La philosophie dans le Drakkar

Le Point
Le Point, invité dans le magazine Onfray. Ou le contraire.

Non non non je ne fais pas une fixation sur Michel Onfray, je m’en fiche un peu. Mais depuis mon article d’hier, j’ai beaucoup échangé avec ses nombreux détracteurs comme avec ses nombreux défenseurs. Je note que ses partisans semblent motivés par un attachement affectif à Onfray, et que leurs arguments portent rarement sur le terrain des idées, mais plutôt sur le statut du personnage : il est en dehors du circuit académique ; il ne s’adresse pas à une élite intellectuelle ; il ose s’attaquer aux vaches sacrées ; etc. Ces éléments, qui sont avérés, sont tout à son honneur, nous sommes d’accord. En revanche, je m’étouffe un peu lorsque l’on m’en parle comme d’une sorte de victime que l’on voudrait faire taire : chouchouté par Le Point, diffusé chaque été depuis plus de dix ans par France Culture, bon client des médias, conférencier très actif et auteur régulier de succès de librairie, Onfray ne manque pas de tribunes où s’exprimer. Il est tout à fait incroyable que des gens tels que lui se présentent eux-mêmes régulièrement comme les victimes d’affreux universitaires pourtant sans accès aux médias et aux revenus nettement plus chiches. D’ailleurs Onfray est bien conscient du pouvoir que lui confère le label « vu à la télé », ainsi qu’il l’a montré en 2013 aux Rencontres du livre et du vin de Balma, qu’il avait menacé de quitter à cause de la présence de Michael Paraire, auteur d’un livre intitulé Michel Onfray, une imposture intellectuelle. Après que le jeune homme a été exclu d’un débat sur Camus par le maire de la ville, Onfray avait fait ce commentaire plutôt cynique — cynique au sens le moins philosophique qui soit, malheureusement :
« Qui remplit la salle, eux ou moi ? Ils sont rien (…) ils pissent sur des trucs pour pouvoir exister »1.
Onfray est en marge de l’institution universitaire, certes, mais n’est jamais loin des micros, des caméras ou des projecteurs, c’est à dire là où se trouve le véritable pouvoir.

...
Comment Michel Onfray a fait interdire à Michael Paraire de débattre sur Albert Camus, tout en lui disant qu’il a tout à fait le droit de s’exprimer et en expliquant que c’est lui la victime.

Enfin bref, au fil de mes lectures, je suis tombé sur la chronique de Michel Onfray numéro 122, datée de juillet 2015, c’est à dire son dernier article. Le titre en est Viking & juif, donc français.

En introduction, l’auteur ironise sur le fait que l’Assemblée nationale a supprimé le mot « race » de la législation française2. Il ne reste plus, explique-t-il, qu’à supprimer les mots « cancer », « guerre », « meurtre » et « crime » pour que toutes ces choses disparaissent. Puis il conclut : « Pour quelques cerveaux fantasques, le réel devrait obéir aux mots. Hélas, pour un cerveau normal, ce sont les mots qui obéissent au réel. Ça n’est pas la race qui fait le raciste et c’est le raciste qu’il faut combattre, pas la race ».
Une seule chose est très exacte dans ce propos : le crime, c’est bien le racisme. En effet, que l’on juge le concept de « race » valide ou non, ce sont bien les hiérarchies ou les exclusions racistes qui constituent un crime. Imaginons qu’un despote décrète que les gauchers ne doivent pas avoir les mêmes droits que les droitiers : c’est bien la hiérarchie qui est à combattre, et pas l’utilisation des mots « gaucher » et « droitier ».
Pour ce qui est de la subordination des mots au réel, en revanche, on peut discuter, et deux-mille cinq cent ans de philosophie, puis plus récemment la psychologie, la neurologie et les cultural studies, se sont penchés sur le sujet : oui, les mots, ou plus généralement les représentations, façonnent notre rapport au réel et peuvent même créer le réel : quand un juge du Texas annonce à un homme qu’il le condamne à mort, ses mots n’ont beau être que des mots, leur contenu n’en sera pas moins très concret pour celui à qui ils sont dits. Et la science, dont Onfray se réclame régulièrement, ne fait pas grand chose d’autre que de trouver des mots, des nombres et des théories pour rendre le réel intelligible, puis pour agir sur lui.

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La normande est une vache de taille moyenne à la robe blanche avec plus ou moins de taches brunes ou bringées. Sa viande est de qualité et son lait adapté à la production fromagère. Certains pensent qu’elle trouve ses origines chez les bovins amenés par les Vikings, mais elle est surtout apparentée à d’autres races anglo-normandes comme la jersiaise, elle-même issue de la fusion très récente de races régionales telles que la cotentine et l’augeronne. Les plus grands drakkars pouvaient, certes, transporter des (petits) chevaux, utiles à la guerre, mais on voit mal l’intérêt de braver les mers en transportant des troupeaux entiers de bovidés vers un pays qui ne manquait pas de bétail.
(photo de Ben23 sur Wikimédia Commons)

Onfray explique que l’université britannique de Leicester et le Centre de Recherches Archéologiques et Historiques Anciennes et Médiévales de l’université de Caen effectuent actuellement des recherches sur les normands qui ont un patronyme nordique et dont les quatre grands parents sont originaires d’un périmètre restreint, dans le but de chercher, dans leur ADN, des marqueurs génétiques qui établiraient une parenté entre ces sujets et des scandinaves, afin de comprendre les effets du peuplement viking aux IXe et Xe siècles.
Ce genre d’étude sert à vérifier les mouvements de population qui ont pu avoir lieu en des temps mal documentés, et il sera très intéressant de savoir ce qui ressort de cette recherche : les hommes du Nord qui ont donné son nom à la Normandie l’ont-ils massivement peuplée, comme aiment à le croire les habitants de l’actuelle Normandie, ou bien se sont-ils contentés, comme le suggère la faible quantité de transferts culturels et d’indices archéologiques significatifs, de lui donner son premier duc, Rollon, et de l’exploiter comme les Français ont colonisé tel ou tel territoire africain dix siècles plus tard ? Après un millénaire, il est extrêmement difficile d’évaluer tout ça et la génétique est un excellent outil pour le faire.

Onfray résume tout ça avec une formule digne de la vulgarisation scientifique par la presse généraliste : « Autrement dit : isoler le sang viking ».
J’imagine que c’est un peu l’inverse, que l’on a déjà isolé les marqueurs génétiques fréquemment retrouvés chez les actuels danois (la principale origine des vikings de Normandie), et que l’on veut voir si on les retrouve dans le patrimoine génétique des actuelles populations normandes. Il ne s’agit pas de découvrir le « gène viking » chez des habitants du Cotentin, mais de savoir à quel point les vieilles familles normandes partagent des gènes avec les scandinaves.
Onfray, découvrant apparemment ce genre d’enquête qui me semble somme toute banale, interroge alors un de ses amis bordelais qui dirige un laboratoire de recherche d’ADN et qui lui confirme que, je cite : « on peut, effectivement, via l’ADN, savoir si l’on a du sang viking, bien sûr, mais également toute autre trace d’une autre origine. Ainsi, on peut déterminer si l’on a du sang Juif, s’il est ashkénaze ou séfarade, et en quelle proportion ! Des Juifs intégristes y recourent même pour certifier, comment dire ? la pureté de leur race. ». L’ami bordelais en question aurait aussi bien pu parler des émissions telles que Finding your roots, Faces of America et African American Lives, qui explorent le patrimoine génétique des américains afin d’en mesurer la diversité et d’établir des rapprochements inattendus, qui complètent les nombreuses émissions de généalogie classique aux États-Unis — celles qui ont par exemple permis de prouver que Barak Obama avait des ancêtres communs avec George Bush et Brad Pitt. L’ami bordelais aurait pu raconter aussi que c’est l’étude de l’ADN mitochondrial (qui ne porte que sur la filiation maternelle, au passage) qui a permis de confirmer une origine commune pour toute l’actuelle espèce humaine, en Afrique il y a 150 000 ans, et de comprendre selon quelle chronologie et selon quels circuits se sont produites les migrations3.

