Où est passée la démocratie ?

(brouillon de brouillon, sur un sujet qui mériterait un peu de rigueur. Disons que c’est un début, il y a bien plus à dire)

En 2011, la pression de la rue Égyptienne a permis l’éviction du président Hosni Moubarak puis, un an plus tard, la tenue d’un scrutin démocratique qui a abouti à l’élection du président Mohamed Morsi, lié aux frères musulmans. Les révolutions sont souvent initiées par des classes moyennes éduquées, mais apparemment pas assez éduquées ou trop optimistes pour admettre que ce genre de mouvement leur échappe immanquablement et aboutit à une prise en mains du pouvoir par des despotes, généralement soutenus (parfois démocratiquement) par une masse populaire dont la puissance est inversement proportionnelle à la juste compréhension des enjeux, et par des militaires et des groupements financiers qui ont leur propre logique et ne cherchent pas forcément le bénéfice commun. Les Égyptiens qui viennent de renverser Mohamed Morsi dernièrement ne l’ont pas fait parce qu’il était lié à un islam fondamentaliste, comme on aime se le faire croire de par chez nous — cela correspond mieux à notre vision du bien et du mal —, mais avant tout parce que l’amélioration de leurs conditions de vie n’a pas été celle qu’ils espéraient ou qu’ils l’ont jugée trop lente. À présent, des intellectuels du pays se demandent s’il ne faudrait pas empêcher les partis religieux de se présenter aux élections, ou interdire aux illettrés de voter1.
On comprend leur point de vue, mais ils prennent la question à l’envers : pour que les illettrés ne votent pas, il faut avant tout supprimer l’illettrisme. Si le petit peuple égyptien n’a pas de conscience politique, c’est avant tout parce qu’il a été sciemment dés-éduqué pendant des décennies, à coup de questions religieuses et nationalistes, mais privé de voix sur les questions qui le concernaient plus directement, car malgré la tenue d’élections, le régime instauré par Moubarak était un régime à parti unique.
On ne peut pas imaginer de légitimité démocratique sans que l’ensemble de la société ait le droit de débattre et de faire connaître son opinion — après tout, on ne demande pas aux gens s’ils sont illettrés pour les soumettre à l’impôt, à la loi ou à quelque autre obligation envers la communauté —, mais on ne peut pas non plus imaginer de démocratie sans éducation. La conclusion logique est que tout le monde doit bénéficier d’une éducation, d’une véritable compréhension des enjeux et du fonctionnement de la vie politique.

Et chez nous, comment ça se passe ? Le climat est plus pacifié, mais la démocratie reste bien incomplète, et à mon avis, régresse fortement. Dans nos pays occidentaux prospères, de nombreuses astuces ont été mises au point pour confisquer sa voix au peuple. La première, c’est d’installer un climat d’indifférence et de résignation : on se dit que les affaires sont prises en charge par des partis qui, malgré leurs différences réelles, ne changent pas grand chose à la marche du pays. C’est cette mollesse de la démocratie installée qui fait sortir de leurs gonds les amateurs de révolutions, comme Alain Badiou que j’ai entendu dire à l’émission Ce soir ou jamais que la présidence de Hollande était quelque chose de pire que le Grand Bond en avant ou la Révolution culturelle en Chine2, puisque dans le système démocratique, rien ne change brutalement. Effectivement, mais comme disent les informaticiens, it’s not a bug, it’s a feature : la démocratie telle que nous l’entendons ici sert avant tout à permettre des changements sans destruction ni violence. Enfin en théorie, car il y a des destructions invisibles et des violences sourdes dont la sournoiserie et le caractère progressif rend toute résistance impossible. Je suppose que c’est exactement de ça que parle Badiou d’ailleurs.
Le manque de foi dans la capacité des politiques à améliorer le monde et le manque de conscience politique parmi les citoyens me semblent servir à confisquer la démocratie, dans un climat d’indifférence quasi-générale. Mais l’outil le plus efficace de ce processus, c’est l’encouragement à l’individualisme, au sens le plus égoïste, le doute porté sur le peu de services publics qui nous restent (Poste, SNCF, sécurité sociale, etc.), et le découragement de toute tentative d’action collective.

petit_porteur

Je lisais aujourd’hui qu’un dénommé Grégoire Jovicic a créé en 2010 une association de petits porteurs d’actions Vivendi3. Dans le système boursier, les petits porteurs sont souvent exploités : on veut bien de leur argent, on en a besoin, même, mais il est hors de question qu’ils disposent de pouvoir. Or une action est en théorie une part du capital d’une entreprise, mais c’est aussi une part de pouvoir de décision. Ici, les petits porteurs ruinés (l’action est passée de 180 à 8 euros entre 2001 et 2002) ont tenté de s’allier pour se défendre collectivement, mais voilà : il est interdit à un particulier non qualifié d’offrir un conseil juridique, et c’est à ce prétexte que Vivendi attaque le petit porteur en colère. J’ignore si le procès sera gagné par Vivendi mais c’est évidemment un avertissement à quiconque voudrait se lancer dans ce genre de démarche collective. Comme la démocratie, le droit s’apprend, et ce savoir (et donc ce pouvoir) échappe au simple particulier, qui n’a que peu de recours face à la machine judiciaire. Depuis des années, on annonce régulièrement la création d’un système de « recours collectif » (class actions) qui permettrait à un groupe d’individus de se défendre contre une organisation, mais un tel dispositif, promis par tous les gouvernements depuis près de dix ans, n’existe toujours pas.

Cette histoire de petits porteurs qui n’ont pas le droit de se fédérer est anecdotique, mais elle montre où se trouve réellement le pouvoir. L’Inde n’est pas « la plus grande démocratie du monde », nous disent les correcteurs du Monde4, les États-Unis non plus, qui installent des dictatures où ça les arrange et font fi de tous les principes moraux dès lors qu’il est question d’argent et de pouvoir, c’est à dire tout le temps. La Grande-Bretagne, en forçant dernièrement le Guardian à détruire des disques durs contenant des informations gênantes, a montré son niveau de démocratie. La France, avec ses lois sur la diffamation qui permettent de condamner des innocents qui disent la vérité sur des coupables qui mentent, et qui protège mieux les multinationales que les individus, est plus que suspecte aussi. Etc., etc. Je me demande si le titre de « plus grande démocratie du monde » ne devrait pas revenir à la République de San Marin, peuplée de trente mille habitants qui ont tous le droit et le devoir de s’occuper des affaires publiques de leur pays. Mais peut-être me fais-je des idées.

  1. cf. le Courrier International de cette semaine, page 11. []
  2. Notons qu’Alain Badiou n’est pas allé vivre en Chine à ces époques et qu’il est un peu facile, a posteriori, confortablement installé dans ses charentaises, de philosopher sur l’horreur de la social-démocratie comparée à l’enthousiasme révolutionnaire. []
  3. Ancienne Compagnie Générale des Eaux, Vivendi est une société multinationale spécialisée dans la communication et le divertissement. Canal+, SFR, Universal music, Activision Blizzard, c’est eux. Cette société a été séparée de la partie « environnement » de la Générale des eaux, devenue Vivendi environnement, puis Veolia environnement. La création de la générale des eaux, en 1853, est intimement liée à l’utopie capitaliste du XIXe siècle et aux théories de l’entrepreneur saint-simonien Prosper Enfantin, dont le nom est lié notamment aux débuts du chemin de fer et à la création du canal de Suez. Le développement d’un réseau de distribution d’eau s’inscrivait dans le même mouvement de modernisation économique et industrielle du pays. Le succès de la générale des eaux a permis la fondation de la Société Générale, un des poids lourds de la banque française, nationalisée à la libération puis privatisée quarante ans plus tard. En 1982, Mitterrand avait fait acheter la Générale des Eaux par la France pour trois milliards de francs et demi. Le principe de la vague de nationalisations sous Mitterrand, inscrite au programme commun, est de renforcer le pouvoir de l’État et d’empêcher que certaines ressources essentielles, comme l’eau, soient laissées à la merci du marché et de la spéculation. En 1987, toujours sous la présidence de Mitterrand, mais sous le gouvernement de Jacques Chirac, la compagnie a été vendue un peu moins du double de sa valeur d’achat : en apparence, une bonne affaire pour l’État… []
  4. cf. La plus grande ânerie du monde. []

La religion, un mal ?

Mona Chollet a publié un article intitulé « Oui mais quand même, la religion, c’est mal » – Montée de l’islamophobie et banalisation du fémonationalisme. Étayé par de nombreux éléments pertinents, cet article s’en prend d’abord au recours à l’anti-cléricalisme comme déguisement acceptable pour un rejet qui vise toujours les mêmes : les musulmans, voire les arabes.

...

à gauche, une militante Femen envoie un signe hostile aux éventuels supporters de l’équipe turque Galatasaray qui voudraient venir soutenir leur équipe à Lviv. La jeune femme qui pose nue, une couronne traditionnelle ukrainienne de fille à marier sur la tête, entourée de deux jeunes hommes aux poings serrés, porte le nom et les couleurs de son club, Karpaty, sur sa peau. Les Femen sont habituées au mélange des genres et aux protestations tous azimuths, mais ici, la revendication était (la photo date de 2010) clairement xénophobe et nationaliste. À droite, des supporters du Galatasaray, équipe actuellement entraînée par une femme, Duygu Erdoğan, situation qui est loin d’être banale dans le monde du football.

Effectivement, les Femens, Caroline Fourest ou Charlie Hebdo, qui se disent en croisade contre toutes les oppressions religieuses, semblent parfois focaliser leur combat sur l’Islam et sur les musulmans, renforçant sciemment ou non les théories de « choc des civilisations » en vogue, et ce en se réclamant de buts louables : liberté, féminisme, humanisme, lutte contre l’homophobie. Leur indignation parait souvent assez sélective. Par exemple, si un musulman commet une horreur en criant « Allah Akbar », ou profère une menace de mort, il représentera, selon certains, un milliard de personnes, tandis qu’un chrétien qui fait quelque chose de semblable se verra présenté comme un fou isolé ou soupçonné d’avoir été conditionné par un groupe sectaire. Ce qui est généralement vrai, du reste, mais pourquoi refuser la même grille d’analyse dès lors qu’il s’agit d’Islam ?
Depuis que les journaux télévisés parlent abondamment d’Islam fondamentaliste (depuis la guerre civile en Algérie, au début des années 1990 ?), on utilise le mot « modéré » pour qualifier tout musulman « normal », et ce mot « modéré » est un poison, car il sous-entend une retenue, une contention, et signifie donc que ce qui n’est pas « fondamentaliste » est, en quelque sorte, tiède, constitue une version diminuée d’une pratique religieuse dont l’essence brute serait l’extrémisme. Le « modéré », c’est celui qui est à deux doigts d’abandonner la foi, si l’on se fie aux écrits des premiers chrétiens1 comme, sans doute, au Coran. Il faudrait comparer méthodiquement le vocabulaire médiatique employé pour qualifier les fidèles de telle ou telle religion, mais je doute que l’on entende souvent parler de « chrétiens modérés » pour qualifier les gens qui vont à la messe tous les dimanches.
Les leçons d’histoire ou de théologie improvisées par ceux qui jettent un œil rapide à tel ou tel texte relèvent à mon avis de ce que les psychologues nomment le « biais de confirmation » : on croit ce qui va dans le sens de ce qu’on croyait déjà et on ignore ce qui contredit nos préjugés, ou même, on esquive toute occasion de confronter nos préjugés à une réalité opposée.

