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Les 343 19 18 salauds

Trois-cent quarante-trois « salauds » signent un appel au droit à recourir aux services de prostitué(e)s, puisqu’il est question de pénaliser leur clientèle. Cet appel est relayé par le journal d’Elisabeth Lévy, Causeur. Si on y regarde de près, les trois-cent quarante-trois sont ne sont que dix-neuf : Frédéric Beigbeder, Nicolas Bedos1, Philippe Caubère, Marc Cohen, Jean-Michel Delacomptée, David Di Nota, Claude Durand, Benoit Duteurtre, Jacques de Guillebon, Basile de Koch, Antoine, Daniel Leconte2, Jérôme Leroy, Richard Malka, Gil Mihaely, Ivan Rioufol, Luc Rosenzweig, François Taillandier et Eric Zemmour. Il semble même que ces dix-neuf « trois-cent quarante-trois » soient seulement dix-huit, car le chanteur Antoine semble avoir été ôté de la liste qui se trouve sur le site de Causeur.

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On peut discuter de la pénalisation des clients. Question très complexe, car s’il est certainement faux de dire que la prostitution est « le plus vieux métier du monde »3, formule qui laisse imaginer qu’un monde sans prostitution est impensable, il est certain que les raisons d’être tenté ou acculé à se prostituer (et d’être tenté d’en être client) ne disparaîtront que le jour où nos sociétés seront idéalement exemptes d’inégalités financières autant que sexuelles4. Et sans vouloir être défaitiste, j’ai peur que ça ne soit pas pour demain, et pire, j’ai peur que la tendance soit à un accroissement des inégalités. Est-ce que pénaliser le client protège ou précarise les prestataires ? Ce sujet me semble terriblement complexe, et en fait je suis toujours épaté que tant de gens aient un avis tranché. Mais il devrait être possible de s’entendre sur l’abolition de la prostitution non comme moyen, mais comme but : un jour, dans un monde idéal, la misère affective ou sexuelle et la misère tout court n’auront plus de raison de s’exploiter mutuellement.

Les trois-cent-quarante-trois salauds qui sont en fait dix-neuf ou même seulement dix-huit ne subissent pas des conditions de vie qui rendent difficile toute vie sexuelle autre que tarifée : désert rural, lourd handicap physique ou social, enfin ce genre de choses. Ils ne réclament pas d’améliorer la condition des travailleurs du sexe, ils revendiquent juste le droit à continuer d’exploiter, à utiliser leur position sociale pour profiter du corps d’autrui, à utiliser l’argent qu’ils ont et que d’autres n’ont pas pour gagner du temps et éviter toute responsabilité ou tout engagement : ma sexualité, ton problème. Ils ne sont même pas dans le romantisme un peu suspect des clients de l’époque des maisons closes ou des amants de courtisanes d’autrefois qui s’aveuglaient volontairement un peu quant au caractère sordide des réalités de ces professions. Ils ne veulent du bien à personne qu’à eux-mêmes, et ils affirment que l’argent achète tout.

Il est étrange et intéressant de voir apparaître ici le nom d’Éric Zemmour et, en filigrane, celui d’Élisabeth Lévy, qui partage avec le farfadet masculiniste comme avec Ivan Rioufol, autre signataire, une certaine obsession du déclin de la France qui, selon eux, ne serait pas dû à un abandon du service public5, du frêle équilibre social-démocrate ou encore de l’égalité entre les sexes, mais au contraire, de la « dévirilisation » des hommes, de l’extension du pouvoir des femmes, de l’accueil civilisé des étrangers, du fait de laisser des miettes (RSA, allocations diverses) aux plus pauvres des pauvres, du fait d’accepter la culture d’autrui,  la religion d’autrui, les revendications d’autrui,… C’est cette famille des néo-réactionnaires médiatiques qui fustige régulièrement le « relativisme culturel » de la gauche post-moderne, mais je ne vois pas bien en quoi la pensée post-soixante-huitarde sèmerait plus la confusion des valeurs qu’une pétition de bourgeois parisiens, de gauche ou de droite6 qui s’insurgent à l’idée qu’on entrave leur droit à la jouissance et leur droit à exploiter et à mépriser plus pauvres qu’eux.

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Une double-page du Nouvel observateur commémorant les quarante ans du manifeste des 343… et peut-être aussi l’époque où ce magazine en était vraiment un.

Le « relativisme » est présent dans les références mises en avant : si les signataires affirment être trois-cent quarante-trois, c’est en clin d’œil au « manifeste des trois-cent quarante-trois » (1971), où, à conduites par Simone de Beauvoir, trois-cent quarante-trois femmes7 affirmaient avoir clandestinement vécu une interruption volontaire de grossesse, à une époque où cet acte était illégal, pénalisé, dangereux, et où la contraception venait tout juste d’être autorisée mais n’avait pas le droit d’être évoquée. Il fallait une belle dose de courage pour revendiquer un avortement, à la fois face à la loi, et face à l’opinion (qui n’a pas tellement changé : c’est une chose dont on ne se vante pas facilement). Très vite, ce manifeste a été surnommé « les 343 salopes ».

Ce n’est pas la première fois qu’un manifeste politique fait explicitement référence à celui de 1971, mais associer une lutte de femmes pour le droit à disposer de leur corps à une lutte d’homme pour conserver le privilège du droit à disposer du corps d’autrui (et de femmes, surtout), voilà qui est plus que consternant : obscène.
Un second clin d’œil est lancé envers la lutte contre le racisme du début des années 1980, avec le slogan « touche pas à ma pute », qui est destiné à nous rappeler le « touche pas à mon pote » de SOS Racisme. Un recyclage à peine moins lamentable que l’autre, ne serait-ce que pour l’utilisation du mot « pute » et du possessif « ma », qui disent bien ce qu’ils veulent dire : mépris, pouvoir, propriété…

  1. J’ai appris depuis la publication de cet article que Nicolas Bedos n’assumait plus totalement sa prise de position, et en tout cas la comparaisons entre le manifeste de 1971 et celui de 2013. Il n’y aurait donc plus que 17 ou 17 signataires et demie. [↩]
  2. 6/11 : Encore une défection : Daniel Leconte n’avait pas signé la pétition, et y a découvert son nom après publication, cf. ce commentaire. [↩]
  3. Une certaine logique voudrait que la prostitution ait été inventée après l’argent, qui a été inventé avec l’agriculture, aux débuts de la civilisation, comme la propriété foncière, la monarchie, le mariage, l’emploi, la ville, le commerce, la comptabilité, les mathématiques, l’écriture,… [↩]
  4. Le documentaire RDA: l’amour autrement ?, montré récemment sur Arte, est éclairant et passionnant. On y voit la différence entre l’Allemagne de l’Ouest, pétrie de moralité, où l’épouse était au service de son mari et où existaient prostitution et pornographie (clandestinement puis au grand jour), comparée à l’Allemagne de l’Est, où l’égalité entre hommes et femmes n’était pas une plaisanterie et où l’éducation sexuelle et l’accès à la contraception étaient librement discutées : la prostitution comme la pornographie étaient à peu près inconnues. [↩]
  5. Un fait éclairant sur la marchandisation de l’espace public : À Bordeaux, la nouvelle poste a obtenu de « bâtiments de France » le droit à encastrer sur son mur extérieur un distributeur d’argent, mais pas une boite-aux-lettres. [↩]
  6. Il y a parmi les signataires des gens qui se donnent la réputation d’être de gauche et d’autres de droite. Le fait qu’ils s’accordent sur l’exploitation du corps d’autrui tombe le masque : ils ne sont rien d’autres que des bourgeois à l’ancienne. [↩]
  7. Parmi lesquelles Jeanne Moreau, Françoise Sagan, Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Christine Delphy, Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Agnès Varda,… [↩]

Tous des singes !

Une militante du Front National, Anne-Sophie Leclere, a vu sa candidature dans les Ardennes suspendue1 par le parti qui l’avait intronisée, car devant les caméras de l’émission Envoyé spécial, elle a montré, sur sa page Facebook, un montage sur lequel apparaissait d’un côté un petit singe (en fait, une poupée à mi-chemin entre le bébé chimpanzé et le bébé orang-outan) et de l’autre, notre actuelle garde des sceaux, Christiane Taubira, avec cette légende : « A (sic) 18 mois » (pour le singe) et « Maintenant » (pour la ministre). On remarque que le singe en peluche est vêtu, à la manière des singes de cirque, dont le simulacre d’humanité fait rire le public.

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Comprenant peut-être l’énormité de la chose, la militante précise avec une maladresse ahurissante que « Un singe, ça reste un animal, un Noir, c’est un être humain », et s’enfonce en expliquant qu’elle préférerait voir Christine Taubira « dans un arbre accrochée à des branches plutôt qu’au gouvernement ».

En fait elle aurait pu mieux se défendre, par exemple en disant que Christiane Taubira est bel et bien un singe, comme elle l’est elle-même, comme l’est Marine Le Pen, comme l’est l’auteur de ces lignes et comme vous l’êtes, vous qui me lisez. Eh oui, les humains sont des singes, du moins est-ce la position de Pascal Picq2, de Jared Diamond3 et avant eux de Desmond Morris4. Génétiquement, le chimpanzé est bien plus proche de l’humain que de l’Orang-outan ou du Gorille, donc si les orang-outans, les gorilles et les chimpanzés peuvent être nommés « singes », alors nous aussi. Bien entendu, nous ne sommes pas n’importe quel type de singe, nous disposons de nombreuses qualités uniques, ou en tout cas que nous sommes seuls à posséder toutes en même temps et, pour certaines, à un tel degré.
Évidemment, chacun de nous sait pertinemment que l’intention d’Anne-Sophie Leclere n’était pas de manifester des convictions antispécistes ou d’affirmer une parenté entre l’humain et d’autres primates en se servant de l’exemple, sélectionné au hasard, de notre ministre de la justice. Au contraire, il s’agissait sans doute au minimum de la ridiculiser et d’en faire une sauvage, mais peut-être aussi de l’exclure tout bonnement de l’espèce humaine en reprenant à son compte les comparaisons que faisaient les colons racistes il y a un siècle pour justifier leur domination militaire sur des populations qui ne leur avaient rien demandé, et l’exploitation économique que cette supériorité leur permettait.

Christiane Taubira démontre régulièrement qu’elle est intelligente, cultivée, capable d’empathie, dotée de vocabulaire, de sens littéraire, de sens rhétorique, de dignité autant que d’humour, toutes qualités que nous nous plaisons à rattacher à l’espèce humaine, sans doute avec raison. Je l’admire beaucoup, je la vois comme l’honneur de son gouvernement. J’imagine que c’est précisément ces qualités qui expliquent qu’elle cristallise tant de haine.
De son côté, Anne-Sophie Leclere a un humour médiocre, pour autant qu’on puisse en juger, et ne semble pas jouir de capacités intellectuelles hors-norme. Je ne dispose pas d’éléments pour dire dans quelle mesure les bonnes fées lui ont donné intelligence, culture, sens de l’empathie, etc., mais les indices qu’elle a semés jusqu’ici n’ont rien de très encourageant. Elle est donc, d’une certaine manière, moins un être humain — puisque ses qualités spécifiquement humaines sont bien moins développées —, que celle à qui elle s’en prend.

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Humour d’extrême-droite

La réponse de Christiane Taubira a été plutôt virulente :
« Cette personne connait comme nous tous la pensée mortifère et meurtrière de ce parti, le Front national, et cette militante, qui a des responsabilités puisqu’elle était tête de file, elle le sait. Seulement, elle n’a pas compris que sa direction a dit de faire semblant (…) On sait bien le contenu de cette pensée mortifère et meurtrière, bien entendu : c’est les Noirs dans les branches des arbres, les Arabes à la mer, les homosexuels dans la Seine, les juifs au four, et ainsi de suite. Voilà les pensées profondes de ce parti ».
Le Front National, plutôt que de faire profil bas, a affirmé être sur le point d’engager une procédure judiciaire contre la ministre. Mais si ce parti devait convaincre quelqu’un qu’il n’est pas raciste, ce n’est pas la justice, c’est surtout ses militants, qui ne semblent pas du tout au courant et qui rappellent cette vieille blague : le requin n’attaque jamais l’homme, le problème c’est qu’il ne le sait pas. Le Front National n’est pas raciste ? Ses militants, en tout cas, n’ont jamais été prévenus.