Les migrations
Les migrations humaines, depuis la vallée du grand rift l’Afrique jusqu’à l’Amérique du Sud.

Récapitulons : Onfray nous dit qu’il ne suffit pas de supprimer le mot « race » de la loi pour supprimer les races, puis nous apprend qu’on peut enquêter sur l’ADN et qu’il existe des services commerciaux qu’utilisent des juifs pour déterminer une soi-disant pureté raciale. Le lien entre ces différentes informations n’est pas explicité par l’auteur du texte, qui semble confusément penser et vouloir laisser penser que l’ADN démontre la validité biologique du concept de race. À aucun moment, Onfray n’explique ce qu’il entend par « race », un mot aux multiples acceptions. Le mot « race » peut être compris comme synonyme de lignée familiale (« la race des Bourbon »), comme synonyme de groupe ethnique, comme synonyme d’espèce en heroïc-fantasy, ou encore et surtout, comme sous-espèce animale produite par sélection (généralement) artificielle : bichon à poil frisé, bœuf charolais, mouton mérinos, poney shetland, poule chantecler, chat persan4. Le problème du concept de « race », appliqué aux groupes humains en fonction de caractères extérieurs (couleur de la peau, forme caractéristique des yeux,…), c’est qu’il sous-entend l’existence d’une possible intégrité raciale, d’un modèle de référence, et que tout entre-deux relève de la bâtardise, de l’impureté, ou, pour prendre un terme qui n’est (ici et maintenant) plus utilisé comme insulte, du métissage. C’est un mot chargé, à manipuler avec des pincettes, et que les scientifiques eux-mêmes aujourd’hui réfutent, préférant en employer de plus précis pour décrire les caractéristiques qui sautent aux yeux de tout un chacun telles que la pigmentation de l’épiderme, la nature du cheveu ou la forme d’éléments du visage tels que les yeux, le nez ou la bouche. Notons qu’Onfray ne prône à aucun moment la pureté raciale, d’autant qu’il se présente lui-même, on va le voir, comme le fruit d’un métissage. Mais cette idée n’en est pas moins contenue dans le terme depuis le Comte de Gobineau, du moins lorsqu’on l’emploie dans son acception biologique.

Sur la biologie, justement, Onfay poursuit :

« La mode est au refus de la biologie, de l’anatomie, de la physiologie, et, pour tout dire, de la nature. Bien penser, c’est croire que nous ne sommes que des produits de la culture. Nous serions une cire vierge à la naissance et nous deviendrions ce que la société ferait de nous. La gauche, qui (souvent) le croit, a tort.
Le contraire est tout aussi faux : nous ne sommes pas des produits d’une nature qui nous déterminerait absolument à être ceci plutôt que cela – les fameux gêne du pédophile, de l’homosexuel et du délinquant isolés par Nicolas Sarkozy dans un entretien que j’eus avec lui pour Philosophie-Magazine. La droite, qui (souvent) le pense, a elle aussi tort. »

On admirera ici la philosophie « normande », c’est à dire une philosophie du « p’tèt ben qu’oui, p’tèt ben qu’non », qui permet de mettre dos-à-dos deux idéologies et de s’en improviser l’arbitre. Deux idéologies qui n’existent pas forcément, d’ailleurs. Si la sociologie, et pas seulement gauchiste, s’intéresse à la manière dont se construit socialement l’identité, je doute qu’elle nie l’existence du corps, des hormones, des gènes, de la pigmentation, des organes de reproduction,… Elle essaie juste de placer adéquatement le curseur entre inné et acquis, biologique et sociologique, en portant, puisque c’est son champ d’étude, un intérêt tout particulier à la question des structures sociales. Tout ce que j’en sais, en tout cas, c’est qu’une personne née seule au monde sur cette Terre ne saurait jamais qu’elle est femme, homme, blanche, noire, grande ou petite. C’est l’interaction entre personnes, entre groupes, qui donne un sens à ces notions et qui peut, par exemple, transformer des faits biologiques sans importance en raison d’opprimer. Et s’il existe ici ou là des « communautés » gay, noires, juives, musulmanes, chrétiennes, végétariennes,.. ce n’est pas tant par une irrésistible propension biologique à se rassembler, c’est parce que les gens qui se sentent brimés pour une même raison ont tendance à s’unir pour se défendre et s’entre-aider5.

En
Lorsqu’il parle de biologie, on peut supposer qu’Onfray cible implicitement la « Théorie du genre », locution qui décrit les études de genre et qu’utilisent surtout leurs détracteurs, dont Onfray fait partie. L’hypothèse qui fonde l’étude du « genre », qui est facile à vérifier, montre que nous avons un sexe biologique et un sexe culturel, qui ne sont pas toujours aussi étroitement liés qu’on pourrait s’y attendre.
Le genre est surtout étudié à partir du lycée, en cours de sciences économiques et sociales, mais il est pratiqué dès le premier jour d’école maternelle par tous les enfants, lorsque ceux-ci apprennent que l’agressivité masculine est positive et que ce sont ses victimes qui sont méprisables, lorsque ceux-ci se font inculquer que les pratiques sexuelles sont par essence passives et dégradantes lorsqu’elles sont le fait de femmes ou d’homosexuels, que toute éventualité de désir féminin ou homosexuel doivent être réprimés par des insultes diverses : « salope », « pute », « pédé », et j’en passe. Nous sommes tous des messieurs-dames Jourdain du « djendeur », nous le vivions sans le savoir… Et il ne suffit pas de supprimer le mot pour que ça n’existe pas6.

La fin du texte me passionne, car elle me semble éclairante sur le personnage lui-même, et le rend même un peu attendrissant :

« Quand l’idéologie ne fait plus la loi, mais le réel, on doit penser ce fait. Que dit le sang pour l’homme de gauche que je suis ? Moi qui suis viking par mon père et probablement Juif par ma mère, j’aime pouvoir dire que l’ADN prouve que la France est faite de sangs mêlés. Il ne faut pas avoir peur du réel. Car c’est quand on dit qu’il n’existe pas qu’il nous mord la main. »

Après une démonstration vaseuse qui tente de justifier le « bon sens » par son ennemie la science, donc, Onfray nous explique qu’il est « viking par son père » et « probablement juif par sa mère ». Il le dit pour ensuite se féliciter de la diversité du patrimoine génétique des français, ce qui est plutôt positif et bienveillant, mais qui, dans le cas, est avant tout la démonstration du caractère essentiellement imaginaire de l’identité : son père, brave ouvrier agricole normand, qui n’a jamais quitté son village natal et « n’a jamais manifesté de désirs, d’envies, de souhaits », devient un viking, c’est à dire un de ces marins, explorateurs, que Charlemagne avait violemment chassé de l’Europe chrétienne alors qu’ils y venaient en paisibles commerçants7, et qui y sont ensuite revenus en navires de guerre, terrorisant les populations du long de la Seine et pillant les trésors des édifices religieux qu’ils trouvaient sur le fleuve. Le nom qu’ils se sont donnés, Vikings, signifie « pirates ». Quant à sa mère, enfant trouvée, j’ignore sur quels éléments Onfray s’appuie pour émettre la supposition de sa judéité, mais cette seconde ascendance est tout aussi glorieusement fantasmatique que la première : les Juifs étaient déjà un peuple ancien quand les Romains ont envahi leur pays, ils sont les inventeurs du Dieu unique, ou en tout cas sont tenus pour tels par la plupart des gens8, ils sont aussi le peuple des tragédies, mais encore celui qui a survécu aux tragédies, qui a survécu à la déportation à Babylone, à l’exil après la destruction du temple de Jérusalem, à l’ostracisme, aux pogroms, à la Shoah. C’est aussi le peuple de la Diaspora, le peuple sans terre, sans autre ancrage que le désir de continuer d’exister.
Victimes ultimes, survivants ultimes, voyageurs ultimes.

John McTiernan,
Le 13e guerrier, film de John McTiernan, d’après un roman de Michael Crichton. Un ambassadeur arabe, interprété par un acteur espagnol, devient un guerrier viking pour le compte du roi Goth-scandinave Beowulf, quant à lui interprété par un acteur Tchèque.

