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Qu’est-ce que ça signifie qu’être enseignant à Paris 8 ?

(cet article est destiné à me dispenser de répéter chaque fois les mêmes choses lors de discussions Twitter où l’on me prête des opinions et des arrières-pensées précises qui seraient dues à ma position d’enseignant à l’Université Paris 8)

Sur Twitter, on est rapidement catégorisé par des gens qui ne nous connaissent ni d’Éve ni d’Adam en fonction des éléments biographiques qu’ils ont glané. Cela prend un tour assez caricatural lorsque les interlocuteurs manquent d’arguments et qu’ils cherchent désespérément la raison imparable qui leur permettra de disqualifier leur contradicteur. Dans mon cas, c’est facile, la description autobiographique que j’ai rédigé pour Twitter prête le flanc à la pensée automatique des imbéciles puisque j’y écris que je suis :

« Enseignant nouveaux médias à l’Université Paris 8 et à l’école d’art du Havre « 

Il y a deux mots-clés, deux thought-terminating clichés1 fatals dans cette phrase2 : « enseignant » et « université Paris 8 ». Enseignant à l’Université, c’est apparemment l’autorité, le fonctionnariat, le mandarinat. Et Paris 8, c’est l’Université où, paraît-il, on donne la parole aux gens les plus mal vus par les magazines Marianne, le Point et Valeurs actuelles.

L’argumentum ad professorem3

J’aurais tendance à recenser trois catégories d’attaques liées à la fonction d’enseignant. La première est liée à l’autorité, elle émane de gens qui, peut-être, ont mal vécu l’école et qui ont besoin de faire savoir au « prof » qu’ils contestent son autorité, ce qu’ils font avec une pointe de jubilation manifeste. On se « paie le prof », quoi :

Je dois dire que ça me laisse froid, l’autorité n’ayant jamais été ma motivation pour enseigner, ni un talent dont je dispose. J’aime transmettre, mais j’aime aussi apprendre, et j’aime accompagner des étudiants, certainement pas leur en imposer. Enfin, sur Twitter ou autre réseaux sociaux je suis je pense plus connu pour ma capacité à maintenir des conversations contradictoires au delà du raisonnable qu’à utiliser des titres que je n’ai pas pour dominer des débats. Bref, être enseignant, dans mon idée, c’est un emploi, que j’essaie d’assumer au mieux, mais ce n’est en aucun cas un argument d’autorité.

Je n’ai pas d’exemple sous la main4 car ce n’est pas dans des discussion sur Twitter que cela m’est arrivé mais je me suis parfois vu reprocher d’être « fonctionnaire », ce qui semble impliquer beaucoup de choses pour certains, en ces temps de détestation de l’État et de destruction méthodique du service public, mais je n’ai pas creusé la question puisque je ne suis pas fonctionnaire. Enfin pas tout à fait, car récemment mon statut à changé, non à l’université mais en école d’art, où je suis devenu « agent territorial stagiaire de Catégorie A », et donc destiné à être effectivement titularisé.

L’argumentum ad professorem indignatibus5

Le second cas que je rencontre fréquemment, ce sont les contradicteurs qui s’insurgent, qui s’indignent du fait que je sois enseignant : « Ça ne pense pas comme moi et ça se dit prof ! Et ça prétend enseigner ! Ah elle est belle, la France ! ».

On note, dans le cas des deux derniers tweets, une petite difficulté à appréhender l’humour : est-ce que ceux qui ont mis en exergue et dénoncé mes tweets sont incapables de supposer qu’un enseignant puisse écrire quelque chose de sciemment absurde afin de faire rire ? C’était bien entendu le cas.
Ma réponse ne change pas : enseignant est un emploi, un métier, une fonction, un rôle, parfois même un simulacre, une imposture : je joue à l’enseignant, les étudiants jouent à l’étudiant, et nous avons des choses à nous transmettre ainsi. Ce n’est pas, dans mon approche en tout cas, un statut social qui m’autorise à avoir raison au mauvais sens du terme, c’est à dire d’imposer mes vues par voies autoritaires plutôt qu’en étant dans le vrai. Quant au vrai, à la vérité, pour moi, ce n’est pas un trésor que l’on garde jalousement, c’est un trésor que l’on cherche.

L’argumentum ad parisioctum6

Enfin, et c’est plus récent, il arrive qu’on me catégorise sous ce sceau infâme : enseignant à l’Université Paris 8.

On le voit dans ces quelques exemples, un enseignant à Paris 8, pour certains, c’est quelqu’un de « proche du PIR » (Parti des Indigènes de la République), qui hait la France, qui accueille le paria Mehdi Meklat. Le fait récent qui explique cette réputation, c’est l’organisation d’une session de débats/conférences regroupés sous l’intitulé « Paroles non-blanches », dont une partie n’était pas mixte, c’est à dire que n’y étaient bienvenues que les personnes dites « racisées », victimes de racisme. Le principe en avait fait réagir plus d’un, à droite comme à gauche d’ailleurs, car pour certains, décider qui a le droit d’assister à des conférences en fonction de son phénotype ressemble furieusement à du racisme. C’est ce que m’avait dit, face à l’affiche qui annonçait l’événement, un collègue enseignant de Paris 8, a priori d’origine maghrébine et pas tout jeune7, que le principe de la non-mixité heurtait clairement : c’est honteux, disait-il, m’expliquant que c’était tout ce contre quoi cette université luttait depuis près de cinquante ans. Je lui ai exposé le point de vue des promoteurs des réunions non-mixtes : il ne s’agit pas de comploter ni d’exclure mais de gagner en sérénité et en liberté de parole. Tout le monde peut comprendre que des femmes qui veulent parler de violences sexuelles tiennent à le faire entre elles, car la nature mixte des participants ajoute des enjeux aux réunions. Dans le cas du racisme, l’idée est avant tout que les personnes qui ne sont pas victimes de racisme ont tendance à ralentir les débats et à accaparer la parole de manière en fait peu constructive8. L’enseignant indigné à qui je racontais ça m’a semblé être, si je me fie à ses réponses, un vieux marxiste internationaliste pour qui le racisme est le produit des inégalités et disparaîtra avec elles. Autant dire qu’il n’était pas convaincu.

Quant à moi, je suis partagé : je comprends les arguments, mais je vois en quoi le symbole peut heurter notamment ceux qui, sans être victimes de racisme, ne s’en sentent pas coupables et n’ont, objectivement, rien à se reprocher. Par ailleurs je vois dans ce genre de manifestation un fond de fascination pour l’activisme social américain — dont le vocabulaire et les pratiques rencontrent un immense succès chez nous — alors que les luttes à mener sont différentes de par leur histoire9, et que les effets de ces méthodes ne sont pas vraiment probants. En effet, la condition des noirs reste catastrophique aux États-unis, celle des femmes est en recul et le niveau d’homicides est celui de pays du tiers-monde. Mais je comprends sans peine aussi la colère de tous ces Français qui en théorie sont citoyens de plein-droit et en pratique, ont une expérience frustrante de la France, où la police, les administrations, des injustices à tous les niveaux ou tout simplement une quasi inexistence symbolique positive viennent sans cesse leur rappeler que parmi leurs compatriotes, certains ont du mal à les traiter en frères.
Mais pour dire une fois pour toute mon opinion personnelle sur les réunions dites « non-mixtes », ce qui m’embête le plus n’est pas qu’on les ait inventé que les raisons qui font qu’elles existent : la France est un pays raciste. C’est triste, et la France n’est pas que ça, c’est aussi un pays antiraciste, un pays où beaucoup de mariages sont, eux, mixtes, un pays dont la législation — et ce n’est pas si courant — est universaliste, et un pays dont l’histoire est faite de métissages et de mouvements de population, et ce depuis dix bons milliers d’années. La France peut être un pays digne et humaniste, aux Français d’y œuvrer. La première étape pour y parvenir n’est certainement pas le déni de problèmes avérés.

Le journal « Présent » ne fait pas vraiment partie des médias célèbres pour sa lutte active contre les discriminations, mais à l’occasion de « Paroles non-blanches », il en ont fait leur « une »… Je me demande s’ils se rendent dans les réunions anti-racistes où ils sont invités.

Revenons à nos moutons : les réunions « non-mixtes » sont-elles représentatives de l’Université Paris 8 ? Oui et non. Oui parce que c’est le genre d’événement que l’on trouvera sans doute plus ici que dans une université comme Paris-Assas (à moins qu’à mon tour je me fasse des idées sur cette université). Non car c’est un épisode anecdotique, c’est à dire que l’Université Paris 8 n’est pas non-mixte, au contraire, elle brasse une grande diversité de population, nous avons des étudiants venus d’horizons très divers. Nous avons, en fait, plus de vingt-mille étudiants. Certains viennent de cités environnant l’Université, d’autres viennent de Corée ou des États-Unis, beaucoup viennent de banlieues parisiennes cossues. Il n’est pas interdit d’entrer en cours aux femmes qui ne portent pas la Burqa (contrairement au fantasme d’Élisabeth Badinter à ce sujet, qui disait que dans « certaines universités » les femmes en voile intégral étaient au premier rang et terrorisaient les autres…) et nous ne commençons pas nos journées par une parade en l’honneur du régime de Kim Jong Un10. Chaque année à Paris 8 ont lieu des dizaines de milliers de cours, des centaines de conférences avec des intervenants très divers.
Les enseignants ne sont pas tous des gauchistes engagés, on trouve là aussi de nombreux profils différents, et je dirais même que l’Université Paris 8, qui fut notoirement un foyer de la gauche radicale au début des années 1970, lorsqu’elle était le Centre universitaire expérimental de Vincennes, tend à se normaliser. Les grandes affiches rédigées à la main par une mystérieuse internationale marxiste (que je soupçonne ne n’avoir eu qu’un unique membre) ont laissé la place à des posters qui vendent un Spring break à la Française (trois jours à Amsterdam), on ne voit plus vraiment de stands de fédérations ceci ou cela, l’université respecte les mêmes règles que d’autres, c’est juste une université, quoi, spécialisée dans les sciences humaines et les arts. Au passage, à ceux qui croient judicieux d’opposer Paris 8 et l’indéfinissable esprit « Charlie », je signale que Bernard Maris, membre de la rédaction de Charlie Hebdo, assassiné par les frères Kouachi le 7 janvier 2015, enseignait avec plaisir l’économie à l’Université Paris 8.
Un square porte d’ailleurs son nom à quelques pas de l’Université.

Peut-être à cause de l’emballement médiatique qui a suivi, les affiches pour les nouvelles conférences « paroles non blanches » spécifient désormais être ouvert à tous, mais une réputation est plus rapide à faire qu’à défaire.

Mon parcours

Pour ceux que ça intéresse, J’enseigne à l’université Paris 8 depuis le milieu des années 1990. J’y étais étudiant lorsque l’on m’a confié des charges de cours, emploi certes précaire et mal payé mais qui m’a permis de découvrir le plaisir de l’enseignement. Au début des années 2000, on m’a suggéré de postuler pour un poste de « Maître de conférences associé », qui est là aussi un emploi précaire, mais nettement mieux rémunéré, réservé à des gens qui exercent une autre activité professionnelle que celle d’enseignant et qui sont embauchés pour enseigner à mi-temps : c’est typiquement (sans me comparer) grâce à ce type de poste que l’on peut inviter Pablo Picasso à enseigner, alors même qu’il n’est pas docteur en arts plastiques ni qualifié au recrutement des maîtres de conférences par la dix-huitième section du Conseil national des universités.  Cet emploi, lié à des conditions de ressources et à la décision de pairs, était renouvelable tous les trois ans, mais ce dispositif créé pour faire entrer des professionnels à l’université a tendance à disparaître, et je ne remplis plus ses strictes conditions d’application, étant devenu trop prof, puisque j’occupe aussi un poste en école d’art. L’an dernier, je suis donc devenu chargé d’enseignement et de recherche, un statut pensé sur mesure pour une dizaine de collègues dans le même cas que moi, qui nous permet de continuer d’enseigner encore quatre ans, délai au terme duquel nous ne pourrons plus le faire, la loi dite « Sapin » imposant que l’on nous titularise ou que l’on nous remercie11.

Une affiche à l’entrée de l’Université Paris 8… Le féminisme a une histoire assez ancienne à l’université, où Hélène Cixous a fondé le centre d’études féminines, premier département universitaire consacré à la question en France, et un des premiers aux monde. Ce n’est qu’une des primeurs typiques de Paris 8, qui aussi inclus des domaines qui n’existaient pas à l’université jusqu’alors : informatique, intelligence artificielle, psychanalyse, ethnopsychiatrie, cinéma, arts plastiques, imagerie numérique,…

Quand je suis arrivé à Paris 8, j’ai rencontré tout d’abord beaucoup de liberté. Liberté d’étudier dans des domaines inattendus (j’ai fait plusieurs semestres de chinois classique, par exemple, mais aussi de la scénographie), liberté d’organiser mon emploi du temps, possibilité de suivre des cours aussi divers que l’urbanisme, la sociologie de l’art, la pratique de la bande dessinée, et, enfin, les nouveaux médias. Et liberté d’étudier tout court, puisque j’ai pu intégrer Paris 8 sans être titulaire du baccalauréat.
Quand je suis arrivé, certains enseignants rechignaient à donner des notes, c’était neuf pour eux, il restait encore un peu du fameux « esprit de Vincennes », mais j’ai vu l’université rentrer peu à peu dans le rang, malgré quelques réminiscences d’un passé plutôt excitant (Deleuze, Popper, Lacan, ou, même si leur passage fut de courte durée, des gens tels que Foucault, Laborit, ou encore les auteurs de bande dessinée Mézières et Moebius).
Mais pour autant, je n’ai pas ressenti de pression politique étouffante. La fac fut autrefois clairement de gauche, elle n’est sûrement pas devenue une université de droite aujourd’hui, mais on n’a pas besoin d’être encarté dans un groupuscule maoïste pour y enseigner ou y étudier — contrairement à ce qu’avait supposé une étudiante chinoise qui avait cru judicieux d’ajouter à son dossier d’équivalences une photocopie de sa carte d’adhérente du Parti Socialiste (français !), dans l’espoir que son dossier en soit favorisé.

Bref bref bref, non, tous les enseignants de Paris 8 ne pensent pas tous pareil sur tous les sujets, les étudiants ne reçoivent pas une formation idéologique particulière, peut-être existe-t-il une culture spécifique à Paris 8 mais pour la comprendre, il faut faire un peu plus que de se fier à des on-dits malveillants12. Il faut un certain culot pour se croire légitime à proférer des généralités sur une université cinquantenaire qui emploie mille enseignants titulaires (et bien des chargés de cours) et accueille plus de vingt mille étudiants.

  1. Traduisons ça par « poncifs court-circuiteurs de réflexion ». Ce concept a été forgé par le psychologue Robert Jay Lifton dans un essai consacré au contrôle mental : Thought Reform and the Psychology of Totalism: A Study of « Brainwashing » in China (1961), et il désigne les mots, les locutions, les proverbes, le notions, qui permettent de bloquer la réflexion. [↩]
  2. Les nouveaux médias, l’école d’art et le Havre ne me sont jamais renvoyés à la figure, en revanche ! [↩]
  3. nota bene : je ne connais absolument pas le Latin, je n’en ai pas fais à l’école. J’ai fait du Grec mais sans jamais vraiment comprendre ce qu’était une déclinaison et à quoi ça servait. Ce n’est que des années plus tard que mon épouse, qui parle Croate, me l’a expliqué. [↩]
  4. Dans l’article l’Exemplarité du prof, un peu sur le même sujet, on voit des gens me reprocher d’émettre des tweets erronés alors que je suis salarié du service public. [↩]
  5. Je vous ai dit que je ne connaissais pas le Latin et que j’invente ! [↩]
  6. Oui, c’est encore du Latin inventé. N’hésitez pas à me proposer mieux ! [↩]
  7. J’ignore son identité, c’est un enseignant d’un autre département. [↩]
  8. Par ailleurs, cette fameuse « non-mixité », traitée comme un outil et non comme un but, bien entendu, permet sans doute de rendre la parole plus fine pour évoquer les problèmes qui existent au sein du groupe lui-même. Je m’explique : si des personnes victimes de racisme discutent avec des personnes qui ne le sont pas et demandent à être convaincues et rassurées, elles seront vite amenées à faire bloc et à taire artificiellement leurs propres points problématiques. Pour caricaturer, face aux arguments masculinistes d’un Éric Zemmour, on imagine qu’un groupe de femmes ne va pas se mettre à discuter de la misogynie qui peut être véhiculée par les femmes elles-mêmes : dans un tel contexte, ce serait tendre le bâton pour se faire cogner. [↩]
  9. Lire à ce sujet Les Schtroumpfs noirs, une œuvre raciste ? Par André Gunthert,. [↩]
  10. Qui n’a pas l’air de très bien fonctionner soit dit en passant. [↩]
  11. C’est la seconde fois que je vais perdre un emploi grâce aux bonnes idées de Michel Sapin ! [↩]
  12. Les jugements péremptoires ne sont malheureusement pas une chose rare, c’est même, si l’on se fie aux recherches exposées par cet article, d’une grande banalité : on se sent souvent d’autant plus expert qu’on est ignorant. [↩]

Où nous allons et comment tenter de l’éviter, mais bon c’est trop tard de toute façon

(bonjour ami ! La première partie de cet article ne te sert à rien, tes convictions sont arrêtées, tu es bouché à l’émeri et tu ne reviendras pas dessus : tu chercheras dans ma prose une confirmation de tes préjugés, qu’ils soient opposés ou semblables aux miens. Je le sais parce qu’on est tous pareil, je fais exactement comme toi et, même si j’aimerais être plus malin, rien ne m’est plus désagréable que des idées ou des informations qui vont contre ma vision du monde. Tu peux donc directement sauter à la fin de l’article, après un spoil du début de l’épisode 6 de la série Gaston Phébus, sortie en 1978, qui ne casse pas des briques et dont j’ai déjà parlé dans mon article d’hier)

Au cours d’une émission animée par David Pujadas où il répondait à une tirade énergique de l’humoriste Yassine Belattar, Jean-Sebastien Ferjou (LCI, Atlantico) expliquait que « poser la question de l’Islam et de l’Islamisme ce n’est pas mettre en cause les musulmans » et ajoutait respecter l’analyse de son contradicteur, tout en signalant qu’il ne « tolère pas l’emploi du terme islamophobie ». Il respecte ses interlocuteurs tant que ceux-ci utilisent les mots qu’il veut, quoi.

