La dignité de la fonction

Bientôt, acheter l’ensemble des livres publiés dont le sujet est de régler ses comptes avec François Hollande représentera un sacré budget : Duflot, Montebourg, Trierweiler,… Et bientôt qui ? Julie Gayet, Ségolène Royal, Jean-Vincent Placé, Manuel Valls, Harlem Désir, Dominique Strauss-Kahn ?
J’imagine que la première formalité à accomplir aujourd’hui lorsque l’on devient ministre ou que l’on intègre le cercle des intimes du président, c’est de prendre contact avec un éditeur. Est-ce que, dans trois-cent ans, les étudiants en lettres se pencheront sur les pamphlets contre François Hollande, et que ceux-ci seront devenus un genre littéraire à part entière, comme les Apocalypses, les Évangiles ou les utopies ? Est-ce que, longtemps après la disparition de toutes les personnes impliquées, on en produira d’apocryphes ? On peut rêver qu’Hollande vienne lui-même à écrire un jour une réponse à tous les déçus de sa politique et de sa personne. Un truc comme ça :

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Ce n’est pas tant de permettre un droit de réponse au président qui m’intéresse, que de continuer à rire de ce grand déballage, au milieu de toutes les nouvelles moins légères qui font l’actualité.

Ce matin, la presse tapait surtout sur la vengeresse ex-compagne du président, il me semble. On pouvait ainsi lire dans un article du Nouvel Observateur intitulé La faute de Valérie Trierweiler (Renaud Dély) :

Son « œuvre » crapoteuse n’est pourtant pas seulement un attentat anti-Hollande. Quelle que soit la compassion que l’on puisse avoir pour l’individu ainsi humilié, le sort personnel du chef de l’Etat est presque devenu anecdotique dans cette affaire. Car ce livre ne se contente pas d’attiser les ressorts du voyeurisme enfouis en chacun de nous. C’est surtout une faute contre la démocratie. Et une menace pour nos institutions puisqu’il s’attaque à un de ses piliers, la fonction présidentielle, garantie de stabilité, qui perdurera après le passage de François Hollande à l’Elysée.

…Ce qui est dit ici (on note la pointe de solidarité masculine : l’individu humilié,… Personnellement, il m’a aussi l’air un peu humiliant, l’humilié1!) est quand même étrange : l’ex-première dame (elle avait un bureau à l’Élysée à ce titre) serait responsable de l’indignité de la fonction présidentielle, à elle toute seule, parce qu’elle nous apprend que l’homme avec qui elle a partagé son existence des années durant était (quelle surprise !) un peu démagogue lorsqu’il nous disait : « Je n’aime pas les riches » et prétendait que son ennemi était la finance.
Mais on n’a pas eu besoin de Valérie Trierweiler ni de l’énigmatique formule « les sans-dents » pour s’en douter, au fond : combien d’entre nous n’ont voté Hollande que parce que nous voyions en lui l’unique espoir de se débarrasser de son prédécesseur ? Quoi qu’en dise le journaliste, ce qui fait du mal à la démocratie, ce qui va nous amener les fascistes au pouvoir, c’est que la France soit dirigée par un président qui réussit l’exploit de décevoir profondément ceux qui n’attendaient absolument rien de lui.

Les entreprises signent un « pacte de responsabilité » qui n’engage que nous, mais les chômeurs sont regardés avec méfiance : quel symbole. On préfère s’en prendre courageusement au « tabou » des trente-cinq heures qu’au « totem » de la croissance, et on prévoit d’abandonner les solutions aux problèmes de logement fraîchement votées avant même de les avoir testées, car elles peinent les agents immobiliers. Les militants huent, le Médef applaudit, littéralement,… Voilà ce qui risque de déboussoler un peu les électeurs ! Ceux qui ont voté Hollande parce qu’ils l’imaginaient légèrement plus à gauche n’y reviendront plus, et ceux qui ont voté pour son concurrent ne le voudront pas non plus. Les uns et les autres, j’en ai peur, voteront pour ceux qui affirment que le PS et l’UMP sont bonnet-blanc et blanc-bonnet.
Comme destination pour quitter le pays, j’hésite entre le Québec, la Norvège, l’Islande, la Belgique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande… Ou peut-être un pays d’Amérique du Sud, pourquoi pas, ils semblent vivants, au moins.

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Revenons à l’article du Nouvel Observateur. La fin est assez odieuse :

Sans doute, l’appât du gain, et un contrat de 500.000 euros, suffisait-il à justifier cette oeuvre de démolition. Cela peut se comprendre. On est loin des états d’âme d’Emma Bovary, qui elle n’avait rien touché.

…non seulement Valérie Trierweiler humilie l’homme, détruit les institutions, mais elle le fait pour de l’argent ! Oh la méchante ! Tandis qu’Emma Bovary (personnage de fiction, hein) n’a pas touché un kopek (mais dépensait sans états d’âme l’argent de son mari). En même temps, Emma Bovary ne pouvait pas réclamer de droits d’auteur, n’étant pas écrivain. On comprend mal le rapport. On a vu fleurir bien d’autres comparaisons : télé-réalité, soap-opera, vaudeville, comédie de boulevard, marivaudage de supermarché (dixit un secrétaire d’État dont j’ai déjà oublié le nom), Angélique (Inrocks). On a accusé la dame de tous les crimes contre la République, peut-être implicitement contre la virilité, et sans doute aussi contre la confraternité : donner la primeur des extraits du Livre à Paris Match, sans partager, c’était pas gentil. Il faut le dire : toutes les critiques portées depuis hier émanent de gens qui admettent ne pas avoir lu le livre et dont certains, vertueusement, promettent qu’ils ne le feront pas !
Bien sûr, l’anecdote, les coucheries, ne sont pas d’un intérêt cosmique. Et les histoires de femmes bafouées sont malheureusement trop banales pour être intéressantes autrement qu’en étant vraiment bien écrites.
Ségolène Royal a expliqué, en commentaire à cette affaire qu’« il faut juger les hommes politiques à leurs actes », Je ne suis pas sûr qu’un tel critère joue beaucoup plus en sa faveur.

Hollande, après tout, est peut-être un bon personnage de fiction : comment cet énarque terne au sourire faux (ses yeux rient rarement avec sa bouche, en tout cas, il vaut toujours mieux le contraire) est-il parvenu à devenir président de la République ? Et avant ça, comment a-t-il pu devenir premier secrétaire d’un parti dont il sera sans doute le fossoyeur ? Comment, avec son air de figurant d’un épisode non-diffusé de l’Inspecteur Derrick, est-il parvenu à accumuler les conquêtes amoureuses ? Et comment se fait-il que tout semble glisser sur lui ? J’imagine bien un conte sur lui, une comédie fantastique façon Twilight Zone, une histoire de pacte avec le diable. Ça expliquerait sans doute la pluviométrie des deux dernières années.

Ne serait-ce que pour peiner ceux qui l’insultent aujourd’hui, je lirai avec plaisir le livre de Valérie Trierweiler. Mais en poche. Faut pas non plus exagérer.

  1. Certains éditorialistes plaignent même Hollande en tant que paisible bourgeois à qui sa vieille maîtresse fait une scène lorsqu’elle découvre qu’on va l’abandonner pour un tendron : pauvre homme, que de tracas, ces bonnes femmes, hein ! []

L’Exorschtroumpf

Au cours des années 1980, les Schtroumpfs de Peyo ont été adaptés en dessin animé et sont devenus internationaux, sous le nom Smurfs. Les Témoins de Jéhovah ont jugé ces sympathiques personnages diaboliques et des légendes urbaines ont circulé parmi les dévots : des Schtroumpfs mordraient les enfants pendant leur sommeil, glousseraient diaboliquement, etc. J’ai bien aimé l’histoire qui suit, tiré d’une encyclopédie en ligne consacrée aux Témoins de Jéhovah (le titre est de moi) :

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La partie vraiment fantastique et invraisemblable de l’histoire, c’est qu’on ait laissé un enfant entrer dans la salle du Royaume avec un Schtroumpf en peluche.

Ce matin, à nouveau, des Témoins de Jéhovah étaient à ma porte. Deux femmes, cette fois, qui venaient me faire la publicité de leur site Internet. « Ah bon, on est déjà venu vous voir samedi ? C’étaient des personnes que vous voyez souvent, c’est ça ? »« euh, non, ils passaient, comme ça… ».
Sur le prospectus, se trouvait un photogramme issu de leurs animations pédagogiques en images de synthèse. Je leur ai dit que je trouvais terrible l’histoire culpabilisante dans laquelle un enfant doit jeter son jouet parce qu’il représente un magicien et que Jéhovah n’aime pas la magie. Elles m’ont répondu en me demandant si je ne trouvais pas traumatisant que l’on fasse croire au père Noël. J’y ai bien réfléchi : « Peut-être, mais un jouet n’est qu’un jouet, les enfants le savent très bien. En revanche, leur faire croire qu’il y a quelqu’un là-haut qui les regarde et qui est mécontent de ce qu’ils font, et qui est comme le père Noël : il n’existe pas… ». Les dames sont vite parties, face à tant de mécréance.

Mieux vaut croire une chose fausse que ne rien croire ?