Quand les gens participent à des expériences parapsychologiques (transes, oui-ja, voyance…) pour remonter dans leurs « vies antérieures », ils ne tombent jamais sur une « Jeanne, cantinière » ou un « Martin, laboureur », mais sur une « Néfertiti, reine d’Égypte », et un « Napoléon, empereur des Français ». S’inventer un « sang » judéo-viking me semble un peu de même ordre : une évasion par l’imaginaire9.
Et pourquoi pas, d’ailleurs ? Peut-être faut-il s’être convaincu que son père est un vaillant viking et que sa mère est une juive mystère pour passer, comme l’a fait Onfray (qui a de quoi en être extrêmement fier), du statut de fils d’un employé de ferme et d’une femme de ménage issue de l’assistance publique, envoyé par ses parents dans un pensionnat qu’il nomme à présent orphelinat10, à celui de philosophe et essayiste médiatique.

  1. De la part de quelqu’un qui fait sa carrière sur le fait de déboulonner des idoles, c’est assez drôle. []
  2. Proposition de loi tendant à la suppression du mot « race » de notre législation, session du 16 mai 2013. []
  3. C’était le sujet d’un excellent documentaire, diffusé sur Arte il y a quelques semaines, l’ADN, nos ancêtres et nous. []
  4. On note que les races animales se façonnent par appauvrissement génétique, aboutissant à des pathologies redondantes et à une moindre longévité. []
  5. En me relisant dix ans plus tard, je me trouve un peu péremptoire, les deux peuvent être vrais à la fois, l’idée même de se regrouper semble (pour utiliser une métaphore informatique dont je n’ignore pas les limites) gravée en dur dans la psyché humaine et donc, si des gens soumis à une même pression se regroupent, c’est probablement dû à une cause biologique. []
  6. On note au passage qu’Onfray fustige l’apprentissage de la programmation informatique à l’école, qui est pourtant bien rare et qui, figurez-vous, force à lire, écrire, compter et penser, activités qui ne sont, par ailleurs, pas devenues facultatives dans les programmes scolaires, a priori. []
  7. Charlemagne était persuadé d’avoir pour mission de christianiser l’Europe en en chassant les païens. Rappelons par exemple le massacre de Verden, en l’an 782, lorsque l’empereur franc a décapité 4500 personnes et déporté 12000 femmes et enfants qui refusaient le baptême chrétien. []
  8. La plus ancienne religion persistante à avoir épousé l’idée du Dieu unique (mais aussi celle d’une résurrection et d’une rétribution), sont les Zoroastiens. Le judaïsme s’en est inspiré. []
  9. Mise-à-jour 01/08 : Comme on me l’a fait remarquer ailleurs, il est extrêmement probable que Michel Onfray, comme vous et moi, ait de nombreux gènes venus d’anciens scandinaves ou de juifs. Chaque personne hérite des gènes de ses parents, à égalité (mais la moitié seulement de ces gènes seront exprimés, ce qui explique que nous ne soyons pas les sosies de nos frères et sœurs), donc à chaque génération, le nombre de gens dont nous pouvons hériter génétiquement est doublé. Si on compte quatre générations par siècle, nous sommes séparés de l’époque des vikings par quarante générations, ce qui nous donne 2 puissance 40 ancêtres ayant vécu en l’an mil. Soit 1.099.511.627.776, mille milliards ! Bien plus de gens qu’il n’en a jamais vécu sur cette planète, ce qui implique beaucoup de doublons. []
  10. Lire Les souvenirs d’enfance de Michel Onfray, par Patrick Peccatte, qui confronte ses propres souvenirs du pensionnat catholique de Giel à ceux d’Onfray. []

Michel Onfray, philosophe de la normalité opprimée

J’ai toujours aimé la locution « Université populaire ». Parce qu’elle sonne comme une promesse de partage du savoir, de respect du public, d’amour de la connaissance, voire même, rêvons un peu, de bouleversement des hiérarchies culturelles. Et à cause de ce mot, j’ai toujours eu une petite estime pour Michel Onfray, avec qui je partage par ailleurs de gros doutes sur la psychanalyse (mais pas pour les mêmes raisons, j’en suis certain) et un athéisme radical.
Mais deux fois de suite, je me suis trouvé par hasard à assister à des sessions d’universités populaires, et j’y ai surtout vu une assemblée de personnes du troisième âge (ce qui est très bien, hein !) qui ne s’intéressaient pas plus à ce qu’on leur racontait que ne l’auraient fait des collégiens, puis se réveillaient ensuite pour se lancer dans une compétition de questions sans intérêt, aux relents souvent un peu réac’ et auxquelles le conférencier faisait semblant de répondre tout en guettant sa montre.
On m’a dit que cela se passait toujours ainsi, les « universités populaires », et si c’est vrai, je comprends mieux la dérive de Michel Onfray : tout show-man est amené à devenir ce que son public projette sur lui. Alors Onfray est devenu un philosophe pour retraités qui s’ennuient après le journal télévisé de Jean-Pierre Pernaut et avant celui du soir. C’est son créneau. Quant à son engagement libertaire revendiqué, il semble se réduire de plus en plus à une revendication d’hédonisme, entendu comme un droit très philosophique à l’égoïsme, ainsi qu’un moyen détourné pour étayer ses vues politiques : contre la religion, pour le capitalisme, contre l’écologie1,…
Comme tout réactionnaire de deux-mille-quinze, il fustige l’héritage post-soixante-huitard, dont il est, avec bien d’autres « résistants » à cet épisode de l’histoire politique et intellectuelle du pays, un bénéficiaire et un produit. C’est assez banal, mais il se distingue de ses confrères philosophes médiatiques2 par une méthode qui consiste, sous le masque du cours d’histoire des idées, à réduire des pensées complexes à quelques traits choisis (de préférence ceux qui nous semblent aujourd’hui ridicules ou excessifs), à des attaques ad hominem, à des anecdotes croustillantes, le tout emballé dans un storytelling à la louche, généralement anachronique et ignorant, où tous les pires procédés rhétoriques sont employés : si-ce-n’est-toi-c’est-donc-ton-frère, y’a-pas-de-fumée-sans-feu, qui-vole-un-œuf-vole-un-bœuf, etc.

Onfray1
Michel-Onfray-UPC

Hier, sur France Culture, ce très petit monsieur a pris une heure pour dire du mal du centre universitaire expérimental de Vincennes, qui a déménagé à Saint-Denis un peu plus de dix ans après sa fondation, et que l’on nomme aujourd’hui Paris 8.
Paris 8, c’est l’université dont un ami de mes parents, qui y enseignait, m’a dit, le jour de mon mariage, je m’en souviens bien : « tu devrais venir voir, c’est fait pour les gens comme toi, qui ont un parcours atypique ». J’y suis allé, sans le moindre diplôme, ayant quitté un lycée professionnel sans mon CAP, a fortiori sans baccalauréat, et on a bien voulu de moi. J’y ai étudié, et aujourd’hui, depuis presque vingt ans, j’y enseigne. Là-bas, j’ai enfin découvert qu’on pouvait s’intéresser à ce qu’on étudiait. J’ai appris à déchiffrer et à interpréter des textes philosophiques Chinois, j’ai appris la scénographie au théâtre, les enjeux de l’urbanisme, le langage C, la sociologie de l’art, je me suis intéressé aux pratiques animistes en Afrique, et j’ai appris qu’on pouvait créer des œuvres d’art avec des idées, de la lumière, des photocopieurs, des ordinateurs et de la programmation3. Enfin, c’est là que j’ai compris, que j’ai décidé pour moi-même, que tout sujet était intéressant, et pas seulement ceux que l’on a mis sur un piédestal. L’université Paris 8 du début des années 1990 n’avait sans doute plus grand chose à voir avec le centre universitaire de Vincennes, mais j’ai fréquenté des gens qui avaient connu Vincennes dès sa création (à commencer par mes profs, progressivement partis à la retraite ces dernières années), j’ai fréquenté des gens qui avaient connu, voire été des proches de Lyotard, Deleuze, Popper, etc. J’ai connu les profs qui refusaient de donner des notes et ceux qui considéraient que faire ce qu’on veut était aussi respectable, sinon plus, que faire ce que le prof veut. J’ai connu des scories d’agitation politique, avec quelques stands dans le hall, et les panneaux d’affichage public saturés d’annonces de groupements internationalistes socialistes sans doute composés d’un unique membre chacun.
Je n’ai pas connu Vincennes4, mais j’en suis un produit indirect, je sais que mon existence serait extrêmement différente si je n’étais pas passé par Paris 8. Pour cette raison, et sans doute aussi par nostalgie pour une période dynamique et folklorique que je n’ai pas connue, je suis assez sensible à ce qu’on en dit à présent.

