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Les anges de la censure

Laurent Obertone est auteur de l’alarmiste La France orange mécanique, et à présent d’un essai sur l’assassin Anders Breivik intitulé Utøya. Je n’ai lu aucun de ces deux livres, je sais juste qu’ils traitent de sujets sensibles, comme on dit, et que le premier a été salué par divers éditorialistes très à droite et notamment ceux qui fantasment des banlieues aussi hostiles que le monde post-apocalyptique de Mad Max. Je trouve dangereuse cette société française où, depuis le fin fond du bucolique village Ouatesheim1 (Bas-Rhin), des gens vivent dans la terreur du barbare abreuvé de jeux vidéo violents qui brûle des voitures et des écoles sur le chemin de la mosquée et qui ne connaît pas la tête de sa femme, celle-ci vivant le plus clair du temps déguisée en tente de camping. Un poncif, mes alsaciens terrorisés par le journal télé de Jean-Pierre Pernaud ? Peut-être : œil pour œil, cliché pour cliché.
Je lis dans La très sérieuse Revue européenne des médias, dernière livraison (n°28, automne 2013), qu’en dix ans la place des faits-divers dans le journal télévisé a progressé de 73%, alors même que la délinquance a reculé dans quasiment tout les domaines et est stable ou en augmentation légère dans les autres. On peut jouer longtemps au ping-pong avec les chiffres, et c’est d’ailleurs ce que fait le livre La France Orange mécanique, mais la différence entre la représentation de la violence par le journal télévisé et sa réalité me semble importante.

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Conversation filmée à la mode Pierre Carles (on filme un téléphone !) entre l’éditeur « Ring » et le responsable Isère de SOS Racisme (qui a accepté la diffusion de la vidéo, ce qui est tout à son honneur).

…Importante, mais pas indiscutable, parce qu’il n’y a pas beaucoup de sujets qui ne méritent pas d’être discutés. Nous sommes dans un pays théoriquement libre et démocratique, et si nous jugeons que certains se trompent ou ont tort, et que cela nous importe, nous pouvons prendre le temps de leur répondre et de leur proposer notre point de vue, notre expérience, nos éléments.
C’est ce que n’a pas fait la section Isèroise de l’association SOS Racisme, qui, en entendant dire que Laurent Obertone devait présenter son livre dans la librairie Chapitre de Grenoble, a fait pression pour que la rencontre soit annulée, et a obtenu gain de cause. Il semble que le même scénario se répète dans différentes villes, c’est en tout cas ce qu’affirme l’éditeur Ring2. Ce ne sont pas les arguments de SOS Racisme qui ont convaincu la direction de la librairie d’annuler l’événement, car il n’y a pas d’argument : ils n’ont pas lu le livre Utøya et refusent de le lire, ils savent juste qu’ils en désapprouvent l’auteur, que celui-ci doit être interdit d’existence publique partout où les menaces portent. Car il s’agit bien de menaces, puisque le responsable de SOS Racisme qui s’exprime au téléphone sur le sujet laisse entendre qu’il a le pouvoir d’alerter, de désigner une cible à des activistes de sa connaissance qui seraient ravis d’empêcher physiquement la bonne tenue de la rencontre entre l’auteur et son éventuel public.

Je ne vois pas bien la différence entre ce genre de gens qui se proposent de faire taire les voix qui les dérangent et d’autres genres de fascistes passés, présents ou futurs, si ce n’est qu’ici, le prétexte à la censure, à l’intimidation et aux possibles violences est une bonne cause, à savoir l’anti-racisme. Au nom de l’anti-racisme, on réclame qu’un auteur, qu’une personne unique, n’ait plus le droit de s’exprimer, ou ne puisse le faire que circonscrit à la crypto-extrême-droite qui sera ravie de lui donner une place d’où il ne pourra plus jamais s’échapper. Refoulé par les uns, accueilli à bras ouverts par les autres, dans quelle direction voulez-vous que ce pauvre homme aille ?3 Je dis pauvre homme, et je le pense sincèrement, car il est désormais maudit, marqué du sceau de l’infamie, contraint à s’incruster, pour ou contre son gré, dans le camp des méchants, des salauds, des réprouvés, où les gentils, les vertueux, les anges, ont décidé de l’envoyer. Des gentils qui ne supportent pas le débat, pas la discussion, et pas l’existence de l’autre, de celui qui ne pense pas comme nous.

Anti-racistes, mon œil !

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La Chute des anges rebelles, par Brueghel (détail). On reconnaît les gentils au fait qu’ils ont des vêtements propres et qu’ils tapent sur les méchants pour les chasser du paradis.

Bien entendu, aucun éditeur n’est tenu d’imprimer des livres douteux, aucune librairie ou aucune émission ne sont tenues d’en inviter l’auteur, mais s’ils le font, de quel droit le leur interdire ? Il existe des lois qui encadrent la liberté d’expression, en France, des lois que dans de nombreux autres pays on juge assez strictes, venant d’une (réputée) démocratie dont la devise commence par le si beau mot « Liberté ». De par la loi, on n’a pas le droit de faire des appels à la haine, à la violence, et c’est encore plus vrai si cela se double de discriminations raciales ou sexuelles. De par la loi, on n’a pas le droit de pratiquer l’injure ou l’appel au meurtre. De par la loi, on n’a même pas le droit de diffamer, c’est à dire d’attenter à l’honneur d’une personne, fut-ce avec des faits avérés4.
Bref, la loi française est déjà suffisamment répressive et suffisamment claire en matière de liberté d’expression pour que l’on n’aie pas besoin de faire justice soi-même en décidant, sans procès et sans discussion, de qui a le droit d’avoir une existence publique. Il faudrait que ce refus de la censure s’applique aussi aux médias de flux du service public lorsque ceux-ci oublient leurs responsabilités et se contentent d’inviter toujours les mêmes personnes pour s’exprimer sur les questions publiques dans des débats où le spectateur est sommé de se positionner vis à vis d’une dichotomie caricaturale qui ne laisse que rarement la place à des voix originales5.
On peut, et même on doit, questionner tout média dont la puissance de diffusion se met au service d’idéologies implicites ou explicites, conscientes ou non, car il y a ici un puissant déséquilibre : ils ont le pouvoir de véhiculer des idées (néfastes ou non), nous n’avons pas celui de les contredire. Ou pas trop : nous avons nos blogs, nous avons Twitter, et au fond c’est déjà ça — pas la peine de se demander pourquoi les tenants d’une informations verticale, hiérarchique et triée sont si hostiles à la liberté de parole qui circule sur les réseaux ni pourquoi ils inventent des prétextes moralistes pour la limiter.

Noam Chomsky6 a couru le risque, il y a plus de trente ans, de prendre la position la plus forte possible au sujet de la liberté d’expression en défendant le droit à s’exprimer d’un négationniste notoire, Robert Faurisson. Il ne l’a sans doute pas formulé exactement de cette manière, mais ce que dit Chomsky dans plusieurs articles ultérieurs consacrés au sujet, ce n’est pas, comme certains ont fait semblant de le comprendre, que toute opinion, quelle qu’elle soit est respectable ni que toutes les idées se valent7, c’est que sans la liberté de dire, il n’est pas possible de contredire.
Si on permet à un négationniste d’écrire dans un livre que les camps d’extermination nazis sont une vue de l’esprit, cet auteur sera bien forcé de le faire en fournissant des éléments, des détails, des arguments, et chacun de ces éléments permet une vérification ou une contradiction.
En l’absence de droit au débat, nous nous trouvons dans une situation de foi : soit on croit, soit on ne croit pas. Puisque l’on ne peut débattre de ce qui se passe de preuves et de discussion, on ne peut qu’accepter ou refuser, en fonction de ses préjugés ou de son intérêt immédiat. Les religions fonctionnent presque toutes sur ce mode et l’absence de preuves ou de débat, loin d’être leur point faible, les renforce. Il en va autant dans les milieux conspirationnistes où des croyances parfois absurdes se nourrissent du simple fait que leur expression est interdite.
Est-ce qu’une vérité peut se satisfaire d’être imposée par la force, de ne devoir son statut qu’au fait que ce qui est lui est contraire est interdit ?
La position de Chomsky a valu à ce dernier de voir son nom circuler sur des listes de juifs « ennemis des juifs » que l’on trouve en trois clics sur Internet — car, croyez-le ou non, il existe sur cette planète absurde des juifs qui font des listes de juifs « indésirables » dans un but dénonciateur et stigmatisant. J’admire la constance avec laquelle Chomsky est resté droit dans ses bottes malgré la pression exercée.

paslire

Le livre est censuré par quelqu’un… qui refuse de le lire. Ce ne sont même pas les idées qui dérangent, mais l’identité de celui qui les émet, s’il a eu le malheur d’être classé dans le camp des infréquentables.  C’est le moment de relire Le Confort intellectuel, de Marcel Aymé…

Peu importe le cas spécifique de SOS Racisme et de ce livre mis à l’index, j’ai l’impression de percevoir une tendance inquiétante, autant dans les médias d’information que sur Twitter, qui est est que le débat est de moins en moins possible, que laisser quelqu’un s’exprimer, accepter de l’écouter, ce serait se laisser convaincre, se laisser corrompre, qu’accepter l’existence de l’autre, parfois, est nerveusement impensable. Peut-être est-ce juste que je vieillis et que je n’ai plus l’intransigeance idéaliste d’autrefois,
Une démocratie où le débat véritable est vu comme une menace, où la distance est considérée comme un manque de sensibilité et où l’unique moment pour faire connaître son avis (ses colères, ses frustrations, ses peurs) est le moment où l’on élit des représentants aux quasi-pleins pouvoirs,… Comment voudrait-on que ça se termine bien ?

