Ce qu’a voulu dire Nietzsche même s’il ne l’a pas dit

Dans le dernier numéro de Charlie Hebdo1, Yannick Haenel fait une citation de Frederic Nietzsche qui m’a bien plu : « un homme offensé est un homme qui ment ».

Coup de théâtre, de bonnes âmes s’empressent de me faire remarquer que cette citation est apocryphe et n’a aucune occurrence dans les traductions françaises des œuvres de Nietzsche.
On me propose deux possibles sources à cette citation erronée :

« Et nul ne ment autant qu’un homme indigné »2
— Nietzsche, Par-delà bien et mal.

« Celui qui se ment à soi-même est le premier à se sentir offensé »
— Dostoïevski, Les frères Karamazov

Zut ! C’est dommage, car à vrai dire j’aimais bien la citation telle que formulée par Yannick Haenel, car c’est le genre de phrase qui a le rare pouvoir magique (surtout associée à un auteur qui n’écrit pas au hasard) de forcer celui qui la lit à s’arrêter.
Si j’écris « l’eau mouille », mon propos est évident et sans intérêt. Si l’on trouve un jour une note de feu Stephen Hawking disant « l’eau ne mouille pas », le lecteur se trouvera plongé dans une grande indécision, forcé d’effectuer un choix entre deux loyautés : celle à l’autorité du grand physicien d’un côté, celle à l’expérience et aux certitudes qui en découlent de l’autre. Et si l’auteur de la phrase n’est plus là pour étayer son affirmation, ce sera au lecteur de tenter d’en faire l’exégèse et de comprendre à quel niveau, à quel moment, dans quelles conditions cette phrase peut être valide.

Notre fausse-citation, « Un homme offensé est un homme qui ment » fait à mon sens partie de ces phrases qui forcent à s’arrêter. Au premier abord, elle est insensée : chacun sait lui-même la douleur bien réelle que provoquent le mépris, les vexations et autres marques plus ou moins aiguës de déconsidération, On ne ment pas plus sur ce que l’on ressent ici qu’on ne ment en disant « aïe ! » quand quelque chose nous tombe sur le pied.
Le développement que Yannick Haenel applique ici à la religion est un peu léger et repose sur une spéculation intellectuelle : à l’en croire, si on est sûr des fondements de sa foi, alors fera preuve d’un sens de l’humour à toute épreuve, on sera tel le champion du monde d’arts martiaux qui n’a pas besoin de se battre non parce qu’il a peur de le faire mais précisément parce qu’il n’a peur de rien.
C’est un peu court pour plusieurs raisons. La première est que l’humain est un animal social, un animal grégaire, peu sûr de lui, dépendant du groupe, et dont les religions mais aussi le nationalisme ou le marketing exploitent depuis toujours, et de manière parfois funeste, le besoin de conformité, de validation, de solidarité. La seconde est que les petites réflexions, les insultes ou les grosses blagues peuvent être la manifestation d’une structure sociale et/ou d’une vision du monde malveillantes et très concrètes. Une blague qui vise une femme n’a pas le même sens dans un lieu où la hiérarchie sexuelle est forte que dans un lieu paritaire. Une blague sur les corses n’a pas le même sens si elle est dite par un corse que si elle est dite par un touriste métropolitain à un de ses semblables. Une troisième raison qui invalide le développement de Yannick Haenel au sujet de la religion, c’est la nature même de la foi, qui n’est pas une simple certitude. Ma certitude en l’existence des choux-fleurs ne sera jamais ébranlée par des gens qui se moquent de ma croyance en leur existence : j’en ai vu (des choux-fleurs), j’en ai mangé, je sais qu’ils existent. Et si un botaniste me prouve que leur dénomination vernaculaire cause un contresens, je ne serai pas non plus choqué. À l’inverse, la foi est l’acte conscient et volontaire de croire : la première personne qu’un croyant des temps modernes3 doit convaincre, c’est lui-même, et son premier ennemi, c’est le doute. J’imagine qu’il existe des personnes dont la foi est suffisamment solide pour n’être ébranlées par aucune contradiction, mais il me semble absurde de faire comme si ces personnes étaient majoritaires et de s’offusquer qu’elles ne le soient pas.