David Pujadas, Yassine Belattar et Jean-Sébastien Ferjou. Belattar l’humoriste ne s’est pas montré très drôle, mais en tout cas très éloquent.

Je reviendrais sur la première pensée exprimée plus loin, commençons par ce que me suggère la seconde : je pense que ce monsieur est islamophobophobe, c’est à dire qu’il craint le mot « islamophobie ». cette affection courante s’appuie sur un thought-terminating cliché qui affirme tout à la fois que le mot « islamophobie » :
1- assimile l’Islam, qui est une religion, à une race.
2- rend impossible toute critique de l’Islam, et constitue donc un outil de chantage idéologique, puisque toute critique de la doctrine musulmane est associé à du racisme (voir 1).
3- a été inventé par les mollahs de la Révolution islamique iranienne afin d’interdire, donc, toute critique de l’Islam (voir 2).

Sur le dernier point, certains ont fait remarquer de longue date que le mot « islamophobie » est au moins centenaire1, et donc plus ancien que la prise du pouvoir en Iran par l’ayatollah Khomeini, mais c’est peine perdue, l’origine lexicale inventée par Caroline Fourest et Fiametta Venner en 2003 vit sa petite vie, indépendamment de toute vérification et ne cesse d’être reprise par des politiques, des philosophes médiatiques et des éditorialistes : ce mot, selon eux, n’est pas un simple mot, c’est une arme de combat, l’outil d’une conjuration visant à interdire certains débats, et ils se sentent donc en conséquence autorisés à refuser autant le mot que le fait, à se sentir par avance eux-mêmes absous de toute suspicion d’islamophobie, puisque c’est un mot de l’ennemi…  Si les preuves d’une ancienneté du mot ne parviennent pas à impressionner ceux qui colportent son origine de manière erronée, c’est parce qu’ils ont trop envie de refuser qu’il existe.
Pourtant, même si c’était vrai, même si le mot avait véritablement été inventé au cours des années 1980 par les lugubres gardiens de la Révolution, qu’est-ce que ça changerait ? En langue française, on a le droit d’inventer des mots et pourquoi pas des mots en « phobe » autant qu’on le veut ? Je peux dire que quelqu’un est googleophobe, skateboardophobe ou ComicsansMSophobe ça ne sera pas très beau, ça ne sera pas un vrai mot, peut-être que ça ne décrira rien qui existe réellement, mais on le comprendra ce que je veux dire. On ne dira pas que je transforme Google, le skateboard ou la Comic sans MS en « races » – pas plus que les espaces confinés qui effraient les claustrophobes ou la foule que redoutent les agoraphobes constituent des « races », bien sûr.
La phobie, par ailleurs, ce n’est pas forcément le rejet ou la haine, c’est la peur — peur qui peut, certes, devenir la cause d’un rejet ou d’une haine.

Vu dans les locaux de la Fédaration nationale d’achats des cadres du passage du Havre, pas plus tard qu’il y a deux jours. C’était une journée spéciale pour les adhérents « One ». Je le savais pas, j’y étais par hasard, c’est vraiment du bol car j’ai pu profiter d’une super promo. Cependant j’ai compris en discutant avec la vendeuse que ma promo était de même valeur que la réduction que j’aurais eu notamment en tant qu’adhérent. Du coup je me dis que je me suis un peu fait avoir. C’est intéressant, hein ! C’est juste pour vérifier si vous lisez les légendes, en fait. Mais tout est vrai.

La vraie question n’est pas de savoir qui est propriétaire du mot, mais de se demander s’il existe bel et bien une peur de l’Islam en France en 2017. Je me souviens d’avoir vu toute la classe politique disserter pendant l’été 2016 sur le « burkini« , tenue réputée conforme à l’Islam selon un mufti australien2, dont le nom est un gag (burqa + bikini) et que personne n’a jamais du porter en France puisque les seules photos que la presse a trouvé pour illustrer les articles sur le sujet étaient systématiquement issues du catalogue de la styliste créatrice de ce vêtement, et puisque les quelques cas de femmes bannies des plages pour cause de burkini, pour autant que je sache, l’avaient été pour d’autres tenues réputées islamiques et pas pour avoir effectivement porté le burkini. Une réaction aussi excessive, où tout un pays débat d’une question qui relève plutôt de l’imaginaire, me semble un bon exemple, parmi bien d’autres souvent moins légers, d’un climat de psychose généralisée. Oui, la peur de l’Islam existe en France et elle est prégnante. Et comme l’arachnophobie, par exemple, cette peur n’est pas forcément irrationnelle : certaines araignées sont bel et bien dangereuses, après tout, et de la même manière des gens se sont montrés coupables ces dernières années d’abominables déchaînement de violence terroriste au nom de l’Islam. Au passage, si des gens comme Riss ou comme Coco, et d’autres membres de la rédaction de Charlie Hebdo qui étaient là le jour du massacre de leurs amis, ont peur des musulmans, s’ils frémissent en entendant « Allahu akbar » (dieu est le plus grand — profession de foi banale de tout musulman mais cri de guerre poussé par les frères Kouachi entre deux rafales de fusil mitrailleur), je n’ai rien à leur dire, aucune leçon politique à leur donner, et si je trouve injuste et idiot l’éditorial de la semaine de Riss, qui accuse par avance Edwy Plenel du prochain attentat qui touchera l’hebdomadaire satirique, je sais que je ne peux pas me mettre à la place qui est la sienne, je n’ai aucune légitimité à mettre en question sa réaction. De la même manière, je salue sans réserves le courage des gens qui se battent contre l’oppression religieuse là où la religion a du pouvoir, et je comprends mal les français qui au nom d’un calcul assez pervers reprochent à des gens de culture musulmane de renier la religion de leurs pères ou de se rebeller contre des tyrannies dont ils ne voudraient pas pour eux-mêmes.

Départ des français pour la troisième croisade.

Bien que les terroristes djihadistes ne soient pas représentatifs de la masse de leurs coreligionnaires, ils sont effectivement de vrais musulmans. On aime bien dire d’eux « ça ce n’est pas le vrai Islam », mais c’est comme de dire que les croisades ne sont pas représentatives du Catholicisme, c’est faux. Les croisades ne résument pas le catholicisme mais elles sont bel et bien une partie de l’histoire de cette religion, et les croisés étaient sans doute nombreux à penser que c’est bien Jésus qui leur commandait de partir couvrir Jérusalem de sang sarazin.
Et les gens de Daech, d’Al Qaeda ou les Frères musulmans sont tous autant qu’ils sont des musulmans. Pas les musulmans mais bien des musulmans. Le leur dénier n’est pas plus logique que de résumer leur religion aux crimes qu’ils commettent.
Pour les psychiatres, une phobie est une peur qui se manifeste de manière excessive. Plutôt que de jurer que l’islamophobie n’existe pas, ceux qui l’éprouvent devraient être honnêtes avec eux-mêmes et constater qu’ils ont développé une sensibilité disproportionnée et potentiellement problématique à tout ce qui touche à la religion des musulmans. Car c’est un problème : les musulmans existent en France, où ils représentent 7,5% de la population, ce qui n’est pas rien, mais leur présence imaginaire est bien plus élevée puisqu’un sondage récent a établi que les Français estimaient en moyenne la présence des musulmans en France à 31%, soit près d’un tiers de la population, contre à peine plus d’un quinzième en réalité !
La peur, la haine, la détestation, sont des sentiments naturels qu’on ne peut pas s’interdire à soi-même afin de coller à quelques principes. Ce ne sont ni des crimes, ni des délits, même si leur expression, pour les effets qu’elle peut avoir, peut être pénalisée. Je me souviens que l’écrivain Michel Houellebecq ou l’actrice Véronique Genest se sont décrits eux-mêmes comme islamophobes, ou qu’Élisabeth Badinter a dit qu’il ne fallait pas craindre d’être qualifié d’islamophobe. Même s’il est dommage pour ces gens de vivre dans la peur, je trouve plus honnête de leur part de faire un tel constat que de se faire croire qu’on peut rejeter une idée, une idéologie, une croyance, une culture, indépendamment des personnes qui les portent, qui y adhèrent.

L’union sacrée contre Edwy Plenel est une véritable cour des miracles avec par exemple une ancienne ministre socialiste ; un journaliste algérien connu pour son opposition à l’islamisme ; un quotidien catholique traditionaliste et nationaliste. Eh oui, Médiapart s’est fait beaucoup d’ennemis.

Revenons à la première pensée exprimée par le gars d’Atlantico : dire qu’on peut « poser la question de l’Islam et de l’Islamisme » sans pour autant mettre en cause les musulmans induit d’une part que la question posée a déjà sa réponse (si poser la question doit aboutir à une mise en cause), et d’autre part que les musulmans peuvent être considérés à part de l’Islam alors qu’ils se caractérisent par le fait qu’ils adhèrent à cette religion. Quand à l’association de « Islam » et « Islamisme », elle semble quelque part nier la distinction entre les deux notions (une religion, d’une part, et l’inspiration religieuse d’une action ou d’un régime politique, d’autre part). Essayons la même phrase en visant une autre communauté regroupée autour d’une foi : « Poser la question du Christianisme et de l’intégrisme ce n’est pas mettre en cause le chrétiens ». Ça sonne mal, non ? C’est ce genre de formules, ou les habituels « les terroristes ne sont qu’une fraction infinitésimale des musulmans mais ne trouvez-vous pas que le Coran pousse au crime ? » qui sont il me semble une insulte pour les musulmans français, et une manière constante de leur dire : « on ne veut pas de vous, on veut que vous rasiez les murs ! »… Et que peut-on attendre d’une telle ambiance ? Si on vous intime l’ordre de raser les murs, qu’est-ce que vous ferez ?3

Tout ça m’amène à une notion médiatique que je trouve très perverse : celle du « musulman modéré ». Si on suit les journaux télévisés les plus banals, ceux qui façonnent les consciences et qui expriment tout à la fois les poncifs les plus répandus, on apprend qu’il existe des bons musulmans, les musulmans « modérés », et puis des mauvais, qui n’ont pas de nom générique, mais peuvent être appelés intégristes, radicaux, ou encore salafistes et djihaddistes, autant de mots qui ne sont pas synonymes les uns des autres mais que regroupe l’ensemble des « non-modérés ».
Je ne suis pas croyant, et je suis même clairement religiophobe, mais il me semble que de nombreuses religions — et c’est en tout cas le cas du Christianisme et de l’Islam, deux religions monothéistes exclusives qui reposent sur un credo —, condamnent la modération : le croyant est censé se donner tout entier à la divinité qu’il adule, et s’il ne le fait pas, sa foi n’a pas de valeur, il n’a pas le droit d’être « tiède », comme le dit le livre des Révélations : « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche »4. On trouve des réflexions du même tonneau tout au long de la Torah5. Enfin, dans l’Islam, peu de péchés sont plus graves que l’« association » (rendre un culte à d’autres divinités, vénérer des saints ou même, selon certaines interprétations, se montrer superstitieux), et il vaut mieux être incroyant qu’« hypocrite », c’est à dire que si l’on se dit croyant il faut l’être sans réserves et sans calcul.
Oui moi aussi je trouve que tout cela constitue une forme malsaine de chantage, mais c’est un fait, cela fait partie des principes théoriques de ces religions et le plus tolérant des curés, le plus libéral des imams, auront du mal à absoudre une de leurs ouailles qui se dira « un tiers chrétien, un tiers musulman, un tiers bouddhiste ». Puisque la religion est avant tout un outil de coercition sociale, un moyen pour souder le groupe autour d’un certain nombre de rites, de pratiques, de croyances, de lieux, de valeurs, alors on n’est pas censé dire que l’on n’y adhère qu’à moitié, et on n’est pas censé choisir ce à quoi on adhère, on doit prendre le pack entier. Du moins officiellement, car tout croyant effectue une sélection, ne serait-ce que parce qu’il est logiquement impossible de cocher toutes les cases en même temps, eu égard à l’incohérence des livres et à la grande latitude d’interprétation permise par des siècles de réflexion théologique et de pratique populaire6.

Natacha Polony devient une héroïne pour le site identitaire fdesouche, Christophe Barbier le plus mauvais journaliste de France à ma connaissance prend parti contre Edwy Plenel, et enfin, un ancien premier ministre, au nom de la liberté d’expression et de la démocratie, veut que Médiapart « rende gorge » et soit « exclu du débat public ». Charmant !

On peut en penser ce qu’on veut (j’en pense beaucoup de mal, pour ma part), mais cette injonction à se donner entier à son dieu fait qu’il est absurde d’exiger des croyants de se revendiquer « modérés », et un peu idiot de laisser entendre que les seuls musulmans non-modérés, passionnés, entiers, sont ceux qui posent des bombes ! Du reste, laisser penser qu’un musulman véritable est un meurtrier est précisément le cœur de la propagande de Daech… Quelle idée d’épouser la même vision des choses ? Ceux qui insultent les musulmans travaillent au même monde de misère que ceux qui leur promettent le Califat : l’un pousse, l’autre attire, il n’y a pas de tension, juste une direction.
Je vais en choquer plus d’un en l’écrivant mais pour moi, Élisabeth Badinter, Dieudonné, Manuel Valls, le Printemps Républicain, Riposte laïque, Tariq Ramadan, Caroline Fourest, le Parti des Indigènes de la République, etc., etc., s’ils sont bien adversaires, n’en sont pas moins unis autour d’une vision du monde assez semblable. Parfois avec une vraie honnêteté intellectuelle et en espérant sincèrement aller dans le bon sens, je ne mets pas ça en question a priori (même si j’ai mon opinion sur le degré d’opportunisme de certains). J’ai peur que tous ces gens nous mènent vers la guerre, peut-être vers une nouvelle Saint-Barthélémy, peut-être juste vers une extension du communautarisme, vers une vague de radicalisation molle mais dévastatrice7 d’une partie des musulmans autant que d’une partie des chrétiens. Ma théorie, je l’ai dit souvent, c’est que nous nous dirigeons vers un affrontement, non pas parce que le livre de l’un dit noir et que le livre de l’autre dit blanc, ça n’a en général aucune importance, mais parce que le pétrole, l’uranium, les terres cultivables, l’eau non-souillée, l’air respirable, sont inexorablement amenés à manquer, et que même si en apparence tout se passe encore bien, même si nous nous faisons encore croire que la science et la technologie pourront nous sauver in extremis8, nous nous préparons à nous entre-tuer, c’est ce que disait Claude Lévi-Strauss quelques années avant sa mort :

(…) De ces disparitions, l’homme est sans doute l’auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué9.

Pour s’entre-tuer, il faut des camps bien identifiés, il faut qu’il y ait les « nôtres » et les « autres », et il faut un prétexte, un désaccord fondamental, irréconciliable, puis, ça marche toujours, accuser son adversaire d’être un danger futur. Le temps se charge d’apporter l’étincelle.

Si je partage l’analyse d’Edwy Plenel sur le fait qu’il existe une gauche et une droite alliés dans une guerre contre les musulmans, je ne mets pas Charlie Hebdo dans ce sac, ne serait-ce que parce que Charlie Hebdo exprime de nombreuses sensibilités différentes et, par son caractère satirique, (vaguement) anar et (encore un peu) déconneur, permet le décalage, permet de ridiculiser tous les discours, ou permet de ridiculiser l’idée même de sérieux10. L’humour est une des armes de l’intelligence. Malheureusement pour eux, le monde entier, que ce soient ceux qui leur souhaitent mille morts ou ceux qui veulent en faire un porte-étendard politique, les force à se prendre au sérieux. Si j’ai trouvé l’édito de Riss excessif, j’admets qu’il est maladroit ou imprudent de la part de Plenel de mentionner Charlie Hebdo comme faisant partie d’une « guerre contre les musulmans »11. Tout comme je trouve injuste de la part de Charlie Hebdo de se ranger derrière l’idée qu’en considérant que les musulmans de France sont victimes d’une forme de stigmatisation, Médiapart est au mieux « idiot utile de l’islamisme » et au pire, un média « compagnon de route de l’intégrisme », comme je l’ai entendu dire vendredi par une journaliste sur Arte. Et ne parlons pas de l’odieuse accusation d’avoir sciemment couvert des viols, ou encore plus incroyable, le rapprochement assez obscène fait par Joann Sfar et repris sans vérification par une partie de la presse entre les 130 morts du Bataclan et les 130 signataires (en fait 150) d’une tribune de soutien à Edwy Plenel.
À l’heure où je parle, la dessinatrice Coco a fermé son compte Twitter, sous le poids des insultes — elle a tout mon soutien, mais même si son dessin affirmant qu’Edwy Plenel avait volontairement évité de s’intéresser aux mœurs sexuelles de Tariq Ramadan était plutôt réussi et drôle (elle est un des derniers talents de ce journal), il était injuste. La seule personne qui se soit elle-même accusée d’avoir été au courant et de n’avoir rien dit, c’est Caroline Fourest12.
J’en veux vraiment à ceux qui se servent opportunément de cette histoire pour régler des comptes. Je pense par exemple à Manuel Valls qui, au nom de la défense de la liberté d’expression et de la démocratie a souhaité tout haut que Médiapart « soit exclu du débat public » et « rende gorge » ! J’en viens à me demander si Plenel ne prépare pas un dossier sur l’ancien premier ministre et si ce dernier n’est pas en train de jouer le tout pour le tout, à coup d’insinuations toxiques, pour décrédibiliser le site d’investigation ou pour faire passer son travail pour une vendetta entre personnes. Ou bien il cherche juste un prétexte pour pousser plus avant son personnage de « monsieur je-serais-intraitable », son créneau marketing.

