La guerre, la bière

N’allez pas croire que ce soit facile ou agréable d’être le grognon de service qui n’aime pas le foot, qui ne peut pas s’empêcher d’être irrité par l’ambiance chaque fois qu’il y a une compétition, et qui ne peut pas s’empêcher de faire connaître son irritation à ceux qui prennent plaisir au spectacle. Le pire, dans ce rôle de rabat-joie, c’est qu’il n’est pas bien original, on n’est jamais vraiment le grognon, on est juste un grognon parmi d’autres : nous sommes nombreux, impossible de jouir de l’orgueilleux plaisir d’être seuls contre l’espèce entière1.
Nous sommes nombreux, mais apparemment pas majoritaires.

eurosncf

Gare Saint-Lazare, je me sens nargué par un calicot géant, sans intérêt visuel ni informationnel particulier. Combien ça coûte à faire ? Six cent, mille euros2 ? Plus ? Combien la SNCF en a réalisé ? J’imagine que l’impact sur le prix de mes billets de train est négligeable.
Lundi à l’aube, au dessus des écrans qui signalent les trains en partance et à l’arrivée, un troisième écran informe les gens qui ont de bons yeux de la composition de l’équipe de je ne sais quel pays. Soyons honnête : habituellement ces écrans diffusent des animations pictographiques sans intérêt qui expliquent qu’il ne faut pas jeter ses ordures ailleurs que dans des poubelles, car il reste des cochons qui ne savent pas ça en 2016.

Cet après-midi, je devais me rendre à l’Université Paris 8. À Saint-Denis. La ville du Stade de France. Cette université doit quelque chose au football : pour que la ville ne semble pas trop pouacre aux caméras du monde entier lors de la coupe du monde de 1998, des efforts avaient été faits pour l’université, qui s’est vue offrir une station de métro rien que pour elle, de nouveaux bâtiments et la rénovation des anciens. L’Euro ne doit pas être assez important pour justifier ce genre de dépenses, rien n’a été arrangé dans nos bâtiments cette fois-ci.

ostrich

Dans le métro, de joyeux autrichiens chantaient bruyamment tout du long. Une fois sur deux, ils chantaient en allemand sur l’air de O When the saints, et l’autre fois, c’étaient des airs de leurs pays, qui, comme le chantait Claude François en parlant de la musique disco, « résonnent comme des bruits de combat »3. Deux blondes avenantes — une fille et sa mère supposè-je — avaient un drapeau dessiné sur les joues, mais sauf elles, il n’y avait là que des hommes, tous plutôt grands, dont un sur deux avait une bière à la main. Tout le monde avait le maillot de son pays avec écrit au dos « Österreich » ou bien des patronymes soit germanoïde, soit slaves, terminés en « vić ». Au début du quai, station saint-Lazare, j’avais remarqué une famille de islandais : le papa, la maman, le fils et la fille, timidement regroupés, avec leur drapeau peint sur les joues.
Arrivé à Saint-Denis-Porte-de-Paris, où se trouve le Stade de France, j’étais soulagé, ces gens allaient quitter la rame sans m’avoir accidentellement renversé de la bière.
Mais non, malgré mes grands gestes et mes « stadium ! out ! raus ! schnell ! » bienveillants, les maillots coquelicot orangé sont restés une station de plus, m’expliquant devoir rejoindre leur point de ralliement. La rame s’est vidée d’un coup, gardant tout de même en souvenir des canettes et des bouteilles vides coincées dans les strapontins, abandonnées sur les sièges ou au sol. Car en 2016 il reste des cochons qui ne savent pas qu’on ne doit pas jeter ses ordures ailleurs que dans des poubelles.
Une collègue a eu une expérience similaire un jour de match avec la Russie, et apparemment, j’ai plutôt eu de la chance avec mes autrichiens — braillards, encombrants, agités, mais bon-enfant –, même si leurs chants ne m’ont pas vraiment rappelé qu’ils viennent du même pays que Mozart, Haydn, Beethoven, Mahler, et Kruder und Dorfmeister.

ordure

Voilà, je me suis encore plaint, je ne peux pas m’en empêcher. Ce ne sont pas vraiment les supporteurs joyeux ni bien entendu le sport qui m’embêtent. Ce sont tous ces drapeaux, ces fiertés patriotiques, ce besoin de se sentir humilié ou humiliant, ennemi, vainqueur.
Certains disent que cela supplée aux guerres, que ça répond pacifiquement à un besoin viscéral de compétition. Je crois le contraire, je crois que c’est un entrainement. Les pays en guerre jouent aussi au football. Le jour sans doute pas si éloigné où la France accueillera à nouveau une vraie guerre-qui-tue à domicile (ces dernières décennies, nous avons pris l’habitude de faire la guerre ailleurs que chez nous), je pourrai dire « ah, vous voyez, j’avais raison ! », mais ça ne sera pas d’une grande consolation.
Bon, ça va, j’ai râlé, je suis calmé, maintenant. Vous pouvez rallumer le match.

  1. Tout a commencé à l’école primaire. Tout le monde semblait avoir cette passion, connaître les noms des joueurs, trouver tout ça très important. J’ai tenté de m’intéresser à plusieurs reprises, mais même sans parler de la frénésie des supporteurs, qui m’effraie, je trouve le jeu lui-même interminable, il ne se passe jamais rien : les mecs courent dans un sens, reviennent de l’autre, repartent, ils abîment le gazon en tournant en rond dans quelques hectares et en crachant tout le temps, tu parles d’une affaire ! Et de temps en temps, quand on tourne la tête pour faire autre chose, la télé se met à beugler « buuuut », et on apprend qu’on a raté le seul moment où il s’est passé quelque chose. []
  2. J’ai appris cette semaine que la compétition nommée « euro » n’a aucun rapport avec l’Union Européenne, ni même avec le continent européen, puisqu’Israël, le Kazakhstan ou l’Azerbaïdjan pourraient y participer.
    Je suppose que si ça s’appelle « euro », c’est donc surtout parce que ça coûte beaucoup d’euros. []
  3. Quand on me parle de magnolias,
    Quand j’entends ces musiques nouvelles
    Qui resonnent comme des bruits de combat.
    Non, je ne sais plus comment faire. []

Le corps puéril

Hier, passant dans le métro, j’ai pris une photographie de cette publicité, car elle m’a surpris, un peu choqué, à cause du décalage que j’y perçois entre le visage du mannequin et son corps. Un visage certes jeune, mais tout de même adulte, plaqué sur un corps de pré-adolescente. Ce n’est bien sûr pas rare, peut-être même est-ce la norme, mais le message, « Joyeuse fête des mères », augmente mon trouble : est-ce que la personne représentée est censée être une mère, ou bien sa fille, ou les deux ? Quelque chose ne colle pas. La marque produit des vêtements pour femmes, hommes et filles, mais c’est bien de la collection pour femmes adultes qu’est issu la tenue portée par ce mannequin.
Le cliché est peut-être pris en légère contre-plongée, et ma photographie de cette photographie l’est légèrement aussi, mais ça ne suffit pas à expliquer que je ressente l’effet comme véritablement dérageant, aux limites de l’Uncanny valley :

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Ce qui me frappe tout de suite, c’est que cette jeune femme n’a pas de bassin, pas de hanches. Il existe bien sûr d’innombrables morphologies, je connais des femmes qui se désolent de ne pas avoir de « formes », d’autres qui croient qu’elles en ont trop, et je ne voudrais pas que l’on pense que je veux, à mon tour, me poser en juge de ce qui doit être le corps idéal pour une femme. Au contraire, je pense qu’il existe mille et une voies à la beauté, jusqu’à la monstruosité, pourquoi pas. Mais ici, entre le choix du mannequin, le choix de la photographie, les modifications amenées par la personne qui s’est chargée de la retouche, le résultat qui m’apparaît est que cette femme n’a pas un corps d’adulte1, et évoque difficilement une mère2. L’importante taille de la tête, rapportée au reste du corps, est une autre caractéristique du corps puéril.

