Les saltimbanques

J’ignore à quel point le statut des intermittents du spectacle1 est à la dérive : le Médef en réclame la suppression, en disant qu’il est en déficit d’un milliard d’euros ; certains réfutent le chiffre en rappelant que ceux qui sont soumis à ce régime, s’ils ne l’étaient pas, coûteraient à une autre caisse (le coût estimé est alors ramené à trois cent millions d’euros) ; de son côté, le sociologue (et historien du statut) Mathieu Grégoire, relativise en rappelant que les intermittents représentent 3,5% des allocataires et 3,4% des dépenses2On sait que certaines sociétés, jusqu’aux sociétés audiovisuelles de premier plan, publiques ou privées, pourvoient des emplois réguliers avec ce statut, là où dans d’autres secteurs, on recourt à des contrats à durée indéterminée.

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L’an dernier, sur le plateau de l’émission de Cyril Hanouna, une intermittente employée de l’émission « Touche pas à mon poste » a pris l’initiative de faire un « happening » pour expliquer en direct que le groupe Canal+ avait réduit son salaire de 30%. L’animateur l’a laissée parler, lui a demandé pourquoi elle ne le disait que maintenant et l’a embrassée. La direction des ressources humaines a enfin accepté de la rencontrer, après des mois de refus, lui a fait savoir que la confiance était rompue… Et cette jeune femme n’a plus jamais été embauchée par le groupe Canal.

Les conditions d’accès ont en tout cas été raidies3 et à peine plus d’un tiers des affiliés obtiennent au moins une journée d’indemnisation par an : parler d’un statut privilégié semble pour le moins abusif, même s’il existe une grande diversité de situation selon les métiers et les pratiques — dans certains domaines, on ne compte pas ses heures supplémentaires, dans d’autres, les conventions encadrent au contraire très fermement les dépassements.

Comme d’habitude, le message donné par les organismes ou les médias qui font de l’intermittence un sujet « chaud » est de dire aux français que certains profitent de leur générosité. Et tant qu’à faire, on s’en prend à des minorités désignées : les rroms, les clandestins, les gens qui touchent le RSA, les pauvres, les artistes,… Enfin pas des gens à qui une majorité des électeurs s’identifiera. Ceci dit, même quand on cible tout le monde ou presque, monsieur tout-le-monde persiste souvent à ne pas se sentir visé : il est contre les trente-cinq heures des autres, mais il veut bien garder les siennes ; il n’aime pas les étrangers, mais il veut bien être étranger dans d’autres pays ; il trouve que la sécurité sociale est victime d’abus mais passe sa vie chez le médecin, etc.
Monsieur tout-le-monde, de toute manière, préfère souvent s’identifier aux gens plus riches que lui, les plus riches, ces pauvres gens qui se font exploiter par les pauvres.

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Ségolène Royal, ex-future présidente de la république et actuelle « vice présidente de l’Internationale socialiste », a l’air de penser que les artistes devraient être un peu plus reconnaissants envers la communauté, puisqu’après tout, ils ont désormais le droit de se marier, et la possibilité d’être enterrés ailleurs que dans la fosse commune…

Ce que j’ai trouvé assez choquant, ce n’est pas tant la demande du Médef de supprimer le statut d’intermittents du spectacle4, c’est d’apprendre que Ségolène Royal propose en réponse un marché « gagnant-gagnant » aux intermittents : d’accord, ils peuvent continuer à toucher leur allocation lorsqu’ils ne travaillent pas, mais en échange, il faudrait qu’ils y mettent du leur et qu’ils travaillent quand même. Elle ne leur demande pas de faire un vrai métier, c’est à dire véritablement rémunéré, non, elle veut juste qu’ils donnent leur temps pour aller faire des animations dans les écoles et dans les maisons de retraite. Parce que bon, saltimbanque, c’est bien joli, mais c’est pas un métier, on ne voit pas pourquoi les écoles et les maisons de retraites paieraient pour qu’on leur amène de la culture, même si, paraît-il, la culture, c’est très-très-très important. Tellement important que ça ne s’achète pas, ça s’extorque !
Bien sûr, si cette idée de la corvée bénévole comme condition à bénéficier de l’assurance à laquelle on a cotisé venait à avoir du succès, on se demande pourquoi tous les autres chômeurs ne seraient pas un jour, eux aussi, contraints à aller travailler pour rien.

Pas très convaincant, comme manière de se rattraper, je trouve.
Et au fait, un directeur de la photo, un scripte, un ensemblier, un rippeur, un peintre, un éclairagiste, ils vont faire quoi dans les collèges, les lycées, et les maisons de retraite ?

Ce que je trouve terriblement gênant, c’est l’impression que beaucoup de gens au parti socialiste (jusqu’à notre président et notre premier ministre, parfois) semblent incapables de quitter le terrain des gens qu’ils pensent combattre. Ségolène Royal imagine certainement de bonne foi faire une proposition alternative à celle du Médef, alors qu’elle se contente d’en valider le point de vue, dans une perspective bien peu ambitieuse5 et pour le moins condescendante, voire même méprisante.

Un autre fait assez étonnant, en marge du sujet : la censure d’un commentaire du chansonnier Didier Super par le site web du journal Le Point. Didier Super peut être provocateur ou outrancier, mais il me semble que son argumentation, qu’on la juge pertinente ou non, n’avait rien de bien méchant:

Après lecture et analyse attentive par l’équipe de modération, il a été décidé de le retirer du site en raison de sa non-conformité avec la charte d’utilisation du Point.fr. Il a également été supprimé de la rubrique « Mes commentaires publiés » de votre interface utilisateur. Pour rappel, voici votre contribution :

« Comme je dis toujours, on peut comparer l’intermittent du spectacle au militaire. Le militaire, son boulot c’est quoi ? C’est de faire la guerre. Or, la plupart du temps, qu’est-ce qu’il fait ? Tout comme nous autres, Il répète sa guerre ! Sauf que lui, il de la chance, personne ne remet en cause la rémunération de ses répétitions& et voilà ».

Nous tenons à vous assurer que nous faisons tout notre possible pour accepter le plus grand nombre de messages et que nos modérateurs sont tenus à une stricte obligation d’impartialité.

Le rédacteur en chef du Point.fr a assumé cette censure en disant que« Si la question m’avait été posée, je n’aurais pas validé ce commentaire. Ce qui est dit est faux et n’a aucun intérêt ».

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On attend le jour où ce journal aura le courage politique de poser la question :
« Étes-vous favorable à ce que Le Point continue à recevoir chaque année et sans contreparties officielles envers les contribuables près de cinq millions d’euros d’aide de l’État ? ».

  1. En contrepartie d’une cotisation au chômage plus élevée (10% de leurs revenus, contre 6% pour les autres), les intermittents du spectacle voient leurs périodes de creux indemnisées. Ce régime, institué par le Front populaire, répond logiquement à l’extrême précarité qui règne dans des domaines où l’emploi ne dure que le temps de projets ponctuels : répétition et représentation d’une pièce de théâtre, production d’un film. []
  2. Lire son interview pour l’Humanité. []
  3. Il faut désormais avoir travaillé 507 heures sur les onze derniers mois pour être indemnisé. Finalement, plus ça va et plus ce sont les emplois permanents déguisés en intermittence qui sont favorisés, me semble-t-il. []
  4. Charge contrariée par l’ancienne présidente du syndicat des patrons, Laurence Parisot, qui est défavorable à l’idée de supprimer le statut. []
  5. Pendant ce temps, un peu moins à droite, beaucoup réfléchissent à une séparation un peu plus radicale du travail et des revenus, celle d’un « revenu de base » inconditionnel. []

Ce soir ou (plus) jamais ?

L’insupportable Jean-Marc Morandini illustre à la puissance cent la célèbre phrase d’Herbert George Wells qui disait « A newspaper is a device incapable of distinguishing between a bicycle accident and the end of civilisation » — un journal est un dispositif incapable de faire la distinction entre un accident de vélo et la fin de la civilisation. En effet, Morandini donne autant d’importance aux rumeurs qui entourent la vie du dernier des candidats méconnus d’un jeu de télé-réalité qu’à des sujets de société importants et semble totalement incapable de voir en quoi tel sujet primerait sur tel autre. Reste que lorsqu’il est question des rumeurs qui entourent la grille des programmes télévisés, il se montre toujours sérieux et ce qu’il annonce s’avère généralement fondé. Vendredi, il a provoqué des remous en révélant que Ce soir ou jamais, l’émission de Frédéric Taddéï, allait changer de tranche horaire ou disparaître, et être remplacée par un talk-show d’Alessandra Sublet, l’animatrice de C à vous sur France 51.
Instantanément, beaucoup y ont vu une suite aux critiques virulentes essuyées par Taddéï après son émission consacrée à l’affaire Dieudonné, jugée trop complaisante. En effet, on y entendant Jean Bricmont, qui affirmait que le spectacle de Dieudonné n’était pas antisémite, et surtout Marc-Édouard Nabe, qui a tapé violemment sur Dieudonné, Alain Soral, et sur le complotisme, mais qui l’a fait avec un air antisémite : ce n’est pas ce qu’il a dit, qui posait problème, mais plutôt le fait que ce soit lui qui le dise2. Voilà le résumé qu’en faisait Caroline Fourest — qui reprenait à son compte un fameux aphorisme de Godard3 :

fourest_taddei

Si on se fie à l’ébauche d’enquête réalisée par Daniel Schneidermann pour Arrêts sur Images, France télévisions confirme implicitement le projet d’un nouveau talk-show et sans doute aussi le projet de déménager Frédéric Taddéï pour le caser à une heure plus tardive, mais il semble aussi que cette décision n’a pas été prise récemment sur un coup de sang, elle tombe juste très mal — ou très bien pour Taddéï, qui du coup est très ardemment défendu par ceux qui voient dans son émission une tribune un peu plus libre que Des Paroles et des actes, On n’est pas couchés et autres Mots-Croisés. Ceci dit, les défenseurs de Taddéï peuvent aussi lui nuire. Récemment, dans un portrait apparemment flatteur, le Monde faisait de Taddéï un relativiste aux limites de l’irresponsabilité, qui se refuse à séparer le bon grain de l’ivraie, et on peut imaginer que ce genre de compliment, à terme, coûte encore plus cher que les critiques. Et ne parlons pas des commentaires aux pages Facebook de protestation contre la décision de France télévisions, où fleurissent des réflexions conspirationnistes et antisémites des plus caricaturales.
TaddéÏ a commis le crime apparemment impardonnable d’inviter Marc-Édouard Nabe, ou en tout cas de l’avoir invité sans le réduire à une position caricaturale ou humiliante, et en s’adressant à lui comme à un être humain doué de raison et méritant un respect minimal. Il est malgré tout fort improbable que ce soit la cause directe du changement d’horaire de son émission (qui, au mieux, serait repoussée d’une heure, et qui, au pire, disparaîtrait corps et biens), lequel n’a certainement pas été improvisé. Mais est-ce que les critiques récurrentes dont Ce soir ou jamais font l’objet ont pu jouer ? On remarquera par exemple une tribune de Laurent-David Samama dans Rue89 qui fait de Taddéï le responsable du phénomène Dieudonné, puisqu’en invitant des bannis, il se fait complice de « l’assassinat du vivre-ensemble » — réflexion qui prouve qu’on peut défendre le vivre ensemble au prix d’une exclusion des exclus : pas de cohésion sociale sans (vertueuse) cohésion du groupe contre ceux qui acceptent plus ou moins volontairement d’endosser le rôle de brebis galeuses ou de boucs-émissaires. On se rappellera aussi la tribune comique de Bernard-Henri Lévy, qui en 2010 reprochait à France-Télévisions d’avoir prolongé le contrat de Taddéï jusqu’en 2014, alors que la prolongation de contrat à laquelle il réagissait était en fait celle du footballer Rodrigo Taddéï, milieu de terrain brésilien de l’AS Roma4. On se rappellera aussi de l’émission ou Patrick Cohen expliquait qu’il fallait s’interdire de recevoir certaines personnes. On se souviendra, enfin, de la saillie ahurissante de Cyril Hanouna, animateur d’émissions de détente qui me semble dénué de culture et d’intelligence (au contraire d’Enora Malagré, pourtant sa sous-fifre dans l’émission, affectée au rôle peu flatteur de belle blonde gouailleuse de service, mais qui, selon mon estimation personnelle, doit bien avoir cent points de Q.I. de plus que son patron) et qui reprochait à Taddéï d’inviter « ces gens-là » (?) et de ne pas avoir suffisamment d’audience, faisant au passage la preuve qu’il pensait que la locution télévision de service public signifie télévision qui fait du public, qui a de l’audience.
Je me demande, au passage, qui a décrété qu’il fallait se boucher les oreilles quand un écrivain qui tire ses livres de provocateurs désespéré à quelques milliers d’exemplaires dit des choses assez banales à minuit, tandis qu’il faudrait trouver normal qu’on s’habitue à voir la tête de Louis Alliot (dont les réflexions politiques obscènes n’ont pas l’excuse de la littérature) chaque fois qu’on allume le poste.

