupe afin qu’il se transforme en un collectif, c’est une attitude qu’on peut difficilement condamner, mais elle peut mener ceux qui s’y conforment à réduire volontairement leur individualité, à se fondre dans le groupe, jusqu’à agir contre leur intelligence, contre leur sens de la justice et contre leurs intérêts. C’est comme ça que fonctionnent les religions, les groupes sectaires, les gangs, les partis politiques, et finalement, la société toute entière : chacun de nous doit constamment décider où placer le curseur entre ses goûts, ses idées, ses opinions, et ce que le nombre lui impose. Une société totalitaire, c’est une société qui ne nous laisse qu’une très petite marge de liberté à ses membres.
Les nationalistes et autres suprématistes de tous bord sont racistes non seulement envers ceux qu’ils considèrent comme « l’autre », mais aussi envers eux mêmes, puisqu’ils veulent se voir comme agents d’un groupe et non comme personnes, et puisque, s’ils voient l’autre comme non-eux, ils se voient aussi eux-mêmes comme n’étant pas l’autre. L’autre devient le pivot, la référence qui leur permet de se définir. Ou quelque chose comme ça.

Intellectuellement, j’arrive presque à comprendre qu’on puisse juger rassurant de ne plus être une personne, s’effacer dans le nombre, porter un uniforme, suivre un chef, suivre un dieu (enfin suivre ceux qui prétendent savoir ce que veut ce dieu), renoncer à son individualité. Mais je n’imagine rien sur Terre qui soit plus pathétique.

  1. De mémoire, le nombre de gènes qui distinguent deux individus chimpanzés est deux fois supérieur à celui qui distinguent deux individus humains. [↩]
  2. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui qui se présente comme raciste — et qui affirme du reste le faire de manière « positive », c’est à dire sans méchanceté. [↩]
  3. Chaque année, les règles de Koh-Lanta changent un peu. Cette année, je ne suis pas le programme mais on m’a appris qu’il y avait trois équipes. Le manque de méthodologie claire, le biais de sélection des concurrents, la forte scénarisation et la manière dont les événements sont guidés ne permet pas de faire de Koh-Lanta une expérience de psychologie exploitable, mais la manière dont certaines mécaniques se répètent d’une fois sur l’autre me semble extrêmement impressionnante.   [↩]
  4. On a pu vérifier que lorsqu’une personne a l’esprit encombré par une tâche, par exemple retenir un nombre, elle a des réflexes plus racistes que lorsqu’elle peut utiliser ses ressources intellectuelles : le non-racisme a un rapport avec l’intelligence. Pas étonnant, et on sait aussi que le racisme a un rapport avec la peur (on dit « xénophobe » et ce n’est pas pour rien), or la peur bloque les fonctions cognitives, on est plus rapide, plus réactif, car plus con. Ne vous demandez pas à quoi sert l’angoisse que nous servent les chaînes d’information en continu… Une fois le spectateur effrayé par le matraquage d’une nouvelle anxiogène, ce dernier est si attentif et concentré qu’il accepte la solution rassurante qu’on lui propose : acheter les biens dont lui parlent les publicités qui ponctuent la journée de diffusion des nouvelles. On peut penser que j’exagère, mais tout ça a été largement démontré par la psychologie sociale. [↩]

Valls soutenant Macron, le canular en est-il vraiment un ?

Hier à 22h23, Le Parisien a publié un article exclusif qui affirmait que Manuel Valls, contrairement à tous ses engagements précédents, s’apprêtait à soutenir Emmanuel Macron. Ce qui était peut-être un service à rendre à Benoît Hamon, dont l’appartenance au Parti Socialiste est plutôt un handicap.
Un extrait de l’article :

« On va appeler à voter Macron », confirme l’un de ses très proches, sans tourner autour du pot. « Il parlera avant le 23 avril », précise un ex-pilier de sa campagne. L’ancien Premier ministre devrait « amorcer ce soutien » et « tracer le chemin » ce mardi soir devant ses fidèles conviés salle Colbert à l’Assemblée, indique un autre en termes plus pudiques. Selon eux, Valls et Macron n’en auraient pas discuté ensemble. Car Valls n’aurait aucunement l’intention de s’afficher à ses côtés ni dans ses meetings. Non, ce qu’il veut, disent-ils, c’est poser un acte politique « pour la France ».

