My fellow believer, please mind your god

(an engrish version of this french text)

Fellow believer, you have a god and you obey to its commandments : not to steal, not to eat some food, do some stuff some days of the week, not to have sex with certain persons, and not to kill, except maybe those your god doesn’t like, or those who don’t like your god or don’t want to live according to its law.

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Augusto Pinochet (left) and Jorge Videla (right). Each caused thousands of deaths.

Let’s not lie to each other much longer : your god doesn’t exist, and not only I know it, but you do too. If you gave two minutes of thought to this question, you know. And I also know that you know. What proves you know with certainty is that you require from myself, the atheist, the absurd demand to demonstrate your god un-exists, while you, who claims it exists, refuses to give any serious evidence of it.
We know, you and I, that if your god ever was, it would’nt need you to pray or to defend it.

Assassin-Londres

You make this god to exist. Building in its name, destroying in its name, acting for it, you allow your imaginary friend to have an actual effect in our real world.
It’s a great miracle, but then you, the devotee, you have to act in consequence, to take your responsability. As you are the creator of your god, you have no right to hide behind it, to say « I’m just following its orders », to use it as an excuse to manipulate, dominate, alienate, oppress, and destroy, even whenever you’re the victim.

...

Whatever you do, you have to assume, and the god you build, as it is an emanation of yourself, you have to assume too, you are responsible of it and of what it commands. What you do in its name, you do following your own will. When it is something great and beautiful — almsgiving, painting or music —, there’s no reason to be too modest, you can be proud of yourself. When it is a crime, you are the one to blame and to punish. Your god gives you strength to do what you precisely wanted to do do, don’t shelter behind its name, you are responsible of its benefits as much as its damages.
If you want any good to your god, don’t do evil in its name. Or be doomed. Even if this word is meaningless too.

Rallumer les Lumières

Le neuf mai à trois heures vingt-cinq du matin, je ne suis pas couché, à la place je poste un article pour défendre Jean-Jacques Rousseau. Eh oui, comment me coucher alors que someone is wrong on the Internet ?

Note : les personnes dont j’ai relevé les tweets plus bas ne sont pas visés par cet article, ils ne sont ni les premiers ni les derniers à répéter les informations ou les rumeurs dont je veux dénoncer les motivations profondes.

Je suis tombé par hasard sur Twitter sur des bribes de conversation où était cité Jean-Jacques Rousseau. Et comme à chaque fois où Rousseau ou Voltaire (et parfois encore Montesquieu) est cité de manière positive dans un espace de conversation sur Internet, quelqu’un vient les dénigrer. Pour Rousseau, le premier angle, c’est bien sûr l’abandon de ses enfants, contre le vœu de leur mère, fait qui nous semble à présent terriblement choquant, surtout venant d’un auteur qui a tant réfléchi à l’enfance et à l’éducation1.

Bien entendu, c’est choquant. Mais il faudrait connaître mieux le contexte pour en juger : pour un intellectuel pauvre et sa compagne (avec qui il n’était pas marié), avoir des enfants n’était pas forcément une chose évidente, mais à l’époque, il n’existait pas vraiment de moyen de contrôler les naissances, en dehors d’avortements tardifs et dangereux. L’abandon d’enfants était une chose très répandue, pour de nombreuses raisons (unions illégitimes, pauvreté). Mais on ne s’en vantait pas. Rousseau, fidèle à son projet de tout dire sur lui-même2, et peut-être aussi forcé de le faire puisque la rumeur l’accablait déjà, a osé évoquer ce sujet. On le lui reproche plus de deux cent ans plus tard, mais peut-être pourrait-on faire ce même genre de reproches à nombre de ses contemporains si ceux-ci avaient été aussi loin que Rousseau dans l’exposition de ses fautes.

Si cette histoire d’enfants abandonnés nous choque, c’est peut-être précisément grâce à Rousseau, qui a fait comprendre à ses contemporains que l’enfant était précieux. À son époque, les femmes des villes n’allaitaient pas leurs enfants, elles les envoyaient à la campagne, chez des nourrices. Un tiers d’entre eux seulement y survivait.

Le second genre de reproche qu’on lit souvent depuis quelque temps, c’est le racisme supposé des philosophes des Lumières, parmi lesquels Rousseau. C’est une accusation étrange dans le cas de ce dernier car on serait bien en peine de trouver des citations douteuse émanant de lui dans ce registre3.  Mais la rumeur a du succès, et on va (cf. plus bas) jusqu’à l’accuser d’avoir cru en la « supériorité de la race blanche », rhétorique anachronique puisqu’elle rappelle l’époque coloniale de la France voire le nazisme : on n’utilisait pas ces termes au XVIIIe siècle.
Et si, comme le disent certains, les philosophes des Lumières n’ont pas franchement pris position contre la traite négrière, ils ne l’ont pas spécialement justifiée non plus : au pire, ils ont fait preuve de quelques préjugés. On peut peut-être plus légitimement taper sur Voltaire, qui adorait faire des théories sur les peuples, théories qu’on peut qualifier de racistes. En revanche le document qui l’accuse d’avoir investi de l’argent dans l’esclavagisme4 est, semble-t-il, un faux. Mais Voltaire est aussi l’auteur du monologue de l’esclave de Surinam5, qui parle sans détours de la cruauté de l’esclavagisme : « On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe (…) Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible ».
À mon avis, Voltaire était nettement moins entier, et plus conscient de ses ambiguïtés et de ses contradictions que Rousseau. Plus hypocrite, quoi. Et plus malin.

Je m’interroge sur cette propension récente à salir les philosophes des lumières. Leurs écrits datent d’il y a deux-cent cinquante ans, ils n’étaient que des hommes, avec des préjugés, des faiblesses, des contradictions, des compromissions, ils vivaient dans un monde qui a peu à voir avec le nôtre et on peut, me semble-t-il, relativiser — sans pour autant les occulter — un peu leurs défauts, lesquels ne pèsent pas grand chose si on les met en balance avec ce qu’ils nous ont apporté. Car ils ont quand même théorisé la liberté de l’individu face à la tyrannie et à l’arbitraire tout en réfléchissant à la citoyenneté, au fonctionnement de l’État, de la justice, à la séparation des pouvoirs, à la libre-circulation de la connaissance,… Nous leur devons énormément.

Mais voilà, Voltaire le théiste anticlérical, Rousseau le Chrétien suspect (converti au Catholicisme pour quitter la Suisse, il était croyant mais pas spécialement respectueux de la religion) et Diderot le matérialiste, ont (avec bien d’autres) ouvert la brèche du rejet de la religion, de l’athéisme et de l’anticléricalisme. Je pense que c’est cela, ainsi que leur réflexion sur l’universalisme, qui sont la raison de l’espèce de campagne qui est menée contre eux et que beaucoup, par manque de connaissance du sujet, relaient.
Je pense qu’il n’y a rien d’innocent dans cette cabale, qui sert moins à parler des philosophes en tant qu’individus qu’à disqualifier sans discussion leur pensée et leur postérité, et ce au profit de projets extrêmement réactionnaires.

  1. Lire Les Confessions, livre VIII : « Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus d’une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé (…) Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l’être. J’aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l’ont été ». []
  2. « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi ». []
  3. Voir par exemple cet article de Respectmag, qui cherche des poux à Rousseau, Montesquieu et Diderot, mais de manière assez peu convaincante. []
  4. Mais aujourd’hui, ne peut-on pas reprocher le même genre de choses qu’à Voltaire à une personne qui a des actions dans une marque de sportswear qui fabrique ses vêtements dans les plus pauvres régions de l’Asie ou dans des sociétés de production énergétique qui pillent l’Afrique ? []
  5. Lire Candide ou l’optimisme, chapitre 19. []

Les droits de l’homme en pantoufles et en gros sabots

Depuis que le Petit Journal de Canal+ est une véritable émission, et plus seulement une rubrique du Grand Journal, Yann Barthès et son équipe doivent trouver le moyen de remplir une demi-heure d’émission. Ce changement de format, j’en avais parlé ailleurs, a altéré le ton de l’émission, et rend parfois insupportable la légèreté de son traitement de l’actualité médiatique, qui est son sujet principal1.
Lundi dernier, le thème de l’émission était la visite de François Hollande en Chine. Yann Barthès a annoncé ce sujet comme ceci : « La spéciale Chine commence juste après nos clichés que voilà ». Les clichés, ce sont un panda, un homme en costume de mandarin qui se fait appeler « Tchang », et un dragon.