Gaston Phébus (1978) épisode 1. On entend toujours parler de l’armée de Phébus dans la série, composée de dizaine de milliers d’hommes, mais à l’image on a toujours les six ou sept mêmes mecs. C’est un peu cheap. Comme d’utiliser une pauvre carrière à ciel ouvert comme décor pour représenter la Palestine. La séquence ci-dessus est intéressante pour la manière dont elle représente les Croisades : les soldats francs, qui sont techniquement une armée d’invasion, sont présentés comme les preux chevaliers qui vont au secours d’un homme torturé et se font prendre en étau par une bande d’orientaux patibulaires à qui la caméra ne donne jamais la chance d’être montrés comme des personnes : ce sont des burnous et des turbans qui braillent en faisant tourner des sabres. Ils sont fourbes, bruyants et lâches13.

Une chose me choque de plus en plus dans le discours ambiant, c’est sa binarité : si on ne va pas dans le sens du troupeau, c’est qu’on est l’ennemi — et on découvre vite à ses dépens qu’il s’agissait d’un troupeau de loups pour qui désigner l’ennemi, c’est se donner la permission de le juger sans procès, de le condamner sans jugement et d’exécuter sa peine sans condamnation. À une époque pas si lointaine, la tolérance consistait à accepter que quelqu’un soit différent, ait une autre vision du monde, d’autres idées. Aujourd’hui, chez beaucoup, c’est un cri de ralliement : on est dans la bande des tolérants dégoulinants d’esprit démocratique, ou bien on est l’ennemi et on doit être abattu. À une époque on pouvait ne pas aimer quelque chose sans demander pour autant une loi pour l’interdire !
Pour ma part j’ai l’impression et je m’efforce constamment d’être tolérant suivant l’acception ancienne du mot. Je considère que le monde entier a tort, je n’aime pas la politique, Je n’aime pas les religions, elles me font peur, je n’aime pas les symboles qui vont avec les religions, et notamment l’obsession de la distinction sexuelle dans les religions monothéistes. Beaucoup de valeurs politiques, religieuses ou philosophiques qui ne sont pas les miennes me répugnent, mais je respecte la folie de chacun tant que je n’ai pas la preuve que les fous font du mal à d’autres qu’à eux-mêmes.

Gaston Phébus (1978), suite. Ayant eu contre son gré un enfant avec son épouse qu’il déteste (c’est un peu compliqué à expliquer), Gaston III de Foix-Béarn hait son rejeton Gaston, un adolescent difficile (qui, sous-entend lourdement mais sûrement le scénario, s’intéresse plutôt aux garçons qu’aux filles). Tout naturellement, comme ça se faisait à l’époque, le jeune homme essaie d’empoisonner sa famille sur le conseil de son oncle maternel, Charles le mauvais. L’affaire tourne mal car son frère Yvain (Lambert Wilson, alors à ses débuts) parvient à l’en empêcher. Il ne veut cependant pas que son demi-frère soit puni (dans les fratries, on se chamaille, mais face à l’autorité parentale, on peut aussi être solidaire !), mais le poison est involontairement repéré par un chien qui, après l’avoir ingéré, décède. C’est la goute d’eau qui fait déborder le vase, Gaston est envoyé dans sa chambre sans manger. Mais quand les choses se calment, il continue de refuser de s’alimenter ! Dans la scène ci-dessus, Gaston III essaie de convaincre son fils de goûter une cuisse de poulet mais ce dernier refuse. Alors son père négocie, menace, s’énerve. Mais ça marche pas ces trucs-là, croyez-en mon expérience, l’éducation est un truc bien plus fin. Le fils meurt, la jugulaire accidentellement tranchée par son papa qui faisait mine de le menacer avec un poignard et qui s’est montré maladroit en le manipulant. En plus il savait pas que son fils était hémophile.

Bon, maintenant, parlons solutions.
Car quand des gens a priori intelligents s’écharpent, des gens qui a priori cherchent à être du bon côté de la barre, il y a un problème à régler. Sur les affaires dont il est question, je dois dire que je suis effrayé, chaque jour, sur Twitter, en voyant les positions des uns et des autres se rendre caricaturales et devenir affaire de réflexes, de réactions épidermiques qui transforment des personnes estimables en machines à penser par catégories et par mots-clés.
Je veux continuer à débattre même si ça m’épuise et si ça me désespère, alors je vais tenter de me tenir à quelques principes qui peuvent m’aider à être juste :
— Éviter la tentation des oppositions qui s’équilibrent : si on me parle d’une injustice commise par x, il ne faut pas lui opposer une injustice commise par y : une injustice plus une injustice, ça ne fait pas un équilibre, ça fait deux injustices. Les deux injustices doivent être condamnées, elles ne s’annulent pas. Par ailleurs, chacun a ses points sensibles et ses points aveugles, il faut l’admettre (y compris à son propre sujet) et éviter de poser ça en termes accusatoires.
— Ne pas réagir à une nouvelle sans connaître le contexte, sans avoir pris connaissance de la phrase entière et même des phrases qui précèdent et qui suivent, sans avoir vu la vidéo, sans avoir lu l’article.

Un exemple tout frais de problème de contexte : hier Aurore Bergé (porte-parole de la République en Marche) a exhumé un tweet de Mélenchon qui proposait que le Parti de Gauche offre l’asile politique à Gérard Filoche, laissant croire que cette proposition suit le tweet douteux de Gérard Filoche. L’indignation est générale, jusqu’à ce que certains remarquent que le tweet de Mélenchon date de 2014 et ne peut donc pas être lié à une affaire de 2017. La jeune députée a été forcée d’admettre son erreur, expliquant qu’elle n’avait pas vu la date du tweet (admettons – ça m’est arrivé assez souvent pour que je puisse y croire), mais ajoutant l’insulte à l’injure en se demandant tout haut si l’offre est toujours d’actualité, en accusant Mélenchon d' »avoir des amitiés avec le Parti des Indigènes de la République » (dont il s’est pourtant fermement démarqué), et finissant par retourner sa chaussette sale en demandant que l’on se calme puisqu’elle n’a « justement aucune envie d’employer les méthodes qui sont celles des Insoumis ». Ce qui m’intéresse ici et qui motive le point suivant, c’est que je pense que le sentiment que Mélenchon est suspect d’indulgence envers l’antisémitisme, provoqué l’exhumation opportuniste d’un de ses vieux tweets, ne va pas quitter ceux qui l’auront éprouvé (notamment ceux qui étaient déjà prêts à la recevoir sans filtre), alors même qu’ils auront été ensuite informés de la manipulation. Les sentiments sont comme l’amiante ou ces métaux lourds qui s’accumulent dans l’organisme et ne le quittent jamais : les révisions, le complément d’information, la réflexion, ne permettent jamais de s’en débarrasser vraiment, et ils refont surface à la première occasion.

—  S’efforcer de mettre à jour les informations qu’on a tenues pour exactes et qui se sont révélées ne pas l’être, et tenter de revenir sur les sentiments que l’on a éprouvé en les entendant. Cette seconde partie est presque impossible à effectuer, malheureusement : une indignation qui s’appuie sur une mauvaise information restera toujours en sourdine quand bien même on aura découvert sa fausseté.
—  Réagir à ce que les gens font, à ce qu’ils disent, pas à ce qu’on pense qu’ils pensent en vertu de leurs amitiés ou de la personne qui s’est trouvée avec eux, un jour lambda, sur une photographie.
—  Se rappeler que les gens (et se compter dedans) sont bien plus largués qu’ils ne se le font croire, bien moins maîtres de leurs pensées, de leurs émotions, de leurs références, de leurs goûts, de leurs répulsions, de leurs frayeurs, qu’ils ne le voudraient.  Chacun de nous est jeté dans le monde sans avoir rien demandé et passe les quelques décennies qu’il y vit à tenter de donner un sens aux choses en attendant de disparaître. Et puis il meurt sans avoir rien compris, mais en ayant parfois fait du bien ou du mal, et  en ayant parfois eu le choix de ses actes.
— Tenter d’éviter les excès verbaux, qui braquent forcément, et les métaphores outrancières.
— Traiter chacun, même adversaire, même ennemi, comme une personne, c’est à dire comme quelqu’un qui est responsable de ses actes et qui s’exprime en son nom. Cela sert autant à être juste soi-même qu’à contraindre sont interlocuteur à ne se cacher ni derrière un leader, ni derrière un dieu, ni derrière une idée, et à agir en tant que personne et non en tant qu’agent.

Hier avant d’aller me coucher j’avais plein d’autres idées de méthodes à appliquer pour rendre le monde moins stupide mais au réveil, je les ai oubliées. On verra une autre fois.
Et toi, lecteur, as-tu des propositions ?

  1. Demandez à Google books.  [↩]
  2. Il paraît que de nombreuses femmes britanniques portent ce vêtement sans rapport à des convictions religieuses mais pour épargner le soleil à leur peau trop fragile, et que ce vêtement a aussi du succès en Asie du Sud Est chez des femmes qui veulent aller à la plage mais refusent de bronzer. En revanche il n’est pas spécialement validé par Daech. [↩]
  3. Il semble que certaines jeunes femmes ne se mettent à porter le hijab que par réaction à ce qu’elles ressentent comme une attaque envers leur religion. Lire à ce sujet le livre de témoignages Des voix derrière le voile, par Faïza Zerouala, éd. Premier Parallèle. [↩]
  4. Apocalypse 3:16. [↩]
  5. Par exemple Rois 8:61 : « Que votre cœur soit tout à l’Éternel, notre Dieu, comme il l’est aujourd’hui, pour suivre ses lois et pour observer ses commandements ». Les dix commandements, déjà, ne disent rien d’autre avec cet avertissement : « car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux ». [↩]
  6. Je note que les religions laissent une latitude au doute et aux errements du croyant, tant que tout cela permet de renforcer son adhésion au crédo, mais il faut que cela soit contrôlé, dirigé : on peut confesser à un prêtre que l’on doute, et se le reprocher à soi-même, mais on n’est pas censé en parler autour d’un verre avec des gens qui ont d’autres croyances : on lave son linge sale en famille. [↩]
  7. Daech est comme l’épisode des Anabaptistes de Münster au XVIe siècle (et bien d’autres poussées de fièvre sectaires dans l’histoire) : ravageur et spectaculaire, mais forcément épuisant pour tout le monde et appelé à l’autodestruction.
    Mais d’autres mouvements sont plus lents, moins visibles, moins meurtriers en apparence mais plus solides et plus efficaces à long terme, conçus pour durer. [↩]
  8. Alors même que certains d’entre nous voient la science comme une sorte de luxe inutile et idéologiquement nuisible — on trouve ça chez Trump, chez les religieux et chez certains écologistes, mais aussi de manière plus insidieuse dans le discours médiatique et dans les politiques publiques de partis politiques pourtant « science-friendly ». [↩]
  9. Claude Lévi-Strauss, réception du Prix international de Catalogne, mai 2005. [↩]
  10. La zone d’ombre de Charlie Hebdo, pour moi, c’est la psychanalyse, qu’ils traitent avec une dévotion respectueuse très constante. [↩]
  11. Notons tout de même que la phrase dite par Plenel sur France Info à ce sujet a été malhonnêtement tronquée. [↩]
  12. Bien que je la mentionne plusieurs fois dans ce texte, je ne pense pas de mal de Caroline Fourest, si ce n’est qu’elle peine à revenir sur ses emballements quand bien même ils a été démontré qu’ils étaient mal informés, ce qui décrédibilise totalement son propos. L’orgueil la rend malhonnête. Mais depuis que j’ai vu une manifestation de deux cent hommes, avec à leur tête un curé illuminé en soutane, l’accueillir à la sortie d’un train avec des intentions brutales, je me dis que sa vie quotidienne doit être un enfer et qu’elle est courageuse de s’en tenir à ses idées même si celles-ci sont erronées. [↩]
  13. Les Croisades, dont on parle avec légèreté chez nous à présent, n’ont pas été une entreprise pacifique mais bien une sanglante série de guerres de conquête. Rappelons le célèbre témoignage de Raymond d’Agiles (Historia francorum qui ceperint Jerusalem) : « On vit alors des choses jamais vues. De nombreux infidèles furent décapités, tués par les archers ou contraints de sauter du haut des tours. D’autres encore furent torturés puis jetés dans les flammes. On pouvait voir dans les rues des monceaux de têtes, de mains et de pieds. On chevauchait partout sur des cadavres. Ce fut un tel massacre dans la ville que les nôtres marchaient dans le sang jusqu’aux chevilles. Les croisés pillaient à satiété : ils parcouraient les rues, entraient dans les maisons, raflaient or, argent, chevaux, tout ce qu’ils trouvaient… ». Notons qu’à l’époque, « les infidèles » c’étaient les musulmans. C’est encore sous ce nom que, cinq siècles plus tard, ont été massacrés les Mayas et les Aztèques. [↩]

Faut pas prendre les avocats du diable pour des guacamoles au piment

Gérard Filoche a publié hier nuit un visuel complètement ahurissant montrant Emmanuel Macron au dessus d’une globe terrestre, avec un brassard rouge et blanc, à la mode nazie, mais où la svastika est remplacée par le sigle dollar. En dessous est écrit « En marche vers le chaos mondial ». Le tweet était accompagné du commentaire « un sale type, les français vont le savoir tous ensemble bientôt ». Le lien entre Macron, le dollar (nous le croyions europhile !), le nazisme et le chaos mondial est en soi très très très douteux. Mais comme beaucoup j’ai dû me pincer en voyant les autres détails de l’image, en filigrane : un drapeau américain (ok), des billets de banque (ouais), un drapeau israélien (ah.), et trois personnages : Jacques Attali, que j’ai reconnu, et deux autres personnes que je n’ai pas reconnues mais qui se sont avérées être Patrick Drahi, patron de SFR/Altice, et Jacob Rothschild, de la banque du même nom. En voyant ça, et avant même d’avoir identifié tous les personnages, j’ai bondi, et j’ai partagé mon effarement sur Twitter puis sur Facebook : quelle mouche a piqué Filoche ? Les références sentent à plein nez ce qui rapprochait, pendant la période d’entre deux guerres, une certaine gauche et une certaine droite. Et effectivement, renseignement pris, l’image émane du site d’Alain Soral, qui se dit « antisioniste » mais chez qui ce mot semble être un cache-nez pour « antisémite ».
Mais au fond pas besoin d’être averti de l’origine de l’image ou docteur en sémiotique pour percevoir un énorme problème, qu’on en juge :

Le lamentable tweet en question, retiré une heure plus tard environ. L’image est issus du site Égalité et réconciliation, tenu par Alain Bonnet dit Soral, et a valu ces derniers jours à son auteur une citation à comparaître au Tribunal de Grande Instance de Paris pour provocation à la haine envers une personne ou un groupe de personnes en vertu de leur origine.

Je suis ensuite allé voir mon épisode de la série Gaston Phébus : le lion des Pyrénées (1978) dont j’ai acquis le DVD et dont je tiens à dire qu’à part un acteur (Georges Marchal) tout le monde joue mal, à commencer par Jean-Claude Drouot (Thierry la Fronde), qui incarne Gaston III de Foix-Béarn. Quant à Nicole Garcia (Agnès de Navarre), elle fait ce qu’elle peut mais son rôle est écrit avec les pieds. Le récit tombe dans le grand n’importe quoi, sans aucun lien à ce qu’on sait de la biographie véritable du prince de Béarn.
J’ai profité de ce temps perdu pour réfléchir un peu au cas de Gérard Filoche. Je n’aime pas énormément ce monsieur1, je ne me sens pas lié à lui politiquement ou affectivement, mais je n’ai jamais décelé chez lui d’indices qui laissent croire à une proximité de vues avec Alain Soral, hors d’un petit dénominateur commun consistant à critiquer la finance mondialisée et à détester Emmanuel Macron bien entendu. Enfin bref, quelque chose ne collait pas, et, avec bien d’autres, j’ai réfléchi à des hypothèses : compte piraté ? Dans un commentaire de blog, Filoche a confirmé qu’il avait sciemment publié l’image, qu’il jugeait son tweet « pas terrible » et que, averti du tollé, il l’avait fait effacer :

oui je dormais, ça m’a réveillé alors que j’ai beaucoup bossé aujourd’hui
a ce que comprends, ils tentent d’interpréter un tweet pas comme il est, il y a un brassard dollars pas nazi bien sur
le tweet est pas terrible
mais y’a rien de tel de ce qu’ils prétendent y voir, le reste est leur cabale2
je l’ai fait quand même retirer aussitôt que j’ai su
ce genre de cabale vient de gens qui défendent macron plus qu’ils ne le combattent
a chaque fois ils essaient, je remarque que ce sont les mêmes, contre moi, ça tente de faire diversion, c’est leur complot à eux, pas a moi
quand on parle du fond, y a plus personne pour répondre,
haussez les salaires et baissez les dividendes !