Les réactions ont été immédiates et très négatives :

Les réactions sont globalement négatives, mais pas incrédules : beaucoup de gens (moi le premier, car j’ai relayé cette information) jugeaient ce ralliement crédible, eu égard aux nombreux précédents (qui, dit-on, embarrassent Macron) et au fait que les propositions de Valls et de Macron sont au fond souvent proches

Une heure plus tard, Nordpresse (un Gorafi-like rarement amusant) a publié un message annonçant au Parisien qu’il s’était fait piéger par de faux e-mails :

Nordpresse a toujours été un peu limite, mais si son affirmation était avérée, on entrerait dans quelque chose de nouveau : un journal spécialisé dans les fausses nouvelles qui ne se joue plus seulement de l’étourderie de ses lecteurs occasionnels ou de la presse la moins regardante, mais qui piège sciemment un journal !
Ce matin, dans une brève qui est en ligne alors que je publie ce billet, Le Parisien n’a pas dénoncé l’information :

Peut-être que le site Nordrpresse se prête plus d’importance qu’il ne le mérite et peut-être que son canular n’a fait que rejoindre une information plus solide1. En effet, Le Parisien est (me disait il y a encore peu mon grand’père qui y travaille), le dernier journal national avec le Canard enchaîné à faire confirmer systématiquement ses informations auprès de ses sources, ce qui ne signifie pas qu’il ne diffuse que la vérité et ne peut pas être trompé par lesdites sources, mais qu’on risque peu de le prendre, surtout pour une affaire critique de ce genre, à colporter un simple ragot ou une dépêche mal douteuse.
Si Manuel Valls a rapidement fait savoir qu’il démentait ce ralliement à Emmanuel Macron, il n’en a pas moins profité de l’occasion pour faire savoir qu’il ne soutiendrait pas Benoît Hamon, ce qui est finalement tout comme !
L’article mis en ligne à l’aube par Paris Match, qui s’appuie sur un entretien exclusif et récent, prétend quand à lui que Manuel Valls hésite à prêter allégeance à Emmanuel Macron :

La fin de l’article de Paris Match mis en ligne à l’aube (c’est moi qui souligne en jaune)

Il n’est pas improbable que le camp de Manuel Valls ait effectivement un rapport avec cette histoire. Lancer une fausse nouvelle, tester son impact immédiat sur les réseaux sociaux et, face à la consternation générale, la démentir aussitôt tout en persistant à en valider la moitié (l’abandon du soutien à Benoît Hamon), voilà qui ressemble fort aux pratiques inventées par des sociétés comme Facebook, Google, Apple, Twitter ou Amazon et rendues possibles par l’immédiateté de la réponse des utilisateurs : on teste à grande échelle un changement technique, commercial, cosmétique ou juridique, puis on se rétracte (parfois en s’excusant, parfois en expliquant qu’il s’agissait d’un simple essai, ou d’une erreur) ou au contraire on persiste, selon la réaction. Et par ailleurs, la technique rhétorique qui consiste à annoncer une chose grave pour, après démenti, faire passer une chose presque aussi grave mais qui a l’air de l’être moins est assez éprouvée.

Je n’ai aucune idée de la vérité, de ce qu’a vraiment fait, dit ou voulu untel ou untel, mais cette histoire s’ajoute à bien d’autres pour construire une campagne présidentielle qui fonctionne décidément d’une manière totalement inédite.

  1. Mise à jour 11h20 : Samuel Laurent, des Décodeurs du Monde, fait remarquer que l’affirmation de Nordpresse n’est absolument pas prouvée… Peut-être est-ce cette revendication de canular qui est le canular ? [↩]

