Batman: The Dark Knight rises ne marquera pas l’histoire du cinéma (sauf peut-être pour le caractère sobrement comique de la scène de la mort de Marion Cotillard), mais la cérémonie d’investiture de Donald Trump lui donne une nouvelle dimension.
Le réalisateur, Christopher Nolan, s’est toujours défendu d’avoir voulu imposer un message politique et a même dit que, si la politique était bien le thème, on pouvait l’apprécier quel que soit son bord : les uns penseront qu’ils parle du fascisme et les autres du communisme, il y en a pour tous les goûts, ce n’est pas une politique précise qui est visée mais juste la démagogie. C’est la position habituelle de tout réalisateur de blockbuster1.
Tout de même, l’allusion au mouvement Occupy Wall Street semblait assez claire : le peuple espère reprendre le pouvoir que lui a confisqué le capitalisme financier pour lui imposer un système inégalitaire artificiel, et ce mouvement social aboutit au siège de la Bourse de Gotham — et puisque Gotham est New York, sa bourse occupée est Wall Street. Le message que je comprends, c’est que parler de changement est forcément démagogique et sert les intérêts d’escrocs. Et pire que tout, pour « l’homme blanc économiquement défavorisé » (ainsi que l’on décrit l’électeur de Trump), la personne qui se cache derrière cette escroquerie n’est pas un tribun viril et exalté — Bane, l’écorché vif —, c’est bien pire, c’est <spoiler>une femme et une terroriste crypto-musulmane !2</spoiler>. Heureusement, le milliardaire (self-made héritier) Batman, connu pour ses arnaques à l’assurance3 vient dispenser une correction méritée au peuple séditieux, ruinant les rêves d’émancipation de celui-ci et rétablissant l’ordre tel qu’il l’entend et tel qu’il profite à sa classe sociale.
On qualifie souvent Batman de « vigilante », de fasciste qui œuvre comme juge et bourreau sans autre légitimité que celle qui lui confère sa fortune. Ça se discute : il évite le meurtre4, pallie effectivement un système défaillant et corrompu, et, s’il le fait en marge de la loi, n’en est pas moins apprécié des policiers. Hmmm, même dit comme ça, il est louche.
Reste que quoi que l’on pense de Batman en règle générale, le film Dark Knight Rises présente les envies de changement sociaux « de gauche » comme un attrape-nigaud dont profiteront de rusés démagogues.
En reprenant presque mot pour mot le discours de Bane dans Dark Knight Rises lors de sa cérémonie d’investiture5, Donald Trump lance un message assez cynique : il gardera ses milliards grâce à la naïveté de millions de nigauds à qui il n’a pas promis de redistribution, mais à qui il a fait croire que les gens riches ne rêvaient que d’améliorer la condition de ceux qui ne le sont pas.
Le slogan de Occupy Wall Street, «We are the 99%», rappelait que la plus grosse partie du pouvoir politique et de la richesse des États-Unis était détenue par seulement 1% des habitants du pays, et que cette concentration inique ne cessait de progresser. Le slogan du cabinet de Trump pourrait être «We are the 1%», lorsque l’on sait que ses 17 membres6possèdent à eux seuls plus qu’un tiers des foyers américains.
Avec un certain succès, Christopher Nolan a décrédibilisé Occupy Wall Street et, par anticipation, participé à couper l’herbe sous le pied à Bernie Sanders — le candidat du mouvement. Aujourd’hui, avec son malicieux plagiat, l’équipe de campagne de Trump nous fait savoir que la démagogie l’a emporté, au détriment du peuple, et qu’elle n’a même pas eu besoin de laisser entendre aux gens qu’elle se souciait d’injustice sociale, il a suffi, comme toujours, de monter les pauvres les uns contre les autres.
À l’exception notable de l’imprudent Paul Verhoeven lors de ses années hollywoodiennes. Des gens comme James Cameron, qui produit des films éminemment politiques, sont bien plus avisés et ont compris qu’un message avait bien plus de force en étant diffusé qu’en étant expliqué. Expliquer un message sert juste à convaincre les gens qui ont les mêmes idées que soi que l’on est de leur bord. [↩]
Miranda Tate est en fait Talia al Guhl, la fille de Ra’s al Ghul, un des plus grands ennemis de Batman. Je ne sais pas s’il est fait directement allusion à une appartenance religieuse de la famille al Ghul dans les aventures de Batman, mais leurs noms sont arabes, ils sont issus d’une lignée de bédouins et ils dirigent la Ligue des Assassins — nom qui a d’abord été (péjorativement) celui de la secte des Nizârites, des chiites ismaéliens. On pouvait deviner qu’elle était la méchante du film au fait que l’actrice est française. [↩]
Un manoir familial centenaire détruit une fois, ça va, mais au bout de trois fois, ça commence à devenir suspect ! [↩]
Dans les premiers numéros de Detective Comics où il apparaît (1939), Batman utilise volontiers des armes à feu et n’a pas peur de se tuer les malfrats. Ses auteurs ont tout de même assez vite décidé d’imposer un code éthique à leur héros : il cesse d’assassiner et il n’utilise pas d’armes à feu, il ne rend pas justice, il aide la justice en livrant à la police ceux qui méritent d’aller en prison. Cette formule a l’avantage de permettre à ses ennemis les plus pittoresques (Catwoman, le Joker, etc.), de revenir régulièrement. Malgré ses pratiques respectueuses de la vie et de la chevalerie, Batman a tué au cours de sa carrière bien plus de gens que je n’ai tué de moustiques, soit directement (certains se sont amusés à établir des listes), soit en laissant faire, soit en aidant un peu le destin, soit en faisant choir une pile de voitures sur la tête des méchants. En fait, Batman ne tue pas ses pires ennemis, mais il n’est pas sûr que tous les sous-fifres de ces derniers survivent aux coups, aux explosions et aux chutes d’objets que le héros milliardaire leur fait subir sciemment. [↩]
Donald Trump : “we are transferring power from Washington DC and giving it back to you, the people”. Bane : “We take Gotham from the corrupt! The rich! The oppressors of generations who have kept you down with myths of opportunity, and we give it back to you… the people”. [↩]
La composition du cabinet est en elle-même incroyable : un climato-sceptique à l’environnement ; un fraudeur fiscal aux finances ; un charognard d’entreprises en faillites au commerce et à l’industrie ; un chef d’entreprise qui escroque ses employés au travail,… [↩]
Cette semaine, il va faire très froid et cela va poser un problème d’alimentation électrique :
EDF et sa filiale RTE recommandent aux français d’avoir une consommation électrique responsable : débrancher les appareils en veille, éviter de faire tourner son lave-linge, sa machine à laver la vaisselle ou son four à certaines heures, etc.
Par ailleurs, la tension de l’électricité risque d’être baissée de 5% et certaines entreprises particulièrement énergivores (et volontaires) pourraient être fermées (et dédommagées, si j’ai tout bien compris). Je n’ai rien à redire à ces mesures exceptionnelles et cet appel à une consommation raisonnée : la production d’électricité n’est pas infinie, la priorité doit être donnée à ses usages les plus vitaux, à commencer par le chauffage.
Mais tout à l’heure en passant gare Saint-Lazare, j’ai vu ça :
Je ne sais plus combien il y a de panneaux « Numériflash » dans la gare Saint-Lazare, il faudra un jour que je recompte, mais je sais qu’ils sont plusieurs dizaines. Ces quatre-là diffusent la même publicité en même temps — une publicité au message utile puisqu’il vante les restos du cœur, mais ce n’est pas la seule campagne qui y est montrée. Certains estiment que la consommation de chaque panneau (et de l’ordinateur qui va avec) équivaut à celle de trois foyers français, hors chauffage. Ce n’est pas moi qui pourrais confirmer ou infirmer cet ordre de grandeur, d’autant que je ne comprends pas bien les unités en énergie, mais il est certain que cette consommation est considérable si on la rapporte au service rendu : afficher des publicités1. « Ça paye une partie du ticket de métro », pensent savoir certains. Pourtant, entre le moment de l’installation de ces panneaux et aujourd’hui, le carnet de tickets de métro est passé de 11,60 euros à 14,50 euros, soit 25% d’augmentation en seulement six ans, tandis que l’inflation n’a, elle, progressé que de 7,2%.
Ce panneau ne sait pas quoi afficher, alors il se contente de faire de la publicité pour la société à laquelle il appartient, Média Transports.
Ces deux écrans, situés dans un couloir du métro Saint-Lazare, m’intéressent. En apparence, ils sont utiles, puisqu’ils donnent les horaires des bus en temps réel. Mais ils se trouvent dans un couloir circulaire du métro qui est avant tout un lieu de circulation et non de station. Si on les voit face à soi, c’est que l’on vient juste d’entrer dans le métro, et donc que l’on ne s’apprête pas à prendre le bus. Je ne pense pas avoir déjà vu quelqu’un consulter ces horaires. Ces deux panneaux consomment sans doute moins d’énergie que les panneaux publicitaires Numériflash, qui sont bien plus grands, mais, du fait de leur emplacement, sont sans doute encore moins utiles.
En quittant le quai de la ligne 13, j’ai pris un couloir qui n’est emprunté (et assez peu) qu’au moment où les passagers quittent une rame. Ce n’est pas un endroit où l’on traîne. Il en existe beaucoup dans la station, et dans bien d’autres stations, évidemment. Et dans chacun de ces couloirs, un panneau Numériflash s’excite solitairement à diffuser la bande-annonce du dernier Vin Diesel. Quatre-vingt-quinze fois sur cent, il n’a pas de public.
Combien d’écrans d’information comme celui-ci sont allumés jour et nuit pour nous informer qu’ils ne sont hors-service ?
Mon écran préféré. Enfermé dans la gare de ma ville (avec quatre ou cinq copains), il affiche jour et nuit (vérifié) un même message disant que si on veut être informé, il faut qu’on utilise son smartphone. Il est là pour nous informer de l’endroit où on pourra s’informer.
Il y a, certes, une poésie à tous ces écrans (et autres dispositifs, tels les portillons d’accès qui eux aussi clignotent jour et nuit) dont le but semble n’être que d’éclairer les usagers des transports et de constituer, par l’image et par le mouvement, une présence rassurante, qui donne l’impression que tout fonctionne. Mais si les centrales sont à bout de souffle, ne faudrait-il pas envisager des les éteindre, de temps en temps ?
Une enquête réalisée par BuzzFeed conclut que couper tous les écrans publicitaires de ce genre ne suffirait pas à régler le problème des heures de pointe, mais à l’heure où on conseille aux gens de baisser leur thermostat d’un degré ou de débrancher leurs appareils en veille, le symbole n’en reste pas moins étrange. [↩]
La phrase de François Fillon au Consumer Electronics Show de Las Vegas, face au micro de l’émission Quotidien, sur TMC, a beaucoup fait jaser :
«Qu’est-ce qu’a fait M. Macron en matière de technologie? Il a fait des choses? Qu’est ce que j’ai fait moi? J’ai ouvert les télécommunications à la concurrence. Vous pensez qu’il y aurait de l’internet en France si on avait toujours France Telecom avec des fonctionnaires? Et qui s’opposait à cette réforme? La gauche»,
Dans la vieille tradition de l’élite politique française, l’ordinateur, c’est l’outil de travail des secrétaires, autant dire un objet trivial auquel on ne prête pas plus d’attention qu’à l’aspirateur que manipule le personnel d’entretien. En ce sens, Fillon (maudit soit son programme) est un cas singulier de politique technophile, presque attendrissant par la manière dont il revendique régulièrement sa passion pour les technologies.