On remarque qu’il ne parle que du brassard, et je me suis dit une chose : et s’il n’avait pas vu le reste ? Après tout, l’image est sombre, peu lisible, il suffit d’avoir la vue basse, d’utiliser un écran trop petit, par exemple celui d’un téléphone, ou juste mal calibré, et on peut rater des détails qui comptent. L’hypothèse qu’il ait diffusé l’image sans connaître son origine (elle circule hors du site d’Alain Soral), et sans en percevoir (littéralement) le contenu me semble au fond crédible, car le personnage est sans finesse dans son utilisation des images. Il est tout à fait du genre à publier « finance=SS », mais on ne l’a jusqu’ici jamais vu être dans le fielleux registre du sous-entendu-bien-entendu si typique à l’extrême-droite.

Alors ça c’est vraiment dégueulasse. Phébus (casque verte, teinture ni-faite-ni-à-faire, sur l’image de droite) s’est fait usurper le trône par son frère bâtard, lequel complotait avec le frère de l’épouse de Gaston qui s’était marié par vengeance mais c’est un peu compliqué à expliquer. Bon donc Gaston s’échappe de la prison du Châtelet, revient, et reprend son trône. Mais voilà que son oncle, le bâtard Corbeyran, décide qu’il doit se battre en duel contre son neveu imposteur : « ça doit se régler entre bâtards ». Même si je suis une personne de banlieue, c’est pas moi qui dis « bâtards » tout le temps hein, c’est dans le film. Bon, bref, Corebeyran est vieux mais il est vaillant, il réussit rapidement à prendre le dessus. Seulement voilà, l’autre profite d’un moment d’inattention de son oncle, le seul gars sensé de l’histoire et l’unique bon acteur du téléfilm, pour lui planter dans le cou une lame qu’il avait cachée dans sa manche. Et l’autre meurt, quoi. C’est vraiment dégueulasse.

Beaucoup ont été moins indulgents que moi et Filoche s’est fait traiter de tous les noms, notamment par tous ceux qui ne l’aimaient déjà pas du tout, ou qui sont opposés à tout ce qu’il a tenté d’incarner politiquement, à savoir une aile gauche du PS donnant des leçons à Hollande, Valls, Sapin, El Khomery ou Macron. Et même si je n’ai pas d’affection particulière pour Filoche, j’ai trouvé ça injuste : utiliser la suspicion d’antisémitisme comme dernier clou-du-cercueil, comme gale-qu’on-accuse-le-chien-d’avoir, comme flacon-qui-importe-peu-du-moment-qu’il-procure-l’ivresse, venant d’opposants politiques (comme Rachid Temal, mon sénateur PS, dont j’ai découvert l’existence à cette occasion3) je trouve ça petit. Et venant de gens de bonne foi, je trouve ça dommage.
Alors en idiot inutile que je suis, j’ai passé ma journée à défendre Gérard Filoche !
Une amie a fini par me demander :

Jean No, tu peux juste expliquer pourquoi tu essayes de pardonner son geste ?

Eh bien voilà ma réponse : je ne pardonne rien, mais tout bêtement, ici, je ne crois pas au crime, ou en tout cas, sauf preuve du contraire, je crois que le crime est plutôt de tweeter fatigué, voire en ayant un coup dans le nez, de poster une image sans l’avoir bien regardée. Mais surtout, je considère que la paranoïa complotiste antisémite est une question suffisamment grave pour ne pas la banaliser en en accusant quelqu’un avec légèreté juste parce qu’on n’aime pas sa tête. Sur cette question comme sur d’autres, j’ai tendance à me faire l’avocat du diable, et souvent précisément pour défendre des gens pour qui je n’ai pas de sympathie car j’essaie d’échapper contre moi-même au biais de confirmation et autre effet de halo illustrés et justifiés par des adages tels que « y’a pas de fumée sans feu », « si ce n’est toi c’est donc ton frère » et « qui vole un œuf vole un bœuf » qui reviennent tous à dire que l’on ne tient pour vrai que ce qui correspond à ce qu’on pensait déjà.
On tombe facilement dans ce genre de travers sans le vouloir, je ne pourrais pas me regarder dans une glace si je le faisais sciemment, et je suis, par extension, incapable de ne pas réagir si j’ai l’impression que c’est ce que d’autres sont en train de faire. Surtout si je les apprécie, hein.

Lire ailleurs : L’inquiétante étrangeté de la caricature antisémite, par André Gunthert/Imagesociale.fr.

  1. Gérard Filoche me semble un peu l’homologue de Nathalie Kosciusko-Morizet dans la crèmerie concurrente : le représentant d’une fallacieuse opposition interne au parti, qui affirme porter un discours « alternatif » pour rabattre les hésitants qui quitteraient le parti sinon, mais qui in fine, n’a aucune influence sur les orientations de son parti et vote pour l’essentiel avec lui : un apparatchik déguisé en refuznik ! Je le trouve excessif dans ses paroles (hier aussi il proposait la cour martiale pour Mélenchon pour crime d’avoir refusé de s’allier à lui…), et je ne me suis pas fait avoir deux fois à ses trémolos pour les retraités, les chômeurs, les travailleurs et qui vous voulez : c’est un camelot sans grande vision qui occupe un créneau. Enfin c’est ainsi qu’il m’apparaît, je ne sais pas si j’ai raison (je n’ai pas creusé plus que ça). Par ailleurs il ne m’a jamais répondu sur Twitter, c’est donc quelqu’un d’antipathique. [↩]
  2. Je vous laisse imaginer ce qu’a pris Filoche pour avoir employé le mot « Cabale », qui vient de l’hébreu Kabbale. [↩]
  3. Les sénateurs sont élus selon un processus non-démocratique, cette fonction sert à placer les cadres du partis, ils se sentent donc tout à fait dispensés de faire connaître leur existence à leurs administrés. [↩]

#meToo

Dans la foulée de l’affaire Harvey Weinstein, entre autres événements, une journaliste a proposé aux femmes sur Twitter de raconter leurs expériences de harcèlement sexuel ou d’agressions caractérises vécues dans le cadre de leur vie professionnelle, créant pour l’occasion le hashtag #BalanceTonPorc. Très vite, ce n’est plus seulement la vie professionnelle qui a été le sujet, mais la vie de tous les jours, et des milliers de femmes ont témoigné de pressions, d’attouchements, de propositions, d’exhibitions, de remarques odieuses, de baisers forcés, de viols. Chez les anglophones, le hashtag comparable est #MeToo.

Sauf exception, les témoignages ne dénoncent jamais nommément des personnes, mais j’ai vu des faits reprochés à un parlementaire, un journaliste, un cinéaste et un animateur télé. Pas pour des crimes, même pas pour de vrais délits, ou pas forcément pour des faits précis. Eh bien peut-être que ceux-là ont besoin qu’on leur dise que ce qu’ils ont trouvé charmant ou rigolo ou normal un jour ne l’était que pour eux.
Les réactions sont intéressantes : beaucoup (d’hommes) craignent l’injustice, ou plutôt la justice populaire : et si Lars Von Trier se faisait crever les pneus, à présent que Björk Gudmunsdottir a accusé un « réalisateur danois avec qui elle a tourné » de s’être comporté de manière non-professionnelle avec elle ? Les mêmes ne se demandent pas si les pourcentages de femmes agressées ou violées sont injustes, mais d’accord, admettons, pas besoin de lancer un vertueux hallali contre une poignée de noms lancés en pâture, d’autant que l’important n’est pas là, l’important c’est l’avalanche de témoignages, l’important c’est qu’il ne semble pas qu’une seule femme n’ait rien à raconter. Mais il faut voir les réponses masculines, qui vont de « ce hashtag est un peu agressif, parler c’est bien mais il faut le faire de manière plus apaisée » à « pourquoi le faire ici et ne pas aller au commissariat » (mille réponses, mais au minimum celle-ci : en quoi l’un empêche l’autre ? Est-ce qu’une personne devrait s’interdire d’évoquer son cambriolage une fois qu’elle a, ou non, choisi de déposer une plainte ?) en passant par « il faut aussi parler des mecs bien »,… au mieux. Parce que les réponses au pire sont d’un autre registre : « tu l’as mérité », « on te croit pas vu ce que tu es moche », et insultes en tout genre. Dans cette histoire de #balanceTonPorc, les réactions masculines sont peut-être ce qui fait le plus peur, car elles laissent le sentiment qu’un grand nombre d’hommes sont tout prêts à se serrer les coudes contre les femmes qui témoignent. Si effectivement ce que dit sous pseudonyme quelqu’un dont nous ne savons rien peut être une affabulation ou l’appropriation d’une histoire qui appartient à quelqu’un d’autre, si bien entendu il serait insupportable que des innocents soient injustement victimes opprobre, rien ne permet de décréter que les témoignages soient fréquemment, ni même anecdotiquement fallacieux. Pour ma part, j’ai lu les témoignages de nombreuses femmes que je connais et dont je suis surtout certain qu’elles ont beaucoup pris sur elles pour parler de ce sujet.

Je peux utiliser le hashtag #meeToo car moi aussi j’ai connu ce genre de situation. Je ne l’écris pas ici pour que des hommes claironnent « un point partout ! », et y voient la preuve que les hommes sont autant exposés que les femmes, non : dans les cas que j’ai vécu, je n’étais pas un homme de quatre-vingt-dix kilos et un mètre quatre-vingt et quelques, comme aujourd’hui, j’étais un pré-adolescent à peine plus lourd que son cartable.
En revanche mes mauvaises rencontres étaient des gens plus âgés que moi, de sexe masculin, et qui me savaient plus vulnérable qu’eux.

Une première histoire

Un jour, j’étais dans un train de banlieue, un double-étages orange, pour ceux qui connaissent. Je me rendais chez l’orthodontiste, à Paris, j’y allais chaque semaine après l’école et mon père m’y récupérait après sa propre journée de boulot, on rentrait ensuite en voiture. Le trajet était très simple : quatorze minutes de train vers Saint-Lazare, puis métro jusqu’à la station La muette, pour arriver au cabinet avenue Paul Doumer, au soixante-douze je crois.
Dans ce train, donc, J’étais monté à l’étage supérieur. La voiture était totalement vide, comme ça arrivait à l’époque. Un homme est venu s’asseoir sur la banquette qui me faisait face, et il a sorti son sexe, qu’il a tripoté en me fixant. Je pense que j’étais à l’époque en classe de sixième, j’étais donc un pré-adolescent pas spécialement au fait des mœurs normales des adultes, alors je l’étais encore moins de leurs mœurs plus déviantes, je ne suis pas certain que j’aie su à l’époque ce qu’était un viol, par exemple, ni que j’aie entendu parler de pédophilie — on n’en parlait pas, du reste —, mais la situation m’a semblé profondément anormale, et même furieusement dangereuse. En fait j’ai eu ce qui restera une des grandes frayeurs de ma vie. J’étais paralysé, j’ai passé dix minutes interminables à ne jamais oser me lever, à ne rien dire, à respirer difficilement, cherchant surtout à ce que mes yeux ne croisent ni le regard ni la main du type, me disant qu’il fallait surtout sembler ne rien avoir remarqué (tout en restant bien sûr aux aguets de tout nouveau mouvement, et prêt à courir). J’imagine que le type est parti au moment où le train rentrait en gare, et que j’ai attendu l’arrêt pour me diriger vers la sortie, mais je n’en ai pas de souvenir précis. C’est en l’écrivant ici et en tentant de raviver ce souvenir que je remarque que c’est peut-être depuis cette histoire que, dans les trains à double-étage, je choisis systématiquement l’étage inférieur. Il me semble bien qu’auparavant j’allais toujours en haut. Donc trente-sept ans plus tard, ce salopard qui est peut-être bien mort depuis, ou en prison, décide encore à quel endroit je m’assieds dans le train.
Je ne pense pas avoir souvent raconté cette histoire, ça m’étonnerait que je l’aie racontée à mes parents à l’époque, je crois que j’ai eu un peu honte, comme si mon apathie ou l’attitude de ce type disait quelque chose à mon sujet.

La seconde histoire

Avenue Émelie, ça ne vous dira rien si vous ne connaissez pas ma ville. L’endroit était à l’époque désert (il y a désormais de nombreuses habitations), mais ça faisait un bon raccourci. J’avais onze ou douze ans, là encore. Devant moi marchaient deux types plus âgés, disons des adolescents de quinze ans. Ils ont subitement décidé d’aller se soulager la vessie contre un mur en même temps, pas vraiment mon problème, même si je trouvais leur halte subite artificielle : quelque chose dans les gestes, les mouvements, la manière de se parler à voix basse, n’était pas naturel. J’ai continué à marcher, mais sitôt les coquins dépassés, j’ai entendu dans mon dos un « hep mignonne ! », et sans avoir le temps de rien je me suis retrouvé entouré de ces deux types, qui ont commencé à m’annoncer ce qu’il projetaient pour moi, sans que je comprenne bien de quoi ils me parlaient. Mais voilà, ils ont presque aussi vite constaté leur méprise : même si j’avais la coupe de cheveux de Mireille Mathieu (sans la frange), j’étais un garçon. Ils m’avaient pris pour une fille. Cela changeait tout à leur plan, ils m’ont dit quelque chose « eh mais t’es un mec ! », puis m’ont insulté, comme si j’avais attenté à leur virilité en les laissant avoir des projets à mon égard. Ils se sont sauvés sans demander leur reste.
Là encore il ne m’est rien arrivé, je m’en tire juste avec un petit boost de mauvaise adrénaline (et strictement aucune idée d’en parler à la police ou à quiconque, et là je crois bien que c’est la toute première fois de ma vie que je l’évoque), mais si j’avais effectivement été une fille ?
Devinez quoi ; je n’ai plus souvent emprunté cette voie par la suite.

Les femmes qui témoignent ces jours-ci, comme c’était le cas aussi avec le projet Crocodiles, racontent souvent à quel point telle ou telle mauvaise histoire les force à être aux aguets, à éviter tel trottoir, telle ruelle, telle heure à esquiver tel genre de regard, telle manière de s’adresser à elles, à surveiller les pas de celui qui les précède ou qui les suit, et sont au fond constamment sur le qui-vive. Avec mes deux minuscules histoires (j’ai eu peur chaque fois, mais personne ne m’a touché), je pense que je vois ce que ça peut signifier, et j’ai de plus en plus de mal à supporter les hommes qui se bouchent les oreilles ou cherchent à faire taire celles qui témoignent. Ce qui devrait être insupportable pour tous les hommes, ce n’est pas d’être injustement considérés comme de potentielles menaces, c’est bien que les femmes n’aient pas d’autre choix que de se méfier.

Les poules et les moutons

Paris>Pontoise hier, Nathalie et moi rentrions du ministère de l’enseignement supérieur où nous étions en lice pour un prix1. Nathalie m’a lu le détail de la loi antiterroriste fraîchement votée, telle que résumée par un quotidien gratuit ramassé en chemin. On savait déjà tout ça, mais il y avait tout de même motif à s’indigner : moins de libertés et moins de justice en échange d’aucune assurance d’une plus grande sécurité. Le gouvernement précédent, qui se revendiquait d’une tradition « de gauche », a utilisé des dispositifs de l’état d’urgence pour assigner à résidence des militants écologistes ou empêcher certains journalistes de faire leur travail. Cela n’a pas changé la vie de Daech, ça va dans le même sens que le modèle de société que promeut Daech, mais ça a permis de miner un peu notre démocratie dans ses fondements : liberté de circulation, liberté d’informer, liberté de s’exprimer, et droit à être jugé. L’actuel gouvernement intègre des dispositions du droit d’urgence au droit commun, « afin de sortir de l’état d’urgence »… Si on essaie de comprendre les tenants et aboutissants de la loi et de sa motivation (sortir de l’état d’urgence, qui épuise les forces de sécurité), on est en droit de juger la transaction bien déséquilibrée : moins de libertés garanties, mais aussi moins de sécurité, puisque « sortir de l’état d’urgence » signifie surtout réduire les capacités des policiers à organiser le stationnement de véhicule ou la surveillance armée de lieux.
Je comprends le problème du gouvernement, ceci dit : dire « on sort de l’état d’urgence » et rien d’autre serait un geste sensé, mais un risque politique terrible puisqu’au prochain attentat (il y en aura), la sortie de l’état d’urgence sera brandie par l’opposition comme une imprudence.

Enfin bref. Nous pérorions gentiment sur ces mesures sans penser spécialement au fait que nous n’étions pas seuls dans le train. Et nous n’étions pas seuls.

Une dame menue de la soixantaine, avec des lunettes sévères, nous a subitement pris à partie : « excusez-moi, j’écoute votre conversation, vous n’avez pas le droit de dire ça ! ».
Allons bon !
La discussion qui a suivi a duré un petit quart d’heure et aura été plutôt instructive, puisqu’elle permet de comprendre un peu le raisonnement de certaines personnes. Espérons que les raisonnements et les informations que nous lui avons objectés se seront aussi montrés instructifs pour notre interlocutrice. En dix minutes, il était difficile de tout se dire, alors je veux reprendre cette histoire ici, dans le fol espoir qu’elle soit lue par d’autres personnes possédées par le même catalogue d’idées reçues et mues par les mêmes terreurs. Les dialogues qui suivent ne sont pas exacts, et pas toujours dans l’ordre, j’essaie d’en reconstituer l’essence de mémoire.

Si la dame ne pouvait pas nous écouter sans réagir, c’est, nous a-t-elle expliqué, qu’elle nous jugeait égoïstes et irresponsables. Égoïstes parce que ne nous mettions pas à la place des gens qui ont perdu quelqu’un dans un attentat (sur un ton qui semblait vouloir exprimer le vœu contraire elle nous a dit « je vous souhaite de ne jamais perdre une fille dans un attentat ! »). Irresponsables (je ne crois pas qu’elle ait utilisé le terme, mais ça revenait à ça), parce que nous semblions opposés à des initiatives destinées à lutter contre le terrorisme.