Hier, en sortant chercher mon courrier, je vois dans la rue un couple, papiers en mains, qui semble être en train de chercher quelque chose. Par habitude, je sais ce qu’ils cherchent et je sais ce qu’ils ont trouvé : ce sont des Témoins de Jéhovah, ils ont trouvé Dieu et ils cherchent des pigeons. Impossible de les laisser passer sans leur lancer une pique, ou deux. Ce n’est pas bien raisonnable de ma part, car il est bientôt l’heure d’aller au marché, mais bon. Je les laisse approcher, je les laisse commencer à me demander, tout pleins de grands sourires, si je cherche le sens de ma vie, si je suis malheureux, ou si j’ai envie de comprendre ce qui va mal dans ce monde — j’ai déjà oublié leur entrée en matière. Je leur réponds que je sais qui ils sont, que je connais bien ce qu’ils représentent et que je ne suis franchement pas le bon client. Mais ce faisant, je sais pertinemment qu’ils vont insister, puisque si l’on est hostile, c’est que l’on a soi-même des convictions (que l’on a une autre église, notamment), et les gens qui ont des convictions religieuses sont, paradoxalement, ceux que l’on peut convertir : la foi entraîne à la foi, qui a cru croira, peu importe le contenu de ce en quoi l’on croit. Et puis l’hostilité exagérée peut être le signe que l’on a une peur, une fragilité, qu’on lutte contre ses propres sentiments. Comme le fumeur, le joueur ou l’alcoolique repenti qui se sent forcé d’être agressif envers ses anciennes addictions de peur d’y replonger. Un truc comme ça. Et il y a une autre raison à leur recherche d’adversaires rhétoriques : ils permettent aux « missionnaires » de renforcer leur propre foi, en ânonnant leurs arguments, et bien sûr en se surveillant l’un l’autre, puisque si les Témoins de Jéhovah, comme les policiers des séries américaines, vont par deux, c’est aussi pour se surveiller mutuellement.

Q

Les publications des Témoins de Jéhovah. Mention spéciale à la personne qui a eu l’idée de consacrer un dossier au manque de sommeil pour une revue intitulée « Réveillez-vous ». On croirait à un canular, mais non, il s’agit du numéro de février 2004.

Enfin quoi qu’il en soit, je sais d’expérience que s’il y a un moyen pour être sûr que des Témoins de Jéhovah aient du mal à partir, c’est de leur dire du mal de leur secte. Ne serait-ce qu’en utilisant le mot « secte », d’ailleurs, devenu un gros mot au point que même les associations « anti-sectes » l’évitent désormais. Bref, j’avais ferré le poisson, poisson qui était persuadé lui-même de m’avoir ferré, ou le contraire, bien sûr. Car au fond je ne sais pas très bien pourquoi j’éprouve cet irrésistible besoin de m’en prendre à ces pauvres gens — car ils ne sont pas riches, enfin en tout cas ceux qui font du porte-à-porte : contrairement à certaines sectes qui ont peu d’adeptes mais choisissent des proies riches, qu’elles ruinent puis sur-endettent en quelques années (je vous laisse trouver leurs noms), la Watchtower Bible and Tract Society of New York (une des quarante plus riches entreprises commerciales de la ville de New York !) et autres sociétés commerciales appartenant aux Témoins de Jéhovah, ont beaucoup d’adeptes vivant de peu, à qui ils n’imposent apparemment pas de paiement de dîme, mais dont ils exigent des heures et des heures de « mission » régulière : à ceux qui n’ont rien, ou pas grand chose, on peut au moins voler du temps — et un peu d’argent quand même, car les journaux ou les bibles qu’offrent les « missionnaires » sont payées de leur poche. Certains appelleraient ça de l’esclavagisme ou au moins de la corvée seigneuriale, mais pas les « missionnaires » qui croient, par un tour de passe-passe formidable, qu’être bénévoles signifie qu’ils ne rapportent d’argent à personne. Or les petits ruisseaux font les grandes rivières, et les huit millions d’adeptes de cette secte presque cent-cinquantenaire rapportent chaque année des milliards, et ils ignorent à quelles personnes cet argent profite. Des indices laissent penser que la poignée d’administrateurs de la secte vit sur un grand train.

...

Eh bien non, Dieu ne promet pas la richesse, et ce numéro de La Tour de Garde l’explique : la vraie richesse est ailleurs que dans les biens matériels.  Dans un numéro plus récent consacré à la réussite, « Timothy et Charlotte » expliquent qu’ils ont renoncé aux vacances de rêve et aux voitures de luxe. Mais une vidéo apparemment officielle (mais finalement supprimée), Anthony Morris III, un des dignitaires des Témoins de Jéhovah, a provoqué railleries et malaise car lorsqu’il bouge les mains pour expliquer la Bible, on voit distinctement qu’il porte au poignet une énorme montre en or (comme le type en couverture de La Tour de Garde) et a sur les doigts des chevalières du même métal précieux.

C’est toujours par là que j’attaque : « vous êtes exploités, vous rapportez beaucoup d’argent à un tout petit nombre de gens dont vous ignorez jusqu’aux noms ! ». Ce genre d’affirmation les trouble un peu, car l’organisation véritable de la société Watchtower est leur point aveugle, ce que m’a confirmé la dame en me disant d’un air de défi : « Comment ça se fait que vous sachiez des choses que nous on ne sait pas sur les Témoins de Jéhovah ? ». L’homme a changé de sujet avant que j’apporte une réponse ou une question, je suppose que cette dame, bien que plus âgée, était la moins expérimentée : les paires de Témoins de Jéhovah sont toujours composées d’une personne nettement plus expérimentée que l’autre. Une fois, j’ai tellement troublé (c’était palpable) une novice que, la semaine suivante, elle est revenue avec un autre partenaire, un homme âgé, quelqu’un d’important dans la hiérarchie locale, j’imagine, qui, pendant trois quarts d’heure, s’est en fait adressé de manière péremptoire, voire autoritaire, à l’ouaille qu’il voulait récupérer plus qu’à moi, qui n’étais là que pour être contredit. Je ne l’avais bien compris qu’après coup, mais j’en tire cette règle : le prosélytisme des Témoins de Jéhovah s’adresse autant aux personnes visitées qu’aux Témoins de Jéhovah eux-mêmes. Je ne me souviens plus comment on est arrivé sur ce terrain précis, mais la discussion a assez rapidement porté sur le créationnisme, qui ne me semble pas avoir été une fixette des Témoins de Jéhovah jusqu’il y a quelques années, mais qui revient beaucoup à présent. — « Est-ce que vous croyez vraiment que l’homme descend du singe ? » J’ai obtenu mon petit effet en répondant que non, pas du tout, l’homme ne descend aucunement du singe puisqu’il est un singe ! — « Vous croyez vraiment qu’un singe sait comment fonctionne un avion ? »« Vous non plus, vous ne savez pas comment fonctionne un avion ! »« C’est vrai, mais je peux l’apprendre »« Oui, l’homme est un singe qui possède un langage abstrait, on est un singe mais on n’est pas n’importe quel singe » Plus tard, l’homme a malgré tout tenté de me comparer à un chimpanzé, sans que je voie vraiment bien l’intérêt de l’intervention de notre sympathique cousin Pan troglodytes, en m’expliquant que si je suis athée, c’est par ignorance, c’est parce que j’ignore ce qui se trouve sous le capot de la création : — « Regardez, cette voiture, elle roule. Pourtant, un chimpanzé ne saura jamais comment elle roule, mais il voit bien qu’elle roule. Vous ne voyez pas Dieu mais vous voyez le monde, le monde n’est pas arrivé là par hasard ! Vous ne comprenez pas comment il existe, mais il existe ! »« Certes, mais on peut tous les deux démonter l’automobile et essayer de comprendre comment elle fonctionne. Dieu, on ne le voit pas, il n’y a aucun moyen de vérifier qu’il existe, puisqu’il n’existe que par les gens qui prétendent parler à sa place. ». J’ai sorti un des mes atouts préférés : — « Je suis athée parce que je sais que Dieu n’existe pas, mais je sais aussi que vous, au fond de vous-mêmes, vous savez aussi parfaitement qu’il n’existe pas ! ». Je vous recommande de tester cette phrase sur vos amis dévots d’une quelconque religion, vous verrez qu’elle en rend beaucoup complètement hystériques, car elle inverse les rôles et les responsabilités : ne me convainquez pas que Dieu existe, convainquez-moi que vous y croyez ! J’ai tenté d’expliquer au passage que la science et la religion avaient un rapport bien différent à l’ignorance : la science cherche, la religion a trouvé. — « Ça vous rassure, de penser qu’il y a une explication au monde ? Vous préférez croire en quelque chose de faux que de ne croire en rien ? »« Oui ! »… m’a répondu la dame avec une spontanéité intéressante. La discussion s’est assez naturellement portée sur la Bible : tout ce qu’il y a à savoir est dans le livre, mais les Témoins de Jéhovah sont les seuls à disposer de la juste traduction : — « Jésus, il parlait en Hébreu, donc la Bible a été traduite ! Et les traductions sont mauvaises ! Nous avons refait la traduction…. » Un peu énervés (victoire !), mes prosélytes, malgré leurs sourires, m’ont pas mal coupé la parole, ont changé de sujet rapidement et souvent, Je n’ai pas pu faire un point philologique : Jésus ne parlait pas hébreu, mais araméen (langue qui a donné le nabatéen qui lui-même est devenu l’arabe), et la Bible n’a pas été entièrement écrite en hébreu : une partie de la Torah (« ancien testament ») est écrit en araméen, et le nouveau testament (évangiles, actes, apocalypse) a été écrit en grec. Les cadres des Témoins de Jéhovah le savent, j’imagine (leur société étant théoriquement dévolue à l’étude de la Bible), mais ils racontent une histoire plus simple à leurs adeptes de base. Enfin c’est assez anecdotique, même si j’ai l’impression que les problèmes d’interprétation majeurs, dans la Bible, concernent plutôt l’ancien testament que le nouveau (du fait de la langue employée ?). Par ailleurs, les philologues ne prennent pas les parties en hébreu de la Bible comme un corpus cohérent et distinguent, par le vocabulaire et bien sûr les détails historiques, des époques et des provenances géographiques bien distinctes pour chaque partie, ce qui contredit quelque peu la doctrine des Témoins de Jéhovah, pour lesquels la Bible est la parole de Dieu, et est intégralement juste — ceci dit ça ne change pas grand chose pour moi : une religion peut se baser sur un texte littérairement cohérent puisque écrit d’une traite, comme le Coran, sans que ça me suffise à lui conférer une quelconque forme de vérité.