En 2009, dans le magazine SVM, il avait dit :
«Je suis un vrai « geek ». Je veux essayer toutes les nouveautés. En ce moment, j’utilise principalement un iPhone 3G, un Nokia, un iPod nano et, côté photo, un Nikon D700 et un Panasonic Lumix (…] Après avoir épuisé plus de trente PC, je suis passé au Mac, il y a six mois. J’utilise deux MacBook Pro – un pour le travail et l’autre pour mes besoins privés – et un iMac»
On voit que sa « geekitude » consiste plutôt à acheter le dernier gadget qu’à être un expert, et il est en ce sens logique qu’on le voie parader au Consumer Electronic Show plutôt qu’au Chaos Communication Congress ou au Def Con.
Je ne fais pas partie de ceux qui ont spontanément ri à la phrase par laquelle Fillon s’attribuait l’arrivée d’Internet en France. Je n’ai aucune idée de son rôle exact, mais en 1995, j’étais déjà Internaute, et j’ai le souvenir fort d’une époque où France Télécom, attachée à son histoire, à son pouvoir et à son Minitel, a tout fait pour qu’Internet n’existe pas en France. Et, moi qui vois généralement d’un bon œil le fait que les services publics vitaux soient des monopoles publics, j’ai considéré France Télécom comme un ennemi personnel pendant des années et j’ai eu du mal à ressentir de la peine chaque fois que son pouvoir était grignoté par la concurrence, car malgré l’expertise technique, malgré le passif industriel, malgré la recherche de pointe du CNET (aujourd’hui Orange Labs), malgré l’incroyablement audacieux Minitel1 France Télécom était devenu un puissant frein au progrès du réseau mondial, dont le modèle technique décentralisé semblait empêcher une monétisation traditionnelle et maîtrisée des communications. Il faut se rappeler du coût d’un bête appel téléphonique à l’époque, et, avec le Minitel, du coût d’accès aux horaires des cinémas ou à la discussion en ligne. Je connais plus d’une personne qui s’est littéralement ruinée en draguant sur Internet pour 1,25 franc la minute et à 1200 bit/s.
Au moment de l’arrivée d’Internet France Télécom ne se voyait plus comme un grand service public, c’était une marque, et elle était en guerre contre toutes les autres sociétés de télécommunications du monde pour conserver son territoire et en conquérir de nouveaux, partant avec une avance commerciale considérable, mais une culture des communications paternaliste, incompatible avec un réseau où les utilisateurs savent ce qui est bon pour eux.
La vidéo qui suit, issue de la Contre-histoire de l’Internet diffusée il y a quelques années sur Arte est assez éloquente :
François Fillon, en accord avec sa tradition politique, dit désormais que le problème était celui des fonctionnaires. Mais le problème n’avait pas de lien avec la question du statut des agents, c’était un problème très français de pouvoir, d’abord : jusqu’ici, les télécoms étaient une affaire d’État2, et il n’était pas question que ça se passe autrement. C’était aussi une question de privatisation : les télécoms peuvent être publics ou privés, l’un et l’autre fonctionnent, mais l’état de transition, avec un secteur public qui se retrouve en position de concurrence et ne peut rien faire d’autre que de voir son monopole grignoté, donne des horreurs — les fameux suicides, c’est ça, tout comme les dérives actuelles de la SNCF et de la Poste, deux services dont je défends qu’ils fondent l’essentiel de ce qu’il reste la fameuse « identité nationale » française3 perdue que Sarkozy cherchait dans les bénitiers et les drapeaux.
Sébastien Crozier et Hélène Marcy, qui sont respectivement président et responsable de la communication de la CFE-CGC Orange, ont publié une tribune en réponse à François Fillon, et, à leur tour, racontent n’importe quoi, laissant notamment entendre que France Télécom a joué un rôle dans le déploiement de l’ADSL alors que c’est une invention des laboratoires Bell et, surtout (ceux qui y étaient s’en souviennent), que l’opérateur historique a freiné des quatre fers lorsque cette technologie est arrivée, puisque ce haut-débit qui passait par le réseau filaire normal faisait concurrence à sa filiale Transpac/oléane, qui fournissait un accès plus lent à un tarif rédhibitoire pour les usagers non-professionnels. Enfin, historiquement, l’idée qui se trouve au cœur du fonctionnement d’Internet, la transmission par paquets, est bien une invention française, mais n’émane pas de France Télécom : c’est Louis Pouzin et son équipe de l’INRIA4 qui en ont le mérite, avec le réseau Cyclades (1973)… Précisément enterré au profit de X.25, technologie portée par France Télécom.
Cette tribune rappelle que France Télécom, qui a été le 4e opérateur téléphonique mondial, n’est même plus dans les dix premiers aujourd’hui, et que le nombre de ses employés n’a cessé de baisser. Tout ça est vrai, mais on croirait entendre le petit épicier qui se plaint que la boutique voisine, qui vend de meilleurs produits moins chers et où on se montre plus aimable, lui fasse perdre sa clientèle. Ben oui. Évidemment !
Reste que l’agonie de France Télécom n’est pas une bonne nouvelle, car cette société fait ce que les autres ne font pas : s’occuper du réseau téléphonique fixe (mais aussi du déroulage et de l’entretien des câbles maritimes, activité pour laquelle France Télécom a une longue expérience et une grande expertise) et garantir son bon fonctionnement.
Pour résumer, François Fillon a tort de penser que les fonctionnaires étaient spécialement opposés à Internet (Les agents de l’État font ce qui leur est demandé), et n’a pas forcément raison en affirmant que le changement de statut de France Télécom a permis l’essor du réseau : si l’entreprise publique n’avait pas été contrainte à jouer le jeu de la concurrence et de la rentabilité, elle n’aurait pas forcément eu besoin de se montrer déloyale (puisque profitant de sa position dominante d’origine) envers ses concurrents ni de faire preuve d’une bienveillance plutôt limitée envers ses usagers (ou ses employés), comme ce fut le cas.
Ajout (10/01/2017) : on me signale ailleurs qu’à l’époque dont il est question il existait plusieurs approches distinctes d’Internet chez France Télécom, et que l’hostilité envers le réseau mondial n’était pas forcément un sentiment général et n’était par exemple pas partagé par l’équipe qui a fondé le fournisseur d’accès Wanadoo.
Certains se moquent du Minitel, mais il marque une des dernières fois où nos politiques ont cru que l’innovation pouvait venir de France. Le fonctionnement technique du réseau ou de l’appareil n’étaient pas d’une modernité folle, mais l’idée d’installer gratuitement un terminal pour des services télématiques chez chaque abonné était extrêmement ambitieuse et intéressante. [↩]
France Télécom et la Poste avaient même leur ministère, le ministère des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT), devenu Postes et Télécommunications (P&T). En 1980, Postes et téléphone sont devenus deux services séparés, destinés à être lentement amenés à la privatisation et à la concurrence. En 1988, est né France Télécom, qui existe toujours mais qui est un peu caché derrière sa filiale/marque internationale Orange, du nom d’un opérateur britannique racheté par France Télécom. [↩]
Pour moi, la France, c’est la SNCF et la Poste, qui maillent le territoire, c’est l’éducation nationale, bien sûr (mais elle n’est pas en très bon état et peine sans doute à se redéfinir), ce sont les paysans, qui, comme on dit, font le paysage (mais les campagnes se désertifient et l’automobile – ses autoroutes, ses parkings – rend tout laid et prend une place folle), c’est un patrimoine matériel, architectural, et bien entendu, la nourriture. Le drapeau et la Marseillaise, comme les monuments aux morts, me rappellent surtout le nombre de gens qui ont fini dans des tranchées pour leur gloire et j’ai du mal à les apprécier. [↩]
Outre l’INRIA, rappelons que ce qui fait Internet aujourd’hui émane d’organismes publics tels que la DARPA, la National Science Foundation ou le CERN. [↩]
Le dilemme est terrible : faut-il parler des causes de peine et de souffrance, au risque d’attirer la pitié et donc, le mépris, ou bien les taire comme des secrets de famille et laisser la situation se dégrader sans pouvoir rien y faire ? Aujourd’hui, je choisis la première solution.
Les lignes qui suivent n’engagent bien évidemment que moi.
Dans le plafond de ma salle, il y a un trou. Quelque chose fuyait au dessus et on préfère ne pas savoir quoi.
Au cours des deux semaines qui viennent, les enseignants en arts plastiques de l’Université Paris 8 sont censés assurer des intensifs1, mais cela s’avérera pour beaucoup impossible : de nombreuses salles sont impraticables, pour cause de travaux, d’insécurité , d’insalubrité ou de chauffage, ce qui a amené la décision d’annuler des cours, lesquels seront reportés à une période ultérieure. Cette décision désorganise les études et ne fait que reporter la question de la pénurie de salles, puisque les heures à rattraper s’additionneront aux cours prévus à ces moments. Il est peu probable que ces problèmes de locaux soient réglés au début du second semestre, qui débute après les semaines d’intensifs, et pour ma part, je n’ai à cette heure aucune idée de l’endroit où je pourrais faire cours, je sais juste que ma salle équipée en ordinateurs (et dont la porte ferme) ne sera plus accessible2. J’ignore si une solution de remplacement a été prévue. Les étudiants ont besoin de cours, les enseignants veulent faire cours, mais aujourd’hui, personne ne sait exactement comment faire et nombre d’entre nous se retrouvent de facto au chômage technique.
Sans entrer trop précisément dans le détail des problèmes de chaque salle, je peux raconter une anecdote ahurissante : plutôt que d’installer des portes qui ferment véritablement à certaines salles, l’université poste devant elles des vigiles. Leur tâche, depuis des semaines, est déloger les jeunes gens a priori non-étudiants qui occupent ces salles pour y traîner et, dit-on, y dealer. Depuis le Moyen-âge, les universités sont des sanctuaires, et même si elles n’échappent désormais plus au pouvoir temporel, la tradition multiséculaire perdure et la police n’est pas bienvenue. On imagine mal un endroit plus sûr et plus confortable pour toute une petite faune interlope qui semble parfois offusquée et surprise que des enseignants et des étudiants envisagent d’empiéter sur ce qu’ils considèrent être leur territoire en leur demandant de leur laisser la salle ou, au minimum, de ne pas faire de bruit.
La salle où j’enseigne depuis 1997 ou 1998. Malgré un trou dans le plafond, dû à une fuite qui a duré des mois (photo en tête d’article) et malgré quelques problèmes de chauffage, c’est une des salles sûres et agréables de l’université. En 1998, Saint-Denis accueillait la coupe du monde de Football, alors pour que l’université n’ait pas l’air ridicule face à la presse internationale, on nous avait construit des bâtiments, dont une immense bibliothèque, rénové des salles, repeint des couloirs et amené le métro. C’est cette salle que je ne pourrai pas occuper au prochain semestre, du fait de travaux.