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Enfin ça, c’étaient les clichés « gentils », une invocation du folklore. Un cliché de cliché, donc. Les véritables poncifs viennent après.
En introduction, François Hollande se voit railler, puisqu’il ne se montre pas plus courageux que ses prédécesseurs dans la dénonciation de la situation des droits de l’homme en Chine lorsqu’il s’y rend en voyage officiel, alors qu’il critiquait, cinq ans plus tôt, la même attitude chez son prédécesseur. Ce n’est pas volé, mais le scandale n’est pas tant de s’abstenir de donner publiquement de grandes leçons aux dirigeants du pays le plus peuplé au monde lorsque l’on y est accueilli en visite officielle, mais de reprocher à ceux qui ne le font pas de ne pas le faire, car il n’est pas utile d’être un grand sinologue pour savoir que ce n’est pas en se montrant insultant que l’on peut améliorer la situation que vivent les Chinois au jour le jour dans l’exercice de leurs libertés. Sans compter que nous ne sommes pas en guerre avec la Chine, nous entretenons des liens commerciaux soutenus (et bien sûr aussi tendus) avec ce pays immense, complexe, et qui ne parvient à se tenir entier depuis plusieurs millénaires que grâce à un pouvoir central autoritaire — ce que je ne défends pas mais dont les Chinois sont les premiers persuadés me semble-t-il. Quoi qu’il en soit, si un chef d’État veut aider le dissident et prix Nobel de la paix Lu Xiaobo à sortir de prison, ce ne saura être en se montrant humiliant et moralisateur face à un parterre de journalistes français2 qui le réclament : « Monsieur le président, allez-vous leur parler des droits-de-l’homme ? ».

Le Petit journal a interrogé, caméra au poing, des journalistes chinois, en demandant de manière un peu sournoise et faussement naïve pourquoi Lu Xiaobo est en prison. « En France on ne comprend pas très bien, est-ce que vous pouvez nous expliquer ? ».
La caméra s’amuse de voir les journalistes esquiver avec un sourire gêné, dire « désolé, je ne peux pas parler de ça », ou même s’enfuir face à l’insistance de la question plutôt que de chercher à formuler une réponse. Mais tous n’agissent pas de la même manière, on voit notamment une femme tenter d’expliquer que le sujet est délicat, manière de dire que ce n’est pas en se montrant brutal qu’on peut régler le problème3.
Un peu plus tard, l’équipe du petit journal part sur la place Tian’Anmen en tendant aux passants, toujours filmés, un téléphone portable sur lequel est écrit en chinois une question sur ce qui s’est passé là le 4 juin 19894, dernier jour des manifestations dont l’évocation est toujours interdite en Chine continentale.

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Les passants interpellés sont embarrassés, choqués, et pensent à juste titre qu’on cherche à les piéger, à leur faire dire du mal de leurs gouvernants.
J’en discutais avec une jeune femme arrivée en France adolescente, et possédant donc une vraie double-culture franco-chinoise, qui me disait que les répressions de 1989 étaient un sujet tabou non seulement dans la rue chinoise mais même en France au sein de sa propre famille5, que l’on n’en parlait pas — alors que l’on peut désormais parler (prudemment, j’imagine) de périodes tragiques telles que la Révolution Culturelle ou le Grand Bond en avant.

Oui, les Chinois  ont des problèmes, c’est certain. Ils vivent sous un régime autoritaire ou les libertés publiques sont fermement encadrées, pour faire un euphémisme. Mais nous le savons. Le Petit journal le sait. Tout le monde le sait. Les Chinois de la rue et les journalistes chinois le savent, et ça explique à soi seul qu’ils aient du mal à en parler à visage découvert, devant les caméras d’une bande de hipsters parisiens habitués à nous faire rire en faisant dire des bêtises à d’autres hipsters à la sortie des défilés de la fashion week.
Ce ne sont pas les journalistes français qui risquent la prison, l’interrogatoire, ou même seulement la peur de ne pas avoir dit la chose qu’il fallait devant la caméra. Aujourd’hui, les « journalistes » du Petit Journal sont rentrés chez eux, en France, et ils utilisent toutes sortes d’appareils électroniques qui coûteraient le triple s’ils n’étaient pas fabriqués en Chine par des gens payés une misère. Les Chinois de Chine, eux, essaient de conquérir des libertés au jour le jour. Des petites libertés, parfois, de simples étapes, comme le droit de se plaindre publiquement d’un scandale alimentaire, le droit de s’informer sur une épidémie ou celui de gagner de l’argent. Pas des libertés un peu « enfant gâté » comme les très théoriques « droits de l’homme » dont nous aimons tant exporter le nom6.

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À un moment de l’émission, l’anonyme qui défiait les chars en 1989 est évoqué et on sent que le Petit Journal se sent confusément aussi courageux…

Il paraît que les audiences du Petit journal sont en baisse. Ce n’est pas volé.

  1. Je ne suis pas seul à dire du mal du Petit Journal, voir par exemple chez Acrimed ou Arrêts sur images. []
  2. Notons qu’une partie des infrastructures technologiques qui servent à brider les libertés publiques en Chine, comme le célèbre « Grand bouclier doré », sont produites par de grandes sociétés occidentales comme IBM, Cisco, ou encore le français Thalès. []
  3. Il en va de même avec le Tibet, qui est un poncif dans la presse occidentale mais une question sans doute plus complexe pour les Chinois comme pour les Tibétains — rappelons que malgré l’image sympathique qu’en a fourni Tintin au Tibet, le régime des Lamas a été une théocratie abominable dont la plupart des sujets étaient des serfs, et que le pays, avant d’être occupée militairement par la Chine a été un protectorat de l’Empire chinois. Je ne défends évidemment pas l’invasion du Tibet par la Chine, mais je serais curieux d’entendre ce qu’en disent les Tibétains qui ne sont pas liés à la diaspora aristocratique religieuse : on ne les entend strictement jamais. []
  4. Cela me rappelle Le Joli mai, de Chris Marker, où le regretté auteur de La jetée interrogeait les passants sur l’actualité de l’année 1962 et constatait l’absence totale de références à la fin de la Guerre d’Algérie et à des événements tels que la manifestation de la station Charonne, les attentats de l’OAS ou le massacre d’Oran. Mais plutôt que de donner des leçons, Marker en profitait pour faire un portrait superbe de la société de l’époque et de ses aspirations pour l’avenir. []
  5. J’ai l’impression qu’en Chine, mais aussi dans les pays de l’ex-Indochine, il existe une forte tradition de l’oubli volontaire des sujets les plus douloureux, ce qu’est la répression des manifestations de la place Tian’anmen qui, au moment où toute une partie du monde changeait complètement (fin de l’Apartheid, chute du mur) était le signal que la Chine ne suivrait pas le mouvement et que ses dirigeants ne comptaient pas tenir les rênes du pays avec plus de souplesse qu’auparavant. []
  6. Gilles Deleuze résumait ça très bien dans la séquence de l’Abécédaire consacrée au mot « gauche » où il parle de l’invocation des droits de l’homme comme moyen, pour l’Europe notamment, de conserver ses privilèges : « Tout le respect des droits de l’homme, c’est… vraiment, on a envie presque de tenir des propositions odieuses. Ça fait tellement partie de cette pensée molle de la période pauvre dont on parlait. C’est du pur abstrait. Les droits de l’homme, mais qu’est-ce que c’est ? C’est du pur abstrait. C’est vide « . []

Quand j’entend le mot Culture je sors mon tract PS

La ville où j’habite (Cormeilles-en-Parisis, dans le Val-d’Oise), a toujours été assez à droite. C’est une ville où ont longtemps cohabité une bourgeoisie franchement aisée et des couches populaires, mais où ces deux groupes disparaissent peu à peu au profit d’une seule classe moyenne. J’y vis depuis ma naissance et j’ai connu l’époque où des vaches remontaient la grand’rue pour aller pâturer. Aujourd’hui, les anciens champs se couvrent de pavillons ou de petits immeubles, la population a triplé, bientôt quadruplé, et les vaches ont été remplacées par des véhicules 4×4 équipés de pare-buffles.