  1. Si le Front National se met à exclure systématiquement ses candidats imbéciles, des problèmes d’effectifs risquent rapidement de se faire sentir. [↩]
  2. Sur Universciences : L’homme est un singe, avec Pascal Picq. [↩]
  3. Jared Diamond : Le troisième chimpanzé : Essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain. [↩]
  4. Desmond Morris : Le Singe nu. Bien d’autres biologistes, éthologues, zoologues, primatologues, paléoanthropologues, chacun selon sa discipline, rangent l’homme parmi les singes, sans états d’âme particuliers. Le mot singe est cependant problématique en Français car il ne distingue pas les petits primates (monkeys, en anglais), des grands singes anthropoïdes (apes). [↩]

Il faut que tout change pour que rien ne change

Ces jours derniers, les policiers italiens ont repêché plus de trois cent cadavres au large des côtes de Lampedusa, une petite île italienne située au carrefour de la Tunisie, de la Libye, de la Sicile et de Malte. Le nombre total n’est sans doute pas connu : une embarcation sur laquelle se trouvaient cinq cent érythréens, somaliens et ghanéens, partie de Libye, a fait naufrage aux abords de l’île. Éric Zemmour a expliqué sur iTélé que, si cet événement était bien triste, il s’agissait de gens qui « envahissent un pays sans autorisation » qui « prennent leurs risques », blâmant tout de même l’Italie et l’Europe d’avoir « laissé croire à ces gens qu’ils pouvaient venir, qu’ils seraient accueillis ». Peu importe Zemmour lui-même, qui est un peu fou, apparemment prêt à tout pour se faire haïr. Mais dans son discours, on trouve un détail terrible car partagé par de nombreux français : l’idée que l’Union européenne est une forteresse convoitée par des populations avides qui n’ont qu’un but, celui de nous envahir.

lacroixinfo

Dans un ancien article, sur un autre blog, j’avais parlé d’un article prospectiviste paranoïaque paru dans Le Nouveau Détective. La carte montrée était quasiment identique à celle-ci.

L’infographie ci-dessus a été publiée par le journal La Croix, journal catholique, premier (et presque unique) quotidien à avoir fait sa « une » sur la tragédie de Lampedusa. L’article de La Croix, intitulé Comment l’Europe cherche à contrôler ses frontières, est plutôt dépassionné, quoique critique envers l’obsession sécuritaire de l’Union Européenne, mais la carte qui l’illustre contredit la position humaniste du journal, on y voit de menaçantes flèches qui sembles coordonnées pour fondre sur la citadelle Europe et qui rappellent les invasions barbares que nous racontaient les atlas historiques, avec leur lot de hordes chevelues sorties de nulle part pour détruire Rome. Cette image, du reste, était fausse : les Francs, les Alamans, les Goths, les Burgondes, les Vandales, etc.1, étaient souvent liés à Rome par le commerce ou en y étant très officiellement fédérés, et s’il y a bien eu des guerres et des batailles, au cours des derniers siècles de Rome, beaucoup de « barbares » étaient surtout des civils poussées vers l’ouest par les redoutables Huns, venus d’Asie centrale. De tout temps, et aujourd’hui encore, la première raison d’émigrer, c’est l’envie de protéger sa famille de la guerre et de la faim. Présenter la chose comme des mouvements militaires, comme une stratégie coordonnée d’envahissement, n’est pas très sain. Je remarque en tout cas que les chiffres mentionnés sur la carte de La Croix sont assez négligeables.

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Il y a une semaine, le premier ministre italien, Enrico Leta, a donné la nationalité italienne à toutes les victimes du naufrage. Les morts ont enfin le droit à un passeport européen, le « trésor » pour lequel ils sont morts. Voilà qui rappelle effectivement les guerres, où l’on célèbre à peu de frais les pauvres gens morts au combat pour des intérêts, généralement financiers, qui les dépassent. Ici, on récompense ceux qui ont eu le bon goût de mourir. Les cent-quatorze rescapés du naufrage, ont quant à eux été présentés au parquet d’Agrigente, en Sicile, pour immigration clandestine. Ils encourent non seulement l’expulsion, mais aussi une amende de cinq mille euros2.

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Ce qui distingue un prince saoudien, autorisé à se balader sur les Champs-Élysées, d’un souffreteux somalien au moment de passer la frontière, c’est bien entendu l’argent : selon ce qu’on possède, on sera un touriste ou un immigré clandestin, une bénédiction pour le commerce ou une menace pour les populations, la sauvegarde de la culture ou que sais-je encore. Un acteur américain qui achète une villa sur la côte d’Azur, c’est bien, même s’il occupe des hectares de terrain. Un rrom qui vit entre trois bouts de tôle à côté d’une autoroute, c’est mal. On ne prête de bonnes motivations qu’aux riches.

Le riche qui va chez le pauvre, c’est le touriste, c’est l’invité, et le pauvre qui va chez le riche, c’est l’immigré, le mendiant, l’indésirable. C’est presque idiot de le rappeler, c’est une évidence, mais cette évidence en appelle une autre : si l’on veut éviter une immigration économique, clandestine ou non, la solution n’est pas tant d’ajouter des murs que d’améliorer l’horizon des gens qui habitent dans les pays les plus pauvres et les plus dangereux du monde. Pour qu’un jour, chaque être humain ait le droit d’être un simple touriste.

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à La Défense : les tours Areva et Total, deux sociétés co-actionnaires qui croient à la mondialisation, puisqu’elles vont chercher des ressources à vil prix dans les pays pauvres (et y sont régulièrement accusées d’ingérence politique, sans doute pas par erreur) pour les vendre sous forme d’énergie dans nos pays riches. Nous roulons, nous nous éclairons et nous nous chauffons avec la pauvreté de ceux que nous refoulons aux frontières de l’UE.

La guerre civile en Somalie n’est pas un hasard malheureux : ce pays sert de terrain d’affrontement pour des intérêts très divers, comme ceux des compagnies pétrolières, des marchands d’armes3 ou des États-Unis, de la ligue arabe, de l’Éthiopie, sans parler des petits chefs locaux qui se disputent le contrôle des différentes régions. Si rien de tout ça ne s’arrange, c’est peut-être qu’il y en a que cela arrange. Avoir des pauvres à nos portes a un autre avantage : c’est un épouvantail commode pour que les populations européennes, en se sentant privilégiées, acceptent peu à peu chez elles un retour aux inégalités les plus exagérées.

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Tancrède (Delon) et Salina (Lancaster) dans l’adaptation d’Il Gattopardo, par Luchino Visconti (1962).

Chaque fois que j’entends parler de l’île de Lampedusa, je pense à la phrase assez profonde que le prince Giusepe Tomasi de Lampedusa place dans la bouche de son personnage Tancredi, dans Le Guépard : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». Certains comprennent cette réflexion dans un sens opportuniste : il faudrait faire semblant de suivre les mouvements pour mieux les contrôler4 — ce qui, dans le roman, consistait à accepter la révolution républicaine pour sauver la monarchie plutôt que de l’affronter dans une lutte perdue d’avance — une histoire cynique de chêne et de roseau, quoi.
Je l’interprète différemment, ou plus largement, j’y vois l’affirmation qu’il faut accepter l’impermanence des structures sociales et politiques qui, sans changer de nom, se métamorphosent sans cesse. Si l’on veut préserver ce que l’on y aime, il faut s’adapter à ce qui y change. C’est une terrible erreur de croire que si une boite n’a pas changé d’aspect extérieur, ce qu’elle contient n’a pas changé non plus. Si le parti politique auquel on a toujours souscrit se trahit, alors peut-être faut-il voter pour un autre parti. Si la social-démocratie prospère que voulait être l’Union européenne n’est plus ni sociale, ni démocratique, ni prospère, et détruit la classe moyenne (cette passerelle entre les pauvres et les riches qui fait défaut aux pays du tiers-monde), alors il est temps de se poser des questions.

J'ai participé à l'enregistrement de "tout le monde va y passer" sur France Inter, face au sémillant Lorànt Deutsch. Avant l'émission j'ai prévenu que je comptais asticoter ce jeune homme sur l'idéologie passéiste et réactionnaire que véhiculent, sciemment ou pas, ses travaux sur l'histoire de France, mais je n'ai pas réussi à en placer une.

J’ai participé à l’enregistrement de « tout le monde va y passer » sur France Inter, face au sémillant Lorànt Deutsch. Avant l’émission j’ai prévenu que je comptais asticoter ce jeune homme sur l’idéologie passéiste et réactionnaire que véhiculent, sciemment ou pas, ses travaux sur l’histoire de France, mais je n’ai pas réussi à en placer une, je parle beaucoup trop lentement et lui beaucoup trop vite.

Le racisme et le nationalisme sont bien le refus d’admettre l’impermanence de tout ce qui vit (un organisme biologique comme un organisme social), et l’envie de conserver ses certitudes : un pays aurait une « âme éternelle », quand bien même ses frontières, les langues qu’on y parle, la manière dont on y vit, pense, parle, ou mange, ne cesse de changer. C’est une erreur puérile aux conséquences graves. Je dois être un peu bouddhiste sur les bords, parce que je pense qu’il faut accepter le vertige de l’impermanence, et même en jouir (je me comprends).

Venons-en donc à la parution de Hexagone, le nouveau livre à succès du sympathique mais un peu inconséquent Lorànt Deutsch, où celui-ci continue de diffuser une idée de « France éternelle » dont la pureté est tout aussi éternellement assiégée par de méchants estrangers. On peut et on doit combattre ces idées, mais ce n’est pas une question de personne : Deutsch est un symptôme, le produit d’une histoire du rapport à l’histoire, il ne fait que répercuter le roman exophobe que la France s’est inventée pour exister, et notamment sous la IIIe République (où il a notamment servi à légitimer la colonisation). Depuis cette époque, l’histoire est devenue une science sérieuse, et surtout, le monde n’a cessé de se mondialiser, il n’est plus constitué d’îlots indépendants et ignorants les uns des autres : vous utilisez le même téléphone portable que le jihadiste dans son camp d’entraînement, un pet de mouche dans le Morgan Stanley Building a une incidence sur nos retraites et notre santé, une guerre dans un pays dont le nom ne vous dit rien change votre facture de gaz et provoque une guerre pour contrôler un autre pays sur le territoire duquel passe le gazoduc qui vous approvisionne, vous dansez parfois sur la même chanson qu’un ou deux milliards de gens, on chasse (ou pire) les clochards des rues de certains pays lointains pour y lisser l’image qui apparaîtra sur votre téléviseur lors d’une coupe du monde de football, etc., etc.

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Je ne lirai pas « La fin de la mondialisation » par François Lenglet, mais son titre et ce que je sais de son propos me font rire5. Il oppose la « mondialisation » au « protectionnisme », alors que les deux sont liés, les frontières et le protectionnisme servent juste à déséquilibrer la donne. La mondialisation est un phénomène plus fort que jamais, où tout est lié : si vous avez envie d’acheter un téléphone tous les six mois, des sociétés chinoises qui revendent des matières premières aux prestataires des fabricants de téléphone achèteront du cuivre de contrebande venu de France, par exemple, où il aura été dérobé, au prix de dysfonctionnements ferroviaires, le long des lignes de chemin de fer, peut-être par des rroms originaires des Balkans à qui les lois européennes ne permettent pas d’occuper des emplois légaux en France. On peut ajouter un nombre infini de paramètres à l’équation : spéculation sur les matières premières, rareté de certaines ressources, pressions politiques diverses,…

Mon propos est sans doute plus confus que jamais, alors je vais le résumer : nous sommes tous, nous les sept milliards d’êtres humains qui peuplent cette planète, dans le même bateau. Et bien sûr nous partageons ce caillou perdu dans le vide non seulement avec nos congénères, mais aussi avec tout ce qui est vivant sur Terre : flore et faune. Alors si nous voulons survivre, il va falloir changer des choses.
Pour que tout reste ce qu’il est, il faudra que tout change.