Entre autres « traitements de faveur » dont bénéficie la civilisation islamique, je trouve ahurissante la manière dont certains ignorants pontifient sur la non-originalité de la science arabe médiévale, qu’ils résument à une simple conservation de l’héritage grec, ignorant l’apport extraordinaire que constituent la médecine, l’astronomie et les mathématiques arabes, notamment. On crédite même le grand physiologiste Ibn Nafis (XIIIe siècle) de l’invention de la science-fiction, avec son roman le Theologus Autodidactus (dont je ne connais pas de traduction française). La science arabe a en réalité énormément pesé sur la naissance de l’université et de la science dans les pays chrétiens, où les velléités de progrès dans le domaine ont longtemps été bridées par les religieux, au nom de leurs certitudes ou de leurs tabous.

La vie de Mahomet

La vie de Mahomet, par Charb et Zineb, tome 2. En quatrième de couverture, Charb explique qu’il a été respectueux de l’histoire de Mahomet et s’est interdit tout humour ou recul critique. De fait, le scénario de cette bande dessinée intéressante est une bonne synthèse et ne peut choquer aucun connaisseur du Coran et des Hadiths, si ce n’est que le dessin, par lui-même, induit une distance puisqu’il est intrinsèquement comique — mais il est vrai que ce dessin ne constitue pas un traitement de faveur particulier, puisque Charb dessinera de la même façon n’importe qui. Reste qu’il n’a pas encore fait de « vie de Jésus » ou de « vie de Moïse », et le jour où il le fera, il sera difficile de penser que ça n’aura pas été pour donner le change face à cette critique précise.

On peut aussi créditer l’Islam des origines de l’établissement théorique d’une ébauche de droit des femmes (certes bien imparfait, douze siècles plus tard), ou de l’anti-racisme. Sur ce dernier point, même si des siècles plus tard, des musulmans ont utilisé l’histoire de Noé et de Cham comme prétexte religieux pour justifier la traite des noirs2, le prophète avait, lui, pris sous sa protection Bilal l’éthiopien, premier Muezzin, et affirmé à son sujet que l’arabe n’est pas supérieur au non-arabe, que le blanc n’est pas supérieur au noir, si ce n’est par la piété — affirmation qui est bien entendu à double-tranchant et relève du chantage, puisqu’elle impose la conversion à celui qui veut être l’égal de son prochain. L’Islam a aussi théorisé la co-existence avec d’autres religions (enfin avec les deux religions que Mahomet considérait comme ancêtres de la sienne), et plusieurs grands savants arabes sont en fait chrétiens ou juifs, mais ont pu travailler sous la protection de dirigeants musulmans, peu de temps après l’époque où Charlemagne faisait assassiner les non-chrétiens qui avaient le malheur de fouler la terre chrétienne dont il voulait préserver la sainteté. Pour l’anecdote, ce sont les conversions autoritaires et les massacres de païens par Charlemagne qui ont provoqué la colère des paisibles marchands scandinaves, devenus pillards (Vikings) pour quitter leurs fjörds à la belle saison et aller vider les abbayes et les églises situées sur le long de la Seine, de la Loire ou de la Garonne de leurs trésors, activité qui, a provoqué la circulation de fortunes jusqu’ici dormantes, offrant une subite vitalité économique au monde chrétien, devenu grâce à cela suffisamment dynamique pour construire une quantité énorme d’édifices religieux (le fameux « blanc manteau d’églises » évoqué par Raoul le Chauve), mais aussi pour se lancer dans l’aventure des croisades, lesquelles ont, en deux siècles, provoqué la fin de l’âge d’or islamique tout en permettant à la science des pays catholiques de profiter des découvertes des savants arabes. Malgré la prise de Byzance quelques siècles plus tard, le monde musulman a perdu toute la vigueur de ses premiers siècles au terme des croisades, et l’Islam (hors empire Ottoman sans doute) est devenu, dans l’imaginaire des colonisateurs européens en tout cas, la religion du « mektoub », d’une certaine résignation face au destin, une religion tournée vers le passé et les contes de féés (ou de djinns); vaguement soupçonnée d’être associée à des coutumes cruelles et, en tout cas, écartée de toute possibilité de se moderniser — vision des choses bien commodes pour établir la domination condescendante des colons européens. On peut imaginer l’intérêt ou l’espoir que représente, pour de nombreux musulmans, la vigueur et la fierté recouvrées de l’Islam revendicateur qui est né avec la décolonisation et les pétrodollars.

Les vrais historiens trouveront sans doute ma manière de faire le récit de plus d’un millénaire d’histoire humaine un peu cavalière, j’accepte par avance cette critique. Je voulais donner la vision que j’ai des choses pour expliquer que je trouve bien bête ce tweet de Richard Dawkins :

dawkins

J’aime beaucoup Richard Dawkins pour son Gène égoïste, et pour son invention de l’idée de mème, qui est au monde des idées ce que le gène est au vivant3. J’ai bien aimé son God Delusion (Pour en finir avec Dieu, en français) et je ne suis pas gêné par son athéisme militant, je fais même partie de ses centaines de milliers de followers sur Twitter — ceci dit, beaucoup desdits followers sont des adversaires déclarés du biologiste britannique et ne le lisent que pour le couvrir de tombereaux d’insultes ou pour tenter de lui démontrer que Dieu est partout puisqu’il n’est nulle part.
Mais en émettant une vérité cruelle sur le monde musulman, Dawkins n’est plus dans son combat contre l’irationnel, il affirme une supériorité des pays chrétiens sur les pays musulmans, en faisant de l’Islam la cause même de la faible vigueur des universités en sciences dures des pays musulmans.
Or la cause, la vraie, ce sont les croisades et la reconquista, c’est la colonisation, c’est la décolonisation et les régimes autoritaires et nationalistes qui ont été mis en place soit pour permettre cette décolonisation, soit pour qu’elle reste profitable aux ex-colonisateurs, selon les cas.
Quand Dawkins ajoute que le monde musulman tout entier a produit moins de prix Nobels que la seule université de Cambridge4, il n’évoque pas le fait que la prospérité britannique s’est construite sur le dos de ses colonies, protectorats, mandats et dominions (autant pour la France, bien sûr, l’autre grand empire colonial). Il ne se demande pas si les régions minières sinistrées de Grande-Bretagne ont produit autant de Nobels que les habitants des beaux quartiers de Londres. Il ne dit pas que le manque d’instruction a été encouragé dans de nombreux pays pour que l’on puisse en spolier les matières premières.
Mettre tous ces problèmes sur le dos d’une religion est un peu court, et l’exprimer par ce genre de phrases déterministes, plutôt insultant et pas vraiment digne de quelqu’un qui représente la science dans l’esprit du public.
L’insulte, le mépris, est bien la grosse erreur que peuvent commettre les athées, qui pensent que leur lucidité vis à vis d’entités divines imaginaires est la garantie chez eux d’une clairvoyance universelle.
Sur ce point, et bien que ce genre d’attitude me vienne facilement, je peux difficilement ne pas rejoindre Mona Chollet.

Le sanctuaire de Lourdes : tais-toi et prie ! (photo : bibi)

Le sanctuaire de Lourdes : tais-toi et prie ! (photo : bibi)

Mais en même temps, je persiste à considérer les religions avec hostilité, et notamment les religions monothéistes prosélytes à vocation universelle et exclusive5, à savoir le Christianisme et l’Islam.
En tant que systèmes de croyances, ces religions ne me gênent pas énormément : si les gens ont envie de croire que les hosties transsubstantiaionnent ou qu’il faut embrasser un aérolithe enfermé dans un cube géant après avoir effectué sept circumambulations pour faire pardonner ses pêchés, très bien. Mais une religion n’est pas qu’une somme de croyances, c’est aussi un outil de domination. On remarque que les dieux, et notamment les dieux uniques, que l’on ne peut contester puisqu’ils n’ont pas de concurrents, ont toujours des exigences précises sur les détails de la vie : mange pas ci ! debout ! fais pas ça ! assis ! porte ce chapeau : couché ! De manière assez rusée, les ordres les plus irrationnels sont enrobés dans une morale de bon sens (il ne faut pas tuer et ne pas voler) qui n’a évidemment besoin d’aucun support surnaturel irrationnel pour exister, mais que les religieux parviennent à faire ensuite passer pour leur invention — je suis toujours épaté par le nombre de non-croyants qui voient la religion comme un mal nécessaire pour inculquer une moralité aux esprits faibles. La morale n’a jamais eu besoin de Dieux, et au contraire, les Dieux sont souvent prompts à proposer des amendements à la morale élémentaire : ne mens pas, sauf à l’infidèle ; ne tue pas, sauf le mahométan ; ne vole pas ton prochain, mais pille les richesses des païens ; tous les hommes sont égaux, sauf ceux qui n’embrassent pas la même foi que toi.
Par les rites qui ponctuent l’existence, les religions servent à souder les sociétés, à relier les gens autour d’un système de croyances et de pratiques (y compris pratiques sociales, comme le degré de pudeur et les formules de politesse, ou encore les pratiques relatives à l’hygiène), et cela explique qu’il soit si difficile d’y renoncer, mais cela explique aussi que des religions théoriquement universelles puissent si facilement devenir un support au nationalisme ou au communautarisme — il existe des gens qui croient sincèrement que leur dieu veut faire gagner leur équipe de football, quand bien même il est aussi le dieu de l’équipe adverse. Dans l’idée de certains, dieu n’est que le principe immatériel et improbable qui fait exister une communauté en tant que telle. On peut être chrétien sans le moindre résidu de foi, mais parce qu’on ne s’imagine pas renoncer au mariage religieux, au baptême ou aux offices funèbres6, et qui bien entendu fêtent Noël ou achètent des cadeaux à Pâques. Je connais aussi des musulmans qui ne pratiquent pas leur religion, qui se décrivent comme agnostiques (manière polie de dire qu’on est athée, bien souvent) mais qui font le Ramadan, soit pour faire plaisir à leurs parents, soit par habitude, soit parce que la fête qui suit la rupture de jeûne n’a pas de sens sans jeûne, ou quelque chose comme ça. Je me souviens de l’histoire d’une fille qui mangeait une barre chocolatée dans la rue et qui a reçu une lourde claque de la part d’un inconnu qui l’a au passage traitée de prostituée parce qu’elle osait manger pendant le Ramadan. Cet homme avait jugé que la jeune femme, d’origine maghrébine, devait se conformer à la contrainte religieuse, parce qu’elle était, pour reprendre le mot si décrié de Nicolas Sarkozy, « d’apparence musulmane ». On voit dans cette histoire que la religion n’est pas pas qu’une affaire intime de foi et d’adhésion individuelle, mais bien aussi un outil pour constituer les identités communautaires, au détriment de l’identité individuelle.