Avec une régularité de coucou, le Parti Socialiste de ma ville se souvient de sa propre existence un an jour pour jour avant les élections municipales. Voici le tract que j’ai trouvé dans ma boite hier, et qui est daté de mars 2013 :

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J’ignore qui le PS (qui fait généralement liste commune avec le PC et les Verts) compte présenter dans ma ville cette fois-ci. La dernière fois, c’était un militant local de longue date qui ne voulait, visiblement, surtout pas l’emporter. La fois précédente, ce parti proposait un apparatchik carriériste parachuté, vraisemblablement en vue d’un « destin » plus ambitieux.
Cette fois, pour l’instant, pas de tête d’affiche, juste un tract dont le message est clair : le budget de la commune est moins bon que ce que dit le maire, car si la ville est plutôt peu endettée, les impôts ont augmenté1 et la ville investit trop d’argent dans la culture. Le même tract s’indigne d’un projet d’école des arts (un lieu qui accueillerait les écoles de musique et de danse de la ville, ce que le tract ne précise pas) et, en même temps, rappelle que l’école de musique de la ville a des locaux exigus. Il se plaint également d’un projet de réhabilitation d’une vieille bâtisse à laquelle les citoyens sont attachés, qui accueillera, après les travaux, un lieu d’exposition et un pub. Ce pub sera géré de manière privée mais il répond au cruel déficit de la ville en matière de lieux de convivialité et l’idée n’est pas déplaisante. Les travaux sont d’ailleurs bien avancés (un peu tard pour annuler), et le tract ne dit pas ce que le PS envisagerait d’en faire d’autre.
C’est d’ailleurs tout le problème de ce tract qui cherche à critiquer un bilan mais ne propose strictement rien, critique le « coût de fonctionnement » des nouveaux équipements (en se gardant bien de dire qu’il s’agit d’emplois), et se plaint à la fois d’un manque de structures et des frais qui sont engagés dans la construction des structures qui font justement défaut.

Visuels gnan-gnan et abstraits censés évoquer la ville, que le PS utilise apparemment un peu partout…

Voir le PS utiliser une mise en page aux couleurs d’école maternelle pour se plaindre, à la manière du Front National, des impôts et du coût de la culture, voilà qui semble assez consternant, surtout venant d’un parti qui s’est toujours fait passer pour le champion de la culture. Longtemps endormie, provinciale, la ville est à présent équipée d’un bon théâtre, s’occupe des jeunes et organise toutes sortes d’événements. On peut critiquer les tarifs d’inscription aux activités culturelles, qui sont souvent élevés, on peut critiquer le fait que la ville soit structurellement coupée en deux2, ou encore l’achat de mobilier urbain franchement laid3. Mais critiquer l’investissement dans la culture sans faire aucune proposition4 ?
Est-ce que le PS a décidé d’attaquer sur ce genre d’air de manière nationale ?
Ça m’intéresse que les lecteurs de ce billet le confirment ou le contredisent.

Pour moi, l’élection municipale a une importance majeure, car ce n’est pas une élection de grands principes abstraits, c’est une élection à échelle plutôt humaine, qui porte sur des questions concrètes. Dans les villes de taille moyenne, comme la mienne, le PS n’a jamais été très bon, à ma connaissance. Ses élus semblent souvent se rêver en députés ou en sénateurs, ils ne comprennent pas bien ce qu’est une commune et ils ne comprennent pas pourquoi ils perdent les élections ni pourquoi c’est amplement mérité.

  1. L’augmentation des impôts me semble strictement proportionnée au désengagement de l’État dans les collectivités locales, du moins si je me fie à ce qu’en dit la conseillère générale locale, membre du parti socialiste (et qui, par ailleurs, me fait plutôt bonne impression). []
  2. Tous les nouveaux équipements partent dans le Sud de la ville, autrefois uniquement occupé par des champs : il va falloir accompagner ça d’un effort sur les transports en commun. []
  3. La question du mobilier urbain est un problème national. Je ne suis jamais allé visiter de salons dédiés à l’équipement des villes mais on m’a raconté qu’il valait mieux ne pas avoir mangé quelque chose de trop lourd avant, tant la laideur et l’ignominie (mobiliers anti-jeunes, anti-clochards, anti-humains,…) sont la norme. []
  4. On sent le passage délétère de la rhétorique Sarkozyste derrière ce genre de discours : faire feu de tout bois, sans cohérence, sans logique, en considérant que l’électeur est de toute manière trop idiot pour comprendre qu’on ne peut pas râler sur une chose et sur son contraire. C’est peut-être une méthode efficace pour gagner des élections, mais ça a déjà tué ce que l’UMP avait de digne, est-ce qu’il faut maintenant faire subir le même sort au PS ? []

Une relique de l’anti-sarkozysme primaire

Mon fils, qui est en classe de première, est venu me demander de lui acheter La Princesse de Clèves, de Madame de La Fayette, qu’il doit lire pour le cours de lettres.
« Pas besoin de l’acheter », lui ai-je dit, « Je l’ai déjà ».
En effet, il y a quatre ans, j’avais acheté ce livre non tant pour le lire, mais parce que Nicolas Sarkozy l’avait raillé à plusieurs reprises, en faisant l’exemple même du livre inutile, dont on impose la lecture non seulement aux lycéens, mais aussi à ceux qui préparent les concours de la fonction publique. Cela avait provoqué une réaction forte de la part des amoureux des livres, parce qu’on sentait là une forme de clivage entre deux visions de la société : celle pour qui il faut avoir une montre de luxe avant cinquante ans pour ne pas avoir « raté sa vie » (Jacques Séguéla) et celle pour qui les richesses sont culturelles ou esthétiques1

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En vacances dans les Pyrénées, j’avais lu une quinzaine de pages de la Princesse de Clèves mais je ne suis pas rentré dedans. J’avais peut-être acquis ce livre pour une mauvaise raison, pour protester confusément contre un projet de société qui me semblait ignoble.
Et puis peut-être que j’avais passé l’âge de m’intéresser aux histoires d’amours enflammées.
Mais voilà, quatre ans plus tard, impossible de remettre la main sur le livre ! J’ai retourné la maison, sans succès, et j’allais me résigner à racheter ce livre que je n’avais jamais voulu lire, quand ma fille cadette m’a réclamé, elle aussi pour l’école, du Zola et du Balzac. C’est en les cherchant que je suis tombé, par hasard, sur la Princesse de Clèves. Ouf.

En retrouvant le livre, j’ai fait un petit voyage dans le temps : cela ne fait pas un an que Nicolas Sarkozy a rendu les clefs de l’Élysée, et pourtant, tout ça me semble déjà bien loin, oublié, abandonné, plié, malgré les dégâts durables causés par cet épisode politique navrant, et malgré le fait que l’actuel gouvernement n’ait pas une vision de l’économie franchement différente de celle du précédent. Au moins ne traitent-ils pas la littérature avec un mépris affiché et sûr de son bon droit, c’est toujours ça. 

  1. Voir, à cette époque, la FlashMob (organisée, si ma mémoire est bonne, par Julien Levesque) et qui s’est tenue sur la Place Saint-Michel : à une heure précise, tous les participants ont sorti un livre de leur poche et se sont mis à en lire des pages à voix haute. []

Blind Dati

Rachida Dati tente d’empêcher la publication d’une bande-dessinée qui semble entièrement consacrée à sa vie privée, Rachida, au nom des pères, par Yves Derai et Bernard Swysen, avec des dessins d’un dénommé Marco Paulo. L’album sort jeudi. Paulo et Swysen avaient publié l’an dernier, avec le juge Gilbert Thiel, Le pouvoir de convaincre, chez le même éditeur 12bis, un album qui était consacré à décrypter l’ascension de Nicolas Sarkozy. Yves Derai, quant à lui, avait publié en 2009, avec Michael Darmon, un essai consacré à Rachida Dati et intitulé Belle-amie, en référence évidente au Bel-Ami de Maupassant. L’éditeur s’est fait une spécialité de ce genre de bandes dessinées qui se situent à mi-chemin entre l’enquête journalistique et la caricature : Ben Laden, Ahmadinejad, Carla Bruni, Nicolas Sarkozy, mais aussi l’œnologue Robert Parker,…

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J’ai tendance à trouver le personnage de Rachida Dati assez passionnant, pour son ambition, son culot, son parcours qui rappelle effectivement Bel-Ami ou Rastignac, mais dans des conditions que n’auraient pas imaginé les romanciers du XIXe siècle : femme, d’une part, et deuxième née d’une famille modeste de onze enfants, avec un père marocain et une mère algérienne. Rien n’assurait la réussite de Rachida Dati, alors elle a « hacké » un système politique largement blanc et masculin en jouant sur ses faiblesses, multipliant les liaisons amoureuses simultanées1, argument utilisé, sans grande élégance, par un homme d’affaire pour échapper au test de paternité censé déterminer s’il est, ou non, le géniteur de la fille de l’ancienne garde des sceaux.