  1. Les « barbares » sont plus « nos ancêtres » que les Gaulois/Celtes, qui ont dû se réfugier plus à l’Ouest, en Irlande, en Angleterre, en Bretagne. Bien entendu, « nos ancêtres » ne signifie pas grand chose. [↩]
  2. À lire aussi, le texte de Valérie/Crêpe-Georgette sur Frontex, l’agence qui s’occupe d’intercepter les migrants clandestins. Edit 21/10 : lire aussi ce texte de Xavier de la Porte : Internet et migration, pour une déclaration d’indépendance du cyberespace. [↩]
  3. Le saviez-vous : Serge Dassault, marchand de canons,dispose d’une fortune personnelle qui dépasse le PIB de la Somalie (comme celui de l’Érythrée, autre pays d’origine des naufragés de Lampedusa). J’ignore si ses avions de guerre passent dans le ciel somalien. [↩]
  4. C’est un peu ce qui s’est passé en France avec l’élection de François « Le changement c’est maintenant » Hollande : pour sauvegarder les « acquis » des plus fortunés sous Sarkozy, il fallait concéder un changement de tête, de manières, de parti : tout changer pour que tout reste ce qu’il est. [↩]
  5. On remarque que le livre est mis en exergue par la chaîne Relay, qui s’appelait autrefois Relais H (héritière d’un accord cent-cinquantenaire entre la société Hachette – désormais Lagardère – et la SNCF), chaîne renommée pour pouvoir être exportée dans le monde entier. À côté du nom, on remarque une petite représentation de notre planète, qui le signifie assez clairement. [↩]

Esprit munichois, es-tu là ?

«Je ne voudrais pas que les mêmes qui recevaient Monsieur al-Assad un 14 juillet montrent aujourd’hui un esprit munichois face à ces atrocités»
(Harlem Désir, hier)

Les 29 et 30 septembre 1938, le français Édouard Daladier et le britannique Neville Chamberlain sont partis à Munich pour signer un accord pacifiste avec Adolf Hitler et Benito Mussolini. Il s’agissait en fait d’une forme diplomatique de reddition, les deux ministres ayant accepté par traité que les frontières de la Tchécoslovaquie soient redessinées, bien conscients que le pays serait démantelé par force sinon, ce qui est d’ailleurs arrivé assez rapidement, l’Allemagne n’ayant pas respecté le traité qu’elle avait elle-même imposé. Cet événement est souvent considéré comme une couarde capitulation face à l’Allemagne nazie, capitulation qui aurait abouti aux horreurs des sept années qui ont suivi, et à leurs nombreuses conséquences ultérieures.
Quand on parle à présent d’Esprit munichois, on sous-entend implicitement que, si au lieu de signer des traités, la France et la Grande-Bretagne avaient attaqué l’Allemagne, tout aurait pu être évité. C’est négliger que, au moment des accords, l’Allemagne était déjà en position de force, avec une armée ultra-moderne de près de cinq millions d’hommes. Ce n’est pas par angélisme ou par aveuglement que Daladier et Chamberlain ont signé, mais parce qu’ils pensaient ne pas avoir le choix, et parce qu’ils ont préféré repousser une guerre inévitable. Mais même si on croyait la fable de l’aveuglement pacifiste, l’Esprit de Munich n’est, depuis cette époque, pas souvent invoqué pour appeler à résister à un despote qui ambitionne de conquérir le monde. Bachar el-Assad est vraisemblablement un sale type, mais il ne s’apprête pas à détruire l’Europe, ni même sans doute aucun pays voisin, il cherche juste à rester vissé au siège que lui a légué son père, malgré l’avis des médias (occidentaux seulement ?) qui ont décidé un peu arbitrairement qu’il devait faire partie du grand nettoyage de printemps arabe, au même titre que Moubarak en Égypte, Kadhafi en Lybie et Ben Ali en Tunisie. Si Assad veut rester en place, ce n’est pas par simple caprice, il sait ce qui l’attend sinon : au mieux, une série de procès internationaux bien mérités, et au pire, comme Kadhafi, un assassinat vengeur au terme d’une séquence de tortures humiliantes pour le moins barbares.

- désolé, je vais te faire le coup de l'esprit munichois

— désolé, je vais te faire le coup de l’esprit munichois
— pas grave, je te l’ai déjà fait de toute façon, non ?
— peut-être, je sais plus…

Personnellement, je n’ai pas d’avis sur ce qu’il faut faire pour la Syrie aujourd’hui, il s’agit d’une guerre civile sur fond ethnico-religieux où les démocrates ne sont pas forcément une force signifiante parmi les rebelles. Il peut sembler curieux, voire inquiétant, que la Turquie, l’Arabie saoudite et les États-Unis arment et soutiennent logistiquement des djihadistes qui se disent proches d’Al Quaeda, par exemple. Les motivations d’autres acteurs, comme l’URSS la Russie, ne semblent pas très pures non plus. Je n’ai pas d’avis, donc je n’en dirai rien, mais je suis étonné que plusieurs États aient un avis définitif sur ce qu’il convient de faire, tout en refusant plus ou moins de connaître les conclusions d’une enquête de l’ONU sur les responsabilités engagées dans l’attaque à l’arme chimique qui est justement utilisée comme justification pour des frappes aériennes. Les opinions américaines, britanniques ou françaises ont du mal à accepter un engagement armé sans discussion, cette fois : le coup des frappes ciblées, de la guerre-éclair, de la guerre propre1, de la juste punition et des bombes qu’il faudrait envoyer sur un pays parce que ce pays a lui-même bombardé sur sa propre population et avec des armes que nous lui avons fourni, on nous l’a un peu trop fait, depuis la première guerre du Golfe, en 1990.

Les thought-terminating clichés

Harlem Désir accuse aujourd’hui la droite (enfin l’autre droite) d’esprit munichois, comme l’UMP au pouvoir accusait la gauche du même travers lorsqu’elle se trouvait dans l’opposition, comme l’extrême-droite accuse tout le monde lorsqu’on accepte l’ouverture d’une boucherie halal, etc. Chaque conflit récent (Mali, Libye, Afghanistan, Irak) a été l’occasion de fustiger l’aveuglement de ceux qui refusaient de s’engager précipitamment dans un conflit armé.
Cette accusation d’être « munichois » n’est pas un argument, c’est ce que les psychologues nomment un thought-terminating cliché, un poncif interrupteur de réflexion, un mot qui, à lui seul, bloque l’intelligence, proscrit des discours et force à se positionner sur le terrain de son contradicteur2. En politique, on utilise souvent cette méthode aussi efficace que pathétiquement déloyale en lançant des accusations comme celle d' »esprit munichois » (pour les pacifistes), de « pensée unique » (pour un peu n’importe qui), de « populisme » (quand on rappelle des choses simples), de « complotisme » (quand on rappelle que toutes les vérités ne sont pas publiques), de « refus des réalités » (quand on ose imaginer un changement), etc.
Ce n’est pas du bête chantage intellectuel, c’est de la psychologie appliquée.

J’imagine que pour Harlem Désir, utiliser cet argument fait partie du jeu politique. Comme Jean-François Copé, à qui il ressemble finalement beaucoup, il utilisera n’importe quel argument, sans avoir peur de trahir les idées qu’il est censé défendre, sans avoir peur de se contredire, pourvu que cela lui permette de railler ou de contrer l’adversaire. Et l’adversaire, quand à lui, ne fait sans doute pas beaucoup plus de cas du sort des Syriens, il est dans son rôle d’opposition, ce qui l’intéresse, ce sont les prochaines élections.
Jouer est un luxe de démocraties prospères et pacifiées, mais à un moment, de véritables bombes vont être lancées sur de véritables gens, et il serait bien de traiter la question avec un peu moins de légèreté3.
Mais bon, il est interdit de constater que le gouvernement agit comme le faisait son opposition lorsque celle-ci était la majorité, et réciproquement, puisque dire « tous les mêmes »  , « sortez les sortants » et autres « qu’ils s’en aillent tous », sont, paraît-il, des idées poujadistes.
Encore un beau though-terminating cliché, non ?

  1. John Kerry a promis que la guerre à venir n’engagera « aucune botte sur le sol syrien ». [↩]
  2. L’inventeur du terme Thought-terminating cliché est le psychiatre Robert Jay Lifton, qui a étudié le phénomène de contrôle mental, après avoir constaté le « lavage de cerveau » éprouvé par les prisonniers américains de la Guerre de Corée. Le résultat de son enquête est le livre Thought Reform and the Psychology of Totalism (1961). [↩]
  3. Il serait sans doute bon, par ailleurs, d’éclaircir l’étonnant rapport de vassalité que la France entretient depuis quelques temps avec les États-Unis et qui finit par nous faire regretter le tandem Villepin-Chirac. [↩]

Où est passée la démocratie ?

(brouillon de brouillon, sur un sujet qui mériterait un peu de rigueur. Disons que c’est un début, il y a bien plus à dire)

En 2011, la pression de la rue Égyptienne a permis l’éviction du président Hosni Moubarak puis, un an plus tard, la tenue d’un scrutin démocratique qui a abouti à l’élection du président Mohamed Morsi, lié aux frères musulmans. Les révolutions sont souvent initiées par des classes moyennes éduquées, mais apparemment pas assez éduquées ou trop optimistes pour admettre que ce genre de mouvement leur échappe immanquablement et aboutit à une prise en mains du pouvoir par des despotes, généralement soutenus (parfois démocratiquement) par une masse populaire dont la puissance est inversement proportionnelle à la juste compréhension des enjeux, et par des militaires et des groupements financiers qui ont leur propre logique et ne cherchent pas forcément le bénéfice commun. Les Égyptiens qui viennent de renverser Mohamed Morsi dernièrement ne l’ont pas fait parce qu’il était lié à un islam fondamentaliste, comme on aime se le faire croire de par chez nous — cela correspond mieux à notre vision du bien et du mal —, mais avant tout parce que l’amélioration de leurs conditions de vie n’a pas été celle qu’ils espéraient ou qu’ils l’ont jugée trop lente. À présent, des intellectuels du pays se demandent s’il ne faudrait pas empêcher les partis religieux de se présenter aux élections, ou interdire aux illettrés de voter1.
On comprend leur point de vue, mais ils prennent la question à l’envers : pour que les illettrés ne votent pas, il faut avant tout supprimer l’illettrisme. Si le petit peuple égyptien n’a pas de conscience politique, c’est avant tout parce qu’il a été sciemment dés-éduqué pendant des décennies, à coup de questions religieuses et nationalistes, mais privé de voix sur les questions qui le concernaient plus directement, car malgré la tenue d’élections, le régime instauré par Moubarak était un régime à parti unique.
On ne peut pas imaginer de légitimité démocratique sans que l’ensemble de la société ait le droit de débattre et de faire connaître son opinion — après tout, on ne demande pas aux gens s’ils sont illettrés pour les soumettre à l’impôt, à la loi ou à quelque autre obligation envers la communauté —, mais on ne peut pas non plus imaginer de démocratie sans éducation. La conclusion logique est que tout le monde doit bénéficier d’une éducation, d’une véritable compréhension des enjeux et du fonctionnement de la vie politique.