Les témoins de Jéhovah ne croient pas aux nationalismes et accueillent des gens de toutes origines, ce qui est peut-être l'unique point sympathique que je leur concéderais. On note en revanche que leur Jésus

Les témoins de Jéhovah ne croient pas aux nationalismes et accueillent des gens de toutes origines, ce qui est peut-être l’unique point sympathique que je leur concéderais. On note en revanche que leur Jésus sort d’un salon de coiffure, a les cheveux clairs et un type d’européen occidental, ce qui n’est pas forcément typique des habitants de la Palestine… Les membres du collège central, à une exception, sont des WASPs.

C’est à ce moment-là que Nathalie a battu le rappel, fini de jouer, il ne restera plus aucun commerçant au marché ! Mes missionnaires n’ont pas demandé leur reste : « Votre dame vous appelle, on va vous laisser ». J’aime à imaginer que je leur ai donné plus de fil à retordre que d’autres. On me jugera peut-être un peu ingrat, à me moquer, car après tout, lorsque je faisais la promotion de mon livre sur La fin du monde, des Témoins de Jéhovah m’ont envoyé plein de journaux en cadeau. Pour vous éviter de discuter avec ces braves gens, je peux faire un résumé de leurs croyances :

  • Ils détiennent la seule bonne traduction de la Bible. Enfin les bonnes traductions, puisqu’ils ont eux-mêmes traduit dans plusieurs centaines de langues leur traduction en américain — ce qu’ils nomment Traduction du monde nouveau pourrait s’appeler Traduction du nouveau monde !
  • Ils connaissent le vrai nom de Dieu (Jéhovah, donc : car il fallait trouver les voyelles à ajouter au nom hébreu YHWH) et ils en témoignent (d’où leur nom). Je me demande si ça signifie qu’on doit prononcer la marque LVMH « Lévéméhah ».
  • Le monde a été créé d’un coup, il n’y a pas eu d’évolution des espèces, la preuve : la Bible n’en parle pas.
  • La fin du monde est proche, seuls seront sauvés Jésus, ses copains, et les gens qui auront fait leurs heures de prosélytisme en tant que Témoins de Jéhovah. Comme dans le christianisme primitif, il n’y a pas de distinction entre le corps et l’âme : on meurt complètement puis, selon qu’on l’a mérité ou non, on a droit à une résurrection matérielle.
  • Après l’apocalypse, les survivants et les re-vivants se partageront le monde : tu as fermé la porte au nez d’une paire de Témoins ? Eh bien lui, c’est pas son problème : il t’aura prévenu, alors tant pis pour toi s’il récupère ton pavillon et ton 4×4 le jour où les bêtes sauvages mangeront dans la main des survivants.
  • Pendant longtemps, les Témoins de Jéhovah annonçaient des dates pour la fin du monde, mais ces prédictions se sont espacées puis ont fini par ne plus être précises : il y a eu pas mal de déceptions par le passé.
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Un point de doctrine, encore : Adam et Eve ont forcément existé car il le faut : si Adam n’avait pas existé, alors le sacrifice de Jésus n’aurait pas de sens, puisque Jésus s’est sacrifié pour libérer les hommes du péché qu’Adam avait fait entrer dans le monde. Donc si Adam et Eve ont existé, c’est que Dieu a créé l’homme d’un coup, et que la théorie de l’évolution est fausse. Logique. Un numéro de La Tour de Garde le dit bien : c’est une réaction en chaîne, si Adam et Eve n’avaient pas existé tels que la Bible le dit, alors tout est faux.

Quant aux rites, ils sont vite résumés aussi :

  • les adeptes passent un temps considérable à l’intérieur du groupe (interminables réunions dans la salle du royaume, prosélytisme). On a beaucoup critiqué la place des enfants : battus s’ils sont turbulents dans la salle du Royaume, exploités pour le prosélytisme,… Mais il semble qu’il y ait progrès sur ce point, en tout cas je n’ai pas vu d’enfant faire du porte-à-porte depuis des années.
  • Ils sont invités à payer la dîme, mais s’ils peuvent vraiment pas, c’est pas grave, enfin c’est pas cool mais ça ira pour cette fois.
  • La Bible ne parle pas de Noël, d’anniversaires, d’Halloween ou de 14 juillet, il est donc interdit aux adeptes de fêter quoi que ce soit du genre. On doit payer ses impôts pour ne pas être trop emmerdé, mais ne participer à aucun rite républicain, comme par exemple les élections. En fait, il faut éviter tout contact avec le monde à l’exception du temps consacré au prosélytisme.
  • La Bible dit qu’on ne doit pas manger de la chair humaine, il est donc interdit de recourir aux transfusions sanguines (curieusement, les Témoins comparent souvent leur « bénévolat » à celui de la Croix-rouge, mais au fond c’est logique : il y a concurrence !).
  • La famille est très fortement hiérarchisée : Dieu est au dessus des dirigeants de la secte qui eux mêmes sont au dessus des anciens (chefs régionaux, en gros) qui eux-mêmes disent ce qu’il a à penser au papa, lequel est, surprise, au dessus de la maman, qui elle-même doit être respectée par ses enfants. L’homosexualité est évidemment proscrite.
  • Les apostats doivent être punis en étant totalement coupés de leur famille. Une personne qui quitte les Témoins de Jéhovah, théoriquement, n’a plus le droit de voir aucun membre de sa famille resté dans la secte. C’est le point qui préoccupe les associations de défense contre les dérives sectaires, en priorité.

Les missionnaires du samedi matin qui tentaient de me convertir m’ont demandé quelle différence je faisais entre leur religion (« on a été déclarés religion, vous savez, on ne dit plus secte ! ») et d’autres cultes ayant pignon sur rue, comme le Catholicisme. De fait, je n’en fais pas tant que ça si l’on parle des doctrines religieuses, que je raille facilement, mais qui m’intéressent à titre historique, anthropologique, culturel. J’en fait déjà plus quant aux dégâts causés, qui sont souvent une question contextuelle et ne sont d’ailleurs pas une question de dogme : certaines religions, avec les mêmes textes et les mêmes rites, ont donné de belles choses ici, et d’abominables ailleurs, selon leur rapport au pouvoir temporel, selon leur emprise sur les adeptes et selon l’envie de profiter de cette emprise qu’ont eu tel ou tel gouvernement. Au moins, les Témoins de Jéhovah, en refusant toute collusion avec le pouvoir temporel, ne peuvent se faire reprocher aucune guerre, aucun meurtre, s’ils ne sont néfastes, ce n’est que pour leurs adeptes. Mais bon, je ne juge pas le moteur, l’envie de croire, car je vois bien que pour une partie des gens, c’est une chose irrésistible, au delà de la capacité à raisonner, quelque chose d’aussi impérieux et aussi incompréhensible pour qui ne l’éprouve pas que l’envie de se suicider ou le besoin d’avoir sa dose de telle ou telle substance psychotrope. Avec leur prosélytisme actif, et parfois fourbe (syllogismes bien rodés, exploitation des situations de faiblesse, endoctrinement constant), les Témoins de Jéhovah me sont plus antipathiques que d’autres, mais j’imagine que si des représentants du catholicisme, de l’Islam ou de qui vous voulez venaient frapper aux portes le matin pour vendre leur camelote spirituelle, j’aurais autant de plaisir à les taquiner.

Bonus :

Un parti sans propositions

En complément à ma précédente réflexion sur le Front National1, j’ai envie de publier cette reproduction d’une brève parue dans Le Havre Presse, du 4 juin dernier, qu’une amie a posté sur Facebook et qui me semble très éclairante. Elle a intéressé d’autres personnes car elle a, depuis, été partagée plus de cinq cent fois sur Twitter. On y apprend que les conseillers municipaux havrais appartenant au groupe « Bleu Marine » refusent de s’associer aux actions de la ville destinées à favoriser la lecture2 :

Le Havre Presse

« Nous voterons contre toutes les actions de promotion de la lecture parce que c’est en vérité de la poudre aux yeux […] destinée à cacher l’immense problème de la France d’aujourd’hui, de la faillite de l’enseignement. Nos enfants ne savent plus lire, ni écrire, ni compter […] la dyslexie est une pure création de l’éducation nationale et de ses méthodes »

Le couplet « c’était mieux avant » n’est pas bien surprenant de la part du Front National, parti obnubilé par une rêvasserie passéiste sur l’histoire de la France telle qu’on la présente aux enfants en cours élémentaire : une France éternelle, une histoire simple et sans bavures, construite par des chefs prédateurs et des héros neuneus.
On remarque qu’un de ses membres, ophtalmologue de profession (donc doté d’une culture scientifique et censé se sentir concerné par la lecture), n’hésite pas à accuser l’éducation nationale d’avoir créé la dyslexie, affection dont la recherche actuelle a pourtant largement écarté les hypothèses culturelles, au profit de la piste neurologique.