Malgré les entrevues successives depuis la rentrée dernière, la présidence de l’université n’a pas de solutions à proposer, hors quelques promesses vagues et jusqu’ici, jamais suivies d’effets. Plusieurs services techniques ou administratifs de l’Université se défaussent en prétendant chacun que c’est un autre qui bloque. Beaucoup d’entre ces gens ne semblent pas se sentir responsable de la seule chose qui pourrait donner un sens à leur profession : que l’université fonctionne. Je ne comprends pas comment on peut se satisfaire d’une vie qui consiste à arriver à l’heure sur une chaise pour pouvoir dire qu’on refuse d’en bouger, qu’on n’est pas celui qui doit faire le travail et qu’il faut aller demander au bureau G6663.
La question des salles est pénible, mais il y en a d’autres : la paie des chargés de cours ou des intervenants extérieurs, par exemple. Chaque année j’invite des illustrateurs ou des scénaristes à venir parler de leur métier à mes étudiants. Ce sont de grands artistes, des professionnels, les étudiants me remercient souvent pour ces rencontres toujours plaisantes, instructives et ouvertes sur l’extérieur. Mais les mois qui suivent sont toujours atroces : la (modeste) paie promise n’arrive pas, malgré un temps débile dépensé à remplir en ligne des formulaires abscons et techniquement défectueux, à envoyer des justificatifs, etc. Et personne ne sait rien, ne peut rien, ne veut rien, les choses se perdent sans qu’on puisse savoir à quel niveau ça bloque… Plusieurs intervenants ont fini par renoncer au revenu que je leur avais promis de bonne foi4, et ça me mortifie. car Je ne suis pas quelqu’un qui aime avoir honte, et j’évite les situations qui peuvent m’y mener.
Quant aux chargés de cours, le département ne pourrait pas fonctionner sans leur énergie et leur talent, mais ils sont maltraités par l’administration : leur paie (très chiche) est versée des mois après la fin du semestre de cours5, et les réductions budgétaires mènent régulièrement à des suppressions d’enseignements. Après quelques semestres, beaucoup se découragent complètement : ils ont aimé le métier, apprécié les étudiants, les collègues, la liberté d’invention propre à ce département, mais l’inconfort administratif finit par leur faire renoncer à tout cela.
L’inconfort n’est pas qu’administratif. Les alarmes se déclenchent si souvent que personne ne songerait à sortir de sa salle, au contraire, on ferme sa porte pour en étouffer le son. Et quant aux toilettes…. Ah, les toilettes. Disons qu’il vaut mieux ne pas y penser trop.
Un graffiti auto-réalisateur, qui produit la situation qu’il dénonce…
Des agents fonctionnaires fainéants qui bloquent le travail de tout le monde, des dealers qui se sentent tout permis, une université gauchiste « ouverte à tous » qui risque de finir par n’être plus pour personne,… On croirait à un rêve humide du rédacteur-en-chef de Valeurs Actuelles. Mais une partie de nos problèmes vient surtout du processus d’autonomisation des universités lancé sous Sarkozy, de sa validation par le président suivant, et de ce qui motive tout ça : un lent abandon par la puissance publique de l’enseignement supérieur, et notamment en sciences humaines. Et ça, c’est bien dans la ligne politique des pignoufs de Valeurs Actuelles.
Dans deux ans, l’Université Paris 8 fêtera son demi-siècle d’existence. En France, notre département Arts plastiques est le premier jamais créé, et, je pense, celui dont les étudiants sont les plus nombreux. c’est depuis cinquante ans un lieu d’expérimentation et de recherche et ça m’embête de faire un portrait misérabiliste de l’endroit où j’ai été étudiant, où je travaille depuis déjà vingt-deux ans et auquel je dois tant. Heureusement, il y a une résistance : les étudiants s’accommodent de l’inconfort, les secrétariats pédagogiques (et bien d’autres services, heureusement) font leur possible — et sont les premiers à souffrir de la mauvaise volonté de ceux qui ne le font pas —, et quant aux profs, ils essaient d’organiser l’année tant bien que mal et cherchent des solutions, notamment pour les étudiants6. Hier, une délégation est allée poser dans le bureau de la présidente une lettre détaillant les problèmes. Et on attend.
Si quelqu’un de la présidence me lit, voilà mon opinion : les problèmes sont nombreux, certes, et les contraintes diverses et puissantes — mauvaises volontés, mauvaises habitudes, et bien entendu, problèmes de financement. Mais beaucoup de ces nombreux problèmes ne requièrent peut-être pour disparaître qu’un tout petit peu de bonne volonté, ou tout bêtement, de volonté. Ne rien faire, jouer la montre (comme on le fait si souvent dans les administrations publiques lorsqu’une élection se prépare), coûte cher en énergie et, souvent, en argent (comme ces portes de salles remplacées par des vigiles à plein temps). Paris 8 n’est pas loin d’être un endroit formidable, il faut se donner les moyens pour que ça soit le cas, et que chacun cherche des solutions plutôt que des excuses.
Au lieu de donner un cours hebdomadaire pendant un semestre, on regroupe toutes les heures sur une semaine : ce genre de formule est très adaptée aux arts. [↩]
J’ai deux cours pendant le semestre qui vient : l’un est un cours de création en nouveaux médias, et il est impossible qu’il se tienne ailleurs que dans une salle équipée. Le second, en revanche, est un cycle de conférence au cours duquel j’accueille des illustrateurs et des scénaristes… Si quelqu’un dispose d’un lieu adapté à Paris, par exemple, ça m’intéresse ! [↩]
J’ai connu ça aussi lors de mon service national au Ministère des Affaires sociales : beaucoup de gens (pas tous, bien heureusement) dépensaient une énergie considérable à revendiquer leur droit à ne pas travailler. Je les ai vus comme des gens en dépression, sans but existentiel. Ce n’est pas tant une question de statut (fonctionnaire ou pas) que de conscience de sa mission. Quand on est prof, il est facile de connaître sa mission, comme dans plein de métiers publics : santé, sécurité,… (ce qui ne signifie pas qu’on ne se décourage pas). Mais dans une grande administration, où on ne connaît pas les gens dont on est censé accompagner le travail, où on n’est impliqué dans rien, il ne doit pas rester beaucoup de motivations. [↩]
Comme j’ai moi-même renoncé à être rémunéré par l’Université de Tours pour vingt heures de cours données : j’en avais finalement eu assez des allers et retours de paperasse, des pièces qu’on me demandait des mois après le travail effectué, et j’ai fini par dire : « laissez-tomber ». Personne ne m’a couru après pour me convaincre que je méritais mon salaire, puisque j’avais travaillé. Je me demande combien de millions d’euros d’économies sont réalisés de cette manière par les universités françaises. [↩]
Imagine-t-on un employeur privé qui paierait les gens trois mois après la fin d’une mission qui a duré six mois ? Les agents de l’administration qui traitent la paie des personnes précaires avec tant de légèreté sont, eux, payés chaque mois. [↩]
Du temps perdu par les étudiants, ça peut avoir des conséquences graves : retard dans la validation, et donc problèmes de bourse, de statut vis à vis de Pôle-Emploi pour les étudiants chômeurs, vis à vis de la préfecture pour les étudiants étrangers,… [↩]
Voilà, c’est fini, le président a eu le courage d’admettre qu’il n’avait que peu de chances de remporter l’élection présidentielle, voire même la primaire de son propre parti. S’il faut sans doute une certaine force de caractère pour renoncer à la tentation vaniteuse d’une nouvelle candidature — il paraît que le cas est inédit, même si René Coty et son successeur Charles de Gaulle ont l’un et l’autre volontairement interrompu leurs septenats —, Hollande n’est jamais que le soixante-six millionième français à faire le constat de ses difficultés à convaincre, à droite comme à gauche. Quand on prête l’oreille à chaque camp, on est frappé par les irréconciliables différences de perception au sujet de sa politique : les uns l’accusent de permissivité judiciaire tandis que d’autres l’accusent d’avoir favorisé un État policier ; les uns lui reprochent un « matraquage fiscal » tandis que d’autres se plaignent des cadeaux fiscaux ; etc.
Le seul critère sur lequel tous s’entendent, même lui, c’est son impopularité.
On dit beaucoup qu’Hollande a trahi. Je trouve le mot étonnant, même si, comme tout responsable politique, il s’est dédit à quelques reprises, notamment avec sa célèbre formule « mon ennemi, c’est la finance », qui semble avoir été lancée un peu en l’air et n’a en tout cas jamais été un tant soit peu suivie d’effets. Mais qui avait cru à cette image d’un énarque au couteau entre les dents, d’un Robin des bois apatatchik ? Pour moi, Hollande n’a pas plus trahi qu’un autre, d’autant qu’il a peu promis. En ce sens il a été l’exact opposé de son prédécesseur Sarkozy, qui a promis tout et son contraire à tout le monde, et laissé les électeurs projeter ce qu’ils voulaient sur son programme, selon la méthode de l’aviateur dans Le Petit prince de Saint-Exupéry1. Pour ma part, je ne me suis pas senti trahi par Hollande parce que ce que j’attendais en votant pour lui, et je pense que je ne suis pas le seul dans ce cas, c’est uniquement d’avoir eu ses chances d’être élu : d’avoir été suffisamment non-engagé pour donner l’illusion d’être rassembleur, et donc de nous permettre d’éviter une réélection de Nicolas Sarkozy autant qu’un second tour avec Marine Le Pen. Hollande a été le candidat du plus petit dénominateur commun au parti socialiste. Même si j’avais voté pour Hollande non par calcul mais par conviction, je n’aurais pas eu de raison de me sentir floué, car au fond, ses promesses ont été plus ou moins tenues. Il a même partiellement assaini l’ambiance électrique laissée par l’excité précédent. Je remarque par exemple, depuis mon bout de lorgnette, que depuis Hollande je n’ai plus eu d’étudiants étrangers sciemment maltraités à coup de convocations intempestives en préfecture et de tracasseries administratives inutiles et stressantes — pour parler d’un cas pesant pour ceux qui le subissent, et plus ou moins invisible pour les autres. Même s’il faudra attendre pour le vérifier dans le détail, je ne doute pas que le niveau de corruption, de détournement des institutions et de gabegie sous Hollande aura été infiniment plus faible que sous l’administration de son prédécesseur. Il n’a pas non plus nui à l’Union Européenne en s’en servant comme excuse universelles pour tous les malheurs du pays, ni surenchéri dans les poussées de fièvres liées aux signes religieux (mais on ne peut pas en dire autant de ses ministres).
Il y a pourtant de sérieux reproches à lui faire.
La première chose que l’on peut reprocher à Hollande est d’avoir eu du mal à occuper le costume présidentiel de manière convaincante, de ne pas avoir été dans le rôle. Il est délicat de le lui reprocher, car après tout, c’est encore une promesse de campagne qu’il aura tenue : il nous avait dit qu’il serait un « président normal », et il est parvenu, contre toute attente à donner un sens à cet oxymore incongru.