Une stratégie commune à de nombreuses espèces vivantes (ovins, bovins, étourneaux,…) : le grégarisme. Afin de se protéger, ne surtout pas dépasser du troupeau. Si un loup vient, ce sont ceux qui se trouvent sur les bords, en marge, ou qui se sont éloignés du reste du troupeau, qui seront les premiers mangés. C’est une stratégie commune à beaucoup d’êtres humains aussi. Toute la puissance du terrorisme réside dans le fait que plus personne ne se sent à l’abri, et toute la force des mesures liberticides qui sont apportées en réponse réside dans le fait que personne ne se sent concerné : ce seront juste ceux « qui ont quelque chose à se reprocher » qui prennent des risques.

« — Tout le monde est d’accord pour lutter contre le terrorisme, mais à quoi ça sert de prendre des mesures si elles n’atteignent pas le but et si elles peuvent même être détournées ? On se retrouve sous Pinochet, là !
— oui, et alors ?
— euh…
— Si on est plus en sécurité ?
— Justement, en plus, c’est pas des mesures efficaces !

— on peut pas rester sans rien faire ! ».

Nous y voilà : l’important pour cette dame n’est pas de faire quelque chose d’efficace, ni de s’abstenir de prendre des mesures problématiques, non, l’important, c’est de ne pas rien faire.
La neurologie d’Henri Laborit lui donne en partie raison puisque comme il l’a démontré, face au stress qu’induit la certitude d’une douleur à venir, l’inhibition de l’action cause des désordres psychiques (et même neurochimiques) puis psycho-somatiques (ulcères, etc.), auxquels on ne peut échapper que par trois moyens :
— la fuite (à mon avis pas que physiquement mais je ne sais pas si Laborit va si loin, il faudrait que je relise tout ça)
— faire quelque chose pour résoudre le problème (que ça soit utile et efficace ou pas)
— se battre, c’est à dire exercer et subir de la violence.
Chacune de ces activités a pour effet de soulager le cerveau2. D’un point de vue évolutionniste, on comprend bien les raisons qui font que ces réponses permettent d’échapper au stress, mais à un niveau cognitif supérieur, à un niveau moral, philosophique, rationnel, on est forcé de constater que certains choix sont plus satisfaisants que d’autres.

« — Donc vous trouvez bien que pour lutter contre le terrorisme djihadiste on fasse passer une loi qui est destinée à limiter nos droits ? Qu’on transforme la lutte pour la sécurité en arme politique ?
— Ben si on n’a rien à se reprocher ?3
— Des écologistes engagés ont été assignés à résidence pour ne pas pouvoir participer à des actions politiques, en recourant à une loi censée s’appliquer au terrorisme, ça vous semble normal à vous ? Il y a même eu des journalistes assignés à résidence, interdits de faire leur travail,…
— On sait pas, ils ont peut-être fait quelque chose !
— Puisque la justice normale ne s’applique pas, qu’on peut leur interdire de travailler sans procès, sans jugement, on pourra pas savoir !
— Les journalistes ont une responsabilité, ils sont pas innocents ! »

Eh oui, certes, madame, les journalistes, des journalistes ont une part de responsabilité dans le fonctionnement de la France de 2017, évidemment. Mais ceux qui cherchent à couvrir des manifestations, des événements qu’on tente de les empêcher de couvrir, sont dans leur rôle et, dans un État qui se veut démocratique, dans leur droit. En revanche, ceux qui nous matraquent de faits-divers sordides ou de non-informations destinées à cliver à peu de frais (passer un été sur des femmes qui ont peut-être failli porter une combinaison de plongée comique nommée « burkini »…), qui nous font croire que les six millions de morts de la guerre du Coltan au Congo sont dus à des questions « tribales »4, eux, s’ils sont toujours dans leur bon droit, ne sont pas vraiment dans leur rôle, du moins pas dans le rôle vertueux qu’on attend des médias.

J’ai réussi à sortir une de mes analogies préférées : lorsqu’on veut que des poules rentrent dans le poulailler, il ne faut pas se placer devant elles, mais derrière, car c’est la peur qui les fait aller où on veut qu’elles aillent. Bon, éventuellement le grain aussi, et puis tout dépend des rapports que l’on entretient avec elles, mais n’entrons pas dans les détails : en poursuivant, on peut très efficacement imposer son trajet au poursuivi. Ça fonctionne aussi avec les moutons, que les chiens de berger n’appellent pas mais repoussent.
De la même manière, effrayer le public permet de l’amener où on veut l’amener.
Je n’ai en revanche pas réussi à caser ma citation favorite de Benjamin Franklin : « ceux qui veulent sacrifier un leurs libertés en échange d’un peu de sécurité ne méritent ni l’une ni l’autre ».5.

La dame nous a aussi dit qu’il faudrait en gros enfermer les terroristes avant qu’ils ne commettent leurs crimes, y compris sur la foi d’indices totalement hors sujet : ce n’est pas parce que quelqu’un est un immigré clandestin qu’il est un criminel. Peu avant ma naissance, ma mère n’avait pas ses papiers en règle, et le père de Nathalie, lui, est venu en France sans titre de séjour, en traversant illégalement la frontière : l’un et l’autre ont été à un moment de leur vie des clandestins. À l’aube, sur la ligne que cette dame et nous empruntons, il se trouve des tas de gens qui ne parlent pas français, qui ont manifestement des sueurs froides lorsqu’un policier apparaît à l’horizon, et ce n’est pas parce qu’ils s’apprêtent à commettre un attentat, c’est parce que leur routine quotidienne, qui consiste à faire du gardiennage ou du ménage à La Défense, ou à travailler sur des chantiers, peut se transformer en un claquement de doigts en expulsion du territoire si par malheur on demande à voir leurs papiers.
Mais pour cette dame, y’a pas de fumée sans feu et qui vole un œuf égorge un infidèle. Au passage, il est heureux que le public non-averti des progrès de l’Intelligence artificielle n’ait pas encore vraiment pris conscience qu’il existe une offre (à mon avis bien malhonnête) en termes d’algorithmes prédictifs, car il est probable qu’il réclamerait à corps et à cris qu’on l’y soumette.

Un moment amusant de la conversation est lorsque Nathalie a proposé d’interdire l’arme terroriste à la mode : l’automobile. C’était un peu une blague, puisque c’est impossible pour des questions économiques et logistiques, mais une demi-blague seulement puisque des millions de gens sont autorisés à être maîtres d’un objet qui pèse une tonne et qui est susceptible de causer des dégâts considérables avant d’être stoppé, comme on l’a constaté trop souvent ces temps derniers6. À l’évocation de cette privation de liberté là, les mâchoires des gens qui nous écoutaient sont tombées : oh non, quand même pas les voitures ! (et de nous expliquer en quoi ce serait une idée déraisonnable). Réguler les jeux vidéo, Internet, oui, mais la voiture !?

Une chose sacrée, une liberté fondamentale à laquelle il est apparemment impossible de renoncer : la bagnole !

Les penseurs des lumières des États-Unis ou d’Europe ont posé de beaux principes pour résoudre notre éternelle équation entre l’intérêt général et l’intérêt particulier, entre notre statut d’animal social et notre statut d’individu libre. Deux-cent cinquante ans plus tard, ça ne passe toujours pas, la justice et le goût de la liberté, peuvent être abandonnés en un claquement de doigts par peur. Et plus étonnant (à moins que ce ne soit au contraire très logique), plus nous vivons en sécurité et moins nous supportons les instants qui nous rappellent notre fragilité. Nathalie demandait à cette dame à quel moment, dans son quotidien, elle était effectivement exposée à des meurtres ou à des attentats. Je ne crois pas qu’elle ait répondu. Mais il est certain que le rapport que la plupart d’entre nous entretient avec le terrorisme ou la violence est distant, relève de l’imaginaire médiatique (que l’on rend personnel en se disant : « quand je pense que un mois avant jour pour jour je suis passé dans cette rue-là ! ») et de l’ambiance générale qui va avec (fouilles de sacs, patrouilles,…). Ce n’est malheureusement pas le cas pour tous, bien sûr, mais ce n’est pas minimiser ce qu’ont vécu les victimes ou leurs proches que de constater que la plupart des gens en France profitent d’une existence plutôt exempte de violence, historiquement paisible.
La dame se jugeait « trop sensible », « trop empathique », trop prête à se mettre à la place des autres (pas sûr qu’elle ressente la même chose pour les 50 000 migrants noyés des dernières années en Méditerranée). Comme si nous étions, nous, capables de nous sentir indifférents à l’évocation d’actes barbares, tels que l’égorgement tout récent de deux jeunes femmes dans la gare Saint-Charles à Marseille. Bien sûr que tout ça est remuant, mais il faut chercher comment prévenir, il faut chercher à comprendre, ça ne sert à rien d’abandonner tout ce que nous avons — c’est bien Daech qui en ressortirait vainqueur, du reste.

À la fin de la conversation, la dame nous a dit que nous avions bien le droit de penser ce que nous voulions, ce qui constitue un net progrès en regard du début, lorsqu’elle nous disait « vous n’avez pas le doit de dire ça ça »7. J’ai peur, néanmoins, que nous ne l’ayons pas énormément convaincue, qu’elle continuera de s’indigner contre ceux qui jugent que la panique est mauvaise conseillère.

  1. Le prix Le goût des sciences, qui a finalement échu à d’autres, qui du reste le méritaient, aucun regret à avoir, c’est déjà formidable d’avoir fait partie des trois nommés parmi trois cent ouvrages. [↩]
  2. Voir l’extrait du film Mon oncle d’Amérique, où Alain Resnais illustre les théories d’Henri Laborit. [↩]
  3. Souvent, le fait de « ne rien avoir à se reprocher » signifie en fait surtout « ne rien faire et ne rien penser qui nous distingue de la masse ». [↩]
  4. La dame a repris ce cliché, ce qui a fait réagir un de nos voisins de train, un homme africain de la cinquantaine, qui était aussi intervenu pour rappeler que le sentiment d’insécurité des Français était paradoxal dans un pays objectivement très sûr, comparément à de nombreux pays d’Afrique où la mort violente a un caractère moins exceptionnel. Il a rappelé que le fondement des guerres en Afrique était le contrôle de ressources et que les questions tribales ou nationales étaient plus un prétexte ou un outil qu’une explication. [↩]
  5. Certains ajoutent « et finiront par perdre les deux ». Franklin lui-même a écrit plusieurs variantes de cette phrase (à tort considérée comme apocryphe) dont la plus célèbre est : « Those who would give up essential Liberty, to purchase a little temporary Safety, deserve neither Liberty nor Safety » (Pennsylvania Assembly: Reply to the Governor, 11/11/1755). [↩]
  6. Les véhicules automobiles sont aussi l’outil principal des kidnappeurs pédophiles — vous vous rappelez de ces gens ? Ce sont ceux dont on nous rendait paranoïaques avant le retour de la mode du terrorisme. [↩]
  7. Elle nous a aussi dit qu’elle comprenait que nous étions moins égoïstes qu’elle le pensait, que nous ne voulions pas juste préserver nos propres libertés mais bien les libertés publiques en général. L’argument qui semble l’avoir touchée est le fait de dire que si nous renonçons à ce que nous avons de bien, comme la liberté de l’information ou la justice, on pouvait se demander ce qu’il nous restait à protéger. [↩]

Séquelles de la présidentielle

(un peu confus, je publie très vite cet article en vrac parce que je n’aurai bientôt plus accès à Internet pour une période indéterminée. En espérant que le lecteur se montre indulgent et y retrouve ses petits)

Ces temps-ci je me retrouve régulièrement amené à défendre Jean-Luc Mélenchon alors que je n’ai pas de passion pour le personnage et, même, que je porte un jugement assez négatif sur l’attitude du leader de la « France insoumise » depuis le soir du premier tour de l’élection présidentielle. Je ne parle pas spécialement ici de ses louvoiements lorsqu’il s’est agi d’appeler ou non à voter contre Marine Le Pen, qui semblaient animés par la joie mauvaise de soumettre l’insoumis, mais il ne semble pas s’être bien remis de cette campagne assez intense, et paraît peu à peu avoir perdu de vue les qualités qui l’ont rendu si populaire jusqu’à l’élection. Ne semblent lui rester qu’une forme de fierté bileuse un peu pitoyable. Mais cette perception des choses est probablement biaisée, car Mélenchon et les députés ou responsables de la France insoumise me semblent pâtir d’un « traitement de faveur » médiatique bien lourd, comme s’ils étaient devenus le dernier carré d’opposition à abattre. Une petite phrase, une expression, voire la manière de dire un mot (« matheux ») ou même de ne pas obéir à des injonctions absurdes (comme la jeune députée Danièle Obono sommée par un journaliste de prouver son patriotisme en disant, sur commande, « vive la France ! »), tout est prétexte à forger une image lamentable des « insoumis ». Si les journalistes n’inventent certes pas les faits qu’ils rapportent, ils sont responsables de ce qu’ils filtrent et qui oriente la perception générale que l’on a du tableau. Ils ont décidé que les insoumis avaient le « culte de la personnalité », que Mélenchon était l’homme au couteau entre les dents et était un démagogue, et ils écartent toute information qui contrarie cette vision des choses. Je me souviens par exemple qu’une chaîne d’information en continu posait une fois une question d’ordre général à Mélenchon, qui se tourne vers une militante du mouvement insoumis en disant que c’était cette femme qui allait répondre… Et aussi sec, l’image et le son sont chuintés, la femme est coupée et le journaliste qui reprend l’antenne commente : « Jean-Luc Mélenchon refuse de répondre… ». Alors que la vérité était que la chaîne avait décidé qu’elle ne voulait pas écouter quelqu’un d’autre que Mélenchon… L’accuser ensuite d’organiser un culte de la personnalité, c’est un peu le serpent qui se mange la queue dans un hôpital qui se moque de la charité.

Mélenchon a-t-il la fibre autocratique, hors sa propension à rouler des mécaniques ? Est-ce la motivation inconsciente de son souhait de supprimer la Ve république et son régime d’hyper-présidentialité ? On ne le saura jamais, sa chance vient de passer pour de bon.

Je ne m’attendais pas à ce genre d’attaques venant du camp Macron, qui n’est pas trop dans la traque aux petites phrases. J’imagine que c’est pour se démarquer des (rares) critiques subies par « La République en Marche » sur la question du voile et de la laïcité. Dommage, car j’avais apprécié que Macron parvienne à ce que ce ne soit pas un sujet dans sa campagne. Personnellement, je pense que les trois premières affirmations de la députée Danielle Obono sont défendables (et défendues par moult analystes politiques ou sociologues), sinon justes. Il est étonnant de les présenter comme « scandaleux ». J’ai bien aimé l’article que Claude Askolovitch a consacré à la question.

Personnellement, j’ai voté « France insoumise » pour le programme, parce que je ne pensais pas tellement avoir le choix (entre les verts absents et Hamon sabordé par son propre parti), mais je m’en fous un peu de Mélenchon, et je pense que je ne suis pas le seul à avoir voté pour son programme et non pour sa personne1. En fait la plupart des gens qui ont voté Mélenchon à la présidentielle m’ont dit à un moment ou un autre un truc du genre « j’ai des réserves sur le personnage mais c’est le programme qui correspond le plus à ce que je veux ». La cuisine politique semble épuiser beaucoup de gens, qui préfèrent quelqu’un qui propose assez évasivement un renouveau dans la continuité à son concurrent dont le programme se veut complet et cohérent.
Ceux qui se méfient d’un candidat pour son tempérament au point de rejeter son programme n’ont pas forcément tort dans l’absolu : la politique ne se joue pas seulement sur le papier, sur le contrat, elle est faite par des femmes et des hommes en lesquels on peut ne pas avoir confiance. Mais il est dommage de s’interdire de lire et de réfléchir les propositions malgré tout, ou de n’en retenir que ce que l’on en combat 2.

Reste que malgré tous ses défauts, Mélenchon a beaucoup de talent, il s’adresse (et c’est là la seule manière de respecter les électeurs, à mon sens) au cerveau des gens, c’est à dire que ses propositions sont « réfutables », au sens de Karl Popper : on peut les évaluer rationnellement, être d’accord ou non, mais elles reposent sur des informations et sur un raisonnement, et ce dernier est exposé de manière très pédagogique. Je suis toujours sidéré du décalage entre ces qualités que beaucoup perçoivent comme moi, et la réputation générale qui lui est plaquée et que le bonhomme semble avoir des difficultés à percevoir comme à conjurer.

 

N’ayons pas peur des mots… On qualifie Villani de « matheux », et hop, on est sous Pol Pot !

Étonnante, en tout cas, cette campagne qui nous a tous rendus fous : pour une fois, rien n’était joué d’avance si ce n’est la présence du Front National au second tour, seule certitude, martelée depuis des années, et l’assurance de la victoire finale de son compétiteur.
De manière temporaire, l’indécision est un état plaisant — c’est ce qui provoque l’addiction au jeux de hasard — mais à la longue, l’excitation s’avère nerveusement épuisante. Au fil des semaines, chacun de nous a, comme toujours, choisi son camp, son candidat, ou son non-camp, et en est venu à trouver difficilement supportables ceux qui ont fait d’autres choix. On n’avait jamais vu, me semble-t-il, tant de gens se lancer dans des menaces : « Je vais faire du ménage parmi mes amis Facebook, je vais éjecter de la liste ceux qui me disent de ne pas voter blanc/ceux qui votent blanc/ceux qui me contredisent/ceux qui votent machin ».
Et des semaines après, ce n’est pas fini, on sent beaucoup de haine de toutes parts, les camps se sédimentent, et le retour à la raison semble impossible, on continue à se renvoyer à l’alliance bolivarienne et à la banque Rotschild, comme si ces détails suffisaient à résumer les programmes des uns et des autres3.