Intéressante séquence de C à Vous,

Intéressante séquence de C à Vous, où Patrick Cohen et Frédéric Taddéï confrontaient leur vision de la liberté d’expression : pour le second, la liberté est de ne pas s’interdire d’inviter telle ou telle personne, tandis que pour le premier, on défend la liberté d’expression en refusant la parole à ceux qu’on soupçonne d’être contre..

Ces fortes critiques rappellent une chose : Ce soir ou jamais est une émission légèrement différente des autres. Très très légèrement, hein, ça reste de la télévision, c’est à dire un endroit où le « bon client » est roi, où l’on badine, où l’on sait que l’intensité fait fuir le spectateur, où l’on crée les conditions d’affrontements caricaturaux, où la pluralité est limitée à l’idée que s’en fait l’animateur, etc. Mais c’est de la télévision suffisamment différente pour déranger. On y voit des gens qu’on ne voit pas partout, comme Cynthia Fleury, Emmanuel Todd, Judith Bernard, Pacôme Thiellement, Jérémie Zimmermann, on y voit de vieux briscards comme Jean-Didier Vincent, Roland Dumas, Thierry Lévy, Marie-France Garaud, dont l’expérience est souvent passionnante, et puis bien entendu, on y voit passer une foule d’artistes, d’écrivains, d’universitaires, dont on ne retient ni le nom ni la tête car ils ne sont là qu’une fois, mais dont la présence est malgré tout difficile à imaginer dans d’autres émissions du même type5.
Non, Ce soir ou jamais n’est pas une bonne émission. C’est juste celle qui est la moins mauvaise, et ma foi, c’est toujours ça de pris. On peut regretter le passage au rythme hebdomadaire, qui a abouti à rendre l’émission curieusement plus sérieuse, mais on se félicitera de ses excellents « lives » de fin de soirée, où on découvre des musiciens qu’on ne connaissait pas forcément, dans des conditions sonores excellentes.

On peut rire ou s’effrayer de ceux qui croient très sincèrement voir une conspiration sioniste ou que sais-je derrière l’hypothétique suppression de Ce soir ou jamais. On a aussi le droit d’être indifférent à la disparition de cette émission, car après tout, qu’est-ce qu’il y a à attendre de la télévision dans le débat public, aujourd’hui ? Mais pour ma part, je trouverais dommage qu’elle disparaisse, ne serait-ce que pour le plaisir d’écouter sereinement ce qu’ont à dire des gens avec qui je ne suis pas d’accord et qui — c’est le talent que l’on doit reconnaître à l’animateur, me semble-t-il —, sont souvent forcés d’écouter les arguments de leurs contradicteurs de manière un rien civilisée.

  1. Par un hasard intéressant, tout se recoupe : c’est dans l’émission d’Alessandra Sublet que Patrick Cohen a fait à Frédéric Taddéï la liste noire des personnes à interdire de médias, épisode qui a provoqué la réponse obscène de Dieudonné, réponse qui est elle-même en tête des phrases qui ont été reprochées à l'(ex?)-humoriste… []
  2. Ce qui me rappelle l’hilarant Confort intellectuel du réactionnaire et talentueux Marcel Aymé, qui réglait ses comptes avec la France de « l’épuration ». On y voit un écrivain viré de l’hôtel où il loge parce que les autres clients trouvent sa présence indésirable car il a, selon eux, « une tête de collaborateur ». Le patron de l’hôtel le console en lui disant qu’il lui trouve, au contraire, un je-ne-sais-quoi de « résistant », mais que, tenant compte des nécessités du commerce, il doit néanmoins lui demander de plier bagage.  L’écrivain, qui avait l’habitude d’avoir de longues discussions avec un amoureux des lettres, est aussi congédié par son interlocuteur : « C’est pourtant vrai, dit-il en éclatant de rire, que vous avez une tête de collaborateur. Au moins, tâchez d’être prudent. Une tête comme ça, ça peut vous mener très loin. En tout cas, je suis bien fâché de ce qui vous arrive. Ç’en est fini de nos bonnes causeries (…) ». []
  3. La phrase de Jean-Luc Godard est : « l’objectivité, c’est 5 minutes pour Hitler, 5 minutes pour les Juifs ». Elle se retrouve souvent attribuée à tort à Guy Debord, et le mot « objectivité » est parfois remplacé par « démocratie », notamment sur les sites qui considèrent Godard comme antisémite et comprennent la phrase comme une revendication (il faut donner un temps égal aux nazis) et non comme une démonstration par l’absurde du caractère utopique de l’objectivité. []
  4. Je me demande si l’acrimonie de BHL ne vient pas d’abord du fait qu’il n’est pas un invité habituel de Ce soir ou jamais. []
  5. J’ai fait partie de ces invités d’une fois, ce dont j’ai parlé ici, expérience qui m’a prouvé que, malgré la bienveillance de l’animateur, qui m’a appelé avant l’émission pour être sûr que je puisse dire ce que je voudrais, Ce soir ou jamais reste une émission de flux, donc une émission qui cherche à être fluide, et si l’on ne s’y fait pas couper la parole, ce n’est qu’a condition de ne pas trop bredouiller.
    Lire aussi l’expérience (et notamment ce qui a suivi l’émission) d’André Gunthert. []

Très cher Jean Bricmont

Très cher Jean Bricmont

Je vous ai vu hier à Ce soir ou jamais et j’ai souffert pour vous. J’ai souffert en voyant que vous vous trouviez en terrain extrêmement hostile, j’ai souffert en voyant que vous seriez totalement inaudible, et j’ai souffert aussi en constatant votre maladresse face à cette situation. Je ne peux pas vous jeter la pierre, j’ai moi-même été invité à Ce Soir ou Jamais l’an dernier, sur un sujet qui n’avait rien de polémique1, et j’ai vu à quel point, malgré le souci de l’animateur de laisser parler chacun, il était difficile de s’exprimer au milieu de parisiens rodés à l’exercice. Alors entravé par deux ou trois furieux qui tentent de couvrir votre voix, j’imagine qu’il est normal que vous vous soyez retrouvé à dire des bêtises.

bricmont

Car excusez-moi, mais c’est ce qui s’est passé. Beaucoup de gens auront compris ce que vous vouliez dire sur la chantage à la qualification d’antisémite qui frappe ceux qui critiquent Israël, et sur le fait que cette mécanique soit très logiquement amenée à créer un ressentiment qui finit par fabriquer des Dieudonné, comme vous l’avez posément expliqué dans une vidéo postée peu avant l’émission. Mais beaucoup de gens (je me fie à ce que j’ai lu sur Twitter pour le dire) vous ont surtout entendu dire en substance que l’antisémitisme, c’est la faute des juifs. Je sais que ce n’est pas ce que vous vouliez dire, mais c’est ce que beaucoup ont entendu, et quand la partie du public qui ne vous est pas acquise ne comprend pas vos arguments, il y a peu de chances que quiconque s’y rallie pour de bonnes raisons. Mais bon, je n’ignore pas à quel point tout ça est difficile, moi qui suis tout sauf un grand-maître en éloquence.
Je vous reprocherais en revanche plus fortement d’avoir cité une phrase de Voltaire que ce dernier n’a jamais écrite (« Pour savoir qui vous dirige vraiment il suffit de regarder ceux que vous ne pouvez pas critiquer ») et qui circule dans les milieux conspirationnistes — d’abord américains — depuis une dizaine d’années. Ceci dit, on n’en est peut-être pas à ça près, Voltaire passe pour un champion de la liberté d’expression grâce à la célèbre citation « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire » qu’il n’a jamais dite non plus et qui a été inventée il y a un siècle. Ceci dit, même apocryphe, cette phrase véhicule une belle idée, et reste utile tant il est certain que la plupart des gens, notamment en France où on sait si bien séparer les grands principes universels de leur application concrète, ne jugent que la liberté d’expression est quelque chose de fondamental qu’à condition qu’elle soit utilisée par des gens avec qui ils sont d’accord.

À

À droite, les trois intervenants qui m’ont été le plus agréables sur le plateau : Agnès Tricoire, Hector Obalk et Jean-François Kahn. Je ne les ai pas appréciés parce que je suis d’accord avec eux mais parce que chacun est parvenu à dire des choses importantes de manière au fond assez pragmatique. Le metteur en scène Gerald Garutti a dit des choses qui n’étaient pas inintéressantes non plus.

Parler du « deux poids deux mesures »2 comme une chose ressentie (par les gamins des banlieues qui s’identifient aux Palestiniens, par exemple), et productrice d’un ressentiment potentiellement dévastateur, ainsi que l’on fait Hector Obalk et Jean-François Kahn si je ne m’abuse, était nettement plus audible. En disant qu’Israël, quelles que soient les errances de son traitement des Palestiniens, est intouchable dans le débat public en profitant du tabou de la Shoah, vous vous situez sur un plan très proche de celui de Dieudonné, ou plutôt sur la première marche qui l’a mené à ce qui semble manifestement être de la paranoïa antisémite — car bien avant la seconde guerre mondiale, ce qui distingue l’antisémitisme d’autres formes de racisme, c’est la paranoïa, le complotisme, et j’ai d’ailleurs trouvé intéressant le propos de Marc-Édouard Nabe3 sur le sujet.

Car la réalité est quand même un peu plus complexe. Si le sentiment de culpabilité du monde occidental — ce même monde occidental qui a produit le nazisme —, a indéniablement permis la naissance d’Israël, c’était logique, et d’une certaine façon, ça a constitué une juste réparation d’un crime abominable. Enfin juste, tout en entraînant son lot de problèmes et d’injustices. Mais passé cet événement, il y a une histoire, bientôt soixante-dix ans d’histoire, où les arrières-pensées et le statut singulier d’Israël sont bien loin de n’être liés qu’à la culpabilité d’une Europe qui a découvert, à l’ouverture des camps, à quoi avait mené sa folie antisémite. Les vraies arrières-pensées sont géopolitiques : Israël est un outil de pouvoir et d’influence pour de nombreux autres pays. qui permet de détourner les revendications de « la rue » de nombreux pays musulmans, où la haine des juifs permet aux dirigeants de faire oublier leurs défaillances. C’est un outil d’influence pour les États-Unis, et sans doute de nombreux autres pays occidentaux, dans leur bras de fer avec les pays producteurs de pétrole. Les juifs de la diaspora, qui se sentent sans doute tous4 concernés par le devenir d’Israël, sont eux aussi pris en otage, intellectuellement et affectivement parlant, et en viennent parfois à défendre l’extrême-droite israélienne et son irrémédiable glissement vers un racisme d’État, comme ils ont défendu la politique du pays lorsqu’il était essentiellement une utopie gauchiste et assez paradoxalement universaliste (enfin sur ce point il y a un problème logique jamais réglé), y compris lorsqu’ils se sentent « de gauche » en France. Enfin, Israël, qui a connu des guerres de voisinage dès le jour de sa naissance, voit sa marge de manœuvre de plus en plus réduite et s’enfonce dans le trou en recourant à des armes absurdes, comme de tenter de convaincre (avec un certain succès) les juifs français qu’ils sont en danger en France. Mais on peut excuser les juifs d’être chatouilleux et sensibles, non pas à cause du traumatisme de la Shoah qu’à cause de la relative apathie qui a précédé chez les anti-nazis asthéniques qui n’ont pas réagi à temps, ont cru que Pétain était de leur côté, ont cru que la situation allait s’arranger, etc.
Cette lamentable évolution historique, cette terrible situation géopolitique, géostratégique, géopsychologique dans laquelle le monde s’enferme et qui coûte de plus en plus cher à tous en termes de renoncements moraux et en terme d’avenir bouché, ne peut pas se résumer à une interdiction de débat pour cause de Shoah. Dieudonné le croit, mais il est un peu fou, vous auriez tort de laisser croire que vous êtes sur la même ligne : le droit à être jugé équitablement, factuellement, pour ses erreurs, qui est refusé à Dieudonné, est une cause urgente, mais ne doit pas se transformer en simplification plus ou moins paranoïaque d’une situation complexe.