Partant de l’idée que ce genre d’image s’adresse d’abord aux femmes3, je vois ici un refus de vieillir, une nostalgie d’un âge très spécifique de la vie de toute femme : la pré-adolescence, c’est à dire l’époque de la vie qui précède l’âge où les problèmes commencent. Une pré-adolescente ne fait — sauf anomalie de comportement réprouvée par l’ensemble de la société autant que par loi —, pas l’objet de concupiscence. Elle n’est pas une femme, elle est une fille, souvent d’une taille égale ou supérieure à celle des garçons, lesquels, puisque leur puberté est en moyenne plus tardive4, constituent nettement moins une menace, d’autant qu’ils s’avèrent à cet âge plus fréquentables et plus intelligents que deux ou trois ans plus tard. La pré-puberté, chez les jeunes filles, est un âge d’indépendance intellectuelle, et d’un point de vue purement culturel, c’est aussi l’âge de référence des héroïnes de récits d’aventure, je pense par exemple à Fifi Brindacier, à Claude/George dans le Club des cinq, ou encore à Fantômette. Un âge où le corps vit sans être une source d’embarras, un âge de liberté physique.
Je vois d’autres indices de ce même refus d’entrer dans l’âge de la femme, comme la hantise du poil pubien5, la chirurgie esthétique du nez (le nez adulte est plus saillant), et sans doute bien d’autres éléments physiologiques, psychologiques, éthologiques ou culturels, peut-être jusqu’à l’anorexie.

Certains n’ont pas de mots assez durs pour conspuer les femmes qui cachent sciemment leur féminité sous les habits « modestes » liés à la tradition islamique6 ou à sa ré-invention contemporaine. Mais ne pourrait-on pas se demander si la disparition de la féminité par une adulation du corps enfantin et l’occultation du corps par le vêtement ne constituent pas deux réponses différentes à un même problème de statut des femmes ?

  1. En allant voir la production de la marque Molly Bracken sur son site Internet, il me semble que la cible marketing de référence de la marque est plutôt les femmes d’une vingtaine d’années, dans une humeur un peu classique et romantique, peut-être. La morphologie de ce mannequin n’est pas représentative des autres photographies du catalogue. []
  2. J’ai eu envie de parler de ça après avoir lu Ma vérité toute nue, un texte terrible où une femme entre deux âges — mais collant apparemment aux canons de beauté et de santé actuels — se voit insultée par « un homme intéressant, un vrai gentleman, et très intelligent » à peine plus jeune avec qui elle entretenait une liaison affective, qui accepte d’avoir des rapports intimes avec elle à condition de ne pas voir son corps trop âgé qui le dégoûte. []
  3. Pour indice, ce ne sont pas des morphologies de ce genre que l’on voit dans les photographies érotiques destinées au public masculin, et c’est heureux. []
  4. Comme la ménopause, qui ne concerne en dehors de nous que les orques, la violente poussée de croissance liée à la puberté est une singularité de l’espèce humaine. Son fonctionnement dépend beaucoup des conditions environnementales — la courbe de croissance varie selon les endroits, le cas le plus impressionnant étant celui des pygmées, dont la croissance atypique du corps est adapté à la vie dans la forêt équatoriale. []
  5. Que l’on a tendance à imputer à l’influence de la pornographie, certes, mais il n’en reste pas moins que l’apparition du pubis chez les humains des deux sexes signe la sortir de l’enfance et que ça n’est donc pas un signe anodin.
    La situation se complique évidemment si on prend en compte la tendance contraire à une sur-sexualisation du corps par le maquillage et le vêtement, par l’augmentation artificielle de la taille de la poitrine ou des lèvres (dont le gonflement est un indicateur de fertilité), ou à l’inverse, la prévalence du tabagisme chez les femmes, qui permet artificiellement de se donner une voix plus grave et donc plus masculine. []
  6. Citons par exemple Laurence Rossignol : «la dissimulation du corps des femmes est porteuse de régression pour les femmes». []

Traités de kouffars

Encore une semaine bien remplie de vide, avec la polémique sur le concert de « black M »1 à Verdun, avec le retour de la polémique sur Sexion d’assaut2, et bien entendu, avec la polémique sur la polémique. Pour ma part, considérant que la bataille de Verdun est un des plus abominables sommets de la pathétique absurdité humaine, il me semble que convoquer des rappeurs médiocres, à la mentalité merdique mais au grand succès public constitue un hommage tout à fait pertinent. Mais je ne suis pas prêt à me battre pour défendre cette conviction, je dois admettre que je m’en fiche un peu3.
Ce qui m’a intéressé en revanche c’est l’irruption du mot « kouffars » (parfois orhographié avec un « c », et avec un nombre variable de « f »). En auditrice attentive du groupe Sexion d’assault, Marion Maréchal Le Pen a remarqué ce mot et explique son sens dans le communiqué officiel qu’elle a publié pour protester contre le concert programmé à Verdun :

(…) Dans la chanson « Désolé », ce même « Black M » qualifie la France de « pays de kouffars », terme très péjoratif signifiant « mécréant », utilisé dans la propagande anti-occidentale de Daesh.

Kouffar est effectivement le pluriel de Kâfir, qui signifie « mécréant », « infidèle », et qui décrit de manière péjorative (mais pas spécialement par Daesh) les non-musulmans, du point de vue des musulmans. C’est un mot plus dépréciatif que « goy » pour les juifs, je pense, car il ne décrit pas une simple altérité, mais confère un statut d’ennemi à celui qui se voit qualifier ainsi. Le kâfir n’est pas seulement l’autre, c’est aussi souvent celui qui choisit sciemment de rester dans l’erreur4. Le mot aurait donné son nom au cafard. Je suis étonné qu’un tel substantif soit utilisé de manière péjorative par un groupe dont la plupart des membres ont des parents originaires d’Afrique subsaharienne, car pendant des siècles, le mot kâfir a aussi servi à décrire les noirs.

Scène de marché aux esclaves, dans le manuscrit illustré Harîrî Schefer, XIIIe siècle

Scène de marché aux esclaves, dans le manuscrit illustré Harîrî Schefer, XIIIe siècle

Entendons-nous : l’Islam, et c’est d’une modernité époustouflante, a fermement théorisé l’anti-racisme, par des sourates très claires sur la diversité de l’apparence des humains, ainsi qu’avec l’histoire du premier muezzin, Bilal, esclave affranchi, choyé et défendu par le prophète pour qui ce qui doit primer n’est pas la couleur de la peau d’une personne, mais la sincérité et l’étendue de sa piété5. C’est malheureusement pourtant aussi en se servant de la religion qu’a été théorisée la traite négrière par les Arabes, entre le VIIIe et le XXe siècle6, qui a entraîné la déportation de dix à quinze millions d’Africains subsahariens, et inspiré la création du système de traite raciste initié à la Renaissance par les pays européens. Une raison invoquée par les esclavagistes arabes pour légitimer leur commerce des noirs a été le fait que ces derniers sont, selon la tradition, les descendants de Cham, le fils maudit par Noé/Nouh7, ce qui leur conférait une infériorité fondamentale et justifiait qu’ils soient ainsi privés de liberté. Dès le début de la traite arabe, le mot « abid » (esclave) est d’ailleurs devenu synonyme de « noir ».
La seconde excuse donnée à la traite négrière était que les noirs étaient des mécréants, des Kouffars. On trouve une trace de ce fait dans un mot qui est encore utilisé aujourd’hui dans le Sud et dans l’Est de l’Afrique : cafre/caf à La Réunion, ou Kaffer/kaffir en Afrique du Sud, où le mot est équivalent au nigger des américain et peut, de la même manière d’ailleurs, être repris à leur compte par les intéressés.