Et ce que raconte Onfray dans son émission, ce n’est pas triste : après une introduction à la notion de « gauchisme culturel », il parle longuement de pédophilie (« consentante » et « sans violences »), qui fut effectivement considérée avec une indulgence aujourd’hui impensable par la presse de gauche de l’époque et partiellement défendue à coup de pétitions par des personnalités aussi importantes que Simone de Beauvoir, Bernard Kouchner, Louis Aragon, André Glucksman, Jean-Paul Sartre, Roland Barthes, Françoise Dolto, et bien d’autres. Parmi les défenseurs de la pédophilie s’en trouvait un qui était personnellement intéressé, René Schérer, philosophe (et accessoirement frère d’Éric Rohmer), qui enseignait à Paris 8, ce qui fait dire à Onfray : « à l’université de Vincennes, on enseignait la pédophilie ». Puisque cette question occupe un bon quart de l’exposé d’Onfray, on finirait par croire qu’on n’y enseignait rien d’autre, mais on apprend, plus loin, que Schérer s’opposait violemment à nombre de ses collègues, par exemple Jean-François Lyotard, et que ses propos effrayaient ses étudiants, lesquels se comptaient en fait sur les doigts d’une main.
La seconde cible d’Onfray est Foucault, dépeint ici comme un ambitieux, un opportuniste, qui a servi tous les pouvoirs dès lors que ceux-ci servaient sa carrière, qui avait une sexualité « problématique » et n’était pas un vrai gauchiste, la preuve étant que six ans après sa mort, son ancien assistant François Ewald a travaillé pour le Médef, tandis qu’un de ses amants en Pologne collaborait avec la police politique. Bref, un homme sans conviction dont l’œuvre n’a, nous dit toujours Onfray, pas grand intérêt. Avec un air entendu, il signale que Foucault, comme Schérer, portait un col roulé et un blouson de cuir. Tiens tiens, c’est louche. Onfray fait aussi remarquer que Foucault était contre la norme et trouvait très bien que les filles ressemblassent à des garçons et inversement, signalant au passage à l’auditoire de sa conférence que ça lui rappelle le contexte actuel. Il n’a pas peur de mettre le régime des mollahs sur le dos de Foucault, puisque ce dernier a soutenu l’ayatollah Khomeny en 1978 — un peu comme tout le monde, ceci dit : exilé alors que son pays était au mains d’une dictature, Khomeny passait pour une espèce de sage, voire un Gandhi persan. Au passage, Onfray affirme que l’Islam mène forcément à la théocratie, ce qui est, une fois de plus, une lecture à la fois anachronique et déterministe, qui acte sans états d’âme la confiscation des consciences musulmanes par l’Islam politique.
Onfray parle un peu d’antipsychiatrie, en en faisant une idéologie pour laquelle les fous sont sains et le reste du monde est fou, se gardant bien de parler des améliorations tangibles que ce mouvement a amené en refusant de faire de l’asile la réponse à tous les problèmes psychiatrique et en refusant la catégorisation de l’homosexualité comme pathologie — mais j’imagine que ce dernier point laisse froid Onfray, qui semble avoir un problème avec l’homosexualité.
Félix Guattari et Gilles Deleuze sont surtout cités comme traîtres à la gauche : ils ont soutenu Coluche (comme tout le monde) mais ont fêté l’élection de François Mitterrand le 10 mai 1981. Je ne sais pas si ce genre de révélation choc permettra à Onfray de revendiquer une importance comparable à celle de Deleuze dans l’histoire de la philosophie.
La mise en question des constructions sociales révolte Onfray, qui y voit la cause de la montée du Front National. Pour lui, la tradition du « gauchisme culturel », qui se cristallise à Vincennes et dont il ressent les effets délétères aujourd’hui encore s’intéresse trop aux marginaux et pas assez aux « normaux ». L’inventaire de ceux qu’il considère comme appartenant à la marge est intéressant : homosexuels, transsexuels, femmes, fous, immigrés.5
Je n’invente rien, Onfray nous explique que la norme doit être l’homme blanc hétérosexuel, et que ne pas donner suffisamment de place à cette norme, c’est faire du mal à la vraie gauche !
On croirait une blague, non ?

Voici comment Onfray résume la chronologie de Vincennes : le pouvoir gaulliste a généreusement offert aux gauchistes une université de luxe (moquette épaisse, meubles design, lignes de transport expressément aménagées) et leur a donné une liberté pédagogique totale, histoire de voir s’ils seraient capables d’en faire quelque chose, mais, constatant que les enseignants étaient contre l’idée de notation, lui a retiré le droit à délivrer des diplômes puis, face aux excès en tous genres6, a fini par interrompre cette expérience de « subversion subventionnée » et démolir les bâtiments. L’autonomie, c’est le foutoir, fin de l’histoire7.
Le public de la deux-cent-cinquantième conférence de la Contre-histoire de la philosophie à l’Université populaire de Caen et les auditeurs de France Culture qui en ont écouté l’enregistrement hier ne conserveront pour la plupart, j’en ai peur, qu’une idée très parcellaire de l’héritage de Vincennes. Ils croiront sans doute que cette université n’existe plus (alors qu’elle a surtout déménagé) et ignoreront que c’est la première université à avoir eu un département de cinéma, la première université à avoir eu un département d’arts plastiques, de pratique de la musique, la première université à avoir eu un département d’informatique8, à s’être penchée sur l’Intelligence artificielle et sur la création artistique sur ordinateur9. Curieusement, c’est aussi l’université qui est à l’origine du système de validation par unités de valeur, qui à désormais cours dans toutes les autres.
Même si je n’ai cessé de voir Paris 8 se normaliser, au fil des années que j’y ai passé, et au fur et à mesure que les anciens partaient à la retraite, cela reste une université où les hiérarchies et les oppositions traditionnelles sont contestées : pratique/théorie, mandarins/assistants, enseignants/étudiants, étudiants/travailleurs, bacheliers/non-bacheliers.

Le réquisitoire fait par Onfray est malhonnête et augmente l’ignorance de l’auditeur tout en lui faisant croire qu’on l’instruit. Voilà bien le genre de pratiques qui étendent le domaine de l’imbécillité ambiante et — à mon tour de le dire —, font le lit du Front National.

  1. Lire (ou pas) Le Manifeste hédoniste, éd. Autrement 2011. []
  2. Je préfère mille fois un Alain Finkielkraut, tout aussi réactionnaire, qui au moins n’essaie pas de se faire passer pour autre chose et conserve une certaine honnêteté dans ses raisonnements et ses arguments. En tant qu’horloge arrêtée, il a l’utilité appréciable de donner l’heure juste deux fois par jour. []
  3. Dans son exposé, Onfray voit comme une énième « dérive » de Vincennes que l’on y considérait que tout peut être de l’art. []
  4. Mais j’y ai suivi quelques anciens, en pèlerinage, même si le mot leur déplaît.
    À voir, le site Vincennes 70’s, qui récapitule cette période. []
  5. Sur le script de la conférence, disponible en pdf, il est écrit :
    Lente descente des masses oubliées vers le désespoir
    • Des masses jamais prises en compte par le gauchisme culturel
    • Qui ne se soucie que des marges :
    L’homosexuel, le transsexuel, les femmes, l’immigré, l’hermaphrodite, le prisonnier, le criminel
    . []
  6. Onfray parle notamment d’une poubelle qui aurait été renversée sur la tête de Paul Ricœur… Je ne connais pas cette histoire, personnellement, et à ma connaissance, Ricœur enseignait à Nanterre. []
  7. Il y a beaucoup d’imprécisions ici, mais Vincennes a surtout pâti de la fin du bail du terrain qui abritait l’université, événement qui a permis à la ville de Paris de se débarrasser de cette université devenue énorme (plus de 30 000 étudiants, soit quatre fois plus que sa capacité d’accueil) et dont les locaux n’étaient pas entretenus et les abords, marqués par une ambiance assez sordide du fait du deal d’héroïne. De nombreux cours avaient lieu le soir, et il fallait marcher un temps certain dans les bois pour atteindre l’université ! []
  8. mise à jour du 6/6/2019 : cette affirmation de ma part est semble-t-il erronée, cf. commentaires. []
  9. Groupe art et informatique de Vincennes, puis département Arts et technologies de l’image, notamment. Arts, cinéma, musique ou informatique s’enseignaient dans des écoles spécialisées, mais pas à l’université. []