Le personnage est hors-normes, son potentiel comique et pathétique est immense, mais cette bande dessinée me met extrêmement mal à l’aise. Peut-être est-ce tout simplement parce que les trois pages aperçues laissent penser que les auteurs ne sont ni Shakespeare, ni Balzac, ni Maupassant, ni Choderlos de Laclos, ni David Simon — l’auteur de The Wire.
J’ai l’impression — peut-être erronée, puisque je n’ai pas lu le livre — qu’il n’y a en jeu ici que de railler une grenouille qui a voulu se faire aussi grosse que le bœuf, et de renvoyer Rachida Dati à ses origines sociales et à son sexe, attitude condescendante qui est peut-être précisément ce qui l’a amenée à transformer ses faiblesses en armes de conquête et à mettre avec un opportunisme constant son talent (dont je ne doute pas) au service d’une ambition pure.
Il va sans dire que je ne suis pas pour la censure du livre (ni d’aucun livre), j’espère juste que le public ne cautionnera pas trop massivement ce genre de publication un peu lamentable.

  1. Selon Le Monde : « un animateur télé, un ministre, un PDG, un Premier ministre espagnol, l’un des frères de Nicolas Sarkozy, un procureur général qatari et l’héritier d’un empire de luxe ». On doit pouvoir s’autoriser à se moquer de l’opposition de Rachida Dati au « mariage pour tous » si l’on considère la complexité de la question de la paternité de sa fille. []

Humansplainaitions

Le mot « mansplaining »1 est à la mode, en tout cas dans les débats sur Internet. Il est utilisé pour décrire le moment où un homme explique à une femme ce qu’elle pense ou qu’elle ressent, comme s’il le savait mieux qu’elle ou qu’il était plus qualifié pour le faire. C’est l’acception restreinte du mot2, mais certains l’étendent à chaque situation où une personne qui se trouve en position de supériorité fournit une analyse condescendante de la situation de l’autre, ou parle à sa place, et, en affectant de prendre sa défense bien souvent, lui confisque la parole : le colonisateur qui parle à la place du colonisé, l’adulte qui parle pour l’enfant, le maître qui parle pour l’esclave, le député qui informe les citoyens de leur opinion, etc. On pourrait aussi appliquer la notion aux décideurs de l’audiovisuel qui produisent des programmes médiocres en expliquant que c’est ce qu’attend le public, ou au philosophe cartésien Malebranche qui expliquait que les animaux ne ressentaient pas réellement la douleur3, selon un raisonnement très tordu : Dieu est juste, donc il épargne les animaux de la souffrance puisque ceux-ci n’ont pas d’âme4 ni de pêché originel à expier.

hypocrites

Les hypocrites, dans l’Enfer de Dante, illustré par Gustave Doré.

Je propose d’appeler « humansplaining » les situations où des humains parlent à la place des animaux, de la nature, ou mieux encore, de Dieu.
On en entend beaucoup dans le registre, en ce moment. La nature, par exemple, est invoquée pour définir des règles humaines5, pour légiférer ou pas ce qui est « contre-nature ». La proposition est complètement absurde, puisque « la nature » est la somme de ce qui existe autour de nous, on ne peut pas la nier, mais on ne peut pas non plus obéir ou désobéir à son opinion, la nature n’a pas d’opinion, elle se contente d’être. La loi de la gravitation est une loi de la nature, par exemple, et on n’a pas besoin de l’inscrire dans le code civil. En revanche, c’est cette même nature et cette même loi de la gravitation qui nous ont permis de créer des moyens de contourner des limites qui nous étaient imposées jusqu’ici : l’homme est capable de voler dans le ciel, grâce à la technologie.
Les gens qui prétendent que l’économie doit être « sauvage » (entendre : sans intervention étatique qui entraverait l’ivresse de puissance du petit nombre qui la dirige) ou les gens qui dénient des droits à certaines catégories de personnes (femmes, étrangers, personnes qui ont une autre couleur de peau, homosexuels) au nom de prétendues lois naturelles, ne sont, sauf quelques membres d’églises mennonites sévères, pas pour autant gênées à l’idée de prendre l’avion, d’utiliser des téléphones mobiles, de ranger leur nourriture dans un réfrigérateur, de profiter des antibiotiques, ou de toute autre invention humaine, et donc artificielle. Ce qu’ils appellent « nature », au fond, c’est une somme d’usages et d’intérêts, généralement exclusivement les leurs6 qu’ils n’ont pas envie de voir contraints ou altérés.
Curieusement (ou au contraire très logiquement ?), ceux qui utilisent la nature comme argument pour décréter la manière dont la vie sociale ou économique doit fonctionner sont rarement des écologistes, au sens où ils n’ont pas spécialement le souci de comprendre ni de favoriser le bon fonctionnement de la nature. Ils savent sans doute d’instinct que la nature se moque, par exemple, de l’existence de l’homosexualité au sein de l’espèce humaine, mais qu’elle souffre terriblement du déversement massif de déchets dans l’atmosphère ou dans l’eau. Un véhicule 4×4 est bien plus « contre-nature » ou « anti-nature » que le mariage homosexuel.

On atteint un degré encore plus lamentable avec l’utilisation de Dieu comme argument : aucun témoin fiable ne l’a vu, ni entendu, et ni la logique ni ce qu’on sait du monde qui nous entoure ne permettent d’attester de son existence. Pourtant, ceux qui agissent sur la vie d’autrui au nom de Dieu prétendent généralement le connaître assez pour savoir ce qu’il veut, et qui l’on peut se sentir autorisé à brider, brimer, ou assassiner en son nom.
Dieu est parfait pour ça, puisque, chacun le sait très bien, au fond je pense, il ne risque pas de protester, car pour protester, il faudrait qu’il existe. Les gens qui utilisent la « volonté de Dieu » pour légitimer leurs propres désirs ne croient sans doute pas réellement à la divinité toute-puissante dont ils se prétendent serviteurs (comme pour se défausser, se déresponsabiliser). S’ils y croyaient effectivement, ils commenceraient par se demander si leur connaissance de la divinité en question est fondée  et correcte (plutôt que de croire, pour 99% d’entre eux, en la religion de leurs ancêtres), à en chercher les preuves et à chercher à savoir précisément ce que leur veut cette divinité. Et je parie, d’ailleurs, que si des gens croyaient véritablement à une toute-puissance, ils chercheraient un moyen de lui échapper, de biaiser, de tricher, d’amadouer,… Et j’imagine que les États du monde entier consacreraient des budgets conséquents à l’étude et à l’endiguement de Dieu qui, en existant effectivement constituerait non plus un outil de domination commode et une consolation à peu de frais, mais une menace pour les libertés et une source d’angoisse.

charles_gave

Hier, dans l’émission Ce soir ou jamais, j’ai découvert Charles Gave, un économiste qui considère que le Général Pinochet était un démocrate (car en fin de règne, cet homme amené au pouvoir par un coup d’État sanglant a organisé un référendum sans prévoir qu’il n’en maîtriserait pas le résultat) et dont le premier livre, dédicacé par Milton Friedman, affirme que : « La seule forme de pensée économique qui soit conforme aux Évangiles, c’est le libéralisme ! ». Parvenir à relier au libéralisme de Hayek et Friedman7 une secte deux fois millénaire au fonctionnement plus ou moins communiste, et dont l’inspirateur refusait les richesses matérielles, montre bien à quel point l’important, dans le fait de croire ou de faire croire, ce n’est pas de se conformer à une philosophie d’existence, c’est de se donner des forces pour imposer sa vision de ce qu’on veut que le monde soit. Peu importe le dogme, seule compte la domination de soi-même (au mieux) ou d’autrui.

