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Des Droits de l’Homme®™ pas trop droits dans leurs bottes

Beaucoup de français pensent que leur pays détient une espèce de copyright sur la marque « Droits de l’homme ». Une amie me disait qu’elle avait passé les années Sarkozy à avoir honte de son pays chaque jour en allumant la radio, et qu’elle constate que la présidence Hollande, dont elle n’attendait pourtant rien, n’a pas plus de dignité.
L’affaire Edward Snowden est lamentable : un citoyen américain, qui constate que son pays s’assied sur les principes de sa propre constitution (pourtant salement écornés déjà par le célèbre Patriot act,) a révèlé au monde entier ce que l’on supposait déjà, à savoir que la National Security Agency, espionne le monde entier à commencer par les pays amis des États-Unis. Il a aussi révèlé aux américains qu’eux aussi sont espionnés et que l’instrument de la surveillance n’est autre que le réseau Internet et ses services les plus populaires : Google, Facebook, Apple, etc. En fait, on aurait facilement pu négliger de s’intéresser à l’affaire, tans ces révélations sont peu surprenantes, mais chacun doit passer pour indigné. L’histoire aurait pu en rester là mais les États-Unis d’Amérique avaient un message à faire passer, le même que celui qu’envoient les mafias : celui qui a parlé doit être puni sans pitié, sans relâche. C’est le cas du malheureux Bradley Manning, tenu au secret et à l’isolement dans des conditions qui s’apparentent à de la torture psychologique, non pour obtenir de lui des informations, mais bien pour l’exemple, pour décourager tous ceux qui, dans le futur, auraient eux aussi l’idée saugrenue de dévoiler publiquement les activités condamnables de leur propre pays.

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Lorsque le ministre de l’intérieur français a fait savoir, avant même que la question ne lui soit posée, semble-t-il, qu’il n’était pas favorable à l’accueil d’Edward Snowden comme réfugié politique, il restait pardonnable car sa marge de manœuvre  n’était pas très importante : accepter un réfugié politique venant d’un pays officiellement ami (quoiqu’il nous espionne, notamment industriellement — je suis curieux de savoir à quel point l’espionnage par la NSA favorise l’économie américaine), c’est s’exposer à une crise diplomatique majeure, se montrer insultant et hostile par l’affirmation que le pays ami n’est pas une démocratie complète. Mais quand notre gouvernement a refusé le survol du territoire français par l’avion du président bolivien, au motif qu’une rumeur prétendait qu’Edward Snowden se trouvait à bord, on passe un cran dans la veulerie et on s’affirme clairement en vassal qui accepte de vexer les Boliviens pour affirmer sa fidélité envers le pays suzerain, alors même que l’on fait mine de s’émouvoir qu’il nous espionne.
On attend le jour où la France bloquera courageusement les avions de dictateurs africains que l’on soupçonne de transporter de l’argent destiné à arroser la classe politique française : on prétend que cela se fait. Il existe même des communications diplomatiques américaines révélés par Wikileaks qui le disent.

À peu près au moment ou Evo Morales était traité comme un voyou, la justice française ordonnait à Médiapart et au Point de faire disparaître d’Internet les preuves enregistrées qu’ils avaient mis à disposition du public pour que celui-ci se fasse un avis sur l’affaire Bettencourt, officiellement au nom de la vie privée, mais plus vraisemblablement, dans un but de censure.
Ça ne fait plus partie des droits de l’homme, la liberté d’informer ?

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La presse magazine, qui est souvent plus un support de communication économico-politique qu’un outil d’information, justement, se montre de plus en plus impatiente de nous annoncer le retour de Nicolas Sarkozy, avec des « teasers » ridicules et réguliers qui s’inspirent parfois de la tradition messianique : « Sarkozy de retour parmi les siens », « comme s’il ne nous avait jamais quittés », etc.
Mais à cette presse, on peut dire : On s’en fout ! Gardez votre camelote ! On n’en veut pas de votre Sarkozy. On le connait ! Vous l’avez vendu une fois aux Français, ça suffit, merci.
Et puis surtout, son départ n’a pas changé grand chose à la marche du pays, enfin je dis « la marche » mais c’est plus de rampement qu’il s’agit à présent, puisque nos gouvernants ne semblent être au service que de puissances qui ne veulent a priori de bien qu’à elles-mêmes : les États-Unis, notamment, et les quelques grandes sociétés suffisamment riches pour vouloir organiser le monde à leur profit et de manière bien plus monopolistique et bien moins librement concurrentielle qu’ils le prétendent.
Ça va finir par se voir, et ça va finir par pousser les citoyens à obtenir pour les diriger un régime franchement anti-démocratique qui ne changea rien au mouvement actuel de confiscation du domaine public (eau, énergie, transports, postes, éducation) et, au contraire, permettront qu’il se poursuive sans résistances. En disant ça, je ne pense même pas à Marine Le Pen, dont l’incompétence économique semble assez flagrante pour que la plupart des électeurs n’aient pas envie de la voir aux affaires, mais plutôt à un transfert massif des prérogatives politiques vers le secteur privé.

Débranche !

Aujourd’hui, le « community manager » du Point a fait fort en twittant :

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Ce n’est pas la première fois qu’un stagiaire du week-end se laisse aller à sortir une énormité, pas la peine de rappeler la manière dont le « community manager » de Canal+ avait salué la palme d’or reçue par La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche…

Mais l’article associé à ce tweet est du même tonneau, et a pour titre : 29 juin 1967. La plus belle poitrine d’Hollywood se tue sur la route. Exit Jayne Mansfield. On y lit entre autre que Jane Mansfield avait : « 163 de QI et 115 de tour de poitrine – et pas l’inverse, malheureusement » (!?!) et que, puisque la mort de l’actrice est due à l’écrasement du crâne avec extirpation du cerveau, « Au moins cette blonde en avait-elle un ! ».
On apprend par ailleurs que la perfection d’un corps est d’avoir l’air artificiel : « Jamais corps de femme ne fut plus parfait. Des tétons naturels qu’on aurait dit gonflés à l’hélium ».
Croyez-le ou non, il a fallu pas moins de deux journalistes pour pondre cet article grossier, phallocrate, et insultant.