  1. Cf. L’article Causalités et corrélations. []
  2. Lire l’article publié à ce sujet sur le site Actualitte. []
  3. Peut-être est-il déjà maudit, cependant, et peut-être ne pourra-t-il donc rien faire que suivre la pente qu’il a lui-même choisi, car selon certains (notamment Médiapart, qui a effectué une enquête à ce sujet), il serait « L’Ubiquiste », auteur du blog raciste « Le Pélicastre jouisseur » et auteur aussi du « Manifeste nauséabond », texte qui mérite bien son titre et qui propose rien moins que de pousser le racisme à s’incruster dans les consciences en recourant, comme les agents de relation publiques de l’industrie du tabac, au doute et à la fourberie : avancer masquer.
    J’ignore si Laurent Obertone est bien l’auteur de ce « Manifeste nauséabond », mais il est intéressant de le lire, ne serait-ce que pour constater qu’il existe un programme derrière la montée du racisme en France, que celui-ci ne vient pas uniquement de la bêtise générale, mais est aussi porté par des gens qui raisonnent (fussent-ils juste fous, comme Anders Breivik — le raisonnement n’est malheureusement lié ni à l’intelligence ni à la santé mentale), et dont il serait une grande erreur d’ignorer les plans. []
  4. Même s’il a raison, un journal peut être poursuivi parce qu’il accuse une personnalité politique d’une infraction légale non-encore connue de la justice : la condamnation pour diffamation tombera en premier. Le fait que le journaliste soit jugé de bonne foi sera, tout au plus, une circonstance atténuante. []
  5. Je suis assez effrayé lorsque j’entends certains se plaindre que Frédéric Taddeï ose inviter des parias médiatiques et affirme refuser de se donner un rôle de procureur. Je lui reprocherais malgré tout (comme à d’autres) d’inviter souvent les mêmes têtes (Elisabeth Lévy, Emmanuel Todd, Alain Badiou, Cynthia Fleury,…), mais on peut en comprendre les raisons (habitude, maîtrise d’un certain niveau de professionalisme des invités,…) et celles-ci sont distinctes de la question de la censure.
    On pourrait aussi parler de Wikipédia, accusée de ne pas porter un parti-pris idéologique et de donner voix au chapitre à des opinions ou à des personnes qu’une certaine doxa désapprouve.
    On peut rappeler enfin (et notamment à ceux qui accusent Wikipédia d’être « libertaire » mais aussi « libertarienne ») que l’âge d’or de la presse française — la troisième république, pour faire court — correspond à l’époque où les imprimeurs étaient tous anarchistes et mettaient un point d’honneur à laisser circuler la parole de gens dont ils désapprouvaient les idées. []
  6. Au sujet de qui Michel Gondry s’apprête à sortir un film d’animation, Is the Man Who Is Tall Happy? []
  7. Sur d’autres sujets, on a fait le même genre de procès en relativisme moral ou culturel à Gilles Deleuze ou à Claude Lévi-Strauss, qui sont pourtant comme Chomsky des hommes aux convictions fortes. Ce qu’on leur reproche, c’est peut-être surtout de ne pas se positionner sur la ligne qui va de « complètement pour » à « tout à fait contre » et qui n’est, malgré l’apparence de débat, qu’une direction unique. []

Il faut que tout change pour que rien ne change

Ces jours derniers, les policiers italiens ont repêché plus de trois cent cadavres au large des côtes de Lampedusa, une petite île italienne située au carrefour de la Tunisie, de la Libye, de la Sicile et de Malte. Le nombre total n’est sans doute pas connu : une embarcation sur laquelle se trouvaient cinq cent érythréens, somaliens et ghanéens, partie de Libye, a fait naufrage aux abords de l’île. Éric Zemmour a expliqué sur iTélé que, si cet événement était bien triste, il s’agissait de gens qui « envahissent un pays sans autorisation » qui « prennent leurs risques », blâmant tout de même l’Italie et l’Europe d’avoir « laissé croire à ces gens qu’ils pouvaient venir, qu’ils seraient accueillis ». Peu importe Zemmour lui-même, qui est un peu fou, apparemment prêt à tout pour se faire haïr. Mais dans son discours, on trouve un détail terrible car partagé par de nombreux français : l’idée que l’Union européenne est une forteresse convoitée par des populations avides qui n’ont qu’un but, celui de nous envahir.

lacroixinfo

Dans un ancien article, sur un autre blog, j’avais parlé d’un article prospectiviste paranoïaque paru dans Le Nouveau Détective. La carte montrée était quasiment identique à celle-ci.

L’infographie ci-dessus a été publiée par le journal La Croix, journal catholique, premier (et presque unique) quotidien à avoir fait sa « une » sur la tragédie de Lampedusa. L’article de La Croix, intitulé Comment l’Europe cherche à contrôler ses frontières, est plutôt dépassionné, quoique critique envers l’obsession sécuritaire de l’Union Européenne, mais la carte qui l’illustre contredit la position humaniste du journal, on y voit de menaçantes flèches qui sembles coordonnées pour fondre sur la citadelle Europe et qui rappellent les invasions barbares que nous racontaient les atlas historiques, avec leur lot de hordes chevelues sorties de nulle part pour détruire Rome. Cette image, du reste, était fausse : les Francs, les Alamans, les Goths, les Burgondes, les Vandales, etc.1, étaient souvent liés à Rome par le commerce ou en y étant très officiellement fédérés, et s’il y a bien eu des guerres et des batailles, au cours des derniers siècles de Rome, beaucoup de « barbares » étaient surtout des civils poussées vers l’ouest par les redoutables Huns, venus d’Asie centrale. De tout temps, et aujourd’hui encore, la première raison d’émigrer, c’est l’envie de protéger sa famille de la guerre et de la faim. Présenter la chose comme des mouvements militaires, comme une stratégie coordonnée d’envahissement, n’est pas très sain. Je remarque en tout cas que les chiffres mentionnés sur la carte de La Croix sont assez négligeables.

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Il y a une semaine, le premier ministre italien, Enrico Leta, a donné la nationalité italienne à toutes les victimes du naufrage. Les morts ont enfin le droit à un passeport européen, le « trésor » pour lequel ils sont morts. Voilà qui rappelle effectivement les guerres, où l’on célèbre à peu de frais les pauvres gens morts au combat pour des intérêts, généralement financiers, qui les dépassent. Ici, on récompense ceux qui ont eu le bon goût de mourir. Les cent-quatorze rescapés du naufrage, ont quant à eux été présentés au parquet d’Agrigente, en Sicile, pour immigration clandestine. Ils encourent non seulement l’expulsion, mais aussi une amende de cinq mille euros2.

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Ce qui distingue un prince saoudien, autorisé à se balader sur les Champs-Élysées, d’un souffreteux somalien au moment de passer la frontière, c’est bien entendu l’argent : selon ce qu’on possède, on sera un touriste ou un immigré clandestin, une bénédiction pour le commerce ou une menace pour les populations, la sauvegarde de la culture ou que sais-je encore. Un acteur américain qui achète une villa sur la côte d’Azur, c’est bien, même s’il occupe des hectares de terrain. Un rrom qui vit entre trois bouts de tôle à côté d’une autoroute, c’est mal. On ne prête de bonnes motivations qu’aux riches.

Le riche qui va chez le pauvre, c’est le touriste, c’est l’invité, et le pauvre qui va chez le riche, c’est l’immigré, le mendiant, l’indésirable. C’est presque idiot de le rappeler, c’est une évidence, mais cette évidence en appelle une autre : si l’on veut éviter une immigration économique, clandestine ou non, la solution n’est pas tant d’ajouter des murs que d’améliorer l’horizon des gens qui habitent dans les pays les plus pauvres et les plus dangereux du monde. Pour qu’un jour, chaque être humain ait le droit d’être un simple touriste.

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à La Défense : les tours Areva et Total, deux sociétés co-actionnaires qui croient à la mondialisation, puisqu’elles vont chercher des ressources à vil prix dans les pays pauvres (et y sont régulièrement accusées d’ingérence politique, sans doute pas par erreur) pour les vendre sous forme d’énergie dans nos pays riches. Nous roulons, nous nous éclairons et nous nous chauffons avec la pauvreté de ceux que nous refoulons aux frontières de l’UE.

La guerre civile en Somalie n’est pas un hasard malheureux : ce pays sert de terrain d’affrontement pour des intérêts très divers, comme ceux des compagnies pétrolières, des marchands d’armes3 ou des États-Unis, de la ligue arabe, de l’Éthiopie, sans parler des petits chefs locaux qui se disputent le contrôle des différentes régions. Si rien de tout ça ne s’arrange, c’est peut-être qu’il y en a que cela arrange. Avoir des pauvres à nos portes a un autre avantage : c’est un épouvantail commode pour que les populations européennes, en se sentant privilégiées, acceptent peu à peu chez elles un retour aux inégalités les plus exagérées.

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Tancrède (Delon) et Salina (Lancaster) dans l’adaptation d’Il Gattopardo, par Luchino Visconti (1962).

Chaque fois que j’entends parler de l’île de Lampedusa, je pense à la phrase assez profonde que le prince Giusepe Tomasi de Lampedusa place dans la bouche de son personnage Tancredi, dans Le Guépard : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». Certains comprennent cette réflexion dans un sens opportuniste : il faudrait faire semblant de suivre les mouvements pour mieux les contrôler4 — ce qui, dans le roman, consistait à accepter la révolution républicaine pour sauver la monarchie plutôt que de l’affronter dans une lutte perdue d’avance — une histoire cynique de chêne et de roseau, quoi.
Je l’interprète différemment, ou plus largement, j’y vois l’affirmation qu’il faut accepter l’impermanence des structures sociales et politiques qui, sans changer de nom, se métamorphosent sans cesse. Si l’on veut préserver ce que l’on y aime, il faut s’adapter à ce qui y change. C’est une terrible erreur de croire que si une boite n’a pas changé d’aspect extérieur, ce qu’elle contient n’a pas changé non plus. Si le parti politique auquel on a toujours souscrit se trahit, alors peut-être faut-il voter pour un autre parti. Si la social-démocratie prospère que voulait être l’Union européenne n’est plus ni sociale, ni démocratique, ni prospère, et détruit la classe moyenne (cette passerelle entre les pauvres et les riches qui fait défaut aux pays du tiers-monde), alors il est temps de se poser des questions.

J'ai participé à l'enregistrement de "tout le monde va y passer" sur France Inter, face au sémillant Lorànt Deutsch. Avant l'émission j'ai prévenu que je comptais asticoter ce jeune homme sur l'idéologie passéiste et réactionnaire que véhiculent, sciemment ou pas, ses travaux sur l'histoire de France, mais je n'ai pas réussi à en placer une.

J’ai participé à l’enregistrement de « tout le monde va y passer » sur France Inter, face au sémillant Lorànt Deutsch. Avant l’émission j’ai prévenu que je comptais asticoter ce jeune homme sur l’idéologie passéiste et réactionnaire que véhiculent, sciemment ou pas, ses travaux sur l’histoire de France, mais je n’ai pas réussi à en placer une, je parle beaucoup trop lentement et lui beaucoup trop vite.

Le racisme et le nationalisme sont bien le refus d’admettre l’impermanence de tout ce qui vit (un organisme biologique comme un organisme social), et l’envie de conserver ses certitudes : un pays aurait une « âme éternelle », quand bien même ses frontières, les langues qu’on y parle, la manière dont on y vit, pense, parle, ou mange, ne cesse de changer. C’est une erreur puérile aux conséquences graves. Je dois être un peu bouddhiste sur les bords, parce que je pense qu’il faut accepter le vertige de l’impermanence, et même en jouir (je me comprends).