Double-contraintes à l’Université

(note : cela va sans dire, mais disons-le tout de même, je ne parle ici qu’en mon nom propre. N’étant pas fonctionnaire titulaire de mon poste, je ne peux faire qu’observer l’évolution des choses depuis mon petit bout de lorgnette et mes bientôt vingt ans d’enseignement)

Réunion de mon département à l’Université, hier.
J’y apprends que la nouvelle maquette des étudiants en licence doit désormais contenir cinquante cours sur trois ans, contre quarante-cinq auparavant. Mais dans le même temps, le nombre d’enseignements devra être réduit, puisque la dotation en heures complémentaires (qui servent à financer les charges de cours) ne cesse de diminuer chaque année, tout comme le budget des équipes de recherches. Souvent, les budgets sont annoncés très tard et il n’est pas rare qu’un semestre soit en fait assuré avec de l’argent qui n’arrivera que l’année suivante.
Depuis des années, l’Université se fait imposer une ouverture au monde professionnel extérieur (par le biais des stages, notamment), ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose, mais les postes de « professionnels associés » (comme le mien), qui sont, avec les charges de cours, un moyen pour que les étudiants aient aussi des enseignants qui exercent une activité principale hors de l’université, semblent avoir vocation à disparaître. Ici aussi on est dans la double-contrainte : s’ouvrir au monde professionnel tout en coupant les ponts existants.
Les enseignants-chercheurs titulaires ont, quant à eux, de plus en plus d’étudiants mais aussi de plus en plus d’obligations administratives. Il a par exemple été discuté hier de la création d’un « conseil de perfectionnement », sorte de « contrôle-qualité » des diplômes et de leurs objectifs professionnels, conseil qui réunira, à une fréquence non déterminée (entre un mois et deux ans !?) des enseignants, mais aussi des gens externes. Je ne suis pas sûr que des galeristes, directeurs de centres d’art, etc., se précipiteront pour venir assister bénévolement (évidemment !) à des réunions sur le contenu des enseignements en licence d’arts plastiques. Enfin ils viendront une fois, et puis ils trouveront des excuses pour les fois suivantes.
Quand on veut noyer son chien, on lui demande de participer à des réunions pour décider à quel point il a la gale.

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On enlève des moyens, des effectifs, et dans le même temps on augmente la charge administrative et les obligations à l’évaluation et à l’auto-évaluation qui, pour utile qu’elles puissent être, créent du stress, réclament du temps et de l’énergie (on passe plus de temps à prouver qu’on fait les choses qu’à les faire effectivement) et créent un climat de suspicion ou d’immaturité. J’ai entendu des collègues s’étonner, avec raison, de l’absurdité du procédé, et vouloir en alerter leur ministère de tutelle par un courrier argumenté. Il faut le faire bien entendu, mais je me demande s’ils ne sous-estiment pas la malveillance des intentions que l’on peut deviner derrière ces méthodes de « management » qui ressemblent fort à ce qu’on trouve dans de nombreuses entreprises privées : on augmente la pression, on fait des demandes de plus en plus impossibles à satisfaire, en attendant la rupture.
Ici, la stratégie me semble avoir pour but de diminuer sérieusement le nombre d’étudiants accueillis et/ou de détériorer le confort de leurs conditions d’accueil. Ce qui amènera assez rapidement une augmentation de la part du privé dans l’enseignement supérieur, et ce, avec le soutien d’une bonne partie de la population qui ne mesure pas vraiment la chance qu’ont les jeunes bacheliers français de pouvoir faire des études pour quelques centaines d’euros de frais d’inscription annuels. Les États-Unis, d’abord, et la Grande-Bretagne plus récemment, ont connu cette « évolution » avant nous, voyant les frais d’inscription des universités privées mais aussi publiques s’envoler à des tarifs incroyables, une dizaine de milliers de dollars au plus bas, qui forcent les étudiants à s’endetter pour plusieurs décennies, et ce au profit exclusif des institutions bancaires qui finances leurs études.
Je me souviens que Valérie Pécresse jugeait qu’il y avait quelque chose comme dix fois trop d’étudiants en France (je ne sais où et quand elle l’a dit, la proportion m’avait frappé, en tout cas), car, pour elle, ce qui compte n’est pas que tout le monde ait la possibilité de bénéficier d’une éducation supérieure, mais que la rareté du nombre des diplômés donne une valeur à l’éducation d’un petit nombre de privilégiés (« bien nés » ou boursiers-au-mérite). Une économie de la rareté, où les pauvres servent à financer directement ou indirectement la richesse d’une élite qui n’en sera une que par sa rareté.
Je ne suis pas sûr que Geneviève Fioraso ait vraiment eu une autre vision des choses, car si la situation actuelle découle sans aucun doute des choix effectués par Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez, la ministre actuelle n’a pas brillé par sa volonté d’inverser la tendance et, à l’image du reste du gouvernement, semble surtout en place pour acter la dévastatrice politique sarkozyste de dépossession de l’État : le contribuable ne finance plus sa citoyenneté, il rembourse des dettes et fait gagner de l’argent à diverses sociétés privées qui pallient à des défaillances si bien organisées qu’il est difficile de ne les imputer qu’à l’incompétence. Geneviève Fioraso quitte incessamment le gouvernement, mais je ne m’attends pas à ce que la personne qui lui succédera se montre d’une humeur différente : l’enseignement supérieur aura de moins en moins vocation à concerner un grand nombre de gens. Pour le petit nombre qui y accédera, il sera plus luxueux, sans doute. Les autres se contenteront de payer des impôts pour le financer.

Les mots se sentent importants

(encore une de ces tentatives de suicide (réseau-)social dont j’ai le secret : non seulement je m’attaque à des vaches sacrées du petit monde libertaire-alter-truc, auquel je m’identifie plus ou moins, mais en plus je le fais avec un article interminable que tout le monde lira en diagonale, et que j’illustre de manière incompréhensible)

Les gens du collectif Les mots sont importants sont intelligents, éloquents, bien formés, et on trouve plus d’un article important, justement, sur leur site. Ils défendent les exclus, les ostracisés, les racisés, difficile d’être contre le principe. Mais souvent, les articles que j’y lis me restent sur l’estomac, à cause de leur absence de perspective progressiste : beaucoup de constats, peu de propositions, et beaucoup de contradictions.
Je viens de lire l’opium du peuple de gauche, article que Pierre Tevanian consacre au refus des religions et j’essaie de comprendre : l’athéisme serait un luxe d’enfants gâtés, donc il faut le critiquer, par solidarité avec ceux qui vivent sous le joug de divinités absurdes, et au prétexte que ce n’est pas parce qu’on ne croit pas en Dieu qu’on ne croit en aucune autre absurdité,… et tout ça en citant pêle-mêle Michel Onfray et Nadine Morano ? Onfray est certes athée libertaire, selon sa définition en tout cas (pour moi plutôt réac’ égoïste), mais Nadine Morano a au contraire plus d’une fois revendiqué son attachement à sa culture catholique.
Quel rapport, donc ?

"Time and Death their thoughts impart, On works of learning and of art." Hand-colored aquatint by Thomas Rowlandson.

« Le temps et la mort et ce qu’ils transmettent au travail de la connaissance et de l’art » (Thomas Rowlandson). Ne cherchez pas de lien particulier avec l’article, c’est juste pour faire joli. Les mots sont peut-être importants, mais les images sont libres.