J’aimerais avoir un regard bienveiillant à l’égard d’un président qui ne se fait pas passer pour un surhomme, ne cherche pas à donner sa fonction élective une aura pseudo-monarchique et préfère exercer une compétence réelle à un métier de cabotin. Mais voilà, un « président normal », quoi que ça signifie, ça ne fonctionne pas2. Le besoin qu’a notre espèce de vouloir se donner des chefs est quelque chose de lamentable et pathétique, mais tant qu’à accepter la charge, il fallait accepter aussi le rôle. Le président normal a payé ses manquements par un climat général d’irrespect de sa personne, de ses actions et de sa fonction. Un des dégâts majeurs causés par cette situation a été, il me semble, l’attitude des forces de police qui, se sentant visiblement livrées à elles-mêmes, se sont senties pousser des ailes (ou plutôt des dents) et ont multiplié les bavures impunies. Plus grave pour l’avenir, la manière timorée avec laquelle le président a soutenu le mariage pour tous a favorisé l’éclosion d’une droite néo-conservatrice toxique, aussi professionnellement efficace dans sa communication qu’idiote et réactionnaire dans ses positions.
Cette présidence « normale » est en partie une imposture, car si la capacité à faire preuve de « leadership » de François Hollande a paru faible, il semble qu’il se soit dans le même temps avéré plutôt têtu dans ces choix. Et puis personne ne devient président sans ambition. Nous sommes passés d’un président totalement dénué de convictions, mais soignant l’image d’un homme de décision, à un président au contraire plutôt décidé mais renvoyant l’image d’un perpétuel hésitant.
Beaucoup d’indices tendent à prouver que François Hollande a toujours utilisé dans ses analyses la même grille de lecture que ses collègues de droite, et n’a sacrifié aux totems gauchistes traditionnels tels que la Culture, l’anti-sexisme et l’écologie qu’à contrecœur et laborieusement. Si sa « loi travail » n’est pas très bien passée auprès du « peuple de gauche » (?), d’autres choix plutôt réactionnaires ou en tout cas conservateurs ont fait moins de remous. Je pense notamment aux lois liées à la sécurité et au contrôle, notamment sur Internet, ou encore à la généralisation des mutuelles et des complémentaires santé à tous les salariés, dont Hollande se dit fier et qui part sans doute d’un bon sentiment, mais dont on peut se demander si elle n’ouvre pas la voie à l’éradication finale de la Sécurité sociale au profit de sociétés privées que François Fillon a en projet. Ça ressemble même furieusement à un cadeau fait à son ennemi-la-finance — il n’a pas été avare en cadeaux de ce genre au cours des quatre ans et demi passés.
J’ai souvent eu la sensation (difficile à étayer, certes), que lorsqu’il prend une décision réputée à gauche, Hollande le fait en ayant l’impression que c’est la droite qui a toujours eu raison.
Pour finir, le plus grand reproche que j’aurais à faire à l’actuel président, qui est lié aux deux points précédents, c’est l’absence d’ampleur visionnaire dont il fait preuve dans son appréhension des enjeux de l’époque actuelle. Représentant du « business as usual », il semble penser que le fonctionnement de notre monde est viable tel qu’il fonctionne et que ses problèmes sont d’assainir les comptes et de relancer l’emploi tout en sauvant les meubles du modèle social, puisqu’il est socialiste. Il n’est pas le seul dans son cas, et en fait la plupart de ses collègues politiciens, tous bords politiques confondus, sont coupables d’un même désintérêt pour les signaux faibles — de moins en moins faibles, en fait — qui annoncent des changements écologiques et anthropologiques majeurs : l’épuisement de certaines ressources et les guerres qui y sont liées3, l’insoutenabilité de notre politique nucléaire4 et en même temps l’absence de solutions de substitution viables. Et puis il y a la question du travail : la productivité d’un Français en 2016 est sans commune mesure avec celle de son arrière-grand-père un siècle plus tôt, et cela ne va pas changer : plus le temps passera et moins il y aura besoin de gens pour travailler, non seulement dans les usines mais aussi dans les bureaux, car la liste des métiers mécanisables ne cesse de s’allonger.
Depuis Jean de Sismondi au XIXe siècle, puis avec des gens comme Bertrand Russell5, Cornelius Castoriadis, les auteurs du rapport Meadows, Ivan Ilitch, Jeremy Rifkin et tant d’autres, nous pouvons nous faire une idée du monde de machines et de consommation qui vient (et, en fait, qui est là), et de la manière dont nous pourrions tenter de survivre à ses mutations et au déclin qui se met en place.
Évidemment, si on a le nez sur le cours du Yuan, le PIB, les taux d’intérêt, la confiance des ménages et autres grands nombres, on aura du mal à imaginer des scénarios prospectifs un tant soit peu peu audacieux et contenant tellement d’inconnues que les modèles actuels ne peuvent sans doute pas grand chose pour en faire l’analyse.
Pour moi, par exemple, le véritable enjeu de la disparition de l’emploi n’est pas tant l’argent que de savoir comment les gens désœuvrés peuvent parvenir à s’occuper, non à coup de corvées, comme on le propose actuellement, mais par des activités d’apprentissage ou de création non-marchandes et stimulantes.
Même si son prédécesseur a été infiniment plus néfaste au pays, François Hollande n’aura pas été un très bon président. Il a souvent tenté de faire plaisir à ceux qui n’avaient pas voté pour lui, et ces derniers ne l’ont que plus haï. Il a déçu ceux qui attendaient quelque chose de sa politique, et même ceux qui n’en attendaient rien. Il a méprisé (et aspergé de gaz neurotoxiques) toute la gauche alternative. Pas de quoi être fier. À présent il entame la dernière phase de son mandat avec un geste aussi courageux qu’inattendu et qui, sitôt exécuté, nous rend son auteur invisible. Beaucoup d’occasions ont été ratées au cours de ce quinquennat.
L’enfant demande à l’aviateur de lui dessiner un mouton mais refuse chaque dessin : trop vieux, trop malade, trop cornu,… Pour finir, l’aviateur dessine une caisse avec des trous : « Ça c’est la caisse. Le mouton que tu veux est dedans ». À sa grande surprise, le petit prince est ravi : « C’est tout à fait comme ça que je le voulais ». [↩]
Dans Le Château (éd. Dargaud 2015), des employés de l’Élysée racontent à Mathieu Sapin le jour où ils ont vu des présidents élus prendre la mesure de leur rôle et, enfin, devenir véritablement présidents. Lorsque l’auteur du reportage demande à quel moment la grâce a touché François Hollande, la réponse est embarrassée : le moment n’est toujours pas arrivé.
Certains ont remarqué que François Hollande était parvenu à sembler « présidentiel » dans sa gestion des attentats des deux dernières années. [↩]
Le pétrole, bien sûr, mais il y en a d’autres, comme le Coltan, minerai essentiellement utilisé pour un composant vital aux téléphones cellulaires, enjeu d’une guerre qui a fait six millions de morts au Congo. [↩]
Je ne suis pas pressé de voir la France connaître son Tchernobyl ou son Fukushima, mais ce n’est qu’une question de temps, et que ferons-nous alors ? Et même sans accident, comment pouvons nous gérer l’accumulation des déchets radioactifs ? [↩]
Lisez son Éloge de l’oisiveté, paru en 1932, qui n’a jamais été un texte si actuel. Il est étonnant de se dire que cette année est aussi celle de la parution du Meilleur des mondes, par Aldous Huxley, texte lui aussi prophétique, mais bien moins optimiste. [↩]
Sur Twitter, beaucoup de gens qui se jugent de gauche hésitent à aller voter pour la primaire du parti Les Républicains, et certains ont d’ailleurs sauté le pas ou s’apprêtent à le faire.
Les discussions sont parfois houleuses, notamment entre personnes « degôche » qui se reprochent de trahir leurs idéeaux soit en allant voter aux primaires soit en ne le faisant pas. Les motivations du vote sont diverses : il y a ceux qui veulent voter pour le candidat qui leur semble malgré tout le plus proche de leurs idées, par exemple Nathalie Kosciusko-Morizet, et puis il y a ceux qui font des calculs plus complexes et compte voter en tenant stratégiquement compte des sondages : si Sarkozy remportait la primaire, la défaite des Républicains à la présidentielle serait une certitude, et donc c’est pour lui qu’il faut voter, même en voyant en lui le pire candidat de son camp. J’ai entendu énoncer tellement de plans différents qu’il me semble que cela ne sert à rien de se déplacer aujourd’hui, et que je peux économiser les deux euros de l’inscription pour jouer une grille au Loto.
Ce qui m’a intéressé dans ces discussions, c’est qu’elles révèlent les points auxquels telle ou telle personne est sensible : sociale, sociétale, géopolitique,…
Il y a par exemple ceux qui aiment bien Nathalie Kosciusko-Morizet car elle est réputée écolo-phile, bobo-phile, pro-mariage pour tous, pro-PMA, etc. ; Il y a ceux qui veulent tout sauf Juppé car ils considèrent que Juppé est trop complaisant avec les musulmans intégristes ; il y a ceux qui veulent tout sauf Fillon car celui-ci a un programme économique très à droite et est complaisant avec Bachar-el-Assad. Que ce soit pour faire perdre les Républicains ou pour avoir le candidat le moins pire, je n’ai vu personne proposer de voter pour Jean-François Copé, même par pitié, le pauvre ! Ni pour Poisson, du reste, mais ce dernier est moins pathétique, moins émouvant, car il n’est là que pour représenter un courant minoritaire et n’a jamais cru à ses chances, contrairement à Copé qui semble persuadé que son tour viendra.
Même si je comprends l’argument qui consiste à dire que l’on peut s’autoriser à mentir pour une bonne cause, j’avoue que j’aurais du mal à me rendre dans un bureau de vote pour signer un papier qui m’engage sur l’honneur à voter aux présidentielles pour le candidat qui aura remporté la primaire1. Surtout que j’habite la même ville depuis ma naissance, que je n’ai jamais fait mystère de ma très faible adhésion aux valeurs de cette famille politique, et qu’on me regardera donc l’œil en coin si je participe à cette élection : je ne suis pas de droite.
Si j’y réfléchis bien, chaque fois que je vote, je mens : je n’ai jamais cru en aucun candidat, et si je suis infiniment moins de droite que de gauche, je ne me sens représenté par aucune formation politique de gauche, et tant mieux car ça m’inquiéterait si c’était le cas : voter POUR un candidat, c’est se faire croire qu’on soutient ce dernier, qu’on croit en lui et qu’on accepte l’autorité qu’il revendique sur nos existences alors qu’il ne nous a jamais rencontrés en personne et ignore tout de ce que nous sommes. Si je vote en faveur de quelqu’un, ce n’est que parce qu’il me semble moins dangereux que les autres.
Je suis bien forcé d’admettre qu’il existe des gens qui veulent le pouvoir, qui sont capables de beaucoup pour l’obtenir, qui ont l’immodestie de penser qu’ils le méritent et qui sont suffisamment dénués de scrupules pour approcher du but.
Je ne reconnais à ces gens ni autorité ni droit sur ma personne, mais je constate non seulement qu’ils existent, et aussi qu’ils ont les moyens d’exercer sur moi le pouvoir que je leur refuserais si je disposais effectivement d’un véritable choix. Paradoxalement, mon anarchisme ne va pas jusqu’à refuser l’existence de la République : il faut s’entendre sur un minimum de règles, il faut construire des choses ensemble, il faut des débats. Aucun de nous ne vit tout seul.