La presse écrite française reçoit 5 milliards d’euros de subventions pour continuer à dispenser la bonne parole « libérale »1. Du coup, n’ayant d’autre impératifs que de convaincre les gouvernements successifs de la maintenir sous perfusion, elle se moque de continuer à avoir des lecteurs et ne cherche pas plus à avoir un contenu : Libération doit désormais faire douze pages, et je soupçonne Le Monde de glisser des colonnes entières en faux-texte pour remplir — qui a le courage de tout lire ? —, et je ne parle pas du dessin de Plantu. On est arrivé au point où Le Parisien, Le Figaro et les gratuits sont les seuls quotidiens faits de manière un peu sérieuse, c’est dire les abysses dans laquelle la presse se trouve.
Quand aux magazines, ils se portent aussi mal et, entre deux blagues sur les blondes, radotent les mêmes couvertures (la seule chose que tout le monde lise vraiment, ceci dit) chaque semaine : la cote du président (« La chute »), la menace de retour de l’ex-président (« Il est prêt », « il revient »), etc.

Imaginons une seconde que Le Point perde ses cinq millions d’euros de subventions2 et soit subitement astreint à réfléchir à son contenu ? Pareil pour Le Monde (près de 20 millions) ou Libé (près de 10 millions) ?
Personnellement, je suis contre l’acharnement thérapeutique, alors pour que la presse ne disparaisse pas en nous laissant un trop mauvais souvenir, je propose qu’on débranche, tout bêtement, qu’on arrête la perfusion. Certains journaux disparaîtraient, ce serait triste, mais après tout la vie est faite de choses tristes. D’autres s’amélioreraient, et on y gagnerait tous. De plus, comme nous le disent constamment ces fleurons de la presse française3, l’État est pauvre, l’État doit faire d’urgence des économies. Pourquoi pas celles-ci ?
Et ne parlons pas des tonnes d’arbres qui n’avaient rien demandé et que l’on coupe pour ça.

  1. Il s’agit d’un « libéralisme » avec un bon parachute pour ceux qui l’organisent ou le promeuvent, et qui rejoint donc le fameux « socialisme de marché » mis au point en Chine : les pauvres partagent le même marasme (communisme) et leurs dirigeants, non-élus de préférence, partagent les profits (libéralisme). [↩]
  2. Je ne parle que des aides directes, ces supports de presse bénéficient par ailleurs d’aides indirectes qui leur permettent d’être diffusés à peu de frais. [↩]
  3. J’ai écrit « fleurons de la presse française » mais si j’avais le syndrome de Gilles de Tourette j’aurais écrit « torche-culs ». Par bonheur, je ne suis pas atteint d’une telle maladie. [↩]

Du temps passé assis sur une mauvaise chaise

Le cliché veut que le niveau scolaire baisse d’année en année. C’est un cliché ancien, antique, même, et il semble qu’à chaque époque on trouve des gens pour se lamenter du déclin moral et intellectuel de la jeunesse. Je me souviens du film Belles de nuit, de René Clair, où Gérard Philippe, en rêve, rencontre de vieux barbons de chaque époque qui lui disent : « c’était mieux avant », et ce jusques à la préhistoire, au fond des âges.

L'âge d'or, vu par Cranach l'ancien. C'était mieux avant.

L’âge d’or, vu par Cranach l’ancien. C’était mieux avant.

Alors suis-je juste un banal prototype de « vieux con »1 lorsque j’ai l’impression d’un vrai déclin littéraire dans les mémoires que je lis en fin d’année universitaire ? Je ne crois pas du tout à un déclin qui s’étendrait à toutes les matières : certes, la plupart des gens qui ont moins de la soixantaine ne savent pas réciter les affluents de la Seine ou dire les sous-préfectures de chaque département. Mais beaucoup de jeunes gens me semblent avoir une conscience forte du reste du monde, du fonctionnement de notre biologie (malgré l’école qui, en France, néglige beaucoup cette matière) ou des lois de la physique que leurs grands parents. Ils parlent souvent deux langues, parfois trois, et le font souvent mieux qu’ils ne le pensent eux-mêmes2. Les connaissances dont on doit disposer de nos jours ont changé : les affluents de la Seine et les sous-préfectures, on peut les trouver en quelques secondes sur Internet, l’important à présent est plutôt de comprendre ce qu’est un affluent, à quoi servent une préfecture ou une sous-préfecture, et comment on cherche efficacement sur Internet, ou (niveau avancé) comment on doit chercher ailleurs ce qui ne se trouve pas sur le réseau.

S’il existe un déclin, à mon avis, c’est dans l’acquisition des savoir-faire. On pourrait parler des savoir-faire techniques : quand j’étais collégien, en « éducation manuelle et technique », j’apprenais (mal) à scier, clouer, visser, coller. D’autres de ma génération, filles et garçons, ont appris à cuisiner ou à coudre. Avant 1968, je pense, les activités étaient les mêmes mais le bricolage était pour les garçons et la cuisine et la couture, pour les filles. Mon aînée, Hannah, en cours de « technologie » — qui a remplacé l’éducation manuelle et technique — a appris (mal) à souder des composants électroniques. Toujours dans le même cours, ma cadette, Florence, a juste appris à utiliser un traitement de textes et à faire des études théoriques de projets technologiques : du bricolage, on est passé à la théorie pure.
Je ne vais pas me lancer dans des élucubrations complotistes, mais le fait de priver les citoyens d’un savoir-faire, c’est à dire de leur moyen de produire par eux-mêmes, n’est pas innocent, on en fait des prolétaires, enfin des prolétaires d’un genre neuf puisque ce qu’on attend d’eux ce n’est pas qu’ils produisent3, mais qu’ils achètent. Ce n’est pas qu’ils réparent ou qu’ils raccommodent, mais qu’ils jettent. Ce n’est pas qu’ils cuisinent, c’est qu’ils mettent des plats préparés au four à micro-ondes.

Vertigineuse photo d'Andreas Gursky...