Venons-en donc à la parution de Hexagone, le nouveau livre à succès du sympathique mais un peu inconséquent Lorànt Deutsch, où celui-ci continue de diffuser une idée de « France éternelle » dont la pureté est tout aussi éternellement assiégée par de méchants estrangers. On peut et on doit combattre ces idées, mais ce n’est pas une question de personne : Deutsch est un symptôme, le produit d’une histoire du rapport à l’histoire, il ne fait que répercuter le roman exophobe que la France s’est inventée pour exister, et notamment sous la IIIe République (où il a notamment servi à légitimer la colonisation). Depuis cette époque, l’histoire est devenue une science sérieuse, et surtout, le monde n’a cessé de se mondialiser, il n’est plus constitué d’îlots indépendants et ignorants les uns des autres : vous utilisez le même téléphone portable que le jihadiste dans son camp d’entraînement, un pet de mouche dans le Morgan Stanley Building a une incidence sur nos retraites et notre santé, une guerre dans un pays dont le nom ne vous dit rien change votre facture de gaz et provoque une guerre pour contrôler un autre pays sur le territoire duquel passe le gazoduc qui vous approvisionne, vous dansez parfois sur la même chanson qu’un ou deux milliards de gens, on chasse (ou pire) les clochards des rues de certains pays lointains pour y lisser l’image qui apparaîtra sur votre téléviseur lors d’une coupe du monde de football, etc., etc.

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Je ne lirai pas « La fin de la mondialisation » par François Lenglet, mais son titre et ce que je sais de son propos me font rire5. Il oppose la « mondialisation » au « protectionnisme », alors que les deux sont liés, les frontières et le protectionnisme servent juste à déséquilibrer la donne. La mondialisation est un phénomène plus fort que jamais, où tout est lié : si vous avez envie d’acheter un téléphone tous les six mois, des sociétés chinoises qui revendent des matières premières aux prestataires des fabricants de téléphone achèteront du cuivre de contrebande venu de France, par exemple, où il aura été dérobé, au prix de dysfonctionnements ferroviaires, le long des lignes de chemin de fer, peut-être par des rroms originaires des Balkans à qui les lois européennes ne permettent pas d’occuper des emplois légaux en France. On peut ajouter un nombre infini de paramètres à l’équation : spéculation sur les matières premières, rareté de certaines ressources, pressions politiques diverses,…

Mon propos est sans doute plus confus que jamais, alors je vais le résumer : nous sommes tous, nous les sept milliards d’êtres humains qui peuplent cette planète, dans le même bateau. Et bien sûr nous partageons ce caillou perdu dans le vide non seulement avec nos congénères, mais aussi avec tout ce qui est vivant sur Terre : flore et faune. Alors si nous voulons survivre, il va falloir changer des choses.
Pour que tout reste ce qu’il est, il faudra que tout change.

  1. Les « barbares » sont plus « nos ancêtres » que les Gaulois/Celtes, qui ont dû se réfugier plus à l’Ouest, en Irlande, en Angleterre, en Bretagne. Bien entendu, « nos ancêtres » ne signifie pas grand chose. []
  2. À lire aussi, le texte de Valérie/Crêpe-Georgette sur Frontex, l’agence qui s’occupe d’intercepter les migrants clandestins. Edit 21/10 : lire aussi ce texte de Xavier de la Porte : Internet et migration, pour une déclaration d’indépendance du cyberespace. []
  3. Le saviez-vous : Serge Dassault, marchand de canons,dispose d’une fortune personnelle qui dépasse le PIB de la Somalie (comme celui de l’Érythrée, autre pays d’origine des naufragés de Lampedusa). J’ignore si ses avions de guerre passent dans le ciel somalien. []
  4. C’est un peu ce qui s’est passé en France avec l’élection de François « Le changement c’est maintenant » Hollande : pour sauvegarder les « acquis » des plus fortunés sous Sarkozy, il fallait concéder un changement de tête, de manières, de parti : tout changer pour que tout reste ce qu’il est. []
  5. On remarque que le livre est mis en exergue par la chaîne Relay, qui s’appelait autrefois Relais H (héritière d’un accord cent-cinquantenaire entre la société Hachette – désormais Lagardère – et la SNCF), chaîne renommée pour pouvoir être exportée dans le monde entier. À côté du nom, on remarque une petite représentation de notre planète, qui le signifie assez clairement. []

Esprit munichois, es-tu là ?

«Je ne voudrais pas que les mêmes qui recevaient Monsieur al-Assad un 14 juillet montrent aujourd’hui un esprit munichois face à ces atrocités»
(Harlem Désir, hier)

Les 29 et 30 septembre 1938, le français Édouard Daladier et le britannique Neville Chamberlain sont partis à Munich pour signer un accord pacifiste avec Adolf Hitler et Benito Mussolini. Il s’agissait en fait d’une forme diplomatique de reddition, les deux ministres ayant accepté par traité que les frontières de la Tchécoslovaquie soient redessinées, bien conscients que le pays serait démantelé par force sinon, ce qui est d’ailleurs arrivé assez rapidement, l’Allemagne n’ayant pas respecté le traité qu’elle avait elle-même imposé. Cet événement est souvent considéré comme une couarde capitulation face à l’Allemagne nazie, capitulation qui aurait abouti aux horreurs des sept années qui ont suivi, et à leurs nombreuses conséquences ultérieures.
Quand on parle à présent d’Esprit munichois, on sous-entend implicitement que, si au lieu de signer des traités, la France et la Grande-Bretagne avaient attaqué l’Allemagne, tout aurait pu être évité. C’est négliger que, au moment des accords, l’Allemagne était déjà en position de force, avec une armée ultra-moderne de près de cinq millions d’hommes. Ce n’est pas par angélisme ou par aveuglement que Daladier et Chamberlain ont signé, mais parce qu’ils pensaient ne pas avoir le choix, et parce qu’ils ont préféré repousser une guerre inévitable. Mais même si on croyait la fable de l’aveuglement pacifiste, l’Esprit de Munich n’est, depuis cette époque, pas souvent invoqué pour appeler à résister à un despote qui ambitionne de conquérir le monde. Bachar el-Assad est vraisemblablement un sale type, mais il ne s’apprête pas à détruire l’Europe, ni même sans doute aucun pays voisin, il cherche juste à rester vissé au siège que lui a légué son père, malgré l’avis des médias (occidentaux seulement ?) qui ont décidé un peu arbitrairement qu’il devait faire partie du grand nettoyage de printemps arabe, au même titre que Moubarak en Égypte, Kadhafi en Lybie et Ben Ali en Tunisie. Si Assad veut rester en place, ce n’est pas par simple caprice, il sait ce qui l’attend sinon : au mieux, une série de procès internationaux bien mérités, et au pire, comme Kadhafi, un assassinat vengeur au terme d’une séquence de tortures humiliantes pour le moins barbares.

- désolé, je vais te faire le coup de l'esprit munichois

— désolé, je vais te faire le coup de l’esprit munichois
— pas grave, je te l’ai déjà fait de toute façon, non ?
— peut-être, je sais plus…

Personnellement, je n’ai pas d’avis sur ce qu’il faut faire pour la Syrie aujourd’hui, il s’agit d’une guerre civile sur fond ethnico-religieux où les démocrates ne sont pas forcément une force signifiante parmi les rebelles. Il peut sembler curieux, voire inquiétant, que la Turquie, l’Arabie saoudite et les États-Unis arment et soutiennent logistiquement des djihadistes qui se disent proches d’Al Quaeda, par exemple. Les motivations d’autres acteurs, comme l’URSS la Russie, ne semblent pas très pures non plus. Je n’ai pas d’avis, donc je n’en dirai rien, mais je suis étonné que plusieurs États aient un avis définitif sur ce qu’il convient de faire, tout en refusant plus ou moins de connaître les conclusions d’une enquête de l’ONU sur les responsabilités engagées dans l’attaque à l’arme chimique qui est justement utilisée comme justification pour des frappes aériennes. Les opinions américaines, britanniques ou françaises ont du mal à accepter un engagement armé sans discussion, cette fois : le coup des frappes ciblées, de la guerre-éclair, de la guerre propre1, de la juste punition et des bombes qu’il faudrait envoyer sur un pays parce que ce pays a lui-même bombardé sur sa propre population et avec des armes que nous lui avons fourni, on nous l’a un peu trop fait, depuis la première guerre du Golfe, en 1990.

Les thought-terminating clichés

Harlem Désir accuse aujourd’hui la droite (enfin l’autre droite) d’esprit munichois, comme l’UMP au pouvoir accusait la gauche du même travers lorsqu’elle se trouvait dans l’opposition, comme l’extrême-droite accuse tout le monde lorsqu’on accepte l’ouverture d’une boucherie halal, etc. Chaque conflit récent (Mali, Libye, Afghanistan, Irak) a été l’occasion de fustiger l’aveuglement de ceux qui refusaient de s’engager précipitamment dans un conflit armé.
Cette accusation d’être « munichois » n’est pas un argument, c’est ce que les psychologues nomment un thought-terminating cliché, un poncif interrupteur de réflexion, un mot qui, à lui seul, bloque l’intelligence, proscrit des discours et force à se positionner sur le terrain de son contradicteur2. En politique, on utilise souvent cette méthode aussi efficace que pathétiquement déloyale en lançant des accusations comme celle d' »esprit munichois » (pour les pacifistes), de « pensée unique » (pour un peu n’importe qui), de « populisme » (quand on rappelle des choses simples), de « complotisme » (quand on rappelle que toutes les vérités ne sont pas publiques), de « refus des réalités » (quand on ose imaginer un changement), etc.
Ce n’est pas du bête chantage intellectuel, c’est de la psychologie appliquée.

J’imagine que pour Harlem Désir, utiliser cet argument fait partie du jeu politique. Comme Jean-François Copé, à qui il ressemble finalement beaucoup, il utilisera n’importe quel argument, sans avoir peur de trahir les idées qu’il est censé défendre, sans avoir peur de se contredire, pourvu que cela lui permette de railler ou de contrer l’adversaire. Et l’adversaire, quand à lui, ne fait sans doute pas beaucoup plus de cas du sort des Syriens, il est dans son rôle d’opposition, ce qui l’intéresse, ce sont les prochaines élections.
Jouer est un luxe de démocraties prospères et pacifiées, mais à un moment, de véritables bombes vont être lancées sur de véritables gens, et il serait bien de traiter la question avec un peu moins de légèreté3.
Mais bon, il est interdit de constater que le gouvernement agit comme le faisait son opposition lorsque celle-ci était la majorité, et réciproquement, puisque dire « tous les mêmes »  , « sortez les sortants » et autres « qu’ils s’en aillent tous », sont, paraît-il, des idées poujadistes.
Encore un beau though-terminating cliché, non ?