Ce qui m’intéresse, c’est la logique destructrice qui se trouve derrière le discours du groupe « Bleu Marine » : si quelque chose va mal, il faut trouver des coupables (ici, la malheureuse Éducation nationale, qui a décidément bon dos), et surtout, refuser de compenser le problème d’une quelconque manière.
Si on lit attentivement les propositions du Front National, on verra bien tout ce contre quoi (et surtout ce contre QUI) ce parti s’insurge (immigrés, chômeurs, jeunes, profs, UE, etc.), mais on peinera à trouver des propositions positives, ou des propositions tout court.
Il faut dire qu’il y a une double logique électorale : d’une part, puisque ce parti fédère un vote de mécontentement, il faut bien que le mécontentement monte. D’autre part, les idées telles que le racisme et le nationalisme, qui sont les moteurs de la base électorale de ce parti3, s’épanouissent plus facilement dans l’ignorance et l’illettrisme que dans la connaissance et la culture4.

Les gens qui votent pour le Front National doivent être conscients qu’ils donnent leur voix à un parti qui fait le pari de leur imbécillité, qui se réjouit du malheur — son fonds commerce —, et qui ne fera donc jamais rien pour arranger l’existence de qui que ce soit.

  1. Gros succès que cet article, partagé près d’une centaine de fois sur Facebook ! []
  2. La lecture est un des centres d’intérêt du maire du Havre, Édouard Philippe (UMP), qui publie lui-même des romans policiers. []
  3. Si Marine Le Pen a du mal à assumer son encombrant père — qui semble faire les plus grands efforts pour « rediaboliser » le parti de sa fille, preuve qu’il n’a, inconsciemment, jamais voulu le pouvoir —, elle est plus efficace à éloigner des caméras ses militants qui, hors deux ou trois cadres du parti éduqués ou rusés, ont du mal à se retenir de dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas… []
  4. Eh ouais, je n’ai pas peur de dire tout haut ce que tout le monde sait bien. []

Par la volonté du peuple. Ou alors, à l’usure

En 2005, le référendum sur le « traité établissant une constitution pour l’Europe » a été rejeté par 55% des électeurs. J’avais voté pour son adoption, mais comme beaucoup j’avais été gêné par l’extrême technicité du texte, qui n’était pas vraiment approprié à être validé ou sanctionné par un « oui » ou à un « non », exprimés par des citoyens qui connaissent mal le détail des institutions européennes et qui ont vu, à juste titre sans doute, l’union comme une effrayante usine-à-gaz. Ils voulaient qu’on leur vende un peu de rêve, une constitution philosophique et morale, et à la place, on a tenté de leur imposer un texte soporiphique, complexe et technocratique.
Enfin je dis « on a tenté », mais c’est bien entendu faux : on leur a bel et bien imposé le texte, le « non » démocratique est devenu un « oui » oligarchique, nos « représentants » issus des partis dits « de gouvernement » s’étant arrogé le droit de décider, contre notre avis, ce qui était bon pour nous. Peut-être avaient-ils raison sur le fond — il fallait bien débloquer une situation institutionnelle problématique —, mais le procédé, lui, constitue une trahison qui n’a qu’une signification : nos « représentants » ont du mépris pour notre opinion, ils ne jouent le jeu de la démocratie que tant que nous sommes d’accord avec eux.

Vous croyiez être débarrassés ?

Vous croyiez être débarrassés ?

Toujours en 2005, un autre crime de non-respect du contrat démocratique a été commis, à mon avis, lorsque l’on a décidé de prolonger le mandat des maires français d’un an : élus en 2001 jusqu’en 2007, ces derniers se sont vus offrir (sans référendum, cette fois) une année de rab, sous prétexte que la période était trop chargée en élections. On peut comprendre l’argument, mais imaginez à présent qu’il vienne d’un quelconque président de régime autoritaire moyen-oriental ou africain ? On crierait à l’abus de pouvoir. Et on aurait raison.
Je vois dans cette histoire de calendrier électoral ré-aménagé, sans grands débats, et sans battage médiatique, l’expression d’une classe politique qui, malgré les divergences idéologiques, sait très bien se serrer les coudes lorsqu’il le faut. Les gouvernements politiques légitimes tendent souvent vers l’oligarchisme, aristocratisme, le népotisme, et finissent par dépenser une énergie considérable à assurer leurs propres intérêts.
Dans le même ordre d’idées, on pourrait se demander s’il est bien normal que ce soient les députés qui votent leur propre salaire…

Il y a deux ans, les Français étaient tellement excédés ou déçus par Nicolas Sarkozy qu’ils ont placé au pouvoir un homme qu’ils jugeaient falot et dont ils n’attendaient rien, sinon l’alternance. Et depuis cette élection, on mesure le désastre qu’a constitué la présidence de Nicolas Sarkozy, président épouvantable non seulement par ses méthodes, son agressivité et sa manière de monter les Français les uns contre les autres, mais aussi par sa gestion de l’économie du pays — dont le déficit s’est creusé comme jamais dans son histoire —, autant que par les conditions dans lesquelles s’est déroulée sa campagne de réélection, dont le surcoût et les irrégularités comptables semblent, là encore, hors-normes.
On aurait pu imaginer que Nicolas Sarkozy se soit fait discret, et ce jusqu’à la fin de ses jours, mais non, impossible : la presse et ses « proches » commencent déjà à nous vendre son grand retour. Brice Hortefeux nous assure que le messie prendra la parole dans quelques semaines ou quelques mois : on dirait l’annonce d’un oracle ou le sketch du fakir par Francis Blanche et Pierre Dac : « Il peut le dire ! ». Car pour l’instant, il ne s’exprime pas, non, on nous apprend qu’il va s’exprimer, on nous dit qu’il est « très fâché » de l’affaire Bygmalion1. On va nous répéter son nom chaque jour, jusqu’à ce que, à l’usure, les électeurs finissent par l’élire. Ça a bien marché deux fois pour Berlusconi en Italie, pourquoi se gêner…

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Et aujourd’hui, une autre nouvelle absurde tombe : les instituts de sondage réintègrent Dominique Strauss-Kahn à leurs questionnaires. Le baromètre TNS-Sofres/Le Figaro nous apprend qu’un peu plus d’un cinquième des Français souhaitent que le présumé satyre du Sofitel de New York ait un avenir politique en France. Assez ironiquement, les électeurs UMP sont un peu plus nombreux que les électeurs PS à être de cet avis.
Je sens venir les choses : on va nous parler de DSK ici, DSK là, nous demander si on pense qu’il est crédible économiquement, s’il est le bon concurrent qu’il faudra placer face à Sarkozy pour les élections de 2017,…
DSK a disparu de la vie politique française sur un scandale qui a consterné le public, dans un pays pourtant réputé particulièrement  indulgent vis à vis de la vie charnelle de ses hommes de pouvoir ? Aucun problème, on attend quelques années, et on nous resservira le même bonhomme reconditionné, présenté comme un « rédempté », un « miraculé », qui a « changé », qui a fini sa « traversée du désert » et qui est émoins léger », « plus profond ». Un présidentiable, en gros.
Ça me rappelle la supérette de ma ville qui, autrefois (c’est bien fini), avait la sale habitude de ré-emballer, avec une nouvelle date de péremption, la viande hors d’âge. Parfois, elle était bien verte et sentait horriblement mauvais.

Tout cela me rappelle aussi la musique de ma jeunesse : à la radio et à la télé, on entendait toujours les mêmes chanteurs, les Mireille Matthieu, Gérard Lenormand, Frédéric François, Michel Sardou et d’autres. Chacun, chez lui, se disait que les Français avaient bien mauvais goût, pour avoir des idoles si ringardes. Et puis est arrivé l’émission « Top 50 », qui, en se contentant de montrer les ventes de disques, nous a appris que nous écoutions en fait Michael Jackson, Prince, The Police, Cyndi Lauper, Depeche Mode et Renaud. À la même époque, les radios dites « libres » et l’arrivée de Canal+ (où passait justement le « top 50 ») ont aussi permis une certaine diversification de la bande-son médiatique. Du jour au lendemain, un immense pan de la variété française a disparu.
Aujourd’hui, les médias et l’industrie culturelle de masse s’entendent à nouveau pour nous fournir une même soupe, plus internationale, cette fois, à peine plus hétérogène qu’il y a trente ans. Par le battage, au supermarché, dans les publicités, dans les émissions télévisées, on arrive à imposer à nos vies une bande-son qu’on n’a pas vraiment choisie, que l’on n’aurait pas choisie spontanément si quelqu’un se souciait de notre avis.

top50

Notre avis, on ne nous le demande que lorsque l’on pense maîtriser la réponse, parce qu’il sert avant tout à nous faire croire que nous pensons ce que l’on nous dit de penser.
La solution, la réponse, c’est, par exemple, de créer des blogs ! De profiter des libertés dont bénéficie encore le jeune Internet pour s’exprimer, faire entendre sa voix, son avis, montrer que la conscience politique française ne se sépare pas en gens qui veulent le retour de DSK, gens qui veulent le retour de Sarkozy, et désespérés qui votent pour Marion Anne Perrine Le Pen, qu’on peut vouloir autre chose que les choix que l’on nous impose par battage médiatique. Montrer qu’on peut échapper aux tocards de la politique que l’on nous survend, que l’on nous revend même quand nous nous étions jurés que plus jamais nous n’en voudrions.