Vertigineuse photo d’Andreas Gursky…

Le savoir-faire scolaire fondamental qui me semble se perdre, c’est bien l’écriture. Enfin l’écriture, et plus généralement l’expression. Je lis régulièrement des mémoires bien écrits, et je dois même dire que depuis deux ou trois ans il me semble voir leur qualité rédactionnelle augmenter un peu4, mais sur ce point je n’ai qu’une impression subjective, pas de statistiques à fournir. Pourtant je suis presque certain que les gens qui ont passé le certificat d’études il y a un siècle savaient faire la différence entre l’infinitif et le participe passé. Quand je lis « j’ai manger », il me semble que la personne qui a écrit ne comprend pas elle-même ce qu’elle raconte et ça m’angoisse. Mais après tout, l’orthographe évolue, constamment, et peut-être qu’un jour nous y serons habituer (→ oui, j’ai fait exprès).
Ça heurte l’œil, mais après tout, j’arrive bien à prendre plaisir à lire Brantôme ou Restif de la Bretonne et leurs orthographes fantaisistes, donc pourquoi pas mes étudiants ? Ce qui me semble plus grave, c’est un certain déclin — et là il s’agit d’une observation totalement subjective que je suis bien forcé d’assumer —, de la finesse en littérature, ce qui apparaît sans doute dans l’orthographe, dans le vocabulaire, dans l’utilisation des temps (adieu le subjonctif5, adieu la distinction entre le conditionnel et le futur,… Ça ne veut peut-être pas rien dire, tout ça).
Cela a sans doute toujours existé mais il m’arrive de voir des étudiants qui, face à la question de la production de textes se trouvent aussi perplexes qu’une poule avec un couteau, et qui n’écrivent ni pour eux ni pour un public quelconque mais pour ce qu’ils croient parfois être leurs enseignants : des gloutons affamés de mots et pour qui peu importe l’origine et l’utilité des mots en question.
J’ai par exemple eu à corriger des rapports de conférences sur la bande dessinée. Mes étudiants ont rencontré des auteurs contemporains intéressants, et même au cœur des débats esthétiques ou même économiques du domaine (cette année : Nine Antico, Loo Hui Phang, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne et Benjamin Renner. Excusez du peu !). J’ai senti que ce contact avec des créateurs avait passionné nombre d’étudiants, mais ce qu’ils ont produit en réponse s’est avéré très variable, et j’ai eu droit, notamment, à quelques mémoires que leurs auteurs auraient pu faire exactement de la même manière s’ils n’avaient pas assisté aux conférences, puisqu’ils se sont contentés de copier quelques paragraphes au style impersonnel trouvés sur les sites des éditeurs de ces auteurs.
Et j’ai eu ce genre de résultat y compris de la part d’étudiants qui non seulement ont assisté aux conférences, mais les ont appréciées et en ont retenu des choses. C’est le texte, dans l’affaire, qui leur semble inutile : ils savent qu’on attend d’eux de produire un certain nombre de pages et ils pensent que le texte ne sert qu’à noircir du papier, ils ne se disent pas une seconde que pour un enseignant, qui doit lire des milliers de pages, lire du texte qui n’intéresse même pas l’auteur lui-même est plutôt douloureux.
Plus généralement, hors du cadre universitaire, il me semble que la discussion et l’argumentation sont moins pratiquées. Peut-être parce qu’à cause d’Internet, on en vient facilement à se trouver en compagnie de gens qui nous ressemblent en termes de niveau socio-culturel, de références, de vocabulaire. Peut-être parce que la société de consommation pousse chacun vers une logique individuelle et vers le goût de posséder plus que celui de partager. Peut-être parce que les débats, dans les médias, aiment mettre en scène des antagonismes irréconciliables et les font passer pour du débat public démocratique. Peut-être parce que l’école décourage l’action et l’initiative, que ce soit chez les écoliers comme chez leurs professeurs. Peut-être parce que l’école ou les études sont vus comme quelque chose qui n’a pas de valeur ou d’intérêt, mais dont on ne peut se passer pour trouver du travail6.
J’imagine que rien de ça n’est faux, mais de là à dire que tout est vrai…

Tout ce que je sais, c’est qu’un adulte actuel a passé quinze ans assis sur une chaise et à préparer une vie professionnelle qui se déroulera sans doute assis à un bureau mais surtout à se fabriquer une scoliose (car même s’asseoir correctement et ménager son corps malgré cette position, on ne l’enseigne pas) en écoutant parler des professeurs. Si les élèves pensent, pendant toutes ces années, qu’ils sont là pour leurs professeurs, pour l’école, mais jamais pour eux-mêmes, et en n’en retenant rien, ou bien un exceptionnel enseignant qui leur a appris à aimer Ronsard ou que sais-je, alors c’est une perte de temps et d’énergie qui me semble terrifiante. Si les seuls élèves qui savent utiliser leur propre langue pour s’exprimer sont ceux qui ont profité de leur environnement familial favorisé, c’est tout aussi tragique.

Bon, je reprendrais tout ça plus tard car j’ai plein de mémoires à lire, justement.
Il faudra parler de l’importance capitale de l’école, de la culture (littéraire, artistique, scientifique, technologique, technique,…) dans le monde qui vient, où rien n’est plus important que de savoir s’occuper. Et un jour, aussi, je prendrai le temps d’expliquer pourquoi, à mon sens, l’argument qui consiste à dire qu’il y a cent ans, personne n’avait le bac, n’est pas une vraie consolation.

  1. J’assume mon côté réactionnaire, car je sais que cette attitude a quelques vertus, mais j’essaie d’éviter que cela ne prenne trop le pas sur mon « moi » progressiste. [↩]
  2. Que le système éducatif est fort pour complexer les écoliers avec les langues ! [↩]
  3. Malgré l’invocation redondante de la « productivité » en politique, la production est moins une solution qu’un problème : les maisons craquent, nous possédons douze fois plus d’objets chez nous qu’en 1960, et dans le domaine industriel, il faut un homme aujourd’hui pour produire ce que cent autres produisaient un siècle plus tôt. En conséquence, le chômage ne pourra jamais qu’augmenter, mais ceux qui organisent l’économie préfèrent voir l’emploi et la prospérité s’inscrire dans une économie de rareté plutôt que d’en favoriser le partage. On en recausera. [↩]
  4. Facebook, Twitter, les blogs ou l’e-mail sont une bonne école, on s’y fait souvent reprendre pour son orthographe, notamment : est-ce que ces supports d’expression expliquent le progrès littéraire qu’il me semble percevoir ? [↩]
  5. Subjonctif, substantif, complément, épithète, etc., sont des mots qui m’effrayaient, quand j’étais écolier, d’autant que je crois que personne ne me les a réellement expliqués. Je pense qu’on peut utiliser ces notions pour lire, écrire et parler, sans pour autant connaître leurs noms, car malgré ce que veulent faire croire beaucoup de philosophes, de grammairiens ou de théoriciens divers, les théories viennent après les faits, les cartes après les mers, les dieux après les hommes, et la grammaire, bien entendu, après la langue. [↩]
  6. Toujours étonnante, la manière qu’a l’école en France de décourager les vocations : « tu es bon à l’école, ne fais pas un lycée professionnel dans le domaine qui intéresse », « tu adores la biologie mais pas les maths ou la physique ? Tant pis, ne prends pas l’option Sciences et vie de la Terre, c’est la poubelle des terminales S », « ne mets surtout pas ton établissement préféré en premier choix d’orientation », etc. [↩]