Fillon, l’homme aux lames de rasoir

Lors de son discours du 8 mars, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, François Fillon a évoqué une pratique barbare dont il affirme qu’on lui a dit qu’elle se pratiquait dans certains quartiers du département du Vaucluse, consistant à envoyer des lames de rasoir, au lance-pierre, dans les jambes des femmes qui portent des jupes courtes.
Une rapide vérification a permis d’établir qu’il était l’unique personne à avoir jamais eu connaissance d’une horreur pareille : la presse régionale ne l’a pas évoqué, aucune plainte ou main courante ou simple signalement n’est connue à ce sujet, il s’agit d’une totale invention de la part de François Fillon, ce qui n’empêche pas ce dernier de conclure que « Si ça c’est un jeu, alors il y a un profond problème d’éducation et de valeurs » et d’ajouter « qu’il existe une vision rigoriste de l’islam qui est hostile à l’émancipation de la femme, elle est peut-être minoritaire mais elle gagne du terrain ».
Récapitulons rationnellement : un crime imaginaire sert à dénoncer la mentalité de ses auteurs.
On peut rire du ridicule de la « post vérité » et des « alternative facts », mais ça ne me fait personnellent pas rire, non seulement parce que ça a très bien réussi à Donald Trump1, mais aussi parce que l’évocation des lames de rasoir me semble un indice fort d’une manipulation consciente : François Fillon (ou la personne qui a écrit son texte) ne croit pas à l’histoire qu’il raconte, mais, j’en fais le pari, est parfaitement consciente que l’évocation de lames de rasoir (ou des seringues) est typiquement employé sur les cobayes d’expériences de psychologie sociale pour créer un sentiment immédiat de douleur : les mêmes circuits neuronaux s’activent que pour la véritable douleur physique. Ce sentiment est puissant et instantané, « reptilien », comme on dit, et continue à agir sur la vision du monde de la personne malgré tous les démentis qu’apporte le raisonnement (essayez d’envoyer des lames de rasoir avec un lance-pierres, vous m’en direz des nouvelles) ou la vérification (personne n’en a jamais entendu parler). Au cinéma ou dans les séries (HBO, les spécialistes du genre), les blessures intrusives (John McClane qui rampe sur des éclats de verre dans Piège de cristal, par exemple) créent un fort sentiment d’immersion et d’identification, c’est une technique utilisée de manière assez systématique depuis une trentaine d’années. C’est (sauf intrigue ratée), le héros qui se fait infliger les blessures de ce genre par ses ennemis. Lui aura tendance à répondre de manière « propre » : arme à feu, projection du « méchant » depuis une certaine hauteur, programmation d’un piège explosif, etc., quand ce n’est pas le méchant qui se tue lui-même par maladresse accidentelle.

François Krueger. Oui, moi aussi je peux jouer aux associations (et mon montage reste gentil : il se rapporte à un univers bien connu et il est techniquement très approximatif)

Il s’agit donc ici de « hacking » mental, de manipulation pure et dure : en créant des images mentales repoussantes, on titille le micro-fasciste inquiet qui se cache au creux de la psyché de chacun, car dans le cas de beaucoup de gens, c’est lui qui déterminera le choix de vote, bien plus sûrement que tout calcul rationnel informé.
Un article du Nouvel observateur évoquait il y a quelques mois la manière dont Emmanuel Macron construit scientifiquement son programme, en commençant par recenser l’état de l’opinion, analyser ce que les gens ont envie d’entendre, notamment en termes de mots-clés, et le leur resservir comme programme. On peut y voir un comble de la démocratie (construire le programme avec les désirs des citoyens), mais on peut aussi se dire que ce qui importe est d’emporter la victoire, en se moquant du contenu réel. Et pourquoi se gêner, ceci dit : personne ne lit vraiment les programmes, l’élection se joue sur un mode affectif et ça n’a rien de neuf, mais ce qui est inquiétant, c’est que les techniques s’affinent, s’appuient sur une connaissance toujours plus pointue des failles de notre entendement, et, cumulées à d’autres techniques éprouvées, comme le battage médiatique, semblent diablement efficaces. Peut-être que ce qui me peine le plus, ici, c’est qu’il n’y aura bientôt plus du tout besoin de talent, d’intuition et d’inspiration pour réussir, il faudra être celui qui connaît les techniques les plus au point et qui a le moins de scrupules à les employer. Ce qui me peine aussi, c’est l’abandon du véritable débat d’idées, il suffit de trouver les bons leviers à tirer, et de parier sur l’abêtissement général.

  1. Nous avons pris Donald Trump pour un imbécile qui fait n’importe quoi mais il semble que ç’ait été exactement le contraire, cf. ce billet de Xavier de la Porte, Trump est plus innovant qu’on ne le pense. [↩]

Le revenu de base/de vie/universel

Le revenu de base est un des enjeux de l’élection présidentielle qui se prépare, ou en tout cas, un point de discorde important au sein de la gauche comme entre les deux candidats à la primaire organisée Parti socialiste. Surtout cantonnée aux cercles progressistes plus ou moins militants, cette idée d’un revenu qui donnerait à chacun l’assurance d’un moyen de subsistance, sans avoir besoin de travailler pour cela et sans conditions particulières, est à présent connue de tout le monde — j’avoue que je n’ai pas vu venir le moment où cette question est devenue un enjeu du débat public.
Une partie de la gauche, y compris de la gauche radicale, pense savoir que cette notion est une proposition des plus ultra-libéraux des capitalistes1, mais on entend aussi d’ardents opposants à une telle idée parmi les capitalistes ultra-libéraux. Le sujet semble diviser chaque famille idéologique — ce qui signifie sans doute que les arrières-pensées qui motivent un tel projet et la manière dont il serait effectivement appliqué diffèrent selon le positionnement politique des uns et des autres. On entend de nombreux arguments opposés au revenu universel : un coût impossible, une incitation à la paresse et au manque d’ambition, et une économie minée par le fait que les gens se mettront à refuser les emplois sous-payés, pénibles ou idiots…