Moralité : euh…

  1. Le pseudonyme complet de Black M est Black Mesrimes, où « Mesrimes » est un jeu de mot entre « mes rimes » et le nom de Jacques Mesrine, formé au meurtre par l’armée française lors de la guerre d’Algérie (et médaillé pour avoir, plus souvent qu’à son tour, été chargé de l’exécution sommaire de prisonniers algériens) et incompréhensiblement adulé pour son œuvre de braqueur ensuite. []
  2. Sexion d’assaut est le Groupe de rap favori de Marion Maréchal Le Pen, bien qu’elle ait pris position contre le concert de Black M à Verdun. Le nom n’est pourtant pas un hommage aux Sturmabteilung (la section d’assaut d’Ernst Röhm, « purgée » par les nazis qu’ils avaient amené au pouvoir lors de la « Nuit des longs couteaux », au prétexte notamment de l’homosexualité de Röhm), mais a vraisemblablement été choisi car il contient le mot « sex ». Au moins deux des anciens membres de ce groupe (Maître Gims et Black M) sont désormais célèbres pour avoir démontré que le rap était soluble dans la variété et sont les Frédéric François et les François Valéry d’aujourd’hui. Ils confirment aussi le caractère fondamentalement réactionnaire d’une bonne partie du hip hop mainstream, avec leur sexisme assumé et leur homophobie viscérale. Notons cependant que sur ce dernier point, ces chansonniers ont décidé de se taire, par pragmatisme hypocrite : « on nous a fait beaucoup de réflexions et on s’est dit qu’il était mieux de ne plus trop en parler parce que ça pouvait nous porter préjudice (…) On ne peut pas se permettre de dire ouvertement que pour nous, le fait d’être homosexuel est une déviance intolérable ». Je ne comprends pas toujours les paroles de leurs chansons, mais elles ne sont pas toujours bienveillantes, effectivement. Je cite : « j’crois qu’il est grand temps que les pédés périssent / Coupe leur pénis / Laisse-les morts, retrouvés sur le périphérique » (On t’a humilié, 2010). []
  3. Notons que Robert Ménard, maire de Béziers, s’est félicité de l’abandon du projet de concert en ces termes :
    Concert #BlackM à #Verdun annulé! L’union sacrée en 2016, comme en 14-18, ça paye !. Or l’union sacrée en France et son équivalent allemand le Burgfrieden décrivent le renoncement au pacifisme, et le début d’une guerre qui a fait vingt millions de morts quoique personne n’ait, à ce jour, réussi à expliquer de manière satisfaisante ce qui a pu la justifier. La référence est passablement consternante. []
  4. Dans l’interview où ils s’exprimaient sur l’homophobie, les membres de Sexion d’assaut avaient aussi fait part de leur vision de la religion : « Pareil pour les autres religions, on ne les attaque pas parce qu’on respecte quand même un minimum les autres et qu’on ne peut pas les forcer à être dans le vrai et musulmans comme nous ». Ils sont tolérants, parce qu’ils n’attaquent pas ceux qui, contrairement à eux, ignorent l’unique vérité. []
  5. Et même, le prophète n’hésite pas à dire qu’un esclave noir peut commander à des musulmans, comme dans ce hadith tenu pour authentique et issu du recueil de Boukhârî : « Écoutez et obéissez, même si on désigne pour vous commander un esclave abyssin, dont la tête ressemble à un raisin sec ». []
  6. Voire même le XXIe siècle, puisque des formes plus ou moins directes d’esclavage persistent en Mauritanie, au Soudan, mais aussi dans plusieurs monarchies du Golfe. []
  7. Cham a été maudit par Noé pour avoir vu son antipathique imbécile de père nu dans un fossé, complètement saoul. Notons que Cham est censé être l’ancêtre de tous les noirs, mais qu’il est aussi le père de Canaan, et donc l’ancêtre mythologique des cananéens, c’est à dire aujourd’hui, des Palestiniens.
    Une anecdote pour finir : j’ai raconté cette histoire sur France 24, RFI et la Chaîne Histoire. Chaque fois, la séquence a été coupée au montage : apparemment, la traite arabe ou la critique du patriarche-à-l-arche sont des sujets médiatiquement tabous. []

Que fait la police ?

« On ne frappe pas une fille, même avec une fleur », disait souvent un instituteur que j’ai connu1. La formule m’a marqué. Alors c’est peut-être paternaliste ou que sais-je, mais quand je vois des policiers baraqués cagoulés, casqués, masqués, donner un lâche coup de matraque dans le dos d’une jeune femme qui doit peser quarante kilos2, cette phrase me revient instantanément, accompagnée par une envahissante bouffée d’adrénaline qui me fait éprouver, pendant quelques instants, une haine viscérale et profonde envers l’auteur du coup, mais aussi envers l’État qui laisse faire et montre par ce silence l’étendue de son mépris pour les citoyens qui, nous dit-on à l’école, constituent une nation, et que la police est réputée protéger.

...

En haut à gauche, une photographie publiée par l’artiste Michel Blazy, prise par son fils, qui montre les jambes d’une étudiante des Beaux-Arts après sa confrontation avec la police. À côté, l’image n’est pas claire, mais il s’agit d’un photogramme extrait d’une vidéo du Parisien, où on voit distinctement un policier frapper deux jeunes femmes sans casque qui s’enfuient. En dessous à gauche, un visuel produit par des féministes de Nantes qui protestent contre la violence gratuite, ciblée et accompagnée d’insultes sexistes qui s’est abattue sur l’une d’entre elles pendant une manifestation, le 28 avril. Enfin en bas à droite, une étudiante de Nanterre qui porte plainte contre la police à qui elle reproche de lui avoir fracturé le bras.

Quand je vois une personne, casseur, manifestant ou passant, peu importe, qui reçoit un coup gratuit de la part d’un membre des forces de l’ordre3 alors qu’il se trouve menotté, inoffensif et impuissant à répondre, je ressens une vraie rage aussi. Quand je vois que l’homme qui frappe se trouve parmi quarante policiers dont pas un n’a l’idée de refréner l’accès de violence brute de son collègue, j’ai bien peur d’admettre que ces gens ne comprennent pas le sens de leur propre métier.

On me fait remarquer ailleurs que je me suis montré moins sensible aux violences subies par les imbéciles de la « manif pour tous », qui eux aussi se plaignaient de la brutalité des policiers.
Je bats ma coulpe, je ne m’identifie pas spécialement à eux et je ne suis proche de personne qui appartienne à ce mouvement, peut-être que leur sort m’a échappé, alors qu’en théorie, quelles que soient les idées défendues, je ne pense pas qu’un pays où on frappe impunément des gens qui protestent mérite le nom de Démocratie. Et je ne pense pas qu’une police qui offre leur baptême du gaz lacrymogène à des enfants soit vraiment là pour protéger les contribuables qui paient son salaire.

On se comprend

On se comprend ?

Bien sûr, je vois de l’autre côté les clowns masqués qui agitent des fumigènes et lancent des projectiles divers pour jouer à la guerre, et qui semblent réclamer l’affrontement (et la fessée ?), enfin qui semblent presque avoir envie de vivre dans une dictature pour le simple plaisir d’avoir un ennemi à combattre, une cause à défendre, pour être des héros et des résistants.
Bien sûr, les policiers sont épuisés, mal formés à leur mission ou à leur matériel, visiblement aussi mal encadrés et mal employés par leur ministère de tutelle. On comprendra sans peine qu’ils soient las de la détestation que leur simple existence inspire à beaucoup de français (mais bon, ils ne font pas tout pour se faire apprécier), et on comprend bien sûr qu’ils n’aiment pas recevoir des pavés en pleine figure.

J’avoue alors que je suis un peu décontenancé lorsque je vois des policiers en civil déguisés en activistes qui provoquent les affrontements et font sciemment monter le niveau général de violence, alors qu’ils sont les premiers à se plaindre de cette progression. Les preuves s’accumulent (merci à nouveau à la photographie numérique, merci aux médias personnels), mais Bernard Cazeneuve ne réagit pas, il ne fait même pas mine de croire que les policiers déguisés en casseurs sont des casseurs déguisés en policiers déguisés en casseurs, non, il ne répond à personne sur ce point4.

casseurs

…mais ça explique pourquoi ils s’en prennent plus volontiers aux gens sans casques, sans masque, aux étudiants maigrichons : c’est le seul moyen d’être sûr de ne pas faire du mal à des collègues accidentellement.

Quand on me disait que les attentats et l’état d’urgence allaient permettre au gouvernement actuel de se montrer autoritaire, voire totalitaire, je riais : « on n’est pas sous Pinochet, quand même ». Mais je ris moins à présent. Ni Pinochet, ni l’Arabie saoudite, ni la Chine, ni la Russie, ni Erdogan, certes, mais sur une très mauvaise pente, sans aucun doute.