En cas de grosse demande, il faut brûler un gros cierge à 150 euros (Lourdes, le sanctuaire, photo bibi).

En cas de grosse demande, il faut brûler un gros cierge à 150 euros (Lourdes, le sanctuaire, photo bibi).

C’est parce que la religion est rarement un véritable choix intellectuel qu’il faut s’en défier — si l’on chérit la liberté, et notamment sa propre liberté7 —, mais c’est aussi pour cette raison, paradoxalement, qu’il faut la respecter, parce que les croyants considèrent leur religion comme une partie d’eux-mêmes, qu’ils aient été convertis de fraîche date ou qu’ils héritent leur foi de leurs ancêtres. On ne fera jamais de mal à un dieu en l’insultant, ce sont ses fidèles qui prennent l’insulte pour eux, qui en sont fâchés ou qui se sentent humiliés. Par ailleurs, en disant à des croyants des vérités sur leurs dieux, on fait les affaires de leurs prêtres, qui savent que le martyre, la censure ou l’interdiction éprouvées, le crachat ou l’insulte reçus, sont autant d’outils de communication, de conversion ou de renforcement de la foi. Du reste, ce qui peut rendre l’Islam dangereux, ce n’est pas la fantaisie de ses textes fondateurs (lisez les autres, vous m’en direz des nouvelles) ni des croyances associées, mais bien le constant sentiment d’humiliation que ressentent ses adeptes, sentiment qui est justement provoqué par le manque d’estime ou de sympathie avec lequel on les traite.
Bref bref bref, la religion n’est pas toujours un bienfait, elle n’est pas logique, elle n’est pas fondée, mais il faut faire avec, sans pour autant se laisser trop faire. Ce n’est pas forcément incompatible, c’est un équilibre à trouver.

  1. Paul, dans la première épître aux Corinthiens, explique que l’important n’est pas de participer, mais bien d’être le plus zélé croyant : « Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade courent tous, mais qu’un seul remporte le prix ? Courez de manière à le remporter ». Corinthiens I 9:24. Je pourrais citer aussi l’histoire affreuse d’Ananias et Saphira (Actes 5:1), assassinés car ils n’avaient légué à la communauté qu’une partie de leurs biens, et non la totalité, histoire qui est depuis utilisée pour expliquer que la foi n’existe pas à demi. []
  2. Cham, censé être le père de tous les noirs, a vu son père ivre et nu et est allé demander de l’aide à ses frères Sem et Japhet, qui ont recouvert Noé d’un manteau. Comprenant qu’on l’avait vu nu, Noé à demandé à ses deux autres fils qui avait vu sa nudité, et ceux-ci ont désigné Cham, qui a été maudit, avec sa descendance, pour ce crime. Noé a un côté « white-trash » assez sordide, pas étonnant qu’il reste le modèle des survivalistes américains. Cette histoire, plus que celle d’Adam et Eve, est la justification théorique de la pudeur dans la pratique du judaïsme et des religions qui s’en sont inspirées. []
  3. Malheureusement, le mot mème a été popularisé récemment pour décrire les vogues humoristiques sur Internet. []
  4. Il précise « Trinity college », le collège de la Trinité, dont le nom se rapporte clairement au Christianisme. []
  5. Il existe des religions non-exclusives, notamment en Asie : on peut être Shintoïste et et Bouddhiste, ou être Bouddhiste et un peu taoïste, un peu confucianiste, et pratiquer le culte des ancêtres de la religion traditionnelle chinoise. Si le Christianisme et l’Islam ne sont pas toujours bien vus en extrême-orient, et notamment en Chine, c’est parce que ces religions refusent la cohabitation avec d’autres dans le cœur du croyant. À ce sujet, on peut voir à Lourdes une quantité de d’hindous qui viennent déposer des cierges ou prier : ils savent qu’il s’agit d’un lieu catholique, mais ce qui leur importe est plutôt de se recueillir dans un lieu « saint », et il y en a peu de ce genre en Europe… []
  6. Je me souviens d’un ami juif qui râlait à l’enterrement civil d’un ami commun, en disant qu’il aurait fallu une messe, car les curés sont des professionnels de la mort. []
  7. La religion n’est pas seulement une menace pour la liberté. Elle serait aussi, si on en croit une méta-étude publiée par la Personality and Social Psychology Review qui synthétise une soixantaine de travaux réalisés sur près d’un siècle, adversaire de l’intelligence, au sens où la capacité à raisonner des croyants serait inférieure à celle des non-croyants. Entre autres explications proposées, les chercheurs avancent que les gens intelligents peuvent se sentir moins attirés par les explications du monde irrationnelles, ou que, accédant généralement à un meilleur milieu socio-culturel, les gens les plus intelligents ont plus d’estime d’eux-mêmes et ont moins besoin de religion. Bien entendu, s’il suffisait d’être athée pour être intelligent et si aucun religieux ne pouvait l’être, ça se saurait, et bien entendu, l’intelligence n’est pas une chose aisée à définir. []

Cachez ce voile…

Nouvelle proposition idiote de la semaine, qui émane du Haut conseil à l’Intégration : interdire le port du Hijab à l’université. Le Hijab c’est ce voile plus ou moins important qui cache la chevelure des femmes qui le portent1. Le Hijab déplaît, car beaucoup y voient le signe d’une pente fatale de la radicalisation de l’Islam en France et pensent qu’il indique une explosion du nombre des conversions2, qu’il mène forcément au Niqab (le voile intégral), qu’il est imposé par une pression communautariste inamicale dans certaines cités de banlieue, ou imposé par des pères, grands frères ou époux autoritaires, etc3.

(j'ignore l'origine de cette image)

Punk ou Hijab : deux moyens de faire peur juste par son apparence vestimentaire (image piquée à Carl Johan Heickendorf)

Je l’ai déjà dit souvent : je suis personnellement contre la religion, non pas parce que je sais très bien qu’il n’existe aucun dieu véritable nulle part, mais bien parce que je n’aime pas voir le goût du sacré, de la spiritualité, de la cérémonie, l’envie d’être ensemble ou la soif de transcendance (goûts qui peuvent servir à faire de si belles choses) être « hackés », comme autant de fragilités de la psyché humaine pour servir ceux qui savent les exploiter au bénéfice de leur appétit de pouvoir et d’argent. Car c’est la clef de toute religion : d’improbables entités surnaturelles servent à établir et instituer la domination de certains humains sur d’autres humains.

Mais les propositions régulières de légiférer le voile ne sont pas motivées par l’envie que l’homme s’émancipe de ses dieux, ce qui ne serait déjà pas une bonne idée4, mais plus vraisemblablement par la peur que suscite en France une partie de la population du pays : les enfants ou petits enfants d’ex-colonisés qui, contrairement, à leurs parents ou grands parents, ont des revendications, vivent comme une injustice d’être des citoyens de troisième classe, et ne veulent plus raser les murs. La logique que devrait comprendre le « Haut commissariat à l’Intégration », c’est qu’il est naturel que ceux qui se sentent exclus décident de se resserrer autour de communautés, en réinventant l’histoire ou la religion de leurs aïeux. De même que les martyrs montrent fièrement leurs stigmates, les victimes d’exclusion finissent par revendiquer ce au nom de quoi on les exclut, à savoir leurs origines fantasmées. Et les signes religieux ou les exigences liées à la religion sont un des moyens5 de revendiquer ces origines, un moyen d’autant plus puissant qu’il permet de se constituer en groupe. Tout ça est évident, et le jour où la société française ne fera pas de différence entre un Jean-Pierre et un Abdelkrim, le jour où on ne regardera pas un noir dans une librairie comme s’il s’était s’est trompé de magasin6, le jour où la télévision cessera d’avoir honte des accents régionaux, et le jour, bien sûr, où l’identité masculine ne se construira pas dans le mépris de ce qui est considéré comme relevant d’une identité spécifiquement féminine, on peut imaginer que beaucoup de tensions auront disparu, puisque les problèmes qui les auront causé auront disparu aussi.
On ne supprime pas une maladie en cachant ses symptômes, il faut trouver ses causes.

L’Université

L’Université a une certaine tradition de liberté. Lorsqu’elle a été véritablement inventée, au Moyen-âge, elle a été le lieu privilégié pour discuter de questions totalement taboues dans le reste de la société. C’est à l’Université qu’a été donné le privilège d’étudier le corps humain et son fonctionnement par la dissection. C’est à l’université aussi qu’on a eu le droit de débattre publiquement de questions théologiques, voire même de l’existence de Dieu, et de comparer les religions. S’il n’était sans doute pas possible de remettre en question trop violemment les fondements de la foi sans courir certains risques, des arguments plutôt subversifs pouvaient être exprimés au cours des disputationes scolastiques7. C’est à l’Université qu’on s’est penché sur d’autres cultures, d’autres langues, d’autres époques, où on a réfléchi à de nouveaux paradigmes scientifiques, et c’est peut-être même à l’Université qu’on a établi la supériorité de la recherche de vérité sur la vérité révélée ou établie, autant dire de la science sur la religion et l’absolutisme politique : il ne s’agit pas du lieu d’enseignement d’un savoir officiel, mais du lieu où s’élabore la connaissance. Il ne faut bien sûr pas se montrer trop angélique à ce sujet, mais l’Université a donc souvent été un lieu de la liberté de penser (souvent encadrée par les États, certes).
Refuser l’entrée à l’Université de certains vêtements, de certaines idées, de certaines personnes, c’est aller contre la vocation même de ces lieux qui ne sont par essence fréquentés que par des individus adultes, libres de leurs choix et libres de revendiquer leurs opinions et de les confronter à celles des autres. La liberté, ça ne se négocie pas. Bien entendu, le jour où une femme ne pourra plus se sentir bienvenue pour étudier dans une université française sans être déguisée en épouvantail saoudien (et que, donc, les conditions de la liberté ne seront plus réunies), il sera temps d’en reparler, mais nous n’y sommes pas et nous ne nous dirigeons pas de ce côté-là, quoi qu’en dise Élisabeth Badinter qui évoquait8 le cas d’universités françaises où des filles en voile intégral, occupant le premier rang des amphithéâtres terrorisent les enseignants et obtiennent de n’avoir que des femmes dans leurs jurys. Elle seule les a vues, mais où ? Élisabeth Badinter n’enseigne pas à l’Université, et, sauf erreur, n’y a jamais enseigné9.