J’ai du mal à me faire une idée, mais je suis persuadé d’une chose, c’est que le postulat de Manuel Valls est erroné :

Qu’il y ait un rapport affectif historique entre la notion de gauche et la question du travail est certain, mais que l’emploi (plus que le travail) soit amené à se raréfier est une fatalité évidente, et une fatalité qui n’est d’ailleurs pas forcément une mauvaise nouvelle. La mécanisation du travail n’est pas une affaire récente, et elle a fait débat dès ses débuts : il y a deux-cent ans, les Luddites anglais, et un peu plus tard les Canuts lyonnais avaient bien compris que les machines menaçaient leur emploi, et avaient payé de leur sang leurs révoltes2. Ces mouvements, qui sont à l’origine du socialisme, répondaient tous directement ou indirectement à la mécanisation et l’industrialisation du travail, qui permettent d’abaisser les salaires et de prendre aux travailleurs leur emploi ou leur revenu, et plus récemment, de les mettre en concurrence avec des travailleurs de pays moins développés. Ceux qui pensent que la solution est d’être « plus compétitifs »3 ou « d’augmenter la productivité » (et la durée du temps de travail) ne font jamais que proposer d’aggraver le problème. En fait, dès 1819, l’économiste helvète Jean de Sismondi l’avait observé : les machines permettent de se passer des travailleurs, ou bien de concurrencer les travailleurs et forcer ceux qui veulent continuer leur activité à accepter des revenus toujours plus bas, et ce processus n’opère qu’au profit du patronat — du moins à court terme, car si personne n’a d’argent, plus personne n’achète les biens produits, et il en résulte une surproduction4. Il proposait donc que l’on réduise le temps de travail et qu’on améliore la qualité de vie des salariés, notamment en prenant en charge leur période de maladie et leur retraite. Sismondi proposait en son temps une taxe sur les machines, comme Benoît Hamon aujourd’hui.

Il faut dire que les modèles approchant le « revenu de vie » sont souvent douteux : le souverain qui ordonne la vie de chacun en échange de la corvée et d’une sujétion sans conditions ; l’esclavagisme, où tous les aspects de la vie de l’esclave sont pris en charge en échange de sa liberté et même, de la propriété de son propre corps ; le communisme dit « réel », où chacun a un emploi, qu’il le veuille ou non, et un toit, au prix de sa liberté. Dans chacun de ces exemples, on remarque une privation de liberté et de moyens pour chacun, à l’exception de l’élite qui organise et possède le système. L’idée du revenu de base est en théorie opposée à toutes ces formes d’aliénation : il est versé sans conditions, à tous, et représente un montant décent. Mais toute tentative d’application qui transigerait sur ces points le transformerait ne piège fatal.
Il y a d’autres pistes pour assurer le bien-être général dans un pays qui a tant de ressources, comme dimunuer le temps de travail5, ou encore  des mesures autoritaires permettant que les loyers ou les prix soient modérés — puisque c’est aussi l’augmentation des loyers et des tarifs des services qui transforme les gens qu’on aime bien appeler « modestes » (drôle de mot) en authentiques pauvres : imaginons que se loger, se chauffer et se nourrir ne soient plus des sources d’angoisse, cela changerait beaucoup la vie de chacun. D’autres proposent d’acter les mutations du monde du travail en étendant à tous les salariés le principe de l’intermittence déjà à l’oeuvre dans le monde du spectacle et du cinéma.
On peut aussi imaginer un système artificiel qui donne un emploi à chacun, comme en Corée du Nord où on peut être balayeur d’autoroutes sans voitures. Quoi qu’il en soit, notre système économique est relativement verrouillé : personne n’est censé y survivre en marge, en autonomie, il faut payer pour se loger, pour s’acquitter de l’impôt, pour manger. Je ne peux pas, demain, acheter quelques hectares pour y cultiver, y élever et y chasser en espérant ne plus avoir de rapports au reste du monde, le système me l’interdit complètement.