  1. Un peu comme les bébés, on interprète ses humeurs — et un peu comme les bébés, la phrase juste serait plutôt « il fait dans son froc ». []

Pourquoi le Front National ? Le parti-catastrophe.

J’aurais presque pu placer cet article sur mon blog Fins du Monde, car il me semble que les motivations du quart des électeurs qui se sont déplacés pour voter aux élections du parlement européen et l’ont fait en faveur du Front National ont un rapport avec l’envie de catastrophes qui, précisément, rend plaisants les récits de fin du monde.

Mon oncle d'Amérique

Alain Resnais, Mon Oncle d’Amérique. S’il a l’impression de ne pouvoir répondre au stress d’une électrocution annoncée ni par la fuite ni par l’agressivité envers un de ses congénères, le rat voit sa santé décliner.

J’ai toujours été frappé par une expérience mentionnée par Henri Laborit1 dans le film Mon Oncle d’Amérique, d’Alain Resnais, qui montre que, soumis à un stress (en l’occurrence, des chocs électriques annoncés par des signaux sonores), les rats voient leur santé décliner et la qualité de leur pelage s’altérer. Tout change malgré tout si une action est possible en réponse à l’électrocution. Cette action peut être une solution (passer dans une partie de la cage où on sait que le choc électrique n’aura pas lieu) ou au contraire n’apporter aucune solution positive (se battre avec un autre rat présent) sinon un défoulement. Cette expérience très frappante montre que, à un niveau neurologique, l’évolution nous a amenés à favoriser l’action comme moyen de répondre à une situation pénible, indépendamment de l’efficacité de ladite action à régler le problème subi. Cette expérience montre aussi que l’agressivité envers autrui peut servir à échapper à ses angoisses.
C’est pour ça que l’on peut casser une assiette, insulter, s’enfuir2, et sans doute bien d’autres actions, y compris créatives : écrire des insultes ou tracer un dessin obscène, au marqueur, sur la porte intérieure d’un W.C. public ; écrire un roman ; danser ou chanter ; regarder un film catastrophe ; etc.
Vu sous cet angle, l’irrationalité de certaines de nos actions prend son sens : pourquoi manifester ou pétitionner, par exemple ? À de rares exceptions près, ces actions ne peuvent en aucun cas avoir une influence sur les faits qu’elles combattent, puisqu’elles ne fédèrent et ne convainquent que des gens qui sont déjà d’accord entre eux3. Mais au moins, ce sont des actions, et le fait d’agir, donc, permet de sortir de l’état de stress et de prostration.

...

Impuissant à empêcher son électrocution, le rat de l’expérience de Laborit conservera malgré tout sa bonne santé s’il trouve un congénère avec qui se battre.

On voit où je veux en venir, j’imagine : soumis à un stress médiatique constant, l’électeur veut agir, mais son action ne sera pas forcément rationnelle (c’est à dire apte à régler les problèmes auxquels elle répond). Voter pour le Front National n’est pas très rationnel, ne serait-ce que parce que sa ligne politique est loin d’être lisible, notamment du point de vue économique, où les discours de la gauche altermondialiste sont mêlés sans scrupules à un appel à l’autarcie économique et humaine, ainsi qu’à un ultralibéralisme difficilement applicable — suppression des impôts et des taxes. Tout comme Nicolas Sarkozy en son temps, le FN promet le beurre et l’argent du beurre, et assure que cela est immédiatement tenable au prix d’un changement de monnaie et d’une expulsion des étrangers. Cette expulsion des étrangers n’est plus expliquée très clairement, elle non plus : à une époque encore récente, le Front National considérait toute personne n’ayant pas quatre grands parents français comme étrangère. Ce qui fait beaucoup d’étrangers, mais c’était la manière de persister à considérer comme étrangères des populations d’enfants ou de petits-enfants d’immigrés, qui ont grandi en France, ont le Français comme langue maternelle et, au fond, n’ont pas de lien avec les pays de leurs ancêtres, qu’ils ne connaissent que pour les vacances qu’ils y ont passé et où on les appelle, à juste titre, « français ».
On remarquera que le Front National, mais aussi, et c’est plus gênant, les médias qui lui servent la soupe continuellement, s’abstiennent prudemment de traiter ces questions de manière détaillée. Les électeurs eux-mêmes ne semblent pas demandeurs, et peut-être savent-ils au fond que les propositions du Front National n’ont aucune logique. Et peut-être est-ce que ça ne les gène pas, parce que ce qu’ils veulent, ce n’est pas une résolution de leurs problèmes, mais qu’on y apporte une réponse.
Cela me rappelle l’interview d’une personne dont l’enfant avait été assassinée des années plus tôt. Un homme avait à l’époque été arrêté et condamné à la prison à perpétuité, alors qu’il s’affirmait innocent. Des années plus tard, l’innocence de ce condamné a finalement été démontrée de manière irréfutable, et il a été libéré. Au lieu de se réjouir qu’un innocent sorte de prison, le père en deuil regrettait qu’aucune réponse pénale ne soit apportée au meurtre de sa fille : ce n’est pas la justice qu’il voulait profondément, mais le fait que quelque chose soit fait, et peu importe quoi. Bien qu’à un niveau intellectuel il comprenne qu’on relâche l’innocent, à un niveau émotionnel, il aurait préféré continuer à ignorer l’innocence de cet homme, et que celui-ci reste en prison.

Reste une énigme : parmi les nombreuses listes qui étaient proposées pour l’élection (trente-et-une dans ma circonscription), pourquoi est-ce le Front National qui a fédéré les votes ? Si l’idée était juste de sanctionner les partis qui se partagent le pouvoir depuis des décennies, pourquoi ne pas avoir choisi un quelconque parti spécialisé, puisqu’il y en avait pour tous les goûts ? (souverainistes, religieux, royalistes, europhobes, europhiles, fédéralistes, écologistes, féministes, humanistes, rooseveltistes, internationalistes, internetistes,,…).

Les nouvelles

Toute la journée, le spectateur est bombardé d’images anxiogènes de drames et de tragédies auxquelles il ne peut rien : une épidémie de gale dans un camp de réfugiés à Calais ; Pôle-emploi qui s’avère moins compétente pour trouver du travail que Le Bon Coin ; La sœur du terroriste et assassin Mohammed Merah serait en Syrie ; On peut continuer longtemps : économie, guerres, etc. En réponse à ce flux, le président n’a qu’une chose à dire : il ne changera rien, il n’est pas capable de changer quoi que ce soit, et il appelle ça « garder le cap », histoire de faire croire que son inertie est le fruit de sa volonté.

J’imagine plusieurs raisons, la première étant l’omniprésence médiatique du Front National qui, tout en continuant à s’estimer « bâillonné », est systématiquement invité aux talk-shows politiques et y occupe une place de plus en plus grande. «Plus votre nom est dans les journaux, plus on vous entend à la radio, plus on vous voit à la télé, plus vous êtes crédible», avait dit Dominique Martin, le directeur de campagne de Marine Le Pen lorsque cette dernière briguait la présidence du parti fondé par son père4.
Une autre raison est l’oubli. Pour les gens de mon âge ou plus vieux, le Front National est un parti plus que douteux, ostensiblement inspiré du néofascisme italien, fondé par des parachutistes patibulaires, par des théoriciens de l’antisémitisme, par d’anciens collabos et même, par un gradé de la division SS Charlemagne, Pierre Bousquet ! Les plus jeunes ne peuvent pas voir ça : il n’identifient pas les scories de la Guerre d’Algérie dans la société actuelle, et la seconde guerre mondiale est encore plus éloignée dans le temps. Ils voient juste que Marine Le Pen est présentée comme l’alternative aux partis traditionnels, et puisqu’ils considèrent que ce qui ne va pas aujourd’hui est le fait de ces partis traditionnels, le calcul est vite fait : 30% des moins de trente-cinq ans qui ont voté ont donné leur voix au Front National, et la moitié des Français ne jugent pas comme un danger la perspective de voir ce parti accéder au pouvoir.
Bien entendu, l’état de délabrement idéologique des partis « traditionnels » pèse dans la balance : ils semblent incapables d’apporter la moindre réponse crédible au chômage, à la crise économique autant qu’aux incertitudes géopolitiques diverses, paraissent courir derrière un monde qu’ils ne comprennent pas, et ont fini par accepter de se placer sur le terrain du Front National pour bien des sujets, par opportunisme ou par intoxication médiatique, je ne sais pas — l’un et l’autre sans doute.