Ami croyant, soigne ton Dieu

Ami croyant, tu as un Dieu et tu te conformes à ses commandements : ne pas voler, ne pas manger certains trucs, faire certaines choses certains jours de la semaine, ne pas coucher avec certaines personnes, et ne pas tuer, excepté peut-être, ceux que ton Dieu n’aime pas, ou qui ne l’aiment pas, ou qui ne veulent pas vivre selon sa loi.

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AUgusto Pinochet (gauche) et Jorge Videla (droite). Chacun a eu des milliers de morts sur la conscience, et chacun s’est réclamé du Christianisme.

Mais on ne va pas se mentir trop longtemps : ton Dieu n’existe pas, et non seulement je le sais très bien, mais toi aussi tu le sais. Enfin si tu y as réfléchi deux minutes, tu le sais. Et moi, je sais que tu le sais. La preuve que tu sais à quoi t’en tenir, c’est que tu me fais, à moi l’athée, la demande absurde de prouver que ton Dieu n’existe pas, tandis que tu refuses, toi qui affirmes pourtant que ton dieu existe, d’en fournir une preuve un tant soi peu sérieuse.
Oh, et puis toi et moi, on sait que s’il existait effectivement, ton Dieu n’aurait pas besoin de toi pour le défendre ou pour le prier.

Assassin-Londres

22 mai 2013, Michael Adebolajo et Michael Adebowale (j’ignore lequel est en photo) ont tué un soldat britannique, Lee Rigby, à Londres, « au nom d’Allah ».

C’est toi qui fais exister ce Dieu. En construisant en son nom, en détruisant en son nom, en agissant pour lui, tu permets à ton ami (maître ?) imaginaire d’avoir un effet réel sur notre monde. C’est un grand miracle, mais alors toi, le dévot, tu dois agir en conséquence, prendre tes responsabilités. Puisque c’est toi qui crées ton dieu, tu n’as pas le droit de te cacher derrière lui, tu n’as aucun droit de dire « je ne fais que suivre ses commandements », tu n’as aucun droit de te servir de lui comme excuse pour manipuler, dominer, aliéner, opprimer, détruire, y compris lorsque c’est à toi-même que tu fais du mal. Et tu n’en aurais pas plus le droit s’il existait, d’ailleurs : quel outrage à un Dieu que d’affirmer que l’on sait ce qu’est sa volonté et que cette volonté, comme par hasard, est justement la tienne ! Que ceux qui s’affirment croyant soient justement ceux qui commettent le blasphème de parler et d’agir à la place de leur Dieu prouve bien qu’ils savent qu’il n’existe pas.

...

Ce que tu fais, tu dois l’assumer, et le Dieu que tu crées, puisque c’est une émanation de toi-même, tu dois aussi l’assumer, tu es responsable de lui et de tout ce qu’il ordonne. Ce que tu fais en son nom, tu le fais en suivant ta propre volonté. Quand c’est quelque chose de beau et de grand — une aumône, un tableau, une mélodie —, aucune raison d’être trop modeste, c’est de toi-même qu’il faut être fier. Et lorsque c’est un meurtre, c’est toi qui dois être blâmé et puni. Ton Dieu te donne des forces pour faire ce que tu as justement envie de faire, cesse de t’abriter derrière son nom, tu es responsable de ses bienfaits comme de ses méfaits. Et si tu lui veux vraiment du bien, à ton dieu, ne fais pas de mal en son nom. Ou bien sois maudit. Même si ça ne veut rien dire non plus.

My fellow believer, please mind your god

(an engrish version of this french text)

Fellow believer, you have a god and you obey to its commandments : not to steal, not to eat some food, do some stuff some days of the week, not to have sex with certain persons, and not to kill, except maybe those your god doesn’t like, or those who don’t like your god or don’t want to live according to its law.

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Augusto Pinochet (left) and Jorge Videla (right). Each caused thousands of deaths.

Let’s not lie to each other much longer : your god doesn’t exist, and not only I know it, but you do too. If you gave two minutes of thought to this question, you know. And I also know that you know. What proves you know with certainty is that you require from myself, the atheist, the absurd demand to demonstrate your god un-exists, while you, who claims it exists, refuses to give any serious evidence of it.
We know, you and I, that if your god ever was, it would’nt need you to pray or to defend it.

Assassin-Londres

You make this god to exist. Building in its name, destroying in its name, acting for it, you allow your imaginary friend to have an actual effect in our real world.
It’s a great miracle, but then you, the devotee, you have to act in consequence, to take your responsability. As you are the creator of your god, you have no right to hide behind it, to say « I’m just following its orders », to use it as an excuse to manipulate, dominate, alienate, oppress, and destroy, even whenever you’re the victim.

...

Whatever you do, you have to assume, and the god you build, as it is an emanation of yourself, you have to assume too, you are responsible of it and of what it commands. What you do in its name, you do following your own will. When it is something great and beautiful — almsgiving, painting or music —, there’s no reason to be too modest, you can be proud of yourself. When it is a crime, you are the one to blame and to punish. Your god gives you strength to do what you precisely wanted to do do, don’t shelter behind its name, you are responsible of its benefits as much as its damages.
If you want any good to your god, don’t do evil in its name. Or be doomed. Even if this word is meaningless too.

Rallumer les Lumières

Le neuf mai à trois heures vingt-cinq du matin, je ne suis pas couché, à la place je poste un article pour défendre Jean-Jacques Rousseau. Eh oui, comment me coucher alors que someone is wrong on the Internet ?