  1. Monsieur Delqué, à l’école Maurice Berteaux à Cormeilles-en-Parisis, dans le Val-d’Oise. La phrase sans doute une citation de Jules Michelet : «Ne frappez pas une femme, eut-elle fait cent fautes, pas même avec une fleur» (L’Amour, 1858). []
  2. Merci Youtube, merci Périscope, merci Instagram, Twitter, Facebook, qui nous permettent de voir toutes ces images qui ne semblent pas tellement intéresser les chaines de télévision, qui se bornent à opposer méchants casseurs, et policiers qui font ce qu’ils peuvent pour protéger les gentils mais irresponsables manifestants. On se félicitera en revanche que des médias (ou en tout cas leur service Internet) qui n’ont pas la réputation d’être infiltrés par des anarchistes, comme Le Parisien ou Le Monde, évoquent ces violences qui, à eux aussi, semblent nouvelles. []
  3. En me relisant, je constate que je n’avais pas écrit « un membre des forces de l’ordre », mais « un membre de l’ordre ». J’ai peur que ce lapsus ait un sens profond. []
  4. Je n’avais que peu d’avis sur Bernard « gazeneuve » Cazeneuve, mais j’ai été choqué de son obscénité en le voyant à la télévision annoncer qu’il lançait une enquête pour établir les conditions dans lesquelles un étudiant rennais a été éborgné par un tir de flashball, en parlant comme d’un acte d’autorité, et en même temps d’une trop généreuse faveur qu’il faisait aux manifestants, alors même que c’est le plus évident de ses devoirs dans sa position. Et comme si cela ne suffisait pas, il a profité de son discours pour sommer les organisateurs des manifestations de « condamner les casseurs » avec autant de « fermeté » qu’il a lui-même lancé la timide enquête qui n’aboutira, parions-le dès à présent, à aucune remise en question significative. []

La new démocratie

On résumait autrefois la dictature à « Ferme ta gueule ! », et la démocratie à : « Cause toujours ! ». Ce système, typique d’un certain esprit franco-français dépassé face aux enjeux de la mondialisation et déconnecté de la réalité du terrain, a connu récemment une réforme, une révolution culturelle, un changement de logiciel. À partir de maintenant, « la dictature », c’est quand une poignée de morveux crie « fasciste ! » à Alain Finkielkraut lorsqu’il s’apprête à quitter la place de la République1.

« la démocratie, c’est le vote », disait Jean-François Copé récemment, qui opposait le vote, fondamentalement démocratique, à l’expression de son opinion sur la place publique, « pathétique » et « choquante » pour les français, notamment «à Meaux » et « en régions »

« la démocratie, c’est le vote », disait Jean-François Copé récemment, qui opposait le vote, fondamentalement démocratique, à l’expression de son opinion sur la place publique, « pathétique » et « choquante » pour les français, notamment «à Meaux » et « en régions »

La démocratie a évolué en profondeur, elle aussi, mais on ne saurait résumer sa philosophie en une phrase. On peut en revanche en donner quelques exemples :

— Organiser un référendum pour consulter le peuple, puis, lorsqu’il s’avère que le résultat du vote n’est pas celui qui était prévu, ne plus en tenir compte. Plus généralement, ne jamais perdre de vue que les promesses n’engagent que ceux qui les croient.
— Afin de réagir aux trop nombreuses affaires qui ébranlent le monde politico-financier, voter une directive pour protéger le secret des affaires. Promettre des lois pour protéger les « lanceurs d’alerte », mais, dans les faits, traiter ces derniers en criminels de guerre ou en parias.
— Étendre l’empire des moyens de surveillance des particuliers, qu’il convient d’appeler « protection » et non « surveillance ». En effet, ces dispositifs sont dédiés à protéger la classe politique de ce qui lui fait vraiment peur, à savoir les citoyens.
— Ne tirer aucune conséquence des informations gênantes : malgré leurs extravagantes collections de casseroles, les Balkany, Woerth, Dassault, Copé, Sarkozy2 et bien d’autres sont non seulement libres de circuler, mais paradent sans honte sur les plateaux de télévision, encouragés par la fascination malsaine que suscite leur culot. On notera le sens du pardon des Français qui persistent à confier leur voix3 aux gens qui jouent avec leur argent.
— Faire matraquer et gazer des gosses qui manifestent par des policiers qui s’ennuient, couvrir les bavures non-filmées de ces derniers, condamner du bout des lèvres (mais sans conséquences) les bavures filmées et diffusées, laisser des policiers se déguiser en militants anarchistes pour exciter leurs collègues.

…On peut continuer longtemps, mais vous avez compris l’idée : le monde change, il va falloir s’y faire. Retenez-en l’essentiel : insulter Finkielkraut, c’est totalitaire, et gazer des mômes, c’est démocratique. Et si t’es pas content, c’est le même prix, on sait où tu habites et on a le droit de mettre ta ligne sur écoute.

  1. Repeindre des distributeurs de billets d’une banque remarquablement dynamique dans le domaine de la création de sociétés offshore (avec un record de neuf-cent-soixante-dix-neuf sociétés créées à Panama) n’est en revanche pas une menace pour la démocratie : certes, il s’agit d’un refus de libre circulation de l’argent, mais comptez sur la banque concernée pour faire peser le coût du nettoyage à leurs clients — après tout, cette même banque n’a pas eu peur de réclamer quatre milliards d’euros à un de ses anciens employés au motif qu’il avait fait ce qu’on attendait plus ou moins de lui. []
  2. Mitterrand a eu sa pyramide et sa bibliothèque, Chirac, son musée des art premiers. On regrettera que Sarkozy n’ait pas eu le temps de mettre sur place un écomusée de la corruption. []
  3. « Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir. Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement. » (Elisée Reclus, dans Le Révolté, octobre 1885). []

Les grèves à Paris 8 (mon quart d’heure réac’)

Avant de me faire lapider, je dois affirmer clairement ma solidarité inconditionnelle envers les étudiants et les lycéens qui se sont fait brutaliser par les forces de police, ma totale réprobation face à l’installation dans la durée de l’État d’urgence, et mon refus personnel de la loi El-Khomri et de son principe de souplesse à sens unique. Je dois prendre cette précaution en introduction, parce que nous sommes dans une ambiance assez pénible de « si tu n’es pas avec nous tu es contre nous » : si tu ne trouves pas bien que des étudiants saccagent ta fac, c’est que tu soutiens le droit du travail britannique du XIXe siècle et l’impunité policière du Chili de Pinochet. Si tu ne soutiens pas les moyens employés, alors c’est que tu t’opposes au but. Et si tu es solidaire d’un camp politique, alors tu n’as aucun droit de critiquer ses actions.
Faut pas désespérer Billancourt.

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En début de semaine dernière, arrivant à Paris 8, je croise une collègue qui était en route pour assister à une Assemblée générale à propos de la loi El-Khomri. Comme beaucoup d’universités, la mienne est fortement mobilisée contre cette modification du droit du travail. Ma collègue me demande si je viens pour la même raison, et je lui réponds que non, sans pouvoir m’empêcher de laisser percer mon indifférence envers ce genre d’événement : en vingt-cinq ans de fréquentation de Paris 8, j’ai l’impression d’y voir régulièrement des poussées de fièvre activiste : blocages, blocus, assemblées générales, happenings, slogans, graffitis et affiches imitées de celles de mai 1968, de la Guerre d’Espagne ou des Constructivistes russes1. Je remarque que ces mouvements protestataires cycliques tombent souvent au sortir de l’hiver, et mon mauvais esprit naturel me mène à y voir avant tout un besoin de vacances2. Une obsession courante des étudiants qui mènent la lutte est d’ailleurs la démobilisation qu’entraînent à coup sûr l’arrivée des véritables vacances, qui semblent rendre inutile le mouvent de grève.
De mon côté, je n’arrive pas trop à croire à l’efficacité tactique des grèves estudiantines : ils ne bloquent pas le fret des marchandises ou le transport des passagers, ils ne bloquent pas la production d’automobiles ou de lait, le reste de la société a du mal à en percevoir l’impact.

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Ouais ! Moi aussi je suis pour la liberté, contre l’état d’urgence, pour le droit de m’exprimer et pour les universités ouvertes et occupées (quoiqu’il faille s’entendre sur le mot « occupé » : j’aime bien que l’université vive, je la préfère « occupée » à « déserte ».

Mais tout de même, qu’il y ait des assemblées générales pour discuter de la politique de la France, de l’avenir, ça me va très bien. Une université spécialisées dans les sciences humaines, et surtout une université telle que Paris 8, est là pour penser la société et pour se demander comment la faire évoluer. On a ici des philosophes, des artistes, des sociologues, des anthropologues, des historiens, des cinéastes, enfin tout un tas de gens qui sont là pour comprendre, montrer et peut-être inventer le monde.
Sans être Sun Tzu ou Machiavel, j’ai tendance à être pragmatique et je ne vois pas vraiment quelle instance dirigeante de notre pays sera impressionnée ou touchée par le blocage et les dégradations volontaires3 d’une université située en Seine-Saint-Denis par ses propres usagers. « Mon général, l’heure est grave, l’ennemi proteste en se tirant des balles dans le pied ! ».