Mais j’ai une dernière théorie, qui fait que le Front National est de moins en moins un parti « protestataire » pour qui certains votent non par foi en son programme mais pour punir la concurrence. Cette théorie, c’est que le Front National promet une catastrophe : arrivé au pouvoir, il prétend pouvoir chambouler brutalement le fonctionnement économique autant que social du pays, en redistribuant les cartes sur une base ethnique, nationale, en l’isolant du reste du monde, en prenant des mesures autoritaires à tous les niveaux, etc.
Or, je suis certain qu’un grand nombre de gens, parmi ceux qui votent effectivement pour le Front National, comprend en quoi ce genre de proposition est déraisonnable, et sait que l’effet d’une application du programme annoncé serait, en réalité, tragique. Mais peut-être est-ce précisément ce qu’ils veulent, parce que la catastrophe, c’est la promesse de beaucoup de douleurs, mais c’est aussi la promesse d’une discontinuité, d’un changement radical, d’une remise à zéro, c’est la promesse que plus rien ne sera comme avant.

Capable de s'enfuir

Capable de s’enfuir, le rat de l’expérience garde une bonne santé : sa tension artérielle ne monte pas, son poil reste beau. La fuite permet d’échapper au stress.

Si j’ai raison, avec mon hypothèse d’une envie de catastrophe, alors la responsabilité des politiques au pouvoir est immense : ils ont construit une société française désespérée, ils ont convaincu les Français que leur situation ne changera jamais tant qu’ils géreront le pays. Le discours médiatique dominant, qui présente l’avenir comme bouché, partage évidemment cette responsabilité. La réalité démocratique elle-même, où le résultat d’une élection peut être piétiné (mandat des maires rallongé d’un an en 2007 ; résultat du référendum de 2005 confisqué), donne raison à ceux qui ne croient pas que la classe politique aient envie de les associer à ses décisions. Or cela se passe à un moment où, merci Internet, le public est de moins en moins prêt à se faire « représenter » par une poignée de gens qui semblent vouloir avant tout gérer leurs petites carrières sans rendre de comptes à qui que ce soit et en ne proposant, au fond, rien de concret.
La conclusion, évidente à mon sens, c’est que nous nous trouvons à un tournant : il faudra que la vie politique change radicalement, en donnant une vraie place aux citoyens non plus seulement dans son discours mais aussi dans ses décisions,. Il faudra que le citoyen ait l’impression de voir le bout du tunnel, qu’il ait l’impression que son avenir est ouvert. Faute de quoi, l’envie d’une catastrophe, qui est une autre manière de faire en sorte que le futur soit ouvert, ne fera que croître, jusqu’au jour où elle adviendra vraiment, aux dépens exorbitants de tous.

Lire ailleurs : Pourquoi le FN ? Un début de reponse par la littérature et le polar, sur le blog Zone Générale d’urgence relative ; La colère est muette sous la camisole de la peur d’être encore plus pauvre, par rienderien, chez Paul Jorion ; La Rançon du mépris, par Agnès Maillard ; Bernard   Stiegler «Le Front national prospère
dans le désert des idées politiques», sur le site de L’Humanité.

  1. Henri Laborit était neurobiologiste, éthologue et est l’inventeur du premier neuroleptique. Il est mort en 1995. J’ignore quelle place a son œuvre pour la communauté scientifique actuelle. Son travail était particulièrement « transversal » (il s’intéressait à l’urbanisme, à la sociologie, etc.) et un peu à part du monde académique médical français, dont on dit qu’il l’a empêché d’obtenir le prix Nobel. []
  2. La fuite est est une forme d’action capitale, selon Henri Laborit, cf. son essai Éloge de la fuite. []
  3. Manifester permet, bien sûr, de compter les troupes et de constater que l’on n’est pas seul, ce qui est en soi réconfortant. Dans le cas des manifestations massives, elles permettent, évidemment, de peser dans les rapports de force. Mais quand trois cent personnes manifestent pour dénoncer les agissements d’un gouvernement de pays lointain, comme cela se passe à Paris chaque jour, seuls ceux qui manifestent, et qui sont déjà mobilisés (puisqu’ils manifestent) en seront informés.
    Tout cela me rappelle Vladimir Jankélévitch, le « marcheur infatigable de la gauche », qui, à côté d’une philosophie métaphysique et morale très fine, tenait à être de toutes les manifestations, dont les slogans sont rarement aussi réfléchis : d’un côté il réfléchissait, et de l’autre, il était dans l’action, sans stratégie autre que de ne pas rien faire. []
  4. Lire Quand le directeur de campagne de Marine Le Pen moque le «client-électeur», sur Mediapart, qui dévoile le contenu d’une bande enregistrée où le cynisme des méthodes politiques et le mépris de l’électeur se manifestent sans ambiguïté. Je ne me rappelle pas que David Pujadas ait interrogé Marine Le Pen sur le sujet, il préfère lui parler d’immigration, cf. cet article récent d’Acrimed. []

Épluchures d’union

Les sondages annonçaient si fort une victoire du Front National aux élections européennes qu’il aurait été décevant qu’elle n’advienne pas. Nous aimons tellement les catastrophes, au fond. Celle-ci est advenue : le plus important lot de députés que notre pays envoie au parlement européen sera encarté au Front National, un parti dont le slogan était, pour cette élection : « Non à Bruxelles, Oui à la France »1.

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Hier, pendant la soirée électorale sur France 2, j’ai entendu David Pujadas2 mentionner deux sondages qui lui semblaient contradictoires. Le second affirmait que pour la plupart des français, l’Union européenne était une bonne chose. Mais le premier était posé, en substance (je ne retrouve pas la formulation exacte) comme ceci : « Pensez-vous qu’il faut 1) que la France soit affaiblie pour renforcer l’Europe ou 2) que l’Europe soit affaiblie pour renforcer la France ». Un « choix » incroyable qui énonce implicitement que la France est victime de l’Union européenne, qu’il existe un système de vases communicants qui fait que ce qui profite à l’Europe se fait au détriment de la France et vice-versa. Comme si la France n’était pas une partie de l’Union.
C’est ce genre de sondage qui construit l’image mentale que les gens se font de l’Europe : si France 2 pose les questions au travers du filtre du FN, comment s’étonner que le FN remporte l’élection ? Quand la classe politique toute entière utilise l’Union européenne comme prétexte ou comme justification à ses défaillances, comment ne pas comprendre que le public la rejette ? On a disséqué la SNCF ? C’est à cause de l’Europe ! (qui, bizarrement, n’a pas demandé ça à tous les pays de l’Union). On ne peut pas aider une usine qui ferme ? C’est la faute à l’Europe ! La monnaie qui nous plombe par manque de souplesse ? C’est la faute à l’Europe ! Etc.

y'en a qui perdent pas le nord ! Pub vue sur Facebook...

y’en a qui perdent pas le nord ! Pub vue sur Facebook…

On dit aussi aux gens qu’en votant pour le Front National, ils feront trembler les élites arrogantes, les donneurs de leçons, l’Europe et le Monde. Tout ça, tout ce pouvoir, au prix d’un bête bulletin de vote. Pas cher ! C’est un peu comme ces femmes à qui on dit qu’elles peuvent semer la terreur dans les rues rien qu’en mettant sur leur tête le foulard que leur grand-mère portait pour ne pas se salir les cheveux aux champs, et que leur mère avait mis au placard pour se sentir plus moderne.
L’envie de puissance, l’envie d’avoir une influence sur le monde, l’envie d’exister, est quelque chose de bien compréhensible, surtout en ces temps d’incertitudes face à l’avenir. Le résultat est lamentable, et son coût final risque d’être exorbitant, mais il peut s’expliquer.
Et pourtant, nous nous trouvions à un moment intéressant de l’histoire européenne. Depuis le ratage du traité constitutionnel et de ce qui a suivi, l’envie d’une Union européenne plus transparente, plus démocratique, faisait son chemin.
On aime donner des leçons aux pays où les premières élections démocratiques aboutissent à l’arrivée au pouvoir de partis extrémistes religieux, mais avons-nous fait mieux ?

Qu’est-ce qu’il aurait fallu faire ? Est-ce que l’Union Européenne est une planche pourrie, une usine à gaz technocratique où il ne faut vexer personne, et tout traduire en dieu sait combien de langues ? Est-ce qu’il était illusoire de croire qu’une superstructure puisse exister sans langue imposée, sans épisode dictatorial, et surtout, sans faire la guerre à d’autres structures de même échelle ? Est-ce que le projet était trop théorique, trop abstrait, trop peu incarné ? Il faut dire que la communication de l’Union Européenne, à base de projets positifs destinés à nous convaincre que si, si, l’Europe existe, est plutôt inquiétante : quand quelque chose existe, on n’a pas besoin de le répéter3.

...

Un fait m’a toujours marqué : nos euros.
Pour ne vexer personne, pour ne favoriser aucun pays, pour qu’il n’y ait pas de jaloux, on n’a pas mis sur les billets de représentations de monuments européens, ni la tête d’Erasme, d’Albert le Grand, de Pic de la Mirandole ou de Jean-Jacques Rousseau, ni celles de Mozart ou de Nina Hagen, ni des peintures de Brueghel ou d’Holbein le jeune. On ne s’est bien sûr pas non plus référé, et c’est plutôt tant mieux, aux souverains plus ou moins despotiques qui ont tenté d’unifier une partie du territoire européen à leur profit et en conquérant les autres : les Césars romains, Charlemagne, la papauté, Charles Quint, Napoléon, et bien sûr, Hitler.
Plutôt que d’aller chercher des symboles chargés, donc, on a dessiné des monuments qui n’existent pas. Des portes qui n’existent pas, des ponts qui n’existent pas. Tous rappellent des morceaux d’architecture véritables, mais aucun ne peut être légendé, rattaché à une histoire véritable. Ce ne sont pas non plus des monuments qui existeront un jour. Ils sont évanescents, ils ont, au mieux, un vague air de déjà-vu. C’est à la fois le symptôme et le vecteur d’une Union européenne qui peine à exister dans les consciences.