Eduardo Rihan-Cypel

L’intervenant insoutenable du plateau, pour moi : Eduardo Rihan-Cypel, député et porte-parole du PS, qui manie la vertu à deux sous si typique des cadres de son parti et y ajoute une dose de mépris extraordinaire envers le public de Dieudonné qui, à son avis, vont enfin comprendre que l’humoriste n’est pas drôle puisque la justice l’a décrété.

Ce qui a été peu évoqué, à mon goût, pendant l’émission, que certains soutiens à Dieudonné semblent méconnaître et à quoi ses détracteurs sont au contraire particulièrement sensibles, c’est que tous les discours ne sont pas explicites. Qu’une accumulation de petites phrases apparemment humoristiques, outrancières, finit par dessiner les contours d’une obsession radicale. Par ailleurs, quand on touche à des sujets fortement émotionnels, comme le récent massacre d’écoliers par Mohammed Merah ou les tortures d’un jeune homme par un gang qui se prétend « barbare », on peut difficilement réclamer le droit à être entendu au second degré. Les choses seraient plus claires si l’expression, même l’expression d’idées insoutenables, était libre. Mais le fait que Dieudonné ne prenne jamais le temps dans ses vidéos de désavouer ceux qui font preuve d’un antisémitisme viscéral tout en se réclamant de lui n’est pas très bon signe. Je comprends bien que l’on refuse de constamment montrer patte-blanche, de prendre des précautions oratoires comme si on était, par défaut, coupable. Mais en même temps il faut bien le faire, on ne peut pas défendre son droit à exprimer ses idées tout en se montrant constamment ambigu sur ce que sont ces idées. Avec le temps, Dieudonné est devenu ce que certains l’accusaient — pour lui couper le sifflet ou par préjugé — d’être. C’est pathétique, c’est dommage pour lui, mais il serait encore plus dommage que la même maladie gagne ceux qui soutiennent le principe de la liberté d’expression ou celui d’une justice qui porte sur des faits et non sur une réputation, qui porte sur des actes et non sur des opinions — mais en n’oubliant pas, tout de même, que les opinions mènent à des actes.
En tout cas, s’il ne faut pas se laisser intimider par les procès en antisémitisme jugés d’avance dont sont victimes ceux qui critiquent Israël, il ne faudrait pas se mettre à admettre que critiquer la politique israélienne signifie refuser l’existence même d’Israël, voire que critiquer la politique israélienne revient à de l’antisémitisme. Or c’est ce qu’a fait Dieudonné : il a fini par se rendre coupable de ce dont on l’accusait à tort. Existe-t-il un mécanisme plus fou et plus navrant que celui-ci ?
Eh bien j’ai trouvé, hier, que vous vous placiez un peu sur le terrain de Dieudonné, et que c’était un peu contre-productif.

...

L’abbé Grosjean voit dans la décision du conseil d’État une promesse de censure envers ceux qui s’en prennent aux catholiques. Comme il l’a affirmé des mois durant, pour lui, être pour le « mariage pour tous » c’est s’en prendre aux valeurs catholiques. Alors comme vous le dites, Jean Bricmont, où est-ce que ça s’arrête ? Si la revendication de l’un est vue comme une atteinte à l’autre, quand s’arrête la censure ?

Je ne dis pas que vous êtes ambigu, votre propos est généralement plutôt clair, mais je vous garantis qu’hier, il ne l’était pas tellement, et ma foi, c’est dommage pour les causes que vous défendez. Je vous aime bien en général5, mais l’émission d’hier m’a mis plutôt mal à l’aise, car j’ai l’impression que vous êtes rentré dans un jeu qui vous nuit — mais je reconnais que l’ambiance semblait électrique dès le départ, et que l’aménagement du plateau, à lui seul, signalait votre isolement.


Addendum, après discussions avec des amis sur des réseaux sociaux : dans votre démarche, vous semblez par ailleurs ignorer que dans l’espèce humaine, sauf exception, un discours n’est jamais jugé pour lui-même, mais aussi en fonction de ce qui l’entoure : réputation de l’auteur, mais aussi de son entourage. La psychologie sociale a démontré que ce qu’une personne dit sera reçue différemment selon qu’elle se trouve à côté de telle ou telle personne. Les téléspectateurs ont par exemple tendance à imaginer que les intervieweurs qui laissent parler l’interviewé sont d’accord avec lui, ou qu’une personne qui porte des chaussures de sport est en bonne condition physique,… Et par ailleurs, plus les sujets sont chargés émotionnellement, et plus la personne qui écoute cherchera à décider de manière tranchée s’il doit adhérer ou rejeter. Imaginez le piège que cela devient lorsqu’en plus le public se bouche les oreilles devant toute personne qui a une réputation sulfureuse. C’est injuste, mais c’est une réalité et si on veut avoir une chance d’être audible, il faut savoir prendre quelques précautions formelles dans son discours : faire attention aux noms auxquels on s’associe et chercher à maîtriser des métaphores et ses références.

  1. Lire : Le Ce soir ou jamais de la promotion de la fin du monde. []
  2. Le « deux poids deux mesures » est une réalité effective et pas uniquement un sentiment. Quand le ministre qui se plaignait du manque de blancs à Évry et qui a eu des propos assez odieux sur les Rroms se prétend le champion de l’antiracisme, il y a de quoi rire, mais quand presque aucun média ne relève cet abus, on a de quoi pleurer. Cette iniquité du traitement est une chose terrible mais elle peut souvent s’expliquer, enfin se récapituler, car chaque histoire est différente, et chercher de l’équité dans les tragédies est absurde, il faut les comprendre, les étudier, en parler, les voir comme des histoires singulières et comme des histoires universelles à la fois, mais certainement pas les placer en concurrence. Alors que l’Europe se découvrait bourreau des juifs, elle était dans le déni absolu des effets de son paternalisme colonial et post-colonial, et le reste. Il est absolument important d’en parler, de produire un discours, de récapituler une histoire, de donner la parole à ceux qui souffrent et même de donner la parole à ceux qui sont morts en souffrant, comme dans les romans d’Orson Scott Card, mais c’est une grande erreur de renvoyer les uns dos à dos ou de reprocher à untel d’avoir plus de temps d’antenne que tel autre. Le judaïsme a ses particularités — c’est, pour le Moyen-Orient, une des rares religions non-prosélytes, c’est à dire où un peuple, une culture et une religion se confondent, ce qui en fait une espèce de fossile-vivant, de survivance d’une culture antique dans un monde où les religions prosélytes telles que les diverses saveurs de Christianisme ou d’Islam étendent leur empire sur une bonne moitié de la population mondiale. L’histoire des Palestiniens a ses particularités, celle des maghrébins de France a ses particularités, celle des noirs des colonies a ses particularités, celle de l’Afrique subsaharienne a ses particularités, etc., chaque histoire est singulière dans son essence, sans son histoire, mais aussi dans l’histoire de sa prise de conscience et dans l’histoire des effets qui en découlent.
    Mais que les opprimés, ou anciens opprimés, se battent entre eux parce qu’ils sont jaloux de ces iniquités assez faciles à déconstruire historiquement, voilà qui semble assez imbécile.
    Bien entendu, tous ont le droit légitime à vouloir être jugés à la même aune, mais paradoxalement, je pense que ça passe par un examen singulier de chaque question. []
  3. Au passage je félicite Frédéric Taddéï qui laisse la parole aux gens à qui d’autres la refusent, et surtout, qui laisse parler ceux que certains de ses confrères — comme le fameux Patrick Cohen, la boucle est bouclée —, lui ordonnent presque de ne pas recevoir dans ses émissions. Je n’ai jamais lu Nabe, j’ignore pourquoi il sent le souffre, mais je sais que je ne risque pas de l’apprendre tant qu’il lui est interdit de s’exprimer.
    De même, je suis très heureux d’avoir entendu ce qu’avait à dire Alain Jakubowicz, le président de la Licra, car si je suis en total désaccord avec lui sur la pertinence de la décision du Conseil d’État, j’ai apprécié son éclairage subjectif sur l’histoire de Dieudonné. []
  4. Un ami me fait remarquer que cette réflexion est un peu péremptoire. Alors disons au moins que, personnellement, je pense qu’aucun juif n’a à s’excuser de se sentir concerné par Israël. Inversement, bien sûr, aucun juif n’a à se sentir représentant d’Israël et la communication de « l’état hébreu » (?) qui laisse accroire le contraire fait un tort considérable à la Diaspora. []
  5. Même si j’ai des objections pour les impostures intellectuelles, que vos cibles n’ont pas volé, dans un sens, mais qui sont à présent utilisées comme argument pour discréditer des pensées pourtant valables par les pires cuistres. []

Justice subjonctive

Ce matin, le Tribunal administratif a invalidé la décision, qui faisait suite à un vœu du ministre de l’Intérieur, d’interdire un spectacle de Dieudonné à Nantes. En début de soirée, retournement complet, le Conseil d’État a statué en urgence sur le sujet en désavouant cette décision. Si les provocations de Dieudonné méritent une réponse, peut-être même judiciaire, il n’y a à mon avis pas lieu de se réjouir de celle qui lui a été donnée aujourd’hui.

Le

Le titre a le mérite d’être clair : « Victoire de Manuel Valls ». La question n’était pas la justice ou l’ordre public, ni peut-être même Dieudonné, mais de permettre au ministre de l’Intérieur de sauver la face.

Sur BFM j’ai entendu un juriste commenter la décision d’interdire le spectacle de Dieudonné en ces termes, ou à peu près : « Ce qui est sanctionné par le Conseil d’état c’est l’atteinte à la dignité humaine qui pourrait avoir lieu ».
Tous les juristes ne semblent pas ravis que l’on motive une décision de justice non pas en fonction d’un délit avéré, acté, mais d’un délit potentiel, virtuel, possible : ça pourrait avoir lieu. Enfin au moment où le juriste a commenté l’affaire, cela ne pouvait plus avoir lieu, le spectacle étant annulé, il aurait dû utiliser le mode subjonctif et parler d’une « atteinte à la dignité humaine qui eût pu avoir lieu ».
J’ai trouvé le même terriblement léger (quoique je n’aie pas totalement compris sa position) lorsqu’il a dit, un peu plus tard : « il s’agit d’une atteinte à une liberté fondamentale, mais fondée juridiquement« . On s’interroge subitement sur ce que signifie le mot « fondamental » dans une telle phrase. La liberté fondamentale qui est bafouée ici est sans doute moins la liberté d’expression — notion qui a toujours un peu échappé aux Français, si ce n’est entre 1789 et 1792 puis en 1881 — que le droit à une justice ne sanctionnant que des faits avérés et non des faits futurs et imaginaires1,

À un moment assez surréaliste de l’édition spéciale de BFM, la journaliste Ruth Elkrief a signalé que le régisseur du spectacle de Dieudonné venait de sortir sur le parvis du Zénith de Nantes pour s’adresser, à l’aide d’un porte-voix, aux infortunés spectateurs. Je m’attendais à entendre ce que cette personne avait à dire à la foule, mais ça n’a pas été le cas : BFM, comme plein d’autres chaînes, a envoyé ses cadreurs produire des images, mais pas recueillir des paroles, du moins pas la parole du régisseur de Dieudonné.

Qu'est

Qu’est-ce que le régisseur du spectacle de Dieudonné a dit dans son mégaphone ? Je ne sais pas, BFM a jugé plus prudent de se contenter de le montrer et d’éviter de nous faire entendre ce qu’il avait à dire.