Tout ça est dommage. J’ai tendance à douter des chances de succès de la politique « quantique » (à la fois de droite et de gauche, on ne connaîtra le résultat qu’en ouvrant la boite) de Macron, mais s’il parvient à  pulvériser les partis et les oppositions automatiques, ça sera déjà une chose de gagnée. Mais une fois que le vide sera fait, avec quoi le combler ? Dès qu’on est attentif à un sujet précis, on peut s’inquiéter de l’absence de propositions concrètes, il semble y avoir eu peu d’évolution de la « République en Marche » depuis son programme, qui ne contenait que des constats (« il faut une France qui soit plus… Il faut que…. »). Ségolène Royal avait tenté le coup de la politique de la page blanche en 2007, en proposant aux gens de participer collectivement à écrire la politique du pays… Mais personne n’a voulu de ça, chacun veut un « chef » qui sait ce qu’il veut (que ce soit pour le suivre ou pour le combattre, du reste), qui ait de l’assurance. Macron réussit l’équation : il ne dit pas grand chose mais il le fait avec une grande assurance. On se rappellera du « parce que c’est notre projet! » qui a tant fait rire mais qui est plus étonnant que drôle si on constate que pas une personne dans la foule apparemment galvanisée n’aurait pu décrire ledit projet. Je remarque de Macron fait depuis son élection plein d’efforts pour montrer qu’il est un chef, qu’il ne se laisse pas chier dans les bottes par son chef d’État-major, qu’il sait broyer les mains, etc. Espérons qu’il s’arrête vite, parce que ça devient lourd.
Confusément, le danger que je sens chez Macron, c’est  un 
certain aveuglement face aux problèmes structurels de la société française, il semble préférer se faire croire que tout le monde peut « y arriver », que tout le monde y arrivera… C’est une vision des choses qui a ses vertus, puisque rien ne désespère plus les classes populaires que de voir des sociologues leur expliquer qu’elles sont à jamais maudites : on a besoin d’espoir, après tout, et, quoiqu’on en dise, personne n’aime se voir comme une victime passive ! Mais c’est aussi le meilleur moyen pour ne rien changer.
Bref, je n’ai rien contre Macron, je m’en fous, je ne me sens pas opposé à tout ce qu’il représente comme j’ai pu l’être avec Nicolas Sarkozy en son temps. J’espère pour la France qu’il va réussir à apporter quelque chose au pays. Je n’arrive pas à y croire, mais si ça marche4, j’accepterai de le voir, pas de problème. 

  1. Sur Twitter je viens de définir ma ligne politique comme : anarchiste chrétien athée écolo.  C’est à dire influencé par la pensée de quelqu’un comme Ivan Illitch, quoique sans mystique de l’ordre naturel des choses : quand j’ai mal à la tête, je veux bien une aspirine, et au fond je crois à la possibilité du progrès technique comme un progrès humain. [↩]
  2. Je pense que la fatigue de la politique n’est pas neuve, c’est elle aussi qui a fait pencher la balance du côté du « non » au référendum sur le traité constitutionnel en 2005 : à l’époque, tout le monde voulait voir l’UE progresser et espérait un cadre constitutionnel plus philosophique qu’autre chose, mais en se renseignant, les gens sont tombés sur un obscur texte juridique bien plus inquiétant qu’autre chose. Une sacrée occasion ratée. L’idéologie — ça va avec — est elle aussi pas mal rejetée, et si je trouve ça bien pour esquiver la tentation de se cantonner à une pensée automatique, je trouve dommage d’ignorer que l’absence d’idéologie est souvent aussi une idéologie. [↩]
  3. Au passage, j’ai trouvé que « extrême finance » lancé par Mélenchon pour décrire le projet de Macron sonnait terriblement creux. [↩]
  4. Pour l’instant je remarque juste que le budget des universités risque de baisser lourdement, que mon salaire va nettement baisser lui aussi (car même si je ne suis pas fonctionnaire, mon salaire est calculé pareil), que les villes – dont je dépends – ont peur d’être ruinées par la suppression de la taxe d’habitation. Je dois avouer que le fait que tout ça serve à financer la fin de l’ISF et la recapitalisation d’Areva (victime d’une gestion castrophique dont je ne parviens pas à me sentir responsable) n’arrive pas à me consoler de manière satisfaisante. [↩]

Les derniers jours de la politique

Je me souviens que ma grand-mère paternelle n’aimait pas beaucoup François Mitterrand, mais qu’après l’élection de ce dernier, elle m’avait dit quelque chose comme : « maintenant, c’est lui le président, il n’y a plus à en discuter, espérons qu’il travaillera bien ». À présent, Emmanuel Macron est le président, et il faut bien en prendre son parti et souhaiter que le destin de la France tourne au mieux. Promis, juré, donc j’ai envie de croire en Emmanuel Macron. Enfin j’avais envie d’y croire, je le dis au passé, car le début de son mandat ne prend pas un tour très rassurant.
Bien sûr, je n’ai pas voté pour lui, j’ai même parfois eu l’impression d’assister à un épisode d’hallucination collective en observant son ascension, alors bien sûr, j’attendais peu de son quinquennat, mais j’espérais au moins que les qualités que j’avais cru identifier chez le nouveau président s’exprimeraient. Il me semblait qu’un président qui invente sa majorité en piochant les personnes et les idées à droite, à gauche et au centre, aurait comme première vertu d’abandonner les automatismes propres à chaque culture politique et peut s’autoriser toutes les solutions aux problèmes qu’il doit régler, peut s’autoriser le dialogue avec tous les acteurs politiques et non-politiques du pays. On pouvait aussi espérer que sa majorité, du fait de la diversité des parcours et des idées de ses membres, permettraient des débats ouverts, non mécaniques, et au fond bien plus intéressants que les traditionnelles oppositions entre partis.
Enfin, puisqu’il avait brillamment réussi à empêcher la presse de l’amener sur le terrain de l’identité et de la religion, j’espérais que nous allions enfin vivre une présidence un peu reposante sur ces sujets qui pourrissent le pays et montent les gens les uns contre les autres.

Les promesses n’engagent que ceux qui y croient, comme chacun sait. Ces propositions, issues du programme d’Emmanuel Macron se trouvent encore sur son site mais sont contredites par la proposition de budget : 850 millions d’euros de coupes dans l’armée, 80 millions dans l’éducation nationale et 331 millions d’euros de coupes pour l’éducation et la recherche.

Mais où en sommes-nous exactement ? Pour financer la baisse de l’ISF et la recapitalisation d’AREVA (une question critique, effectivement, car notre sécurité nucléaire en dépend… Ce que nos gouvernants précédents auraient pu mieux mesurer), le gouvernement contredit toutes les promesses d’une campagne terminée depuis quelques mois seulement, en supprimant des crédits partout où il s’était engagé au progrès ou à la stabilité, y compris lorsque cela mène à un vrai péril. Pour exemple, les universités, depuis leur autonomisation, peuvent faire faillite, et leur finances sont déjà bien fragiles. Je ne suis pas spécialement attaché à l’idée de porter le budget de la Défense à 2% du PIB, mais il est incroyable d’avoir fait une telle promesse pour enlever ensuite près d’un milliard d’euros à l’armée… La semaine où on s’est engagé à réserver plus de six milliards pour les jeux olympiques de 2024 — et en sachant très bien qu’il n’est jamais arrivé que le budget prévisionnel des jeux soit tenu, et qu’un doublement ou un triplement de la somme n’est pas rare. Bien entendu, en 2024, le président aura peut-être changé, et c’est de toute façon lorsque les jeux seront passés depuis longtemps les jeux que la dette pèsera durablement.

Trois mois seulement pour ravaler ses promesses (en se disant surpris de la mauvaise gestion des gouvernements précédents dont l’actuel président a été ministre de l’Économie et par les problèmes d’Areva dont le premier ministre a été le lobbyiste), c’est rapide. C’est même fulgurant, comme tout ce que fait Macron. Tant qu’à trahir ses promesses, après tout, peut-être vaut-il mieux le faire d’un coup sec comme on arrache un sparadrap, qu’en y allant petit à petit comme l’a fait le précédent président : la première méthode laisse à peine le temps de comprendre que l’on souffre.

La fascination qu’exerce Emmanuel Macron sur les médias n’est pas forcément de l’amour, mais elle n’en est pas moins dérangeante. Comme les passereaux qui nourrissent l’oisillon du coucou au détriment de leur progéniture, ils voient ce qu’il se passe et ironisent même sur le sujet, mais n’en sont pas moins irrésistiblement attirés, comme hypnotisés.

S’il n’avait fait que revenir sur ses promesses financières, Macron ne ferait que suivre la tradition de ses prédécesseurs. Mais, fort de sa majorité absolue à l’Assemblée, il donne aussi quelques signes inquiétants d’autocratie et de mauvaise éducation bourgeoise. Sur la mauvaise éducation, on se rappellera de sa méprisante sortie sur le tee-shirt et le costume (« Vous n’allez pas me faire peur avec votre Tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler »), de son ironie sur les Comoriens qui tentent d’atteindre Mayotte (« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien, c’est différent. »), de sa récente description des gares (« Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ») ou plus récemment encore, de son affirmation que le problème de développement de l’Afrique était civilisationnel, et s’expliquait notamment par le fait que les femmes y ont sept ou huit enfants… Même si l’ensemble du propos est moins choquant que les phrases qui en ont été extraites, il y a là une terrible ignorance de principes démographiques universels connus depuis deux siècles (la richesse fait la dénatalité, pas le contraire), et une essentialisation de la misère qui est aussi obscène que l’étaient nos aïeux réactionnaires lorsqu’ils affirmaient que les femmes ne pouvaient être ni scientifiques ni artistes, n’ayant pas le cerveau conformé pour cela.
Bien entendu, plus on parle devant des micros et plus on est amené à dire des choses rapides, imprécises, idiotes, parfois contre ses propres opinions… Peut-être ne faut-il voir là que des phrases malheureuses qu’on regrette sitôt après les avoir dites et auxquelles il faut éviter de donner de l’importance. Mais si ces petites phrases qui échappent à leur auteur et le rendent suspect d’une mentalité bien moins moderne que prévu persistent à s’accumuler, il faudra se poser des questions et se demander si le vernis n’est pas en train de craquer. Comme beaucoup l’ont remarqué, en tout cas, les mêmes phrases n’auraient jamais été pardonnées à Sarkozy ou Valls.

Président de la République à trente-neuf ans en ayant attendu d’avoir démarré sa campagne pour construire son programme – un programme avant tout composé d’affirmations tautoloqiques ou évidentes (du niveau « pour que la France retrouve sa grandeur il faut qu’elle retrouve sa grandeur ») et dont les seules promesses précises ont déjà été abandonnées…  Je ne vois qu’une explication au maraboutage général dont les Français ont été victimes : Emmanuel Macron est soutenu par le cabinet d’avocats démoniaques Wolfram & Hart (dans la série Angel, pour ceux qui ne connaissent pas).

Enfin, notre tout nouveau président montre quelques signes d’autoritarisme : il veut maîtriser la presse (qui s’en plaint), affirme avoir une pensée trop complexe pour s’abaisser à expliquer ses actions aux misérables vermisseaux que nous sommes : ce n’est pas de la mauvaise volonté, ce n’est pas qu’il refuse de répondre aux questions des journalistes, c’est juste que ces derniers ne pourraient pas appréhender la complexité de ses réponses. On imagine qu’il n’aurait pas osé leur dire une chose pareille avant d’être élu ! J’ai l’impression d’être dans un très mauvais remake du Schtroumpfissime (1964), par Peyo1.
Puisque c’était le point faible que certains craignaient de lui découvrir, Macron tente de s’imposer comme « leader » : il broie la main de Donald Trump (puis s’en vante pendant deux semaines), il dit à l’armée « Je suis votre chef », et il impose au groupe parlementaire La République en marche un règlement particulièrement autoritaire : interdiction de laver son linge sale en public, interdiction de co-signer des amendements ou des lois avec des membres d’autres groupes,… Quant aux statuts du parti, que vont bientôt voter ses adhérents, ils semblent être particulièrement peu démocratiques. C’était prévisible : le parti est né pour servir les ambitions d’un homme, et pas pour promouvoir des idées : les idées sont venues après, ce qui a déterminé le vote, c’est plutôt le renouveau que représente une personnalité presque sortie de nulle part, presque vierge en politique puisque son tout premier mandat électif aura été la présidence de la République.

J’imagine bien qu’il ne faut pas trop désespérer les électeurs d’Emmanuel Macron2, parce qu’on ne sait pas trop vers où ils se tourneront lorsqu’ils auront fait le deuil du renouveau et de la modernité qu’ils ont voulu qu’il représente. On dit souvent « après ça, c’est sûr, les gens voteront Le Pen ». Mais je n’y crois pas, les gens n’éliront jamais Le Pen, qui est à mon avis la plus grande perdante de l’élection qui vient d’avoir lieu. Je parie plutôt sur quelque chose d’encore plus grave : l’abandon de toute foi dans le débat politique pour organiser notre pays : nous serons mûrs pour confier nos destinées à des instances administratives technocratiques et à de grandes sociétés bienveillantes qui sauront ce qui est bien pour nous comme pour elles et qui se partageront les restes des grandes entreprises publiques (notre patrimoine commun) : santé, éducation, transports, énergie,… J’aimerais me tromper, mais j’ai peur qu’Emmanuel Macron, comme François Hollande, comme Nicolas Sarkozy, comme l’aurait pu faire François Fillon, eût-il été élu, travaille à une France dans laquelle les frais d’inscription annuels à l’université coûtent le prix d’une automobile, une France où les salariés ne peuvent pas porter de projet collectif, une France où les services vitaux sont à la merci de quelques multinationales. J’ai des enfants, je leur souhaite tout autre chose que ça3, J’aimerais me tromper. Sincèrement.

  1. Mise à jour du 16 juillet : en vacances chez mes parents, où se trouve l’album, je me suis décidé à relire le Schtroumpfissime, qui était conforme à mon souvenir, à un détail très savoureux près : j’avais complètement oublié que ceux qui résistent au despote se font appeler… « Les Insoumis ». À la fin de l’histoire, le pouvoir est repris par le grand schtroumpf, dont l’autorité ne sera pas contestée : la démocratie, décidément, c’est trop dangereux. [↩]
  2. Ce qui me semble positif dans le Macronisme ce sont justement les électeurs, des gens qui veulent autre chose qu’une pathétique guerre de partis, qui veulent une France moderne, dans son siècle, mais aussi apaisée. J’ai peur qu’ils aient misé sur le mauvais cheval. [↩]
  3. On me fait la remarque que cette phrase semble un peu égoïste. D’une part, peut-être, oui : au fond il est naturel de souhaiter que ses enfants aient une belle vie, parce que c’est à ça que servent les parents. Ensuite, bien sûr, je ne parle pas spécifiquement de mes enfants à moi, je veux dire par là que ce n’est pas pour moi-même que je m’inquiète, mais pour ceux qui me survivront, pour l’avenir, quoi. [↩]

Ne pas vendre la peau de l’ourse

Je n’en peux plus de cette élection, elle m’épuise, parce qu’elle a été trépidante, parce que rien ne semble jamais complètement joué, mais aussi parce qu’elle a fait sortir tous les loups du bois : certains « Républicains » ou assimilés, qui affirmaient jusqu’ici être les adversaires du Front National, s’y rallient et, même si leurs ralliements ne surprennent pas toujours, ils rebattent les cartes de la vie politique. Le paysage politique tel que je me le figurais il y a trente ans était simple : une gauche libérale sur le plan des mœurs et dirigiste sur le plan économique était opposée à une droite libérale sur le plan économique et conservatrice sur le plan des mœurs. Il existait tout un tas de personnalités politiques représentant des exceptions, mais dans l’ensemble, c’était l’alternative. À présent, nous avons aussi un centre droit issu du parti socialiste qui est libérale sur tous les plans, et une extrême-droite qui singe la tradition socialiste en utilisant son vocabulaire et en proposant des mesures dirigistes (mais pas tellement internationalistes : protectionnisme, préférence nationale) et, sur le plan des mœurs, en pratiquant le confusionnisme total en promettant à la fois la liberté et le contrôle autoritaire.
Il y a peu de temps on affirmait que la France était condamnée à un bipartisme à l’Américaine, le RPR/UMP s’est baptisé « Les Républicains » et on dit que Manuel Valls aurait voulu que le Parti Socialiste achève son interminable mue libérale et devienne le parti Démocrate. Deux noms qui entre parenthèses n’ont pas grand sens, tout parti respectueux de l’État et de du système électoral étant censé être à la fois républicain et démocratique.
Ce que cette situation nouvelle a d’intéressant, c’est que les élections peuvent désormais créer des surprises, et on le voit avec l’élection présidentielle en cours : quatre des candidats n’étaient pas loin de l’emporter, et les deux finalistes sont peut-être au coude-à-coude, et une surprise n’est pas à exclure.
Les discours d’Emmanuel Macron sont terriblement ennuyeux, le personnage sonne faux et semble plutôt fragile face à une femme tombée dans la marmite politicienne quand elle était petite, comme Marine Le Pen. La moindre hésitation, le moindre moment un peu ridicule, peut lui faire perdre cinq pour cent de voix du jour au lendemain.