  1. de man et explaining. []
  2. Parfois, l’accusation de mansplaining frise la discrimination et l’argument d’autorité : une personne n’aurait pas le droit d’avoir un avis sur une injustice sexiste sans en être victime. Réponse du berger à la bergère, certains utilisent la notion réciproque « womansplaining ». []
  3. cf. Malebranche De la Vérité : « Dans les animaux il n’y a ni intelligence, ni âme, comme on l’entend ordinairement. Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir, ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien; et s’ils agissent d’une manière qui marque intelligence, c’est que Dieu les ayant faits pour les conserver, il a formé leur corps de telle façon qu’ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire ». []
  4. On notera pourtant que âme et animal ont la même origine étymologique. []
  5. Je dois l’envie d’écrire cette partie de l’article à un début de conversation avec l’ami Wood, en commentaire à un article précédent. []
  6. Cependant certains s’acharnent, peut-être parce qu’ils croient qu’on leur donnera quelques miettes en échange, à défendre les intérêts de groupes dont ils sont, à leur insu, exclus, comme par exemple le patron d’une PME qui soutient un parti politique qui ne défend que les grands groupes financiers, par exemple. []
  7. Sur Hayek/Friedman/Pinochet/Thatcher, lire : La Stratégie du choc, de Naomi Klein. []

Loto entrepreneur

(billet ennuyeux et technique sur un sujet qui concerne peu de gens. Et en plus il n’y a pas d’images)

Je dis souvent que je ne suis pas de gauche, mais encore moins de droite. Parfois je dis que je suis anarchiste, parce que je rêve d’un système politique basé sur la raison, la coopération et la liberté individuelle. Mais je ne suis pas engagé, pas dogmatique, je sais que le système politique se fait sans moi et que jamais je ne ferai partie de ceux qui l’organisent. Ce que je déteste dans la foi, en politique, c’est quand les traditions d’une « famille » bloquent la réflexion de ses membres ou mènent ces derniers à prendre de mauvaises décisions pour faire plaisir à leur camp. Je pense que beaucoup d’élus UMP ont défilé contre le « mariage pour tous » sans grande conviction, mais l’ont fait parce qu’à un certain moment, ils se sont dit que c’était l’opinion dominante chez leurs sympathisants et leurs collègues, et que c’est en tout cas ce qu’on attendait d’eux. Ils se sont alors inventé des excuses (comme la GPA, qui n’est pourtant pas à l’ordre du jour dans cette loi) pour revenir sur les déclarations tolérantes qu’ils avaient pu avoir à ce sujet dans le passé1… La gauche traditionnelle est capable de belles bêtises par dogmatisme, aussi. Hier, Sylvia Pinel, ministre de l’artisanat, du commerce et du tourisme2, a annoncé que le régime auto-entrepreneur allait être limité dans le temps pour ceux dont c’est l’activité principale, disposition qui avait été plus ou moins annoncé par le Parti Socialiste au cours de la campagne présidentielle. Un rapport de l’Inspection des affaires sociales et de l’inspection des finances recommandait pourtant le contraire, mais il ne sera pas pris en compte. La raison profonde de cet enterrement du statut auto-entrepreneur — qui est à ma connaissance l’unique bonne chose qui soit sortie du quinquennat de Nicolas Sarkozy — est culturelle : le Parti Socialiste est un parti pour lequel il existe deux types d’entreprises, les grosses administrations publiques, et les gros groupes privés. On ne mord pas la main qui vous nourrit ni celle qui vote pour vous : les fonctionnaires votent plutôt à gauche (ou sont considérés comme votant à gauche), et les gros groupes privés, eux, détiennent les cordons de la bourse (un gros parti a besoin de beaucoup d’argent), corrompent les maires et contrôlent la plupart des médias privés. Et puis qui dit grosses entreprises privées dit aussi syndicats puissants et donc fort engagement à gauche des salariés. Enfin ça c’était à l’époque où les grands groupes embauchaient en France, bien sûr. Les petits entrepreneurs, eux, n’existent pas dans le tableau de la France de la gauche traditionnelle. Si la droite traditionnelle séduit souvent les petits entrepreneurs et les commerçants, c’est qu’il existe une frange (sans doute assez réduite) de cette famille politique qui prend en compte leur existence. La gauche n’aime pas les petits entrepreneurs, qui sont jugés fondamentalement réactionnaires :

Les classes moyennes (Mittelstände), le petit industriel, le petit commerçant, l’artisan, le paysan, ne combattent la bourgeoisie que pour sauvegarder leur existence de classes moyennes menacées. Elles, ne sont pas révolutionnaires par conséquent, mais conservatrices. Bien plus, elles sont réactionnaires. Elles tentent de faire rétrograder la roue de l’histoire. On si elles sont révolutionnaires, c’est en tant qu elles discernent qu’elles sont condamnées à se fondre dans le prolétariat. Elles ne défendent pas alors leurs intérêts présents, mais leurs intérêts futurs. Elles quittent leur propre point de vue pour se placer an point de vue du prolétariat3.

Peut-être que cette opinion était fondée, à l’époque de la Révolution industrielle, et peut-être l’est-elle toujours (même si j’ai beaucoup de mal avec l’idée d’un système qui, si on pousse sa logique, réclame plus d’exploitation et moins d’indépendance et de responsabilités chez les travailleurs pour que ces derniers aient aient envie de révolution…), mais il faut malgré tout que la gauche change un peu de point de vue, car en 2013, ce qui fait exister un pays comme la France, ce ne sont ni les grands bourgeois qui investissent dans la finance, ni les ouvriers, qui n’ont plus de travail, ce sont les petites entreprises de services, les artisans, les commerçants, les paysans.
Et maltraiter ces gens n’est pas un très bon calcul.

En tant qu’auto-entrepreneur (car je cotise sous ce régime), j’ai vécu comme un bol d’air ce dispositif qui permet de gagner légalement et simplement un peu d’argent. Sans raconter ma vie, j’ai des revenus de plusieurs nature : des salaires réguliers, des salaires ponctuels, des droits d’auteur et des honoraires en tant que travailleur indépendant. Comme travailleur indépendant, mes revenus sont généralement modestes, et très irréguliers. Pendant près de quinze ans, j’ai eu le statut « Urssaf régime général », et tous mes amis me conseillaient de changer pour le statut « Maison des artistes » ou pour le statut « Agessa », plus adaptés à mon activité, et un tout petit peu moins chers en pratique puisqu’il ne fallait pas payer la taxe professionnelle, si je ne dis pas de bêtises. Le problème de tous ces statuts (Urssaf, Maison des artistes, Agessa), c’est qu’ils réclament une comptabilité sérieuse, puisque l’on doit payer ses charges sociales au moins un an et demie après avoir perçu les revenus.
Or le principe de l’auto-entrepreneur, c’est que tous les trois mois, on déclare ce qu’on a gagné et on paie aussitôt les charges qui correspondent, et qui sont calculées de manière automatique. On ne peut pas payer plus que ce que l’on a gagné, chose qui — les gens qui ne sont que salariés n’y croient pas — peut arriver. La bêtise et la complexité de l’administration peut d’ailleurs aboutir à d’autres absurdités : pendant plusieurs années j’ai cotisé à la sécurité sociale comme salarié et comme indépendant, mais sans être couvert par cette assurance…

On peut discuter du détail concernant le statut auto-entrepreneur : est-ce que les taux sont bien calculés ? Ils ont été relevés et s’il s’avère que les auto-entrepreneurs cotisent moins que les salariés de Total ou EDF, on peut les relever encore.
Le rapport remis à la ministre, qui propose quelques ajustements du statut afin d’éviter les possibles fraudes ou détournement, établit :

  • que le statut autoentrepreneur ne suscite pas de concurrence déloyale mais permet de faire exister des micro-marchés délaissés par d’autres acteurs économiques.
  • que ce statut est plus juste que d’autres car il ne permet pas d’exonérations de charges et met tout le monde à la même enseigne.
  • que rien ne prouve que ce statut puisse être utilisé pour créer de l’emploi salarié déguisé et précaire, situation envisageable et qui faisait partie des craintes suscitées par ce nouveau statut, mais pas forcément difficile à réguler il me semble.
  • que les faibles obligations comptables liées au système ne suscitent pas plus de fraudes que les autres statuts et permettent même de régulariser des activités autrefois exercées hors système, au noir.

Mais voilà, apparemment il ne sera pas tenu compte de ces observations pour une raison idéologique, parce que l’entrepreneur n’est pas de gauche, parce qu’il faut être patron ou salarié, parce qu’il n’est pas bien vu d’être autre chose que maître ou esclave.
Le but profond de la tracasserie administrative est, à mon avis, d’empêcher les sardines d’échapper à la gueule des cachalots. Je me comprends4.