Note : les personnes dont j’ai relevé les tweets plus bas ne sont pas visés par cet article, ils ne sont ni les premiers ni les derniers à répéter les informations ou les rumeurs dont je veux dénoncer les motivations profondes.

Je suis tombé par hasard sur Twitter sur des bribes de conversation où était cité Jean-Jacques Rousseau. Et comme à chaque fois où Rousseau ou Voltaire (et parfois encore Montesquieu) est cité de manière positive dans un espace de conversation sur Internet, quelqu’un vient les dénigrer. Pour Rousseau, le premier angle, c’est bien sûr l’abandon de ses enfants, contre le vœu de leur mère, fait qui nous semble à présent terriblement choquant, surtout venant d’un auteur qui a tant réfléchi à l’enfance et à l’éducation1.

Bien entendu, c’est choquant. Mais il faudrait connaître mieux le contexte pour en juger : pour un intellectuel pauvre et sa compagne (avec qui il n’était pas marié), avoir des enfants n’était pas forcément une chose évidente, mais à l’époque, il n’existait pas vraiment de moyen de contrôler les naissances, en dehors d’avortements tardifs et dangereux. L’abandon d’enfants était une chose très répandue, pour de nombreuses raisons (unions illégitimes, pauvreté). Mais on ne s’en vantait pas. Rousseau, fidèle à son projet de tout dire sur lui-même2, et peut-être aussi forcé de le faire puisque la rumeur l’accablait déjà, a osé évoquer ce sujet. On le lui reproche plus de deux cent ans plus tard, mais peut-être pourrait-on faire ce même genre de reproches à nombre de ses contemporains si ceux-ci avaient été aussi loin que Rousseau dans l’exposition de ses fautes.

Si cette histoire d’enfants abandonnés nous choque, c’est peut-être précisément grâce à Rousseau, qui a fait comprendre à ses contemporains que l’enfant était précieux. À son époque, les femmes des villes n’allaitaient pas leurs enfants, elles les envoyaient à la campagne, chez des nourrices. Un tiers d’entre eux seulement y survivait.

Le second genre de reproche qu’on lit souvent depuis quelque temps, c’est le racisme supposé des philosophes des Lumières, parmi lesquels Rousseau. C’est une accusation étrange dans le cas de ce dernier car on serait bien en peine de trouver des citations douteuse émanant de lui dans ce registre3.  Mais la rumeur a du succès, et on va (cf. plus bas) jusqu’à l’accuser d’avoir cru en la « supériorité de la race blanche », rhétorique anachronique puisqu’elle rappelle l’époque coloniale de la France voire le nazisme : on n’utilisait pas ces termes au XVIIIe siècle.
Et si, comme le disent certains, les philosophes des Lumières n’ont pas franchement pris position contre la traite négrière, ils ne l’ont pas spécialement justifiée non plus : au pire, ils ont fait preuve de quelques préjugés. On peut peut-être plus légitimement taper sur Voltaire, qui adorait faire des théories sur les peuples, théories qu’on peut qualifier de racistes. En revanche le document qui l’accuse d’avoir investi de l’argent dans l’esclavagisme4 est, semble-t-il, un faux. Mais Voltaire est aussi l’auteur du monologue de l’esclave de Surinam5, qui parle sans détours de la cruauté de l’esclavagisme : « On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe (…) Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible ».
À mon avis, Voltaire était nettement moins entier, et plus conscient de ses ambiguïtés et de ses contradictions que Rousseau. Plus hypocrite, quoi. Et plus malin.

Je m’interroge sur cette propension récente à salir les philosophes des lumières. Leurs écrits datent d’il y a deux-cent cinquante ans, ils n’étaient que des hommes, avec des préjugés, des faiblesses, des contradictions, des compromissions, ils vivaient dans un monde qui a peu à voir avec le nôtre et on peut, me semble-t-il, relativiser — sans pour autant les occulter — un peu leurs défauts, lesquels ne pèsent pas grand chose si on les met en balance avec ce qu’ils nous ont apporté. Car ils ont quand même théorisé la liberté de l’individu face à la tyrannie et à l’arbitraire tout en réfléchissant à la citoyenneté, au fonctionnement de l’État, de la justice, à la séparation des pouvoirs, à la libre-circulation de la connaissance,… Nous leur devons énormément.

Mais voilà, Voltaire le théiste anticlérical, Rousseau le Chrétien suspect (converti au Catholicisme pour quitter la Suisse, il était croyant mais pas spécialement respectueux de la religion) et Diderot le matérialiste, ont (avec bien d’autres) ouvert la brèche du rejet de la religion, de l’athéisme et de l’anticléricalisme. Je pense que c’est cela, ainsi que leur réflexion sur l’universalisme, qui sont la raison de l’espèce de campagne qui est menée contre eux et que beaucoup, par manque de connaissance du sujet, relaient.
Je pense qu’il n’y a rien d’innocent dans cette cabale, qui sert moins à parler des philosophes en tant qu’individus qu’à disqualifier sans discussion leur pensée et leur postérité, et ce au profit de projets extrêmement réactionnaires.

  1. Lire Les Confessions, livre VIII : « Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus d’une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé (…) Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l’être. J’aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l’ont été ». [↩]
  2. « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi ». [↩]
  3. Voir par exemple cet article de Respectmag, qui cherche des poux à Rousseau, Montesquieu et Diderot, mais de manière assez peu convaincante. [↩]
  4. Mais aujourd’hui, ne peut-on pas reprocher le même genre de choses qu’à Voltaire à une personne qui a des actions dans une marque de sportswear qui fabrique ses vêtements dans les plus pauvres régions de l’Asie ou dans des sociétés de production énergétique qui pillent l’Afrique ? [↩]
  5. Lire Candide ou l’optimisme, chapitre 19. [↩]

Les droits de l’homme en pantoufles et en gros sabots

Depuis que le Petit Journal de Canal+ est une véritable émission, et plus seulement une rubrique du Grand Journal, Yann Barthès et son équipe doivent trouver le moyen de remplir une demi-heure d’émission. Ce changement de format, j’en avais parlé ailleurs, a altéré le ton de l’émission, et rend parfois insupportable la légèreté de son traitement de l’actualité médiatique, qui est son sujet principal1.
Lundi dernier, le thème de l’émission était la visite de François Hollande en Chine. Yann Barthès a annoncé ce sujet comme ceci : « La spéciale Chine commence juste après nos clichés que voilà ». Les clichés, ce sont un panda, un homme en costume de mandarin qui se fait appeler « Tchang », et un dragon.