  1. John Kerry a promis que la guerre à venir n’engagera « aucune botte sur le sol syrien ». []
  2. L’inventeur du terme Thought-terminating cliché est le psychiatre Robert Jay Lifton, qui a étudié le phénomène de contrôle mental, après avoir constaté le « lavage de cerveau » éprouvé par les prisonniers américains de la Guerre de Corée. Le résultat de son enquête est le livre Thought Reform and the Psychology of Totalism (1961). []
  3. Il serait sans doute bon, par ailleurs, d’éclaircir l’étonnant rapport de vassalité que la France entretient depuis quelques temps avec les États-Unis et qui finit par nous faire regretter le tandem Villepin-Chirac. []

Où est passée la démocratie ?

(brouillon de brouillon, sur un sujet qui mériterait un peu de rigueur. Disons que c’est un début, il y a bien plus à dire)

En 2011, la pression de la rue Égyptienne a permis l’éviction du président Hosni Moubarak puis, un an plus tard, la tenue d’un scrutin démocratique qui a abouti à l’élection du président Mohamed Morsi, lié aux frères musulmans. Les révolutions sont souvent initiées par des classes moyennes éduquées, mais apparemment pas assez éduquées ou trop optimistes pour admettre que ce genre de mouvement leur échappe immanquablement et aboutit à une prise en mains du pouvoir par des despotes, généralement soutenus (parfois démocratiquement) par une masse populaire dont la puissance est inversement proportionnelle à la juste compréhension des enjeux, et par des militaires et des groupements financiers qui ont leur propre logique et ne cherchent pas forcément le bénéfice commun. Les Égyptiens qui viennent de renverser Mohamed Morsi dernièrement ne l’ont pas fait parce qu’il était lié à un islam fondamentaliste, comme on aime se le faire croire de par chez nous — cela correspond mieux à notre vision du bien et du mal —, mais avant tout parce que l’amélioration de leurs conditions de vie n’a pas été celle qu’ils espéraient ou qu’ils l’ont jugée trop lente. À présent, des intellectuels du pays se demandent s’il ne faudrait pas empêcher les partis religieux de se présenter aux élections, ou interdire aux illettrés de voter1.
On comprend leur point de vue, mais ils prennent la question à l’envers : pour que les illettrés ne votent pas, il faut avant tout supprimer l’illettrisme. Si le petit peuple égyptien n’a pas de conscience politique, c’est avant tout parce qu’il a été sciemment dés-éduqué pendant des décennies, à coup de questions religieuses et nationalistes, mais privé de voix sur les questions qui le concernaient plus directement, car malgré la tenue d’élections, le régime instauré par Moubarak était un régime à parti unique.
On ne peut pas imaginer de légitimité démocratique sans que l’ensemble de la société ait le droit de débattre et de faire connaître son opinion — après tout, on ne demande pas aux gens s’ils sont illettrés pour les soumettre à l’impôt, à la loi ou à quelque autre obligation envers la communauté —, mais on ne peut pas non plus imaginer de démocratie sans éducation. La conclusion logique est que tout le monde doit bénéficier d’une éducation, d’une véritable compréhension des enjeux et du fonctionnement de la vie politique.

Et chez nous, comment ça se passe ? Le climat est plus pacifié, mais la démocratie reste bien incomplète, et à mon avis, régresse fortement. Dans nos pays occidentaux prospères, de nombreuses astuces ont été mises au point pour confisquer sa voix au peuple. La première, c’est d’installer un climat d’indifférence et de résignation : on se dit que les affaires sont prises en charge par des partis qui, malgré leurs différences réelles, ne changent pas grand chose à la marche du pays. C’est cette mollesse de la démocratie installée qui fait sortir de leurs gonds les amateurs de révolutions, comme Alain Badiou que j’ai entendu dire à l’émission Ce soir ou jamais que la présidence de Hollande était quelque chose de pire que le Grand Bond en avant ou la Révolution culturelle en Chine2, puisque dans le système démocratique, rien ne change brutalement. Effectivement, mais comme disent les informaticiens, it’s not a bug, it’s a feature : la démocratie telle que nous l’entendons ici sert avant tout à permettre des changements sans destruction ni violence. Enfin en théorie, car il y a des destructions invisibles et des violences sourdes dont la sournoiserie et le caractère progressif rend toute résistance impossible. Je suppose que c’est exactement de ça que parle Badiou d’ailleurs.
Le manque de foi dans la capacité des politiques à améliorer le monde et le manque de conscience politique parmi les citoyens me semblent servir à confisquer la démocratie, dans un climat d’indifférence quasi-générale. Mais l’outil le plus efficace de ce processus, c’est l’encouragement à l’individualisme, au sens le plus égoïste, le doute porté sur le peu de services publics qui nous restent (Poste, SNCF, sécurité sociale, etc.), et le découragement de toute tentative d’action collective.

petit_porteur

Je lisais aujourd’hui qu’un dénommé Grégoire Jovicic a créé en 2010 une association de petits porteurs d’actions Vivendi3. Dans le système boursier, les petits porteurs sont souvent exploités : on veut bien de leur argent, on en a besoin, même, mais il est hors de question qu’ils disposent de pouvoir. Or une action est en théorie une part du capital d’une entreprise, mais c’est aussi une part de pouvoir de décision. Ici, les petits porteurs ruinés (l’action est passée de 180 à 8 euros entre 2001 et 2002) ont tenté de s’allier pour se défendre collectivement, mais voilà : il est interdit à un particulier non qualifié d’offrir un conseil juridique, et c’est à ce prétexte que Vivendi attaque le petit porteur en colère. J’ignore si le procès sera gagné par Vivendi mais c’est évidemment un avertissement à quiconque voudrait se lancer dans ce genre de démarche collective. Comme la démocratie, le droit s’apprend, et ce savoir (et donc ce pouvoir) échappe au simple particulier, qui n’a que peu de recours face à la machine judiciaire. Depuis des années, on annonce régulièrement la création d’un système de « recours collectif » (class actions) qui permettrait à un groupe d’individus de se défendre contre une organisation, mais un tel dispositif, promis par tous les gouvernements depuis près de dix ans, n’existe toujours pas.

Cette histoire de petits porteurs qui n’ont pas le droit de se fédérer est anecdotique, mais elle montre où se trouve réellement le pouvoir. L’Inde n’est pas « la plus grande démocratie du monde », nous disent les correcteurs du Monde4, les États-Unis non plus, qui installent des dictatures où ça les arrange et font fi de tous les principes moraux dès lors qu’il est question d’argent et de pouvoir, c’est à dire tout le temps. La Grande-Bretagne, en forçant dernièrement le Guardian à détruire des disques durs contenant des informations gênantes, a montré son niveau de démocratie. La France, avec ses lois sur la diffamation qui permettent de condamner des innocents qui disent la vérité sur des coupables qui mentent, et qui protège mieux les multinationales que les individus, est plus que suspecte aussi. Etc., etc. Je me demande si le titre de « plus grande démocratie du monde » ne devrait pas revenir à la République de San Marin, peuplée de trente mille habitants qui ont tous le droit et le devoir de s’occuper des affaires publiques de leur pays. Mais peut-être me fais-je des idées.

  1. cf. le Courrier International de cette semaine, page 11. []
  2. Notons qu’Alain Badiou n’est pas allé vivre en Chine à ces époques et qu’il est un peu facile, a posteriori, confortablement installé dans ses charentaises, de philosopher sur l’horreur de la social-démocratie comparée à l’enthousiasme révolutionnaire. []
  3. Ancienne Compagnie Générale des Eaux, Vivendi est une société multinationale spécialisée dans la communication et le divertissement. Canal+, SFR, Universal music, Activision Blizzard, c’est eux. Cette société a été séparée de la partie « environnement » de la Générale des eaux, devenue Vivendi environnement, puis Veolia environnement. La création de la générale des eaux, en 1853, est intimement liée à l’utopie capitaliste du XIXe siècle et aux théories de l’entrepreneur saint-simonien Prosper Enfantin, dont le nom est lié notamment aux débuts du chemin de fer et à la création du canal de Suez. Le développement d’un réseau de distribution d’eau s’inscrivait dans le même mouvement de modernisation économique et industrielle du pays. Le succès de la générale des eaux a permis la fondation de la Société Générale, un des poids lourds de la banque française, nationalisée à la libération puis privatisée quarante ans plus tard. En 1982, Mitterrand avait fait acheter la Générale des Eaux par la France pour trois milliards de francs et demi. Le principe de la vague de nationalisations sous Mitterrand, inscrite au programme commun, est de renforcer le pouvoir de l’État et d’empêcher que certaines ressources essentielles, comme l’eau, soient laissées à la merci du marché et de la spéculation. En 1987, toujours sous la présidence de Mitterrand, mais sous le gouvernement de Jacques Chirac, la compagnie a été vendue un peu moins du double de sa valeur d’achat : en apparence, une bonne affaire pour l’État… []
  4. cf. La plus grande ânerie du monde. []

Causalités et corrélations

Cet article fourre-tout m’a été inspiré par diverses discussions tenues depuis hier sur Twitter notamment. Même si c’est de manière un peu suspecte, en tournant autour du pot (les lecteurs de mon autre blog seront indulgents, connaissant ma tournure d’esprit), j’ai envie de me demander ce que sont les causes du racisme ambiant.

Sur le sujet du racisme devenu médiatiquement acceptable, j’ai réagi en lisant ce tweet ;

editocrates

…Il est vrai que des gens comme Robert Ménard, Éric Zemmour ou encore Élisabeth Lévy passent leur temps à répéter comme mantra que l’anti-racisme est une forme d’aveuglement, de déni de réalité, et que « ma bonne dame on le sait bien, nous, que c’est pas les petits blonds qui brûlent les voitures… ». Et il est vrai qu’ils ont des prédécesseurs, comme Alain Finkielkraut, qui semble toujours en train de se retenir de proférer ce genre de phrases réactionnaires et à qui, parfois, ça échappe. Mais les « éditocrates » qui monopolisent le temps d’antenne à la radio et à la télévision et que beaucoup accusent1 de façonner l’opinion dite « néo-libérale » depuis trente ans n’expriment pas spécialement de racisme : les Duhamel, BHL, Minc, Attali, etc., vendent plutôt la soupe TINA2, souvent même en utilisant des symboles traditionnels de la gauche, tel que l’antiracisme.
Je trouve donc que c’est une erreur de les accuser d’être responsables de ce qui se passe dans les commissariats3. Du reste, même les promoteurs médiatiques d’un discours néo-réactionnaire comme Zemmour et Ménard n’y sont sans doute pas pour grand chose, je doute que les policiers qui sont brutaux et racistes aient eu besoin du Figaro pour le devenir.