Cependant je crois que Yannick Haenel a raison dans sa première affirmation : ceux qui commettent des crimes en justifiant ceux-ci par la l’offense cherchent surtout un prétexte à déchaîner une certaine violence dont les sources sont à chercher ailleurs.
Alors j’aime bien la phrase-de-Nietzsche-qui-n’est-pas-de-Nietzsche, car j’y entends ceci : l’offense (l’atteinte à l’honneur), ce n’est pas un sentiment intime, ou en tout cas pas seulement, c’est un sentiment dont l’enjeu est la maîtrise des apparences. Chacun a les moyens de savoir pour lui-même s’il est une personne honorable ou non, chacun de nous a les moyens de faire le compte de ses beaux gestes et de ses mesquineries, mais ce qu’on appelle l’honneur, ce n’est pas l’honorabilité véritable, c’est son illusion, pour soi ou pour autrui, c’est l’apparence, le spectacle de l’honneur. Et qui dit apparence, qui dit illusion, qui dit spectacle, dit mensonge, que l’on se mente à soi-même ou que l’on mente aux autres.
Bref, être offensé, c’est mettre en scène la vexation qu’on ressent ou affirme ressentir.

  1. Depuis quelques semaines, j’achète Charlie Hebdo pour ses compte-rendus du procès des terroristes de Charlie et de l’Hyper Cacher. C’est passionnant, mais le reste du journal est plutôt triste à lire, notamment ses dessins d’humour. Cette semaine, ça rigolait bien sur la question de la décapitation… Mais nulle part je n’ai vu de commentaire sur le fait que le prétexte du meurtre de Samuel Paty était deux dessins issus de Charlie Hebdo ! []
  2. Ou dans une autre version : « D’ailleurs, personne ne ment autant que l’homme indigné ». []
  3. En d’autres temps, où l’idée de la non-foi était impensable, sans doute foi et certitude étaient synonymes. []

3 réflexions sur « Ce qu’a voulu dire Nietzsche même s’il ne l’a pas dit »

  1. une fois

    Il ne sait absolument pas que cela vient de Par-delà bien et mal.
    Y.H. a la digestion lente, il écoute mal car d’avance « il sait », mais sa mémoire ne vaut pas mieux que celle de Sollex (« on rentre BB., on rentre. »), tous recopient « le dictionnaire », mal, pensent « par bribes », des petits hoquets. Tel Quel, c’est dire.
    Un seul d’entre eux a vraiment travaillé, en plus d’être doué, qu’ils tentent de comprendre laborieusement.
    Dans 50 ans ce sera beaucoup plus clair, il n’en restera qu’un, l’Original, chez qui ils ont tous défilé. On trouve tout ça très facilement sur Youtube, 20 ans plus tard c’est d’un comique. Pénélope écétéra.

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  2. Demorieux

    Plus près de nous, Georges Bataille, le célèbre polémologue, a bien analysé ce phénomène : l’Homme a besoin de violence. Cela se constate dès la cour de récréation. Plus tard, il se cherche – voire s’invente – des causes à défendre pour justifier cette agressivité innée. Les guerres sont le stade ultime de cette pulsion fondamentale. Mais, sur le fond, il n’y a pas de différence entre celui qui tue, sans travestissement, pour son plaisir et celui qui tue pour une « noble cause » (sic). Les tribunaux, qui font une distinction entre les auteurs de crime de droit commun et les terroristes participent à cette illusion. Il s’agit dans tous les cas, de tuer et de rien d’autre.

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    1. J.-N. Auteur de l’article

      @Demorieux : je me suis toujours un peu défié de Georges Bataille, car sa fascination pour la violence et la cruauté (que je connais essentiellement par Les larmes d’Eros, qui de manière incompréhensible faisait partie du fonds de ma bibliothèque municipale) et sa manière de les relier au plaisir sexuel et au rapport entre hommes et femmes est pour moi plus typique d’une vision du monde née de l’accumulation d’horreurs des deux guerres mondiales qu’elle n’expose véritablement un fond de l’âme humaine universellement observable. Tout ce groupe de modernes fascinés par Sade etc. (Klossovski, Paulhan, et tant d’autres), étaient surtout des esthètes machos névrosés. De talent, certes, mais fruits d’une époque avant tout.
      Je dis ça parce que, personnellement, j’étais très gentil dans la cour de récré, je pense que la violence n’est pas une fatalité, elle naît des conditions carcérales (huit heures par jour enfermés, tout le monde n’est pas fait pour ça), de la mise en concurrence, des violences symboliques et sociales qui s’exercent…

      Bref, si suis absolument convaincu que les gens qui se donnent une grande cause divine ou politique pour exercer la violence sont avant tout en quête d’un prétexte (et plus c’est grand plus ça casse) pour déchaîner ladite violence, je suis aussi persuadé qu’on ne peut pas dire que cette forme de violence soit innée et universelle.

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