Bon, à présent : que faire ? Quelle est la suite ?

Lire Ailleurs : La rançon du mépris (Agnès Maillard) ; Europe : Caramba ! Encore raté ! (Seb Musset).

  1. Le slogan n’est pas « Non à Strasbourg, Oui à la France », car les élus des partis « eurosceptiques » ne poussent pas leur engagement jusqu’à refuser leurs indemnités de députés.
    J’espère que nos cousins belges ne s’inquiètent pas trop de ce « non à Bruxelles » qui, sauf erreur de ma part, ne les vise pas vraiment.
    Curieux, en tout cas, ce parti qui prétend aimer la France mais la rend laide aux yeux du monde et semble en détester la plupart des habitants. []
  2. Je pense que David Pujadas a une belle part de responsabilité à se reprocher. On me signale par exemple que jeudi dernier, dans son émission Des Paroles et des Actes, le sujet avec lequel cet animateur télé a entamé son émission était l’immigration.
    J’ignore ses positions personnelles, mais de fait, ce type se place constamment sur le terrain décidé par les franges populistes de l’UMP et par le FN. []
  3. Je suis d’accord aussi avec Seb Musset pour dire que le traitement du traité constitutionnel — refusé démocratiquement et imposé ensuite — a beaucoup joué dans le rejet de l’UE. []

Trafic d’armes : la France a peur

Le député « souverainiste » Nicolas Dupont-Aignan a fait cinq cent mètres en voiture avec, dans son coffre, un fusil mitrailleur Kalachnikov trafiqué pour ne plus pouvoir blesser quiconque. Le fondateur du parti « debout la France »1 est passé devant le poste-frontière de Menton et là, personne n’a fouillé son coffre, personne n’a tenté de l’arrêter. Ce n’est pas très étonnant puisque chacun sait que, depuis près de vingt ans, le poste-frontière de Menton est désaffecté et on peut circuler sans entraves entre la France et l’Italie, et ce, quoi que l’on ait mis dans son coffre. De la même manière, les fortifications de Paris ont été remplacées par le boulevard périphérique et on peut désormais entrer dans la capitale sans devoir payer l’octroi.
J’hésite à trancher : est-ce que l’opération médiatique de Dupont-Aignan est plus idiote que celle des activistes de la « Ligue du nord » italienne qui avait manqué se noyer en tentant de prouver que la traversée entre la Libye et l’île de Lampedusa était une promenade de santé2? Au moins, leur tentative burlesque, dont on ne sait pas si elle était courageuse ou juste inconsciente, constituait une manière expérimentale de vérifier ou de contredire ce que disent les uns et les autres sur la facilité qu’il y a à entrer sur le territoire européen sans y être invité. Dupont-Aignan n’a fait que vérifier ce que tout le monde savait déjà : on peut circuler librement dans l’espace dit « de Schengen ». Mais bon, « It’s not a bug, it’s a feature », comme on dit en informatique.

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Ce qui m’étonne, c’est la manière dont grand nombre de médias racontent la micro-aventure de Dupont-Aignan et font semblant d’y voire une épopée, une action presque choquante, donc culottée, destinée à établir que l’Europe est, dixit« une passoire » : « Jusqu’où ira la communication politique ? » (Le Figaro) ; « Européennes : Dupont-Aignan passe la frontière avec une Kalachnikov » (Le Parisien) ; « Comment un élu de la République a-t-il mis la main sur une arme de guerre interdite à la vente sur le territoire français ? » (Huffington Post) ; « Le député de l’Essonne n’a pas hésité à flirter avec la ligne jaune, voire à la franchir » (Europe 1).
Je n’accuse personne de complaisance : chaque article que j’ai lu était d’ailleurs discrètement moqueur, soulignant implicitement le caractère ridicule de l’opération, ce qui est mérité,  mais du coup, je me demande pour quelle raison ces mêmes médias font semblant de croire qu’il y a quelque chose à tirer de cette action piteuse. Est-ce juste que ça permet de remplir une colonne de journal sans trop se fouler ? Est-ce pour ne pas être accusé de ne jamais donner la parole à Dupont-Aignan ? Est-ce par pitié envers les malheureux attachés des presse du député ? Un peu de tout ça à la fois ?

  1. Quand on dit aux gens de se mettre debout, ça me rappelle la messe, où il faut se lever et s’asseoir sur commande, et bien entendu les autres types d’éducation à l’obéissance, notamment le dressage des chiens. []
  2. Ces amuseurs avaient réussi à mettre le feu à leur propre canot en lançant une fusée de détresse. Lire : Ils manquent de se noyer lors d’un coup de com’ anti-immigration.
    Edit : on me dit ici et là que cette histoire pourrait bien relever de la légende, cf. commentaires. []

De la goujaterie

« Marre des goujats ! », titrait le Parisien du 22 avril dernier, annonçant un article ou un dossier sur le harcèlement dans la rue — je l’ignore, ne l’ayant pas lu, mais c’est en fait la « une » seule, et les réactions qu’elle a suscité qui m’intéressent.

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J’ai vu passer à cette occasion quelques commentaires défavorables sur Twitter ou ailleurs, et il existe même une pétition née en opposition à cette « une » et titrée STOP aux médias qui minimisent les violences de la rue faites aux femmes, on parle d’un phénomène de société grandissant !
Le reproche qui est fait à au gros titre du Parisien est en fait d’utiliser le mot « goujats » pour qualifier les gens qui se rendent coupables de harcèlement envers des femmes dans la rue. Certains semblent trouver que le mot relève d’un vocabulaire soutenu et/ou suranné (en réponse, quelqu’un tweetait « sus aux malotrus »), d’autres y voient un terme euphémistique (ce qui eût été franchement le cas avec « mufle », à mon avis).
Peut-être ces critiques sont-elles fondées, mais si c’est le cas, par quel mot remplacer ? « Relous » ? « Connards » ? Après tout, le mot « goujats » a une vertu qu’il ne faut pas négliger, c’est qu’il existe . Il a un sens assez précis : Homme mal élevé et grossier, en particulier avec les femmes (wiktionnaire) ; Homme grossier, mal élevé, manquant totalement de savoir-vivre (Larousse) ; Homme grossier dont les propos ou les manières sont volontairement ou involontairement offensantes (Cnrtl).
Le terme a connu une évolution, car il y a quelques siècles, il décrivait des militaires valets de soldats, mais ces jeunes hommes devaient être bien mal élevés car peu à peu leur nom est devenu péjoratif, jusqu’à ce que le sens premier se perde et que le sens actuel, seul, survive. Étymologiquement, le mot vient de gojat, qui signifie « jeune homme » en occitan.

Si on décide de se débarrasser du mot « goujat » parce qu’on le juge vieillot ou tiède, il n’y aura pas grand chose pour le remplacer. Un mot en moins, c’est un sujet qu’on aura plus de mal à désigner et donc à penser, ou en tout cas à penser collectivement, c’est un fait que l’on devra se contenter de percevoir et de ressentir individuellement et donc, qui sera moins accessible, moins compréhensible, par ceux qui n’en sont pas victimes. Bien sûr, le langage nous permet de nous en tirer par périphrases : « personne pratiquant le harcèlement de rue ». Mais les périphrases manquent parfois de souplesse, car si on peut en inventer à l’infini, elles sont toujours trop précises pour désigner un ensemble de comportements hétéroclites mais liés, dans le cas du mot « goujat », par une certaine manière de considérer les femmes.

Des conseils donnés aux femmes

À diverses occasions, dernièrement, j’ai vu passer des conseils donnés aux femmes victimes de goujats. Il y a notamment une page du site Hollawback! et une autre (inspirée du précédent) sur le projet crocodiles. Il s’agit globalement de stratégies comportementales : que répondre, à quel volume sonore répondre, comment ne pas culpabiliser, faut-il s’en tirer par des excuses, répondre aux insultes, partir, rester, discuter, se taire, etc. ? Bien entendu, tout ça est utile, mais à chaque nouvel article que je lis sur le sujet, je me dis qu’il est temps aussi pour les hommes de réfléchir à la question. Je ne parle pas des hommes qui pratiquent le harcèlement, mais des autres, des hommes qui ne se comportent pas en goujats.

Notez tout de même que si les coupables sont toujours des hommes, les victimes ne sont pas toujours des femmes. Pré-adolescent, je me suis retrouvé seul dans un train face à un type qui devait avoir la quarantaine, qui s’est masturbé devant moi, je ne comprenais pas complètement son geste, d’ailleurs, j’étais juste paralysé de terreur, j’ai passé un long trajet à faire semblant de ne rien voir. À présent que je mesure mon mètre quatre-vingt et quelques, que je pèse mes quatre-vingt dix kilos, que je suis barbu et sans doute beaucoup moins mignon qu’à douze ans, ça ne m’arrive plus. À peu près au même âge, j’ai été plusieurs fois accosté gare Saint-Lazare par des hommes mûrs qui me proposaient de l’argent en échange de prestations sexuelles. Je ne voyais pas ça comme une violence, mais ces rencontres fugaces m’ont malgré tout laissé, je m’en rends compte rétrospectivement, dans un petit état de choc, de vigilance, comme si mon niveau d’adrénaline avait monté en flèche pour me préparer à devoir faire face à une agression.