Donc je ne suis pas d’accord avec le lien de causalité, mais en revanche, je veux bien croire qu’il y ait corrélation, que le discours réactionnaire d’une certaine partie de l’intelligentsia médiatique ait un rapport avec le racisme qu’on entend en faisant son marché ou que l’on constate dans les commissariats, qu’il y ait des causes communes à ces discours.

chipote

Mais non, je ne suis pas en train de chipoter, il me semble très important de chercher les véritables causes des problèmes si on veut espérer les régler. Si on se trompe sur les causes, qu’on attribue le méfait d’untel à tel autre, on tombe à son tour dans l’injustice et on ne risque pas d’améliorer la situation.
Personnellement, je n’irais pas chercher les causes dans les discours explicites : ce n’est pas parce que quelqu’un dit « pensez ceci » ou « pensez cela » que les gens vont se mettre à penser ce qu’on leur dit de penser. En revanche, nous sommes un animal social, c’est à dire que nous avons besoin des autres, et savoir (ou croire) que tout le monde a une certaine opinion peut nous influencer, soit pour suivre ladite opinion soit pour la combattre (car notre manière d’être un animal social s’exprime autant dans le grégarisme que dans l’affirmation de soi ou la subversion, selon les personnes, selon les sujets, selon les moments).
Penser qu’une opinion donnée est « acceptable » à un moment donné peut aussi participer à l’aider à se diffuser, ou en tout cas à libérer certaines paroles contenues, auto-censurées4 : à certaines époques, celui qui tenait un discours raciste représentait la France Dupont-Lajoie, ringarde, en voie de disparition. Je ne pense pas que les gens étaient beaucoup plus racistes, mais, sauf une frange active d’ancien paras de la guerre d’Algérie (pour caricaturer), les racistes eux-mêmes considéraient l’anti-racisme comme allant dans le sens de l’histoire. J’ai peur que nous n’en soyons plus là et une pensée raciste se déploie assez impunément.

Plus que les discours implicites ou explicites, il me semble intéressant de se pencher sur les représentations et notamment, sur l’imaginaire, qui façonnent l’opinion de manière puissante et parfois très difficile à contrer : chacun est capable de contredire un discours, mais il est plus difficile de contredire une image mentale.

Ce matin, j’ai bien ri en lisant ceci :

sondage_burqa

J’ai ri parce que la question (qui est aux limites d’être une question rhétorique) du Figaro s’adresse non pas à une réalité mais à une vue de l’esprit, le degré de fermeté d’application de la loi sur la burqa. La « loi sur la burqa », est le nom populaire d’une loi qui proscrit le « voile intégral » dans l’espace public, que l’on ne peut pas décemment nommer « burqa » puisque ce mot désigne spécifiquement un vêtement traditionnel afghan, généralement en laine bleue, qui, en France, n’est a priori porté par personne. La loi visait le « niqab », un voile intégral typiquement noir associé à l’islam radical, qui donne à celles qui le porte un air fantomatique. À tort ou à raison, on relie ce voile aux nouveaux convertis à l’Islam5.
Selon la police française, le niqab concernerait en France un peu moins de quatre cent personnes, soit un individu pour cent mille. On en croise dans certaines grandes agglomérations ou dans leurs banlieues. À Paris, il semble que les saoudiennes qui viennent dépenser leur argent sur les Champs-Élysées peuvent se promener en niqab, mais dans des cadres moins huppés, cela crée facilement des tensions entre la police, qui a pour mission de verbaliser celles qui portent un niqab — c’est ce qui est à l’origine des émeutes qui se sont déroulées à Trappes. On dénombre un certain nombre d’agressions de femmes voilées par des citoyens qui s’improvisent justiciers et ignorent apparemment que leur violence est encore plus illégale que le voile.
Mais si un habitant d’Argenteuil ou de Marseille peut avoir une voisine qui sort de chez elle déguisé en ninja, et peut-être juger de la fermeté d’application de la loi en la matière, je doute que ce soit le cas des habitants de Ouatesheim6, Bas-Rhin, 12 habitants. C’est un cliché de le dire, mais les endroits en France où on craint le plus l’autre, ce sont souvent les endroits où l’autre n’existe pas.
L’autre n’existe pas, mais on en a entendu parler.

La peur est un mécanisme très problématique, parce que c’est une des émotions qu’il est le plus difficile de maîtriser, et ce pour des raisons que la théorie de l’évolution explique sans peine — si nous ne bondissions pas face à ce qui ressemble à une menace, même si ça ne l’est effectivement qu’une fois sur cent, cela fait longtemps que notre espèce serait éteinte.
Mais une autre caractéristique de la peur est qu’elle se nourrit de l’incertitude, c’est à dire de l’ignorance de ce qu’est la situation réelle dans laquelle on se trouve : moins on en sait, moins on en voit, et plus on a peur. La force du film Alien repose là-dessus.

pernaud

Si un média joue un rôle particulièrement puissant dans la peur de l’autre telle qu’elle s’exprime en France aujourd’hui, c’est par exemple le journal de treize heures de Jean-Pierre Pernaud, diffusé sur la première chaîne et suivi par plus de sept millions de personnes chaque jour. Son principe, mis au point et affiné année après année depuis 1988, a priori louable, est de parler des régions de France et de toutes les choses formidables qui s’y font : on y fait des fêtes gastronomiques, on y fait ses fromages, on y fabrique des objets traditionnels, etc. Tout ça est positif, et le but affiché de Pernaud est de parler, donc, des « bonnes nouvelles ». Mais il y a quelque chose dans l’équilibre et la hiérarchie des nouvelles qui ne colle pas : la météo est souvent le premier titre, suivie de nouvelles généralement anxiogènes (le chômage augmente) et de faits-divers angoissants. À la fin, enfin, viennent « nos régions », ces lieux paisibles où la pèche à la mouche fait oublier la laideur ambiante et l’effroi que cela inspire. Le discours est dans ce contrepoint : il y a la France des mauvaises nouvelles, qui est celle du reste du monde, qui est celle des banlieues, celle des voiles intégraux, celle des cités, celle de la politique, etc., et en face, la France « éternelle » des petits villages sans histoire — une France qui ne représente pas vraiment les Français qui sont à 85% urbains, et que l’on peut d’autant plus facilement fantasmer. Une France protégée, un refuge un peu imaginaire où les générations se transmettent le savoir-faire et les recettes, de cuisine une France où l’on a toujours des idées formidables pour faire revivre le territoire malgré le désengagement de l’État, de la SNCF, de la Poste, etc. (Pernaud ne s’appesantit pas vraiment sur les causes de la disparition des infrastructures…).
C’est le contraste entre ces deux imaginaires, ces deux fantasmes (reposant sur des faits réels), celui de la France familière et celui d’une France menaçante, qui créé la crainte irrépressible de l’étranger, de la menace venue d’ailleurs chez les gens qui, pour la plupart, vivent une vie qui n’est ni une suite de faits-divers dans des cités barbares, ni une rêverie bucolique. Et le pire est sans doute que Pernaud pense bien faire. Mais je sais aussi — même si je ne viens pas de la campagne —, que pour amener des animaux de la basse-cour à retourner dans le poulailler, il ne faut pas les y attirer, il faut les pousser en courant derrière. La peur est un puissant outil de manipulation et de domination.

Bien entendu, ce journal télévisé n’est qu’un canal parmi d’autres. Les nouvelles anxiogènes, répétées en boucle sur les chaînes d’information continue, provoquent un effet de saturation bien connu des psychologues et donnent une puissance extraordinaire à des nouvelles qui auraient été de tristes anecdotes si elles n’avaient été mentionnées qu’une fois7.

Chez certains, comme chez les militants d’extrême-droite, on sent une espèce d’envie de désastre. Celui-ci, par exemple, utilise sciemment une photographie prise à Lyon il y a trois ans pour susciter l’indignation (car quoi de plus inhumain qu’une voiture neuve renversée par des adolescents, je vous le demande !).

stephane_journot_hoax

Le fait que l’auteur sache très bien que la photo est fausse laisse penser qu’il aimerait qu’elle soit vraie, puisque le cas échéant, elle serait une preuve de ce qu’il veut montrer (calcul absurde, que font aussi les gens qui tuent les athées pour leur prouver que Dieu existe). Il rêve de guerre civile et ethnique, c’est ce que j’appelle l’envie du désastre, sujet que j’ai exploré pendant que je rédigeais Les Fins du monde : le désastre est une pensée potentiellement agréable car elle promet une redistribution des cartes et une place pour que la transgression (violence, par exemple) devienne (pendant un petit temps en tout cas) la norme. C’est une approche qui existe aussi à gauche, bien sûr8.

Pour revenir aux sondages, ceux-ci sont souvent un outil de manipulation diabolique : ils proposent une apparence de choix mais ne présentent qu’un panel bien limité de possibilités. Un peu comme Pernaud qui nous donne le choix entre deux Frances qui n’existent ni l’une ni l’autre. Le sondage qu’a publié le Point aujourd’hui est purement et simplement ignoble :

lepoint

Avant que l’attention ne soit attirée sur ce sondage, l’opinion qui se situe en tête n’était pas majoritaire. On remarque que les phrases auxquelles on doit répondre par oui ou par non sont longues et précises, ce sont des opinions pré-mâchées plutôt qu’une tentative de comprendre ce que pensent vraiment les gens.
Le sondage, en affectant de chercher à savoir ce qui se dit, ce qui se pense, participe avant tout à figer le nuancier des opinions admissibles, puisque nous sommes nécessairement attentifs à l’opinion d’autrui.

À moi ! Après lecture du « sondage » du Point, diriez-vous que :
□ Si les gens sont assez bêtes pour se faire avoir, c’est leur problème.
□ La presse utilise les sondages pour façonner l’opinion mais Dieu existe, ils iront en enfer.
□ Ce journal est un torchon dont les journalistes devraient être envoyés au goulag.
□ Je n’oserais pas le faire moi-même mais je voudrais que Le Point soit torturé.
□ Mort aux cons !