La force du statut auto-entrepreneur ce n’est pas le taux de cotisations qui est appliqué (un peu moins de 25% dans mon cas), c’est la simplicité du système, qu’il faudrait appliquer à tous les autres statuts d’entreprise individuelle. S’il m’arrivait à nouveau de gagner plus comme indépendant que comme salarié, je ne pense pas que j’aurais le courage de reprendre un statut « à l’ancienne », ne serait-ce que parce que la transition d’un statut à un autre est toujours extrêmement pénible, mal gérée par l’administration mais, c’est une constante, toujours aux dépens de l’affilié.

Voilà, c’était mon billet de droite du jour. Il est presque un peu technique, ce qui est bizarre venant de moi qui, généralement, ne comprends pas bien les questions liées à la comptabilité, à l’argent, aux statuts et aux règlements.

  1. L’expérience de Robbers Cave (1954), par Muzafer Sherif, et l’expérience de Solomon Asch (1954)  ont montré comment se constituaient les groupes, les antagonismes, le consensus, et c’est assez effrayant : choisir d’appartenir à un groupe, c’est choisir d’abaisser sa capacité au discernement et d’accepter de devenir l’ennemi du groupe opposé. []
  2. La ministre Sylvia Pinel, issue de l’entourage du radical de gauche Jean-Michel Baylet, est née l’année de la sortie de Star Wars et a été, à trente ans, la plus jeune députée de France. Je ne vois rien sur son curiculum vitae qui se rapporte à l’artisanat, au commerce ou au tourisme, dont elle a été bombardée ministre. Elle est, malgré son jeune âge, une politicienne professionnelle. []
  3. Karl Marx/Friedrich Engels, le manifeste du parti communiste, traduction de Charles Andler. []
  4. Autre affaire qui mérite discussion : le nouvel accord dans les métiers du cinéma qui, à la manière du corporatisme syndical américain, impose des salaires précis pour les techniciens et imposent une composition précise pour les équipes de tournage. Il faudrait voir le détail de l’accord, mais le fait qu’il ait été imposé par quatre grands groupes (Pathé, Gaumont, MK2, UGC) laisse penser qu’il est plutôt destiné à appliquer à tout le secteur le fonctionnement d’une poignée puissante mais pas forcément représentative de ses acteurs. []

Article pour tous

Cet article enfonce les portes ouvertes, il sera bien heureusement inutile à beaucoup de gens. Au delà des questions de conviction (pour ou contre le mariage « pour tous »), ce qui m’intéresse c’est de comprendre (ou plutôt d’expliquer, car j’ai mon idée) pourquoi ce projet semble si révoltant pour certains, et de leur fournir quelques arguments pour leur permettre de passer ce cap et accepter d’autres modes de vie que le leur.

Je me souviens qu’à l’école primaire, l’insulte redoutée, c’était « pédé ». On ne savait pas ce que ça signifiait exactement, mais c’était mal vu, ça ne touchait que les garçons et ça avait un rapport avec la virilité. Dans la cour de récréation, les garçons « virils », ceux qui aimaient le football, les automobiles, et qui détestaient les filles, imitaient très bien les « pédés » en faisant des moulinets avec les mains et en roulant des fesses. Je ne sais pas si les choses ont beaucoup progressé, et je crois bien que « pédé » reste l’insulte suprême, mais au moins, les enfants sont un tout petit peu plus au courant de l’existence et de la nature de l’homosexualité.
Quand le mariage « pour tous » a commencé à être évoqué, ma fille, qui était en troisième à ce moment-là, a été scandalisée : comment est-il possible que ça ne soit pas déjà permis ? De quel droit on décrétait que ceux-ci pouvaient se marier et pas ceux-là ? Pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, ça ne devrait pas être une question, c’est une simple affaire d’équité. Ils voient l’homosexualité comme un cas particulier, mais pas comme une anomalie. Et ces mêmes jeunes ne comprennent pas l’hostilité dont font preuve certaines personnes.
Dans de nombreuses familles, la question du « mariage pour tous » a abouti à des discussions violentes et à la découverte de positions apparemment irréconciliables.
Par ailleurs, l’insistance médiatique sur le sujet excite ceux qui ressentent le besoin d’affirmer leur virilité en frappant, en meute bien sûr, ceux dont ils le mode de vie les perturbe.

wilfred_de_bruijn

Wilfred de Bruijn, agressé par un groupe explicitement homophobe à Paris samedi 6 avril. C’est sa tête et la haine dont il porte les stigmates qui m’ont décidé à écrire le présent article.

On a longtemps fait souffrir les gauchers, parce que leur main était celle du « mal », celle du « diable », la main maladroite, la « sinistre ». Mais si la main gauche est mal adaptée à la vie quotidienne, ce n’est pas par essence, mais parce que 90% des gens sont naturellement droitiers, et que le monde est donc configuré par et pour les droitiers. La gaucherie n’est pas intrinsèquement mauvaise, elle est juste minoritaire et donc, maltraitée. Comme si ce handicap statistique (si les gauchers étaient majoritaire, ce sont les droitiers qui souffriraient) ne suffisait pas, on a longtemps tenté de « contrarier » la gaucherie, de forcer les gauchers à écrire de la main droite, on leur a demandé de se rééduquer, de se nier. Mais si le taux de gauchers dans la population ne variera jamais (environ dix pour cent), alors ce qui peut varier, c’est la manière dont une société traite les gauchers, et aujourd’hui cette manière a plutôt changé. Il en va de même des homosexuels : leur proportion ne variera pas, mais la manière dont ils sont traités, acceptés, visibles, elle, varie.

Ce n’est pas une métaphore, c’est exactement la même chose : lorsqu’une population est minoritaire, elle devient facilement victime du souci de « normalité » des populations majoritaires, qui non contentes d’être en force (et puisqu’elles le sont) ont une tendance naturelle à considérer la différence comme une anomalie et la force qu’ils exercent comme légitime. Ce n’est pourtant pas une fatalité.
Enfant, j’ai été profondément marqué par ce tract édité à l’occasion de la campagne présidentielle de Coluche :

coluche

…Tout bêtement, il s’adressait (avec un populisme de bon aloi tout à fait approprié à l’enfant de douze ans que j’étais) à tous les gens « minoritaires », non pris en compte, voire méprisés, qui une fois mis dans un même sac, s’avèrent plutôt nombreux. L’énumération contient aussi « les Français », mais j’y voyais une manière habile de faire réfléchir, justement, au fait que la France est un pays dans lequel vivent des gens très divers.
Coluche n’est pas allé au bout de sa campagne, mais cette profession de foi tolérante était dans le sens de l’époque, et si le parti socialiste a amené quelque chose d’important en arrivant au pouvoir après l’élection de 1981, c’est bien d’avoir affirmé que la société française était diverse, notamment dans sa vie privée, et cela s’est ressenti notamment grâce à des émissions de radio et de télévision : Poubelle night, Moi, je, Psy show, Sexy folies, Lunettes noires pour nuits blanches, etc., mais aussi le célèbre Top 50, qui d’un seul coup a révélé aux français qui écoutaient Michael Jackson qu’ils n’étaient pas seuls et que les ventes de Michel Sardou et de Mireille Matthieu n’étaient pas si importantes que ça : c’est l’époque où les modes de vies, les goûts, ont cessé d’être « underground ». On peut discuter de la manière dont ils ont ensuite été récupérés par le commerce, normés, calibrés, etc., mais en attendant, pour avoir vécu l’époque, ça a été un bol d’air frais.
En tout cas, notre instinct grégaire et normatif peut évoluer, s’assouplir, il n’y a aucune fatalité de ce côté là.