« Les mots sont importants », en tout cas, quel beau titre, plein d’importance, justement, plein de hauteur philosophique. On utilise des mots sans y penser, tous les jours, mais en fait ils sont importants, dis-donc ! C’est comme « Le savoir est une arme, maintenant, je sais » (Ministère AMER) ou « Dieu m’a donné la foi » (Ophélie Winter), c’est à dire que c’est difficile à prouver et que plus on creuse, moins on trouve ce que ça peut vraiment apporter à notre lecture du monde, mais ça reste séduisant à entendre, rien qu’en lisant la phrase, on a l’impression d’avoir compris un truc. Je n’ai pas appris la philosophie à l’école — je ne suis pas allé au lycée —, mais je dois dire que cette discipline, vue de loin, et avec tout le respect que je dois aux grands auteurs qui s’y sont illustrés, me semble entretenir un curieux fétichisme envers les mots, faisant comme s’il existait, contenue dans un mot, la forme pure d’un concept (beau, amour, temps, vérité,…), et comme si l’usage véritable que la plèbe fait du dictionnaire souillait cette belle pureté. Les mots vivent, pourtant. Même les mots de « les mots sont importants » évoluent : sur ce site on fustige désormais l’emploi du mot « islamiste » pour « fondamentaliste musulman » (et effectivement, la définition du mot « islamiste » n’est pas claire), mais on l’y utilisait il y a quelques années dans l’exact même sens que David Pujadas.
On se renseigne, on apprend, on évolue, tout bouge, quoi. Particulièrement les mots. Peut-être faudrait-il moins s’attacher aux mots qu’à ce qu’il décrivent selon le contexte1.
Il me semble que c’est sur le site Les Mots sont importants que j’ai lu un article qui faisait remarquer, avec pertinence, que lorsqu’un blanc norvégien commet un massacre au nom d’un idéal identitaire, il est obligeamment présenté par les médias comme un « déséquilibré », tandis qu’un Mohammed Merah, lui, devient le représentant d’un milliard et demi de musulmans dont on débat pour savoir s’il en existe des « modérés ». C’était bien de remarquer ce genre d’iniquité lexicale. Mais dans un article récent du même site, je lis que les journalistes et caricaturistes de Charlie étaient « racistes », et que « s’ils ne méritaient évidemment pas de mourir », leur massacre peut être réduit à avoir vu leur droit à l’irréligion et l’anticléricalisme « tragiquement nié par des malades ». Des « malades », autant dire des gens qui ne sont pas responsables de leurs actes. Et d’ailleurs ils n’ont pas vraiment fait des morts, ils ont juste nié des principes, tragiquement. Ce même article n’hésite pas à comparer Charlie Hebdo à Pierre Laval, l’âme damnée de la Révolution nationale pétainiste2, ni à analyser la ligne politique de Charlie Hebdo à l’aune d’un dessin du presque octogénaire Albert Uderzo (qui sauf erreur n’a pas fait partie de la rédaction de Charlie), ni, enfin, à considérer que le slogan Je suis Charlie signifie  en réalité  « je suis blanc et j’emmerde les bougnoules », la preuve étant qu’un « Charlie » n’est pas un « Rachid » ni un « Mohammed »34.

"La mort et l'antiquaire" (Thomas Rowlandson).

« La mort et l’antiquaire » (Thomas Rowlandson). Ça aussi c’est pour faire joli. Rowlandson est un des plus grands caricaturistes du tournant du XVIIIe au XIXe siècle, avec James Gillray et Isaac Cruikshank (père de George).

Tous ces normaliens qui passent un temps considérable à expliquer, pour leur bien, évidemment, à des français nés en France qu’ils sont en fait des « indigènes », qu’ils seront à jamais « racisés », qu’ils doivent se venger du passé, du présent, du futur, que leur carte d’identité est factice, seraient les coupables de ce qu’ils dénoncent avec tant de force s’ils avaient la moindre influence sur les principaux concernés. Mais en fait, ces derniers ignorent jusqu’à leur existence et, s’ils les rencontrent, les assimileront à la société qui, effectivement, les opprime et les rejette. Le jour où ils se vengent de toutes leurs frustrations (affirmant réparer une injustice lointaine la guerre américaine en Afghanistan ou l’Apartheid israélien), ils tirent dans le tas, et si on peut être assez ignorant pour confondre Charb avec Godefroy de Bouillon et les clients d’une supérette de la porte de Vincennes pour des colons en Palestine, il n’est pas sûr que des profs de philosophie ou de sociologie même très très tiers-mondistes puissent bénéficier de plus de discernement : ils sont, du reste, qu’ils le veuillent ou non, eux aussi les représentants d’un État ségrégationniste, dominateur et souvent impitoyable. Et en affirmant, pour leur bien toujours, aux prochains frères Kouachi qu’ils ne sont responsables d’aucun de leurs actes, qu’ils ne sont que des victimes, parce qu’ils sont colonisés, ils les traitent comme des objets sociologiques, comme des abstractions, pas comme des personnes, ce qui, à mon sens, est la plus abominable des insultes.

"Dr. Syntax Meditating on the Tombstones" (Thomas Rowlandson)

« le Dr. Syntax méditant sur les pierres tombales » (Thomas Rowlandson). Toujours aucun message à chercher dans ce choix iconographique.

Même s’ils sont inoffensifs, je ne comprends pas pourquoi des gens comme Pierre Tevanian ou Nacira Guénif-Souilamas (que j’ai découverte à Ce Soir ou Jamais récemment, mais il y en a plein d’autres d’idées proches) tentent si fort de convaincre des groupes discriminés que l’injustice qu’ils vivent a pour cause les inventions des philosophes des Lumières (et précurseurs ou héritiers), et qu’il faudrait traiter celles-ci comme de la verroterie de toubabs : « droits-de-l’homme », « liberté d’expression », « universalisme », « égalitarisme », « laïcité », « athéisme »,… Je vois mal en quoi accepter, institutionnaliser l’injustice, en faire un déterminisme irrémédiable5, arrange quoi que ce soit, ni en quoi il est avisé de désigner pour coupables de ces injustices et de ces humiliations des principes progressistes et émancipateurs — que l’on peut réviser, réfléchir, questionner, bien sûr, et dont on doit aussi questionner l’inefficacité, car ceux qui s’en frappent des médailles se gardent bien de les appliquer. Car oui, les pires personnes utilisent à présent le mot « laïcité » comme arme contre les musulmans ; oui, la « République » a été confisquée à ses citoyens ; et non, la « démocratie » n’est pas très démocratique ; et on a vu, avec les déclarations de Najat Vallaud-Belkacem6, ce que valait le concept de « liberté d’expression » appliqué à l’éducation nationale : quelque chose qu’on doit respecter sans poser de questions, en se taisant, sous peine de prison. D’une absurdité orwellienne.
Et bien sûr, tout aussi absurdes sont les injonctions ciblées à s’émanciper de gré ou de force : « Jette ton voile, Fatima ! ». Ou encore l’odieuse demande faite aux musulmans de se désolidariser des terroristes. Et la profusion/confusion des images qu’on nous balance.
Je sais tout ça, je comprends tout ça.

"Dr. Syntax preaching" (Thomas Rowlandson)

« Le Dr. Syntax prêchant » (Thomas Rowlandson). Là non plus, pas de message.