L'Autentica

L’Autentica habita, une loi promulguée au milieu du XIIe siècle par l’empereur romain germanique Frédéric Barberousse qui protège les étudiants et institue leur droit à voyager librement. Cinquante ans plus tard, Philippe Auguste décidera à son tour d’instituer la liberté académique en soumettant les universitaires au jugement de leurs pairs et non à celui du prévôt. C’est de cette période que date le principe de « liberté académique » à l’Université.

Quand un étudiant porte un tee-shirt qui affirme ses positions politiques, ou porte des vêtements sur lesquels on lit des marques de produits manufacturés, parle-t-on de l’en empêcher ? Il fait pourtant de la propagande, à son insu ou non. Et quant au rapport entre émancipation des femmes et vêtement, il y a évidemment énormément à dire. La mission de l’Université n’est pas de décider qui peut y entrer, c’est de faire en sorte que chacun ait l’occasion d’y réfléchir et d’éprouver ses certitudes en tant qu’individu10.
La proposition d’y interdire le Hijab est idiote et ne sera vraisemblablement suivie d’aucun effet pour l’instant (elle n’est soutenue par la présidence d’aucune université), mais elle n’en est pas moins une preuve supplémentaire de la mauvaise compréhension de l’utilité et de la grandeur de l’Université : pauvre, certes, mais ouverte et, idéalement (malgré la raideur des tutelles), libre.

  1. Le Coran et les Hadiths contiennent quelques lignes, plutôt disputées par les traducteurs et les exégètes, qui recommandent aux femmes de ne pas exposer leur poitrine aux garçons pubères ni de trop dévoiler leur anatomie en général. Mais le voile sur les cheveux est surtout une bête tradition pragmatique des campagnes d’innombrables parties du monde : pour ne pas salir leurs cheveux avec la poussière des champs, les femmes qui y travaillent portent des fichus, des foulards, des chapeaux, ou autres couvre-chefs (ce qui confère au cheveu un caractère intime peut-être sulfureux…). Comme souvent, les prêtres ont transformé une tradition en obligation religieuse, faisant croire au bon peuple qu’il obéit à la religion qui lui ordonne de faire ce qu’il faisait déjà, et qui au passage encadre la pratique, la codifie, parfois l’extrémise, lui donne une raison d’être supérieure, et condamne la minorité qui ne s’y conforme pas. []
  2. Les statistiques ne semblent pas montrer une augmentation significative du nombre de conversions à l’Islam. Ce nombre est inférieur au nombre de conversions vers les cultes protestants évangéliques, pentecôtistes et sectes assimilées. Il semble qu’il y ait dans les banlieues plus de musulmans qui se convertissent au Christianisme que de chrétiens qui se convertissent à l’Islam.
    Les conversions font souvent peur, et pas forcément à tort car il s’agit d’un processus violent, souvent dirigé par des groupes sectaires qui encouragent voire organisent la rupture sociale et le radicalisme chez leurs adeptes. Mais, si spectaculaire qu’elle semble, cette question de la conversion ne concerne qu’une petite part des croyants. []
  3. Ça a été maintes fois souligné, mais faire payer des amendes à des femmes au nom de leur émancipation vis à vis d’hommes que l’on accuse de les forcer à porter un vêtement est un peu absurde et ressemblerait, si les raisons étaient justifiées (ça reste à prouver) à une forme de double-peine. []
  4. L’individu ne peut s’émanciper de la religion que par lui-même, pas par la loi. On a vu l’effet dramatique de l’athéisme imposé dans les républiques socialistes qui a abouti, comme un retour de flamme, à une bigoterie exacerbée qui a cristallisé et sacralisé des revendications politiques, identitaires, nationalistes et économiques. []
  5. Voir aussi la question de la « défrancisation » des noms et prénoms sur le blog de Baptiste Coulmont. []
  6. J’écris ça en pensant à une réflexion d’Hady Ba sur Twitter ce matin. []
  7. La théologie est une des matières historiques de l’Université, avec la médecine et le droit []
  8. sur Europe 1, cf. cet ancien article. []
  9. À ma connaissance, É. Badinter a seulement été maître de conférences à l’École Polytechnique, cadre très distinct de l’Université puisque sélectif et, à l’origine en tout cas, destiné à produire des hauts-fonctionnaires et des militaires en fonction des besoins spécifiques de l’État français. []
  10. Je vous renvoie à la charte signée par des centaines d’Universités pour le 900e anniversaire de la fondation de l’Université de Bologne, qui réaffirme ces principes. []

Causalités et corrélations

Cet article fourre-tout m’a été inspiré par diverses discussions tenues depuis hier sur Twitter notamment. Même si c’est de manière un peu suspecte, en tournant autour du pot (les lecteurs de mon autre blog seront indulgents, connaissant ma tournure d’esprit), j’ai envie de me demander ce que sont les causes du racisme ambiant.

Sur le sujet du racisme devenu médiatiquement acceptable, j’ai réagi en lisant ce tweet ;

editocrates

…Il est vrai que des gens comme Robert Ménard, Éric Zemmour ou encore Élisabeth Lévy passent leur temps à répéter comme mantra que l’anti-racisme est une forme d’aveuglement, de déni de réalité, et que « ma bonne dame on le sait bien, nous, que c’est pas les petits blonds qui brûlent les voitures… ». Et il est vrai qu’ils ont des prédécesseurs, comme Alain Finkielkraut, qui semble toujours en train de se retenir de proférer ce genre de phrases réactionnaires et à qui, parfois, ça échappe. Mais les « éditocrates » qui monopolisent le temps d’antenne à la radio et à la télévision et que beaucoup accusent1 de façonner l’opinion dite « néo-libérale » depuis trente ans n’expriment pas spécialement de racisme : les Duhamel, BHL, Minc, Attali, etc., vendent plutôt la soupe TINA2, souvent même en utilisant des symboles traditionnels de la gauche, tel que l’antiracisme.
Je trouve donc que c’est une erreur de les accuser d’être responsables de ce qui se passe dans les commissariats3. Du reste, même les promoteurs médiatiques d’un discours néo-réactionnaire comme Zemmour et Ménard n’y sont sans doute pas pour grand chose, je doute que les policiers qui sont brutaux et racistes aient eu besoin du Figaro pour le devenir.

Donc je ne suis pas d’accord avec le lien de causalité, mais en revanche, je veux bien croire qu’il y ait corrélation, que le discours réactionnaire d’une certaine partie de l’intelligentsia médiatique ait un rapport avec le racisme qu’on entend en faisant son marché ou que l’on constate dans les commissariats, qu’il y ait des causes communes à ces discours.

chipote

Mais non, je ne suis pas en train de chipoter, il me semble très important de chercher les véritables causes des problèmes si on veut espérer les régler. Si on se trompe sur les causes, qu’on attribue le méfait d’untel à tel autre, on tombe à son tour dans l’injustice et on ne risque pas d’améliorer la situation.
Personnellement, je n’irais pas chercher les causes dans les discours explicites : ce n’est pas parce que quelqu’un dit « pensez ceci » ou « pensez cela » que les gens vont se mettre à penser ce qu’on leur dit de penser. En revanche, nous sommes un animal social, c’est à dire que nous avons besoin des autres, et savoir (ou croire) que tout le monde a une certaine opinion peut nous influencer, soit pour suivre ladite opinion soit pour la combattre (car notre manière d’être un animal social s’exprime autant dans le grégarisme que dans l’affirmation de soi ou la subversion, selon les personnes, selon les sujets, selon les moments).
Penser qu’une opinion donnée est « acceptable » à un moment donné peut aussi participer à l’aider à se diffuser, ou en tout cas à libérer certaines paroles contenues, auto-censurées4 : à certaines époques, celui qui tenait un discours raciste représentait la France Dupont-Lajoie, ringarde, en voie de disparition. Je ne pense pas que les gens étaient beaucoup plus racistes, mais, sauf une frange active d’ancien paras de la guerre d’Algérie (pour caricaturer), les racistes eux-mêmes considéraient l’anti-racisme comme allant dans le sens de l’histoire. J’ai peur que nous n’en soyons plus là et une pensée raciste se déploie assez impunément.

Plus que les discours implicites ou explicites, il me semble intéressant de se pencher sur les représentations et notamment, sur l’imaginaire, qui façonnent l’opinion de manière puissante et parfois très difficile à contrer : chacun est capable de contredire un discours, mais il est plus difficile de contredire une image mentale.

Ce matin, j’ai bien ri en lisant ceci :

sondage_burqa

J’ai ri parce que la question (qui est aux limites d’être une question rhétorique) du Figaro s’adresse non pas à une réalité mais à une vue de l’esprit, le degré de fermeté d’application de la loi sur la burqa. La « loi sur la burqa », est le nom populaire d’une loi qui proscrit le « voile intégral » dans l’espace public, que l’on ne peut pas décemment nommer « burqa » puisque ce mot désigne spécifiquement un vêtement traditionnel afghan, généralement en laine bleue, qui, en France, n’est a priori porté par personne. La loi visait le « niqab », un voile intégral typiquement noir associé à l’islam radical, qui donne à celles qui le porte un air fantomatique. À tort ou à raison, on relie ce voile aux nouveaux convertis à l’Islam5.
Selon la police française, le niqab concernerait en France un peu moins de quatre cent personnes, soit un individu pour cent mille. On en croise dans certaines grandes agglomérations ou dans leurs banlieues. À Paris, il semble que les saoudiennes qui viennent dépenser leur argent sur les Champs-Élysées peuvent se promener en niqab, mais dans des cadres moins huppés, cela crée facilement des tensions entre la police, qui a pour mission de verbaliser celles qui portent un niqab — c’est ce qui est à l’origine des émeutes qui se sont déroulées à Trappes. On dénombre un certain nombre d’agressions de femmes voilées par des citoyens qui s’improvisent justiciers et ignorent apparemment que leur violence est encore plus illégale que le voile.
Mais si un habitant d’Argenteuil ou de Marseille peut avoir une voisine qui sort de chez elle déguisé en ninja, et peut-être juger de la fermeté d’application de la loi en la matière, je doute que ce soit le cas des habitants de Ouatesheim6, Bas-Rhin, 12 habitants. C’est un cliché de le dire, mais les endroits en France où on craint le plus l’autre, ce sont souvent les endroits où l’autre n’existe pas.
L’autre n’existe pas, mais on en a entendu parler.