Et chez nous, comment ça se passe ? Le climat est plus pacifié, mais la démocratie reste bien incomplète, et à mon avis, régresse fortement. Dans nos pays occidentaux prospères, de nombreuses astuces ont été mises au point pour confisquer sa voix au peuple. La première, c’est d’installer un climat d’indifférence et de résignation : on se dit que les affaires sont prises en charge par des partis qui, malgré leurs différences réelles, ne changent pas grand chose à la marche du pays. C’est cette mollesse de la démocratie installée qui fait sortir de leurs gonds les amateurs de révolutions, comme Alain Badiou que j’ai entendu dire à l’émission Ce soir ou jamais que la présidence de Hollande était quelque chose de pire que le Grand Bond en avant ou la Révolution culturelle en Chine2, puisque dans le système démocratique, rien ne change brutalement. Effectivement, mais comme disent les informaticiens, it’s not a bug, it’s a feature : la démocratie telle que nous l’entendons ici sert avant tout à permettre des changements sans destruction ni violence. Enfin en théorie, car il y a des destructions invisibles et des violences sourdes dont la sournoiserie et le caractère progressif rend toute résistance impossible. Je suppose que c’est exactement de ça que parle Badiou d’ailleurs.
Le manque de foi dans la capacité des politiques à améliorer le monde et le manque de conscience politique parmi les citoyens me semblent servir à confisquer la démocratie, dans un climat d’indifférence quasi-générale. Mais l’outil le plus efficace de ce processus, c’est l’encouragement à l’individualisme, au sens le plus égoïste, le doute porté sur le peu de services publics qui nous restent (Poste, SNCF, sécurité sociale, etc.), et le découragement de toute tentative d’action collective.

petit_porteur

Je lisais aujourd’hui qu’un dénommé Grégoire Jovicic a créé en 2010 une association de petits porteurs d’actions Vivendi3. Dans le système boursier, les petits porteurs sont souvent exploités : on veut bien de leur argent, on en a besoin, même, mais il est hors de question qu’ils disposent de pouvoir. Or une action est en théorie une part du capital d’une entreprise, mais c’est aussi une part de pouvoir de décision. Ici, les petits porteurs ruinés (l’action est passée de 180 à 8 euros entre 2001 et 2002) ont tenté de s’allier pour se défendre collectivement, mais voilà : il est interdit à un particulier non qualifié d’offrir un conseil juridique, et c’est à ce prétexte que Vivendi attaque le petit porteur en colère. J’ignore si le procès sera gagné par Vivendi mais c’est évidemment un avertissement à quiconque voudrait se lancer dans ce genre de démarche collective. Comme la démocratie, le droit s’apprend, et ce savoir (et donc ce pouvoir) échappe au simple particulier, qui n’a que peu de recours face à la machine judiciaire. Depuis des années, on annonce régulièrement la création d’un système de « recours collectif » (class actions) qui permettrait à un groupe d’individus de se défendre contre une organisation, mais un tel dispositif, promis par tous les gouvernements depuis près de dix ans, n’existe toujours pas.

Cette histoire de petits porteurs qui n’ont pas le droit de se fédérer est anecdotique, mais elle montre où se trouve réellement le pouvoir. L’Inde n’est pas « la plus grande démocratie du monde », nous disent les correcteurs du Monde4, les États-Unis non plus, qui installent des dictatures où ça les arrange et font fi de tous les principes moraux dès lors qu’il est question d’argent et de pouvoir, c’est à dire tout le temps. La Grande-Bretagne, en forçant dernièrement le Guardian à détruire des disques durs contenant des informations gênantes, a montré son niveau de démocratie. La France, avec ses lois sur la diffamation qui permettent de condamner des innocents qui disent la vérité sur des coupables qui mentent, et qui protège mieux les multinationales que les individus, est plus que suspecte aussi. Etc., etc. Je me demande si le titre de « plus grande démocratie du monde » ne devrait pas revenir à la République de San Marin, peuplée de trente mille habitants qui ont tous le droit et le devoir de s’occuper des affaires publiques de leur pays. Mais peut-être me fais-je des idées.

  1. cf. le Courrier International de cette semaine, page 11. [↩]
  2. Notons qu’Alain Badiou n’est pas allé vivre en Chine à ces époques et qu’il est un peu facile, a posteriori, confortablement installé dans ses charentaises, de philosopher sur l’horreur de la social-démocratie comparée à l’enthousiasme révolutionnaire. [↩]
  3. Ancienne Compagnie Générale des Eaux, Vivendi est une société multinationale spécialisée dans la communication et le divertissement. Canal+, SFR, Universal music, Activision Blizzard, c’est eux. Cette société a été séparée de la partie « environnement » de la Générale des eaux, devenue Vivendi environnement, puis Veolia environnement. La création de la générale des eaux, en 1853, est intimement liée à l’utopie capitaliste du XIXe siècle et aux théories de l’entrepreneur saint-simonien Prosper Enfantin, dont le nom est lié notamment aux débuts du chemin de fer et à la création du canal de Suez. Le développement d’un réseau de distribution d’eau s’inscrivait dans le même mouvement de modernisation économique et industrielle du pays. Le succès de la générale des eaux a permis la fondation de la Société Générale, un des poids lourds de la banque française, nationalisée à la libération puis privatisée quarante ans plus tard. En 1982, Mitterrand avait fait acheter la Générale des Eaux par la France pour trois milliards de francs et demi. Le principe de la vague de nationalisations sous Mitterrand, inscrite au programme commun, est de renforcer le pouvoir de l’État et d’empêcher que certaines ressources essentielles, comme l’eau, soient laissées à la merci du marché et de la spéculation. En 1987, toujours sous la présidence de Mitterrand, mais sous le gouvernement de Jacques Chirac, la compagnie a été vendue un peu moins du double de sa valeur d’achat : en apparence, une bonne affaire pour l’État… [↩]
  4. cf. La plus grande ânerie du monde. [↩]

La religion, un mal ?

Mona Chollet a publié un article intitulé « Oui mais quand même, la religion, c’est mal » – Montée de l’islamophobie et banalisation du fémonationalisme. Étayé par de nombreux éléments pertinents, cet article s’en prend d’abord au recours à l’anti-cléricalisme comme déguisement acceptable pour un rejet qui vise toujours les mêmes : les musulmans, voire les arabes.

...

à gauche, une militante Femen envoie un signe hostile aux éventuels supporters de l’équipe turque Galatasaray qui voudraient venir soutenir leur équipe à Lviv. La jeune femme qui pose nue, une couronne traditionnelle ukrainienne de fille à marier sur la tête, entourée de deux jeunes hommes aux poings serrés, porte le nom et les couleurs de son club, Karpaty, sur sa peau. Les Femen sont habituées au mélange des genres et aux protestations tous azimuths, mais ici, la revendication était (la photo date de 2010) clairement xénophobe et nationaliste. À droite, des supporters du Galatasaray, équipe actuellement entraînée par une femme, Duygu Erdoğan, situation qui est loin d’être banale dans le monde du football.

Effectivement, les Femens, Caroline Fourest ou Charlie Hebdo, qui se disent en croisade contre toutes les oppressions religieuses, semblent parfois focaliser leur combat sur l’Islam et sur les musulmans, renforçant sciemment ou non les théories de « choc des civilisations » en vogue, et ce en se réclamant de buts louables : liberté, féminisme, humanisme, lutte contre l’homophobie. Leur indignation parait souvent assez sélective. Par exemple, si un musulman commet une horreur en criant « Allah Akbar », ou profère une menace de mort, il représentera, selon certains, un milliard de personnes, tandis qu’un chrétien qui fait quelque chose de semblable se verra présenté comme un fou isolé ou soupçonné d’avoir été conditionné par un groupe sectaire. Ce qui est généralement vrai, du reste, mais pourquoi refuser la même grille d’analyse dès lors qu’il s’agit d’Islam ?
Depuis que les journaux télévisés parlent abondamment d’Islam fondamentaliste (depuis la guerre civile en Algérie, au début des années 1990 ?), on utilise le mot « modéré » pour qualifier tout musulman « normal », et ce mot « modéré » est un poison, car il sous-entend une retenue, une contention, et signifie donc que ce qui n’est pas « fondamentaliste » est, en quelque sorte, tiède, constitue une version diminuée d’une pratique religieuse dont l’essence brute serait l’extrémisme. Le « modéré », c’est celui qui est à deux doigts d’abandonner la foi, si l’on se fie aux écrits des premiers chrétiens1 comme, sans doute, au Coran. Il faudrait comparer méthodiquement le vocabulaire médiatique employé pour qualifier les fidèles de telle ou telle religion, mais je doute que l’on entende souvent parler de « chrétiens modérés » pour qualifier les gens qui vont à la messe tous les dimanches.
Les leçons d’histoire ou de théologie improvisées par ceux qui jettent un œil rapide à tel ou tel texte relèvent à mon avis de ce que les psychologues nomment le « biais de confirmation » : on croit ce qui va dans le sens de ce qu’on croyait déjà et on ignore ce qui contredit nos préjugés, ou même, on esquive toute occasion de confronter nos préjugés à une réalité opposée.

Entre autres « traitements de faveur » dont bénéficie la civilisation islamique, je trouve ahurissante la manière dont certains ignorants pontifient sur la non-originalité de la science arabe médiévale, qu’ils résument à une simple conservation de l’héritage grec, ignorant l’apport extraordinaire que constituent la médecine, l’astronomie et les mathématiques arabes, notamment. On crédite même le grand physiologiste Ibn Nafis (XIIIe siècle) de l’invention de la science-fiction, avec son roman le Theologus Autodidactus (dont je ne connais pas de traduction française). La science arabe a en réalité énormément pesé sur la naissance de l’université et de la science dans les pays chrétiens, où les velléités de progrès dans le domaine ont longtemps été bridées par les religieux, au nom de leurs certitudes ou de leurs tabous.

La vie de Mahomet

La vie de Mahomet, par Charb et Zineb, tome 2. En quatrième de couverture, Charb explique qu’il a été respectueux de l’histoire de Mahomet et s’est interdit tout humour ou recul critique. De fait, le scénario de cette bande dessinée intéressante est une bonne synthèse et ne peut choquer aucun connaisseur du Coran et des Hadiths, si ce n’est que le dessin, par lui-même, induit une distance puisqu’il est intrinsèquement comique — mais il est vrai que ce dessin ne constitue pas un traitement de faveur particulier, puisque Charb dessinera de la même façon n’importe qui. Reste qu’il n’a pas encore fait de « vie de Jésus » ou de « vie de Moïse », et le jour où il le fera, il sera difficile de penser que ça n’aura pas été pour donner le change face à cette critique précise.

On peut aussi créditer l’Islam des origines de l’établissement théorique d’une ébauche de droit des femmes (certes bien imparfait, douze siècles plus tard), ou de l’anti-racisme. Sur ce dernier point, même si des siècles plus tard, des musulmans ont utilisé l’histoire de Noé et de Cham comme prétexte religieux pour justifier la traite des noirs2, le prophète avait, lui, pris sous sa protection Bilal l’éthiopien, premier Muezzin, et affirmé à son sujet que l’arabe n’est pas supérieur au non-arabe, que le blanc n’est pas supérieur au noir, si ce n’est par la piété — affirmation qui est bien entendu à double-tranchant et relève du chantage, puisqu’elle impose la conversion à celui qui veut être l’égal de son prochain. L’Islam a aussi théorisé la co-existence avec d’autres religions (enfin avec les deux religions que Mahomet considérait comme ancêtres de la sienne), et plusieurs grands savants arabes sont en fait chrétiens ou juifs, mais ont pu travailler sous la protection de dirigeants musulmans, peu de temps après l’époque où Charlemagne faisait assassiner les non-chrétiens qui avaient le malheur de fouler la terre chrétienne dont il voulait préserver la sainteté. Pour l’anecdote, ce sont les conversions autoritaires et les massacres de païens par Charlemagne qui ont provoqué la colère des paisibles marchands scandinaves, devenus pillards (Vikings) pour quitter leurs fjörds à la belle saison et aller vider les abbayes et les églises situées sur le long de la Seine, de la Loire ou de la Garonne de leurs trésors, activité qui, a provoqué la circulation de fortunes jusqu’ici dormantes, offrant une subite vitalité économique au monde chrétien, devenu grâce à cela suffisamment dynamique pour construire une quantité énorme d’édifices religieux (le fameux « blanc manteau d’églises » évoqué par Raoul le Chauve), mais aussi pour se lancer dans l’aventure des croisades, lesquelles ont, en deux siècles, provoqué la fin de l’âge d’or islamique tout en permettant à la science des pays catholiques de profiter des découvertes des savants arabes. Malgré la prise de Byzance quelques siècles plus tard, le monde musulman a perdu toute la vigueur de ses premiers siècles au terme des croisades, et l’Islam (hors empire Ottoman sans doute) est devenu, dans l’imaginaire des colonisateurs européens en tout cas, la religion du « mektoub », d’une certaine résignation face au destin, une religion tournée vers le passé et les contes de féés (ou de djinns); vaguement soupçonnée d’être associée à des coutumes cruelles et, en tout cas, écartée de toute possibilité de se moderniser — vision des choses bien commodes pour établir la domination condescendante des colons européens. On peut imaginer l’intérêt ou l’espoir que représente, pour de nombreux musulmans, la vigueur et la fierté recouvrées de l’Islam revendicateur qui est né avec la décolonisation et les pétrodollars.