Il paraît que le blocage sert à empêcher que les étudiants qui participent aux assemblées générales ne soient considérés comme « défaillants » : si l’université est bloquée, il est impossible d’y manquer des cours. Admettons, mais il est tout de même un peu triste que l’action concerne… Les enseignants, traités comme au mieux comme des machines à distribuer des notes, au pire comme des ennemis, ou les étudiants qui passent des examens, considérés comme des traîtres. Il y a quelques années (pour le CPE, peut-être, je ne sais plus, toutes ces actions se ressemblent tellement), un étudiant m’avait menacé physiquement si je tentais de passer le barrage de chaises qu’il gardait. Je ne me souviens plus comment ça s’était fini (je crois bien que je suis passé quand même, pour arriver devant une salle de cours vide), mais j’avais compris ce que valaient la liberté d’autrui et la démocratie selon celui qui avait voulu m’interdire le passage4. Le syndicalisme étudiant avait alors acquis ma méfiance, et pour toujours.

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Ce tweet fait suite à un message de la président de l’université qui écrivait : « L’atmosphère devient de jour en jour plus délétère. Les dégradations, chiffrées dès les premiers jours à 13 000 euros atteignent aujourd’hui 38 000 euros. Un mur a été gravement endommagé dans le bâtiment A. Des événements ont été délocalisés en constituant un surcoût pour l’université. Des étudiants se mettent en danger en tentant de franchir les barrages. Des étudiants « bloqueurs » s’autorisent à demander leurs cartes professionnelles aux agents et interdisent l’entrée aux enseignants. Des étudiants de LEA qui faisaient leur partiel ont vu leurs tables renversées par d’autres, des étudiants de L3 risquent de voir leur stage compromis, des soutenances de thèse peinent à se tenir… »

Quelles que soient les justifications philosophiques, je dois dire, pour répondre au tweet ci-dessus, que cela me gène fondamentalement que des étudiants jouent aux flics, ou demandent à être considérés à égalité avec des vigiles. Notons que les vigiles de Paris 8, installés après les attentats de Charlie Hebdo et revenus après le Bataclan, laissent passer n’importe qui, il suffit d’avoir une carte à montrer, qui peut être une carte d’étudiant, de personnel de l’université, de piscine municipale ou d’adhérent à un club de bowling. Une fois, un vigile m’avait regardé avec méfiance, puisque je ne suis pas étudiant, et m’avait demandé ce que je venais faire là. Je lui ai répondu « je vais à la fac ». Et j’ai pu passer.
Si je comprends bien, les étudiants-flics, eux, se montrent bien plus zélés et attentifs dans l’examen des papiers d’identité qu’ils exigent qu’on leur présente.

...

Je dois dire qu’en tant qu’enseignant, ça me gêne profondément d’être considéré comme l’ennemi. Mais avec toujours plus de mauvais esprit, je remarque (et bien d’autres collègues font le même constat, y compris parmi ceux qui soutiennent inconditionnellement ces actions) que les étudiants les plus véhéments lors de ce genre d’événement, ceux qui savent prendre le micro avec l’air de dire des choses d’une importance absolue lors des assemblées générales, ne sont pas forcément les étudiants les plus passionnés par leurs études le reste du temps. Peut-être forcé-je le trait, après tout je parle ici par intuition plutôt qu’autre chose, mais j’ai parfois l’impression que ce n’est pas la mobilisation qui pousse certains étudiants à négliger leurs études, c’est leur manque d’investissement dans leurs études qui les pousse à chercher une cause, une motivation renouvelée, une bonne raison de se bouger et une bonne manière d’exploiter leur talent (souvent indiscutable), peut-être un dérivatif. Et dans un sens, c’est positif, « ne pas aller en cours pendant une grève, c’est déjà agir, ça mérite une bonne note » me disait un collègue il y a des années, et pourquoi pas. Et puis comme on m’écrit sur Twitter, « on se fait des amis »« ça fait des liens »« on sort avec des filles », Quoi de plus romantique que les révolutions, en effet ? Soyons honnête, je n’aurais pas pu connaître tout ça, j’étais déjà papa quand j’ai entamé mes études, j’étais dans un tout autre genre d’existence. Peut-être que je me moque par jalousie d’une forme de jeunesse que je n’ai pas connu ? Je me cherche des excuses.

Ce genre de mouvement concerne souvent les lois liées au travail. J’y vois une expression forte et légitime ou en tout cas compréhensible de l’angoisse des jeunes face au mystérieux monde « réel » qui les guette, avec ses promesses de précarité et de maltraitance, et de rejet de l’université, qui elle n’a pas les moyens de promettre grand chose si ce n’est, comme le fruit de la connaissance dans la Genèse, la douloureuse conscience d’une condition que l’on subit d’autant plus violemment que l’on sait qu’on la subit.

Paris8_fin_du_travail

Mais je ne peux pas m’empêcher aussi de me dire que le syndicalisme étudiant et ses mouvements révolutionnaires (ou réactionnaires, c’est l’opposition classique d’une même pantomime où chacun a besoin d’un ennemi pour se définir) sont avant tout la machine à fabriquer des politicards arrivistes : des Dray, des Valls, des Fillon, des Sarkozy, des Cambadélis, des Karoutchi, des Raoult, des Copé, des Madelin, des Longuet. Rien de bien sympathique à mon goût. Est-ce un mal nécessaire ? La vie politique française a-t-elle plus besoin de petits ambitieux que de grandes idées ? Paradoxalement, je suis un peu trop anarchiste, un peu trop écœuré et désespéré de l’espèce humaine, pour ne pas me résigner à le constater.

  1. Rappelons que le constructivisme, en tant qu’art officiel du régime soviétique, a vite été remplacé par des travaux nettement moins avant-gardistes du « réalisme soviétique ». Les affichistes républicains de la guerre civile espagnole, eux, ont travaillé sans états d’âme apparent (et sans changements formels en tout cas) pour les franquistes une fois la victoire de ces derniers assurée. Quant aux soixante-huitards, on a assez dit qu’ils avaient joyeusement gonflé les rangs des agences de publicité des années 1980… []
  2. Après tout, la France est bien le seul pays où on se vante de résister à la barbarie en prenant l’apéro ! Le savoir-vivre et la convivialité constituent un engagement politique qui en vaut d’autres — et j’écris ça très sérieusement. []
  3. J’espère que le montant des dégradations, estimé hier à 38 000 euros, est exagéré. Car en voyant cet argent gaspillé, je pense aux chargés de cours dont on a baissé les heures faute de budget, aux conférenciers qu’on a du mal à payer, aux fuites d’eau qui ne sont jamais réparées,… []
  4. Je me rappelle aussi qu’une année, les retards de notations avaient plongé les étudiants étrangers dans d’angoissants problèmes administratifs, car la préfecture qui leur donne ou non le droit d’étudier n’est pas vraiment sensible aux questions de grèves étudiantes. []

d’accord ?

« Si t’es pas d’accord, c’est le même prix »

Sans originalité, je fais partie du million et quelque de personnes qui ont signé la pétition contre le projet de réforme du code du travail (surnommée Loi El Khomri).
Pourtant, je vois bien que beaucoup des dispositions critiquées existent déjà dans le code du travail, et je dois aussi avouer que malgré ma méfiance envers le mot « réforme » — devenu synonyme de recul social —, je suis certain qu’une mise à plat des règles du monde du travail est à faire. Mais pas celle-là, pas comme ça, et pas maintenant.
Ce qui me frappe en lisant les diverses propositions de l’avant-projet, c’est le recours régulier à la notion d’accord (mot présent au moins deux cent fois dans le projet de loi) : telle ou telle chose est rendue possible, si il y a un accord. Mais la structure proposée est toujours la même : Après un accord, telle ou telle disposition favorable aux salariés pourra être supprimée.
Les accords dont il est question n’impliquent pas que les parties concernées (le salarié et l’employeur) s’accordent, elles signifient qu’une instance syndicale s’est mise d’accord, sur leur dos, avec l’entreprise. Et le résultat est à prendre où à laisser, comme avec l’article 13 du projet de loi qui explique qu’un salarié a totalement le droit de ne pas être d’accord avec l’accord qui modifie son contrat, mais que cela constitue aussitôt pour l’employeur une légitime « cause réelle et sérieuse » qui permettra de décider d’un licenciement pour « motif personnel » (mais pas encore pour « faute grave », heureusement).
L’accord est un peu unilatéral, donc, et la souplesse, un peu raide.