À la place, en voix-off, j’ai entendu Bernard-Henri Lévy, invité sur le plateau, expliquer qu’il entendait bien ceux qui débattaient « sur les interdictions a priori ou a posteriori » et convenait que « bien sûr, c’est mieux a posteriori », mais rappelait qu’il y a du nouveau dans la justice : aujourd’hui, il y a les réseaux sociaux, Internet, tout va très vite, alors hein, ma bonne dame, on n’en n’est plus à respecter les droits élémentaires.
Je n’ai pas bien compris le raisonnement.
Avec pertinence, BHL a rappelé que Dieudonné n’était pas obsédé que par les juifs mais semblait tout aussi perturbé par l’homosexualité. Avec moins de pertinence, il a souligné que Dieudonné s’en est pris à Christiane Taubira2, car il aurait dit que cette dernière n’était pas « une guenon » mais « un bonobo » qui, explique ce zoologue amateur, est « une espèce de singe ». Or s’il est certain que les gens qui ont jeté des bananes à Christiane Taubira et l’ont qualifiée de guenon l’ont fait en reprenant à leur compte les clichés coloniaux racistes qui refusaient le statut d’être humain aux noirs, il est probable que Dieudonné, qui a été un des organisateurs de « La marche des peuples noirs de France » et dont le père est originaire du Cameroun, n’a pas eu cette réflexion par négrophobie latente, et que le seconde degré soit cette fois plus que probable. De plus, les chimpanzés bonobos ne sont pas n’importe quelle espèce de grands singes, ils ont la réputation d’être plus pacifiques que leurs cousins gorilles, chimpanzés communs ou humains, et bénéficient d’une grande sympathie, qualifier quelqu’un de bonobo n’est à mon avis pas vraiment une insulte.
Toujours au chapitre de la censure, BHL a demandé que l’on supprime Dieudonné du réseau Internet, en profitant qu’une grande plate-forme de diffusion de vidéo est française (Dailymotion, je suppose), et en espérant même faire ployer l’américain Youtube car, rappelle BHL, cette plate-forme avait fini par supprimer la vidéo de la décapitation de Daniel Pearl. Je doute que Youtube comprenne totalement la comparaison.
Enfin, un éditorialiste de BFM dont le nom m’échappe a conclu en se félicitant de l’apaisement qui allait avoir lieu dans les jours à venir, grâce à l’interdiction du spectacle. Donc on interdit un spectacle pour ce qui va s’y dire et on se félicite du retour au calme qui va s’opérer. Sur BFM, on croit que l’avenir se devine. Cependant, ce n’est pas tout à fait faux : si la chaîne décide que la situation est calme, elle n’en parlera plus, elle et ses semblables décident de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas, en lui conférant de l’emphase ou non.

Afin

Afin d’être certain que la décision du Conseil d’État ne soit pas trop contestée, BFM ne trouve qu’une personne pour s’en plaindre : Gilbert Collard, horripilant avocat médiatique à présent assimilé au Front National. Pire encore, ce dernier a eu des paroles plutôt sensées, en disant que s’il y avait lieu de condamner Dieudonné, il fallait le faire, mais en fonction de ses propos passés, et non en interdisant un spectacle a priori.

Partant de cette jurisprudence, je propose que l’on condamne désormais les hommes et femmes politiques pour corruption sans attendre que les faits soient observés, et même, pourquoi pas, avant leur élection, puisque, nous le savons tous, leur situation comporte des risques dans le domaine : combien de députés, de ministres, parfaitement formés, anciennement idéalistes, réputés irréprochables, ont fini par se retrouver accusés d’abus divers qui n’auraient pas pu être commis s’ils n’avaient pas été élus ?
Et puis surtout, une fois élus, certains parviennent à ne plus être condamnables pour rien du tout, comme le sénateur Serge Dassault qui est parvenu mercredi à sauver son immunité parlementaire alors même que son audition en tant que témoin assisté semble avoir eu un résultat accablant3.

J’ai beaucoup d’amis qui trouvent qu’on en fait un peu trop avec Dieudonné, que son importance ne vient que de la publicité que lui font les débats passionnés qui ont lieu en ce moment. Ils ont raison. Mais cette affaire révèle peut-être un problème nettement moins anecdotique. Entre le sénateur louche qui est innocenté sans être jugé et l’humoriste sérieux qu’on ne condamne pas pour ses spectacles passés mais que l’on empêche de commettre des crimes potentiels, on peut se demander si les responsables de l’État français croient encore aux institutions dont ils se prétendent les représentants : il semble qu’ils n’aient même plus le souci de nous faire croire qu’ils y croient.

  1. Lire les mots assez durs de Maître Eolas, interviewé par Le Nouvel Observateur : « Le Conseil d’Etat admet que si un ministre de l’Intérieur estime que ce que vous allez dire va porter atteinte à la dignité de la personne humaine, il peut vous interdire de le dire. Nous sommes maintenant dans un régime préventif de la liberté d’expression, et c’est une boîte de Pandore qui est ouverte. Dans son ordonnance, le Conseil d’Etat souligne que « l’exercice de la liberté d’expression est une condition de la démocratie ». Et quelques lignes plus loin, il commet un attentat contre cette liberté d’expression ». []
  2. Christiane Taubira a écrit une belle tribune, Ébranler les hommes, qui, tout en critiquant l’idéologie de Dieudonné, s’en prend presque aussi fortement à Manuel Valls (sans vraiment le citer), en rappelant que c’est à la justice de rendre justice. []
  3. Treize membres du bureau du sénat ont voté contre la levée de l’immunité de leur collègue, contre douze, et un s’est abstenu. Quatorze membre du bureau en question sont réputés « de gauche », et donc politiquement opposés à Serge Dassault. La presse suppose qu’un sénateur « de gauche » a voté en faveur de Dassault et qu’un second s’est abstenu. Je propose une autre théorie : la totalité des sénateurs « de droite » a voté contre Dassault, qui les déshonore, un sénateur « de gauche » s’est abstenu et tous les autres ont voté pour sauver la peau de Serge Dassault, car il semble que plusieurs avaient des raisons tactiques personnelles de ne pas gêner le marchand de canons. []

La Dieudonnite

Cette semaine, la France entière souffre de dieudonnite, on ne parle que de l'(ex-?) humoriste dont les spectacles, disent les médias, attirent quelques centaines de personnes quatre fois par semaine, sans publicité.  Enfin les médias disent « sans publicité » tout en faisant de la publicité, il serait donc plus avisé de dire « sans budget publicitaire ».
Dans un très mauvais sujet documentaire de BFM, j’ai vu une ancienne organisatrice des tournées de Dieudonné expliquer que ce qui remplissait les salles, c’étaient les plaintes et les protestations de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme : chaque fois qu’ils réclament par voix de presse au maire d’une commune d’empêcher le spectacle de se tenir, le nombre de réservations explose.

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Aujourd’hui, dans le Parisien/Aujourd’hui-en-France, Manuel Valls prend position et explique qu’il compte faire tout ce qui est en son pouvoir pour interdire les spectacles de Dieudonné car ceux-ci, dit-il, troublent l’ordre public et appellent à la haine.
Or en face de ces accusations évidemment graves, on ne nous dit pas grand chose des propos de Dieudonné. Il a chanté « Shoah Ananas » sur l’air de « Chaud Cacao », ce qui lui a valu une condamnation à 30 000 euros d’amende. Il aurait inventé la « quenelle » (un geste dont les spécialistes se battent pour savoir s’il est « antisystème » ou « antisémite »), et il s’en est pris au journaliste Patrick Cohen en disant (cité par Le Monde) : «Moi, tu vois, quand je l’entends parler, Patrick Cohen, j’me dis, tu vois, les chambres à gaz… Dommage.» — on est tout de même forcé de noter que ce trait d’humour qu’on peut juger de mauvais goût n’est que la reprise d’un sketch d’Élie et Dieudonné et1 fait suite à une séquence diffusée par la cinquième chaîne où le dénommé Patrick Cohen expliquait à Frédéric Taddéï quelles personnalités devaient être mises sur liste noire dans les médias : Alain Soral, Marc-Édouard Nabe, Tariq Ramadan et Dieudonné2.
Une affreuse mécanique fait que les paranoïaques finissent toujours par avoir raison, et les responsables des associations de lutte contre le racisme, autant que Dieudonné, n’échappent pas à la règle : les premiers sont attentifs au moindre frémissement d’antisémitisme, et vont chercher le retour du nazisme dans la moindre réflexion suspecte, ou prêtent parfois même d’office un antisémitisme caché ou inconscient à tous ceux qui ne sont pas juifs, ou même parfois à des juifs qui ont le malheur de critiquer l’extrême-droite israélienne. Le second se voit en martyr, victime de censure et de tracasseries juridiques diverses. Il y a quinze ans, Dieudonné était encore un excellent acteur et un grand humoriste. Il lui arrivait régulièrement de s’en prendre à toutes les religions, qu’ils qualifiait d’escroqueries, et ses sketchs pouvaient avoir une pertinence politique salvatrice. Avec le temps, pourtant Dieudonné semble effectivement être devenu obnubilé par les juifs, et les associations de lutte contre l’antisémitisme semblent symétriquement obnubilées par Dieudonné, lui prêtant les plus affreux desseins et prenant au premier degré la moindre réponse provocatrice aux accusations (souvent outrancières au départ) qu’elles ont elles-mêmes émises.

Entre temps, Dieudonné se fait des amis, et puisqu’il est qualifié d’antisémite, il devient une référence pour l’extrême-droite (qui, il y a trente ans lui aurait sans doute trouvé la peau trop sombre — curieuse forme de progrès) autant que pour ceux qui se sentent concernés par l’invisibilité des « minorités visibles » dans la vie publique (et leur sur-représentation négative dans le débat public), par l’histoire de la traite négrière ou par la façon dont les Palestiniens sont traités par Israël, et qui ont l’impression (parfois fondée, pour des raisons que l’histoire récente explique assez bien) que certaines tragédies sont mieux médiatisées que d’autres, ou que certains sujets sont plus tabous que d’autres.

elie_dieudonne

Pour ma génération en tout cas, la Seconde Guerre Mondiale n’est pas si éloignée dans le temps, et les camps de concentration nazis restent le summum de ce qu’on nomme, quoique spécifiquement humain3, « l’inhumanité », et ce d’autant plus que cet épisode abominable de l’histoire humaine a été le fait de pays réputés modernes. Pour moi, et sans doute pour bien d’autres, la Shoah n’est pas qu’une tragédie de l’histoire juive, c’est aussi une tragédie dont la portée est universelle : des humains qui aimaient leurs chiens, qui aimaient la littérature, la belle peinture et la grande musique, ont voulu faire disparaître d’autres humains, des humains qui parlaient la même langue qu’eux, qui vivaient avec eux, et cela sur la foi de théories anthropologiques absurdes et d’une méfiance millénaire.
L’idée d’amoindrir, d’excuser, de relativiser pareille horreur est insupportable.
J’imagine que c’est ce sentiment d’horreur qui pousse certains à souhaiter qu’on fasse taire Dieudonné, mais ceux-là, les censeurs, ont à mon avis bien tort.

Il existe des lois précises en France : l’appel au meurtre, l’expression publique de la haine, l’injure ou la calomnie sont autant de délits encadrés par la loi. Même la négation de crimes contre l’humanité est punie par la loi4.
Dieudonné et ses contradicteurs le savent bien puisqu’ils se retrouvent fréquemment devant des tribunaux à ce titre. Alors surveiller ce qui est exprimé pendant les spectacles de Dieudonné et le condamner lorsque c’est mérité devrait suffire, pourquoi faudrait-il en plus appeler à la censure ? Au boycott par les municipalités ?
Les gens n’aiment pas beaucoup qu’on décide à leur place de ce qu’ils ont le droit d’entendre, car ils ont généralement la prétention de se faire une opinion par eux-mêmes5. Il est un peu insultant de les traiter comme des enfants débiles qui deviendraient subitement nazis parce qu’un britanno-camerounais remet sur scène un « prix de l’infréquentabilité » (pourtant bien mérité, non ?) à Robert Faurisson.
De fait, les témoignages de spectateurs que j’ai pu entendre sont plutôt que l’on rit du début à la fin de ses spectacles et que personne n’y est épargné.
Est-ce que Dieudonné joue juste à l’idiot qui ne supporte pas qu’on l’oblige à respecter le caractère sacré de la Shoah ? Est-ce qu’à force de jouer, il est devenu sérieux ?  Est-ce qu’il est embrigadé par un mouvement sectaire ? Est-ce que son engagement pour les Palestiniens s’est transformé en haine antisémite ? Et comment lui pardonner d’avoir défendu la décision de la justice iranienne de condamner une femme adultère à mort ?
Le second degré du message de l’humoriste était plus franchement perceptible à l’époque où, sur leurs affiches, le noir Dieudonné portait une cagoule du Klux Klux Klan tandis que son ami et associé le juif Élie Semoun s’habillait en SS.
Mais il sera difficile de savoir à quoi s’en tenir sur ce qu’il pense vraiment si on ne lui pose pas la question et si on ne le laisse pas parler.

...

Comment expliquer à un musulman que le même Richard Malka qui a défendu les caricature de Mahomet au nom de la liberté d’expression réclame à présent qu’on retire à Dieudonné sa liberté d’expression au nom d’un antisémitisme présumé ? L’article de l’avocat dans le Huffington Post est à peine croyable : le titre associe Dieudonné au journal Minute et à Alain Soral, mais ne cite à aucun moment de propos de l’humoriste qui puisse justifier une telle association. Dieudonné n’apparaît explicitement que dans le titre de l’article.