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Enfin ça, c’étaient les clichés « gentils », une invocation du folklore. Un cliché de cliché, donc. Les véritables poncifs viennent après.
En introduction, François Hollande se voit railler, puisqu’il ne se montre pas plus courageux que ses prédécesseurs dans la dénonciation de la situation des droits de l’homme en Chine lorsqu’il s’y rend en voyage officiel, alors qu’il critiquait, cinq ans plus tôt, la même attitude chez son prédécesseur. Ce n’est pas volé, mais le scandale n’est pas tant de s’abstenir de donner publiquement de grandes leçons aux dirigeants du pays le plus peuplé au monde lorsque l’on y est accueilli en visite officielle, mais de reprocher à ceux qui ne le font pas de ne pas le faire, car il n’est pas utile d’être un grand sinologue pour savoir que ce n’est pas en se montrant insultant que l’on peut améliorer la situation que vivent les Chinois au jour le jour dans l’exercice de leurs libertés. Sans compter que nous ne sommes pas en guerre avec la Chine, nous entretenons des liens commerciaux soutenus (et bien sûr aussi tendus) avec ce pays immense, complexe, et qui ne parvient à se tenir entier depuis plusieurs millénaires que grâce à un pouvoir central autoritaire — ce que je ne défends pas mais dont les Chinois sont les premiers persuadés me semble-t-il. Quoi qu’il en soit, si un chef d’État veut aider le dissident et prix Nobel de la paix Lu Xiaobo à sortir de prison, ce ne saura être en se montrant humiliant et moralisateur face à un parterre de journalistes français2 qui le réclament : « Monsieur le président, allez-vous leur parler des droits-de-l’homme ? ».

Le Petit journal a interrogé, caméra au poing, des journalistes chinois, en demandant de manière un peu sournoise et faussement naïve pourquoi Lu Xiaobo est en prison. « En France on ne comprend pas très bien, est-ce que vous pouvez nous expliquer ? ».
La caméra s’amuse de voir les journalistes esquiver avec un sourire gêné, dire « désolé, je ne peux pas parler de ça », ou même s’enfuir face à l’insistance de la question plutôt que de chercher à formuler une réponse. Mais tous n’agissent pas de la même manière, on voit notamment une femme tenter d’expliquer que le sujet est délicat, manière de dire que ce n’est pas en se montrant brutal qu’on peut régler le problème3.
Un peu plus tard, l’équipe du petit journal part sur la place Tian’Anmen en tendant aux passants, toujours filmés, un téléphone portable sur lequel est écrit en chinois une question sur ce qui s’est passé là le 4 juin 19894, dernier jour des manifestations dont l’évocation est toujours interdite en Chine continentale.

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Les passants interpellés sont embarrassés, choqués, et pensent à juste titre qu’on cherche à les piéger, à leur faire dire du mal de leurs gouvernants.
J’en discutais avec une jeune femme arrivée en France adolescente, et possédant donc une vraie double-culture franco-chinoise, qui me disait que les répressions de 1989 étaient un sujet tabou non seulement dans la rue chinoise mais même en France au sein de sa propre famille5, que l’on n’en parlait pas — alors que l’on peut désormais parler (prudemment, j’imagine) de périodes tragiques telles que la Révolution Culturelle ou le Grand Bond en avant.

Oui, les Chinois  ont des problèmes, c’est certain. Ils vivent sous un régime autoritaire ou les libertés publiques sont fermement encadrées, pour faire un euphémisme. Mais nous le savons. Le Petit journal le sait. Tout le monde le sait. Les Chinois de la rue et les journalistes chinois le savent, et ça explique à soi seul qu’ils aient du mal à en parler à visage découvert, devant les caméras d’une bande de hipsters parisiens habitués à nous faire rire en faisant dire des bêtises à d’autres hipsters à la sortie des défilés de la fashion week.
Ce ne sont pas les journalistes français qui risquent la prison, l’interrogatoire, ou même seulement la peur de ne pas avoir dit la chose qu’il fallait devant la caméra. Aujourd’hui, les « journalistes » du Petit Journal sont rentrés chez eux, en France, et ils utilisent toutes sortes d’appareils électroniques qui coûteraient le triple s’ils n’étaient pas fabriqués en Chine par des gens payés une misère. Les Chinois de Chine, eux, essaient de conquérir des libertés au jour le jour. Des petites libertés, parfois, de simples étapes, comme le droit de se plaindre publiquement d’un scandale alimentaire, le droit de s’informer sur une épidémie ou celui de gagner de l’argent. Pas des libertés un peu « enfant gâté » comme les très théoriques « droits de l’homme » dont nous aimons tant exporter le nom6.

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À un moment de l’émission, l’anonyme qui défiait les chars en 1989 est évoqué et on sent que le Petit Journal se sent confusément aussi courageux…

Il paraît que les audiences du Petit journal sont en baisse. Ce n’est pas volé.