Si on lit les commentaires qui suivent les articles de blog consacrés au harcèlement ou au viol (comme l’effrayant Je connais un violeur, qui rappelle utilement que le viol, ce n’est pas l’affaire de l’inconnu du parking, que ça se définit juste par l’absence de consentement d’une personne dans un rapport sexuel), on remarque assez vite des hommes qui disent en substance « je ne suis pas comme ça ! ». Et ça irrite beaucoup de femmes, car le fait que tous les hommes ne soient pas des goujats, ce qui est une évidence, n’est qu’une maigre consolation et ne change rien au fait que la goujaterie soit un comportement unanimement masculin (on ne qualifie pas les femmes de « goujates »).
Le point de vue de ceux qui disent « je ne suis pas comme ça ! », qui veulent se démarquer, échapper à ce qu’ils voient comme un déterminisme sexuel, est compréhensible aussi : qui veut payer pour un crime qu’il n’a pas commis ? S’excuser du mal que font d’autres ? Ce serait une forme bien tordue de solidarité sexuelle !
Non, les hommes qui ne font rien de mal n’ont pas à se reprocher le mal que d’autres font. Mais ils peuvent tout de même se reprocher le mal qu’ils laissent faire.
À notre (nous les garçons civilisés) décharge, tous ces types qui demandent à une inconnue si elle est intéressée par telle pratique sexuelle puis la traitent de prostituée lorsqu’elle répond négativement ne le font pas forcément de manière franche. Ils profitent de l’isolement des passantes, et en dehors du cas des ouvriers des chantiers qui sifflent les jolies jambes qui passent (un classique, non ?), je crois bien ne jamais avoir été témoin direct de ce genre de scène.
J’ai déjà vu, en revanche, une fille s’énerver subitement de ce qu’un type venait de lui chuchoter. J’ai déjà vu une fille lancer « hé mais ça va pas ? » ou « ne me touchez pas ! » à un inconnu impossible à identifier dans la foule compacte d’une rame de métro.

Des conseils aux hommes

Je raconte souvent une expérience que j’ai eue à ce propos. Une fois, dans un long escalator, j’ai remarqué qu’un type portait son sac d’une manière bizarre et pas très pratique (trop haut, en fait), mais qui lui permettait de frôler de la main les fesses d’une femme qui se trouvait devant lui. Le geste manquait trop de naturel pour être innocent. Pourtant, l’air extraordinairement absent et détaché du type (cinquantaine bien tassée) avait abusé la jeune femme qui, en se retournant, a dû se dire qu’elle avait rêvé ce qu’elle croyait avoir perçu.
Pour une fois, j’ai fait quelque chose, j’ai fixé le type avec le regard le plus noir que j’ai pu me composer, un regard qui disait : « je t’ai vu, connard ». Et le type m’a vu lui aussi, il a, imperceptiblement, fait descendre sa main. Pendant cinq minutes, j’étais content de moi : j’avais chevaleresquement défendu l’honneur d’une demoiselle en détresse contre un malandrin qui, à défaut de trouver l’amour comme tout le monde, en se faisant aimable, avait décidé de se servir sur la bête, d’obtenir un peu de chaleur physique sans qu’on lui ait rien demandé et sans qu’on veuille de lui (quelle existence pathétique, au fait !). J’étais content de moi, fier d’avoir été une sorte d’ange gardien muet, pendant cinq secondes, en profitant du fait que je faisais une tête et vingt bons kilos de plus que le type. Puis j’ai réfléchi, je me suis dit que j’aurais pu faire plus. J’aurais pu faire un scandale, ne pas me contenter de faire remarquer à ce type que je l’avais vu, mais le faire savoir aux autres personnes de l’escalator, et en premier lieu, à la femme qu’il avait tenté de peloter. Elle aurait pu savoir qu’elle n’avait pas eu une hallucination tactile, mais aussi et surtout, qu’elle n’était pas toute seule.

escalator

Et voilà où je veux en venir : les hommes qui se comportent normalement n’ont pas à demander pardon pour les autres, ce serait bien un comble, mais ils n’en ont pas moins une responsabilité. Dire « moi je n’ai rien fait ! » (et n’avoir effectivement rien fait, ce qui n’est pas toujours le cas, certains minimisent leurs méfaits à leurs propres yeux, se font croire qu’il y a du jeu et de la séduction là où il n’y a que de l’agression) ne suffit pas. Il faut faire quelque chose. Il faut se montrer solidaire, concerné, attentif, parce que l’éducation, au sens large, c’est aussi quand l’ensemble de la société fait comprendre quel comportement elle juge acceptable et quel comportement elle juge inacceptable. Une société, ça se construit volontairement et c’est une affaire quotidienne.
Nous sommes habitués à être frileux, égoïstes, paralysés par l’audace du goujat, paralysés par la peur de la violence gratuite qu’on nous inculque à chaque édition du journal télévisé — cela dit sans vouloir rejeter la lâcheté générale et le manque de solidarité spontanée sur le seul Jean-Pierre Pernaud. Comme les ruminants grégaires, nous sommes habitués à nous abriter dans le nombre, à ne pas nous sentir concernés, à nous occuper de nos propres affaires.
Pourtant, escorter quelqu’un cent mètres, demander « y’a un problème ? » quand il y en a un, dire « ça va pas ? » quand ça va pas, etc., ça ne coûte pas cher et ce n’est pas très risqué.
« Je ne suis pas comme ça », disent beaucoup, et moi aussi d’ailleurs, mais ce n’est pas une raison pour fermer les yeux sur la situation, ni pour chercher, tant qu’on le peut, à y remédier.

lire ailleurs : réagir en tant que témoin (projet Crocodiles)

Le message

Nos élites politiques et médiatiques comprennent le « message » des Français comme l’Oracle interprétait le délire de la Pythie, comme les haruspices voyaient le passé, le présent et l’avenir dans les entrailles du poisson mort, comme les augures lisaient les présages.
Ensuite, ils passent toute la soirée électorale à sauter de plateau de télévision en plateau de télévision pour expliquer aux gens pourquoi ils ont voté ceci ou cela.

augure

Et au bout d’un certain temps, la magie opère, et l’électeur finit par se dire : « ah mais oui, tiens, c’est pour ça que j’ai voté untel » (ou tel autre, ou pas voté du tout).
Il n’y a qu’à choisir entre les différentes théories proposées par les chefs et les sorciers : on voulait plus de gauche, ou plus de droite ; moins d’immigration ou plus de régularisations ; plus d’Europe ou moins d’Europe ; moins d’impôts ou plus de répartition ; moins de police ou plus de police ; etc. Et si on n’avait pas les mêmes raisons soi-même, on finit par croire que les raisons des autres sont ce qu’on nous dit.
La cérémonie de la soirée électorale, avec son défilé de grands chefs dominateurs et de sorciers omniscients, permet à chacun de se dire qu’il a été compris, qu’un message a été transmis, si incohérent, incompréhensible et inarticulé soit-il, et surtout, que tous les autres ont voté ce qu’ils ont voté pour la même raison, et donc que, malgré les apparences, il existe bien une société française, une tribu, quoi.
Et pour montrer qu’elles ont compris, les élites consentiront à un changement, on enverra rouler dans le sable la tête du premier ministre, sacrifié1, on remaniera, on fera des annonce de « changement de cap » et on prendra très au sérieux l’adversaire — par exemple le Front National avec ses treize élus apparentés, sur trente-six mille communes, qui est parvenu à être le grand sujet de l’élection municipale.

Je me demande si l’invention de la démocratie n’a pas été un peu prématurée, dans l’histoire humaine, ou en tout cas française, car j’ai l’intuition que notre manière d’envisager la politique a peu évolué au cours des quarante derniers millénaires, et que la démocratie représentative telle qu’elle fonctionne — à coup de bulletins anonymes servant à désigner des personnes et leurs promesses —  est à peine moins barbare que bien d’autres systèmes et pire, dispense « nos élites » de beaucoup de débats véritablement politiques, et plus encore de dialogue ou de recherche du consensus.
Et ça ne va pas s’arranger, un chercheur en psychologie m’a appris que le Q.I. moyen des français était en nette baisse depuis des années2 — ce qui va de pair avec la progression du racisme3, du nationalisme, et de la quête de chefs brutaux et dominateurs, par ceux qui en seront justement les premières victimes.

  1. Et on aura passé tellement de temps à nous annoncer que Manuel Valls est le prochain premier ministre qu’on ne pensera pas à demander ce qui lui vaut cet honneur. À moins qu’on nous le dise pour qu’on soit soulagés, ensuite, si ce n’est pas lui. []
  2. Je ne sais pas d’où sort cette information, ni comment on peut étudier une telle pente. Néanmoins, j’ai tendance à y croire, car en sortant le nez dehors je ne trouve pas que l’intelligence (pas plus que de nombreuses qualités humaines) progresse. []
  3. Ça non plus ce n’est pas moi qui le dis. Une expérimentation en psychologie sociale menée par Carmit Tadmor de l’Université de Tel Aviv tend par ailleurs à montrer que la chose fonctionne à l’envers : le racisme rend bête ! Je sais que toute mention du Q.I. rend un peu mal à l’aise les lecteurs : la rapidité à résoudre des problèmes logiques dit-elle quelque chose de l’intelligence ? Et d’autres qualités ? Mon avis est que ces mesures ne disent pas tout, mais ne disent pas rien non plus. []