Certaines vidéos de Dieudonné ont de quoi mettre mal à l’aise, moins par ce qui y est dit que parce qu’il est impossible de ne pas voir qu’elles ont une cible obsessionnelle. Quand Dieudonné s’en prend à son ami Élie en lui demandant « ce sont tes origines qui te montent à la tête ? » ou affirme que les dirigeants de la France ne rendent de comptes qu’à Israël, il s’inscrit dans la tradition de la pire presse antisémite, avec ses sous-entendus rances et sa manière fourbe de désigner des cibles.
Mais imaginons que ce soit une forme tordue d’humour au quinze-millième degré, causée par l’insoumission, le refus des tabous ou le goût de la provocation du personnage, imaginons… Il restera toujours un gros problème à Dieudonné : la manière dont il est entendu par ses propres amis. Car pour avoir discuté avec deux ou trois soutiens acharnés à Dieudonné, sur Twitter, je n’ai pas senti une bienveillance antiraciste bien affirmée, mais au contraire, la revendication d’une revanche assez agressive envers les Juifs qui bénéficieraient d’un traitement médiatique à part :

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Je vous épargne le reste de l’échange, pas spécialement cordial…

Les commentaires qui concernent Dieudonné, sur Youtube ou à la suite des articles de presse qui le concernent, sont d’une teneur souvent agressive, parfois franchement haineuse, que ce soit pour le défendre ou pour l’attaquer, d’ailleurs.
Certains réfutent l’antisémitisme de Dieudonné avant d’affirmer, en substance, que cette réputation non méritée est le fait d’un complot juif6…. Hmm…

Au sujet de Dieudonné, j’ai lu souvent ses soutiens citer cette phrase attribuée à Voltaire et qu’on lit souvent aussi chez les complotistes américains : « Pour savoir qui vous dirige vraiment, il suffit de regarder ceux que vous ne pouvez pas critiquer ». Le sous-entendu est clair : on ne peut pas rire de la Shoah en France, donc la France est dirigée par les juifs. En fait, Voltaire n’a jamais écrit une telle phrase, lui qui s’en prenait à la monarchie absolue et donc à un pouvoir qui n’avait rien de particulièrement occulte7.

Il est assez pathétique que, dans une période de progrès scientifiques et techniques accélérés, à une période où l’on peut connaître l’histoire mieux que jamais, des gens s’obstinent à faire des concours d’identification à des martyrs passés ou exotiques, souvent en prélude à une revanche haineuse, en se réclamant de concepts ineptes tels que la race, les frontières, ou la fidélité à des divinités ombrageuses dont la seule bonne action avérée est de n’avoir jamais existé effectivement.
Mais il faut l’accepter.
Laisser parler, c’est s’autoriser la possibilité d’une réponse. Et c’est important car on ne combat pas un mensonge ou une erreur en les faisant taire, ou en les forçant à être chuchotés, sous-entendus, mais en leur opposant, sinon la vérité, du moins des contre-arguments et un autre point de vue.
Tout le monde n’est pas capable d’imaginer que, en étant correctement informé, on finit forcément par réfléchir correctement. Je comprends cette défiance, mais je ne vois pas en quoi un refus d’information serait l’assurance de mieux.

  1. « J’comprends Cohen, c’est qu’en 45, les « boches », ils auraient pu finir le boulot ! Cohen » (Cohen et Bokassa, 1991). []
  2. Lire : La liste de Patrick Cohen, par Daniel Schneidermann, Libé du 17 mars 2013. []
  3. On parle souvent d' »inhumanité » pour qualifier des faits qui n’existent chez aucune autre espèce animale autre que l’humain. Cf. Cet article, sur le sujet des machines et de l’humain. []
  4. Ce qui pose quelques problèmes de hiérarchisation des abominations, d’une part, et de censure du travail des historiens d’autre part. Lire la tribune Laissons parler les imbéciles (Libé, 19/12/2013), qui explique pourquoi il est absurde et dangereux de demander au juge de rétablir le bon sens. []
  5. Quand on appelle à la censure, ce n’est jamais pour se protéger soi-même de la propagande, mais parce que l’on croit que d’autres ne sauront pas avoir autant de discernement que nous… []
  6. Un jour, un homme qui visite un asile de fou rencontre un interné qui le convainc qu’il est sain d’esprit, qu’il se trouve là par erreur, et lui demande de tout faire pour l’aider à sortir. Le visiteur promet, mais, alors qu’il s’est éloigné de quelques mètres, reçoit une brique derrière la tête. Il se relève, à demi assommé, et voit l’homme avec qui il venait de discuter, qui lui a envoyé la brique, qui l’interpelle à nouveau : « vous n’oublierez pas de leur dire que je ne suis pas fou, hein ! ». []
  7. Il est assez piquant que deux cent ans plus tard Voltaire reste un enjeu idéologique, entre ceux qui l’accusent d’avoir été esclavagiste, antisémite, islamophobe, et ceux qui lui inventent des citations diverses et variées censées être prémonitoires ou révélatrices de complots… Lire aussi : Rallumer les Lumières. []

Les anges de la censure

Laurent Obertone est auteur de l’alarmiste La France orange mécanique, et à présent d’un essai sur l’assassin Anders Breivik intitulé Utøya. Je n’ai lu aucun de ces deux livres, je sais juste qu’ils traitent de sujets sensibles, comme on dit, et que le premier a été salué par divers éditorialistes très à droite et notamment ceux qui fantasment des banlieues aussi hostiles que le monde post-apocalyptique de Mad Max. Je trouve dangereuse cette société française où, depuis le fin fond du bucolique village Ouatesheim1 (Bas-Rhin), des gens vivent dans la terreur du barbare abreuvé de jeux vidéo violents qui brûle des voitures et des écoles sur le chemin de la mosquée et qui ne connaît pas la tête de sa femme, celle-ci vivant le plus clair du temps déguisée en tente de camping. Un poncif, mes alsaciens terrorisés par le journal télé de Jean-Pierre Pernaud ? Peut-être : œil pour œil, cliché pour cliché.
Je lis dans La très sérieuse Revue européenne des médias, dernière livraison (n°28, automne 2013), qu’en dix ans la place des faits-divers dans le journal télévisé a progressé de 73%, alors même que la délinquance a reculé dans quasiment tout les domaines et est stable ou en augmentation légère dans les autres. On peut jouer longtemps au ping-pong avec les chiffres, et c’est d’ailleurs ce que fait le livre La France Orange mécanique, mais la différence entre la représentation de la violence par le journal télévisé et sa réalité me semble importante.

...

Conversation filmée à la mode Pierre Carles (on filme un téléphone !) entre l’éditeur « Ring » et le responsable Isère de SOS Racisme (qui a accepté la diffusion de la vidéo, ce qui est tout à son honneur).

…Importante, mais pas indiscutable, parce qu’il n’y a pas beaucoup de sujets qui ne méritent pas d’être discutés. Nous sommes dans un pays théoriquement libre et démocratique, et si nous jugeons que certains se trompent ou ont tort, et que cela nous importe, nous pouvons prendre le temps de leur répondre et de leur proposer notre point de vue, notre expérience, nos éléments.
C’est ce que n’a pas fait la section Isèroise de l’association SOS Racisme, qui, en entendant dire que Laurent Obertone devait présenter son livre dans la librairie Chapitre de Grenoble, a fait pression pour que la rencontre soit annulée, et a obtenu gain de cause. Il semble que le même scénario se répète dans différentes villes, c’est en tout cas ce qu’affirme l’éditeur Ring2. Ce ne sont pas les arguments de SOS Racisme qui ont convaincu la direction de la librairie d’annuler l’événement, car il n’y a pas d’argument : ils n’ont pas lu le livre Utøya et refusent de le lire, ils savent juste qu’ils en désapprouvent l’auteur, que celui-ci doit être interdit d’existence publique partout où les menaces portent. Car il s’agit bien de menaces, puisque le responsable de SOS Racisme qui s’exprime au téléphone sur le sujet laisse entendre qu’il a le pouvoir d’alerter, de désigner une cible à des activistes de sa connaissance qui seraient ravis d’empêcher physiquement la bonne tenue de la rencontre entre l’auteur et son éventuel public.

Je ne vois pas bien la différence entre ce genre de gens qui se proposent de faire taire les voix qui les dérangent et d’autres genres de fascistes passés, présents ou futurs, si ce n’est qu’ici, le prétexte à la censure, à l’intimidation et aux possibles violences est une bonne cause, à savoir l’anti-racisme. Au nom de l’anti-racisme, on réclame qu’un auteur, qu’une personne unique, n’ait plus le droit de s’exprimer, ou ne puisse le faire que circonscrit à la crypto-extrême-droite qui sera ravie de lui donner une place d’où il ne pourra plus jamais s’échapper. Refoulé par les uns, accueilli à bras ouverts par les autres, dans quelle direction voulez-vous que ce pauvre homme aille ?3 Je dis pauvre homme, et je le pense sincèrement, car il est désormais maudit, marqué du sceau de l’infamie, contraint à s’incruster, pour ou contre son gré, dans le camp des méchants, des salauds, des réprouvés, où les gentils, les vertueux, les anges, ont décidé de l’envoyer. Des gentils qui ne supportent pas le débat, pas la discussion, et pas l’existence de l’autre, de celui qui ne pense pas comme nous.

Anti-racistes, mon œil !

anges_rebelles

La Chute des anges rebelles, par Brueghel (détail). On reconnaît les gentils au fait qu’ils ont des vêtements propres et qu’ils tapent sur les méchants pour les chasser du paradis.

Bien entendu, aucun éditeur n’est tenu d’imprimer des livres douteux, aucune librairie ou aucune émission ne sont tenues d’en inviter l’auteur, mais s’ils le font, de quel droit le leur interdire ? Il existe des lois qui encadrent la liberté d’expression, en France, des lois que dans de nombreux autres pays on juge assez strictes, venant d’une (réputée) démocratie dont la devise commence par le si beau mot « Liberté ». De par la loi, on n’a pas le droit de faire des appels à la haine, à la violence, et c’est encore plus vrai si cela se double de discriminations raciales ou sexuelles. De par la loi, on n’a pas le droit de pratiquer l’injure ou l’appel au meurtre. De par la loi, on n’a même pas le droit de diffamer, c’est à dire d’attenter à l’honneur d’une personne, fut-ce avec des faits avérés4.
Bref, la loi française est déjà suffisamment répressive et suffisamment claire en matière de liberté d’expression pour que l’on n’aie pas besoin de faire justice soi-même en décidant, sans procès et sans discussion, de qui a le droit d’avoir une existence publique. Il faudrait que ce refus de la censure s’applique aussi aux médias de flux du service public lorsque ceux-ci oublient leurs responsabilités et se contentent d’inviter toujours les mêmes personnes pour s’exprimer sur les questions publiques dans des débats où le spectateur est sommé de se positionner vis à vis d’une dichotomie caricaturale qui ne laisse que rarement la place à des voix originales5.
On peut, et même on doit, questionner tout média dont la puissance de diffusion se met au service d’idéologies implicites ou explicites, conscientes ou non, car il y a ici un puissant déséquilibre : ils ont le pouvoir de véhiculer des idées (néfastes ou non), nous n’avons pas celui de les contredire. Ou pas trop : nous avons nos blogs, nous avons Twitter, et au fond c’est déjà ça — pas la peine de se demander pourquoi les tenants d’une informations verticale, hiérarchique et triée sont si hostiles à la liberté de parole qui circule sur les réseaux ni pourquoi ils inventent des prétextes moralistes pour la limiter.

Noam Chomsky6 a couru le risque, il y a plus de trente ans, de prendre la position la plus forte possible au sujet de la liberté d’expression en défendant le droit à s’exprimer d’un négationniste notoire, Robert Faurisson. Il ne l’a sans doute pas formulé exactement de cette manière, mais ce que dit Chomsky dans plusieurs articles ultérieurs consacrés au sujet, ce n’est pas, comme certains ont fait semblant de le comprendre, que toute opinion, quelle qu’elle soit est respectable ni que toutes les idées se valent7, c’est que sans la liberté de dire, il n’est pas possible de contredire.
Si on permet à un négationniste d’écrire dans un livre que les camps d’extermination nazis sont une vue de l’esprit, cet auteur sera bien forcé de le faire en fournissant des éléments, des détails, des arguments, et chacun de ces éléments permet une vérification ou une contradiction.
En l’absence de droit au débat, nous nous trouvons dans une situation de foi : soit on croit, soit on ne croit pas. Puisque l’on ne peut débattre de ce qui se passe de preuves et de discussion, on ne peut qu’accepter ou refuser, en fonction de ses préjugés ou de son intérêt immédiat. Les religions fonctionnent presque toutes sur ce mode et l’absence de preuves ou de débat, loin d’être leur point faible, les renforce. Il en va autant dans les milieux conspirationnistes où des croyances parfois absurdes se nourrissent du simple fait que leur expression est interdite.
Est-ce qu’une vérité peut se satisfaire d’être imposée par la force, de ne devoir son statut qu’au fait que ce qui est lui est contraire est interdit ?
La position de Chomsky a valu à ce dernier de voir son nom circuler sur des listes de juifs « ennemis des juifs » que l’on trouve en trois clics sur Internet — car, croyez-le ou non, il existe sur cette planète absurde des juifs qui font des listes de juifs « indésirables » dans un but dénonciateur et stigmatisant. J’admire la constance avec laquelle Chomsky est resté droit dans ses bottes malgré la pression exercée.