J’avoue que j’ai été choqué d’entendre Emmanuel Macron se montrer insultant, donneur de leçons, voire humiliant envers Jean-Luc Mélenchon et, par extension, envers ceux qui ont voté pour lui au premier tour. Je ne lui demanderais pas de faire un pas politique envers la « France insoumise », quoique ça ne lui aurait pas forcément coûté cher de parler un peu plus d’écologie, mais au moins, de ne pas s’en prendre à ceux dont les votes pourraient lu faire défaut à un instant critique. D’un simple point de vue tactique, ça me semble idiot. Pourquoi ne cherche-t-il pas à convaincre les gens qui appellent Le Pen par son prénom (enfin son pseudonyme, puisque ce n’est pas son vrai prénom) qu’elle ne veut pas vraiment leur bien ? Pourquoi ne pas rassurer les Fillonnistes qui croient que Macron est un avatar de Hollande et qui de manière un peu plus surprenante semblent convaincus que ce me même Hollande est un gauchiste révolutionnaire prolétarien au couteau-entre-les-dents ? Pourquoi ne pas dialoguer avec les électeurs de Dupont AIgnan, Christine Boutin et de Villiers, qui ne sont pas tous convaincus par le ralliement de leurs dirigeants à la cause lepéniste ? Pourquoi ne pas s’intéresser aux indécis ?
Une part importante des gens qui ont voté pour Mélenchon iront voter Macron pour éviter le pire : pourquoi prendre le risque de se les aliéner ?
Je me posais cette question ce matin et Nathalie m’a donné la solution : il vise déjà les législatives ! Bon sang mais c’est bien sûr, comme disait le commissaire Bourrel.
Le déroulement complètement atypique de l’élection présidentielle, le rebattage des cartes et le positionnement désorientant d’Emmanuel Macron1 rendent impossible de savoir ce qui sortira des élections législatives ni d’être sûr que le jeune homme disposera d’une majorité. Il pourra sans doute s’appuyer sur une partie des centristes, des radicaux de gauche, des socialistes et des Républicains, et bien sûr que les gens « issus de la société civile » (et donc sans positionnement partisan) qu’il veut amener aux affaires publiques — ce qui fait partie de ses idées a priori louables, même si ça peut aussi être un moyen pour dépolitiser la politique.
Ceux sur qui il est certain de ne pas pouvoir compter, avec qui aucune alliance ne sera possible, ce sont bien les gens de la gauche radicale, qui pensent que rien n’est donné à ceux qu’on appelle à présent « modestes » sans confrontation sociale, qui pensent que la souplesse managériale et le libéralisme économique ne sont pas réciproques, puisqu’ils s’inscrivent dans un cadre fondé sur le déséquilibre, et qu’ils ne profitent donc jamais qu’à ceux qui les organisent.

mash-up

Dans la continuité de François Hollande, qui l’appuie d’ailleurs bien sur ce point2, Emmanuel Macron semble considérer que son adversaire, ce n’est pas la finance, évidemment, mais la gauche exigeante et capable de faire des propositions qui ne se bornent pas à un mol accompagnement de la prévalence de l’économie de marché. Alors il frappe sur Jean-Luc Mélenchon, place ce dernier dans une position impossible qui lui permet de semer le doute, de créer un climat de suspicion et, au fond, d’affirmer que ceux qui ne voteront pas pour lui dimanche prochain sont des irresponsables ou des ennemis de la démocratie. Beaucoup seront scandalisés par le procédé, et cela lui fera perdre des voix la semaine prochaine, mais il doit compter sur le fait que le pays, de peur du saut dans l’inconnu, votera finalement massivement contre sa concurrente. Après tout, ça a toujours marché jusqu’ici, n’est-ce pas; S’il se permet ce geste risqué, c’est, donc, pour saper les chances que la « France insoumise » ait un grand nombre de députés à l’issue des législatives du mois de juin. C’est aussi sans doute pour le plaisir sadique de punir ceux qui lui ont fait une petite peur du ratage et à qui il demande non seulement de voter pour lui « par raison » mais par reddition, en lui offrant les clefs de l’Élysée la corde du pendu autour du cou, tels des bourgeois de Calais.
Un adage affirme qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours que l’on n’a pas encore tué, et si Marine Le Pen passe, ce ne sera pas à cause des « insoumis » mais bien à cause de ceux qui se servent du Front National comme épouvantail et marchepied vers un pouvoir sans partage pour eux-mêmes et pour les intérêts qu’ils défendent — qui ne sont ni les miens ni les vôtres.
Les dominants de l’économie n’ont jamais eu vraiment peur des guerres ou du fascisme, car ils savent que ces derniers sont faciles à détourner à leur avantage. En revanche, ils ont peur de ceux qui mettent en cause leurs privilèges.

  1. Emmanuel Macron est à droite selon la gauche, à gauche selon la droite, ni-de-droite-ni-de-gauche selon lui, peut-être « extrême-centriste », comme le gouvernement qui a succédé à la Révolution et à l’Empire ? [↩]
  2. La dernière semaine de la campagne et alors que Mélenchon semblait de plus en plus convaincre, Hollande a eu des mots incroyables sur lui : « Mélenchon est un dictateur, pas un démocrate. Voter Mélenchon, c’est voter Chavez (…) c’est la complaisance avec la Russie, avec Poutine, avec tous les empires, en fait. Son ennemi, c’est l’Occident ».
    Venant d’un ancien camarade de parti, c’est un peu violent. [↩]

Pas de printemps pour Marine

Dans mon billet précédent je dis clairement que je n’ai aucune envie de donner des leçons à ceux qui n’iront pas voter le 7 mai, qu’ils soient des abstentionnistes permanents, des abstentionnistes du ni-Macron-ni-Le-Pen ou des abstentionnistes du « j’ai décidé de partir en long week end mais j’ai complètement oublié la procuration ». En revanche, je ne sais pas trop quoi dire aux gens qui ont voté Mélenchon et comptent reporter leur voix sur Le Pen par affinité politique : ceux-là sont trop loin de moi pour que je puisse comprendre un grand écart aussi extravagant. Ils sont tellement loin de moi, du reste, que je n’en connais aucun. Je suis aussi très circonspect envers ceux qui espèrent l’élection de Le Pen non par adhésion envers ses vues ni même par rejet viscéral d’Emmanuel Macron mais parce que son élection permettrait de s’opposer directement à elle, à l’État ; une envie de catastrophe, de guerre civile…. En tant que spécialiste des mythes de fins du monde autant qu’en tant que lecteur d’Henri Laborit, je comprends cette envie de quitter le status quo de la prétendue social-démocratie (sociale tant qu’elle y est forcée, démocratique au minimum possible). Je le comprends mais je ne peux pas le partager, il y a bien trop à perdre : la bataille, bien entendu, mais aussi sa propre humanité.
Non seulement je ne donnerai pas de leçons, mais je pense que ceux qui le font ont tort, et que si quelqu’un se tire une balle dans le pied, pour reprendre une métaphore qui a du succès ces jours-ci, c’est bien eux : rien de plus contre-productif que d’insulter, culpabiliser, menacer une personne dont on aimerait qu’elle se rallie à sa vision des choses. À moins que le but ne soit pas de partager un raisonnement, mais juste de dire qui on a envie de détester, et d’ajouter : « j’en étais sûr ! ». Pas de leçons, donc, mais pour éviter de me répéter, conversation après conversation, je vais tout de même tenter d’exposer de manière synthétique ici les arguments qui me convainquent d’aller voter pour le paltoquet, malgré son programme, en commençant par exposer ma vision de la démocratie représentative.

Pour moi, voter, ce n’est pas choisir le bon dirigeant, c’est se déterminer entre des ambitieux plus ou moins néfastes, plus ou moins honnêtes, et aussi choisir entre des programmes et des groupes politiques plus ou moins dangereux. Je ne vote pas par adhésion inconditionnelle (croire en quelqu’un d’autre alors que je ne suis pas capable d’être d’accord avec moi-même constituerait une blessure narcissique bien douloureuse), mais avec l’idée d’obtenir des améliorations ou plus souvent encore, d’éviter une détérioration. Je ne dis pas que je n’adhère pas un peu aux programmes pour lesquels je vote, mais je n’ai pas de foi, pas de religion, je refuse les « packs » (si je suis d’accord sur tel point je dois être d’accord sur tel autre), je ne suis pas dupe du côté self-service de l’offre1. Je constate que la démocratie représentative ne mène pas forcément aux bonnes politiques, puisqu’elle ne favorise pas la coopération ou la recherche d’un intérêt véritablement commun, mais j’y reste attaché faute de mieux car je la vois comme un contre-pouvoir, au même titre que la libre-circulation de l’information ou que l’indépendance de la justice.

À présent, comparons.
Emmanuel Macron propose de rester dans la continuité du quinquennat de François Hollande, en parachevant l’œuvre de dépolitisation de la vie politique qu’a incarné ce dernier : avec Macron, l’antagonisme gauche-droite, certes un peu dépassé ou ridicule sur certains sujets, s’efface au profit d’un système mené par les négociations de lobbies et orientée par des think-tanks qui semblent depuis longtemps avoir conclu que la social-démocratie était une chose trop sérieuse pour être confiée à des électeurs. Il faut dire que ce n’est pas faux, l’électeur d’aujourd’hui n’est plus vraiment un citoyen mais quelqu’un qui délègue sa souveraineté sans jamais se sentir responsable ensuite, ce qui constitue une vision un peu consumériste de la politique2.
Emmanuel Macron est un promoteur du libéralisme économique, il veut réformer le droit du travail dès sa prise de fonctions, par ordonnances3 : moins d’indemnisations par les Prud’hommes en cas de licenciement contesté ; possibilité de toucher des indemnités chômage lorsque l’on démissionne (ce qui est a priori plutôt une bonne chose, mais il faut voir dans le détail) ; la perte de pouvoir des syndicats en entreprise, au profit de systèmes de référendum interne. Sur la fiscalité, « En marche ! » marche clairement pour le capital, en supprimant l’Impôt sur la fortune et en le remplaçant par un impôt sur le patrimoine immobilier. Il propose dans le même temps une suppression de la taxe d’habitation en dessous d’un certain revenu annuel. Sur la plupart des autres sujets, le programme d’Emmanuel Macron ne fait qu’indiquer des vœux : l’armée doit protéger les français et assurer la souveraineté du pays —  Original ! — Il faut donner le goût de la Culture et soutenir les artistes —  Incroyable, non ? —  L’école doit accompagner la réussite de chacun et réduire les inégalités —  Jamais entendu un truc pareil ! —  La justice doit être juste et efficace — Moderne !  —  Les pauvres doivent être moins pauvres —  On leur dira. —  Etc., etc. Il ne manque plus qu’à demander à la pluie de mouiller, et on a un programme parfait. Je force le trait ? Peut-être, je vous laisse aller consulter le programme pour vérifier, ou encore cette méta-étude qui compile l’analyse comparée des différents programmes par une vingtaine d’ONGs. Au fond, le programme d’Emmanuel Macron consiste à dire qu’il n’y a pas grand chose à changer à la pente actuelle, et en cela, il est légitime de voir en lui l’héritier de François Hollande. Peut-être n’est-ce pas un mauvais signe, peut-être que cela veut dire, avant tout, que les Français n’ont pas tant envie de catastrophe que cela.
Plus que des mesures véritablement iniques, c’est la dissolution du politique (et du syndicalisme) qui m’effraie chez Emmanuel Macron, puisque par petites touches, il se propose de supprimer la souveraineté qu’exercent les citoyens sur l’État dont ils dépendent. Et je parle de la vraie souveraineté, pas du fait d’agiter un drapeau, de chanter des hymnes patriotique et d’invoquer Jeanne d’Arc en se faisant faire les poches par ceux qui savent détourner votre attention à coup de fierté mal placé4.

Jeu : inversez deux lettres dans le titre du film et découvrez le message subliminal que je tente de vous faire passer.

Vous voyez de quoi je veux parler.
D’un point de vue purement économique et social, le programme de Marine Le Pen n’est ni un pari « utopiste » sur l’avenir et le progrès, ni une forme de résignation « réaliste », il n’a pas de cohérence, et on doute que quiconque dans son parti ait de compétence pour traiter ces sujets. Les économistes qui se sont penchés sur le programme économique de Marine Le Pen le considèrent comme aberrant, puisqu’il promet d’immenses dépenses (renforcement d’effectifs dans la santé, la police,…), des baisses immédiates de tarifs réglementés (gaz, électricité, etc.), des revalorisations importantes pour les salaires de fonctionnaires ou les pensions, des dépenses accrues (défense), des exonérations (entreprises, successions,…), et tout cela ne serait financé que par une astuce : la sorti de l’Euro en faveur du franc, qui deviendrait la devise de la dette publique du pays et pourrait être dévalué brutalement pour ramener ladite dette à peu de choses. En fait, ce que propose Le Pen est rien moins que d’escroquer les créanciers de la France, lesquels ne seront pas contents et sont pour une bonne part… français :  Axa, Allianz, MMA, CIC, BNP Paribas, etc. Comptons sur ces institutions financières pour reprendre aux français d’un côté que ce que la France leur aura pris de l’autre. Parmi les autres sources de revenus proposés se trouve notamment une taxe sur les embauches de travailleurs étrangers. Une idée trumpienne qui là encore coûtera précisément à l’économie française. L’incompétence de Marine Le Pen est totale, mais il est probable que ses électeurs s’en moquent de manière toute aussi totale.
De manière incroyablement rusée, Marine Le Pen a amené le parti de son géniteur, longtemps promoteur d’un libéralisme économique total, à s’appuyer sur un discours social et empathique. Le Pen ne dit pas aux ouvriers ce qu’elle va faire pour leur usine qui ferme, ou si elle le fait, elle leur promet n’importe quoi. À la place, elle fait des selfies avec eux, elle est « proche » d’eux, comme Chirac savait l’être. Cette « proximité », je la mets entre guillemets puisqu’elle relève du spectacle, mais elle s’adresse avec efficacité aux gens un peu désemparés et inquiets, à ceux qui vivent dans une petite ville alsacienne et qui ne voient pas ce qu’ils peuvent faire contre la montée du salafisme dont la télé leur bourre le crâne, elle s’adresse à ceux qui sont persuadés que leur niveau de vie va baisser, elle s’adresse à ceux qui ont l’impression de n’avoir aucune prise sur un monde complexe et immense. Et elle s’adresse, bien sûr, à ceux qui ont envie de punir les gouvernements précédents de leur incapacité à régler certains problèmes. Elle ne fera rien pour eux, elle en est bien incapable, mais elle sait leur faire croire qu’elle n’est pas une technocrate, qu’elle ne représente pas une élite politique et financière établie. Face à cette promesse de proximité, un nouveau Giscard qui explique d’une voix mal assurée à des syndicalistes comment on se paie un beau costume et promet de ne rien tenter d’imposer à l’Europe peut faire pâle figure.

Ce qui rend le programme de Marine Le Pen particulièrement intolérable, ce n’est pas sa démagogie et son manque de compétence économique, écologique, culturelle — qui certes sont graves en elles-mêmes — , c’est toute la peur et la détestation de l’autre qui l’anime. Les immigrés clandestins5 ne pourront être régularisés, le regroupement familial ne sera plus possible, les frontières seront rétablies (les gens ont-il oublié comme c’était pénible ?), les demandeurs d’asile devront déposer leur requête dans leur pays d’origine, et l’aide médicale d’État sera supprimée (prévoir un retour brutal de la tuberculose et de quelques autres maladies pour l’instant rares en France).
Je me souviens, depuis mon tout petit bout de lorgnette, comme la vie était difficile pour mes étudiants étrangers à l’université sous Sarkozy, j’imagine bien ce que cela deviendra sous Marine Le Pen !

Les médias obnubilés par l’Islam sont directement responsables de l’importance qu’a désormais acquis le Front National dans le débat public. À présent, ils appellent à faire « barrage » à un parti « anti-républicain » dont ils ont pourtant accompagné et favorisé la prétendue dédiabolisation.

Sous Marine Le Pen, les libertés publiques risquent de souffrir.  Voir par exemple cette déclaration récente : «Avec moi, les fichés S, pour eux, la règle sera simple mais drastique. Le fiché S étranger est expulsé vers son pays d’origine. Le fiché S binational est déchu de sa nationalité et expulsé vers son pays. Le fiché S français est poursuivi pour intelligence avec l’ennemi et condamné à de la prison et à l’indignité nationale qui le prive de tous ses droits.».  Depuis quelques années, les médias parlent beaucoup des « fichés S » : tel triste personnage coupable de meurtre terroriste était-il ou n’était-il pas « fiché S » ? On en vient à croire qu’être « fiché S » signifie être un membre radicalisé de Daech. Mais ce n’est pas le cas, la « fiche S » concerne toute personne qui n’a commis aucun crime ou délit mais que la sécurité intérieure juge pertinent de surveiller. On trouve dans ce fichier de plus de 20 000 personnes des djihadistes potentiels, des fauteurs de trouble organisés (hooligans, black blocs), des membres de groupes d’extrême-droite ou d’extrême-gauche mais aussi des activistes divers (Kurdes, écologistes, indépendantistes régionaux). On imagine l’absurdité juridique de la situation des personnes présentes dans le fichier si elles étaient soumises au traitement prévu, au risque de l’erreur judiciaire ou de la faute morale, et au détriment des services de renseignement, qui seront dès lors privés d’un précieux outil de surveillance, dans le seul but d’apaiser l’épouvante populaire, Et ensuite quoi ? On met des milliers de gens en prison, et on en fait quoi ? On ne peut pas les condamner, puisqu’ils n’ont rien fait, alors on est censé les enfermer combien de temps ?
Le retour de la peine de mort6 a été enlevé tout récemment du programme du Front National, mais il semble faire partie des projets, tout comme la « perpétuité réelle ».
Le modèle de l’actuel Front National n’est sans doute ni le nazisme ni le fascisme italien (quoique le mélange entre extrême-droite et discours social rappelle Mussolini). Non, son modèle, c’est Donald Trump : raconter n’importe quoi, promettre n’importe quoi, sans jamais peser les conséquences logiques des promesses. Mais ce n’est pas un handicap puisque ce n’est pas à l’intelligence des électeurs que le message est adressé, mais à leur peur, à leur envie que les problèmes complexes trouvent une solution simple à comprendre et expéditive. Que fera-t-elle concrètement une fois au pouvoir ? Je ne suis pas devin, mais si je pense aux militants et aux cadres de son parti, je pense qu’on a raison d’avoir peur, du moins si on vient d’ailleurs et/ou si on aime la liberté. Les quinquennats précédents laissent au prochain président ou à la prochaine présidente des outils puissants de surveillance et d’autorité (à commencer par l’état d’urgence), ce qui constitue une ignominie irresponsable. Que se passera-t-il au prochain attentat ? En Turquie, pays démocratique, une vague tentative de coup d’État a permis en quelques mois au déjà très autoritaire président Erdoğan d’effectuer une purge massive parmi les fonctionnaires du pays et d’obtenir, démocratiquement, qu’on change la constitution du pays pour lui donner quelque chose qui ressemble aux pleins-pouvoirs.