Je crois que mon récepteur TNT préfère NKM
Donc je vote. Je vote pour le moins pire des candidats, pour le plus inoffensif, pour le moins mauvais programme, et contrairement à ce qu’on entend souvent dire, je ne crois pas que tous les candidats se vaillent, je ne pense pas que la France des cinq années qui vienne sera la même, qu’elle soit dirigée par Sarkozy, Hollande, Le Pen ou Mélenchon. Je ne crois pas non plus que ces gens soient fondamentalement mal intentionnés, pas plus que le staphylocoque doré ou le virus de la grippe : ces phénomènes existeront sans doute toujours, ils ont leurs propres motivations, qui ne sont pas forcément les nôtres, il faut vivre avec. Je n’ai jamais bien compris que l’on se mette à soutenir avec acharnement les gens pour qui on a un jour choisi de voter. Est-ce qu’on fait ça avec son cancer ? Est-ce qu’on s’engueule avec ses voisins, dans un restaurant en self-service, parce qu’on a pris un plat et eux un autre, alors que ni eux ni nous n’avons réellement voulu du choix qui nous était proposé ?2.
Je vote aussi et surtout parce que le jour où plus personne ne le fera, on finira par en perdre définitivement le droit. Et si le droit de choisir le candidat dont on n’attend rien ne constitue pas un privilège très enthousiasmant, ce droit est avant tout la possibilité de se débarrasser de l’élu en place sans recourir à des moyens violents. Et c’est déjà pas mal.
Négatif, moi ?
C’est ce que je comprends dans cette phrase : « Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France. »… Néanmoins, elle est ambiguë. Que sont les valeurs républicaines de la droite et du centre ? Est-ce que quelqu’un qui vote pour le Nouveau Parti Anticapitaliste n’est pas favorable à l’alternance ? [↩]
Et pour poursuivre ma métaphore culinaire, lorsque l’on a choisi un plat, est-on forcé de s’auto-convaincre que non seulement on le voulait, mais que l’on voulait tout ce qui se trouve dedans ? C’est mon problème avec les idéologies, elles forcent à choisir un « pack » de valeurs politiques, ça ressemble furieusement à de la vente liée. [↩]
François Fillon considère qu’une heure de travail en moins par semaine crée 100 000 emplois. Et ceci dans le seul secteur public (20% de l’emploi en France). Si les Français ne travaillaient que 30 heures par semaines, comme les Hollandais (les habitants des Pays-Bas, par les partisans de François Hollande), la France reviendrait au plein-emploi.
François Fillon affirme donc en substance que les 35 heures ont été bénéfiques à l’emploi et que l’augmentation du nombre de chômeurs a été freinée par cette mesure dont la droite, qu’elle soit ou non au pouvoir, accuse de tous les maux.
François Fillon pense que ses électeurs ont envie de travailler plus longtemps afin qu’il y ait plus de gens au chômage. Ce qui signifie que son réservoir naturel d’électeurs est surtout constitué des quelques milliers de membres de conseils d’administrations de grosses sociétés pour qui le chômage structurel est une aubaine qui permet, en jouant sur la peur et la culpabilisation des désœuvrés — qu’une certaine presse magazine qualifie de « profiteurs » —, d’étouffer la contestation sociale et la demande de réduction des inégalités.
Les économistes très savants me diront que les choses ne sont pas si simples, qu’il ne suffit pas d’enlever une chose ici pour en créer une autre là, que les calculs sont un peu plus complexes dans le monde réel. Sûrement. Alors qu’ils disent ça à François Fillon !
J’aimerais bien choisir la candidature de droite la moins affreuse, mais pour voter aux primaires de la droite et du centre, il faut payer deux euros (ça reste dans mes moyens), mais surtout, signer un papier disant : «Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France». Or signer une telle déclaration m’est impossible, moralement et nerveusement. Faire semblant d’y croire est tout à fait inenvisageable. Je dis souvent que je ne suis pas de gauche (car je refuse les « packs » idéologiques, je pense que le discernement n’est pas l’ennemi de la cohérence, bien au contraire), mais que je suis infiniment moins de droite. M si toi, ami lecteur, tu te considères de droite ou du centre et que tu veux faire du bien à ton propre camp et à ton pays, essaie donc de nous choisir le droitaud le moins néfaste. À gauche, certains font un calcul stratégique : plus la droite sera caricaturale et plus la gauche conservera une micro-chance de l’emporter. Mais ce n’est pas ce qui se passe : plus le débat se décale vers le discours du Front National et plus le Parti Socialiste perd foi en les principes qu’il était jusqu’ici censé porter. Être élu, c’est bien, mais si on doit changer, devenir quelqu’un d’autre, alors à quoi bon ?
De plus, comme dans les films de super-héros, c’est le méchant qui donne son intérêt au gentil : pour avoir une gauche intéressante, il faut une droite intelligente.
Pour rappel, la brochette des primaires contient :
Jean-Frédéric « pour rire par la tête » Poisson. Le candidat de bénitier, dont le programme, d’inspiration philosophique, porte principalement sur la mort et sur le sexe. Son parti se réclame d’un rabbin sympathique et plutôt original de l’antiquité qui a vécu chez sa maman jusqu’à 33 ans avant de devenir un zombie.
François « tortille du » Fillon. Il y croit, car il a réussi à être premier ministre cinq ans sans que personne ne se fasse d’idées claires sur ses positions, et presque sans qu’on remarque son existence. Mais on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, et plus on en sait sur ce qu’il pense, moins on a envie de voir ses sourcils broussailleux.
Jean-François « son of a proctolog » Copé. Personne ne sait vraiment quelles idées il porte. Sur le papier, il n’est peut-être même pas le pire, mais son sourire faux-derche est rédhibitoire.
Alain « bottes dans sa droite » Juppé. Il a été condamné à deux ans de prison afin de protéger Jacques Chirac. Difficile de décider s’il est profondément fidèle et animé par le sens du sacrifice, ou s’il s’est juste fait avoir. Incapable de masquer son sentiment de supériorité.
Nathalie « banshee » Kosciusko-Morizet. J’ai toujours bien aimé le style. Ingénieure, apparemment sincèrement préoccupée par le numérique comme par l’écologie, elle commence souvent bien, par des prises de position originales, à contre-courant de sa famille politique, mais sait se ranger du côté du bâton ensuite, ce qui lui permet de rester un des plus gros bonnets de son parti, malgré sa réputation d’électron libre. Si elle était le chef elle-même, peut-être ferait-elle des choses différentes de tout ce que ses collègues proposent. Notons par ailleurs qu’elle est l’unique femme du groupe.
Bruno « antisocial tu perds ton sang froid » Le Maire. Il s’appelle « le maire » mais il veut supprimer la fonction publique territoriale ! La priorité de la France, pour lui, c’est de rembourser sa dette, mais en sélectionnant soigneusement qui devra être solidaire avec les banques puisque sa première mesure sera de supprimer l’impôt sur la fortune. Il compte alléger le budget du pays en supprimant les aides au logement.
Nicolas « Finaud » Sarkozy. Un homme de conviction. Conviction au singulier, car il n’en a qu’une : sa gueule. Très fort pour dire ce qu’il veut entendre au couillon qui l’écoute, selon la méthode Saint-Exupéry : « le programme que tu veux est dans la boite ». S’est avéré capable de lancer une guerre aux conséquences désatreuses par peur que le chef d’État du pays qu’il attaquait ne prouve son niveau de corruption. Sans doute lecteur assidu des meilleurs traités politiques jamais écrits — je ne parle pas de Machiavel et Sun Tzu mais des classiques de la bande dessinée franco-belge : Le Schtroumpfissime, La Zizanie, Le Devin, Les Rats noirs et Ruée sur l’Oklahoma. Comme Voldemort, il tire son pouvoir d’arriver à obliger les gens à dire son nom.
Comme beaucoup de gens pas trop de droite, j’imagine que si je devais choisir parmi ces sept affreux, ce serait entre la droite à l’ancienne d’Alain Juppé et la droite aux (brefs) élans gauchistes de Nathalie Kosciusko-Morizet.
Mais je ne me sens pas très bien rien qu’en l’écrivant !
(oui, je me fais avoir en participant à la communication de type « une grosse connerie par jour » qu’utilise Sarkozy pour faire oublier l’existence de ses concurrents à la primaire, mais cette affaire là me semble soulever des questions intéressantes au delà de la présidentielle)
Hier à Franconville, juste derrière chez moi, Nicolas Sarkozy est parvenu à faire du bruit (oui oui, j’y participe, j’en suis conscient) avec cette déclaration :
«Si l’on veut devenir français, on parle français, on vit comme un Français. Nous ne nous contenterons plus d’une intégration qui ne marche plus, nous exigeons l’assimilation. Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois (…) [celui qui devient français doit se dire] J’aime la France, j’apprends l’histoire de France, je vis comme un Français».
On peut à mon avis lire pas mal de choses dans cette phrase, qui est moins risible qu’elle le semble de prime abord, et qui contient plusieurs tiroirs.
On peut y voir une affirmation indubitablement positive : peu importe ses origines lointaines (et c’est un fils de nobliau magyar qui a un grand-père maternel juif de Thessalonique qui la prononce, ce n’est pas indifférent), dès que l’on a une carte d’identité française, alors on est français. C’est le droit du sol (ou plutôt le droit des papiers) contre le droit du sang, quoi, c’est la Légion étrangère : la France est une idée, pas une lignée génétique.
François Fillon (Sablé-sur-Sarthe, le 28 août 2016) : «la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique». Effectivement, le partage culturel est une belle et grande chose. Mais la littérature de François Villon, Molière, Voltaire et Victor Hugo n’est sans doute malheureusement pas le seul souvenir que nous ayons laissé aux Africains.
On peut y lire un clin d’œil au fameux « nos ancêtres les Gaulois » que les instituteurs de l’Empire colonial faisaient ânonner aux écoliers de toutes les latitudes, en Île-de-France, en Afrique de l’Ouest, au Maghreb, en Indochine, et même en Bretagne1. Les Gaulois, s’ils peuplaient bien une bonne partie de l’actuelle Europe, de la péninsule ibérique aux Pays-Bas, ont vu leur culture modifiée par l’invasion romaine puis, au cours des premiers siècles de l’ère commune, ont été poussés vers l’Ouest par la pression démographique, migratoire et militaire de tribus germaniques tels que les Burgondes, les Goths, les Alamans, les Alains, les Suèves, les Vandales, et bien entendu les Francs, qui ont donné son nom à notre actuel pays. Les Gaulois nous ont légué leur toponymie (Paris, Lyon, et des milliers de lieux-dits sont directement issus de noms gaulois2, parfois revenus après une période d’usage d’un nom romain — comme Lutèce pour Paris), un vocabulaire lié à l’agriculture et de l’élevage (mouton, bouc, ruche, oignon) ou aux descriptions de la nature (caillou, bruyère, chêne, mousse, érable,…). Ils nous ont aussi laissé une légende, celle de cet ancêtre mythique courageux et désordonné, et ayant désespérément besoin d’unité territoriale et de chefs indiscutés.