  1. Je ne suis pas seul à dire du mal du Petit Journal, voir par exemple chez Acrimed ou Arrêts sur images. [↩]
  2. Notons qu’une partie des infrastructures technologiques qui servent à brider les libertés publiques en Chine, comme le célèbre « Grand bouclier doré », sont produites par de grandes sociétés occidentales comme IBM, Cisco, ou encore le français Thalès. [↩]
  3. Il en va de même avec le Tibet, qui est un poncif dans la presse occidentale mais une question sans doute plus complexe pour les Chinois comme pour les Tibétains — rappelons que malgré l’image sympathique qu’en a fourni Tintin au Tibet, le régime des Lamas a été une théocratie abominable dont la plupart des sujets étaient des serfs, et que le pays, avant d’être occupée militairement par la Chine a été un protectorat de l’Empire chinois. Je ne défends évidemment pas l’invasion du Tibet par la Chine, mais je serais curieux d’entendre ce qu’en disent les Tibétains qui ne sont pas liés à la diaspora aristocratique religieuse : on ne les entend strictement jamais. [↩]
  4. Cela me rappelle Le Joli mai, de Chris Marker, où le regretté auteur de La jetée interrogeait les passants sur l’actualité de l’année 1962 et constatait l’absence totale de références à la fin de la Guerre d’Algérie et à des événements tels que la manifestation de la station Charonne, les attentats de l’OAS ou le massacre d’Oran. Mais plutôt que de donner des leçons, Marker en profitait pour faire un portrait superbe de la société de l’époque et de ses aspirations pour l’avenir. [↩]
  5. J’ai l’impression qu’en Chine, mais aussi dans les pays de l’ex-Indochine, il existe une forte tradition de l’oubli volontaire des sujets les plus douloureux, ce qu’est la répression des manifestations de la place Tian’anmen qui, au moment où toute une partie du monde changeait complètement (fin de l’Apartheid, chute du mur) était le signal que la Chine ne suivrait pas le mouvement et que ses dirigeants ne comptaient pas tenir les rênes du pays avec plus de souplesse qu’auparavant. [↩]
  6. Gilles Deleuze résumait ça très bien dans la séquence de l’Abécédaire consacrée au mot « gauche » où il parle de l’invocation des droits de l’homme comme moyen, pour l’Europe notamment, de conserver ses privilèges : « Tout le respect des droits de l’homme, c’est… vraiment, on a envie presque de tenir des propositions odieuses. Ça fait tellement partie de cette pensée molle de la période pauvre dont on parlait. C’est du pur abstrait. Les droits de l’homme, mais qu’est-ce que c’est ? C’est du pur abstrait. C’est vide « . [↩]

Quand j’entend le mot Culture je sors mon tract PS

La ville où j’habite (Cormeilles-en-Parisis, dans le Val-d’Oise), a toujours été assez à droite. C’est une ville où ont longtemps cohabité une bourgeoisie franchement aisée et des couches populaires, mais où ces deux groupes disparaissent peu à peu au profit d’une seule classe moyenne. J’y vis depuis ma naissance et j’ai connu l’époque où des vaches remontaient la grand’rue pour aller pâturer. Aujourd’hui, les anciens champs se couvrent de pavillons ou de petits immeubles, la population a triplé, bientôt quadruplé, et les vaches ont été remplacées par des véhicules 4×4 équipés de pare-buffles.

Avec une régularité de coucou, le Parti Socialiste de ma ville se souvient de sa propre existence un an jour pour jour avant les élections municipales. Voici le tract que j’ai trouvé dans ma boite hier, et qui est daté de mars 2013 :

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J’ignore qui le PS (qui fait généralement liste commune avec le PC et les Verts) compte présenter dans ma ville cette fois-ci. La dernière fois, c’était un militant local de longue date qui ne voulait, visiblement, surtout pas l’emporter. La fois précédente, ce parti proposait un apparatchik carriériste parachuté, vraisemblablement en vue d’un « destin » plus ambitieux.
Cette fois, pour l’instant, pas de tête d’affiche, juste un tract dont le message est clair : le budget de la commune est moins bon que ce que dit le maire, car si la ville est plutôt peu endettée, les impôts ont augmenté1 et la ville investit trop d’argent dans la culture. Le même tract s’indigne d’un projet d’école des arts (un lieu qui accueillerait les écoles de musique et de danse de la ville, ce que le tract ne précise pas) et, en même temps, rappelle que l’école de musique de la ville a des locaux exigus. Il se plaint également d’un projet de réhabilitation d’une vieille bâtisse à laquelle les citoyens sont attachés, qui accueillera, après les travaux, un lieu d’exposition et un pub. Ce pub sera géré de manière privée mais il répond au cruel déficit de la ville en matière de lieux de convivialité et l’idée n’est pas déplaisante. Les travaux sont d’ailleurs bien avancés (un peu tard pour annuler), et le tract ne dit pas ce que le PS envisagerait d’en faire d’autre.
C’est d’ailleurs tout le problème de ce tract qui cherche à critiquer un bilan mais ne propose strictement rien, critique le « coût de fonctionnement » des nouveaux équipements (en se gardant bien de dire qu’il s’agit d’emplois), et se plaint à la fois d’un manque de structures et des frais qui sont engagés dans la construction des structures qui font justement défaut.

Visuels gnan-gnan et abstraits censés évoquer la ville, que le PS utilise apparemment un peu partout…

Voir le PS utiliser une mise en page aux couleurs d’école maternelle pour se plaindre, à la manière du Front National, des impôts et du coût de la culture, voilà qui semble assez consternant, surtout venant d’un parti qui s’est toujours fait passer pour le champion de la culture. Longtemps endormie, provinciale, la ville est à présent équipée d’un bon théâtre, s’occupe des jeunes et organise toutes sortes d’événements. On peut critiquer les tarifs d’inscription aux activités culturelles, qui sont souvent élevés, on peut critiquer le fait que la ville soit structurellement coupée en deux2, ou encore l’achat de mobilier urbain franchement laid3. Mais critiquer l’investissement dans la culture sans faire aucune proposition4 ?
Est-ce que le PS a décidé d’attaquer sur ce genre d’air de manière nationale ?
Ça m’intéresse que les lecteurs de ce billet le confirment ou le contredisent.

Pour moi, l’élection municipale a une importance majeure, car ce n’est pas une élection de grands principes abstraits, c’est une élection à échelle plutôt humaine, qui porte sur des questions concrètes. Dans les villes de taille moyenne, comme la mienne, le PS n’a jamais été très bon, à ma connaissance. Ses élus semblent souvent se rêver en députés ou en sénateurs, ils ne comprennent pas bien ce qu’est une commune et ils ne comprennent pas pourquoi ils perdent les élections ni pourquoi c’est amplement mérité.