Les vrais historiens trouveront sans doute ma manière de faire le récit de plus d’un millénaire d’histoire humaine un peu cavalière, j’accepte par avance cette critique. Je voulais donner la vision que j’ai des choses pour expliquer que je trouve bien bête ce tweet de Richard Dawkins :

dawkins

J’aime beaucoup Richard Dawkins pour son Gène égoïste, et pour son invention de l’idée de mème, qui est au monde des idées ce que le gène est au vivant3. J’ai bien aimé son God Delusion (Pour en finir avec Dieu, en français) et je ne suis pas gêné par son athéisme militant, je fais même partie de ses centaines de milliers de followers sur Twitter — ceci dit, beaucoup desdits followers sont des adversaires déclarés du biologiste britannique et ne le lisent que pour le couvrir de tombereaux d’insultes ou pour tenter de lui démontrer que Dieu est partout puisqu’il n’est nulle part.
Mais en émettant une vérité cruelle sur le monde musulman, Dawkins n’est plus dans son combat contre l’irationnel, il affirme une supériorité des pays chrétiens sur les pays musulmans, en faisant de l’Islam la cause même de la faible vigueur des universités en sciences dures des pays musulmans.
Or la cause, la vraie, ce sont les croisades et la reconquista, c’est la colonisation, c’est la décolonisation et les régimes autoritaires et nationalistes qui ont été mis en place soit pour permettre cette décolonisation, soit pour qu’elle reste profitable aux ex-colonisateurs, selon les cas.
Quand Dawkins ajoute que le monde musulman tout entier a produit moins de prix Nobels que la seule université de Cambridge4, il n’évoque pas le fait que la prospérité britannique s’est construite sur le dos de ses colonies, protectorats, mandats et dominions (autant pour la France, bien sûr, l’autre grand empire colonial). Il ne se demande pas si les régions minières sinistrées de Grande-Bretagne ont produit autant de Nobels que les habitants des beaux quartiers de Londres. Il ne dit pas que le manque d’instruction a été encouragé dans de nombreux pays pour que l’on puisse en spolier les matières premières.
Mettre tous ces problèmes sur le dos d’une religion est un peu court, et l’exprimer par ce genre de phrases déterministes, plutôt insultant et pas vraiment digne de quelqu’un qui représente la science dans l’esprit du public.
L’insulte, le mépris, est bien la grosse erreur que peuvent commettre les athées, qui pensent que leur lucidité vis à vis d’entités divines imaginaires est la garantie chez eux d’une clairvoyance universelle.
Sur ce point, et bien que ce genre d’attitude me vienne facilement, je peux difficilement ne pas rejoindre Mona Chollet.

Le sanctuaire de Lourdes : tais-toi et prie ! (photo : bibi)

Le sanctuaire de Lourdes : tais-toi et prie ! (photo : bibi)

Mais en même temps, je persiste à considérer les religions avec hostilité, et notamment les religions monothéistes prosélytes à vocation universelle et exclusive5, à savoir le Christianisme et l’Islam.
En tant que systèmes de croyances, ces religions ne me gênent pas énormément : si les gens ont envie de croire que les hosties transsubstantiaionnent ou qu’il faut embrasser un aérolithe enfermé dans un cube géant après avoir effectué sept circumambulations pour faire pardonner ses pêchés, très bien. Mais une religion n’est pas qu’une somme de croyances, c’est aussi un outil de domination. On remarque que les dieux, et notamment les dieux uniques, que l’on ne peut contester puisqu’ils n’ont pas de concurrents, ont toujours des exigences précises sur les détails de la vie : mange pas ci ! debout ! fais pas ça ! assis ! porte ce chapeau : couché ! De manière assez rusée, les ordres les plus irrationnels sont enrobés dans une morale de bon sens (il ne faut pas tuer et ne pas voler) qui n’a évidemment besoin d’aucun support surnaturel irrationnel pour exister, mais que les religieux parviennent à faire ensuite passer pour leur invention — je suis toujours épaté par le nombre de non-croyants qui voient la religion comme un mal nécessaire pour inculquer une moralité aux esprits faibles. La morale n’a jamais eu besoin de Dieux, et au contraire, les Dieux sont souvent prompts à proposer des amendements à la morale élémentaire : ne mens pas, sauf à l’infidèle ; ne tue pas, sauf le mahométan ; ne vole pas ton prochain, mais pille les richesses des païens ; tous les hommes sont égaux, sauf ceux qui n’embrassent pas la même foi que toi.
Par les rites qui ponctuent l’existence, les religions servent à souder les sociétés, à relier les gens autour d’un système de croyances et de pratiques (y compris pratiques sociales, comme le degré de pudeur et les formules de politesse, ou encore les pratiques relatives à l’hygiène), et cela explique qu’il soit si difficile d’y renoncer, mais cela explique aussi que des religions théoriquement universelles puissent si facilement devenir un support au nationalisme ou au communautarisme — il existe des gens qui croient sincèrement que leur dieu veut faire gagner leur équipe de football, quand bien même il est aussi le dieu de l’équipe adverse. Dans l’idée de certains, dieu n’est que le principe immatériel et improbable qui fait exister une communauté en tant que telle. On peut être chrétien sans le moindre résidu de foi, mais parce qu’on ne s’imagine pas renoncer au mariage religieux, au baptême ou aux offices funèbres6, et qui bien entendu fêtent Noël ou achètent des cadeaux à Pâques. Je connais aussi des musulmans qui ne pratiquent pas leur religion, qui se décrivent comme agnostiques (manière polie de dire qu’on est athée, bien souvent) mais qui font le Ramadan, soit pour faire plaisir à leurs parents, soit par habitude, soit parce que la fête qui suit la rupture de jeûne n’a pas de sens sans jeûne, ou quelque chose comme ça. Je me souviens de l’histoire d’une fille qui mangeait une barre chocolatée dans la rue et qui a reçu une lourde claque de la part d’un inconnu qui l’a au passage traitée de prostituée parce qu’elle osait manger pendant le Ramadan. Cet homme avait jugé que la jeune femme, d’origine maghrébine, devait se conformer à la contrainte religieuse, parce qu’elle était, pour reprendre le mot si décrié de Nicolas Sarkozy, « d’apparence musulmane ». On voit dans cette histoire que la religion n’est pas pas qu’une affaire intime de foi et d’adhésion individuelle, mais bien aussi un outil pour constituer les identités communautaires, au détriment de l’identité individuelle.

En cas de grosse demande, il faut brûler un gros cierge à 150 euros (Lourdes, le sanctuaire, photo bibi).

En cas de grosse demande, il faut brûler un gros cierge à 150 euros (Lourdes, le sanctuaire, photo bibi).

C’est parce que la religion est rarement un véritable choix intellectuel qu’il faut s’en défier — si l’on chérit la liberté, et notamment sa propre liberté7 —, mais c’est aussi pour cette raison, paradoxalement, qu’il faut la respecter, parce que les croyants considèrent leur religion comme une partie d’eux-mêmes, qu’ils aient été convertis de fraîche date ou qu’ils héritent leur foi de leurs ancêtres. On ne fera jamais de mal à un dieu en l’insultant, ce sont ses fidèles qui prennent l’insulte pour eux, qui en sont fâchés ou qui se sentent humiliés. Par ailleurs, en disant à des croyants des vérités sur leurs dieux, on fait les affaires de leurs prêtres, qui savent que le martyre, la censure ou l’interdiction éprouvées, le crachat ou l’insulte reçus, sont autant d’outils de communication, de conversion ou de renforcement de la foi. Du reste, ce qui peut rendre l’Islam dangereux, ce n’est pas la fantaisie de ses textes fondateurs (lisez les autres, vous m’en direz des nouvelles) ni des croyances associées, mais bien le constant sentiment d’humiliation que ressentent ses adeptes, sentiment qui est justement provoqué par le manque d’estime ou de sympathie avec lequel on les traite.
Bref bref bref, la religion n’est pas toujours un bienfait, elle n’est pas logique, elle n’est pas fondée, mais il faut faire avec, sans pour autant se laisser trop faire. Ce n’est pas forcément incompatible, c’est un équilibre à trouver.

  1. Paul, dans la première épître aux Corinthiens, explique que l’important n’est pas de participer, mais bien d’être le plus zélé croyant : « Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade courent tous, mais qu’un seul remporte le prix ? Courez de manière à le remporter ». Corinthiens I 9:24. Je pourrais citer aussi l’histoire affreuse d’Ananias et Saphira (Actes 5:1), assassinés car ils n’avaient légué à la communauté qu’une partie de leurs biens, et non la totalité, histoire qui est depuis utilisée pour expliquer que la foi n’existe pas à demi. [↩]
  2. Cham, censé être le père de tous les noirs, a vu son père ivre et nu et est allé demander de l’aide à ses frères Sem et Japhet, qui ont recouvert Noé d’un manteau. Comprenant qu’on l’avait vu nu, Noé à demandé à ses deux autres fils qui avait vu sa nudité, et ceux-ci ont désigné Cham, qui a été maudit, avec sa descendance, pour ce crime. Noé a un côté « white-trash » assez sordide, pas étonnant qu’il reste le modèle des survivalistes américains. Cette histoire, plus que celle d’Adam et Eve, est la justification théorique de la pudeur dans la pratique du judaïsme et des religions qui s’en sont inspirées. [↩]
  3. Malheureusement, le mot mème a été popularisé récemment pour décrire les vogues humoristiques sur Internet. [↩]
  4. Il précise « Trinity college », le collège de la Trinité, dont le nom se rapporte clairement au Christianisme. [↩]
  5. Il existe des religions non-exclusives, notamment en Asie : on peut être Shintoïste et et Bouddhiste, ou être Bouddhiste et un peu taoïste, un peu confucianiste, et pratiquer le culte des ancêtres de la religion traditionnelle chinoise. Si le Christianisme et l’Islam ne sont pas toujours bien vus en extrême-orient, et notamment en Chine, c’est parce que ces religions refusent la cohabitation avec d’autres dans le cœur du croyant. À ce sujet, on peut voir à Lourdes une quantité de d’hindous qui viennent déposer des cierges ou prier : ils savent qu’il s’agit d’un lieu catholique, mais ce qui leur importe est plutôt de se recueillir dans un lieu « saint », et il y en a peu de ce genre en Europe… [↩]
  6. Je me souviens d’un ami juif qui râlait à l’enterrement civil d’un ami commun, en disant qu’il aurait fallu une messe, car les curés sont des professionnels de la mort. [↩]
  7. La religion n’est pas seulement une menace pour la liberté. Elle serait aussi, si on en croit une méta-étude publiée par la Personality and Social Psychology Review qui synthétise une soixantaine de travaux réalisés sur près d’un siècle, adversaire de l’intelligence, au sens où la capacité à raisonner des croyants serait inférieure à celle des non-croyants. Entre autres explications proposées, les chercheurs avancent que les gens intelligents peuvent se sentir moins attirés par les explications du monde irrationnelles, ou que, accédant généralement à un meilleur milieu socio-culturel, les gens les plus intelligents ont plus d’estime d’eux-mêmes et ont moins besoin de religion. Bien entendu, s’il suffisait d’être athée pour être intelligent et si aucun religieux ne pouvait l’être, ça se saurait, et bien entendu, l’intelligence n’est pas une chose aisée à définir. [↩]

Cachez ce voile…

Nouvelle proposition idiote de la semaine, qui émane du Haut conseil à l’Intégration : interdire le port du Hijab à l’université. Le Hijab c’est ce voile plus ou moins important qui cache la chevelure des femmes qui le portent1. Le Hijab déplaît, car beaucoup y voient le signe d’une pente fatale de la radicalisation de l’Islam en France et pensent qu’il indique une explosion du nombre des conversions2, qu’il mène forcément au Niqab (le voile intégral), qu’il est imposé par une pression communautariste inamicale dans certaines cités de banlieue, ou imposé par des pères, grands frères ou époux autoritaires, etc3.