  1. L’accusation est argumentée, cf. Les Éditocrates, par Mona Chollet, Olivier Cyran, Mathias Reymond et Sébastien Fontenelle, éd. La Découverte 2009. []
  2. There is no alternative, slogan que l’on attribue à Margaret Thatcher et qui affirme que le libéralisme économique mondialisé est l’unique voie politico-économique envisageable. []
  3. Le racisme ou l’action irréfléchie de nombre de policiers n’est pas une légende, j’en ai peur, les témoignages sont trop constants pour être le fruit du hasard. Mais on ne peut pas en accuser Éric Zemmour, ni Christophe Barbier, ni même Nicolas Sarkozy. Parce qu’il n’est pas vraiment nouveau. Et le fait qu’un ministre de l’Intérieur, de droite ou de gauche, refuse de sanctionner ou de prendre le problème à bras le corps, n’est pas une nouveauté non plus et je crois que l’initiative et la réflexion ne sont pas spécialement requis chez ceux qui font appliquer la loi, du moins en bas de la hiérarchie. Je suis tombé dernièrement sur une description du policier par Restif de la Bretonne, dans les Nuits de Paris (1788). L’auteur parle de la manière dont une escouade de sécurité civile maltraite la foule et les victimes pendant un incendie, de manière contre-productive et brutale : «J’ai vu l’abus de l’autorité, la déraison exiger l’humanité, toujours si active quand on ne la commande pas. Toutes les fois que vous mettez quelque part du militaire subalterne, tout se fait mal et d’une manière révoltante. (…) Les soldats employés hors de leur ville, sont féroces ; les hommes employés dans leur ville même, si elle est grande, sont barbares». []
  4. L’obligation d’auto-censure est une arme idéologique dangereuse, car elle ne marche qu’un temps et il ne faut pas en abuser, on a vu la violence avec laquelle les gens qui vivaient dans des pays communistes ont abandonné, quand on le leur a permis, les idéaux collectivistes, humanistes, athées et internationalistes pour devenir ultra-capitalistes, bigots et nationalistes. []
  5. J’ai parlé de tout ça dans un précédent article. []
  6. Ce village n’existe pas, son nom, très Goscinny, est une invention de mon aînée, Hannah, qui réside à Strasbourg. []
  7. À ce sujet je ne me lasse pas de conseiller 150 petites expériences de psychologie des médias : Pour mieux comprendre comment on vous manipule, de Sébastien Bohler (récemment renommé la télé nuit-elle à votre santé). Le livre n’est pas parfait et certaines conclusion me semblent bancales, en revanche il fournit des références sérieuses et précieuses d’expérimentations en psychologie sociale. []
  8. On peut trouver ça dans l’envie de Révolution, à gauche, comme lorsque le philosophe Alain Badiou explique que la démocratie empêche le changement politique et sont donc une forme de dictature plus paralysante que les dictatures officielles. Il n’explique par contre pas pourquoi il n’est pas parti expérimenter de lui-même le Grand Bond en Avant ou la Révolution Culturelle à l’époque. []

Valls trapped

iTélé a diffusé en direct une intéressante séquence filmée lors du passage de Manuel Valls à Trappes. Lui et le maire de la ville étaient pris à partie par une habitante, comme ça se fait souvent, mais l’embarras monte progressivement, parce que ladite habitante n’est pas en train de tenir un discours confus, dans l’émotion pure, qui mettrait en valeur le calme du ministre, mais évoque avec une certaine précision et avec un énervement contenu et poli les mutations du quartier. Le ministre, visiblement peu habitué à faire face à une répartie articulée, est incapable de s’en tirer par des promesses de rétablissement de l’ordre, comme c’est l’usage. On ne comprend pas tout ce dont la dame en question veut parler (sa mère se fait expulser du quartier, apparemment), puisque le ministre fait tout pour l’empêcher de terminer ses phrases : il veut que les choses se déroulent sur son terrain à lui.

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Au passage, deux perles : lorsque la dame évoque les témoignages de violences policières qu’elle lit sur Twitter, Manuel Valls lui dit « ne regardez pas trop Twitter et les réseaux sociaux ». Oui. imaginez si on y lisait des choses qui ne sont pas dites ailleurs !

Pour finir, d’un ton assez autoritaire, le ministre ose un lamentable : « Ne profitez jamais, jamais des micros pour mettre en cause un maire qui fait bien son boulot et encore moins la police qui fait remarquablement bien son travail ! ». Eh oui, utiliser les caméras, il faudrait laisser ça aux professionnels. Imaginez si n’importe qui le faisait ! Un citoyens, ça se fait instrumentaliser ou ça se tait.

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En dernier recours, le ministre tourne le dos et s’en va, affectant d’avoir une mine décidée. Il sait bien que les caméras sont là pour lui, et pas pour les citoyens de Trappes. En prenant lâchement la fuite, même s’il n’a sans doute aucune idée d’où il est en train de se diriger, il est certain d’éloigner les micros de cette citoyenne embarrassante dont on entend la voix se perdre…

Au fond, c’est une illustration assez parlante, terrible, de ce que vaut la liberté d’expression du simple quidam dans le monde médiatique : il n’est pas prévu qu’il ait vraiment quelque chose à dire.

Des Droits de l’Homme®™ pas trop droits dans leurs bottes

Beaucoup de français pensent que leur pays détient une espèce de copyright sur la marque « Droits de l’homme ». Une amie me disait qu’elle avait passé les années Sarkozy à avoir honte de son pays chaque jour en allumant la radio, et qu’elle constate que la présidence Hollande, dont elle n’attendait pourtant rien, n’a pas plus de dignité.
L’affaire Edward Snowden est lamentable : un citoyen américain, qui constate que son pays s’assied sur les principes de sa propre constitution (pourtant salement écornés déjà par le célèbre Patriot act,) a révèlé au monde entier ce que l’on supposait déjà, à savoir que la National Security Agency, espionne le monde entier à commencer par les pays amis des États-Unis. Il a aussi révèlé aux américains qu’eux aussi sont espionnés et que l’instrument de la surveillance n’est autre que le réseau Internet et ses services les plus populaires : Google, Facebook, Apple, etc. En fait, on aurait facilement pu négliger de s’intéresser à l’affaire, tans ces révélations sont peu surprenantes, mais chacun doit passer pour indigné. L’histoire aurait pu en rester là mais les États-Unis d’Amérique avaient un message à faire passer, le même que celui qu’envoient les mafias : celui qui a parlé doit être puni sans pitié, sans relâche. C’est le cas du malheureux Bradley Manning, tenu au secret et à l’isolement dans des conditions qui s’apparentent à de la torture psychologique, non pour obtenir de lui des informations, mais bien pour l’exemple, pour décourager tous ceux qui, dans le futur, auraient eux aussi l’idée saugrenue de dévoiler publiquement les activités condamnables de leur propre pays.

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Lorsque le ministre de l’intérieur français a fait savoir, avant même que la question ne lui soit posée, semble-t-il, qu’il n’était pas favorable à l’accueil d’Edward Snowden comme réfugié politique, il restait pardonnable car sa marge de manœuvre  n’était pas très importante : accepter un réfugié politique venant d’un pays officiellement ami (quoiqu’il nous espionne, notamment industriellement — je suis curieux de savoir à quel point l’espionnage par la NSA favorise l’économie américaine), c’est s’exposer à une crise diplomatique majeure, se montrer insultant et hostile par l’affirmation que le pays ami n’est pas une démocratie complète. Mais quand notre gouvernement a refusé le survol du territoire français par l’avion du président bolivien, au motif qu’une rumeur prétendait qu’Edward Snowden se trouvait à bord, on passe un cran dans la veulerie et on s’affirme clairement en vassal qui accepte de vexer les Boliviens pour affirmer sa fidélité envers le pays suzerain, alors même que l’on fait mine de s’émouvoir qu’il nous espionne.
On attend le jour où la France bloquera courageusement les avions de dictateurs africains que l’on soupçonne de transporter de l’argent destiné à arroser la classe politique française : on prétend que cela se fait. Il existe même des communications diplomatiques américaines révélés par Wikileaks qui le disent.

À peu près au moment ou Evo Morales était traité comme un voyou, la justice française ordonnait à Médiapart et au Point de faire disparaître d’Internet les preuves enregistrées qu’ils avaient mis à disposition du public pour que celui-ci se fasse un avis sur l’affaire Bettencourt, officiellement au nom de la vie privée, mais plus vraisemblablement, dans un but de censure.
Ça ne fait plus partie des droits de l’homme, la liberté d’informer ?

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La presse magazine, qui est souvent plus un support de communication économico-politique qu’un outil d’information, justement, se montre de plus en plus impatiente de nous annoncer le retour de Nicolas Sarkozy, avec des « teasers » ridicules et réguliers qui s’inspirent parfois de la tradition messianique : « Sarkozy de retour parmi les siens », « comme s’il ne nous avait jamais quittés », etc.
Mais à cette presse, on peut dire : On s’en fout ! Gardez votre camelote ! On n’en veut pas de votre Sarkozy. On le connait ! Vous l’avez vendu une fois aux Français, ça suffit, merci.
Et puis surtout, son départ n’a pas changé grand chose à la marche du pays, enfin je dis « la marche » mais c’est plus de rampement qu’il s’agit à présent, puisque nos gouvernants ne semblent être au service que de puissances qui ne veulent a priori de bien qu’à elles-mêmes : les États-Unis, notamment, et les quelques grandes sociétés suffisamment riches pour vouloir organiser le monde à leur profit et de manière bien plus monopolistique et bien moins librement concurrentielle qu’ils le prétendent.
Ça va finir par se voir, et ça va finir par pousser les citoyens à obtenir pour les diriger un régime franchement anti-démocratique qui ne changea rien au mouvement actuel de confiscation du domaine public (eau, énergie, transports, postes, éducation) et, au contraire, permettront qu’il se poursuive sans résistances. En disant ça, je ne pense même pas à Marine Le Pen, dont l’incompétence économique semble assez flagrante pour que la plupart des électeurs n’aient pas envie de la voir aux affaires, mais plutôt à un transfert massif des prérogatives politiques vers le secteur privé.

Rallumer les Lumières

Le neuf mai à trois heures vingt-cinq du matin, je ne suis pas couché, à la place je poste un article pour défendre Jean-Jacques Rousseau. Eh oui, comment me coucher alors que someone is wrong on the Internet ?

Note : les personnes dont j’ai relevé les tweets plus bas ne sont pas visés par cet article, ils ne sont ni les premiers ni les derniers à répéter les informations ou les rumeurs dont je veux dénoncer les motivations profondes.

Je suis tombé par hasard sur Twitter sur des bribes de conversation où était cité Jean-Jacques Rousseau. Et comme à chaque fois où Rousseau ou Voltaire (et parfois encore Montesquieu) est cité de manière positive dans un espace de conversation sur Internet, quelqu’un vient les dénigrer. Pour Rousseau, le premier angle, c’est bien sûr l’abandon de ses enfants, contre le vœu de leur mère, fait qui nous semble à présent terriblement choquant, surtout venant d’un auteur qui a tant réfléchi à l’enfance et à l’éducation1.