Quelle que soit la solution envisagée pour palier la raréfaction de l’emploi, il faudra bien en chercher une pour éviter la plus évidente et la plus éprouvée de toutes : la guerre, qui permet de réduire les populations, d’empêcher la contestation, de faire du patriotisme l’unique préoccupation générale (voyez comme on nous y prépare à coup d’identité, de culture, de religion, de civilisation), de conquérir les ressources du voisin et, enfin, pour un tout petit nombre, de gagner beaucoup d’argent sans avoir besoin que les populations vivent de manière prospère.

Benoît Hamon n’est pas très suivi par ses propres camarades du Parti Socialiste, qui semblent obsédés par le coût du revenu universel. Ils l’évaluent pourtant assez mal car ils ne réfléchissent pas aux bénéfices qui l’accompagnent : que devient un pays où les gens vivent dans une certaine confiance vis à vis de l’avenir proche ? Est-ce qu’il n’est pas envisageable d’imaginer une baisse importante de la criminalité et des fraudes ? Et bien sûr, cet argent alloué n’est pas donné, il va être dépensé par les gens qui le reçoivent.
Ce que je remarque, finalement, c’est qu’on préfère une solution familière inefficace (augmenter la productivité et baisser le coût du travail) à un saut dans l’inconnu6. Il faut admettre qu’on peut difficilement prévoir ce qu’il adviendrait dans un pays aussi grand que la France si du jour au lendemain chacun se préoccupait plus de vivre que de survivre (ou de se sentir angoissé à l’idée de ne pas y parvenir). Sans doute que plein de gens ne voudraient plus exercer certains métiers, seraient plus exigeants vis à vis de la qualité de leur existence. Pour moi, plus que le coût de la mesure, c’est de savoir comment les gens occuperont leur temps d’oisiveté qui me fait peur, car il existe vraiment des gens qui, lorsqu’on ne leur impose aucune tâche, s’ennuient, ne savent pas quoi faire, n’ont envie ni de lire ou d’écrire un livre, ni de voir ou de réaliser un film, ni d’étudier la nature ou de regarder les nuages. Question d’éducation, voire de non-éducation — lorsque l’école dégoûte de faire et d’apprendre —, car les membres de notre espèce (comme beaucoup d’autres mammifères) aiment s’occuper et d’imposer des défis personnels. Et puis il y a un autre problème à prévoir : la France n’est pas seule au monde et si elle fait partie des seuls lieux où existe un revenu sans conditions, cela créera des situations d’envie et de compétition aux effets sans doute hasardeux.

Quoi qu’il en soit, il est trop tôt pour le revenu universel (ou mesures aux effets comparables), car il dépasse l’imagination d’une large majorité de ceux qui en décident, y compris à gauche. Du reste, Julia Cagé, économiste membre de l’équipe de Benoît Hamon vient d’enterrer la mesure aujourd’hui en expliquant aux échos qu’une mesure « sociale » est à l’étude pour remplacer le revenu « universel », car dit-elle, « ce n’aurait pas de sens de donner à Liliane Bettancourt 600 euros pour lui reprendre de l’autre main par une hausse d’impôts ». En gros, on revient au principe de l’aumône et on s’inquiète du fait que Liliane Bettancourt va payer 600 euros d’un côté pour les recevoir de l’autre.