Mais ce n’est pas parce que les bonnes idées sont mal utilisées qu’il faut mettre les mauvaises sur un piédestal. Ce n’est pas parce que certains emploient les mots de travers, voire contre leur sens, qu’il faut abandonner ces mots !
Rappelez-vous : les mots sont importants.
Enfin c’est pas moi qui le dis…

  1. Je renvoie le lecteur à Alfred Korzybski et au constat qu’il faisait du caractère piégeant des mots. []
  2. Je cite : « Puisque ce sont des racistes, il n’est pas anodin, aujourd’hui, de choisir pour défendre la liberté d’expression, d’honorer la mémoire de ce journal-là : ce serait choisir, pour critiquer la peine de mort par exemple, non pas seulement de mettre en cause la manière honteuse dont on a exécuté un Pierre Laval, mais d’aller jusqu’à honorer sa mémoire en poussant tous les opposants à la peine de mort à assumer un « Je suis Laval » qui, espère-t-on, les répugnerait ». []
  3. À quoi je répondrais que le journal ne s’appelait pas « Rachid » ni « Mohammed », ceci explique cela. Il y avait un Mustapha Ourrad à la rédaction de Charlie Hebdo, et j’ai vu, lors des manifestations, des pancartes disant « Je suis Ahmed », en hommage à un des policiers tués. Je note par ailleurs que Charlie est un prénom anglo-saxon, à l’origine, que, sans réfléchir, j’associe au cinéaste britannico-gitan Charles Chaplin, aux jazzmens noirs Charlie Mingus et Charlie Parker, au Papa Tango Charlie de la chanson, et bien sûr au Charlie de « où est Charlie ? » et à Charlie Brown. Ce nom dérive bien d’un nom de roi chrétien germanique (Karl), mais il ne me semble pas véhiculer de manière si évidente une référence à une quelconque connivence islamophobe. []
  4. Repris sur le même site, l’article Nous sommes tous des hypocrites, publié sur les réseaux sociaux par Pacôme Thiellement, parle en partie de la même chose d’une manière plus intelligente. []
  5. Si je trouve que la philosophie a la maladie de trop croire aux mots, j’ai parfois l’impression que la sociologie a la manie de vouloir que les catégories qu’elle étudie restent étanches, refusant la circulation, le métissage, l’indifférence, l’envie d’émancipation, et promouvant finalement les conflits, les apartheids, les différences, et autres chocs de civilisations de mes fesses,… J’ai tendance, pour ma part, à juger l’humanité comme une seule espèce, pas la plus sympathique qui soit, mais que j’aime pour son incroyable créativité. Créativité qui va malheureusement  jusqu’à s’inventer des problèmes avec des mots ou des entités imaginaires. []
  6. Le 14/01 à l’Assemblée Nationale, lors des questions au gouvernement : « Même là où il n’y a pas eu d’incidents, il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. Et nous avons tous entendu les « Oui je soutiens Charlie, mais », les « deux poids, deux mesures », les « pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ? » Ces questions nous sont insupportables, surtout lorsqu’on les entend à l’école, qui est chargée de transmettre des valeurs ». []

Le camp des étourneaux

«La réflexion, ça ralentit le gendarme»
Michel Galabru dans Le Gendarme de Saint-Tropez (1964)

L’article Le Camp des crocodiles, du par ailleurs estimable André Gunthert, m’avait mis un peu mal à l’aise à sa publication, car son argument, pour défendre le fait que tous les hommes représentés dans le « projet crocodiles » aient systématiquement des têtes de sauriens était, en substance, que tout sujet « clivant » est, par définition, amené à forcer à se positionner au sein d’une « logique de camps » : on sera ici ou bien là, mais nulle part ailleurs1.

Il existe de nombreuses variantes : « Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Jésus), « Si tu n’es pas avec moi, alors tu es mon ennemi » (Dark Vador), « Tout homme doit choisir entre rejoindre notre camp et rejoindre le camp adverse » (Vladimir Ilyich Lenin), « O con noi o contro di noi » (Benito Mussolini), « Si vous ne faites pas partie de la solution c’est que vous faites partie du problème » (Eldridge Cleaver, mal cité), « Si tu n’es pas un d’entre nous, tu es un d’entre eux » (Morpheus, dans The Matrix), « Ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi et j’écraserai tous ceux qui sont contre moi » (The Shredder, dans : Teen mutant ninja turtles)

La « logique des camps » me met mal à l’aise, parce que si je vois sans difficultés qu’elle opère constamment, il ne me semble pas qu’elle soit quelque chose de vraiment positif, bien au contraire. Son efficacité explique bien son existence : les camps permettent de se rassembler et donnent donc une force aux idées qu’ils portent, mais d’une part, qu’ils la suscitent ou en soient une conséquence, ils impliquent une logique d’affrontement : plus question de progresser tous ensemble, de convaincre, de faire réfléchir, il n’y a plus de place que pour des alliés inconditionnels d’un côté, et face à eux, des ennemis. Cette partition, paradoxalement, fait que les deux camps se trouvent finalement les alliés objectifs d’une même vision du monde, et ce que les uns et les autres combattent souvent avec le plus d’acharnement, ce sont tous ceux qui décident de ne choisir ni l’un ni l’autre des camps, ceux qui veulent se placer complètement ailleurs, ou même seulement un peu ailleurs2.

Se rallier à une faction, et c’est particulièrement vrai le temps d’une lutte, impose une abdication temporaire du droit à penser par soi-même : tous doivent se ranger sous un même drapeau, c’est le fameux « Soit vous êtes avec nous soit vous êtes contre nous » dont le corollaire logique est que si l’on veut appartenir à ce « nous », on doit s’interdire de s’écarter du courant dominant. Et ce courant est parfois bien exigeant, puisqu’il impose non seulement un but commun, mais aussi de s’entendre sur des moyens d’action communs, d’avoir une appréciation commune de la situation, de souscrire à un récit commun, d’avoir des références et un vocabulaire communs, et de subir tout un assortiment de totems et de tabous que l’on est sommé d’accepter également en lot et sans discussion.
Dans le commerce, on nomme ça de la vente liée3.

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Solitaire, l’étourneau est un oiseau d’une très grande bêtise. En groupe, pareil, mais plus nombreux, donc plus fort.

Qui décide de ce que doit être l’avis dominant ? En général, celui-ci est incarné par des personnes qui imposent leur autorité à coup d’intimidations et de menaces, en jouant sur leur réputation et leurs états de service, ou, s’ils ne sont en position de faire ni l’un ni l’autre, en étant toujours celui qui défendra la position la plus extrême, ou plutôt, qui défendra la version la plus extrême de l’idée du moment. Ces personnes qui incarnent l’opinion générale ne sont pas nécessairement maîtresses de leurs propres opinions, ils n’est pas rare que ce soit elles qui se conforment à l’avis de la foule, dans le but je pense de laisser croire que ce sont elles qui dirigent. Je ne connais pas les règles de la constitution de l’opinion d’un groupe, mais je doute que celle-ci soit jamais le fruit d’une négociation rationnelle ou qu’elle soit représentative de la somme des opinions ou des intérêts particuliers (pas plus que généraux, d’ailleurs) de ceux qui se l’imposent.

J’ai l’impression que l’opinion d’un groupe se façonne un peu comme les vols d’étourneaux. Les vols d’étourneaux sansonnets, qui produisent d’impressionnants nuages de points (et des tonnes de fiente), se meuvent et se transforment sans centre de décision, juste parce que chaque individu qui les compose a besoin du groupe pour vivre. La direction de chacun dépend du vent, des mouvements de panique, ou suit celui qui a l’air de savoir où il va, que ce soit vrai ou pas. En vérité, tout le monde suit tout le monde, et le résultat tient souvent de la dérive, mais la cohésion du groupe permet d’intimider les rapaces et de ravager les champs.

etourneaux

L’outil interne le plus horripilant de la dictature de ce groupe sans tête, ce sont les Thought terminating clichés, c’est à dire poncifs bloqueurs de réflexion, qui sont des mots minés, des locutions, des notions, des références, qui permettent comme par magie à celui qui les dit de cesser de penser. Car si penser par soi-même représente un effort important, s’interdire de penser pour bien s’intégrer au groupe réclame encore plus de sacrifices.

Mais bon, il est 21:12, j’ai froid, j’ai faim, j’ai sommeil, je raconterai tout ça une autre fois.