C’est pour des raisons idéologiques que la pédagogie de la IIIe république est allée chercher les Gaulois, qui ne sont ni les ancêtres des Français, ni ceux de la culture française, dont l’existence même en tant qu’entité est une construction, mais qui ont l’avantage d’être le premier ensemble de peuples connu sur l’actuel territoire français et de n’être liés à aucune religion ou lignée monarchique s’étant imposée depuis. Et ils ont l’avantage, surtout, de ne plus être là pour réclamer leur héritage3. C’est tout de même un peu gonflé d’aller les réveiller, ça reviendrait à dire « dès que l’on devient étasunien et qu’on salue le drapeau américain en mangeant des corn flakes, nos ancêtres sont Apaches ».
À peine élu, en 2007, Nicolas Sarkozy avait envoyé en Libye son épouse Cécilia demander à Mouammar Kadhafi la libération de cinq infirmière bulgare et d’un médecin (bulgare aussi, mais d’origine palestinienne, ce qui lui a valu d’être nettement moins évoqué médiatiquement), accusés d’avoir diffusé le VIH en Libye. L’affaire fut conclue, sans doute à grands frais (contrats divers liés à l’armement, au gaz, à l’électricité, et à la libération d’un prisonnier libyen), contrairement à ce qui fut affirmé alors. J’avais été frappé par la réflexion de Nicolas Sarkozy, qui avait à l’époque dit « ces infirmières elles étaient françaises », non parce qu’elles avaient le moindre rapport avec la France, mais parce que la France s’est sentie liée à leur cas… Tandis qu’au même les Bulgares et les Roumains n’avaient pas le droit d’être des membres de l’Union européenne comme les autres… Cette idée variable de l’identité nationale m’avait rappelée la phrase de Goebbels à Fritz Lang, qui ne comprenait pas que le ministre lui propose de travailler pour lui alors que sa mère était d’origine juive et s’était vu répondre : « c’est nous qui décidons qui est aryen »
Plus problématique, on peut inscrire cette petite phrase parmi les mille et une autres de son auteur (ou de ses collègues à droite mais pas seulement) qui montrent un mépris de l’Histoire en tant que science : pour eux, l’histoire n’est pas un objet complexe et passionnant de recherche, c’est un outil de gouvernement, qui sert à fonder un mythe national destiné à légitimer un fonctionnement et des institutions. Ici, le mythe est assumé en tant que tel, il balaye tout nationalisme prétendant s’appuyer sur une base ethnique, et au fond, ce n’est pas moi (qui crois que les humains appartiennent tous à la même espèce) qui me plaindrais de l’intention, mais j’ai des réserves sur la forme, car elle cause du tort à une discipline scientifique qu’elle transforme en fabrique fictionnelle. Certes, c’est la croix que portent les historiens depuis toujours4 : leur science sert (consciemment ou non) à légitimer des pouvoirs, des dynasties, des religions, des valeurs, des rites,… et tout ceci se fait au détriment de toute quête sincère de vérité, et en s’appuyant sur des clichés construits il y a cent cinquante ans pour amener les écoliers de la IIIe République se faire zigouiller à Verdun. Le maniement ras-les-pâquerettes de références mythiques — les Gaulois, Charles Martel, Jeanne d’Arc, etc. — a pour inconvénient de s’auto-entretenir, elle ne pousse pas le public à creuser et à s’intéresser à la complexité de la marche du monde. Au contraire, il sert à rassurer les gens en leur disant de ne pas aller chercher trop loin à comprendre qui ils sont eux-mêmes.
Il est triste que les responsables politiques utilisent si mal l’histoire et si peu à la science-fiction. L’histoire est passionnante pour elle-même, bien sûr, mais aussi pour comprendre comment s’est construit le monde dans lequel nous vivons. Or elle est souvent utilisée pour valider des oppressions, pour cristalliser des systèmes de dominations, quand ce n’est pas pour déclencher des guerres ! Ce que l’on dit en utilisant l’histoire comme instrument politique, c’est que notre avenir est conditionné à une lecture de notre passé, que notre futur est contenu dans nos origines, que celui qui maîtrise le discours sur les origines possède le droit à décider de ce que l’avenir pourra ou ne pourra pas être.
La science-fiction, elle, parle du caractère ouvert du futur — voire du caractère non-déterministe du passé, par le biais de son sous-genre l’Uchronie5. La politique devrait être consacrée à imaginer un futur nouveau, différent, qui aille au delà de ce que nous connaissons déjà, ou croyons connaître.
Pour finir, ce qui me gène dans le discours de Sarkozy sur l’identité, c’est qu’il dit aussi que « être français » est une situation bien fragile car conditionné à respecter ce qu’il considère comme relevant de la culture française. Lorsqu’il refuse « la tyrannie des minorités », ou dit « Je n’accepterai pas les comportements moyenâgeux qui veulent qu’un homme se baigne en maillot de bain, quand les femmes sont enfermées [dans des burkinis] », et ajoute que « la seule communauté qui vaille est la communauté française », sa cible est claire, il veut dire que, quoiqu’en dise leur état civil, certains français doivent être considérés comme des étrangers dans le pays où ils sont nés et où ils ont grandi. Je suis curieux de savoir ce que sont les valeurs françaises selon Sarkozy : il dit qu’il faut aimer la France, apprendre l’histoire de France, vivre comme un Français, mais qu’est-ce que ça implique précisément ? Depuis quand existe-t-il des Français qui aiment la France ? Il y a peu de pays où l’on aime autant râler sur soi-même6. Depuis quand les Français apprennent-t-ils l’histoire, et quelle histoire veut-on qu’ils apprennent ? Enfin, vivre comme un Français, c’est quoi, exactement ? Regarder Jean-Pierre Pernaud à midi, puis digérer devant l’Inspecteur Derrick ? Arrêter de manger de la viande pendant une semaine chaque fois qu’Élise Lucet a diffusé un documentaire pour dénoncer le problème ? Avoir des meubles Ikéa ? Se plaindre des embouteillages depuis sa voiture ? Être persuadé que le voisin gagne plus et travaille moins ? Les témoignages d’étrangers qui tentent de définir ce qu’est l’identité française remarquent surtout un fort penchant pour la bonne nourriture. C’est aussi ce que je sauverais.
La Bretagne est un duché annexé par la France il y a un peu moins de cinq siècles, qui est désormais célèbre pour son agriculture, ses problèmes de pollution liés à l’agriculture, ses stations balnéaires dédiées au tourisme familial CSP+. Avec le Pays de Galles, l’Irlande et l’Écosse, c’est en Bretagne que la culture celtique — c’est à dire gauloise — a le plus longtemps perduré, notamment par la langue. Langue qui valait aux petits bretons surpris à la parler d’être punis en étant forcés de porter le « symbole », un objet infamant quelconque qui prouvait leur crime et a fini par leur en faire perdre la mémoire. Car si « nos ancêtres » sont gaulois, leur langue a été interdite par la République qui se réclamait de leur filiation. Mise à jour du 21/09 : contrairement à des théories à présent réfutées, le Breton ne descend pas du Gaulois, cf. discussion plus bas, au temps pour moi. [↩]
Ce qui n’est pas le cas de Franconville (francorum villa), où Sarkozy a prononcé son discours. [↩]
Dans la chanson Faut rigoler, Henri Salvador se tord les côtes en se souvenant de son instituteur antillais qui parlait de « nos ancêtres les Gaulois », mais ce n’était pas plus absurde que dans le cas de la plupart des français de l’hexagone, surtout sachant l’importante présence bretonne aux Antilles françaises. [↩]
Un exemple parmi d’autres : Avec son discours sur l’origine des Francs, en 1714, où il affirmait que la tribu de Clovis était d’origine germanique, l’historien Nicolas Fréret a indigné un de ses pairs, l’Abbé Vertot, qui l’a dénoncé et a obtenu que son collègue soit emprisonné à la Bastille pendant six mois ! [↩]
L’Uchronie médite sur ce qui eût pu être (et si Napoléon n’était pas parti à la conquête de la Russie ? Et si Christophe Colomb n’avait pas atteint les Antilles ? Des historiens emploient à présent ce sous-genre de la science-fiction comme outil de travail, cf. Écrire l’histoire avec des « si », Actes de la recherche à l’ENS #11, éd. rue d’Ulm 2015. [↩]
Les Belges, aussi, râlent beaucoup sur les Belges, mais avec plus d’humour. Comme le disait César, les Belges sont les plus braves des peuples de la Gaule. [↩]
Je découvre cette semaine le comique « stand-up » calme Fary Brito et je trouve très juste son intervention dans l’émission On n’est pas couché : « je suis contre les gens qui sont contre, parce qu’à cause de ces gens-là qui sont contre, nous on se retrouve à défendre le… burkini ! (…) je m’en fous du Burkini, c’est moche, moi je me retrouve à trouver des arguments pour des gens qui veulent se baigner eu duvet ». Mais comment se retenir de continuer à en parler, considérant le festival permanent de déclarations grandiloquentes ou mesquines, paranoïaques ou va-t-en-guerre (et souvent tout ça en même temps) auquel on assiste depuis des mois ? Continuons notre chronique, que je publie à l’heure même où mes étudiants en Création Littéraire rencontrent en chair et en os Salman Rushdie, qui a récemment dit qu’il « faut se moquer de la religion, car la religion est absurde avant tout ». Amen.
La compétition présidentielle pousse à la surenchère, y compris des gens qui ne font habituellement pas de l’autorité leur cheval de bataille :
Ouille ! Cette semaine, Nathalie Kosciusko-Morizet lance une pétition contre les courants radicaux de l’Islam politique, au premier rang desquels le « Koufarisme », qui n’existe pas, d’autant que « kouffar » est le pluriel de « Kâfir », qui signifie « infidèle », ou « mécréant » (voir moi récent article au sujet de ce mot). Est-ce qu’elle veut dire qu’elle condamne les musulmans non-croyants !?!
J’imagine que beaucoup de personnalités politiques sont persuadées (et sans doute à juste titre, il faut le déplorer) qu’en cette période d’incertitudes et de peur, tout discours qui se veut rassurant sera non seulement inaudible, mais insupportable, jugé épidermiquement indigne des enjeux du temps qui réclament, apparemment, une réduction volontaire des libertés et du niveau intellectuel général.
Ainsi, le fait que le pape François ait répondu au massacre du curé à Saint-Étienne-du-Rouvray en expliquant que le monde était bien en guerre mais qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de religion, mais d’une question d’intérêts financiers, a profondément déçu nombre de catholiques, jusqu’à un journaliste polonais qui traite son commandeur des croyants de débile, et au bodybuilder et candidat ultra-catholique aux élections présidentielles Marian Kowalski, qui s’est senti ulcéré en voyant l’évêque de Rome laver les pieds de quelques migrants syriens1. Tous ces bons chrétiens attendaient un discours offensif, un discours d’affrontement, pas un pape qui se demande si quand un chrétien bat son épouse cela relève de la « violence chrétienne ». J’ai bien ri en lisant le chapeau de cet article trouvé sur Causeur (mais dont je ne peux lire beaucoup plus que cet aperçu) qui reproche au souverain pontife d’être pontifiant, et de ne pas être réconfortant… à force de se montrer lénifiant (c’est à dire apaisant).
Le souverain pontife qui pontifie, ça semble plutôt dans l’ordre des choses ! C’est même son métier. Mais c’est quoi cette femme voilée qui a écrit « I Love Jesus » sur son dos ?