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Le livre est censuré par quelqu’un… qui refuse de le lire. Ce ne sont même pas les idées qui dérangent, mais l’identité de celui qui les émet, s’il a eu le malheur d’être classé dans le camp des infréquentables.  C’est le moment de relire Le Confort intellectuel, de Marcel Aymé…

Peu importe le cas spécifique de SOS Racisme et de ce livre mis à l’index, j’ai l’impression de percevoir une tendance inquiétante, autant dans les médias d’information que sur Twitter, qui est est que le débat est de moins en moins possible, que laisser quelqu’un s’exprimer, accepter de l’écouter, ce serait se laisser convaincre, se laisser corrompre, qu’accepter l’existence de l’autre, parfois, est nerveusement impensable. Peut-être est-ce juste que je vieillis et que je n’ai plus l’intransigeance idéaliste d’autrefois,
Une démocratie où le débat véritable est vu comme une menace, où la distance est considérée comme un manque de sensibilité et où l’unique moment pour faire connaître son avis (ses colères, ses frustrations, ses peurs) est le moment où l’on élit des représentants aux quasi-pleins pouvoirs,… Comment voudrait-on que ça se termine bien ?

  1. Cf. L’article Causalités et corrélations. []
  2. Lire l’article publié à ce sujet sur le site Actualitte. []
  3. Peut-être est-il déjà maudit, cependant, et peut-être ne pourra-t-il donc rien faire que suivre la pente qu’il a lui-même choisi, car selon certains (notamment Médiapart, qui a effectué une enquête à ce sujet), il serait « L’Ubiquiste », auteur du blog raciste « Le Pélicastre jouisseur » et auteur aussi du « Manifeste nauséabond », texte qui mérite bien son titre et qui propose rien moins que de pousser le racisme à s’incruster dans les consciences en recourant, comme les agents de relation publiques de l’industrie du tabac, au doute et à la fourberie : avancer masquer.
    J’ignore si Laurent Obertone est bien l’auteur de ce « Manifeste nauséabond », mais il est intéressant de le lire, ne serait-ce que pour constater qu’il existe un programme derrière la montée du racisme en France, que celui-ci ne vient pas uniquement de la bêtise générale, mais est aussi porté par des gens qui raisonnent (fussent-ils juste fous, comme Anders Breivik — le raisonnement n’est malheureusement lié ni à l’intelligence ni à la santé mentale), et dont il serait une grande erreur d’ignorer les plans. []
  4. Même s’il a raison, un journal peut être poursuivi parce qu’il accuse une personnalité politique d’une infraction légale non-encore connue de la justice : la condamnation pour diffamation tombera en premier. Le fait que le journaliste soit jugé de bonne foi sera, tout au plus, une circonstance atténuante. []
  5. Je suis assez effrayé lorsque j’entends certains se plaindre que Frédéric Taddeï ose inviter des parias médiatiques et affirme refuser de se donner un rôle de procureur. Je lui reprocherais malgré tout (comme à d’autres) d’inviter souvent les mêmes têtes (Elisabeth Lévy, Emmanuel Todd, Alain Badiou, Cynthia Fleury,…), mais on peut en comprendre les raisons (habitude, maîtrise d’un certain niveau de professionalisme des invités,…) et celles-ci sont distinctes de la question de la censure.
    On pourrait aussi parler de Wikipédia, accusée de ne pas porter un parti-pris idéologique et de donner voix au chapitre à des opinions ou à des personnes qu’une certaine doxa désapprouve.
    On peut rappeler enfin (et notamment à ceux qui accusent Wikipédia d’être « libertaire » mais aussi « libertarienne ») que l’âge d’or de la presse française — la troisième république, pour faire court — correspond à l’époque où les imprimeurs étaient tous anarchistes et mettaient un point d’honneur à laisser circuler la parole de gens dont ils désapprouvaient les idées. []
  6. Au sujet de qui Michel Gondry s’apprête à sortir un film d’animation, Is the Man Who Is Tall Happy? []
  7. Sur d’autres sujets, on a fait le même genre de procès en relativisme moral ou culturel à Gilles Deleuze ou à Claude Lévi-Strauss, qui sont pourtant comme Chomsky des hommes aux convictions fortes. Ce qu’on leur reproche, c’est peut-être surtout de ne pas se positionner sur la ligne qui va de « complètement pour » à « tout à fait contre » et qui n’est, malgré l’apparence de débat, qu’une direction unique. []

Les 343 19 18 salauds

Trois-cent quarante-trois « salauds » signent un appel au droit à recourir aux services de prostitué(e)s, puisqu’il est question de pénaliser leur clientèle. Cet appel est relayé par le journal d’Elisabeth Lévy, Causeur. Si on y regarde de près, les trois-cent quarante-trois sont ne sont que dix-neuf : Frédéric Beigbeder, Nicolas Bedos1, Philippe Caubère, Marc Cohen, Jean-Michel Delacomptée, David Di Nota, Claude Durand, Benoit Duteurtre, Jacques de Guillebon, Basile de Koch, Antoine, Daniel Leconte2, Jérôme Leroy, Richard Malka, Gil Mihaely, Ivan Rioufol, Luc Rosenzweig, François Taillandier et Eric Zemmour. Il semble même que ces dix-neuf « trois-cent quarante-trois » soient seulement dix-huit, car le chanteur Antoine semble avoir été ôté de la liste qui se trouve sur le site de Causeur.

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On peut discuter de la pénalisation des clients. Question très complexe, car s’il est certainement faux de dire que la prostitution est « le plus vieux métier du monde »3, formule qui laisse imaginer qu’un monde sans prostitution est impensable, il est certain que les raisons d’être tenté ou acculé à se prostituer (et d’être tenté d’en être client) ne disparaîtront que le jour où nos sociétés seront idéalement exemptes d’inégalités financières autant que sexuelles4. Et sans vouloir être défaitiste, j’ai peur que ça ne soit pas pour demain, et pire, j’ai peur que la tendance soit à un accroissement des inégalités. Est-ce que pénaliser le client protège ou précarise les prestataires ? Ce sujet me semble terriblement complexe, et en fait je suis toujours épaté que tant de gens aient un avis tranché. Mais il devrait être possible de s’entendre sur l’abolition de la prostitution non comme moyen, mais comme but : un jour, dans un monde idéal, la misère affective ou sexuelle et la misère tout court n’auront plus de raison de s’exploiter mutuellement.

Les trois-cent-quarante-trois salauds qui sont en fait dix-neuf ou même seulement dix-huit ne subissent pas des conditions de vie qui rendent difficile toute vie sexuelle autre que tarifée : désert rural, lourd handicap physique ou social, enfin ce genre de choses. Ils ne réclament pas d’améliorer la condition des travailleurs du sexe, ils revendiquent juste le droit à continuer d’exploiter, à utiliser leur position sociale pour profiter du corps d’autrui, à utiliser l’argent qu’ils ont et que d’autres n’ont pas pour gagner du temps et éviter toute responsabilité ou tout engagement : ma sexualité, ton problème. Ils ne sont même pas dans le romantisme un peu suspect des clients de l’époque des maisons closes ou des amants de courtisanes d’autrefois qui s’aveuglaient volontairement un peu quant au caractère sordide des réalités de ces professions. Ils ne veulent du bien à personne qu’à eux-mêmes, et ils affirment que l’argent achète tout.

Il est étrange et intéressant de voir apparaître ici le nom d’Éric Zemmour et, en filigrane, celui d’Élisabeth Lévy, qui partage avec le farfadet masculiniste comme avec Ivan Rioufol, autre signataire, une certaine obsession du déclin de la France qui, selon eux, ne serait pas dû à un abandon du service public5, du frêle équilibre social-démocrate ou encore de l’égalité entre les sexes, mais au contraire, de la « dévirilisation » des hommes, de l’extension du pouvoir des femmes, de l’accueil civilisé des étrangers, du fait de laisser des miettes (RSA, allocations diverses) aux plus pauvres des pauvres, du fait d’accepter la culture d’autrui,  la religion d’autrui, les revendications d’autrui,… C’est cette famille des néo-réactionnaires médiatiques qui fustige régulièrement le « relativisme culturel » de la gauche post-moderne, mais je ne vois pas bien en quoi la pensée post-soixante-huitarde sèmerait plus la confusion des valeurs qu’une pétition de bourgeois parisiens, de gauche ou de droite6 qui s’insurgent à l’idée qu’on entrave leur droit à la jouissance et leur droit à exploiter et à mépriser plus pauvres qu’eux.

...

Une double-page du Nouvel observateur commémorant les quarante ans du manifeste des 343… et peut-être aussi l’époque où ce magazine en était vraiment un.

Le « relativisme » est présent dans les références mises en avant : si les signataires affirment être trois-cent quarante-trois, c’est en clin d’œil au « manifeste des trois-cent quarante-trois » (1971), où, à conduites par Simone de Beauvoir, trois-cent quarante-trois femmes7 affirmaient avoir clandestinement vécu une interruption volontaire de grossesse, à une époque où cet acte était illégal, pénalisé, dangereux, et où la contraception venait tout juste d’être autorisée mais n’avait pas le droit d’être évoquée. Il fallait une belle dose de courage pour revendiquer un avortement, à la fois face à la loi, et face à l’opinion (qui n’a pas tellement changé : c’est une chose dont on ne se vante pas facilement). Très vite, ce manifeste a été surnommé « les 343 salopes ».

Ce n’est pas la première fois qu’un manifeste politique fait explicitement référence à celui de 1971, mais associer une lutte de femmes pour le droit à disposer de leur corps à une lutte d’homme pour conserver le privilège du droit à disposer du corps d’autrui (et de femmes, surtout), voilà qui est plus que consternant : obscène.
Un second clin d’œil est lancé envers la lutte contre le racisme du début des années 1980, avec le slogan « touche pas à ma pute », qui est destiné à nous rappeler le « touche pas à mon pote » de SOS Racisme. Un recyclage à peine moins lamentable que l’autre, ne serait-ce que pour l’utilisation du mot « pute » et du possessif « ma », qui disent bien ce qu’ils veulent dire : mépris, pouvoir, propriété…

  1. J’ai appris depuis la publication de cet article que Nicolas Bedos n’assumait plus totalement sa prise de position, et en tout cas la comparaisons entre le manifeste de 1971 et celui de 2013. Il n’y aurait donc plus que 17 ou 17 signataires et demie. []
  2. 6/11 : Encore une défection : Daniel Leconte n’avait pas signé la pétition, et y a découvert son nom après publication, cf. ce commentaire. []
  3. Une certaine logique voudrait que la prostitution ait été inventée après l’argent, qui a été inventé avec l’agriculture, aux débuts de la civilisation, comme la propriété foncière, la monarchie, le mariage, l’emploi, la ville, le commerce, la comptabilité, les mathématiques, l’écriture,… []
  4. Le documentaire RDA: l’amour autrement ?, montré récemment sur Arte, est éclairant et passionnant. On y voit la différence entre l’Allemagne de l’Ouest, pétrie de moralité, où l’épouse était au service de son mari et où existaient prostitution et pornographie (clandestinement puis au grand jour), comparée à l’Allemagne de l’Est, où l’égalité entre hommes et femmes n’était pas une plaisanterie et où l’éducation sexuelle et l’accès à la contraception étaient librement discutées : la prostitution comme la pornographie étaient à peu près inconnues. []
  5. Un fait éclairant sur la marchandisation de l’espace public : À Bordeaux, la nouvelle poste a obtenu de « bâtiments de France » le droit à encastrer sur son mur extérieur un distributeur d’argent, mais pas une boite-aux-lettres. []
  6. Il y a parmi les signataires des gens qui se donnent la réputation d’être de gauche et d’autres de droite. Le fait qu’ils s’accordent sur l’exploitation du corps d’autrui tombe le masque : ils ne sont rien d’autres que des bourgeois à l’ancienne. []
  7. Parmi lesquelles Jeanne Moreau, Françoise Sagan, Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Christine Delphy, Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Agnès Varda,… []

Tous des singes !