  1. Certes, les affreux Milton Friedman et Friedriech Hayek y étaient favorables, mais c’est aussi le cas du Keynesien James Tobin, du marxo-freudiste Bernard Stiegler (dont le concept de « revenu contributif » est un peu différent), de l’ancien ministre grec des finances Yanis Varoufakis ou de l’écologiste André Gorz. [↩]
  2. En 1812, une loi est passée en Grande-Bretagne pour punir de mort les ouvriers du textile qui détruisaient les machines qui leur retirairent leur emploi. Après un procès qui se voulait exemplaire, treize luddites ont été pendus. Lors des révoltes de 1831 et 1834, deux-cent cinquante-neuf canuts ont été tués (deux-cent trente-et-un membres des forces de l’ordre sont morts aussi au cours des affrontements), et dix mille ont été emprisonnés. On peut parler aussi des révoltes de tisserands des années 1840 dans le Nord-Est de l’Europe. [↩]
  3. Comme Serge Dassault, qui disait que les travailleurs français devaient s’aligner sur la législation et les salaires qui ont cours en Chine populaire. [↩]
  4. Citons Proudhon (Philosophie de la misère, 1846) : « Insensé ! Si les ouvriers vous coûtent, ils sont vos acheteurs : que ferez-vous de vos produits, quand, chassés par vous, ils ne les consommeront plus ? Aussi, le contre-coup des machines, après avoir écrasé les ouvriers, ne tarde pas à frapper les maîtres ; car si la production exclut la consommation, bientôt elle-même est forcée de s’arrêter ».  [↩]
  5. Ce cheval de bataille historique des radicaux et des socialistes a malheureusement du mal à survivre aux « 35 heures », accusées de tous les maux, alors qu’il serait logique de continuer à réduire ce temps hebdomadaire et d’augmenter la durée des congés. [↩]
  6. Je ne suis pas économiste, mais je ne sais pas si les économistes seuls doivent réfléchir à ces questions, ils semblent avoir du mal à réfléchir à un avenir qui n’ait pas de modèle dans le passé — les auteurs de science-fiction sont sans doute au moins aussi utiles, et ce d’autant plus que, aux nombres, s’ajoutent des considérations d’ordre psychologique. Bon, je ne suis pas non plus qualifié de ce côté là. [↩]

Incommensurabilité

(Demain, François Fillon aura peut-être été « débranché » et cet article n’aura plus grand intérêt, mais je l’écris quand même, à chaud, en toute subjectivité, car j’aime relire ce genre de texte pour mesurer le passage du temps, et me rappeler de l’analyse que je faisais à un instant donné)

« On ne peut pas diriger la France si on n’est pas irréprochable », disait François Fillon lors du débat de second tour des primaires. Les Français ne s’y sont pas trompés : dégoûtés par le filet de bave qui obstruait la bouche d’Alain Juppé pendant une interminable partie du débat, ils ont préféré l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy à celui de Jacques Chirac.
Parmi les gens qui s’accrochent à la candidature de François Fillon, je lis souvent des choses telles que :

Ce genre de défense qui avoue les faits pour les minimiser n’est pas un très bel hommage aux professions de foi vertueuses du candidat défendu, et je signale au passage à l’auteur du premier tweet que s’il est sans doute possible qu’un homme personnellement malhonnête puisse servir les intérêts de son pays (tout comme un homme honnête peut avoir une action catastrophique), il semble étonnant d’avoir confiance en la capacité à ramener le budget de l’État à l’équillibre parlant de quelqu’un qui, au terme de son mandat de premier ministre, avait doublé le déficit (lequel a ensuite baissé de 20% au cours du quinquennat de François Hollande).
Mais au fond, admettons que ça ne soit pas si grave, admettons qu’il soit déjà statistiquement improbable que quelqu’un d’aussi modérément malhonnête que François Fillon atteigne ce niveau de responsabilités politiques, le problème me semble aller bien au delà (et au delà de l’affaire Pénélope1 Fillon).
Déjà, on peut soupçonner, sinon de la corruption caractérisée, un conflit d’intérêt problématique : François Fillon, directement rémunéré par AXA par le biais de sa société de conseil alors qu’il était député, a proposé de transformer notre actuelle Sécurité sociale en une œuvre caritative destinée à ne s’occuper que des cas les plus graves, transférant aux seules assurances privées le devoir de s’occuper des remboursements de santé. Or si les sociétés privées font parfois preuve d’un certain dynamisme, comparément aux grandes administrations, la seule chose qui les caractérise, c’est qu’elle doivent rapporter de l’argent à ceux qui les possèdent, et on a pu voir à quel point tous les coups étaient permis dans le domaine : dégradation du service, mouvements comptables douteux, esprit de conquête (quand racheter des sociétés étrangères ou acquérir de nouveaux clients est plus important que de s’occuper de ceux que l’on a déjà), changement d’activité et de mission (comme lorsqu’une compagnie publique de distribution d’eau s’est lancée dans le rachat de studios hollywoodiens) et faillites aux dépens des seuls abonnés au service.

Un membre du dernier carré des soutiens de François Fillon tweete depuis la « Manif pour moi », où des militants transportés en bus viennent s’enrhumer sur une place du Trocadéro aux trois quart vide… Apparemment, « jusqu’au bout », c’est jusqu’à aujourd’hui ! Beaucoup de tristesse dans les yeux du militant tel qu’il se présente ici ! À droite, un compte fillonniste essaie de faire croire aux gens qui n’habitent pas en Île-de-France qu’il fait un temps radieux sur la place du Trocadéro, à coup d’images d’archives de la manif « pour tous ».