(j'ignore l'origine de cette image)

Punk ou Hijab : deux moyens de faire peur juste par son apparence vestimentaire (image piquée à Carl Johan Heickendorf)

Je l’ai déjà dit souvent : je suis personnellement contre la religion, non pas parce que je sais très bien qu’il n’existe aucun dieu véritable nulle part, mais bien parce que je n’aime pas voir le goût du sacré, de la spiritualité, de la cérémonie, l’envie d’être ensemble ou la soif de transcendance (goûts qui peuvent servir à faire de si belles choses) être « hackés », comme autant de fragilités de la psyché humaine pour servir ceux qui savent les exploiter au bénéfice de leur appétit de pouvoir et d’argent. Car c’est la clef de toute religion : d’improbables entités surnaturelles servent à établir et instituer la domination de certains humains sur d’autres humains.

Mais les propositions régulières de légiférer le voile ne sont pas motivées par l’envie que l’homme s’émancipe de ses dieux, ce qui ne serait déjà pas une bonne idée4, mais plus vraisemblablement par la peur que suscite en France une partie de la population du pays : les enfants ou petits enfants d’ex-colonisés qui, contrairement, à leurs parents ou grands parents, ont des revendications, vivent comme une injustice d’être des citoyens de troisième classe, et ne veulent plus raser les murs. La logique que devrait comprendre le « Haut commissariat à l’Intégration », c’est qu’il est naturel que ceux qui se sentent exclus décident de se resserrer autour de communautés, en réinventant l’histoire ou la religion de leurs aïeux. De même que les martyrs montrent fièrement leurs stigmates, les victimes d’exclusion finissent par revendiquer ce au nom de quoi on les exclut, à savoir leurs origines fantasmées. Et les signes religieux ou les exigences liées à la religion sont un des moyens5 de revendiquer ces origines, un moyen d’autant plus puissant qu’il permet de se constituer en groupe. Tout ça est évident, et le jour où la société française ne fera pas de différence entre un Jean-Pierre et un Abdelkrim, le jour où on ne regardera pas un noir dans une librairie comme s’il s’était s’est trompé de magasin6, le jour où la télévision cessera d’avoir honte des accents régionaux, et le jour, bien sûr, où l’identité masculine ne se construira pas dans le mépris de ce qui est considéré comme relevant d’une identité spécifiquement féminine, on peut imaginer que beaucoup de tensions auront disparu, puisque les problèmes qui les auront causé auront disparu aussi.
On ne supprime pas une maladie en cachant ses symptômes, il faut trouver ses causes.

L’Université

L’Université a une certaine tradition de liberté. Lorsqu’elle a été véritablement inventée, au Moyen-âge, elle a été le lieu privilégié pour discuter de questions totalement taboues dans le reste de la société. C’est à l’Université qu’a été donné le privilège d’étudier le corps humain et son fonctionnement par la dissection. C’est à l’université aussi qu’on a eu le droit de débattre publiquement de questions théologiques, voire même de l’existence de Dieu, et de comparer les religions. S’il n’était sans doute pas possible de remettre en question trop violemment les fondements de la foi sans courir certains risques, des arguments plutôt subversifs pouvaient être exprimés au cours des disputationes scolastiques7. C’est à l’Université qu’on s’est penché sur d’autres cultures, d’autres langues, d’autres époques, où on a réfléchi à de nouveaux paradigmes scientifiques, et c’est peut-être même à l’Université qu’on a établi la supériorité de la recherche de vérité sur la vérité révélée ou établie, autant dire de la science sur la religion et l’absolutisme politique : il ne s’agit pas du lieu d’enseignement d’un savoir officiel, mais du lieu où s’élabore la connaissance. Il ne faut bien sûr pas se montrer trop angélique à ce sujet, mais l’Université a donc souvent été un lieu de la liberté de penser (souvent encadrée par les États, certes).
Refuser l’entrée à l’Université de certains vêtements, de certaines idées, de certaines personnes, c’est aller contre la vocation même de ces lieux qui ne sont par essence fréquentés que par des individus adultes, libres de leurs choix et libres de revendiquer leurs opinions et de les confronter à celles des autres. La liberté, ça ne se négocie pas. Bien entendu, le jour où une femme ne pourra plus se sentir bienvenue pour étudier dans une université française sans être déguisée en épouvantail saoudien (et que, donc, les conditions de la liberté ne seront plus réunies), il sera temps d’en reparler, mais nous n’y sommes pas et nous ne nous dirigeons pas de ce côté-là, quoi qu’en dise Élisabeth Badinter qui évoquait8 le cas d’universités françaises où des filles en voile intégral, occupant le premier rang des amphithéâtres terrorisent les enseignants et obtiennent de n’avoir que des femmes dans leurs jurys. Elle seule les a vues, mais où ? Élisabeth Badinter n’enseigne pas à l’Université, et, sauf erreur, n’y a jamais enseigné9.

L'Autentica

L’Autentica habita, une loi promulguée au milieu du XIIe siècle par l’empereur romain germanique Frédéric Barberousse qui protège les étudiants et institue leur droit à voyager librement. Cinquante ans plus tard, Philippe Auguste décidera à son tour d’instituer la liberté académique en soumettant les universitaires au jugement de leurs pairs et non à celui du prévôt. C’est de cette période que date le principe de « liberté académique » à l’Université.

Quand un étudiant porte un tee-shirt qui affirme ses positions politiques, ou porte des vêtements sur lesquels on lit des marques de produits manufacturés, parle-t-on de l’en empêcher ? Il fait pourtant de la propagande, à son insu ou non. Et quant au rapport entre émancipation des femmes et vêtement, il y a évidemment énormément à dire. La mission de l’Université n’est pas de décider qui peut y entrer, c’est de faire en sorte que chacun ait l’occasion d’y réfléchir et d’éprouver ses certitudes en tant qu’individu10.
La proposition d’y interdire le Hijab est idiote et ne sera vraisemblablement suivie d’aucun effet pour l’instant (elle n’est soutenue par la présidence d’aucune université), mais elle n’en est pas moins une preuve supplémentaire de la mauvaise compréhension de l’utilité et de la grandeur de l’Université : pauvre, certes, mais ouverte et, idéalement (malgré la raideur des tutelles), libre.

  1. Le Coran et les Hadiths contiennent quelques lignes, plutôt disputées par les traducteurs et les exégètes, qui recommandent aux femmes de ne pas exposer leur poitrine aux garçons pubères ni de trop dévoiler leur anatomie en général. Mais le voile sur les cheveux est surtout une bête tradition pragmatique des campagnes d’innombrables parties du monde : pour ne pas salir leurs cheveux avec la poussière des champs, les femmes qui y travaillent portent des fichus, des foulards, des chapeaux, ou autres couvre-chefs (ce qui confère au cheveu un caractère intime peut-être sulfureux…). Comme souvent, les prêtres ont transformé une tradition en obligation religieuse, faisant croire au bon peuple qu’il obéit à la religion qui lui ordonne de faire ce qu’il faisait déjà, et qui au passage encadre la pratique, la codifie, parfois l’extrémise, lui donne une raison d’être supérieure, et condamne la minorité qui ne s’y conforme pas. [↩]
  2. Les statistiques ne semblent pas montrer une augmentation significative du nombre de conversions à l’Islam. Ce nombre est inférieur au nombre de conversions vers les cultes protestants évangéliques, pentecôtistes et sectes assimilées. Il semble qu’il y ait dans les banlieues plus de musulmans qui se convertissent au Christianisme que de chrétiens qui se convertissent à l’Islam.
    Les conversions font souvent peur, et pas forcément à tort car il s’agit d’un processus violent, souvent dirigé par des groupes sectaires qui encouragent voire organisent la rupture sociale et le radicalisme chez leurs adeptes. Mais, si spectaculaire qu’elle semble, cette question de la conversion ne concerne qu’une petite part des croyants. [↩]
  3. Ça a été maintes fois souligné, mais faire payer des amendes à des femmes au nom de leur émancipation vis à vis d’hommes que l’on accuse de les forcer à porter un vêtement est un peu absurde et ressemblerait, si les raisons étaient justifiées (ça reste à prouver) à une forme de double-peine. [↩]
  4. L’individu ne peut s’émanciper de la religion que par lui-même, pas par la loi. On a vu l’effet dramatique de l’athéisme imposé dans les républiques socialistes qui a abouti, comme un retour de flamme, à une bigoterie exacerbée qui a cristallisé et sacralisé des revendications politiques, identitaires, nationalistes et économiques. [↩]
  5. Voir aussi la question de la « défrancisation » des noms et prénoms sur le blog de Baptiste Coulmont. [↩]
  6. J’écris ça en pensant à une réflexion d’Hady Ba sur Twitter ce matin. [↩]
  7. La théologie est une des matières historiques de l’Université, avec la médecine et le droit [↩]
  8. sur Europe 1, cf. cet ancien article. [↩]
  9. À ma connaissance, É. Badinter a seulement été maître de conférences à l’École Polytechnique, cadre très distinct de l’Université puisque sélectif et, à l’origine en tout cas, destiné à produire des hauts-fonctionnaires et des militaires en fonction des besoins spécifiques de l’État français. [↩]
  10. Je vous renvoie à la charte signée par des centaines d’Universités pour le 900e anniversaire de la fondation de l’Université de Bologne, qui réaffirme ces principes. [↩]

Causalités et corrélations

Cet article fourre-tout m’a été inspiré par diverses discussions tenues depuis hier sur Twitter notamment. Même si c’est de manière un peu suspecte, en tournant autour du pot (les lecteurs de mon autre blog seront indulgents, connaissant ma tournure d’esprit), j’ai envie de me demander ce que sont les causes du racisme ambiant.

Sur le sujet du racisme devenu médiatiquement acceptable, j’ai réagi en lisant ce tweet ;

editocrates

…Il est vrai que des gens comme Robert Ménard, Éric Zemmour ou encore Élisabeth Lévy passent leur temps à répéter comme mantra que l’anti-racisme est une forme d’aveuglement, de déni de réalité, et que « ma bonne dame on le sait bien, nous, que c’est pas les petits blonds qui brûlent les voitures… ». Et il est vrai qu’ils ont des prédécesseurs, comme Alain Finkielkraut, qui semble toujours en train de se retenir de proférer ce genre de phrases réactionnaires et à qui, parfois, ça échappe. Mais les « éditocrates » qui monopolisent le temps d’antenne à la radio et à la télévision et que beaucoup accusent1 de façonner l’opinion dite « néo-libérale » depuis trente ans n’expriment pas spécialement de racisme : les Duhamel, BHL, Minc, Attali, etc., vendent plutôt la soupe TINA2, souvent même en utilisant des symboles traditionnels de la gauche, tel que l’antiracisme.
Je trouve donc que c’est une erreur de les accuser d’être responsables de ce qui se passe dans les commissariats3. Du reste, même les promoteurs médiatiques d’un discours néo-réactionnaire comme Zemmour et Ménard n’y sont sans doute pas pour grand chose, je doute que les policiers qui sont brutaux et racistes aient eu besoin du Figaro pour le devenir.