Il est normal, selon la génération à laquelle on appartient, selon le milieu dont on est issu, et selon l’image qu’on se fait des homosexuels en fonction des informations dont on dispose, de s’interroger : le mariage pour tous est un vrai changement. Mais une fois que la question est posée, et une fois qu’on accepte de confronter ses préjugés aux faits (l’expérience des autres pays, par exemple), peut-on vraiment continuer à refuser le mariage pour tous ? Qu’une majorité s’oppose à l’égalité des droits d’une minorité (et qui le restera toujours), ça n’est tout simplement pas juste.
Alors évidemment, les détracteurs du projet de loi expliquent (souvent) qu’ils n’ont pas de problèmes avec le couple homosexuel, ni même avec le mariage (en tant que moyen de constituer un foyer institutionnel et fiscal) mais que si des homosexuels peuvent avoir ou adopter des enfants, alors ce sont ces parents homosexuels qui décident pour d’autres, pour leurs enfants. Cet argument ne tient pas la route : quand et où est-ce que des enfants ont choisi de vivre, ont choisi leur famille ? Ça n’est jamais arrivé et ça n’arrivera jamais, c’est le principe même du fait d’être un enfant. Il en va de même du « droit à l’enfant » opposé au « droit de l’enfant » par les « anti » : décider d’avoir un enfant, qu’on l’adopte ou non, relève évidemment du plus suprême égoïsme et de la plus grande inconséquence — mais se mue ironiquement, par la force des choses, une fois que l’on comprend que l’enfant est une autre personne, en altruisme et en responsabilité.
Si l’on veut savoir s’il est problématique que des homosexuels aient des enfants, il ne faut pas rapprocher les images mentales que l’on a de « homosexuel » et de « enfant », mais se renseigner : apparemment, des tas des gens ont grandi avec un couple homosexuel et ne s’en sont pas plus mal tirés que d’autres. Apparemment, dans les pays où ce genre de loi est passée, il y a plus de problèmes qui sont résolus (le statut du parent non biologique dans le cadre d’un couple de femmes par exemple) qu’autre chose. En fait, ceux que l’idée angoisse le plus semble être les gens qui ont eu un père hétérosexuel violent, volage ou absent, comme le « pédiatre super-star » Aldo Naouri qui considère la parentalité homosexuelle comme une « ineptie » et pense qu’une femme amoureuse d’une autre risque d’être « détournée de sa fonction maternelle », conseille aux femmes qui vivraient malgré tout en couple homosexuel avec enfants de dormir dans deux lits doubles, afin que la place symbolique du père soit garantie dans le foyer1. Stratégie « psychologique » dont on voit mal ce qu’elle pourrait clarifier dans le rapport d’une personne envers ceux qui l’élèvent. Le nombre d’anti-mariage pour tous qui se justifient en racontant leur souffrance au sein d’une famille hétérosexuelle montre bien à quel point la manière dont la question est posée par certains manque de rationalité.
Dans certaines espèces animales, par exemple chez certains oiseaux ou chez certains marsupiaux me souffle-t-on, il est impossible qu’un petit soit élevé par un autre individu que son parent biologique. Chez l’humain, ce n’est pas le cas, on peut adopter les orphelins, on peut élever un enfant seul, on peut élever un enfant en couple, ou au sein d’un groupe plus grand, comme on le voit dans certaines tribus ou ici, depuis l’institutionnalisation du divorce, avec les familles dites « recomposées » où un enfant peut être élevé par quatre parents dont deux sont ses parents biologiques. Un enfant humain peut boire le lait d’une femme qui n’est pas la sienne, ou grandir avec ses grands parents, enfin tout est possible et surtout, tout existe, tout a été fait, et rien ne semble garantir à coup sûr ni succès ni séquelles. Ce qui semble important pour le développement d’un enfant, ce n’est pas de savoir s’il grandit au sein du modèle dominant, mais de savoir s’il est bien entouré, aimé, choyé, éduqué.

S’il y a tant de gens (presque la moitié de la population) pour refuser l’adoption2 par des homosexuels (plus que le mariage, qui ne révolte apparemment qu’une petite partie des gens), ce n’est pas en fonction d’un raisonnement et d’informations liés à la psychologie, c’est pour une question d’image des homosexuels. Certains d’entre nous sont nés à une époque, dans un pays, dans un milieu où l’homosexualité était/est un crime, d’autres à une époque où elle était/est une maladie psychiatrique (l’OMS n’a retiré l’homosexualité de la liste des maladies qu’il y a un peu plus de vingt ans), ou confondue avec la pédophilie, ou considérée comme une manie un peu sale et secrète, ou comme une perversion, ou comme un mode de vie réservé aux milieux artistiques,… Et selon ces paramètres, et selon la capacité que chacun peut avoir à prendre en compte de nouvelles informations (ce qu’on appelle l’intelligence), il est plus ou moins difficile d’imaginer que des enfants grandissent normalement dans un autre contexte que celui de la famille nucléaire.

Vendredi dernier à Saint-Étienne

Vendredi dernier à Saint-Étienne, des « nationalistes » sont venus empêcher Erwan Binet, rapporteur de la loi sur le mariage pour tous, de s’exprimer. On imagine qu’ils veulent se prouver quelque chose en termes de virilité, mais il n’est pas certain qu’ils puissent faire de bons papas.

Combien de tragédies, de drames affreux ou de souffrances quotidiennes sont nées du rejet de l’homosexualité ? Infiniment plus que de son acceptation, c’est une évidence.
Il est peut-être temps de laisser les gens vivre et de leur faire confiance pour chercher à devenir des parents acceptables, non ?

Bon, j’enfonce les portes ouvertes, j’avais prévenu en introduction, mais j’avais quand même envie de dire tout ça.

  1. Ce brave homme conseille par ailleurs aux hommes qui se sentent délaissés par leur épouse après que cette dernière vient d’accoucher, de la violer. Il dit ça « pour rire » mais assure que la femme du couple à qui il a donné ce conseil « provocateur » s’est, je le cite, « illuminé ». []
  2. Précisons que la « gestation par autrui » – les mères porteuses – n’est pas autorisée par le code civil actuel et n’est pas non plus autorisé par la loi Taubira, c’est une question qui n’a strictement rien à voir. []

Un pour tous, tous pourris ?

Accusé de fraude fiscale, le ministre du budget a été écarté du gouvernement en clamant son innocence puis, finalement, en avouant sa culpabilité : oui, effectivement, il lui reste bel et bien un compte à l’étranger, ouvert il y a vingt ans, auquel il n’a pas touché depuis une douzaine d’années et sur lequel il lui reste quelques économies, six cent mille euros. Il se sentait coupable mais il n’osait pas l’avouer, pris dans la spirale du mensonge. Je rêverais de me rappeler que j’ai un compte oublié, quelque part, sur lequel traînent négligemment six cent mille euros. Je n’en suis peut-être pas si loin, car je dispose d’un livret A à la Caisse d’Épargne, livret auquel je n’ai pas touché depuis vingt ans et sur lequel se trouvent, selon le relevé qu’on m’envoie chaque année pour me rappeler son existence, une dizaine d’euros. Je me demande si ce livret A n’est pas carrément illégal car j’en ai un autre à la Banque Postale, auquel je touche plus souvent (mais qui n’est pas très rempli au moment où j’écris). Je ne sais pas si je devrais m’en vanter mais du coup je comprends mieux Jérôme Cahuzac : comme lui, j’ai un compte bancaire sur la conscience.
À ma décharge, je n’ai pas attendu une enquête de Médiapart1 pour avouer et donc, pour être à moitié pardonné.

Alors que cette affaire se conclut, on apprend que le trésorier de campagne de François Hollande a des intérêts dans des sociétés situées aux Îles Caïman. Sa situation, apparemment, n’a rien de spécialement illégal, mais la coïncidence des deux affaires porte le doute sur le parti socialiste. Et ce n’est pas fini : la gendarmerie interroge le sénateur marseillais Guérini dans le cadre d’une enquête sur un dossier « à caractère mafieux ».

Parlant de l’aveu de Cahuzac, Jean-François Copé a affirmé :

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Les couples Copé et Takieddine en vacances.

Il me semble percevoir une joie perverse chez le président de l’UMP lorsqu’il constate que son parti n’a pas le monopole des « affaires ». Mais bon, on le savait déjà. C’est même un peu un problème : ça n’étonne pas vraiment.
J’ai entendu un responsable de l’UMP affirmer (« rappeler », disait-il, comme si on était censés connaître le chiffre) que « 98% des élus de la République sont honnêtes ». Si on compte tous les conseillers municipaux des trente-six mille communes de France, notamment les plus petites, et si on compte même les conseils municipaux d’enfants, j’imagine que le chiffre est réaliste. Mais le resterait-il si on ne parlait que des élus dont la rémunération n’est pas symbolique ?

Certains sont très inquiets des répercussions de ces scandales : tout ça va profiter « aux extrêmes », disent-ils. Je ne sais pas s’ils ont raison, mais il est sûr que cela fait du tort à l’image de la classe politique.
Je ne suis pas spécialiste de la communication politicienne, comme Séguéla ou Attali, mais d’instinct il me semble que le plus sûr moyen pour éviter de se faire traiter de « pourris », c’est peut-être de commencer par ne pas le mériter. Enfin sans doute que j’en demande trop2. La grande presse quotidienne subventionnée est déjà partie en campagne pour empêcher que les électeurs du PS ne se tournent vers Jean-Luc Mélenchon.

melenchon_cahuzac

Deux journaux détenus par des hommes d’affaires et maintenus à flot grâce à la générosité publique : seize millions d’euros pour le Figaro et neuf pour Libération, en 2011. Je ne les soupçonnerais pas d’être véritablement indépendants et libres de leur parole, quoi qu’en pensent leurs journalistes.