Vu à Paris jeudi soir. Un homme arrête son automobile en pleine rue et bloque la circulation. Il est en fait complètement ivre. Le conducteur qui se trouve derrière lui est un trentenaire d’origine, a priori, maghrébine. Il crie à celui qui le bloque de se pousser, puis sort de sa voiture en colère. Il comprend vite qu’il a affaire à un soûlard. Le conducteur ivre marmonne de manière confuse mais suffisamment intelligible que « quand Marine sera présidente », ça ne se passera pas comme ça, les gens aux cheveux crépus n’engueuleront pas les français-de-souche qui bloquent la rue parce qu’ils sont torchés. Je ne suis pas pressé de voir advenir la « revanche du mâle blanc » ici. (reconstitué de mémoire, désolé, je ne sais pas bien dessiner les automobiles).

Un ami me disait : « de toute façon, Le Pen ne peut pas passer, alors je voterai blanc pour que Macron ne l’emporte pas avec un trop gros score, on ne doit pas lui laisser ce plaisir, il faut envoyer un message ». Je comprends le calcul (tout en me rappelant qu’on a pu l’entendre de la part des partisans de Bernie Sanders), mais je pense au contraire qu’il faut que Macron l’emporte avec un score de république bananière, comme Chirac en 2002, car ce score sera la preuve de sa propre illégitimité, personne ne sera dupe de sa signification : il ne marquera pas un soutien envers le marmouset Emmanuel Macron, mais le rejet sans ambiguïté d’une politique fondée sur la haine de l’autre et qui dévoie éhontément les mots « féminisme », « laïcité » ou « gaullisme ».
Les gens qui ont voté pour le programme de la « France insoumise » n’ont rien à voir avec Marine Le Pen, elle est aux antipodes de leurs idées même si Le Pen a l’habilité d’employer certains de leurs mots-clés7, et a été assez rusée pour protester à raison contre les lois liberticides (comme la loi renseignement) au moment de leur vote — comptez sur elle pour en profiter sans réserves une fois au pouvoir.
Marine Le Pen sait sourire, sait faire croire aux gens qu’elle veut leur bien, que le parti est « dédiabolisé », mais il ne faut pas s’y tromper. Ses proches sont du GUD8 et son jeu de ping-pong avec son père n’est une habile comédie : le vieillard sort une horreur raciste, antisémite, homophobe, la fille prend un air consterné, et le public se dit que le parti a changé. Mais c’est une ruse, Le Pen père dit tout haut ce que son parti pense tout bas, tandis que sa fille se contente d’améliorer l’emballage d’idées qui n’ont changé en rien. Les sorties séniles de Le Pen sont des clins d’œils adressés à la vieille garde du parti.

Pour Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon a « trahi les siens ». Ah oui ? Eh bien pour Jean-Noël Lafargue, Emmanuel Macron « ne sait pas quand il vaut mieux se taire ». Si Macron remporte cette élection, ça n’aura pas été à la loyale, mais par force. Peut-être n’est-il pas avisé d’ajouter l’insulte à la blessure ! Je sens qu’il va me plaire, celui-là.

Oui, Emmanuel Macron est le dangereux représentant du There is no alternative cher à Margareth Thatcher et de la fin de l’histoire de Francis Fukuyama, c’est à dire d’un libéralisme qui juge la lutte des classes obsolète, évacue le débat politique de la vie publique et installe une néo-féodalité dont les seigneurs sont les conseils d’administrations de grandes sociétés. Des gens qui se croient souvent très bienveillants, mais qui ne commencent à lâcher des miettes à ceux qui travaillent à leur fortune qu’une fois qu’ils y sont vraiment forcés.
Oui, l’ascension de Marine Le Pen a été favorisée avec complaisance par ceux qui en ont fait un épouvantail universel, nous laissant le « choix » entre la pérennisation du système qui leur profite et la barbarie. C’était irresponsable de leur part ; l’épouvantail est là depuis trop longtemps, les moineaux n’en ont plus peur et il régnera peut-être demain sur le champ. C’était irresponsable. Nous pouvons donc nous dire : « ni Le Pen ni Macron, je n’y suis pour rien, ce n’est pas mon problème ». Je comprends cette idée et dans un monde idéal, je la partage sans réserves, mais rappelons-nous que le système électoral ne prévoit rien de ce genre : à la fin, nous aurons bien l’un ou l’autre, il n’existe pas de troisième possibilité, et quelle que soit la personne élue, elle sera bel et bien notre problème.

Alors de force, toute honte bue, en pensant à ceux qui seront les premiers à se prendre les bottes dans la figure, et même si ce sont les responsables de la situation qui vont en profiter de manière immédiate, je pense qu’il faut que nous nous assurions que la menace d’une Le Pen est écartée avant de repartir au combat contre son concurrent. J’ai peur que ça passe par un bulletin en faveur du paltoquet. C’est quand même un cas de conscience un peu moins douloureux que s’il avait fallu voter Fillon, non ?

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  1. Au self-service, on a certes le choix, mais on se fait imposer une sélection réalisée en amont et sans nous. Bien entendu, faire savoir au chef ce qui nous plait peut orienter son choix. [↩]
  2. Cela doit être vrai depuis longtemps, je m’étais dit ça dès l’élection de Nicolas Sarkozy, il m’avait semblé évident que les gens qui avaient voté pour lui se préparaient à le détester plus tard, comme ces souverains d’îles d’Océanie (que j’invente, peut-être) qui sont désignés pour être sacrifiés par la foule lorsqu’un cataclysme advient. J’expliquerai en détail cette théorie un jour. [↩]
  3. Système, si j’ai bien compris, dans lequel l’application de la loi précède sa validation par les assemblées. [↩]
  4. J’ai vu la chose à l’œuvre dans la Croatie d’après-guerre : on voit des drapeaux à damiers partout, les mots jugés « serbes » sont remplacés par d’autres (cela va des noms des mois de l’année… aux hélicoptères, car pour une raison incompréhensible les Croates pensent que helikopter est un mot spécifique aux Serbes — en fait, on le doit au français Gustave Ponton d’Amécourt), la religion est redevenue un pouvoir important… Et les politiciens qui ont promu tout cela se sont enrichis au détriment du pays, puisque les services publics ont été dépecés et vendus à des sociétés allemandes ou françaises. Des jugements pour corruption ont été rendus des années plus tard, trop tard. [↩]
  5. Pour s’autoriser à détester les immigrés, certains se sont focalisés sur les « clandestins ». Mais ces derniers ne sont délinquants que parce qu’ils ont un problème administratif, et non par goût de la dissimulation. Ma propre mère, née norvégienne, avait peur d’être renvoyée dans son pays si elle était contrôlée par des policiers pendant les événements de mai 1968 — elle était en France par amour, accessoirement enceinte, et avait dépassé la date autorisée par son visa. Mon beau-père Franko, venu de Yougoslavie, a quitté illégalement son pays et est entré clandestinement en Italie puis en France au début des années 1960. Il voulait gagner sa vie, ce qu’il a fait comme footballeur puis ouvrier. Bref, deux des grands parents de mes enfants ont été des immigrés clandestins pendant une partie de leur vie. Et puis ça s’est arrangé, car si les règles étaient sans doute strictes, les Français étaient plus détendus sur ces questions. Aujourd’hui encore il existe des gens qui après cinq ans d’études en France ont développé ici des amours et des amitiés et ne veulent pas partir, mais devraient le faire s’ils respectaient la règle. Aujourd’hui aussi, des gens viennent illégalement d’anciennes colonies pour travailler en France. Employés par des sociétés bidon elles-mêmes prestataires de société éphémères qui fournissent de la main d’œuvre à de grandes sociétés publiques ou privées, ces gens nettoient les bureaux de la défense, sont vigiles, travaillent sur les chantiers. La précarité administrative de ces gens est un cruel outil pour les maintenir dans la peur et s’assurer qu’ils restent sous payés et non-couverts par les lois sociales. Marine Le Pen se propose juste de raidir les lois qui les concernent pour empêcher toute amélioration de cette situation administrative. Absurde, contre-productif, inhumain. [↩]
  6. Il m’est venu une idée odieuse de science-fiction à propos de la peine de mort : si elle devait revenir, je proposerais ceci : que les membres du jury qui ont délibéré cette sentence soient forcés d’en être aussi les exécuteurs, qu’ils soient les bourreaux. Ils auraient le droit, bien entendu, de changer d’avis et de gracier la personne. [↩]
  7. Une liste de points de convergence entre Front National et France Insoumise circule avec succès sur les réseaux sociaux. Elle est d’une malhonnêteté crasse et en dehors d’un engagement sur l’âge de la retraite, rien n’est vrai. [↩]
  8. Groupe Union Défense : organisation étudiante d’extrême-droite connue pour ses actions violentes. [↩]

Vote pour nous, connard, sinon tu es un salaud

Quelques heures après le résultat de l’élection de dimanche, j’avais déjà publié un billet expliquant que j’allais voter pour Emmanuel Macron au second tour, bien qu’ayant voté pour le programme de la « France insoumise » qui lui est radicalement opposé à presque tous les égards. Au passage, j’essayais de me donner du cœur pour cette corvée en me concentrant sur les points positifs : après tout, l’alternative aurait pu être de se déterminer entre Le Pen et Fillon, tous deux inquiétés par la justice pour des faits du même ordre, tous deux représentants d’une droite très très à droite, raciste, homophobe et fondant son discours sur la peur de tout. Au moins, le succès (très relatif) d’Emmanuel Macron indique un peu plus de foi dans l’avenir que celui des deux candidats qui suivent.
Trois jours ont passé, et je ne change pas d’avis : bien entendu, je vais voter pour quelqu’un dont je ne veux pas, afin d’éviter quelqu’un dont je veux encore moins. Évidemment. Et j’aurais voté Fillon aussi, comme j’ai voté Chirac il y a quinze ans, et comme je voterais Marine Le Pen si elle était au second tour contre Joffrey Baratheon, Skeletor ou Adolf Hitler : on trouve toujours pire. Je vais voter Macron, mais j’aurais aimé passer à autre chose, il y a de nombreuses tâches dans la vie que l’on accomplit par force, par devoir, sans plaisir. Comme payer ses impôts, par exemple — j’imagine que les soutiens les plus fortunés de Macron savent de quoi je parle, puisque le jeune homme a promis de réduire l’Impôt sur la fortune au seul patrimoine immobilier : le paysan de l’Île de Ré persistera à le payer, mais ceux qui placent leur fortune sous forme de bien financiers ou d’œuvres d’art en seront dispensés.

Il y a trois jours, Mélenchon était un dictateur, un bobo facho1. Et à présent, on lui demande (sans s’il vous plaît ni, soyons-en certains, de merci), de forcer ses électeurs à voter pour ceux qui les ont traités de tous les noms.

Au lieu de ça, je vois fleurir sur les réseaux sociaux et à coup de tribunes et d’éditoriaux d’innombrables leçons de morale insultantes, assorties de menaces diverses. Elles émanent souvent de gens qui non seulement n’ont pas voté pour le programme de Jean-Luc Mélenchon, mais se sont montrées incroyablement insultantes envers ses électeurs pendant toute la campagne électorale : nous avons été des néo-staliniens, des poutinistes, des amis de Bachar-el-Assad, des complices du gazage des populations (je ne parle pas des méthodes de Bernard « Bernie le chimique » Cazeneuve, bien entendu), des ennemis de la démocratie et de la liberté d’expression régnant par la terreur2, des destructeurs de l’Union européenne, des naïfs, des bobos, des enragés et même, au cours de la dernière semaine, des antisémites3 — accusation qui n’est étayée par aucun élément, mais qui fait mouche dès lors qu’elle est proférée, ça avait déjà fonctionné en 20124.
Après avoir été insultés à longueur de campagne électorale, les « insoumis » doivent désormais se soumettre à ceux-là mêmes qui les ont traités de tout les noms, et qui continuent ! Raphaël Enthoven, qui étudie « avec philosophie » les sujets d’actualité sur Europe 1, concluait une chronique sur le thème par cette affirmation : « qui se ressemble s’abstient ». Si l’on ne vote pas Macron, ce sera la preuve que les électeurs de Mélenchon, qu’il juge « très agressifs », et ceux de Le Pen ne diffèrent en rien5. Qu’est-ce que ce serait si Raphael Enthoven étudiait les sujets d’actualité sans philosophie !

Il paraît que nous ne sommes pas suffisamment sidérés. En 2002 les Français étaient dans un état de sidération en voyant apparaître l’affreux Le Pen père comme concurrent de Jacques Chirac au second tour, mais en 2017, rien, les gens semblent trouver ça normal.
Je suis, à mon tour, étonné de cet étonnement face au manque de sidération : Florian Philippot hante les studios de radio et sur des plateaux de télévision et semble y vivre plus de temps que chez lui, les propos de Marine Le Pen sont diffusées avec complaisance (c’est à dire sur son terrain, sans jamais évoquer son incompétence économique, écologique, culturelle) par les médias, sont diffusés de manière irresponsable par les partis « normaux », qui reprennent sa rhétorique et semblent valider sa vision de la société française. Enfin, cela fait des années que l’on nous annonce que Marine Le Pen sera présente au second tour de l’élection présidentielle, et lors de la dernière élection, c’est plutôt son absence qui avait étonné tout le monde.
Plutôt que de dire aux mélenchonistes qu’ils sont, pour le salut de la démocratie, forcés de voter, obligés de voter pour quelqu’un dont le programme les révolte, et de faire la leçon à ceux qui hésitent, il serait peut-être bien de parler aux électeurs du Front National, non ? De comprendre pourquoi ce parti recueille désormais la voix d’un français sur trois, de comprendre pourquoi les habitants certains territoires se sentent malheureux ou menacés au point de rechercher un parti qui affirme pouvoir tout régler en se débarrassant de certaines personnes. Et ce n’est pas aux électeurs de Mélenchon qu’il faut le demander, mais à ceux qui maltraitent les campagnes, à ceux qui utilisent l’Union européenne comme excuse pour détruire les services publics, à ceux qui diffusent l’idée que le monde est une menace pour la France — comme si elle n’en faisait pas partie —, enfin à tout le monde sauf à ceux qui proposent autre chose, ou lorsqu’il y a de vagues convergences (la sortie de l’OTAN ou l’âge de la retraite) le font pour d’autres raisons, et ne sont animés ni par la xénophobie ni par des raisonnements simplistes. Le docteur Victor Frankenstein, dans le roman de Mary Shelley, avait eu la décence de se sentir responsable de sa créature, plutôt que de blâmer les victimes de sa brutalité.

Alors oui, je voterai Macron, et même si je comprends bien que ceux qui tentent de pousser les électeurs de Mélenchon à en faire autant sont avant tout animés par la peur du Front National (très justifiée), je pense que ces derniers auraient tort de ne pas respecter les états d’âme de ceux qui ne peuvent pas se résoudre à choisir et qui envisagent le vote blanc. Laissez-leur donc quelques jours pour digérer. Leur problème n’est pas qu’ils soient complices d’un parti anti-démocratique, anti-républicain (mais ayant pignon sur rue), c’est juste qu’ils veulent croire que l’on peut voter « pour » des projets auxquels on souscrit et non « contre » ceux qui nous révoltent6. Que, en gros, ils ont encore un peu de foi en la politique.

  1. Un « bobo » est une personne dont le milieu social se situe entre « intellectuel précaire » et « grand bourgeois », qui porte un intérêt à la culture, à l’écologie, et aux problème sociaux. Pour on ne sait quelle raison (la sonorité ridicule du mot ?) être « bobo » est censé être mal. [↩]
  2. Selon une tribune à succès de Joann Sfar : «Même s’ils ne le diront jamais publiquement, je sais que la plupart des dessinateurs politiques y réfléchissent à deux fois avant de dire un seul mot sur Mélenchon». La preuve, il n’y a qu’à demander aux dessinateurs, ils nieront, ça sera la preuve qu’ils n’osent pas l’admettre. [↩]
  3. Lire par exemple cet article de François Heilbronn : Mélenchon, les juifs et le «peuple supérieur». [↩]
  4. Cela a été jugé : en 2015, Nathalie Kosciusko-Morizet et Alain Juppé ont été condamnés pour avoir affirmé trois ans plus tôt que Jean-Luc Mélenchon était coupable « d’accointances antisémites ». [↩]
  5. Raphael Enthoven : Le FN et les mélenchonistes abstentionnistes : qui se ressemble s’abstient (25 avril). [↩]
  6. Pour cette raison, j’ai un peu de mal à comprendre ceux qui disent : « de toute façon elle va passer, alors maintenant ou dans cinq ans… » comme ceux qui disent « avec l’extrême-droite, tout va s’écrouler et il y a aura enfin la place pour une vraie révolte populaire ». Cependant je ne connais personne qui dise ça, en dehors de quelques « identitaires » qui se font passer pour des mélenchonistes sur Twitter. [↩]