La peur est un mécanisme très problématique, parce que c’est une des émotions qu’il est le plus difficile de maîtriser, et ce pour des raisons que la théorie de l’évolution explique sans peine — si nous ne bondissions pas face à ce qui ressemble à une menace, même si ça ne l’est effectivement qu’une fois sur cent, cela fait longtemps que notre espèce serait éteinte.
Mais une autre caractéristique de la peur est qu’elle se nourrit de l’incertitude, c’est à dire de l’ignorance de ce qu’est la situation réelle dans laquelle on se trouve : moins on en sait, moins on en voit, et plus on a peur. La force du film Alien repose là-dessus.

pernaud

Si un média joue un rôle particulièrement puissant dans la peur de l’autre telle qu’elle s’exprime en France aujourd’hui, c’est par exemple le journal de treize heures de Jean-Pierre Pernaud, diffusé sur la première chaîne et suivi par plus de sept millions de personnes chaque jour. Son principe, mis au point et affiné année après année depuis 1988, a priori louable, est de parler des régions de France et de toutes les choses formidables qui s’y font : on y fait des fêtes gastronomiques, on y fait ses fromages, on y fabrique des objets traditionnels, etc. Tout ça est positif, et le but affiché de Pernaud est de parler, donc, des « bonnes nouvelles ». Mais il y a quelque chose dans l’équilibre et la hiérarchie des nouvelles qui ne colle pas : la météo est souvent le premier titre, suivie de nouvelles généralement anxiogènes (le chômage augmente) et de faits-divers angoissants. À la fin, enfin, viennent « nos régions », ces lieux paisibles où la pèche à la mouche fait oublier la laideur ambiante et l’effroi que cela inspire. Le discours est dans ce contrepoint : il y a la France des mauvaises nouvelles, qui est celle du reste du monde, qui est celle des banlieues, celle des voiles intégraux, celle des cités, celle de la politique, etc., et en face, la France « éternelle » des petits villages sans histoire — une France qui ne représente pas vraiment les Français qui sont à 85% urbains, et que l’on peut d’autant plus facilement fantasmer. Une France protégée, un refuge un peu imaginaire où les générations se transmettent le savoir-faire et les recettes, de cuisine une France où l’on a toujours des idées formidables pour faire revivre le territoire malgré le désengagement de l’État, de la SNCF, de la Poste, etc. (Pernaud ne s’appesantit pas vraiment sur les causes de la disparition des infrastructures…).
C’est le contraste entre ces deux imaginaires, ces deux fantasmes (reposant sur des faits réels), celui de la France familière et celui d’une France menaçante, qui créé la crainte irrépressible de l’étranger, de la menace venue d’ailleurs chez les gens qui, pour la plupart, vivent une vie qui n’est ni une suite de faits-divers dans des cités barbares, ni une rêverie bucolique. Et le pire est sans doute que Pernaud pense bien faire. Mais je sais aussi — même si je ne viens pas de la campagne —, que pour amener des animaux de la basse-cour à retourner dans le poulailler, il ne faut pas les y attirer, il faut les pousser en courant derrière. La peur est un puissant outil de manipulation et de domination.

Bien entendu, ce journal télévisé n’est qu’un canal parmi d’autres. Les nouvelles anxiogènes, répétées en boucle sur les chaînes d’information continue, provoquent un effet de saturation bien connu des psychologues et donnent une puissance extraordinaire à des nouvelles qui auraient été de tristes anecdotes si elles n’avaient été mentionnées qu’une fois7.

Chez certains, comme chez les militants d’extrême-droite, on sent une espèce d’envie de désastre. Celui-ci, par exemple, utilise sciemment une photographie prise à Lyon il y a trois ans pour susciter l’indignation (car quoi de plus inhumain qu’une voiture neuve renversée par des adolescents, je vous le demande !).

stephane_journot_hoax

Le fait que l’auteur sache très bien que la photo est fausse laisse penser qu’il aimerait qu’elle soit vraie, puisque le cas échéant, elle serait une preuve de ce qu’il veut montrer (calcul absurde, que font aussi les gens qui tuent les athées pour leur prouver que Dieu existe). Il rêve de guerre civile et ethnique, c’est ce que j’appelle l’envie du désastre, sujet que j’ai exploré pendant que je rédigeais Les Fins du monde : le désastre est une pensée potentiellement agréable car elle promet une redistribution des cartes et une place pour que la transgression (violence, par exemple) devienne (pendant un petit temps en tout cas) la norme. C’est une approche qui existe aussi à gauche, bien sûr8.

Pour revenir aux sondages, ceux-ci sont souvent un outil de manipulation diabolique : ils proposent une apparence de choix mais ne présentent qu’un panel bien limité de possibilités. Un peu comme Pernaud qui nous donne le choix entre deux Frances qui n’existent ni l’une ni l’autre. Le sondage qu’a publié le Point aujourd’hui est purement et simplement ignoble :

lepoint

Avant que l’attention ne soit attirée sur ce sondage, l’opinion qui se situe en tête n’était pas majoritaire. On remarque que les phrases auxquelles on doit répondre par oui ou par non sont longues et précises, ce sont des opinions pré-mâchées plutôt qu’une tentative de comprendre ce que pensent vraiment les gens.
Le sondage, en affectant de chercher à savoir ce qui se dit, ce qui se pense, participe avant tout à figer le nuancier des opinions admissibles, puisque nous sommes nécessairement attentifs à l’opinion d’autrui.

À moi ! Après lecture du « sondage » du Point, diriez-vous que :
□ Si les gens sont assez bêtes pour se faire avoir, c’est leur problème.
□ La presse utilise les sondages pour façonner l’opinion mais Dieu existe, ils iront en enfer.
□ Ce journal est un torchon dont les journalistes devraient être envoyés au goulag.
□ Je n’oserais pas le faire moi-même mais je voudrais que Le Point soit torturé.
□ Mort aux cons !

  1. L’accusation est argumentée, cf. Les Éditocrates, par Mona Chollet, Olivier Cyran, Mathias Reymond et Sébastien Fontenelle, éd. La Découverte 2009. []
  2. There is no alternative, slogan que l’on attribue à Margaret Thatcher et qui affirme que le libéralisme économique mondialisé est l’unique voie politico-économique envisageable. []
  3. Le racisme ou l’action irréfléchie de nombre de policiers n’est pas une légende, j’en ai peur, les témoignages sont trop constants pour être le fruit du hasard. Mais on ne peut pas en accuser Éric Zemmour, ni Christophe Barbier, ni même Nicolas Sarkozy. Parce qu’il n’est pas vraiment nouveau. Et le fait qu’un ministre de l’Intérieur, de droite ou de gauche, refuse de sanctionner ou de prendre le problème à bras le corps, n’est pas une nouveauté non plus et je crois que l’initiative et la réflexion ne sont pas spécialement requis chez ceux qui font appliquer la loi, du moins en bas de la hiérarchie. Je suis tombé dernièrement sur une description du policier par Restif de la Bretonne, dans les Nuits de Paris (1788). L’auteur parle de la manière dont une escouade de sécurité civile maltraite la foule et les victimes pendant un incendie, de manière contre-productive et brutale : «J’ai vu l’abus de l’autorité, la déraison exiger l’humanité, toujours si active quand on ne la commande pas. Toutes les fois que vous mettez quelque part du militaire subalterne, tout se fait mal et d’une manière révoltante. (…) Les soldats employés hors de leur ville, sont féroces ; les hommes employés dans leur ville même, si elle est grande, sont barbares». []
  4. L’obligation d’auto-censure est une arme idéologique dangereuse, car elle ne marche qu’un temps et il ne faut pas en abuser, on a vu la violence avec laquelle les gens qui vivaient dans des pays communistes ont abandonné, quand on le leur a permis, les idéaux collectivistes, humanistes, athées et internationalistes pour devenir ultra-capitalistes, bigots et nationalistes. []
  5. J’ai parlé de tout ça dans un précédent article. []
  6. Ce village n’existe pas, son nom, très Goscinny, est une invention de mon aînée, Hannah, qui réside à Strasbourg. []
  7. À ce sujet je ne me lasse pas de conseiller 150 petites expériences de psychologie des médias : Pour mieux comprendre comment on vous manipule, de Sébastien Bohler (récemment renommé la télé nuit-elle à votre santé). Le livre n’est pas parfait et certaines conclusion me semblent bancales, en revanche il fournit des références sérieuses et précieuses d’expérimentations en psychologie sociale. []
  8. On peut trouver ça dans l’envie de Révolution, à gauche, comme lorsque le philosophe Alain Badiou explique que la démocratie empêche le changement politique et sont donc une forme de dictature plus paralysante que les dictatures officielles. Il n’explique par contre pas pourquoi il n’est pas parti expérimenter de lui-même le Grand Bond en Avant ou la Révolution Culturelle à l’époque. []

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iTélé a diffusé en direct une intéressante séquence filmée lors du passage de Manuel Valls à Trappes. Lui et le maire de la ville étaient pris à partie par une habitante, comme ça se fait souvent, mais l’embarras monte progressivement, parce que ladite habitante n’est pas en train de tenir un discours confus, dans l’émotion pure, qui mettrait en valeur le calme du ministre, mais évoque avec une certaine précision et avec un énervement contenu et poli les mutations du quartier. Le ministre, visiblement peu habitué à faire face à une répartie articulée, est incapable de s’en tirer par des promesses de rétablissement de l’ordre, comme c’est l’usage. On ne comprend pas tout ce dont la dame en question veut parler (sa mère se fait expulser du quartier, apparemment), puisque le ministre fait tout pour l’empêcher de terminer ses phrases : il veut que les choses se déroulent sur son terrain à lui.

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Au passage, deux perles : lorsque la dame évoque les témoignages de violences policières qu’elle lit sur Twitter, Manuel Valls lui dit « ne regardez pas trop Twitter et les réseaux sociaux ». Oui. imaginez si on y lisait des choses qui ne sont pas dites ailleurs !

Pour finir, d’un ton assez autoritaire, le ministre ose un lamentable : « Ne profitez jamais, jamais des micros pour mettre en cause un maire qui fait bien son boulot et encore moins la police qui fait remarquablement bien son travail ! ». Eh oui, utiliser les caméras, il faudrait laisser ça aux professionnels. Imaginez si n’importe qui le faisait ! Un citoyens, ça se fait instrumentaliser ou ça se tait.

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En dernier recours, le ministre tourne le dos et s’en va, affectant d’avoir une mine décidée. Il sait bien que les caméras sont là pour lui, et pas pour les citoyens de Trappes. En prenant lâchement la fuite, même s’il n’a sans doute aucune idée d’où il est en train de se diriger, il est certain d’éloigner les micros de cette citoyenne embarrassante dont on entend la voix se perdre…

Au fond, c’est une illustration assez parlante, terrible, de ce que vaut la liberté d’expression du simple quidam dans le monde médiatique : il n’est pas prévu qu’il ait vraiment quelque chose à dire.