On a beaucoup parlé des cinq mille euros touchés pendant un an par Pénélope Fillon pour rédiger quelques notes de lecture pour la Revue des deux mondes. Ce tarif ne correspond pas à la réalité du marché, mais plus que ça, la Revue des deux mondes n’a qu’un lectorat modeste, et en régression, le titre n’est plus bénéficiaire depuis 2004 et ses pertes cumulées atteignent à présent plusieurs millions d’euros. J’ai trouvé étonnant que les médias qui rapportent tout ça ne se soient pas demandés quelle sorte d’idiot confiait un salaire si important pour un emploi incroyablement peu productif dans une revue en péril. La réponse est pourtant simple : c’est quelqu’un qui a trop d’argent. Marc Ladreit de Lacharrière, 722e fortune mondiale et 32e fortune française (2,4 milliards de dollars), est l’actionnaire principal de la société Fimalac, qui possède 20% de l’agence de notation financières Fitch, 40% du groupe de casinos Barrière, une centaine de salles de spectacles, des dizaines de milliers de mètres carrés de bureaux à Manhattan, Londres ou Levallois-Perret2. Peut-être a-t-il offert un emploi complaisant à Pénélope Fillon par amitié pour son mari et pour elle et afin de redonner un sens à une existence apparemment malheureuse (« Quand j’ai quitté Matignon, mon épouse était psychologiquement déstabilisée, elle avait envie de s’ouvrir à d’autres activités »). Peut-être l’a-t-il fait pour obtenir vingt lignes de notes de lectures ainsi qu’un rapport informel et secret (inconnu du directeur de la publication, à qui on avait juste dit que Pénélope s’ennuyait) sur l’avenir de la revue à l’international — Pénélope avait conclu que la revue ne correspondait plus aux attentes de ses lecteurs, notamment à l’international. Certains ont affirmé que Marc Ladreit de Lacharrière s’était montré complaisant dans le but d’obtenir la Légion d’honneur, ce qui semblerait un but bien ridicule : pour ma part, lorsque quelqu’un qui s’occupe de haute finance, d’immobilier, de casinos et de salles de spectacles s’attire les bonnes grâces d’un homme politique de calibre national, c’est peut-être avec d’autres arrières-pensées que l’obtention d’une pension de 36,59 euros par an, ce qui est le tarif alloué aux titulaires de la Grand’croix, tarif qui ne couvre même pas l’achat de la médaille associée (près de mille euros). Au delà des honneurs, ce qui intéresse le propriétaire de la société Fimalac est sans doute d’obtenir que les arbitrages locaux ou nationaux lui soient favorables et que son opinion sur les lois et le gouvernement pèse un peu plus que celle de l’électeur lambda3.

Un extrait du programme de François Fillon : certains « profitent du système ». Il ne parle pas ici de la classe financière et politique, qui organise le système, mais de gens qui fraudent la Sécurité sociale, l’assurance chômage ou les Allocations familiales. Il fait bien d’écrire « semblent profiter » et non « profitent » car les chiffres sont assez clairement opposés aux croyances populaires en la matière : la fraude sociale coûte un milliard à l’État chaque année, tandis qu’on estime que la fraude fiscale est entre cinquante et cent fois plus importante. Lorsque vous rémunérez une baby-sitter en lui donnant un billet sans payer de cotisations sociales, vous vous rendez coupable de fraude.