Bien entendu, c’est choquant. Mais il faudrait connaître mieux le contexte pour en juger : pour un intellectuel pauvre et sa compagne (avec qui il n’était pas marié), avoir des enfants n’était pas forcément une chose évidente, mais à l’époque, il n’existait pas vraiment de moyen de contrôler les naissances, en dehors d’avortements tardifs et dangereux. L’abandon d’enfants était une chose très répandue, pour de nombreuses raisons (unions illégitimes, pauvreté). Mais on ne s’en vantait pas. Rousseau, fidèle à son projet de tout dire sur lui-même2, et peut-être aussi forcé de le faire puisque la rumeur l’accablait déjà, a osé évoquer ce sujet. On le lui reproche plus de deux cent ans plus tard, mais peut-être pourrait-on faire ce même genre de reproches à nombre de ses contemporains si ceux-ci avaient été aussi loin que Rousseau dans l’exposition de ses fautes.

Si cette histoire d’enfants abandonnés nous choque, c’est peut-être précisément grâce à Rousseau, qui a fait comprendre à ses contemporains que l’enfant était précieux. À son époque, les femmes des villes n’allaitaient pas leurs enfants, elles les envoyaient à la campagne, chez des nourrices. Un tiers d’entre eux seulement y survivait.

Le second genre de reproche qu’on lit souvent depuis quelque temps, c’est le racisme supposé des philosophes des Lumières, parmi lesquels Rousseau. C’est une accusation étrange dans le cas de ce dernier car on serait bien en peine de trouver des citations douteuse émanant de lui dans ce registre3.  Mais la rumeur a du succès, et on va (cf. plus bas) jusqu’à l’accuser d’avoir cru en la « supériorité de la race blanche », rhétorique anachronique puisqu’elle rappelle l’époque coloniale de la France voire le nazisme : on n’utilisait pas ces termes au XVIIIe siècle.
Et si, comme le disent certains, les philosophes des Lumières n’ont pas franchement pris position contre la traite négrière, ils ne l’ont pas spécialement justifiée non plus : au pire, ils ont fait preuve de quelques préjugés. On peut peut-être plus légitimement taper sur Voltaire, qui adorait faire des théories sur les peuples, théories qu’on peut qualifier de racistes. En revanche le document qui l’accuse d’avoir investi de l’argent dans l’esclavagisme4 est, semble-t-il, un faux. Mais Voltaire est aussi l’auteur du monologue de l’esclave de Surinam5, qui parle sans détours de la cruauté de l’esclavagisme : « On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe (…) Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible ».
À mon avis, Voltaire était nettement moins entier, et plus conscient de ses ambiguïtés et de ses contradictions que Rousseau. Plus hypocrite, quoi. Et plus malin.

Je m’interroge sur cette propension récente à salir les philosophes des lumières. Leurs écrits datent d’il y a deux-cent cinquante ans, ils n’étaient que des hommes, avec des préjugés, des faiblesses, des contradictions, des compromissions, ils vivaient dans un monde qui a peu à voir avec le nôtre et on peut, me semble-t-il, relativiser — sans pour autant les occulter — un peu leurs défauts, lesquels ne pèsent pas grand chose si on les met en balance avec ce qu’ils nous ont apporté. Car ils ont quand même théorisé la liberté de l’individu face à la tyrannie et à l’arbitraire tout en réfléchissant à la citoyenneté, au fonctionnement de l’État, de la justice, à la séparation des pouvoirs, à la libre-circulation de la connaissance,… Nous leur devons énormément.

Mais voilà, Voltaire le théiste anticlérical, Rousseau le Chrétien suspect (converti au Catholicisme pour quitter la Suisse, il était croyant mais pas spécialement respectueux de la religion) et Diderot le matérialiste, ont (avec bien d’autres) ouvert la brèche du rejet de la religion, de l’athéisme et de l’anticléricalisme. Je pense que c’est cela, ainsi que leur réflexion sur l’universalisme, qui sont la raison de l’espèce de campagne qui est menée contre eux et que beaucoup, par manque de connaissance du sujet, relaient.
Je pense qu’il n’y a rien d’innocent dans cette cabale, qui sert moins à parler des philosophes en tant qu’individus qu’à disqualifier sans discussion leur pensée et leur postérité, et ce au profit de projets extrêmement réactionnaires.

  1. Lire Les Confessions, livre VIII : « Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus d’une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé (…) Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l’être. J’aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l’ont été ». []
  2. « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi ». []
  3. Voir par exemple cet article de Respectmag, qui cherche des poux à Rousseau, Montesquieu et Diderot, mais de manière assez peu convaincante. []
  4. Mais aujourd’hui, ne peut-on pas reprocher le même genre de choses qu’à Voltaire à une personne qui a des actions dans une marque de sportswear qui fabrique ses vêtements dans les plus pauvres régions de l’Asie ou dans des sociétés de production énergétique qui pillent l’Afrique ? []
  5. Lire Candide ou l’optimisme, chapitre 19. []

Quand j’entend le mot Culture je sors mon tract PS

La ville où j’habite (Cormeilles-en-Parisis, dans le Val-d’Oise), a toujours été assez à droite. C’est une ville où ont longtemps cohabité une bourgeoisie franchement aisée et des couches populaires, mais où ces deux groupes disparaissent peu à peu au profit d’une seule classe moyenne. J’y vis depuis ma naissance et j’ai connu l’époque où des vaches remontaient la grand’rue pour aller pâturer. Aujourd’hui, les anciens champs se couvrent de pavillons ou de petits immeubles, la population a triplé, bientôt quadruplé, et les vaches ont été remplacées par des véhicules 4×4 équipés de pare-buffles.

Avec une régularité de coucou, le Parti Socialiste de ma ville se souvient de sa propre existence un an jour pour jour avant les élections municipales. Voici le tract que j’ai trouvé dans ma boite hier, et qui est daté de mars 2013 :

tract_ps_p

J’ignore qui le PS (qui fait généralement liste commune avec le PC et les Verts) compte présenter dans ma ville cette fois-ci. La dernière fois, c’était un militant local de longue date qui ne voulait, visiblement, surtout pas l’emporter. La fois précédente, ce parti proposait un apparatchik carriériste parachuté, vraisemblablement en vue d’un « destin » plus ambitieux.
Cette fois, pour l’instant, pas de tête d’affiche, juste un tract dont le message est clair : le budget de la commune est moins bon que ce que dit le maire, car si la ville est plutôt peu endettée, les impôts ont augmenté1 et la ville investit trop d’argent dans la culture. Le même tract s’indigne d’un projet d’école des arts (un lieu qui accueillerait les écoles de musique et de danse de la ville, ce que le tract ne précise pas) et, en même temps, rappelle que l’école de musique de la ville a des locaux exigus. Il se plaint également d’un projet de réhabilitation d’une vieille bâtisse à laquelle les citoyens sont attachés, qui accueillera, après les travaux, un lieu d’exposition et un pub. Ce pub sera géré de manière privée mais il répond au cruel déficit de la ville en matière de lieux de convivialité et l’idée n’est pas déplaisante. Les travaux sont d’ailleurs bien avancés (un peu tard pour annuler), et le tract ne dit pas ce que le PS envisagerait d’en faire d’autre.
C’est d’ailleurs tout le problème de ce tract qui cherche à critiquer un bilan mais ne propose strictement rien, critique le « coût de fonctionnement » des nouveaux équipements (en se gardant bien de dire qu’il s’agit d’emplois), et se plaint à la fois d’un manque de structures et des frais qui sont engagés dans la construction des structures qui font justement défaut.

Visuels gnan-gnan et abstraits censés évoquer la ville, que le PS utilise apparemment un peu partout…

Voir le PS utiliser une mise en page aux couleurs d’école maternelle pour se plaindre, à la manière du Front National, des impôts et du coût de la culture, voilà qui semble assez consternant, surtout venant d’un parti qui s’est toujours fait passer pour le champion de la culture. Longtemps endormie, provinciale, la ville est à présent équipée d’un bon théâtre, s’occupe des jeunes et organise toutes sortes d’événements. On peut critiquer les tarifs d’inscription aux activités culturelles, qui sont souvent élevés, on peut critiquer le fait que la ville soit structurellement coupée en deux2, ou encore l’achat de mobilier urbain franchement laid3. Mais critiquer l’investissement dans la culture sans faire aucune proposition4 ?
Est-ce que le PS a décidé d’attaquer sur ce genre d’air de manière nationale ?
Ça m’intéresse que les lecteurs de ce billet le confirment ou le contredisent.

Pour moi, l’élection municipale a une importance majeure, car ce n’est pas une élection de grands principes abstraits, c’est une élection à échelle plutôt humaine, qui porte sur des questions concrètes. Dans les villes de taille moyenne, comme la mienne, le PS n’a jamais été très bon, à ma connaissance. Ses élus semblent souvent se rêver en députés ou en sénateurs, ils ne comprennent pas bien ce qu’est une commune et ils ne comprennent pas pourquoi ils perdent les élections ni pourquoi c’est amplement mérité.

  1. L’augmentation des impôts me semble strictement proportionnée au désengagement de l’État dans les collectivités locales, du moins si je me fie à ce qu’en dit la conseillère générale locale, membre du parti socialiste (et qui, par ailleurs, me fait plutôt bonne impression). []
  2. Tous les nouveaux équipements partent dans le Sud de la ville, autrefois uniquement occupé par des champs : il va falloir accompagner ça d’un effort sur les transports en commun. []
  3. La question du mobilier urbain est un problème national. Je ne suis jamais allé visiter de salons dédiés à l’équipement des villes mais on m’a raconté qu’il valait mieux ne pas avoir mangé quelque chose de trop lourd avant, tant la laideur et l’ignominie (mobiliers anti-jeunes, anti-clochards, anti-humains,…) sont la norme. []
  4. On sent le passage délétère de la rhétorique Sarkozyste derrière ce genre de discours : faire feu de tout bois, sans cohérence, sans logique, en considérant que l’électeur est de toute manière trop idiot pour comprendre qu’on ne peut pas râler sur une chose et sur son contraire. C’est peut-être une méthode efficace pour gagner des élections, mais ça a déjà tué ce que l’UMP avait de digne, est-ce qu’il faut maintenant faire subir le même sort au PS ? []

Un pour tous, tous pourris ?

Accusé de fraude fiscale, le ministre du budget a été écarté du gouvernement en clamant son innocence puis, finalement, en avouant sa culpabilité : oui, effectivement, il lui reste bel et bien un compte à l’étranger, ouvert il y a vingt ans, auquel il n’a pas touché depuis une douzaine d’années et sur lequel il lui reste quelques économies, six cent mille euros. Il se sentait coupable mais il n’osait pas l’avouer, pris dans la spirale du mensonge. Je rêverais de me rappeler que j’ai un compte oublié, quelque part, sur lequel traînent négligemment six cent mille euros. Je n’en suis peut-être pas si loin, car je dispose d’un livret A à la Caisse d’Épargne, livret auquel je n’ai pas touché depuis vingt ans et sur lequel se trouvent, selon le relevé qu’on m’envoie chaque année pour me rappeler son existence, une dizaine d’euros. Je me demande si ce livret A n’est pas carrément illégal car j’en ai un autre à la Banque Postale, auquel je touche plus souvent (mais qui n’est pas très rempli au moment où j’écris). Je ne sais pas si je devrais m’en vanter mais du coup je comprends mieux Jérôme Cahuzac : comme lui, j’ai un compte bancaire sur la conscience.
À ma décharge, je n’ai pas attendu une enquête de Médiapart1 pour avouer et donc, pour être à moitié pardonné.