La barbarie

Le Paris-Limoges de vendredi soir a déraillé, causant six morts et une quantité de blessés, dont certains graves. Ce genre d’accident rarissime est toujours impressionnant, mais peu après le drame, ce qui a choqué, c’est moins l’accident lui-même que ce qui a suivi : des banlieusards à l’état sauvage se seraient jetés sur le train couché pour dévaliser ses occupants, morts ou vifs, et aurait accueilli les pompiers à coup de caillasses.
En fait, l’information, qui émane en premier lieu du syndicat de policiers Alliance, a été reprise par de nombreux médias, y compris importants : Europe 1, France Info, Le Parisien. Et puis des témoignages contradictoires sont arrivés : les autorités locales, la croix-rouge, le Samu ou encore les pompiers affirment n’avoir rien vu de tout cela même si on parle encore de la tentative de vol du téléphone mobile d’un pompier, tombé pendant une bousculade alors que les secouristes essayaient de faire reculer les badauds. Le jeune auteur de la tentative de vol a été arrêté. Il semble enfin qu’un caillou ait été jeté sur un camion de pompiers, sans l’atteindre.

La question est alors devenue une affaire de foi : selon la représentation que l’on se fait du monde, selon son expérience, selon sa position politique, on choisira de croire ou de ne pas croire à cette histoire de charognards belliqueux. Si l’on y croit, on prendra les démentis pour une manière d’étouffer un scandale ; si l’on n’y croit pas, on accusera l’extrême-droite d’avoir organisé la rumeur.

Les banlieusards ? Des sauvages !

Les banlieusards ? Des sauvages ! (Les Guerriers de la nuit (Warriors), par Walter Hill, 1979)

Le blogueur Samuel Authueil (pseudonyme), qui affirme (de manière crédible) être attaché parlementaire, n’est pas un imbécile, loin de là. Il fait partie de ceux qui veulent restaurer, me semble, cette droite « digne », à l’ancienne, qui a été la plus terrible victime des années Sarkozy. Mais aujourd’hui, comme d’autres (par exemple le député socialiste Jérôme Guedj) il a plongé tout entier dans cette histoire des sauvages de Brétigny-sur-Orge avec un article dont le titre, à lui seul, en dit long : Les barbares sont à nos portes. L’image qui lui vient, ce sont les scènes d’inhumanité totale de La Route, de Cormack McCarthy, où dans un monde mourant, les survivants n’ont plus la moindre pitié pour leurs congénères et vont jusqu’à pratiquer l’anthropophagie. Il n’accuse pas l’école post mai 1968, l’immigration ou les jeux vidéo, Son point de vue ne scandalisera pas spécialement les gens qui se sentent « de gauche » : on a entassé dans les banlieues, dit-il, des gens qui vivent dans des conditions sociales désastreuses et le résultat est lamentable : « On a le résultat de plusieurs décennies d’exclusion et de misère sociale, qui ont entraîne une très profonde déculturation, une perte de repère tellement profonde qu’on peine à se rendre compte du danger que cela représente ».
Et ce n’est pas faux, évidemment.

Les Guerriers de la nuit (Warriors), par Walter Hill, 1979. Cyrus, chef de gang charismatique

Les Guerriers de la nuit . Cyrus, chef de gang charismatique, veut fédérer toutes les bandes de New York : ensemble, ils seront plus nombreux que les policiers et ils pourront faire la loi. Je cite Authueil : «Ils sont invisibles, on ne sait pas ce qui se passe dans ces cités et on se garde bien d’y aller (ce qui relève du bon sens, vu les conditions de sécurité). Pourtant, ils sont présents sur notre territoire, à moins de 30 minutes de RER du centre de Paris, et nombreux. Potentiellement, ils représentent un danger s’ils se décident à descendre en nombre sur le centre-ville, de manière un peu organisée. S’ils le font, ce ne sera certainement pas pour aider les vieilles dames à traverser…»

Mais Authueil part aussi d’une position précise : celle du parisien, pour qui tout ce qui se trouve au delà de la grande barrière périphérique mais n’est pas assez éloigné pour être appelé « province » est une zone menaçante et inconnue qui évoque Mad Max plus qu’autre chose, pour qui dès que l’on quitte les limites de la capitale, on change de monde. Et ce monde est une menace, comme le dit la conclusion de l’article :

Il y a réellement urgence à aller voir ce qui se passe en banlieue, à mesurer le degré de « retour à l’état sauvage » de certaines franges de la population, et de mettre les moyens pour rétablir la situation, de faire revenir ces populations au sein de la communauté. Le danger de voir les barbares descendre sur la ville devient de plus en plus réel, c’est peut-être même, à Paris, l’un des problèmes majeurs des 10 prochaines années. C’est maintenant qu’il faut agir.

Les barbares à nos portes !
Je suis déjà passé à Brétigny-sur-Orge, j’y ai vu une de ces innombrables villes de banlieue parisienne couvertes de pavillons, plutôt vertes, et où on trouve deux ou trois cités plutôt résidentielles et apparemment bien entretenues (je vous renvoie sur Google Street View), mais aussi quelques champs, dont les habitants ont un faible taux de chômage et un niveau de vie moyen apparemment correct. Il y a des quartiers plus difficiles que d’autres, mais a priori ni plus ni moins que partout.

Bretigny

Brétigny-sur-Orge : le décor du prochain film de la série « Banlieue 13 », par Luc Besson ?

Je sais qu’il existe des cités vraiment dures autour de Paris, mais je rassure Authueil et tous les parisiens qui vivent les mêmes peurs : non, il ne suffit pas de passer le boulevard périphérique pour basculer dans autre monde1.

Un fait ne relève pas de la rumeur, en tout cas : il y a quinze ans, l’ancienne Société nationale des chemins de fer a été « réformée », découpée en plusieurs morceaux dont, essentiellement, une société d’exploitation ferroviaire, la SNCF, et Réseaux ferrés de France, une société qui s’occupe de la maintenance des lignes et qui conserve la dette de l’ancienne SNCF afin que ce trésor négatif n’empêche pas la nouvelle SNCF de se développer. Tout cela s’inscrit dans le cadre de l’ouverture du marché ferroviaire à la concurrence au sein de la communauté européenne, mais c’est aussi une astuce pour que la SNCF soit rémunératrice pour des investisseurs privés, pour l’instant par le biais de filiales — ce qui constitue une forme assez sournoise de privatisation : officiellement, l’État est actionnaire unique de la SNCF, mais celle-ci a de nombreuses filiales qui elles sont des sociétés anonymes…
Avec la réforme de 1997, pour résumer, les Français ont perdu la SNCF mais ont conservé sa dette et le droit d’assurer la maintenance du réseau. La SNCF, de son côté, transforme les gares en centres commerciaux, a fait des « contrôleurs » des « agents de service commercial », et des « usagers », ses « clients ». Comme d’autres sociétés qui exploitent le réseau, la SNCF paie une redevance à Réseaux ferrés de France pour l’entretien des lignes, mais la somme n’est notoirement pas suffisante, est prioritairement affectée aux trains à grande vitesse, et l’on attend souvent que les lignes traditionnelles soient dans un état catastrophique pour s’en occuper. La ligne Paris-Orléans-Limoges-Toulouse, où a eu lieu l’accident, était connue pour sa grande vétusté et l’âge canonique des trains qui y circulent.

Les guerriers de la nuit.

Les guerriers de la nuit.

Difficile d’affirmer avec certitude que l’accident aurait été évité si la SNCF consacrait un peu plus de ressources à son cœur de métier — le train —, qu’à des montages commerciaux. Les accidents, ça arrive. Mais quand le public réclame la privatisation ou l’ouverture à la concurrence de certains services publics, il s’expose à ce que ces services ne soient plus gérés à long terme dans l’intérêt des usagers, mais à court terme et dans l’intérêt de leurs actionnaires dans un état de dilution de la responsabilité des missions. Je ne pense pas que tout service public ait vocation à être un monopole d’État — l’ouverture des télécommunications à la concurrence a plutôt été un bienfait2, par exemple —, mais il faut bien réfléchir à ce qu’on risque de perdre en détruisant les grandes entreprises publiques : en général, cela n’aboutit qu’à des augmentations de tarifs et à une dégradation du service puisque pour qu’une entreprise soit profitable à ses actionnaires, il faut bien que l’argent soit pris quelque part, soit en augmentant les prix, soit en baissant le coût (et généralement la qualité) du service.
Aujourd’hui, nous parlons d’un train, de six morts, de blessés : c’est triste, c’est horrible, c’est énorme dans l’histoire ferroviaire, mais ce n’est qu’un petit accident. Un jour, c’est peut-être une centrale nucléaire défectueuse qui subira un accident.

Au fait, vous savez que les centrales nucléaires françaises viennent de voir leur durée d’exploitation réglementaire étendue3 jusqu’à soixante ans ?

(lire ailleurs : Authueil et Zimmerman, par Hady Ba ; Brétigny et les pillards de l’Apocalypse, par Seb Musset ; Je suis un barbare, par Bobig)

  1. Enfin pour être très exact, les quartiers qui jouxtent le Périphérique ne sont pas toujours très souriants, c’est vrai, mais ils ne sont pas vraiment représentatifs de toute la banlieue. []
  2. J’écris ça en tant qu’Internaute, en me souvenant à quel point la direction de France Télécom a, en son temps, freiné l’expansion de l’Internet grand public : un monopole mal inspiré peut faire des dégâts considérables. []
  3. La rénovation ou le démantèlement d’une centrale nucléaire coûtent tellement cher que l’on préfère tirer sur la corde, tant que ça marche… Avec l’extension de la durée d’exploitation, la célèbre centrale de Fessenheim pourrait tenir jusqu’en 2038… []

Des Droits de l’Homme®™ pas trop droits dans leurs bottes

Beaucoup de français pensent que leur pays détient une espèce de copyright sur la marque « Droits de l’homme ». Une amie me disait qu’elle avait passé les années Sarkozy à avoir honte de son pays chaque jour en allumant la radio, et qu’elle constate que la présidence Hollande, dont elle n’attendait pourtant rien, n’a pas plus de dignité.
L’affaire Edward Snowden est lamentable : un citoyen américain, qui constate que son pays s’assied sur les principes de sa propre constitution (pourtant salement écornés déjà par le célèbre Patriot act,) a révèlé au monde entier ce que l’on supposait déjà, à savoir que la National Security Agency, espionne le monde entier à commencer par les pays amis des États-Unis. Il a aussi révèlé aux américains qu’eux aussi sont espionnés et que l’instrument de la surveillance n’est autre que le réseau Internet et ses services les plus populaires : Google, Facebook, Apple, etc. En fait, on aurait facilement pu négliger de s’intéresser à l’affaire, tans ces révélations sont peu surprenantes, mais chacun doit passer pour indigné. L’histoire aurait pu en rester là mais les États-Unis d’Amérique avaient un message à faire passer, le même que celui qu’envoient les mafias : celui qui a parlé doit être puni sans pitié, sans relâche. C’est le cas du malheureux Bradley Manning, tenu au secret et à l’isolement dans des conditions qui s’apparentent à de la torture psychologique, non pour obtenir de lui des informations, mais bien pour l’exemple, pour décourager tous ceux qui, dans le futur, auraient eux aussi l’idée saugrenue de dévoiler publiquement les activités condamnables de leur propre pays.