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oui, je me suis un peu moqué

Imposer ces hypocrites possibilités de négociation au moment où le chômage monte (merci à l’endettement sarkozyste comme au désendettement hollandiste) et où les gens se trouvent aux abois, effrayés par la peur de perdre le peu qu’ils ont, est aussi probe que d’attendre que quelqu’un se noie pour lui dicter ses conditions. Surtout si on est un peu suspect d’avoir jeté à l’eau la personne. Je ne pense pas que le gouvernement Valls ait un plan machiavélique en tête, et j’ai peur qu’il croie véritablement faire baisser le chômage, mais son manque de vision de l’avenir est triste : comment pourrait-on réduire le chômage en permettant aux entreprises d’augmenter le nombre d’heures travaillées par les employés ? Le marché de l’emploi ne va jamais s’améliorer : l’automatisation ne cessera jamais de progresser, la distribution des revenus et des biens ne pourra être ce qu’elle est1 que de manière toujours plus artificielle. L’économie de ce monde n’est plus vraiment soutenable, l’avantage de l’infime nombre favorisé ne tient que sur des mythes : l’abondance de ressources qui ne le sont pas, la rareté de choses abondantes, les promesses hasardeuses de futur2, et la prétention que nous avons de maîtriser notre environnement. Et bien sûr, les peurs soigneusement entretenues, qui finissent par s’auto-alimenter : terrorisme, violence gratuite, chômage. Pas besoin de paranoïa complotiste pour se dire que les gens qui sont en position d’avoir un peu de pouvoir sur ce monde sont rares à être spontanément enclins à le partager. Ils préféreront voir s’installer la misère, le fascisme, la guerre, ou les trois ensemble.

Les enjeux de l’époque sont immenses, les anciennes recettes ne fonctionneront plus, nous ne devrions pas en être à compter s’il faut que ceux qui travaillent aient le droit de travailler une heure de plus ou de moins, nous devrions essayer de changer de perspective, de mettre à plat notre fonctionnement pour créer une prospérité économique partagée et une richesse croissante dans les domaines du savoir et de la création.
Enfin je rêve tout haut, bien sûr.

  1. Sournoisement, l’accaparement des terres et des richesses au profit d’un petit nombre progresse : La moitié des terres en Europe est contrôlée par 3% de gros propriétaires (Bastamag) ;  Qui possède la terre ? (Témoignage chrétien) ; Les 1% les plus fortunés posséderont bientôt la moitié de la richesse mondiale (Le Monde) ;  Des riches toujours plus riches et des pauvres encore plus… pauvres (Le Figaro). []
  2. Lire La privatisation de l’hyperstition, chez Grégory Chatonsky. []

Trollons le grand prix

Les auteurs ont voté, les trois finalistes pour le grand prix de la ville d’Angoulême sont Alan Moore, Hermann et Claire Wendling. Même s’il n’est pas complètement inattendu (Moore et Hermann sont pressentis depuis longtemps, en tout cas), ce palmarès est étrange : les trois auteurs ont plus ou moins fait savoir qu’ils ne voulaient pas du prix (quoique Hermann semble avoir changé d’avis) et leurs œuvres sont difficilement comparables.

De gauche à droite : Watchmen (Moore/Gibbons), Jeremiah (Hermann) et, enfin, un pastel par Claire Wendling.

De gauche à droite : Watchmen (Moore/Gibbons), Jeremiah (Hermann) et, enfin, un pastel par Claire Wendling.

J’adore dire du mal d’Alan Moore, parce que c’est une vache sacrée de la bande dessinée des trente dernières années, ce qui est en soi une bonne raison, mais je dois dire pour être franc que j’en dis aussi du mal parce que j’en pense du mal. Ses scénarios sont érudits et intelligents, rien à redire là-dessus, mais je me sens presque invariablement repoussé par les dessinateurs qu’il embauche, qui sont, sauf exception1, des gens laborieux. Pas nécessairement de mauvais techniciens du dessin, au contraire, mais des gens dont le dessin est ennuyeux, et ne doit sa personnalité qu’à de mauvais tics. Il y a de grands dessinateurs dans le monde des comics, et il est arrivé à Moore de collaborer avec certains, mais en considérant sa carrière entière, on a l’impression que le sujet du trait ne l’intéresse pas. Or s’il faut toujours rappeler l’importance du scénario en bande dessinée, il ne faudrait pas négliger le dessin pour autant, non seulement pour le travail de mise en scène (cet aspect, chez Moore, est généralement au point), mais aussi comme langage à part entière, porteur d’un discours difficile à formuler verbalement : la drôlerie, la poésie, l’énergie ou d’autres qualités peuvent être véhiculées par le seul dessin. On me dit souvent : « mais pas du tout, regarde From Hell ! ». Je comprends l’exemple : le dessin de Campbell est intéressant, c’est du vrai dessin, pas juste l’outil d’un assommant pensum visuel. Par contre, cette fois (pour une fois, dirais-je), c’est le scénario de Moore et sa prétention littéraire, ajoutés au poids de l’objet, qui font que le livre me tombe des mains. Je connais plus d’un passionné de From Hell, et peut-être que j’ai tort, mais je n’ai absolument pas le courage de vérifier, de relire ce truc. Je le garde malgré tout pour le cas où j’aurais besoin de jeter un truc lourd sur quelqu’un. Je l’ai dit, j’adore taper sur Moore mais en faisant preuve d’un peu d’honnêteté intellectuelle, j’admets qu’il serait logique que ce soit à lui que le prix échoie.

De Hermann, j’ai vanté le travail poétique et contemplatif avant de réaliser avec grand’honte que je le confondais avec Cosey. Cette méprise vient de loin, elle date de mon enfance, quand parmi les rayons bande dessinée des supermarchés j’étais également repoussé par les albums des séries Jérémiah et Jonathan (deux prénoms bibliques et anglo-saxons commençant par un « J »), Je n’ai lu ni l’une ni l’autre. Le point de départ de Jérémiah m’intéresse plutôt, mais à l’époque, le dessin dit « réaliste » me faisait fuir, ce qui fait par exemple que je n’ai jamais lu le moindre album de Blueberry : c’étaient les pages que je sautais dans le journal Pilote, comme je sautais Jonathan dans le journal de Tintin, et aujourd’hui encore, j’aurais du mal à me contraindre à les lire, même si je sans doute plutôt plus ouvert que je ne l’étais.
Bien plus tard, j’ai lu Hé, Nic, tu rêves ? de Hermann, dans Spirou, une espèce de Little Nemo qui me semblait plaisant à l’époque mais que je ne suis pas certain de vouloir relire à présent. Il faut en revanche que je lise Jérémiah. Quant à Cosey, qui n’a rien à voir, je l’ai lu plus tard et même si je m’ennuie un peu, comme je m’ennuie avec les œuvres de son homologue japonais Tanigushi, je trouve appréciable ce qu’il a amené à la bande dessinée. J’aurais donc préféré que Cosey soit proposé, plutôt qu’Hermann dont je ne pense rien — on ne peut pas tout connaître.

Claire Wendling, enfin, est un cas. Le fait qu’elle soit finaliste est sans doute moins le couronnement d’une œuvre que l’expression du regret d’une œuvre potentielle, d’une œuvre qui n’a pas suffisamment existé, puisque, depuis une bonne vingtaine d’années, Claire Wendling évolue à l’extérieur du monde de la bande dessinée et est désormais illustratrice à temps plein. Il faut que son talent ait impressionné pour que tant d’auteurs l’envisagent en grand prix malgré une bibliographie qui tient sur une feuille de papier à cigarette. N’est-ce pas un message, une forme d’appel à un grand retour ? Je le dis souvent : Will Eisner aussi avait abandonné la bande dessinée depuis vingt ans lorsqu’il a obtenu le grand prix d’Angoulême.
Claire Wendling appartient à une ligne « semi-réaliste » de la bande dessinée grand public, qui est surtout représentée par des auteurs qui sont souvent assez interchangeables et auto-satisfaits, aux exceptions notables de Régis Loisel2, dont la carrière est bien connue, et, donc, de Claire Wendling, au trait solide et presque académique, au bon sens du terme.
Claire Wendling a publié peu d’albums de bande dessinée, et, en vingt-cinq ans de carrière, peu de livres tout court (bien qu’elle dessine, je crois, du matin au soir). Elle a de quoi être flattée en constatant l’étendue de sa renommée, dont cette liste des trois finalistes est un exemple flagrant. Ce serait, bien sûr, une drôle d’idée de lui donner le prix, mais chaque année, à chaque grand prix d’Angoulême, on se dit que le choix était une drôle d’idée. Alors pourquoi pas ?