Une militante du Front National, Anne-Sophie Leclere, a vu sa candidature dans les Ardennes suspendue1 par le parti qui l’avait intronisée, car devant les caméras de l’émission Envoyé spécial, elle a montré, sur sa page Facebook, un montage sur lequel apparaissait d’un côté un petit singe (en fait, une poupée à mi-chemin entre le bébé chimpanzé et le bébé orang-outan) et de l’autre, notre actuelle garde des sceaux, Christiane Taubira, avec cette légende : « A (sic) 18 mois » (pour le singe) et « Maintenant » (pour la ministre). On remarque que le singe en peluche est vêtu, à la manière des singes de cirque, dont le simulacre d’humanité fait rire le public.

...

Comprenant peut-être l’énormité de la chose, la militante précise avec une maladresse ahurissante que « Un singe, ça reste un animal, un Noir, c’est un être humain », et s’enfonce en expliquant qu’elle préférerait voir Christine Taubira « dans un arbre accrochée à des branches plutôt qu’au gouvernement ».

En fait elle aurait pu mieux se défendre, par exemple en disant que Christiane Taubira est bel et bien un singe, comme elle l’est elle-même, comme l’est Marine Le Pen, comme l’est l’auteur de ces lignes et comme vous l’êtes, vous qui me lisez. Eh oui, les humains sont des singes, du moins est-ce la position de Pascal Picq2, de Jared Diamond3 et avant eux de Desmond Morris4. Génétiquement, le chimpanzé est bien plus proche de l’humain que de l’Orang-outan ou du Gorille, donc si les orang-outans, les gorilles et les chimpanzés peuvent être nommés « singes », alors nous aussi. Bien entendu, nous ne sommes pas n’importe quel type de singe, nous disposons de nombreuses qualités uniques, ou en tout cas que nous sommes seuls à posséder toutes en même temps et, pour certaines, à un tel degré.
Évidemment, chacun de nous sait pertinemment que l’intention d’Anne-Sophie Leclere n’était pas de manifester des convictions antispécistes ou d’affirmer une parenté entre l’humain et d’autres primates en se servant de l’exemple, sélectionné au hasard, de notre ministre de la justice. Au contraire, il s’agissait sans doute au minimum de la ridiculiser et d’en faire une sauvage, mais peut-être aussi de l’exclure tout bonnement de l’espèce humaine en reprenant à son compte les comparaisons que faisaient les colons racistes il y a un siècle pour justifier leur domination militaire sur des populations qui ne leur avaient rien demandé, et l’exploitation économique que cette supériorité leur permettait.

Christiane Taubira démontre régulièrement qu’elle est intelligente, cultivée, capable d’empathie, dotée de vocabulaire, de sens littéraire, de sens rhétorique, de dignité autant que d’humour, toutes qualités que nous nous plaisons à rattacher à l’espèce humaine, sans doute avec raison. Je l’admire beaucoup, je la vois comme l’honneur de son gouvernement. J’imagine que c’est précisément ces qualités qui expliquent qu’elle cristallise tant de haine.
De son côté, Anne-Sophie Leclere a un humour médiocre, pour autant qu’on puisse en juger, et ne semble pas jouir de capacités intellectuelles hors-norme. Je ne dispose pas d’éléments pour dire dans quelle mesure les bonnes fées lui ont donné intelligence, culture, sens de l’empathie, etc., mais les indices qu’elle a semés jusqu’ici n’ont rien de très encourageant. Elle est donc, d’une certaine manière, moins un être humain — puisque ses qualités spécifiquement humaines sont bien moins développées —, que celle à qui elle s’en prend.

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Humour d’extrême-droite

La réponse de Christiane Taubira a été plutôt virulente :
« Cette personne connait comme nous tous la pensée mortifère et meurtrière de ce parti, le Front national, et cette militante, qui a des responsabilités puisqu’elle était tête de file, elle le sait. Seulement, elle n’a pas compris que sa direction a dit de faire semblant (…) On sait bien le contenu de cette pensée mortifère et meurtrière, bien entendu : c’est les Noirs dans les branches des arbres, les Arabes à la mer, les homosexuels dans la Seine, les juifs au four, et ainsi de suite. Voilà les pensées profondes de ce parti ».
Le Front National, plutôt que de faire profil bas, a affirmé être sur le point d’engager une procédure judiciaire contre la ministre. Mais si ce parti devait convaincre quelqu’un qu’il n’est pas raciste, ce n’est pas la justice, c’est surtout ses militants, qui ne semblent pas du tout au courant et qui rappellent cette vieille blague : le requin n’attaque jamais l’homme, le problème c’est qu’il ne le sait pas. Le Front National n’est pas raciste ? Ses militants, en tout cas, n’ont jamais été prévenus.

  1. Si le Front National se met à exclure systématiquement ses candidats imbéciles, des problèmes d’effectifs risquent rapidement de se faire sentir. []
  2. Sur Universciences : L’homme est un singe, avec Pascal Picq. []
  3. Jared Diamond : Le troisième chimpanzé : Essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain. []
  4. Desmond Morris : Le Singe nu. Bien d’autres biologistes, éthologues, zoologues, primatologues, paléoanthropologues, chacun selon sa discipline, rangent l’homme parmi les singes, sans états d’âme particuliers. Le mot singe est cependant problématique en Français car il ne distingue pas les petits primates (monkeys, en anglais), des grands singes anthropoïdes (apes). []

Il faut que tout change pour que rien ne change

Ces jours derniers, les policiers italiens ont repêché plus de trois cent cadavres au large des côtes de Lampedusa, une petite île italienne située au carrefour de la Tunisie, de la Libye, de la Sicile et de Malte. Le nombre total n’est sans doute pas connu : une embarcation sur laquelle se trouvaient cinq cent érythréens, somaliens et ghanéens, partie de Libye, a fait naufrage aux abords de l’île. Éric Zemmour a expliqué sur iTélé que, si cet événement était bien triste, il s’agissait de gens qui « envahissent un pays sans autorisation » qui « prennent leurs risques », blâmant tout de même l’Italie et l’Europe d’avoir « laissé croire à ces gens qu’ils pouvaient venir, qu’ils seraient accueillis ». Peu importe Zemmour lui-même, qui est un peu fou, apparemment prêt à tout pour se faire haïr. Mais dans son discours, on trouve un détail terrible car partagé par de nombreux français : l’idée que l’Union européenne est une forteresse convoitée par des populations avides qui n’ont qu’un but, celui de nous envahir.

lacroixinfo

Dans un ancien article, sur un autre blog, j’avais parlé d’un article prospectiviste paranoïaque paru dans Le Nouveau Détective. La carte montrée était quasiment identique à celle-ci.

L’infographie ci-dessus a été publiée par le journal La Croix, journal catholique, premier (et presque unique) quotidien à avoir fait sa « une » sur la tragédie de Lampedusa. L’article de La Croix, intitulé Comment l’Europe cherche à contrôler ses frontières, est plutôt dépassionné, quoique critique envers l’obsession sécuritaire de l’Union Européenne, mais la carte qui l’illustre contredit la position humaniste du journal, on y voit de menaçantes flèches qui sembles coordonnées pour fondre sur la citadelle Europe et qui rappellent les invasions barbares que nous racontaient les atlas historiques, avec leur lot de hordes chevelues sorties de nulle part pour détruire Rome. Cette image, du reste, était fausse : les Francs, les Alamans, les Goths, les Burgondes, les Vandales, etc.1, étaient souvent liés à Rome par le commerce ou en y étant très officiellement fédérés, et s’il y a bien eu des guerres et des batailles, au cours des derniers siècles de Rome, beaucoup de « barbares » étaient surtout des civils poussées vers l’ouest par les redoutables Huns, venus d’Asie centrale. De tout temps, et aujourd’hui encore, la première raison d’émigrer, c’est l’envie de protéger sa famille de la guerre et de la faim. Présenter la chose comme des mouvements militaires, comme une stratégie coordonnée d’envahissement, n’est pas très sain. Je remarque en tout cas que les chiffres mentionnés sur la carte de La Croix sont assez négligeables.

invasions

Il y a une semaine, le premier ministre italien, Enrico Leta, a donné la nationalité italienne à toutes les victimes du naufrage. Les morts ont enfin le droit à un passeport européen, le « trésor » pour lequel ils sont morts. Voilà qui rappelle effectivement les guerres, où l’on célèbre à peu de frais les pauvres gens morts au combat pour des intérêts, généralement financiers, qui les dépassent. Ici, on récompense ceux qui ont eu le bon goût de mourir. Les cent-quatorze rescapés du naufrage, ont quant à eux été présentés au parquet d’Agrigente, en Sicile, pour immigration clandestine. Ils encourent non seulement l’expulsion, mais aussi une amende de cinq mille euros2.

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Ce qui distingue un prince saoudien, autorisé à se balader sur les Champs-Élysées, d’un souffreteux somalien au moment de passer la frontière, c’est bien entendu l’argent : selon ce qu’on possède, on sera un touriste ou un immigré clandestin, une bénédiction pour le commerce ou une menace pour les populations, la sauvegarde de la culture ou que sais-je encore. Un acteur américain qui achète une villa sur la côte d’Azur, c’est bien, même s’il occupe des hectares de terrain. Un rrom qui vit entre trois bouts de tôle à côté d’une autoroute, c’est mal. On ne prête de bonnes motivations qu’aux riches.

Le riche qui va chez le pauvre, c’est le touriste, c’est l’invité, et le pauvre qui va chez le riche, c’est l’immigré, le mendiant, l’indésirable. C’est presque idiot de le rappeler, c’est une évidence, mais cette évidence en appelle une autre : si l’on veut éviter une immigration économique, clandestine ou non, la solution n’est pas tant d’ajouter des murs que d’améliorer l’horizon des gens qui habitent dans les pays les plus pauvres et les plus dangereux du monde. Pour qu’un jour, chaque être humain ait le droit d’être un simple touriste.

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à La Défense : les tours Areva et Total, deux sociétés co-actionnaires qui croient à la mondialisation, puisqu’elles vont chercher des ressources à vil prix dans les pays pauvres (et y sont régulièrement accusées d’ingérence politique, sans doute pas par erreur) pour les vendre sous forme d’énergie dans nos pays riches. Nous roulons, nous nous éclairons et nous nous chauffons avec la pauvreté de ceux que nous refoulons aux frontières de l’UE.

La guerre civile en Somalie n’est pas un hasard malheureux : ce pays sert de terrain d’affrontement pour des intérêts très divers, comme ceux des compagnies pétrolières, des marchands d’armes3 ou des États-Unis, de la ligue arabe, de l’Éthiopie, sans parler des petits chefs locaux qui se disputent le contrôle des différentes régions. Si rien de tout ça ne s’arrange, c’est peut-être qu’il y en a que cela arrange. Avoir des pauvres à nos portes a un autre avantage : c’est un épouvantail commode pour que les populations européennes, en se sentant privilégiées, acceptent peu à peu chez elles un retour aux inégalités les plus exagérées.

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Tancrède (Delon) et Salina (Lancaster) dans l’adaptation d’Il Gattopardo, par Luchino Visconti (1962).

Chaque fois que j’entends parler de l’île de Lampedusa, je pense à la phrase assez profonde que le prince Giusepe Tomasi de Lampedusa place dans la bouche de son personnage Tancredi, dans Le Guépard : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». Certains comprennent cette réflexion dans un sens opportuniste : il faudrait faire semblant de suivre les mouvements pour mieux les contrôler4 — ce qui, dans le roman, consistait à accepter la révolution républicaine pour sauver la monarchie plutôt que de l’affronter dans une lutte perdue d’avance — une histoire cynique de chêne et de roseau, quoi.
Je l’interprète différemment, ou plus largement, j’y vois l’affirmation qu’il faut accepter l’impermanence des structures sociales et politiques qui, sans changer de nom, se métamorphosent sans cesse. Si l’on veut préserver ce que l’on y aime, il faut s’adapter à ce qui y change. C’est une terrible erreur de croire que si une boite n’a pas changé d’aspect extérieur, ce qu’elle contient n’a pas changé non plus. Si le parti politique auquel on a toujours souscrit se trahit, alors peut-être faut-il voter pour un autre parti. Si la social-démocratie prospère que voulait être l’Union européenne n’est plus ni sociale, ni démocratique, ni prospère, et détruit la classe moyenne (cette passerelle entre les pauvres et les riches qui fait défaut aux pays du tiers-monde), alors il est temps de se poser des questions.