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Lorsque le ministre de l’intérieur français a fait savoir, avant même que la question ne lui soit posée, semble-t-il, qu’il n’était pas favorable à l’accueil d’Edward Snowden comme réfugié politique, il restait pardonnable car sa marge de manœuvre  n’était pas très importante : accepter un réfugié politique venant d’un pays officiellement ami (quoiqu’il nous espionne, notamment industriellement — je suis curieux de savoir à quel point l’espionnage par la NSA favorise l’économie américaine), c’est s’exposer à une crise diplomatique majeure, se montrer insultant et hostile par l’affirmation que le pays ami n’est pas une démocratie complète. Mais quand notre gouvernement a refusé le survol du territoire français par l’avion du président bolivien, au motif qu’une rumeur prétendait qu’Edward Snowden se trouvait à bord, on passe un cran dans la veulerie et on s’affirme clairement en vassal qui accepte de vexer les Boliviens pour affirmer sa fidélité envers le pays suzerain, alors même que l’on fait mine de s’émouvoir qu’il nous espionne.
On attend le jour où la France bloquera courageusement les avions de dictateurs africains que l’on soupçonne de transporter de l’argent destiné à arroser la classe politique française : on prétend que cela se fait. Il existe même des communications diplomatiques américaines révélés par Wikileaks qui le disent.

À peu près au moment ou Evo Morales était traité comme un voyou, la justice française ordonnait à Médiapart et au Point de faire disparaître d’Internet les preuves enregistrées qu’ils avaient mis à disposition du public pour que celui-ci se fasse un avis sur l’affaire Bettencourt, officiellement au nom de la vie privée, mais plus vraisemblablement, dans un but de censure.
Ça ne fait plus partie des droits de l’homme, la liberté d’informer ?

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La presse magazine, qui est souvent plus un support de communication économico-politique qu’un outil d’information, justement, se montre de plus en plus impatiente de nous annoncer le retour de Nicolas Sarkozy, avec des « teasers » ridicules et réguliers qui s’inspirent parfois de la tradition messianique : « Sarkozy de retour parmi les siens », « comme s’il ne nous avait jamais quittés », etc.
Mais à cette presse, on peut dire : On s’en fout ! Gardez votre camelote ! On n’en veut pas de votre Sarkozy. On le connait ! Vous l’avez vendu une fois aux Français, ça suffit, merci.
Et puis surtout, son départ n’a pas changé grand chose à la marche du pays, enfin je dis « la marche » mais c’est plus de rampement qu’il s’agit à présent, puisque nos gouvernants ne semblent être au service que de puissances qui ne veulent a priori de bien qu’à elles-mêmes : les États-Unis, notamment, et les quelques grandes sociétés suffisamment riches pour vouloir organiser le monde à leur profit et de manière bien plus monopolistique et bien moins librement concurrentielle qu’ils le prétendent.
Ça va finir par se voir, et ça va finir par pousser les citoyens à obtenir pour les diriger un régime franchement anti-démocratique qui ne changea rien au mouvement actuel de confiscation du domaine public (eau, énergie, transports, postes, éducation) et, au contraire, permettront qu’il se poursuive sans résistances. En disant ça, je ne pense même pas à Marine Le Pen, dont l’incompétence économique semble assez flagrante pour que la plupart des électeurs n’aient pas envie de la voir aux affaires, mais plutôt à un transfert massif des prérogatives politiques vers le secteur privé.

Débranche !

Aujourd’hui, le « community manager » du Point a fait fort en twittant :

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Ce n’est pas la première fois qu’un stagiaire du week-end se laisse aller à sortir une énormité, pas la peine de rappeler la manière dont le « community manager » de Canal+ avait salué la palme d’or reçue par La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche…

Mais l’article associé à ce tweet est du même tonneau, et a pour titre : 29 juin 1967. La plus belle poitrine d’Hollywood se tue sur la route. Exit Jayne Mansfield. On y lit entre autre que Jane Mansfield avait : « 163 de QI et 115 de tour de poitrine – et pas l’inverse, malheureusement » (!?!) et que, puisque la mort de l’actrice est due à l’écrasement du crâne avec extirpation du cerveau, « Au moins cette blonde en avait-elle un ! ».
On apprend par ailleurs que la perfection d’un corps est d’avoir l’air artificiel : « Jamais corps de femme ne fut plus parfait. Des tétons naturels qu’on aurait dit gonflés à l’hélium ».
Croyez-le ou non, il a fallu pas moins de deux journalistes pour pondre cet article grossier, phallocrate, et insultant.

La presse écrite française reçoit 5 milliards d’euros de subventions pour continuer à dispenser la bonne parole « libérale »1. Du coup, n’ayant d’autre impératifs que de convaincre les gouvernements successifs de la maintenir sous perfusion, elle se moque de continuer à avoir des lecteurs et ne cherche pas plus à avoir un contenu : Libération doit désormais faire douze pages, et je soupçonne Le Monde de glisser des colonnes entières en faux-texte pour remplir — qui a le courage de tout lire ? —, et je ne parle pas du dessin de Plantu. On est arrivé au point où Le ParisienLe Figaro et les gratuits sont les seuls quotidiens faits de manière un peu sérieuse, c’est dire les abysses dans laquelle la presse se trouve.
Quand aux magazines, ils se portent aussi mal et, entre deux blagues sur les blondes, radotent les mêmes couvertures (la seule chose que tout le monde lise vraiment, ceci dit) chaque semaine : la cote du président (« La chute »), la menace de retour de l’ex-président (« Il est prêt »« il revient »), etc.

Imaginons une seconde que Le Point perde ses cinq millions d’euros de subventions2 et soit subitement astreint à réfléchir à son contenu ? Pareil pour Le Monde (près de 20 millions) ou Libé (près de 10 millions) ?
Personnellement, je suis contre l’acharnement thérapeutique, alors pour que la presse ne disparaisse pas en nous laissant un trop mauvais souvenir, je propose qu’on débranche, tout bêtement, qu’on arrête la perfusion. Certains journaux disparaîtraient, ce serait triste, mais après tout la vie est faite de choses tristes. D’autres s’amélioreraient, et on y gagnerait tous. De plus, comme nous le disent constamment ces fleurons de la presse française3, l’État est pauvre, l’État doit faire d’urgence des économies. Pourquoi pas celles-ci ?
Et ne parlons pas des tonnes d’arbres qui n’avaient rien demandé et que l’on coupe pour ça.

  1. Il s’agit d’un « libéralisme » avec un bon parachute pour ceux qui l’organisent ou le promeuvent, et qui rejoint donc le fameux « socialisme de marché » mis au point en Chine : les pauvres partagent le même marasme (communisme) et leurs dirigeants, non-élus de préférence, partagent les profits (libéralisme). []
  2. Je ne parle que des aides directes, ces supports de presse bénéficient par ailleurs d’aides indirectes qui leur permettent d’être diffusés à peu de frais. []
  3. J’ai écrit « fleurons de la presse française » mais si j’avais le syndrome de Gilles de Tourette j’aurais écrit « torche-culs ». Par bonheur, je ne suis pas atteint d’une telle maladie. []

Du temps passé assis sur une mauvaise chaise

Le cliché veut que le niveau scolaire baisse d’année en année. C’est un cliché ancien, antique, même, et il semble qu’à chaque époque on trouve des gens pour se lamenter du déclin moral et intellectuel de la jeunesse. Je me souviens du film Belles de nuit, de René Clair, où Gérard Philippe, en rêve, rencontre de vieux barbons de chaque époque qui lui disent : « c’était mieux avant », et ce jusques à la préhistoire, au fond des âges.

L'âge d'or, vu par Cranach l'ancien. C'était mieux avant.

L’âge d’or, vu par Cranach l’ancien. C’était mieux avant.

Alors suis-je juste un banal prototype de « vieux con »1 lorsque j’ai l’impression d’un vrai déclin littéraire dans les mémoires que je lis en fin d’année universitaire ? Je ne crois pas du tout à un déclin qui s’étendrait à toutes les matières : certes, la plupart des gens qui ont moins de la soixantaine ne savent pas réciter les affluents de la Seine ou dire les sous-préfectures de chaque département. Mais beaucoup de jeunes gens me semblent avoir une conscience forte du reste du monde, du fonctionnement de notre biologie (malgré l’école qui, en France, néglige beaucoup cette matière) ou des lois de la physique que leurs grands parents. Ils parlent souvent deux langues, parfois trois, et le font souvent mieux qu’ils ne le pensent eux-mêmes2. Les connaissances dont on doit disposer de nos jours ont changé : les affluents de la Seine et les sous-préfectures, on peut les trouver en quelques secondes sur Internet, l’important à présent est plutôt de comprendre ce qu’est un affluent, à quoi servent une préfecture ou une sous-préfecture, et comment on cherche efficacement sur Internet, ou (niveau avancé) comment on doit chercher ailleurs ce qui ne se trouve pas sur le réseau.

S’il existe un déclin, à mon avis, c’est dans l’acquisition des savoir-faire. On pourrait parler des savoir-faire techniques : quand j’étais collégien, en « éducation manuelle et technique », j’apprenais (mal) à scier, clouer, visser, coller. D’autres de ma génération, filles et garçons, ont appris à cuisiner ou à coudre. Avant 1968, je pense, les activités étaient les mêmes mais le bricolage était pour les garçons et la cuisine et la couture, pour les filles. Mon aînée, Hannah, en cours de « technologie » — qui a remplacé l’éducation manuelle et technique — a appris (mal) à souder des composants électroniques. Toujours dans le même cours, ma cadette, Florence, a juste appris à utiliser un traitement de textes et à faire des études théoriques de projets technologiques : du bricolage, on est passé à la théorie pure.
Je ne vais pas me lancer dans des élucubrations complotistes, mais le fait de priver les citoyens d’un savoir-faire, c’est à dire de leur moyen de produire par eux-mêmes, n’est pas innocent, on en fait des prolétaires, enfin des prolétaires d’un genre neuf puisque ce qu’on attend d’eux ce n’est pas qu’ils produisent3, mais qu’ils achètent. Ce n’est pas qu’ils réparent ou qu’ils raccommodent, mais qu’ils jettent. Ce n’est pas qu’ils cuisinent, c’est qu’ils mettent des plats préparés au four à micro-ondes.

Vertigineuse photo d'Andreas Gursky...