  1. Bill Sienkiewickz, par exemple, pour le projet inachevé Big Numbers. []
  2. Et peut-être d’autres, j’avoue que je connais bien mal. []

Service civique

Le président de la République veut étendre le service civique à la moitié d’une classe d’âge, puis, à terme, le généraliser. C’est à dire revenir au service national obligatoire, mais non-militaire. Par ailleurs, il est prévu que, depuis l’école primaire jusqu’à la sortie du lycée, les élèves se voient dispenser trois cent heures d’enseignement moral et civique. Sur ce dernier point, le fond de ma pensée se résume à gonfler ma joue d’air et à y appliquer de petites pressions avec l’index, afin d’évacuer l’air bruyamment : la citoyenneté n’est pas vraiment une affaire qui se chiffre en heures passées à s’en faire causer par des enseignants qui voient juste que cela empiète sur le programme. Je ne suis pas la bonne personne pour en parler, puisque je n’ai jamais vraiment cru à l’école, mais de toute façon je pense que l’école n’est pas l’endroit où l’on apprend le mieux la citoyenneté. Être citoyen ne s’apprend pas par cœur comme une récitation, ça passe par le fait de se sentir véritablement acteur du fonctionnement de l’État.

L’ensemble du projet, j’imagine, entend créer chez les jeunes un sentiment d’appartenance citoyenne qu’ils n’ont plus — s’ils l’ont jamais eu. Le service civique peut aussi donner à chaque jeune une première expérience professionnelle, ainsi que la possibilité aussi de passer son permis ou son BAFA (Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) dans certains départements.
Enfin, cette activité est rémunérée : 573 euros chaque mois, soit environ la moitié du Smic. Envisageable si on vit chez ses parents.

....

Que l’inscription soit facile est un peu un minimum, mais bon, avec les services de l’État, j’imagine que ça mérite malgré tout d’être souligné…

Les missions proposées sont parfois gratifiantes : associations ou services de l’État dans les domaines humanitaire, éducatif, sportif, culturel, et il y a même des occasions de voir du pays : Tunisie, Cameroun, Italie, Tadjikistan,…
Sur le papier, ce n’est pas inintéressant, mais encore faut-il que ça soit bien organisé : comment trouver une occupation encadrée pour plus de 500 000 jeunes en même temps ? Le service militaire fonctionnait, parce qu’il était stupide : on enfermait les jeunes (enfin, les garçons) dans une caserne pendant un an, on les faisait courir, s’habiller tous pareil, faire leur lit, s’ennuyer, et enfin, développer une capacité à obéïr à des gens plus bêtes que soi qui peut se révéler utile tout au long de l’existence.

J’ai effectué, pour ma part, un service civil (« objection de conscience »), c’est à dire à peu près exactement la même chose que l’actuel service civique, à la différence qu’il durait deux ans au lieu d’un1. Je peux témoigner des inconvénients de la formule :

  • Tout d’abord, le service national était obligatoire. Pour moi, ces deux ans ont été un temps que l’on m’a volé de manière arbitraire. C’est cette expérience qui m’a amené à penser que l’État était une machine assez impitoyable, et que la citoyenneté, partant, n’avait aucun sens concret. Si j’ai cru à la bienveillance de l’État avant d’être contraint à lui donner deux ans de ma vie, toute forme de confiance a disparu ensuite. Et pourtant, philosophiquement, j’aime l’idée du bien commun et du service public, j’y participe d’ailleurs en tant qu’employé, mais ce que j’ai constaté à l’époque c’est que j’étais soumis à des règles sur lesquelles je n’avais jamais eu mon mot à dire2.
  • L’argent a constitué un véritable problème. Je gagnais, je crois, deux mille francs par mois, enfin à peu près la moitié du smic de l’époque. Tous les jours, je devais être à l’heure pour travailler au Ministère des Affaires sociales, sous peine que l’on m’envoie les gendarmes, mais à la même époque, j’étais papa d’une toute petite fille, tout était compliqué. Il existe des situations très diverses parmi les jeunes, et je n’oublierai jamaisle grand questionnaire destiné aux moins de vingt-six ans qu’avait proposé le gouvernement Balladur : on ne nous y demandait pas si nous étions parents et si nous travaillions, mais juste combien d’argent de poche nos parents nous donnaient chaque semaine.
  • J’ai eu la nette impression d’être un employé au rabais, c’est à dire de prendre la place de quelqu’un qui aurait dû occuper le même emploi (réparateur d’ordinateurs) pour un véritable salaire. Pire que moi, j’ai connu un jeune homme qui a passé ses deux années de conscription en passant huit heures quotidiennes à l’accueil et au standard du ministère, emploi ingrat et terriblement accaparant3.
    Si l’arrière-pensée du gouvernement est juste de réaliser des économies sur la masse salariale des services publics grâce à un vivier de jeunes que l’on peut, sous la contrainte (puisque « généralisé » signifie aussi « obligatoire »), sous-payer, c’est extrèmement malhonnête.

Ma propre expérience me fait penser que, sauf à engager de vrais moyens pour que ce service civil soit utile à ceux qui l’effectuent comme au reste de la société, le rendre obligatoire risque surtout de constituer une énième démonstration de l’incapacité politique actuelle à prendre en charge la jeunesse du pays autrement que par une contrainte autoritaire de l’État sur ses sujets — et je dis bien sujets et non citoyens. Je n’arrive plus à avoir confiance. J’aimerais tellement croire à la citoyenneté, pourtant !
Le service civique n’est pas une mauvaise idée en soi, et même en restant facultatif, il rencontrerait un succès massif s’il était bien pensé, et s’il était rémunéré de manière un tant soit peu digne. J’ai du mal à être optimiste sur ces points.

  1. Doubler le temps du service était un des moyens pour décourager les jeunes d’effectuer un service civil, mais pas le seul : l’information était absente (et il était même interdit d’en faire la promotion), mais il fallait connaître un « sésame », enfin c’était complètement absurde. []
  2. De plus, voir fonctionner un ministère de l’intérieur a ruiné toutes les illusions que je pouvais avoir sur l’État français : hors de la quinzaine ou de la vingtaines de personnes qui entourent un ministre, j’ai vu très peu de personnes qui aient eu la moindre conscience de leur mission. Pas très motivant. []
  3. À côté de ça, j’ai vu des fonctionnaires faire grève parce que le bureau d’un d’entre eux déménageait d’un étage. Quelques autres indices font que j’ai, depuis, des doutes profonds sur l’honnêteté et la pertinence du syndicalisme dans la fonction publique. []

L’argent du café

Lorsque l’on a un peu bu, il est déconseillé de tweeter, de rédiger un statut Facebook ou d’envoyer un e-mail. Mais il faut que le romancier et essayiste Thomas Clerc sache que, lorsqu’on a un peu bu, il faut aussi éviter d’envoyer sa tribune de la semaine à Libération.
Son article du 25 décembre 2015, intitulé Attentats : que Starbucks paie l’addition, est presque drôle, mais aussi un peu triste.

Le Starbucks de la gare Saint-Lazare, décoré pour Halloween.

Le Starbucks de la gare Saint-Lazare, décoré pour Halloween.

Sans doute lecteur en diagonale du No Logo de Naomi Klein, l’auteur met d’abord en parallèle la tradition parisienne des cafés et des restaurants, effectivement victime directe des attentats du 13 novembre dernier, et celle des chaînes qui standardisent la restauration et la physionomie des villes : StarbucksMcDonald’s ou encore Costa. On peut réfléchir à la manière dont des multinationales font perdre leur caractère propre aux lieux, et aux questions d’identification que cela pose : sans doute qu’il est moins dépaysant qu’il y a trente ans de passer de Los Angeles à Paris et de Milan à Dubaï. Je ne saurais le dire, je voyage peu, mais d’autres qui voyagent le disent. Ce n’est pas de ça que l’auteur parle, il commence d’ailleurs par s’en prendre au public des Starbucks :

Prenons Starbucks, qui fait pousser des boutiques à la vitesse d’une acné juvénile, et qu’apprécient du reste des jeunes qui ne sont pas les mêmes que ceux qu’on a massacrés. Est-ce qu’Emmanuel Todd va nous expliquer quelle est la sociologie des pratiquants de Starbucks ? Moi, je ne m’appuie pas, contrairement à lui, sur des chiffres ; ce sont des sensations qui me dirigent. Et j’ai remarqué que les gens qui fréquentaient les Starbucks étaient d’une intelligence inférieure à la moyenne.