J'ai participé à l'enregistrement de "tout le monde va y passer" sur France Inter, face au sémillant Lorànt Deutsch. Avant l'émission j'ai prévenu que je comptais asticoter ce jeune homme sur l'idéologie passéiste et réactionnaire que véhiculent, sciemment ou pas, ses travaux sur l'histoire de France, mais je n'ai pas réussi à en placer une.

J’ai participé à l’enregistrement de « tout le monde va y passer » sur France Inter, face au sémillant Lorànt Deutsch. Avant l’émission j’ai prévenu que je comptais asticoter ce jeune homme sur l’idéologie passéiste et réactionnaire que véhiculent, sciemment ou pas, ses travaux sur l’histoire de France, mais je n’ai pas réussi à en placer une, je parle beaucoup trop lentement et lui beaucoup trop vite.

Le racisme et le nationalisme sont bien le refus d’admettre l’impermanence de tout ce qui vit (un organisme biologique comme un organisme social), et l’envie de conserver ses certitudes : un pays aurait une « âme éternelle », quand bien même ses frontières, les langues qu’on y parle, la manière dont on y vit, pense, parle, ou mange, ne cesse de changer. C’est une erreur puérile aux conséquences graves. Je dois être un peu bouddhiste sur les bords, parce que je pense qu’il faut accepter le vertige de l’impermanence, et même en jouir (je me comprends).

Venons-en donc à la parution de Hexagone, le nouveau livre à succès du sympathique mais un peu inconséquent Lorànt Deutsch, où celui-ci continue de diffuser une idée de « France éternelle » dont la pureté est tout aussi éternellement assiégée par de méchants estrangers. On peut et on doit combattre ces idées, mais ce n’est pas une question de personne : Deutsch est un symptôme, le produit d’une histoire du rapport à l’histoire, il ne fait que répercuter le roman exophobe que la France s’est inventée pour exister, et notamment sous la IIIe République (où il a notamment servi à légitimer la colonisation). Depuis cette époque, l’histoire est devenue une science sérieuse, et surtout, le monde n’a cessé de se mondialiser, il n’est plus constitué d’îlots indépendants et ignorants les uns des autres : vous utilisez le même téléphone portable que le jihadiste dans son camp d’entraînement, un pet de mouche dans le Morgan Stanley Building a une incidence sur nos retraites et notre santé, une guerre dans un pays dont le nom ne vous dit rien change votre facture de gaz et provoque une guerre pour contrôler un autre pays sur le territoire duquel passe le gazoduc qui vous approvisionne, vous dansez parfois sur la même chanson qu’un ou deux milliards de gens, on chasse (ou pire) les clochards des rues de certains pays lointains pour y lisser l’image qui apparaîtra sur votre téléviseur lors d’une coupe du monde de football, etc., etc.

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Je ne lirai pas « La fin de la mondialisation » par François Lenglet, mais son titre et ce que je sais de son propos me font rire5. Il oppose la « mondialisation » au « protectionnisme », alors que les deux sont liés, les frontières et le protectionnisme servent juste à déséquilibrer la donne. La mondialisation est un phénomène plus fort que jamais, où tout est lié : si vous avez envie d’acheter un téléphone tous les six mois, des sociétés chinoises qui revendent des matières premières aux prestataires des fabricants de téléphone achèteront du cuivre de contrebande venu de France, par exemple, où il aura été dérobé, au prix de dysfonctionnements ferroviaires, le long des lignes de chemin de fer, peut-être par des rroms originaires des Balkans à qui les lois européennes ne permettent pas d’occuper des emplois légaux en France. On peut ajouter un nombre infini de paramètres à l’équation : spéculation sur les matières premières, rareté de certaines ressources, pressions politiques diverses,…

Mon propos est sans doute plus confus que jamais, alors je vais le résumer : nous sommes tous, nous les sept milliards d’êtres humains qui peuplent cette planète, dans le même bateau. Et bien sûr nous partageons ce caillou perdu dans le vide non seulement avec nos congénères, mais aussi avec tout ce qui est vivant sur Terre : flore et faune. Alors si nous voulons survivre, il va falloir changer des choses.
Pour que tout reste ce qu’il est, il faudra que tout change.

  1. Les « barbares » sont plus « nos ancêtres » que les Gaulois/Celtes, qui ont dû se réfugier plus à l’Ouest, en Irlande, en Angleterre, en Bretagne. Bien entendu, « nos ancêtres » ne signifie pas grand chose. []
  2. À lire aussi, le texte de Valérie/Crêpe-Georgette sur Frontex, l’agence qui s’occupe d’intercepter les migrants clandestins. Edit 21/10 : lire aussi ce texte de Xavier de la Porte : Internet et migration, pour une déclaration d’indépendance du cyberespace. []
  3. Le saviez-vous : Serge Dassault, marchand de canons,dispose d’une fortune personnelle qui dépasse le PIB de la Somalie (comme celui de l’Érythrée, autre pays d’origine des naufragés de Lampedusa). J’ignore si ses avions de guerre passent dans le ciel somalien. []
  4. C’est un peu ce qui s’est passé en France avec l’élection de François « Le changement c’est maintenant » Hollande : pour sauvegarder les « acquis » des plus fortunés sous Sarkozy, il fallait concéder un changement de tête, de manières, de parti : tout changer pour que tout reste ce qu’il est. []
  5. On remarque que le livre est mis en exergue par la chaîne Relay, qui s’appelait autrefois Relais H (héritière d’un accord cent-cinquantenaire entre la société Hachette – désormais Lagardère – et la SNCF), chaîne renommée pour pouvoir être exportée dans le monde entier. À côté du nom, on remarque une petite représentation de notre planète, qui le signifie assez clairement. []

Esprit munichois, es-tu là ?

«Je ne voudrais pas que les mêmes qui recevaient Monsieur al-Assad un 14 juillet montrent aujourd’hui un esprit munichois face à ces atrocités»
(Harlem Désir, hier)

Les 29 et 30 septembre 1938, le français Édouard Daladier et le britannique Neville Chamberlain sont partis à Munich pour signer un accord pacifiste avec Adolf Hitler et Benito Mussolini. Il s’agissait en fait d’une forme diplomatique de reddition, les deux ministres ayant accepté par traité que les frontières de la Tchécoslovaquie soient redessinées, bien conscients que le pays serait démantelé par force sinon, ce qui est d’ailleurs arrivé assez rapidement, l’Allemagne n’ayant pas respecté le traité qu’elle avait elle-même imposé. Cet événement est souvent considéré comme une couarde capitulation face à l’Allemagne nazie, capitulation qui aurait abouti aux horreurs des sept années qui ont suivi, et à leurs nombreuses conséquences ultérieures.
Quand on parle à présent d’Esprit munichois, on sous-entend implicitement que, si au lieu de signer des traités, la France et la Grande-Bretagne avaient attaqué l’Allemagne, tout aurait pu être évité. C’est négliger que, au moment des accords, l’Allemagne était déjà en position de force, avec une armée ultra-moderne de près de cinq millions d’hommes. Ce n’est pas par angélisme ou par aveuglement que Daladier et Chamberlain ont signé, mais parce qu’ils pensaient ne pas avoir le choix, et parce qu’ils ont préféré repousser une guerre inévitable. Mais même si on croyait la fable de l’aveuglement pacifiste, l’Esprit de Munich n’est, depuis cette époque, pas souvent invoqué pour appeler à résister à un despote qui ambitionne de conquérir le monde. Bachar el-Assad est vraisemblablement un sale type, mais il ne s’apprête pas à détruire l’Europe, ni même sans doute aucun pays voisin, il cherche juste à rester vissé au siège que lui a légué son père, malgré l’avis des médias (occidentaux seulement ?) qui ont décidé un peu arbitrairement qu’il devait faire partie du grand nettoyage de printemps arabe, au même titre que Moubarak en Égypte, Kadhafi en Lybie et Ben Ali en Tunisie. Si Assad veut rester en place, ce n’est pas par simple caprice, il sait ce qui l’attend sinon : au mieux, une série de procès internationaux bien mérités, et au pire, comme Kadhafi, un assassinat vengeur au terme d’une séquence de tortures humiliantes pour le moins barbares.

- désolé, je vais te faire le coup de l'esprit munichois

— désolé, je vais te faire le coup de l’esprit munichois
— pas grave, je te l’ai déjà fait de toute façon, non ?
— peut-être, je sais plus…

Personnellement, je n’ai pas d’avis sur ce qu’il faut faire pour la Syrie aujourd’hui, il s’agit d’une guerre civile sur fond ethnico-religieux où les démocrates ne sont pas forcément une force signifiante parmi les rebelles. Il peut sembler curieux, voire inquiétant, que la Turquie, l’Arabie saoudite et les États-Unis arment et soutiennent logistiquement des djihadistes qui se disent proches d’Al Quaeda, par exemple. Les motivations d’autres acteurs, comme l’URSS la Russie, ne semblent pas très pures non plus. Je n’ai pas d’avis, donc je n’en dirai rien, mais je suis étonné que plusieurs États aient un avis définitif sur ce qu’il convient de faire, tout en refusant plus ou moins de connaître les conclusions d’une enquête de l’ONU sur les responsabilités engagées dans l’attaque à l’arme chimique qui est justement utilisée comme justification pour des frappes aériennes. Les opinions américaines, britanniques ou françaises ont du mal à accepter un engagement armé sans discussion, cette fois : le coup des frappes ciblées, de la guerre-éclair, de la guerre propre1, de la juste punition et des bombes qu’il faudrait envoyer sur un pays parce que ce pays a lui-même bombardé sur sa propre population et avec des armes que nous lui avons fourni, on nous l’a un peu trop fait, depuis la première guerre du Golfe, en 1990.

Les thought-terminating clichés

Harlem Désir accuse aujourd’hui la droite (enfin l’autre droite) d’esprit munichois, comme l’UMP au pouvoir accusait la gauche du même travers lorsqu’elle se trouvait dans l’opposition, comme l’extrême-droite accuse tout le monde lorsqu’on accepte l’ouverture d’une boucherie halal, etc. Chaque conflit récent (Mali, Libye, Afghanistan, Irak) a été l’occasion de fustiger l’aveuglement de ceux qui refusaient de s’engager précipitamment dans un conflit armé.
Cette accusation d’être « munichois » n’est pas un argument, c’est ce que les psychologues nomment un thought-terminating cliché, un poncif interrupteur de réflexion, un mot qui, à lui seul, bloque l’intelligence, proscrit des discours et force à se positionner sur le terrain de son contradicteur2. En politique, on utilise souvent cette méthode aussi efficace que pathétiquement déloyale en lançant des accusations comme celle d' »esprit munichois » (pour les pacifistes), de « pensée unique » (pour un peu n’importe qui), de « populisme » (quand on rappelle des choses simples), de « complotisme » (quand on rappelle que toutes les vérités ne sont pas publiques), de « refus des réalités » (quand on ose imaginer un changement), etc.
Ce n’est pas du bête chantage intellectuel, c’est de la psychologie appliquée.

J’imagine que pour Harlem Désir, utiliser cet argument fait partie du jeu politique. Comme Jean-François Copé, à qui il ressemble finalement beaucoup, il utilisera n’importe quel argument, sans avoir peur de trahir les idées qu’il est censé défendre, sans avoir peur de se contredire, pourvu que cela lui permette de railler ou de contrer l’adversaire. Et l’adversaire, quand à lui, ne fait sans doute pas beaucoup plus de cas du sort des Syriens, il est dans son rôle d’opposition, ce qui l’intéresse, ce sont les prochaines élections.
Jouer est un luxe de démocraties prospères et pacifiées, mais à un moment, de véritables bombes vont être lancées sur de véritables gens, et il serait bien de traiter la question avec un peu moins de légèreté3.
Mais bon, il est interdit de constater que le gouvernement agit comme le faisait son opposition lorsque celle-ci était la majorité, et réciproquement, puisque dire « tous les mêmes »  , « sortez les sortants » et autres « qu’ils s’en aillent tous », sont, paraît-il, des idées poujadistes.
Encore un beau though-terminating cliché, non ?

  1. John Kerry a promis que la guerre à venir n’engagera « aucune botte sur le sol syrien ». []
  2. L’inventeur du terme Thought-terminating cliché est le psychiatre Robert Jay Lifton, qui a étudié le phénomène de contrôle mental, après avoir constaté le « lavage de cerveau » éprouvé par les prisonniers américains de la Guerre de Corée. Le résultat de son enquête est le livre Thought Reform and the Psychology of Totalism (1961). []
  3. Il serait sans doute bon, par ailleurs, d’éclaircir l’étonnant rapport de vassalité que la France entretient depuis quelques temps avec les États-Unis et qui finit par nous faire regretter le tandem Villepin-Chirac. []