Une tendance nouvelle émerge : filmer des altercations liées au port du hijab (et dérivés) dans l’espace public. Je propose d’appeler cette nouvelle forme de sousveillance la veilsousveillance. C’est ce qu’ont fait deux femmes que le chef d’un restaurant de Tremblay-en-France refusait de servir au motif qu’elles étaient musulmanes et que « tous les musulmans sont des terroristes ». C’est aussi ce qui est arrivé l’an passé (mais l’affaire, classée sans suite par la justice, refait surface cette semaine devant l’ordre des médecins) dans les Vosges, où la remplaçante d’un médecin a expliqué « ne plus vouloir de femmes voilées dans son cabinet » et même « en France » et a affirmé que le port du voile constitue un « acte de prosélytisme » et est « illégal ». Ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est que la patiente, venue consulter à cause de son hypertension, a eu le droit a une consultation et à une ordonnance, la médecin n’a absolument pas refusé de faire son métier, mais la patiente a été mécontente de son traitement, jugeant l’auscultation bâclée, et refusant le médicament prescrit, qu’elle tolère mal, reprochant à la docteure d’avoir « bâclé en deux minutes » son fils lors d’une consultation passée, et, pour finir, en refusant de payer la consultation, tandis que la praticienne qui se trouvait en face d’elle déchirait l’ordonnance. Toute la partie de l’altercation pendant laquelle le médecin explique son rejet des musulmans a été filmé, avec son accord. Outre l’islamophobie (au sens strict : peur de l’Islam) ordinaire, ce qui se manifeste ici est aussi la modification des rapports entre le médecin et le patient : le patient sait ce qu’il veut, sait comment on doit le soigner, sait quel médicament il ne veut pas, et conteste l’autorité autrefois indiscutée du praticien, jusqu’à le faire sortir de ses gonds et, pour finir, exprimer le fond de sa pensée jusqu’à risquer d’être radié de l’ordre des médecins pour une consultation à vingt-trois euros.
Tout ça me fait penser à un signe mineur de la fin des temps dans l’eschatologie islamique : Les objets parleront aux hommes afin de les informer de ce qui s’est produit en leur absence2.
Prochaine étape : apprendre à filmer dans la largeur et pas dans la hauteur, car ça donne une petite image avec des marges, sinon.
On reproche au hijab d’être un vêtement sexiste, un signe de soumission et en même temps un instrument de prosélytisme. Tout ça n’est pas nécessairement faux, mais j’ai défendu cette semaine l’idée que l’on pouvait dire à peu près la même chose d’un vêtement tel que la cravate. Tout d’abord, la cravate est un vêtement plutôt sexiste : certes des femmes en portent, notamment avec certains uniformes (et ça prend sans doute un sens dans le rapport sexué à la domination), mais en général, c’est un ornement vestimentaire masculin qui est, je cite un article de l’Express, « un accessoire à la symbolique phallique, qui (…) a longtemps tenu lieu de caractère sexuel secondaire. Les plus chatoyantes rappellent la queue d’un paon ou d’un faisan. Cet appendice inutile et gênant tend à montrer le niveau hiérarchique de celui qui le porte » (l’ouvrier ne porte pas de cravate, le risque d’accident bête étant certain). La plupart des gens qui portent des cravates ne le font pas pour une raison personnelle, pour le plaisir, mais y sont contraints, et s’en débarrassent même avec plaisir lorsqu’ils rentrent du bureau. Il est difficile de savoir quelle est la signification exacte du port de la cravate, car il en existe sans doute plusieurs3. À l’origine, c’était un signe d’engagement sentimental, les hussards croates qui ont donné leur nom à l’objet le portaient pour signaler qu’ils avaient une épouse ou une fiancée au pays — c’est une représentation de la « corde au cou ». Je ne peux pas interdire aux gens de porter une cravate, je connais d’ailleurs des gens qui en portent avec plaisir, c’est leur choix et je le respecte. Mais je sais aussi que certaines personnes sont forcées d’en porter. Dans certains environnements professionnels, les personnes qui refusent de porter des cravates sont mal vus, et n’ont tout simplement pas le choix. À l’Assemblée nationale, les 422 hommes élus par le peuple pour voter ses lois et décider de leur propre salaire se voient refuser l’entrée dans l’hémicycle par des huissiers s’ils ne sont pas vêtus correctement, c’est à dire s’ils ne portent pas de cravate. Les services de l’Assemblée disposent de tout un stock de cravates à nouer au cou des étourdis. Cette soumission à un code vestimentaire censé signifier le respect des valeurs républicaines est volontaire, ou presque, puisque ce sont les députés eux-mêmes qui valident régulièrement ce règlement. Mais il n’en est certainement pas de même dans tous les bureaux de la Défense, où la cravate et autres signes allégeance au monde du travail constituent des obligations.
En 1347, après onze mois de siège, le roi Henri III d’Angleterre reçoit les clefs de la ville de Calais, apportées, comme il l’a exigé, par les six plus importants bourgeois de la ville, qui portent tous une corde au cou en signe de soumission : ils offrent leur vie pour sauver leur cité (l’histoire a longtemps retenu un sacrifice, mais des témoignages semblent laisser penser que ce sacrifice était juste symbolique).
Je sais que cette comparaison entre le hijab et la cravate ne pourra que choquer certains. Effectivement, il n’y a pas, derrière la cravate, de groupes de pression religieux qui font progresser ce vêtement à coup de scandales ou de polémiques. Mais je pense de mon côté que dans beaucoup de pays du monde — pas en France, certes, le hijab est un vêtement certes fortement codé, imposé par la société, mais qui n’est pas plus réfléchi ou théorisé par celles qui le portent que ne l’est la cravate de par chez nous. Oublions la cravate. Oublions le tissu. En France, en 2016, les musulmans, les juifs, et un certain nombre de personnes originaires d’Afrique subsaharienne (quelle que soit leur religion) pratiquent une mutilation rituelle sur des garçons, généralement après leur première semaine d’existence, où plus tard dans le cadre d’une conversion. Dans l’immense majorité des cas, cette mutilation traditionnelle n’est pas pratiquée sur des personnes consentantes, elle est tout simplement imposée à des nourrissons. Les justifications à cette opération sont diverses : alliance avec Dieu, appartenance communautaire, appartenance à la gent masculine ou encore hygiène (sans la moindre base scientifique). Même si cela semble rare, cette opération peut mal se passer, la mutilation peut s’accompagner d’hémorragies, d’infections, de nécrose, et d’accidents divers. Il semble que pour le nourrisson, la douleur soit intense. Si la sexualité des hommes circoncis, une fois adultes, n’est apparemment pas affectée, ce n’est pas toujours l’avis de leurs partenaires, dont certaines se plaignent d’avoir des difficultés à atteindre l’orgasme ou constatent plus de douleurs liées aux rapports sexuels4. La république est très à cheval sur des pratiques ostentatoires mais réversibles, comme le fait de porter ou non un truc sur la tête, et refuse fermement une mutilation (incomparablement plus grave il est vrai) comme l’excision, mais ne dit rien sur la circoncision sans justification médicale, qui est pourtant théoriquement illégale en France autant que selon une récente décision du conseil de l’Europe, puisqu’elle constitue une violation de l’intégrité physique de l’enfant. L’actuel premier ministre Manuel Valls, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur (et des cultes) avait fortement pris position en défense de la circoncision et de l’abattage rituel Casher (ou Halal, c’est le même) :
La France, république laïque, s’est dotée d’un cadre juridique clair, qui garantit le libre exercice des pratiques religieuses. Il est donc hors de question de revenir sur l’abattage rituel et les pratiques traditionnelles. Je l’ai dit, je le répète : les Juifs de France peuvent porter leur kippa avec fierté. Ils peuvent manger casher et procéder à la circoncision. Le débat sur la » remise en cause » de la circoncision relève de la méconnaissance la plus totale de ce que sont l’identité et la culture juive. Une telle remise en cause est idiote et indigne. En France, la liberté de pratique vaut pour toutes les religions dans le cadre prévu par la laïcité. Un cadre qui impose notamment l’absence de signes religieux dans les écoles publiques et les services publics5.
…On ne comptera donc pas sur l’actuel premier ministre pour mettre en cause cette pratique archaïque6. Ni sur grand monde d’autre, les juifs comme les musulmans me semblent attachés à la circoncision, qui fait partie de leur identité collective, de leur histoire, et surtout, de leur biographie individuelle : difficile de vouloir que ses propres enfants soient exclus d’une tradition immémoriale, difficile d’admettre qu’on a subi une violence pour rien, et pire que tout, difficile d’admettre qu’on a infligé à sa propre progéniture une souffrance inutile. Tout ça se comprend très bien, mais il serait tout de même normal que, comme les tatouages ou les piercings, la décision d’attenter à sa propre intégrité physique soit prise par les intéressés en connaissance de cause. Mais je sais bien que ce n’est pas facile, d’autant que plus la personne est âgée lors de sa circoncision et plus les complications médicales ou la souffrance psychologique sont nombreuses.
Étant donné l’escamotage de son corps après son décès (canular dont les conséquences se font sentir deux mille ans plus tard !), il n’existe qu’une relique de Jésus : son prépuce. Enfin ses prépuces, car quatorze institutions religieuses ont affirmé en détenir un. On se demande si le brith milah a été réalisé par sections successives, jusqu’à obtenir quatorze prépuces, si le morceau de chair repoussait magiquement ou s’il a été débité après coup. Lorsque les premiers chrétiens ont commencé à accueillir des non-juifs parmi eux, ces derniers ont été dispensés de la circoncision, qui les effrayait à juste titre. Puis la non-circoncision est devenue un moyen de distinguer les chrétiens des juifs, quoiqu’elle se pratique encore chez certains chrétiens, chez les Coptes d’Égypte et d’Éthiopie, notamment, mais aussi aux États-Unis, où l’opération est pratiquée de manière relativement générale, sans justification religieuse.
Le même Manuel Valls a en revanche commis un vibrant plaidoyer7 pour la liberté de ne pas mettre de fichu sur ses cheveux, voire de se promener le sein nu : « Marianne a le sein nu parce qu’elle nourrit le peuple ! Elle n’est pas voilée parce qu’elle est libre ». On remarque que le sein est ici au singulier, et c’est malin : les algorithmes pudibonds d’analyse d’image de Facebook détectent efficacement la présence de poitrines nues lorsque deux seins sont présents, mais ne perçoivent pas ce motif lorsqu’un seul tétin est présent. Ainsi, un sein unique reste compatible avec les valeurs de Facebook. Mais est-ce compatible avec les valeurs de la République ? La question est moins évidente, puisque montrer sa poitrine dans l’espace public peut-être (mais dans le cas des femmes seulement) puni comme « exhibition sexuelle » et valoir à la contrevenante une inscription au fichier des délinquants sexuels, ainsi que c’est arrivé à Éloïse Bouton, à l’époque membre des Femen, qui avait fait grand peur au curé de l’Église de la Madeleine en lui montrant sa poitrine découverte et taguée de slogans (et accessoirement en simulant un sanglant avortement à l’aide d’abats d’animaux). Pas si claire, cette histoire de poitrine de la République.