  1. L’augmentation des impôts me semble strictement proportionnée au désengagement de l’État dans les collectivités locales, du moins si je me fie à ce qu’en dit la conseillère générale locale, membre du parti socialiste (et qui, par ailleurs, me fait plutôt bonne impression). [↩]
  2. Tous les nouveaux équipements partent dans le Sud de la ville, autrefois uniquement occupé par des champs : il va falloir accompagner ça d’un effort sur les transports en commun. [↩]
  3. La question du mobilier urbain est un problème national. Je ne suis jamais allé visiter de salons dédiés à l’équipement des villes mais on m’a raconté qu’il valait mieux ne pas avoir mangé quelque chose de trop lourd avant, tant la laideur et l’ignominie (mobiliers anti-jeunes, anti-clochards, anti-humains,…) sont la norme. [↩]
  4. On sent le passage délétère de la rhétorique Sarkozyste derrière ce genre de discours : faire feu de tout bois, sans cohérence, sans logique, en considérant que l’électeur est de toute manière trop idiot pour comprendre qu’on ne peut pas râler sur une chose et sur son contraire. C’est peut-être une méthode efficace pour gagner des élections, mais ça a déjà tué ce que l’UMP avait de digne, est-ce qu’il faut maintenant faire subir le même sort au PS ? [↩]

Une relique de l’anti-sarkozysme primaire

Mon fils, qui est en classe de première, est venu me demander de lui acheter La Princesse de Clèves, de Madame de La Fayette, qu’il doit lire pour le cours de lettres.
« Pas besoin de l’acheter », lui ai-je dit, « Je l’ai déjà ».
En effet, il y a quatre ans, j’avais acheté ce livre non tant pour le lire, mais parce que Nicolas Sarkozy l’avait raillé à plusieurs reprises, en faisant l’exemple même du livre inutile, dont on impose la lecture non seulement aux lycéens, mais aussi à ceux qui préparent les concours de la fonction publique. Cela avait provoqué une réaction forte de la part des amoureux des livres, parce qu’on sentait là une forme de clivage entre deux visions de la société : celle pour qui il faut avoir une montre de luxe avant cinquante ans pour ne pas avoir « raté sa vie » (Jacques Séguéla) et celle pour qui les richesses sont culturelles ou esthétiques1…

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En vacances dans les Pyrénées, j’avais lu une quinzaine de pages de la Princesse de Clèves mais je ne suis pas rentré dedans. J’avais peut-être acquis ce livre pour une mauvaise raison, pour protester confusément contre un projet de société qui me semblait ignoble.
Et puis peut-être que j’avais passé l’âge de m’intéresser aux histoires d’amours enflammées.
Mais voilà, quatre ans plus tard, impossible de remettre la main sur le livre ! J’ai retourné la maison, sans succès, et j’allais me résigner à racheter ce livre que je n’avais jamais voulu lire, quand ma fille cadette m’a réclamé, elle aussi pour l’école, du Zola et du Balzac. C’est en les cherchant que je suis tombé, par hasard, sur la Princesse de Clèves. Ouf.

En retrouvant le livre, j’ai fait un petit voyage dans le temps : cela ne fait pas un an que Nicolas Sarkozy a rendu les clefs de l’Élysée, et pourtant, tout ça me semble déjà bien loin, oublié, abandonné, plié, malgré les dégâts durables causés par cet épisode politique navrant, et malgré le fait que l’actuel gouvernement n’ait pas une vision de l’économie franchement différente de celle du précédent. Au moins ne traitent-ils pas la littérature avec un mépris affiché et sûr de son bon droit, c’est toujours ça. 

  1. Voir, à cette époque, la FlashMob (organisée, si ma mémoire est bonne, par Julien Levesque) et qui s’est tenue sur la Place Saint-Michel : à une heure précise, tous les participants ont sorti un livre de leur poche et se sont mis à en lire des pages à voix haute. [↩]

Blind Dati

Rachida Dati tente d’empêcher la publication d’une bande-dessinée qui semble entièrement consacrée à sa vie privée, Rachida, au nom des pères, par Yves Derai et Bernard Swysen, avec des dessins d’un dénommé Marco Paulo. L’album sort jeudi. Paulo et Swysen avaient publié l’an dernier, avec le juge Gilbert Thiel, Le pouvoir de convaincre, chez le même éditeur 12bis, un album qui était consacré à décrypter l’ascension de Nicolas Sarkozy. Yves Derai, quant à lui, avait publié en 2009, avec Michael Darmon, un essai consacré à Rachida Dati et intitulé Belle-amie, en référence évidente au Bel-Ami de Maupassant. L’éditeur s’est fait une spécialité de ce genre de bandes dessinées qui se situent à mi-chemin entre l’enquête journalistique et la caricature : Ben Laden, Ahmadinejad, Carla Bruni, Nicolas Sarkozy, mais aussi l’œnologue Robert Parker,…

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J’ai tendance à trouver le personnage de Rachida Dati assez passionnant, pour son ambition, son culot, son parcours qui rappelle effectivement Bel-Ami ou Rastignac, mais dans des conditions que n’auraient pas imaginé les romanciers du XIXe siècle : femme, d’une part, et deuxième née d’une famille modeste de onze enfants, avec un père marocain et une mère algérienne. Rien n’assurait la réussite de Rachida Dati, alors elle a « hacké » un système politique largement blanc et masculin en jouant sur ses faiblesses, multipliant les liaisons amoureuses simultanées1, argument utilisé, sans grande élégance, par un homme d’affaire pour échapper au test de paternité censé déterminer s’il est, ou non, le géniteur de la fille de l’ancienne garde des sceaux.

Le personnage est hors-normes, son potentiel comique et pathétique est immense, mais cette bande dessinée me met extrêmement mal à l’aise. Peut-être est-ce tout simplement parce que les trois pages aperçues laissent penser que les auteurs ne sont ni Shakespeare, ni Balzac, ni Maupassant, ni Choderlos de Laclos, ni David Simon — l’auteur de The Wire.
J’ai l’impression — peut-être erronée, puisque je n’ai pas lu le livre — qu’il n’y a en jeu ici que de railler une grenouille qui a voulu se faire aussi grosse que le bœuf, et de renvoyer Rachida Dati à ses origines sociales et à son sexe, attitude condescendante qui est peut-être précisément ce qui l’a amenée à transformer ses faiblesses en armes de conquête et à mettre avec un opportunisme constant son talent (dont je ne doute pas) au service d’une ambition pure.
Il va sans dire que je ne suis pas pour la censure du livre (ni d’aucun livre), j’espère juste que le public ne cautionnera pas trop massivement ce genre de publication un peu lamentable.

  1. Selon Le Monde : « un animateur télé, un ministre, un PDG, un Premier ministre espagnol, l’un des frères de Nicolas Sarkozy, un procureur général qatari et l’héritier d’un empire de luxe ». On doit pouvoir s’autoriser à se moquer de l’opposition de Rachida Dati au « mariage pour tous » si l’on considère la complexité de la question de la paternité de sa fille. [↩]