Tout ça est suspect, mais ce sont des pratiques courantes dans le milieu politique, et dans la République Française telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.
Les réponses de François Fillon me gênent à un autre niveau : j’y lis en sourdine un sentiment de supériorité naturelle, d’incommensurabilité, c’est à dire le sentiment de ne pas pouvoir être placé sur la même échelle qu’un autre. En fait, Fillon semble sincèrement étonné et fâché qu’on pense que ses magouilles à lui ont un rapport avec celles des autres. Il semble trouver naturel de diviser par deux le salaire versé à sa véritable assistante parlementaire pour en verser un bien plus important à son assistante au service immatériel, inquantifiable et inconnu de tous.
Mais il se trompe, il n’est pas un de ces propriétaires d’immenses fortunes qui possèdent des Monet et des Van Gogh, qui créent des musées et des fondations, qui pourraient rembourser la dette de plusieurs pays, qui possèdent de grandes îles, des yachts, des jets, et dont l’existence est tellement impossible à comparer à celle de chacun d’entre nous que ne pouvons pas essayer de le faire. Non, François Fillon est le fils d’une historienne et d’un notaire, fils de notable, quoi, un bourgeois lambda qui fait de la photographie, qui aime acheter des ordinateurs et des smartphones, qui a une belle maison certes mais qui vit dans le même monde que vous ou moi. Son exigence de mériter plus est donc incongrue. Elle était incongrue lorsqu’il trouvait normal de rentrer le week-end dans la Sarthe en Falcon plutôt qu’en TGV, elle est incongrue aujourd’hui alors qu’il trouve normal que sa famille soit rémunérée confortablement pour être à ses côtés tandis qu’il juge que les gens qui ne sont pas payés assez pour vivre décemment sont des profiteurs et manquent de sens de la compétitivité.
À part ça, il a l’air sympathique — les bourgeois sont sympas —, mais je me souviendrai du regard triste de son ancienne collaboratrice, dans l’émission Envoyé Special, alors qu’elle réalisait que lorsqu’il n’y avait pas assez d’argent pour rémunérer son véritable travail à elle, il y en avait toujours assez pour bien rémunérer le non-travail de Pénélope… Les bourgeois sont sympas, mais ils savent sans états d’âme faire passer leurs intérêts avant ceux de quiconque, et c’est même ce sentiment d’avoir des besoins naturellement supérieurs à ceux d’autrui qui fait d’eux des bourgeois : pour être un bourgeois, un vrai, il ne faut pas se sentir imposteur, il faut se sentir légitime à la place que l’on occupe.

« Tout était légal et déclaré » : amusant, puisque ce qu’on reproche ici n’est pas d’avoir effectué un travail non-déclaré mais d’avoir déclaré un travail non-effectué. Dans la même interview publiée par le JDD aujourd’hui, Pénélope Fillon confie que « Parler français au téléphone, c’est difficile pour moi ». Je ne suis pas sûr que ça soit très courant parmi les assistants parlementaires !

Jusqu’à aujourd’hui, beaucoup plaignaient Pénélope Fillon : « elle ne devait même pas être au courant », « la pauvre, elle a un ton si triste sur cette vidéo », « Franchement, je l’envie pas », « elle a l’air de s’ennuyer », « elle devrait divorcer »… On disait que son mari l’empêchait de s’exprimer, de se défendre publiquement. À présent, elle a donné une interview dans laquelle elle soutient la version de son mari, pèse soigneusement ses mots (en fonction sans doute de ce que les avocats et la cellule de crise ont défini), s’indigne surtout à l’idée qu’on la prenne pour une cruche (« Cela m’a choquée que l’on puisse croire que j’étais une ignorante et une imbécile ») et ne voit guère qui mériterait plus d’être président que son époux. Il n’y a sans doute pas grand chose d’autre à faire dans sa position. Pendant ce temps, son mari durcit son discours patauge lamentablement dans les questions d’identité et de religions comparées : s’il veut survivre, c’est à Marine Le Pen qu’il doit prendre des voix, semble-t-il penser4. Cette élection présidentielle est décidément la plus affligeante à laquelle j’aie assisté.

  1. J’imagine qu’il n’y a pas d’accents dans le prénom de Pénélope Fillon, mais c’est plus fort que moi. [↩]
  2. Marc Ladreit de Lacharrière est aussi à l’initiative de la Fondation Culture et diversité, qui effectue un travail objectivement remarquable pour aider des lycéens issus de quartiers défavorisés à accéder à des études supérieures dans des domaines culturels. [↩]
  3. On note que Marc Ladreit de Lacharrière est impliqué dans Le Siècle et la branche française du très discret Club Bilderberg, deux organisations destinées, si j’ai bien compris, à resserrer les liens amicaux entre les tenants d’un « business as usual » atlantiste dont les opinions varient d’une gauche molle à une droite dure. [↩]
  4. J’écoutais tout à l’heure sur BFM l’intéressante impression d’une femme qui venait d’assister au discours de Fillon au Trocadéro et qui disait, je cite de mémoire : « Je me moque de ce qu’il a fait ou pas fait, je veux voter pour un homme depuis le début de cette campagne et j’irai jusqu’au bout. En l’écoutant parler tout à l’heure, je me rappelais mon livre d’école, ce livre d’images avec la France, ses belles montagnes, le respect, les élèves qui se lèvent en classe… ». Étonnant aveu d’une envie de revenir non pas à un passé expérimenté mais à une représentation en images d’une France idéale telle qu’on aimait se la représenter au début du siècle précédent. [↩]