Vertigineuse photo d’Andreas Gursky…

Le savoir-faire scolaire fondamental qui me semble se perdre, c’est bien l’écriture. Enfin l’écriture, et plus généralement l’expression. Je lis régulièrement des mémoires bien écrits, et je dois même dire que depuis deux ou trois ans il me semble voir leur qualité rédactionnelle augmenter un peu4, mais sur ce point je n’ai qu’une impression subjective, pas de statistiques à fournir. Pourtant je suis presque certain que les gens qui ont passé le certificat d’études il y a un siècle savaient faire la différence entre l’infinitif et le participe passé. Quand je lis « j’ai manger », il me semble que la personne qui a écrit ne comprend pas elle-même ce qu’elle raconte et ça m’angoisse. Mais après tout, l’orthographe évolue, constamment, et peut-être qu’un jour nous y serons habituer (→ oui, j’ai fait exprès).
Ça heurte l’œil, mais après tout, j’arrive bien à prendre plaisir à lire Brantôme ou Restif de la Bretonne et leurs orthographes fantaisistes, donc pourquoi pas mes étudiants ? Ce qui me semble plus grave, c’est un certain déclin — et là il s’agit d’une observation totalement subjective que je suis bien forcé d’assumer —, de la finesse en littérature, ce qui apparaît sans doute dans l’orthographe, dans le vocabulaire, dans l’utilisation des temps (adieu le subjonctif5, adieu la distinction entre le conditionnel et le futur,… Ça ne veut peut-être pas rien dire, tout ça).
Cela a sans doute toujours existé mais il m’arrive de voir des étudiants qui, face à la question de la production de textes se trouvent aussi perplexes qu’une poule avec un couteau, et qui n’écrivent ni pour eux ni pour un public quelconque mais pour ce qu’ils croient parfois être leurs enseignants : des gloutons affamés de mots et pour qui peu importe l’origine et l’utilité des mots en question.
J’ai par exemple eu à corriger des rapports de conférences sur la bande dessinée. Mes étudiants ont rencontré des auteurs contemporains intéressants, et même au cœur des débats esthétiques ou même économiques du domaine (cette année : Nine Antico, Loo Hui Phang, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne et Benjamin Renner. Excusez du peu !). J’ai senti que ce contact avec des créateurs avait passionné nombre d’étudiants, mais ce qu’ils ont produit en réponse s’est avéré très variable, et j’ai eu droit, notamment, à quelques mémoires que leurs auteurs auraient pu faire exactement de la même manière s’ils n’avaient pas assisté aux conférences, puisqu’ils se sont contentés de copier quelques paragraphes au style impersonnel trouvés sur les sites des éditeurs de ces auteurs.
Et j’ai eu ce genre de résultat y compris de la part d’étudiants qui non seulement ont assisté aux conférences, mais les ont appréciées et en ont retenu des choses. C’est le texte, dans l’affaire, qui leur semble inutile : ils savent qu’on attend d’eux de produire un certain nombre de pages et ils pensent que le texte ne sert qu’à noircir du papier, ils ne se disent pas une seconde que pour un enseignant, qui doit lire des milliers de pages, lire du texte qui n’intéresse même pas l’auteur lui-même est plutôt douloureux.
Plus généralement, hors du cadre universitaire, il me semble que la discussion et l’argumentation sont moins pratiquées. Peut-être parce qu’à cause d’Internet, on en vient facilement à se trouver en compagnie de gens qui nous ressemblent en termes de niveau socio-culturel, de références, de vocabulaire. Peut-être parce que la société de consommation pousse chacun vers une logique individuelle et vers le goût de posséder plus que celui de partager. Peut-être parce que les débats, dans les médias, aiment mettre en scène des antagonismes irréconciliables et les font passer pour du débat public démocratique. Peut-être parce que l’école décourage l’action et l’initiative, que ce soit chez les écoliers comme chez leurs professeurs. Peut-être parce que l’école ou les études sont vus comme quelque chose qui n’a pas de valeur ou d’intérêt, mais dont on ne peut se passer pour trouver du travail6.
J’imagine que rien de ça n’est faux, mais de là à dire que tout est vrai…

Tout ce que je sais, c’est qu’un adulte actuel a passé quinze ans assis sur une chaise et à préparer une vie professionnelle qui se déroulera sans doute assis à un bureau mais surtout à se fabriquer une scoliose (car même s’asseoir correctement et ménager son corps malgré cette position, on ne l’enseigne pas) en écoutant parler des professeurs. Si les élèves pensent, pendant toutes ces années, qu’ils sont là pour leurs professeurs, pour l’école, mais jamais pour eux-mêmes, et en n’en retenant rien, ou bien un exceptionnel enseignant qui leur a appris à aimer Ronsard ou que sais-je, alors c’est une perte de temps et d’énergie qui me semble terrifiante. Si les seuls élèves qui savent utiliser leur propre langue pour s’exprimer sont ceux qui ont profité de leur environnement familial favorisé, c’est tout aussi tragique.

Bon, je reprendrais tout ça plus tard car j’ai plein de mémoires à lire, justement.
Il faudra parler de l’importance capitale de l’école, de la culture (littéraire, artistique, scientifique, technologique, technique,…) dans le monde qui vient, où rien n’est plus important que de savoir s’occuper. Et un jour, aussi, je prendrai le temps d’expliquer pourquoi, à mon sens, l’argument qui consiste à dire qu’il y a cent ans, personne n’avait le bac, n’est pas une vraie consolation.

  1. J’assume mon côté réactionnaire, car je sais que cette attitude a quelques vertus, mais j’essaie d’éviter que cela ne prenne trop le pas sur mon « moi » progressiste. []
  2. Que le système éducatif est fort pour complexer les écoliers avec les langues ! []
  3. Malgré l’invocation redondante de la « productivité » en politique, la production est moins une solution qu’un problème : les maisons craquent, nous possédons douze fois plus d’objets chez nous qu’en 1960, et dans le domaine industriel, il faut un homme aujourd’hui pour produire ce que cent autres produisaient un siècle plus tôt. En conséquence, le chômage ne pourra jamais qu’augmenter, mais ceux qui organisent l’économie préfèrent voir l’emploi et la prospérité s’inscrire dans une économie de rareté plutôt que d’en favoriser le partage. On en recausera. []
  4. Facebook, Twitter, les blogs ou l’e-mail sont une bonne école, on s’y fait souvent reprendre pour son orthographe, notamment : est-ce que ces supports d’expression expliquent le progrès littéraire qu’il me semble percevoir ? []
  5. Subjonctif, substantif, complément, épithète, etc., sont des mots qui m’effrayaient, quand j’étais écolier, d’autant que je crois que personne ne me les a réellement expliqués. Je pense qu’on peut utiliser ces notions pour lire, écrire et parler, sans pour autant connaître leurs noms, car malgré ce que veulent faire croire beaucoup de philosophes, de grammairiens ou de théoriciens divers, les théories viennent après les faits, les cartes après les mers, les dieux après les hommes, et la grammaire, bien entendu, après la langue. []
  6. Toujours étonnante, la manière qu’a l’école en France de décourager les vocations : « tu es bon à l’école, ne fais pas un lycée professionnel dans le domaine qui intéresse », « tu adores la biologie mais pas les maths ou la physique ? Tant pis, ne prends pas l’option Sciences et vie de la Terre, c’est la poubelle des terminales S », « ne mets surtout pas ton établissement préféré en premier choix d’orientation », etc. []

Ami croyant, soigne ton Dieu

Ami croyant, tu as un Dieu et tu te conformes à ses commandements : ne pas voler, ne pas manger certains trucs, faire certaines choses certains jours de la semaine, ne pas coucher avec certaines personnes, et ne pas tuer, excepté peut-être, ceux que ton Dieu n’aime pas, ou qui ne l’aiment pas, ou qui ne veulent pas vivre selon sa loi.

pinochet_videla

AUgusto Pinochet (gauche) et Jorge Videla (droite). Chacun a eu des milliers de morts sur la conscience, et chacun s’est réclamé du Christianisme.

Mais on ne va pas se mentir trop longtemps : ton Dieu n’existe pas, et non seulement je le sais très bien, mais toi aussi tu le sais. Enfin si tu y as réfléchi deux minutes, tu le sais. Et moi, je sais que tu le sais. La preuve que tu sais à quoi t’en tenir, c’est que tu me fais, à moi l’athée, la demande absurde de prouver que ton Dieu n’existe pas, tandis que tu refuses, toi qui affirmes pourtant que ton dieu existe, d’en fournir une preuve un tant soi peu sérieuse.
Oh, et puis toi et moi, on sait que s’il existait effectivement, ton Dieu n’aurait pas besoin de toi pour le défendre ou pour le prier.

Assassin-Londres

22 mai 2013, Michael Adebolajo et Michael Adebowale (j’ignore lequel est en photo) ont tué un soldat britannique, Lee Rigby, à Londres, « au nom d’Allah ».

C’est toi qui fais exister ce Dieu. En construisant en son nom, en détruisant en son nom, en agissant pour lui, tu permets à ton ami (maître ?) imaginaire d’avoir un effet réel sur notre monde. C’est un grand miracle, mais alors toi, le dévot, tu dois agir en conséquence, prendre tes responsabilités. Puisque c’est toi qui crées ton dieu, tu n’as pas le droit de te cacher derrière lui, tu n’as aucun droit de dire « je ne fais que suivre ses commandements », tu n’as aucun droit de te servir de lui comme excuse pour manipuler, dominer, aliéner, opprimer, détruire, y compris lorsque c’est à toi-même que tu fais du mal. Et tu n’en aurais pas plus le droit s’il existait, d’ailleurs : quel outrage à un Dieu que d’affirmer que l’on sait ce qu’est sa volonté et que cette volonté, comme par hasard, est justement la tienne ! Que ceux qui s’affirment croyant soient justement ceux qui commettent le blasphème de parler et d’agir à la place de leur Dieu prouve bien qu’ils savent qu’il n’existe pas.

...

Ce que tu fais, tu dois l’assumer, et le Dieu que tu crées, puisque c’est une émanation de toi-même, tu dois aussi l’assumer, tu es responsable de lui et de tout ce qu’il ordonne. Ce que tu fais en son nom, tu le fais en suivant ta propre volonté. Quand c’est quelque chose de beau et de grand — une aumône, un tableau, une mélodie —, aucune raison d’être trop modeste, c’est de toi-même qu’il faut être fier. Et lorsque c’est un meurtre, c’est toi qui dois être blâmé et puni. Ton Dieu te donne des forces pour faire ce que tu as justement envie de faire, cesse de t’abriter derrière son nom, tu es responsable de ses bienfaits comme de ses méfaits. Et si tu lui veux vraiment du bien, à ton dieu, ne fais pas de mal en son nom. Ou bien sois maudit. Même si ça ne veut rien dire non plus.