Alors que cette affaire se conclut, on apprend que le trésorier de campagne de François Hollande a des intérêts dans des sociétés situées aux Îles Caïman. Sa situation, apparemment, n’a rien de spécialement illégal, mais la coïncidence des deux affaires porte le doute sur le parti socialiste. Et ce n’est pas fini : la gendarmerie interroge le sénateur marseillais Guérini dans le cadre d’une enquête sur un dossier « à caractère mafieux ».

Parlant de l’aveu de Cahuzac, Jean-François Copé a affirmé :

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Les couples Copé et Takieddine en vacances.

Il me semble percevoir une joie perverse chez le président de l’UMP lorsqu’il constate que son parti n’a pas le monopole des « affaires ». Mais bon, on le savait déjà. C’est même un peu un problème : ça n’étonne pas vraiment.
J’ai entendu un responsable de l’UMP affirmer (« rappeler », disait-il, comme si on était censés connaître le chiffre) que « 98% des élus de la République sont honnêtes ». Si on compte tous les conseillers municipaux des trente-six mille communes de France, notamment les plus petites, et si on compte même les conseils municipaux d’enfants, j’imagine que le chiffre est réaliste. Mais le resterait-il si on ne parlait que des élus dont la rémunération n’est pas symbolique ?

Certains sont très inquiets des répercussions de ces scandales : tout ça va profiter « aux extrêmes », disent-ils. Je ne sais pas s’ils ont raison, mais il est sûr que cela fait du tort à l’image de la classe politique.
Je ne suis pas spécialiste de la communication politicienne, comme Séguéla ou Attali, mais d’instinct il me semble que le plus sûr moyen pour éviter de se faire traiter de « pourris », c’est peut-être de commencer par ne pas le mériter. Enfin sans doute que j’en demande trop2. La grande presse quotidienne subventionnée est déjà partie en campagne pour empêcher que les électeurs du PS ne se tournent vers Jean-Luc Mélenchon.

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Deux journaux détenus par des hommes d’affaires et maintenus à flot grâce à la générosité publique : seize millions d’euros pour le Figaro et neuf pour Libération, en 2011. Je ne les soupçonnerais pas d’être véritablement indépendants et libres de leur parole, quoi qu’en pensent leurs journalistes.

Au delà de la malhonnêteté avérée ou soupçonnée chez untel ou un autre (qui devient aussitôt un pestiféré pour ses anciens amis — ce n’est pas la malhonnêteté, dont ils craignent la contamination et qui les scandalise, mais le fait de s’être fait prendre la main dans le sac), chaque affaire, qu’elle ait des implications judiciaires ou pas, nous laisse percevoir que la politique est, passé un certain niveau de responsabilités, l’affaire de gens qui baignent dans un univers d’argent3. De gens déjà riches, qui accèdent au pouvoir avec leur argent (même s’ils n’ont strictement aucun autre argument, comme Serge Dassault, par exemple), ou de gens qui veulent devenir riches et utilisent la politique pour y parvenir.
Parfois aussi de gens pas spécialement riches ni attirés par l’argent mais qui finissent par être grisés par l’ambiance, ça s’est vu. Je me souviens avoir lu une responsable politique locale d’une grande ville45 qui se plaignait d’être mal payée, et qui disait qu’elle devait, en tant qu’élue, prendre des décisions concernant des chantiers où la moindre porte valait plus cher que son salaire mensuel. Je ne sais pas trop quoi penser d’une personne qui est jalouse d’une porte… Il faudrait peut-être commencer par se demander si cette porte n’est pas payée un peu cher, mais au delà de ça, une telle réflexion montre en tout cas que l’argent public circule. Et par extrapolation, que la corruption est une tentation.

Le référendum sur la moralisation de la vie

Le référendum sur la moralisation de la vie publique que propose Harlem Désir sera sans doute un peu complexe que ça. Je me demande en tout cas s’il y a des élus qui feront campagne « contre » la morale en politique…

À la télévision, Nicolas Doze ou Jean-Michel Apathie parlent de l’argent public et des contributions sociales comme d’une charge qui pèse sur le contribuable et sur la richesse du pays, mais beaucoup de gens (ceux qui en vivent) sont au courant du fait qu’il s’agit aussi et surtout d’une manne extraordinaire, de centaines de milliards d’euros qui ne disparaissent pas dans les limbes, loin de là : la porte qui vaut plus cher qu’une conseillère municipale, elle a été achetée à quelqu’un, elle rapporte de l’argent à quelqu’un. Quand une institution publique débourse une somme indécente pour un logo, une étude, un audit, l’argent arrive bien quelque part6. La mode qui consiste à réduire les services publics et à les remplacer par des prestataires privés, officiellement pour gagner en souplesse, permet là encore que l’argent de l’État aboutisse dans des poches privées : ce qui coûtait cent « en interne » est payé cent-cinquante « en externe » et la différence est souvent financée par la dette publique. C’est ça, la privatisation des services publics : un transfert d’argent qui au lieu d’être profitable à la communauté devient profitable à des sociétés privées. C’est pour ça que la dette ne baisse pas spécialement, bien au contraire, sous les gouvernements qui suppriment des postes dans la fonction publique, ni dans les municipalités qui virent leurs cuisiniers pour les remplacer par des sociétés de plats préparés. On en reparlera.

On a appris il y a deux jours que Jérôme Cahuzac envisageait de récupérer la charge de député qu’il a délaissée il y a quelques mois pour devenir ministre. Et il rassure ceux qui lui disent que c’est un projet inacceptable venant de celui qui a ridiculisé son parti et scandalisé toute la France, en leur promettant de ne pas être physiquement présent dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Il percevra donc 13 000 euros et quelques pour ne pas faire son métier de député. Et la loi lui en donne absolument le droit puisqu’il n’a pas encore été condamné pour quoi que ce soit et que s’il est député, c’est bien parce qu’il a été élu. La plupart des gens ont la capacité à tenir compte des sentiments qu’ils provoquent chez les autres, et ont tendance à raser les murs lorsque leurs contradictions ou leurs malversations ont été démasquées. Ceux qui ne le peuvent pas, ont un comportement psychopathe, c’est à dire anormalement incapable d’empathie. Le genre de qualité qu’il faut pour réussir dans le monde de l’entreprise, d’après le livre Snakes in suits.
Les gens qui prennent la défense de Cahuzac en disant : « ce n’est qu’un homme, après tout, faillible,… », font preuve d’empathie, eux. C’est tout à leur honneur mais il n’est pas sûr que ce genre de noble sentiment envers les gouvernants soit souvent récompensé.

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Est-ce qu’il y a, parmi les cadors de la politique, beaucoup de gens qui agissent de manière normale, au fait ? Qu’est-ce qui fait qu’on a envie de prendre le pouvoir ? N’est-ce pas une ambition suspecte ? Un besoin de dominer ? Est-ce qu’un parti peut devenir « de gouvernement » sans se compromettre ? Est-ce qu’on peut résister à la tentation de se laisser corrompre pour gouverner, ou de gouverner pour corrompre ? Comment se fait-il que des partis qui ont une base militante forte distribuent les places qui comptent vraiment à une poignée d’énarques et de polytechniciens dont l’ascension politique a été fabriquée  (et c’est particulièrement vrai au Parti Socialiste, me semble-t-il) de toutes pièces ? Notre régime démocratique est une oligarchie déguisée, et la politique n’est pas une charge citoyenne mais une vocation professionnelle.
Platon rêvait d’un gouvernement par des sages qui refusent de gouverner, mais cette proposition absurde ne peut mener au pouvoir que les plus talentueux faux-modestes. Et on n’en manque pas, d’ailleurs, de faux modestes qui affirment « se dévouer », « se sacrifier » pour des salaires qui représentent cinq ou dix fois le Smic. Ils ne font pas ça pour l’argent, disent-ils souvent : eh oui, les métiers qu’on fait pour l’argent, curieusement, ce sont ceux où on ne gagne rien. Et ceux qui sont indispensables au fonctionnement du pays, aussi : si les éboueurs ou les caissières de supermarchés pratiquaient l’absentéismes des député, ça se remarquerait beaucoup plus.

Si je devais réécrire la constitution, je proposerais de multiplier le nombre d’élus de la République et je baisserais nettement leurs salaires. La France actuelle a moins de députés qu’à l’époque de la Révolution Française alors que la population du pays est trois fois plus importante : le pouvoir est concentré, la diversité des idées est découragée et les deux partis qui s’alternent au pouvoir depuis trente ans se situent, sur les sujets liés à l’argent, sur une ligne très proche. Ils profitent de quelques sujets de société (importants, sans doute) pour donner aux électeurs une raison de pencher pour un camp ou pour l’autre… Et pendant que le bon peuple s’amuse, les députés votent leurs propres salaires, et là, il y a peu de débats !
Je pense qu’on ne peut pas vraiment appeler ça une démocratie.

  1. Si comme moi ou Jérôme Cahuzac vous êtes riche, allez donc vous abonner à Médiapart, vous ne le regretterez pas. []
  2. Si j’avais été un communiquant cynique, j’aurais proposé comme ligne de défense que pour attraper des fraudeurs, il faut des gens qui pensent comme eux, de même que la préfecture de Paris, au XIXe siècle, a embauché l’ancien bagnard Vidocq pour comprendre le fonctionnement de la pègre,… []
  3. Certains disent à présent que J. Cahuzac a tenté de placer quinze millions d’euros – soit cent millions de francs – à l’abri du fisc français. Là on commence à parler de sommes conséquentes. []
  4. Si quelqu’un retrouve cette anecdote… []
  5. Grand merci à Moz_Darioritum qui m’a retrouvé la citation : l’élue en question est Lyne Cohen-Solal, qui reçoit une indemnité (pas un salaire, spécifie-t-elle) de 4000 euros et qui ne vaut (dit-elle) pas plus qu’une porte ou une fenêtre. La citation vient de l’émission Ligne Jaune (Arrêts sur images) du 15/02/2011. []
  6. La réglementation sur les appels d’offres permet même d’éviter que ce « quelqu’un » qui profite de l’argent public ne soit « n’importe qui » : les budgets sont souvent confiés aux pires bras-cassés du Cac40, et échappent aux petites entreprises qui ne satisfont pas aux conditions précisément mises au point par nos députés pour les écarter. []