Au delà de la malhonnêteté avérée ou soupçonnée chez untel ou un autre (qui devient aussitôt un pestiféré pour ses anciens amis — ce n’est pas la malhonnêteté, dont ils craignent la contamination et qui les scandalise, mais le fait de s’être fait prendre la main dans le sac), chaque affaire, qu’elle ait des implications judiciaires ou pas, nous laisse percevoir que la politique est, passé un certain niveau de responsabilités, l’affaire de gens qui baignent dans un univers d’argent3. De gens déjà riches, qui accèdent au pouvoir avec leur argent (même s’ils n’ont strictement aucun autre argument, comme Serge Dassault, par exemple), ou de gens qui veulent devenir riches et utilisent la politique pour y parvenir.
Parfois aussi de gens pas spécialement riches ni attirés par l’argent mais qui finissent par être grisés par l’ambiance, ça s’est vu. Je me souviens avoir lu une responsable politique locale d’une grande ville45 qui se plaignait d’être mal payée, et qui disait qu’elle devait, en tant qu’élue, prendre des décisions concernant des chantiers où la moindre porte valait plus cher que son salaire mensuel. Je ne sais pas trop quoi penser d’une personne qui est jalouse d’une porte… Il faudrait peut-être commencer par se demander si cette porte n’est pas payée un peu cher, mais au delà de ça, une telle réflexion montre en tout cas que l’argent public circule. Et par extrapolation, que la corruption est une tentation.

Le référendum sur la moralisation de la vie

Le référendum sur la moralisation de la vie publique que propose Harlem Désir sera sans doute un peu complexe que ça. Je me demande en tout cas s’il y a des élus qui feront campagne « contre » la morale en politique…

À la télévision, Nicolas Doze ou Jean-Michel Apathie parlent de l’argent public et des contributions sociales comme d’une charge qui pèse sur le contribuable et sur la richesse du pays, mais beaucoup de gens (ceux qui en vivent) sont au courant du fait qu’il s’agit aussi et surtout d’une manne extraordinaire, de centaines de milliards d’euros qui ne disparaissent pas dans les limbes, loin de là : la porte qui vaut plus cher qu’une conseillère municipale, elle a été achetée à quelqu’un, elle rapporte de l’argent à quelqu’un. Quand une institution publique débourse une somme indécente pour un logo, une étude, un audit, l’argent arrive bien quelque part6. La mode qui consiste à réduire les services publics et à les remplacer par des prestataires privés, officiellement pour gagner en souplesse, permet là encore que l’argent de l’État aboutisse dans des poches privées : ce qui coûtait cent « en interne » est payé cent-cinquante « en externe » et la différence est souvent financée par la dette publique. C’est ça, la privatisation des services publics : un transfert d’argent qui au lieu d’être profitable à la communauté devient profitable à des sociétés privées. C’est pour ça que la dette ne baisse pas spécialement, bien au contraire, sous les gouvernements qui suppriment des postes dans la fonction publique, ni dans les municipalités qui virent leurs cuisiniers pour les remplacer par des sociétés de plats préparés. On en reparlera.

On a appris il y a deux jours que Jérôme Cahuzac envisageait de récupérer la charge de député qu’il a délaissée il y a quelques mois pour devenir ministre. Et il rassure ceux qui lui disent que c’est un projet inacceptable venant de celui qui a ridiculisé son parti et scandalisé toute la France, en leur promettant de ne pas être physiquement présent dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Il percevra donc 13 000 euros et quelques pour ne pas faire son métier de député. Et la loi lui en donne absolument le droit puisqu’il n’a pas encore été condamné pour quoi que ce soit et que s’il est député, c’est bien parce qu’il a été élu. La plupart des gens ont la capacité à tenir compte des sentiments qu’ils provoquent chez les autres, et ont tendance à raser les murs lorsque leurs contradictions ou leurs malversations ont été démasquées. Ceux qui ne le peuvent pas, ont un comportement psychopathe, c’est à dire anormalement incapable d’empathie. Le genre de qualité qu’il faut pour réussir dans le monde de l’entreprise, d’après le livre Snakes in suits.
Les gens qui prennent la défense de Cahuzac en disant : « ce n’est qu’un homme, après tout, faillible,… », font preuve d’empathie, eux. C’est tout à leur honneur mais il n’est pas sûr que ce genre de noble sentiment envers les gouvernants soit souvent récompensé.

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Est-ce qu’il y a, parmi les cadors de la politique, beaucoup de gens qui agissent de manière normale, au fait ? Qu’est-ce qui fait qu’on a envie de prendre le pouvoir ? N’est-ce pas une ambition suspecte ? Un besoin de dominer ? Est-ce qu’un parti peut devenir « de gouvernement » sans se compromettre ? Est-ce qu’on peut résister à la tentation de se laisser corrompre pour gouverner, ou de gouverner pour corrompre ? Comment se fait-il que des partis qui ont une base militante forte distribuent les places qui comptent vraiment à une poignée d’énarques et de polytechniciens dont l’ascension politique a été fabriquée  (et c’est particulièrement vrai au Parti Socialiste, me semble-t-il) de toutes pièces ? Notre régime démocratique est une oligarchie déguisée, et la politique n’est pas une charge citoyenne mais une vocation professionnelle.
Platon rêvait d’un gouvernement par des sages qui refusent de gouverner, mais cette proposition absurde ne peut mener au pouvoir que les plus talentueux faux-modestes. Et on n’en manque pas, d’ailleurs, de faux modestes qui affirment « se dévouer », « se sacrifier » pour des salaires qui représentent cinq ou dix fois le Smic. Ils ne font pas ça pour l’argent, disent-ils souvent : eh oui, les métiers qu’on fait pour l’argent, curieusement, ce sont ceux où on ne gagne rien. Et ceux qui sont indispensables au fonctionnement du pays, aussi : si les éboueurs ou les caissières de supermarchés pratiquaient l’absentéismes des député, ça se remarquerait beaucoup plus.

Si je devais réécrire la constitution, je proposerais de multiplier le nombre d’élus de la République et je baisserais nettement leurs salaires. La France actuelle a moins de députés qu’à l’époque de la Révolution Française alors que la population du pays est trois fois plus importante : le pouvoir est concentré, la diversité des idées est découragée et les deux partis qui s’alternent au pouvoir depuis trente ans se situent, sur les sujets liés à l’argent, sur une ligne très proche. Ils profitent de quelques sujets de société (importants, sans doute) pour donner aux électeurs une raison de pencher pour un camp ou pour l’autre… Et pendant que le bon peuple s’amuse, les députés votent leurs propres salaires, et là, il y a peu de débats !
Je pense qu’on ne peut pas vraiment appeler ça une démocratie.

  1. Si comme moi ou Jérôme Cahuzac vous êtes riche, allez donc vous abonner à Médiapart, vous ne le regretterez pas. []
  2. Si j’avais été un communiquant cynique, j’aurais proposé comme ligne de défense que pour attraper des fraudeurs, il faut des gens qui pensent comme eux, de même que la préfecture de Paris, au XIXe siècle, a embauché l’ancien bagnard Vidocq pour comprendre le fonctionnement de la pègre,… []
  3. Certains disent à présent que J. Cahuzac a tenté de placer quinze millions d’euros – soit cent millions de francs – à l’abri du fisc français. Là on commence à parler de sommes conséquentes. []
  4. Si quelqu’un retrouve cette anecdote… []
  5. Grand merci à Moz_Darioritum qui m’a retrouvé la citation : l’élue en question est Lyne Cohen-Solal, qui reçoit une indemnité (pas un salaire, spécifie-t-elle) de 4000 euros et qui ne vaut (dit-elle) pas plus qu’une porte ou une fenêtre. La citation vient de l’émission Ligne Jaune (Arrêts sur images) du 15/02/2011. []
  6. La réglementation sur les appels d’offres permet même d’éviter que ce « quelqu’un » qui profite de l’argent public ne soit « n’importe qui » : les budgets sont souvent confiés aux pires bras-cassés du Cac40, et échappent aux petites entreprises qui ne satisfont pas aux conditions précisément mises au point par nos députés pour les écarter. []