Donc je ne suis pas d’accord avec le lien de causalité, mais en revanche, je veux bien croire qu’il y ait corrélation, que le discours réactionnaire d’une certaine partie de l’intelligentsia médiatique ait un rapport avec le racisme qu’on entend en faisant son marché ou que l’on constate dans les commissariats, qu’il y ait des causes communes à ces discours.

chipote

Mais non, je ne suis pas en train de chipoter, il me semble très important de chercher les véritables causes des problèmes si on veut espérer les régler. Si on se trompe sur les causes, qu’on attribue le méfait d’untel à tel autre, on tombe à son tour dans l’injustice et on ne risque pas d’améliorer la situation.
Personnellement, je n’irais pas chercher les causes dans les discours explicites : ce n’est pas parce que quelqu’un dit « pensez ceci » ou « pensez cela » que les gens vont se mettre à penser ce qu’on leur dit de penser. En revanche, nous sommes un animal social, c’est à dire que nous avons besoin des autres, et savoir (ou croire) que tout le monde a une certaine opinion peut nous influencer, soit pour suivre ladite opinion soit pour la combattre (car notre manière d’être un animal social s’exprime autant dans le grégarisme que dans l’affirmation de soi ou la subversion, selon les personnes, selon les sujets, selon les moments).
Penser qu’une opinion donnée est « acceptable » à un moment donné peut aussi participer à l’aider à se diffuser, ou en tout cas à libérer certaines paroles contenues, auto-censurées4 : à certaines époques, celui qui tenait un discours raciste représentait la France Dupont-Lajoie, ringarde, en voie de disparition. Je ne pense pas que les gens étaient beaucoup plus racistes, mais, sauf une frange active d’ancien paras de la guerre d’Algérie (pour caricaturer), les racistes eux-mêmes considéraient l’anti-racisme comme allant dans le sens de l’histoire. J’ai peur que nous n’en soyons plus là et une pensée raciste se déploie assez impunément.

Plus que les discours implicites ou explicites, il me semble intéressant de se pencher sur les représentations et notamment, sur l’imaginaire, qui façonnent l’opinion de manière puissante et parfois très difficile à contrer : chacun est capable de contredire un discours, mais il est plus difficile de contredire une image mentale.

Ce matin, j’ai bien ri en lisant ceci :

sondage_burqa

J’ai ri parce que la question (qui est aux limites d’être une question rhétorique) du Figaro s’adresse non pas à une réalité mais à une vue de l’esprit, le degré de fermeté d’application de la loi sur la burqa. La « loi sur la burqa », est le nom populaire d’une loi qui proscrit le « voile intégral » dans l’espace public, que l’on ne peut pas décemment nommer « burqa » puisque ce mot désigne spécifiquement un vêtement traditionnel afghan, généralement en laine bleue, qui, en France, n’est a priori porté par personne. La loi visait le « niqab », un voile intégral typiquement noir associé à l’islam radical, qui donne à celles qui le porte un air fantomatique. À tort ou à raison, on relie ce voile aux nouveaux convertis à l’Islam5.
Selon la police française, le niqab concernerait en France un peu moins de quatre cent personnes, soit un individu pour cent mille. On en croise dans certaines grandes agglomérations ou dans leurs banlieues. À Paris, il semble que les saoudiennes qui viennent dépenser leur argent sur les Champs-Élysées peuvent se promener en niqab, mais dans des cadres moins huppés, cela crée facilement des tensions entre la police, qui a pour mission de verbaliser celles qui portent un niqab — c’est ce qui est à l’origine des émeutes qui se sont déroulées à Trappes. On dénombre un certain nombre d’agressions de femmes voilées par des citoyens qui s’improvisent justiciers et ignorent apparemment que leur violence est encore plus illégale que le voile.
Mais si un habitant d’Argenteuil ou de Marseille peut avoir une voisine qui sort de chez elle déguisé en ninja, et peut-être juger de la fermeté d’application de la loi en la matière, je doute que ce soit le cas des habitants de Ouatesheim6, Bas-Rhin, 12 habitants. C’est un cliché de le dire, mais les endroits en France où on craint le plus l’autre, ce sont souvent les endroits où l’autre n’existe pas.
L’autre n’existe pas, mais on en a entendu parler.

La peur est un mécanisme très problématique, parce que c’est une des émotions qu’il est le plus difficile de maîtriser, et ce pour des raisons que la théorie de l’évolution explique sans peine — si nous ne bondissions pas face à ce qui ressemble à une menace, même si ça ne l’est effectivement qu’une fois sur cent, cela fait longtemps que notre espèce serait éteinte.
Mais une autre caractéristique de la peur est qu’elle se nourrit de l’incertitude, c’est à dire de l’ignorance de ce qu’est la situation réelle dans laquelle on se trouve : moins on en sait, moins on en voit, et plus on a peur. La force du film Alien repose là-dessus.

pernaud

Si un média joue un rôle particulièrement puissant dans la peur de l’autre telle qu’elle s’exprime en France aujourd’hui, c’est par exemple le journal de treize heures de Jean-Pierre Pernaud, diffusé sur la première chaîne et suivi par plus de sept millions de personnes chaque jour. Son principe, mis au point et affiné année après année depuis 1988, a priori louable, est de parler des régions de France et de toutes les choses formidables qui s’y font : on y fait des fêtes gastronomiques, on y fait ses fromages, on y fabrique des objets traditionnels, etc. Tout ça est positif, et le but affiché de Pernaud est de parler, donc, des « bonnes nouvelles ». Mais il y a quelque chose dans l’équilibre et la hiérarchie des nouvelles qui ne colle pas : la météo est souvent le premier titre, suivie de nouvelles généralement anxiogènes (le chômage augmente) et de faits-divers angoissants. À la fin, enfin, viennent « nos régions », ces lieux paisibles où la pèche à la mouche fait oublier la laideur ambiante et l’effroi que cela inspire. Le discours est dans ce contrepoint : il y a la France des mauvaises nouvelles, qui est celle du reste du monde, qui est celle des banlieues, celle des voiles intégraux, celle des cités, celle de la politique, etc., et en face, la France « éternelle » des petits villages sans histoire — une France qui ne représente pas vraiment les Français qui sont à 85% urbains, et que l’on peut d’autant plus facilement fantasmer. Une France protégée, un refuge un peu imaginaire où les générations se transmettent le savoir-faire et les recettes, de cuisine une France où l’on a toujours des idées formidables pour faire revivre le territoire malgré le désengagement de l’État, de la SNCF, de la Poste, etc. (Pernaud ne s’appesantit pas vraiment sur les causes de la disparition des infrastructures…).
C’est le contraste entre ces deux imaginaires, ces deux fantasmes (reposant sur des faits réels), celui de la France familière et celui d’une France menaçante, qui créé la crainte irrépressible de l’étranger, de la menace venue d’ailleurs chez les gens qui, pour la plupart, vivent une vie qui n’est ni une suite de faits-divers dans des cités barbares, ni une rêverie bucolique. Et le pire est sans doute que Pernaud pense bien faire. Mais je sais aussi — même si je ne viens pas de la campagne —, que pour amener des animaux de la basse-cour à retourner dans le poulailler, il ne faut pas les y attirer, il faut les pousser en courant derrière. La peur est un puissant outil de manipulation et de domination.

Bien entendu, ce journal télévisé n’est qu’un canal parmi d’autres. Les nouvelles anxiogènes, répétées en boucle sur les chaînes d’information continue, provoquent un effet de saturation bien connu des psychologues et donnent une puissance extraordinaire à des nouvelles qui auraient été de tristes anecdotes si elles n’avaient été mentionnées qu’une fois7.

Chez certains, comme chez les militants d’extrême-droite, on sent une espèce d’envie de désastre. Celui-ci, par exemple, utilise sciemment une photographie prise à Lyon il y a trois ans pour susciter l’indignation (car quoi de plus inhumain qu’une voiture neuve renversée par des adolescents, je vous le demande !).

stephane_journot_hoax

Le fait que l’auteur sache très bien que la photo est fausse laisse penser qu’il aimerait qu’elle soit vraie, puisque le cas échéant, elle serait une preuve de ce qu’il veut montrer (calcul absurde, que font aussi les gens qui tuent les athées pour leur prouver que Dieu existe). Il rêve de guerre civile et ethnique, c’est ce que j’appelle l’envie du désastre, sujet que j’ai exploré pendant que je rédigeais Les Fins du monde : le désastre est une pensée potentiellement agréable car elle promet une redistribution des cartes et une place pour que la transgression (violence, par exemple) devienne (pendant un petit temps en tout cas) la norme. C’est une approche qui existe aussi à gauche, bien sûr8.

Pour revenir aux sondages, ceux-ci sont souvent un outil de manipulation diabolique : ils proposent une apparence de choix mais ne présentent qu’un panel bien limité de possibilités. Un peu comme Pernaud qui nous donne le choix entre deux Frances qui n’existent ni l’une ni l’autre. Le sondage qu’a publié le Point aujourd’hui est purement et simplement ignoble :

lepoint

Avant que l’attention ne soit attirée sur ce sondage, l’opinion qui se situe en tête n’était pas majoritaire. On remarque que les phrases auxquelles on doit répondre par oui ou par non sont longues et précises, ce sont des opinions pré-mâchées plutôt qu’une tentative de comprendre ce que pensent vraiment les gens.
Le sondage, en affectant de chercher à savoir ce qui se dit, ce qui se pense, participe avant tout à figer le nuancier des opinions admissibles, puisque nous sommes nécessairement attentifs à l’opinion d’autrui.

À moi ! Après lecture du « sondage » du Point, diriez-vous que :
□ Si les gens sont assez bêtes pour se faire avoir, c’est leur problème.
□ La presse utilise les sondages pour façonner l’opinion mais Dieu existe, ils iront en enfer.
□ Ce journal est un torchon dont les journalistes devraient être envoyés au goulag.
□ Je n’oserais pas le faire moi-même mais je voudrais que Le Point soit torturé.
□ Mort aux cons !

  1. L’accusation est argumentée, cf. Les Éditocrates, par Mona Chollet, Olivier Cyran, Mathias Reymond et Sébastien Fontenelle, éd. La Découverte 2009. [↩]
  2. There is no alternative, slogan que l’on attribue à Margaret Thatcher et qui affirme que le libéralisme économique mondialisé est l’unique voie politico-économique envisageable. [↩]
  3. Le racisme ou l’action irréfléchie de nombre de policiers n’est pas une légende, j’en ai peur, les témoignages sont trop constants pour être le fruit du hasard. Mais on ne peut pas en accuser Éric Zemmour, ni Christophe Barbier, ni même Nicolas Sarkozy. Parce qu’il n’est pas vraiment nouveau. Et le fait qu’un ministre de l’Intérieur, de droite ou de gauche, refuse de sanctionner ou de prendre le problème à bras le corps, n’est pas une nouveauté non plus et je crois que l’initiative et la réflexion ne sont pas spécialement requis chez ceux qui font appliquer la loi, du moins en bas de la hiérarchie. Je suis tombé dernièrement sur une description du policier par Restif de la Bretonne, dans les Nuits de Paris (1788). L’auteur parle de la manière dont une escouade de sécurité civile maltraite la foule et les victimes pendant un incendie, de manière contre-productive et brutale : «J’ai vu l’abus de l’autorité, la déraison exiger l’humanité, toujours si active quand on ne la commande pas. Toutes les fois que vous mettez quelque part du militaire subalterne, tout se fait mal et d’une manière révoltante. (…) Les soldats employés hors de leur ville, sont féroces ; les hommes employés dans leur ville même, si elle est grande, sont barbares». [↩]
  4. L’obligation d’auto-censure est une arme idéologique dangereuse, car elle ne marche qu’un temps et il ne faut pas en abuser, on a vu la violence avec laquelle les gens qui vivaient dans des pays communistes ont abandonné, quand on le leur a permis, les idéaux collectivistes, humanistes, athées et internationalistes pour devenir ultra-capitalistes, bigots et nationalistes. [↩]
  5. J’ai parlé de tout ça dans un précédent article. [↩]
  6. Ce village n’existe pas, son nom, très Goscinny, est une invention de mon aînée, Hannah, qui réside à Strasbourg. [↩]
  7. À ce sujet je ne me lasse pas de conseiller 150 petites expériences de psychologie des médias : Pour mieux comprendre comment on vous manipule, de Sébastien Bohler (récemment renommé la télé nuit-elle à votre santé). Le livre n’est pas parfait et certaines conclusion me semblent bancales, en revanche il fournit des références sérieuses et précieuses d’expérimentations en psychologie sociale. [↩]
  8. On peut trouver ça dans l’envie de Révolution, à gauche, comme lorsque le philosophe Alain Badiou explique que la démocratie empêche le changement politique et sont donc une forme de dictature plus paralysante que les dictatures officielles. Il n’explique par contre pas pourquoi il n’est pas parti expérimenter de lui-même le Grand Bond en Avant ou la Révolution Culturelle à l’époque. [↩]

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iTélé a diffusé en direct une intéressante séquence filmée lors du passage de Manuel Valls à Trappes. Lui et le maire de la ville étaient pris à partie par une habitante, comme ça se fait souvent, mais l’embarras monte progressivement, parce que ladite habitante n’est pas en train de tenir un discours confus, dans l’émotion pure, qui mettrait en valeur le calme du ministre, mais évoque avec une certaine précision et avec un énervement contenu et poli les mutations du quartier. Le ministre, visiblement peu habitué à faire face à une répartie articulée, est incapable de s’en tirer par des promesses de rétablissement de l’ordre, comme c’est l’usage. On ne comprend pas tout ce dont la dame en question veut parler (sa mère se fait expulser du quartier, apparemment), puisque le ministre fait tout pour l’empêcher de terminer ses phrases : il veut que les choses se déroulent sur son terrain à lui.