Hmmm… On commence donc par l’insulte : les gens qui fréquente Starbucks sont moins intelligents que la moyenne ! Ce genre de chose est un peu difficile à estimer scientifiquement (l’auteur nous explique d’ailleurs qu’il méprise les chiffres), mais il faudrait tout de même fournir quelques arguments.
Je peux en offrir un à l’auteur du papier : parfois, parce que c’est commode, parce que c’est ce qu’il reste pour s’asseoir dans ma gare, parce qu’il y a des prises pour le chargeur de ma tablette, parce que le wifi est correct, parce j’y trouve le goût du café moins aléatoire qu’ailleurs1, il m’arrive d’aller dans un café Starbucks.
Or à chaque fois, en cherchant sur l’écriteau combien va me coûter mon expresso, je me dis qu’il est un peu cher et je me trouve idiot d’avoir fait le queue là.
Mais bon, le prix des produits n’est pas l’argument donné par l’auteur pour juger de l’imbécillité de la clientèle. Ce qui lui fait dire qu’il faut être bête pour entrer dans un Starbucks Coffee, c’est que la société Starbucks ne paie pas d’impôts sur les sociétés.
Les gens ne sont pas toujours avertis du statut fiscal des enseignes où ils consomment, et Thomas Clerc le suppose lui-même

(…) lorsque j’endosse mon rôle de performeur occasionnel, c’est-à-dire lorsque je demande aux gens attablés aux terrasses d’un Starbucks s’ils savent que Starbucks les lèse, que Starbucks tue le café d’en face ou que Starbucks défigure la rue Montorgueil qui était autrefois une rue typique et qui est à présent une rue pittoresque-mondialisée, aucun des nombreux consommateurs ne semble s’intéresser à ce que je leur raconte.

Je suis peut-être idiot moi-même mais j’avoue que quand un « performeur occasionnel » vient m’expliquer que je défigure la rue Montorgueuil et lèse les impôts en m’asseyant dans un Starbucks, j’ai tendance à être un peu sur mes gardes, à vérifier s’il n’a pas un couteau dans les mains et s’il faut que je lui réponde poliment, s’il faut que je m’apprête à me défendre d’un fou-furieux ou s’il faut que je m’enfuie.
L’auteur invoque ensuite Sartre2 pour qualifier les gens qui ne font pas le lien entre boire un café et financer Daesh de gens «sans importance collective». Car, dit-il, «Boire un café, ce n’est pas juste boire un café», et le nerf de la guerre, c’est l’argent :

Pourquoi risquons-nous (ce «nous» ne me pose aucun problème) de perdre la bataille contre le terrorisme ? Parce que le nerf de la guerre, c’est l’argent. En France, l’Etat n’a plus d’argent, depuis la politique néolibérale des années 80 qui s’est ingéniée, sans grande résistance de la part des Français, à corroder tout le tissu social. L’Etat français ne peut pas concurrencer Daech, parce que Daech est financé par de richissimes Saoudiens, et parce que ses ressources propres sont taries par des sociétés richissimes comme Starbucks – c’est curieux ils arborent les mêmes couleurs vertes et blanches.

Certes, boire un café, ce n’est pas juste boire un café : c’est aussi profiter du labeur notoirement mal payé de gens qui habitent tous très loin de la rue Montorgueuil. Je me souviens de Félix Houphouët-Boigny, le père de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, qui faisait du café un symbole fort des iniquités nord-sud, en rappelant qu’on buvait une tasse de café à Paris pour plus cher que ce que ses producteurs africains vendaient cinq kilos de grains.
Mais ce n’est toujours pas de ça qu’il est question, l’auteur de l’article effectue un calcul complexe : puisque Starbucks ne paie pas d’impôts sur les sociétés, l’État français est pauvre et ne peut donc se battre contre Daesh.
Je ne suis pas spécialiste mais il me semble assez évident que l’organisation des attentats du 13 novembre n’a pas coûté très cher, et que le budget militaire de la France, quatrième pays au classement mondial des dépenses militaires3 est plus riche que Daesh.
Je pense aussi qu’il est faux de dire que Starbucks ne paie pas d’impôts : cette société reverse sans aucun doute à la France des millions d’euros de TVA chaque année4. Et ce n’est pas tout : je doute que Starbucks enfreigne la loi. Que cette société détourne ou contourne la loi, recoure à tous les dispositifs légaux (je pense à la « franchise », qui permet à une enseigne internationale d’être soumise au droit sur les PME) pour payer le moins d’impôts possible, profite de son statut de multinationale pour placer l’argent là où ça lui coûtera le moins cher, c’est probable, et sans doute moralement condamnable. Mais ce n’est pas illégal, ça s’appelle l’optimisation fiscale, et ça n’est ni mieux ni pire que les gens de sociétés bizarres qui m’appellent pour me proposer d’échapper à l’impôt sur le revenu en installant des panneaux solaires inefficaces sur mon toit5.
C’est pourquoi, dans sa démonstration, l’auteur de l’article a tort d’imaginer que la question de la fiscalité de Starbucks peut se régler en appliquant la loi :

(…) il faut dire à M. Olivier de Mendez, directeur général de Starbucks France : «Maintenant vous payez vos impôts ou nous fermons vos échoppes.» Bref, il faut faire un travail d’homme politique : y a-t-il encore ce genre d’homme-femme en France ? Au lieu de perdre son temps à vouloir déchoir de la nationalité française des gens qui se moquent bien de ce que signifie une nationalité, on peut au moins exiger des rentrées d’argent, juste appliquer la loi. Présenter l’addition à Starbucks. A combien s’élèvent les sommes impayées ? L’argent servira à équiper les services de renseignement, qui manquent d’hommes et de matériel. La police est obligée de mentir sur ses failles énormes, notamment dues à son sous-équipement. Surveiller des terroristes a son prix ; ne pouvoir le faire est hors de prix.

Il est probable que la loi soit appliquée, et si elle ne l’est pas, si Starbucks est dans l’illégalité, eh bien la solution est l’application de la loi et des règlements par les services fiscaux, et en aucun cas « faire un travail d’homme politique » (!?). Le « travail d’homme » (ou de femme, si on me demande mon avis) politique consiste à faire les lois, pas à les faire appliquer.

Pour finir, il est assez étonnant de penser que la lutte contre Daesh ne soit qu’une question de budget. Certes, il y a beaucoup d’argent dans la guerre, comme dans la communication qui l’entoure, mais l’argent de Daesh suffit-il pour « radicaliser » des jeunes gens qui ont grandi à Juvisy-sur-Orge ou à Molenbeek ? Même si tous les jeunes gens qui partent en Syrie ne sont pas issus de milieux défavorisés, ceux qui ont assassiné, chez nous, l’étaient souvent.
Et je remarque que Starbucks ou Macdonald’s, quoi qu’on pense de ces enseignes6, ont au moins pour vertu de donner des emplois à des jeunes des cités7. Et donner de l’emploi aux jeunes des cités, ou tout simplement leur dire qu’il existe des emplois qui ne leur sont pas inaccessibles, ne semble pas être la destination prioritaire de l’argent collecté par les impôts.

  1. C’est toute la puissance des chaînes standardisées : nous connaissons le rapport qualité/prix de leurs produits et de leur service. []
  2. Mais la citation s’avérera être de Louis-Ferdinand Céline ! []
  3. cf. Wikipédia. []
  4. Certes, comme on me le fait remarquer, cette TVA n’est pas offerte par Starbucks mais collectée par Starbucks, puisque c’est le client qui la paie. Mais il existe des sociétés qui trichent sur le versement de la TVA, en ne l’appliquant pas aux produits qu’ils vendent afin de pouvoir gagner plus d’argent tout en ayant les mêmes tarifs que la concurrence — certes, cela ne peut s’appliquer qu’à peu de produits. []
  5. Allez savoir, c’est peut-être aussi pour échapper à l’impôt que le milliardaire franco-israélien Patrick Drahi vit en Suisse. Ce discret et intéressant personnage est le propriétaire… du quotidien Libération. []
  6. L’odeur d’un restaurant Macdonald’s me donne des hauts-le-cœur, personnellement. []
  7. On remarque que le succès des enseignes multinationales ne vient pas que de leur côté « familier », il vient aussi du fait qu’elles ont l’air de s’adresser à tous les publics, on ne s’y fait pas prendre de haut selon son origine, ni en tant que client ni en tant qu’employé. Que par ailleurs les produits soient médiocres, la stratégie fourbe (tout le monde est exploité — client ou employé —, au profit d’une marque), etc., ne dispense pas de s’interroger sur ce point. []