Sur la présence du voile dans l’espace public, en tout cas, j’ai eu cette semaine une épiphanie, il me semble avoir compris les grandes différences de perception du phénomène selon les individus. En discutant, j’ai réalisé que pour les gens qui ont aujourd’hui vingt, voire vingt-cinq ans, le hijab a toujours existé. Tandis que pour les vieux comme moi, et a fortiori plus âgés et moins urbains, le voile est une nouveauté. Ce sera peut-être difficile à imaginer pour les plus jeunes, mais avant les années 1990, voire même 2000, le hijab n’existait pas en France. Les femmes musulmanes d’âge mûr se mettaient souvent un fichu sur la tête, mais c’était à peu près le même que celui de leurs voisines d’origine portugaise, italienne, yougoslave ou paysanne des campagnes françaises, et ce vêtement n’était pas identifié comme religieux ni, a fortiori, comme prosélyte. C’était un truc de femme âgée8. Cette apparition assez brusque d’un vêtement qui rend visible toute une population pourtant déjà présente, a clairement été vécue comme une invasion visuelle par beaucoup de gens en France, expliquant les tensions qui agitent tant le pays en ce moment.
Si vous n’êtes pas familier du catholicisme et des Évangiles le lavement des pieds (notamment les pieds d’étrangers, de voyageurs ou de pauvres), est un rituel banal pour les papes. [↩]
Si je ne craignais pas une fatwa, j’écrirais une histoire de voyage dans le temps dans laquelle le prophète est projeté quelques jours à notre époque, observant sans comprendre le monde tel qu’il est 1400 ans après sa naissance, et en ramenant des visions de signes annonciateurs de la fin des temps : L’usure (les banques, quoi) se propagera – Le vin sera licite et sera largement consommé – Les forces de police seront multipliées (promesse de campagne) – Les vieux se feront jeunes – le salut ne sera adressé qu’à ceux qu’on connaît – Les bergers construiront des maisons de plus en plus hautes (Dubaï) – Les déserts seront construits – Les femmes seront habillées mais nues – Les saisons seront trompeuses,… [↩]
Lorsque Piet Mondrian peignait en costume et avec une cravate soigneusement nouée autour du cou, c’était clairement pour faire son punk, en signifiant que son travail abstrait géométrique était en rupture avec la tradition cradingue des Beaux-Arts. Les cravates fines que portent certains musiciens ont sans aucun doute un sens différent de celle des cadres ou des banquiers, etc. [↩]
Une autre mutilation pratiquée sur les nouveaux nés n’est pas souvent mise en question, et est quant à elle récente : l’ablation de caractères sexuels ambigus (Intersexuation). Ici, la peur de l’ambiguité sexuelle pousse le chirurgien à assigner autoritairement une identité sexuelle à un enfant, non pas avec une connaissance de l’identité sexuelle qui prédomine dans son organisme, s’il y en a une, mais sur un critère esthétique, en privilégiant ce qui sera le plus discret. Théoriquement destiné à épargner à l’enfant des troubles psyshologiques, cette pratique peut en causer d’autres et sert surtout à rassurer la société entière sur la frontière imperméable qui sépare le masculin du féminin. [↩]
Une amie marocaine me dit que dans son pays, le hijab est récent aussi, et que pour elle, le tournant date d’il y a exactement quinze ans, avec l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center, qui a plongé les musulmans de nombreux pays du monde dans un sentiment de fragilité. Jusque lors, le hijab était un vêtement porté par certaines femmes particulièrement pieuses, et pouvait être comparé au voile des religieuses catholiques. Après le 9/11, c’est devenu un signe d’affirmation d’un attachement à la religion, et peu à peu, une injonction à affirmer son appartenance religieuse. [↩]
Alain Badiou est une énigme, pour moi : je l’ai déjà entendu dire des choses très intelligentes — il appartient sans aucun doute au dessus du panier des philosophes radiophoniques —, et sa voix agit de manière presque hypnotique sur moi, elle me rend le bonhomme immédiatement plaisant, sans doute parce que cette voix ressemble énormément celle que l’acteur Roger Carel donnait aux vieux sages dans les dessins animés des années 1970, mon enfance, une voix à la fois sérieuse et un peu comique1. J’imagine que c’est cette voix plaisante qui vaut à Badiou d’être invité si régulièrement dans des studios des grandes radios publiques. Chez les humains, la voix est un puissant outil de « hacking » du sens commun, un peu comme le « oisillon porn » du coucou, dont le bec rouge disproportionné paralyse le bon sens des passereaux dont il a investi le nid, lesquels sont irrésistiblement amenés à favoriser cet intrus et à négliger leur propre progéniture. Ils sont « hackés », leur cerveau a été piraté. Ce n’est pas pour rien que certaines personnes font leur carrière à la radio, et que d’autres y sont insupportables. Ce n’est pas ce qu’elles disent, qui compte, c’est leur voix : timbre, intonations, débit2.
Alain Badiou invité par Ali Badou. À l’oreille, c’est rigolo, c’est sûr.
Bref, puisque j’aime bien sa voix et qu’il dit parfois des choses intelligentes, je pourrais avoir un bon a priori sur Alain Badiou, mais un jour, ou plutôt une nuit, pendant l’émission Ce soir ou jamais, j’ai entendu cet ancien dirigeant du maoïsme français dire de manière très claire que la France sous François Hollande était plus une dictature que la Révolution Culturelle chinoise (qu’il a vécue en pantoufles en France). Le raisonnement lui-même se tenait presque, il était question du caractère non-démocratique de notre système censément démocratique, et de la manière dont ce système sait donner l’illusion de liberté de choix. C’est une chose dont on peut effectivement discuter, mais voilà, la comparaison est tellement odieuse que la discussion ne tient plus, car on ne parle pas d’idées qui flottent dans les nuages de l’abstraction, dans le cloud philosophique, on compare ici deux expériences pratiques du pouvoir, dont l’une est infiniment plus cruelle et traumatisante que l’autre. Il parait qu’il regrette désormais d’avoir défendu Pol Pot, c’est toujours ça de pris3, mais ne regrette rien d’autre de son engagement passé et continue de voir dans la République de Platon la description d’un système politique vraiment libre, là où d’autres voient la promotion (s’il fallait en faire un programme de gouvernement) d’un système dystopique assez odieux, puisqu’il n’y a pas besoin d’avoir lu beaucoup de science fiction4 pour savoir qu’un système utopique construit autour d’une idée philosophique un peu raide de ce qui est beau et bon et bien, et de ce qu’est la vérité, ne peut que broyer toute idée nouvelle autant que toute personne qui ne correspond pas au canon de ce qu’il convient d’être ou de penser.
La Révolution culturelle dans Vivre ! (1994), de Zhang Yimou. L’accouchement se passe mal, mais il n’y a plus de médecins. Jugés réactionnaires, ceux-ci ont été remplacés par des infirmières.
Ce matin, Alain Badiou m’a fait rire franchement en parlant de Pokémon Go, qu’il qualifie de « corruption de la corruption », se plaignant pèle-mêle de la fascination des jeunes pour les images, et du fait qu’ils sont « constamment casqués, non pour affronter la police mais pour écouter des bêtises »5, Il est retourné à la République, en évoquant le Mythe de la caverne et en expliquant que « platon avait déjà prévu ça » : les jeunes se laissent abuser par « le traquenard du visible, de l’invisible, finalement le traquenard de l’image ».
La semaine passée, Michel Onfray s’indignait des adultes en trottinette, et donc, Badiou réplique en expliquant que Platon aurait désapprouvé Pokémon Go.
Je dois admettre humblement que je serais bien incapable d’évaluer le travail philosophique d’Alain Badiou, pas plus que celui de Michel Onfray, du reste, car je n’ai pas lu ces deux auteurs, et pire, je n’ai jamais rien compris à la philosophie6.
Il est à la fois drôle et pathétique de voir quelqu’un d’intelligent tomber dans « les jeunes c’était mieux quand j’étais jeune », mais c’est aussi glaçant, venu de quelqu’un qui soutient encore aujourd’hui la Révolution culturelle, cette époque où les jeunes, au lieu d’écouter « des bêtises » dans leurs casques et d’être abusés par les images, ont assassiné à tour de bras pour le compte du président Mao dans une partie de Pokémon Go pas du tout virtuelle où les créatures à attraper étaient les intellectuels, les universitaires, les médecins, les artistes,… Une révolution de jeunes (les gardes rouges étaient souvent collégiens) manipulés par un dirigeant qui s’est servi d’eux pour reprendre le pouvoir.
On libère finalement un médecin.
Peut-être par manque de recul philosophique, je dois dire que je suis assez intimement persuadé que Pokémon Go est une mode plus sympathique que la Révolution culturelle7.
La voix de « Maestro » dans Il était une fois… l’Homme, par exemple. [↩]
D’autres personnes sont douées pour se faire apprécier dans d’autres contextes : la discussion autour d’un café ou d’un apéritif, les réunions en petit comité, les cours magistraux, les réunions en grand comité, la télévision, Youtube,… car la voix n’est pas tout, et nous avons d’autres moyens de séduire : l’apparence physique, les mimiques, le langage corporel, l’interaction corporelle, mais peut-être aussi des éléments artificiels tels que les conventions vestimentaires, ou d’autres encore plus « animaux », tels que les phéromones et autres éléments olfactifs que nous émettons. [↩]
Message personnel : je te vois venir, Dominique, tu compares l’aveuglement des intellectuels des années 1970 face aux crimes des régimes communistes à celui des intellectuels présents face à l’Islamisme. Mais une femme qui porte le hijab n’est pas plus comparable à Ben Laden qu’une personne qui avait la tête du Che dans sa chambre en 1975 n’était un soutien de Pol Pot. De plus, pour te rassurer, n’oublie pas que le soutien des intellectuels français à Staline, Mao ou Pol Pot, n’a pas eu grand effet politique et encore moins géopolitique, du moins au delà du badinage. [↩]
La dystopie est un genre à part en science-fiction : les auteurs des livres les plus considérables du genre sont souvent publiés ailleurs que dans le rayon SF : Jack London, Aldous Huxley, Karin Boye ou encore George Orwell. Pour cette raison ou alors parce que le thème intéresse d’autres publics, les œuvres dystopiques sont souvent celles qui touchent un lectorat généraliste, et sont étudiés à l’école.
La dystopie n’est pas typique de la science fiction pour une raison philosophique : alors que la dystopie présente un monde sans espoir, dont le but est la perfection (et donc le refus de toute dissidence, la « fin de l’histoire », comme disait l’autre), les autres formes de science-fiction partent du principe que le futur est ouvert et surprenant. [↩]
Là j’imagine la tête que fait la personne qui tombe sur cette pensée alors qu’il est lui-même en train d’écouter le podcast de cette émission dans le métro. [↩]
La philosophie est une science qui m’échappe presque totalement, je ne l’ai pas étudié (n’ayant pas fréquenté le lycée général), j’en ai lu pas mal, mais souvent avec la pénible impression de perdre du temps, car je ne vois pas à quoi me servent des descriptions du monde qui ont depuis longtemps été rendues nulles par l’observation et l’expérience. J’admire les historiens des idées, il font un métier que je serais incapable de faire, car si je m’intéresse au point de vue d’autrui, je ne peux pas prendre au sérieux des idées auxquelles je ne crois pas. [↩]
Cet article aurait dû s’intituler « Rôtis en enfer, Alain Badiou », mais ça m’a semblé un peu agressif. [↩]