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Au passage, deux perles : lorsque la dame évoque les témoignages de violences policières qu’elle lit sur Twitter, Manuel Valls lui dit « ne regardez pas trop Twitter et les réseaux sociaux ». Oui. imaginez si on y lisait des choses qui ne sont pas dites ailleurs !

Pour finir, d’un ton assez autoritaire, le ministre ose un lamentable : « Ne profitez jamais, jamais des micros pour mettre en cause un maire qui fait bien son boulot et encore moins la police qui fait remarquablement bien son travail ! ». Eh oui, utiliser les caméras, il faudrait laisser ça aux professionnels. Imaginez si n’importe qui le faisait ! Un citoyens, ça se fait instrumentaliser ou ça se tait.

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En dernier recours, le ministre tourne le dos et s’en va, affectant d’avoir une mine décidée. Il sait bien que les caméras sont là pour lui, et pas pour les citoyens de Trappes. En prenant lâchement la fuite, même s’il n’a sans doute aucune idée d’où il est en train de se diriger, il est certain d’éloigner les micros de cette citoyenne embarrassante dont on entend la voix se perdre…

Au fond, c’est une illustration assez parlante, terrible, de ce que vaut la liberté d’expression du simple quidam dans le monde médiatique : il n’est pas prévu qu’il ait vraiment quelque chose à dire.

La barbarie

Le Paris-Limoges de vendredi soir a déraillé, causant six morts et une quantité de blessés, dont certains graves. Ce genre d’accident rarissime est toujours impressionnant, mais peu après le drame, ce qui a choqué, c’est moins l’accident lui-même que ce qui a suivi : des banlieusards à l’état sauvage se seraient jetés sur le train couché pour dévaliser ses occupants, morts ou vifs, et aurait accueilli les pompiers à coup de caillasses.
En fait, l’information, qui émane en premier lieu du syndicat de policiers Alliance, a été reprise par de nombreux médias, y compris importants : Europe 1, France Info, Le Parisien. Et puis des témoignages contradictoires sont arrivés : les autorités locales, la croix-rouge, le Samu ou encore les pompiers affirment n’avoir rien vu de tout cela même si on parle encore de la tentative de vol du téléphone mobile d’un pompier, tombé pendant une bousculade alors que les secouristes essayaient de faire reculer les badauds. Le jeune auteur de la tentative de vol a été arrêté. Il semble enfin qu’un caillou ait été jeté sur un camion de pompiers, sans l’atteindre.

La question est alors devenue une affaire de foi : selon la représentation que l’on se fait du monde, selon son expérience, selon sa position politique, on choisira de croire ou de ne pas croire à cette histoire de charognards belliqueux. Si l’on y croit, on prendra les démentis pour une manière d’étouffer un scandale ; si l’on n’y croit pas, on accusera l’extrême-droite d’avoir organisé la rumeur.

Les banlieusards ? Des sauvages !

Les banlieusards ? Des sauvages ! (Les Guerriers de la nuit (Warriors), par Walter Hill, 1979)

Le blogueur Samuel Authueil (pseudonyme), qui affirme (de manière crédible) être attaché parlementaire, n’est pas un imbécile, loin de là. Il fait partie de ceux qui veulent restaurer, me semble, cette droite « digne », à l’ancienne, qui a été la plus terrible victime des années Sarkozy. Mais aujourd’hui, comme d’autres (par exemple le député socialiste Jérôme Guedj) il a plongé tout entier dans cette histoire des sauvages de Brétigny-sur-Orge avec un article dont le titre, à lui seul, en dit long : Les barbares sont à nos portes. L’image qui lui vient, ce sont les scènes d’inhumanité totale de La Route, de Cormack McCarthy, où dans un monde mourant, les survivants n’ont plus la moindre pitié pour leurs congénères et vont jusqu’à pratiquer l’anthropophagie. Il n’accuse pas l’école post mai 1968, l’immigration ou les jeux vidéo, Son point de vue ne scandalisera pas spécialement les gens qui se sentent « de gauche » : on a entassé dans les banlieues, dit-il, des gens qui vivent dans des conditions sociales désastreuses et le résultat est lamentable : « On a le résultat de plusieurs décennies d’exclusion et de misère sociale, qui ont entraîne une très profonde déculturation, une perte de repère tellement profonde qu’on peine à se rendre compte du danger que cela représente ».
Et ce n’est pas faux, évidemment.

Les Guerriers de la nuit (Warriors), par Walter Hill, 1979. Cyrus, chef de gang charismatique

Les Guerriers de la nuit . Cyrus, chef de gang charismatique, veut fédérer toutes les bandes de New York : ensemble, ils seront plus nombreux que les policiers et ils pourront faire la loi. Je cite Authueil : «Ils sont invisibles, on ne sait pas ce qui se passe dans ces cités et on se garde bien d’y aller (ce qui relève du bon sens, vu les conditions de sécurité). Pourtant, ils sont présents sur notre territoire, à moins de 30 minutes de RER du centre de Paris, et nombreux. Potentiellement, ils représentent un danger s’ils se décident à descendre en nombre sur le centre-ville, de manière un peu organisée. S’ils le font, ce ne sera certainement pas pour aider les vieilles dames à traverser…»

Mais Authueil part aussi d’une position précise : celle du parisien, pour qui tout ce qui se trouve au delà de la grande barrière périphérique mais n’est pas assez éloigné pour être appelé « province » est une zone menaçante et inconnue qui évoque Mad Max plus qu’autre chose, pour qui dès que l’on quitte les limites de la capitale, on change de monde. Et ce monde est une menace, comme le dit la conclusion de l’article :

Il y a réellement urgence à aller voir ce qui se passe en banlieue, à mesurer le degré de « retour à l’état sauvage » de certaines franges de la population, et de mettre les moyens pour rétablir la situation, de faire revenir ces populations au sein de la communauté. Le danger de voir les barbares descendre sur la ville devient de plus en plus réel, c’est peut-être même, à Paris, l’un des problèmes majeurs des 10 prochaines années. C’est maintenant qu’il faut agir.

Les barbares à nos portes !
Je suis déjà passé à Brétigny-sur-Orge, j’y ai vu une de ces innombrables villes de banlieue parisienne couvertes de pavillons, plutôt vertes, et où on trouve deux ou trois cités plutôt résidentielles et apparemment bien entretenues (je vous renvoie sur Google Street View), mais aussi quelques champs, dont les habitants ont un faible taux de chômage et un niveau de vie moyen apparemment correct. Il y a des quartiers plus difficiles que d’autres, mais a priori ni plus ni moins que partout.

Bretigny

Brétigny-sur-Orge : le décor du prochain film de la série « Banlieue 13 », par Luc Besson ?

Je sais qu’il existe des cités vraiment dures autour de Paris, mais je rassure Authueil et tous les parisiens qui vivent les mêmes peurs : non, il ne suffit pas de passer le boulevard périphérique pour basculer dans autre monde1.

Un fait ne relève pas de la rumeur, en tout cas : il y a quinze ans, l’ancienne Société nationale des chemins de fer a été « réformée », découpée en plusieurs morceaux dont, essentiellement, une société d’exploitation ferroviaire, la SNCF, et Réseaux ferrés de France, une société qui s’occupe de la maintenance des lignes et qui conserve la dette de l’ancienne SNCF afin que ce trésor négatif n’empêche pas la nouvelle SNCF de se développer. Tout cela s’inscrit dans le cadre de l’ouverture du marché ferroviaire à la concurrence au sein de la communauté européenne, mais c’est aussi une astuce pour que la SNCF soit rémunératrice pour des investisseurs privés, pour l’instant par le biais de filiales — ce qui constitue une forme assez sournoise de privatisation : officiellement, l’État est actionnaire unique de la SNCF, mais celle-ci a de nombreuses filiales qui elles sont des sociétés anonymes…
Avec la réforme de 1997, pour résumer, les Français ont perdu la SNCF mais ont conservé sa dette et le droit d’assurer la maintenance du réseau. La SNCF, de son côté, transforme les gares en centres commerciaux, a fait des « contrôleurs » des « agents de service commercial », et des « usagers », ses « clients ». Comme d’autres sociétés qui exploitent le réseau, la SNCF paie une redevance à Réseaux ferrés de France pour l’entretien des lignes, mais la somme n’est notoirement pas suffisante, est prioritairement affectée aux trains à grande vitesse, et l’on attend souvent que les lignes traditionnelles soient dans un état catastrophique pour s’en occuper. La ligne Paris-Orléans-Limoges-Toulouse, où a eu lieu l’accident, était connue pour sa grande vétusté et l’âge canonique des trains qui y circulent.

Les guerriers de la nuit.

Les guerriers de la nuit.

Difficile d’affirmer avec certitude que l’accident aurait été évité si la SNCF consacrait un peu plus de ressources à son cœur de métier — le train —, qu’à des montages commerciaux. Les accidents, ça arrive. Mais quand le public réclame la privatisation ou l’ouverture à la concurrence de certains services publics, il s’expose à ce que ces services ne soient plus gérés à long terme dans l’intérêt des usagers, mais à court terme et dans l’intérêt de leurs actionnaires dans un état de dilution de la responsabilité des missions. Je ne pense pas que tout service public ait vocation à être un monopole d’État — l’ouverture des télécommunications à la concurrence a plutôt été un bienfait2, par exemple —, mais il faut bien réfléchir à ce qu’on risque de perdre en détruisant les grandes entreprises publiques : en général, cela n’aboutit qu’à des augmentations de tarifs et à une dégradation du service puisque pour qu’une entreprise soit profitable à ses actionnaires, il faut bien que l’argent soit pris quelque part, soit en augmentant les prix, soit en baissant le coût (et généralement la qualité) du service.
Aujourd’hui, nous parlons d’un train, de six morts, de blessés : c’est triste, c’est horrible, c’est énorme dans l’histoire ferroviaire, mais ce n’est qu’un petit accident. Un jour, c’est peut-être une centrale nucléaire défectueuse qui subira un accident.

Au fait, vous savez que les centrales nucléaires françaises viennent de voir leur durée d’exploitation réglementaire étendue3 jusqu’à soixante ans ?

(lire ailleurs : Authueil et Zimmerman, par Hady Ba ; Brétigny et les pillards de l’Apocalypse, par Seb Musset ; Je suis un barbare, par Bobig)

  1. Enfin pour être très exact, les quartiers qui jouxtent le Périphérique ne sont pas toujours très souriants, c’est vrai, mais ils ne sont pas vraiment représentatifs de toute la banlieue. [↩]
  2. J’écris ça en tant qu’Internaute, en me souvenant à quel point la direction de France Télécom a, en son temps, freiné l’expansion de l’Internet grand public : un monopole mal inspiré peut faire des dégâts considérables. [↩]
  3. La rénovation ou le démantèlement d’une centrale nucléaire coûtent tellement cher que l’on préfère tirer sur la corde, tant que ça marche… Avec l’extension de la durée d’exploitation, la célèbre centrale de Fessenheim pourrait tenir jusqu’en 2038… [↩]