  1. Je défends moi aussi le fait que tous les hommes soient des « crocodiles » dans l’album, mais plutôt pour des raisons pragmatiques, parce que je ne vois pas comment, une fois le principe de l’animalisation établi, épargner une partie des hommes : ce dont parle l’album ce n’est pas du fait que tous les hommes seraient des affreux, mais du fait que toutes les femmes sont contraintes, dans d’innombrables situations, à être sur leurs gardes, et cette bande dessinée l’exprime parfaitement. Le crocodile n’est donc pas l’essence de chaque homme, mais la crainte, si souvent fondée, de chaque femme. []
  2. Les débats manichéens, où l’on doit choisir entre le bien et le mal (féminisme, racisme et questions sociales ou sociétales diverses) se prêtent malheureusement naturellement à ce genre de dilemmes forcés, et ils le font de manière d’autant plus aveuglément injuste que la cause est indéniablement juste : qui veut être dans le camp des salauds ? Une victoire qui se ferait au prix de l’exclusion des personnes et de leurs questions aurait pourtant pour moi un arrière-goût de défaite. []
  3. La vente liée, le saviez-vous, a été légalisée en France en 2011 sous prétexte d’harmonisation du droit européen et de simplification et d’amélioration qualitative du droit français. À la date de cette loi, les médias se concentraient sur la question de la remise en liberté de Dominique Strauss-Kahn et sur l’éjection de Lars Von Trier du festival de Cannes. []

Exhibit B : exposer le malaise

Le contexte : Brett Bailey, artiste sud-africain, présente au théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis Exhibit B, une performance dans laquelle le public circule parmi des tableaux vivants évoquant l’histoire de la colonisation, de l’esclavagisme, de l’apartheid et de la ségrégation raciale. Les acteurs, tous noirs, se tiennent derrière des barreaux, ont des chaînes, sont attachés, etc. Aucun ne parle. Destinée à provoquer le malaise en dénonçant la déshumanisation raciste et en dénonçant « ce que les manuels d’histoire ne dénoncent pas » (dixit un des acteurs), cette exposition a aussi été accusée de véhiculer un message raciste déguisé à Londres, où une opposition musclée a obtenu son interruption prématurée, et à présent en France, où un collectif s’est constitué pour perturber la bonne tenue de l’exposition, bien que celle-ci soit défendue par la Ligue des droits de l’homme ou par l’ancien footballeur Lilian Thuram, bien connu pour son engagement contre le racisme.

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Vendredi, la chanteuse Bams était invitée à l’émission Ce Soir ou Jamais pour défendre la censure devant une exposition qui lui évoque les zoos humains des expositions coloniales.
L’image télévisuelle de son intervention avait de quoi rendre mal à l’aise : une artiste noire assumant vaillamment sa position au milieu d’une assemblée constituée d’intellectuels à la peau claire, forcés, étant donné la situation, de se montrer d’une politesse gênée et donc gênante face à un argumentaire assez vaseux. Car les bonnes raisons d’interdire l’exposition ne sont pas nombreuses : l’intention de l’artiste n’est pas ambiguë, et quant à savoir si le résultat l’est, difficile de dire puisque ceux qui parlent n’ont pas vu l’œuvre. Ils semblent se comporter à la manière de spectateurs de théâtre du middle-west profond dans les albums de Lucky Luke, qui veulent punir celui qui joue le « méchant » de la pièce car ils confondent l’acteur et le rôle, le messager avec le message, et dans le cas de cette exposition, le fait d’évoquer une situation intolérable avec la situation intolérable elle-même.
Avec ce genre d’œuvres à message « choc », bien entendu, il faut marcher sur des œufs : il suffit d’un rien pour que les meilleures intentions de l’artiste ne se retournent contre son propos, parce qu’il sera tombé dans l’esthétisation ou la caricature, parce qu’il sera naïf, parce qu’il aura mal apprécié le contexte dans lequel l’œuvre est montrée, etc. Le fait que l’artiste soit blanc ne doit pas arranger les choses, j’imagine.

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Les arguments de la chanteuse Bams étaient plutôt mauvais. Elle a d’abord rappelé l’existence passée des zoos humains, et il aurait fallu la reprendre sur la simple définition du zoo humain : ici, ce sont des scènes, des « tableaux » vivants, plus proches des musées de cire qu’autre chose, et dont le fait que les mannequins ne soient pas des statues mais de véritables personnes, à la manière des crèches vivantes, qui, quoiqu’immobiles, respirent et regardent le public dans les yeux, fait sans doute partie de la puissance dérangeante de l’œuvre. Je dis « sans doute » puisqu’on ne peut juger de ce genre de ressenti sans l’avoir éprouvé. Un zoo est bien autre chose, l’indignation qu’il provoque vient du fait qu’il y a, d’un côté de la barrière, des êtres libres et de l’autre des êtres enfermés contre leur gré, que le zoo est en soi la preuve d’une inégalité fondamentale. Et bien sûr, puisque les zoos sont d’abord destinés aux animaux, y enfermer des humains exclut ces derniers de l’humanité.

Second argument, le livre Mein Kampf est interdit en France, alors pourquoi n’interdit-on pas cette œuvre « qui n’est pas valorisante pour les noirs » ? Voilà bien un argument étrange à bien des égards, ne serait-ce que parce que Mein Kampf, malgré un débat judiciaire à la fin des années 1970, n’est aucunement proscrit en France, et il était même régulièrement bien placé dans les classements en temps réel de ventes de livres en ligne jusqu’à ce que les boutiques, alertées par leur clientèle, se rendent compte du malaise que pouvait provoquer des annonces automatiques proposant aux lecteurs d’acheter un livre d’Adolf Hitler. Mein Kampf est un livre que l’on peut se procurer légalement, obligatoirement accompagné d’une préface de huit pages qui qui avertit le lecteur de sa nocivité. Sa lecture est assez passionnante, car c’est un livre d’une bêtise abyssale et dont on peine à imaginer qu’il ait eu les effets qu’il a, dit-on1, eu sur les consciences pangermaniques. Je m’étonne qu’on persiste à faire passer ce pamphlet franchement risible pour une sorte de Nécronomicon, de livre magique qui rend immédiatement fou de haine raciste celui qui pose les yeux dessus.
Bien sûr, le propos de Mein Kampf (rédigé par un artiste, tiens !) est raciste, racialiste, puisque c’est en quelque sorte le manifeste du nazisme… Mais alors, quel rapport avec l’exposition, qui n’est pas un programme politique mais entend (adroitement et pertinemment ou pas, c’est une autre question) lutter contre le racisme ?

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Troisième argument, celui du « deux poids deux mesures » : Bams oppose sa demande de censure de l’exposition à la censure dont a fait l’objet son compatriote (sic) camerounais2 l’humoriste Dieudonné. Or si un spectacle de Dieudonné a effectivement été interdit au prétexte fallacieux du trouble à l’ordre public, dans le cadre d’un bras de fer affligeant avec le ministre de l’intérieur de l’époque, et si Dieudonné est effectivement victime de tracasseries fiscales peut-être mal intentionnées mais pas forcément infondées (même les humoristes qui ne sont plus drôles doivent payer leurs impôts) qu’il utilise pour se poser en victime, on ne peut pas dire qu’il soit bâillonné puisque ses one-man show politiques tournent avec succès dans toutes les grandes villes françaises. La seule chose qui aille dans le sens d’une critique sur le ton du « deux poids deux mesures » dans cette comparaison par ailleurs absurde, c’est justement l’émission Ce soir ou jamais : lors du débat entourant les spectacles de Dieudonné, l’appel à la censure était bien représenté sur le plateau, tandis que cette fois, Bams était seule à défendre une telle position.

La réaction négative à l’exposition vient à mon avis d’un sentiment profond d’injustice, et pire, de désespérance. Car l’injustice n’est pas si grave si on pense pouvoir la combattre et progresser, un pas après l’autre. Mais la désespérance, c’est le sentiment que l’injustice ne cessera pas, qu’aucun combat ne peut faire avancer quoi que ce soit, que rien n’est remédiable3, qu’il ne faut plus réclamer le progrès, mais se placer dans une logique d’affrontement entre groupes : les noirs avec les noirs (et que deviennent, alors, les gens qui ont des origines de plusieurs continents ?), les musulmans avec les musulmans, les juifs avec les juifs, etc. Chacun demande le « respect », au sens parfois négatif du terme, c’est à dire non pas le droit d’être considéré, d’être estimé, mais celui d’être pris en compte comme une force adverse, de faire peur, en quelque sorte. Comme dans l’expression « tenir en respect » : on respecte son ennemi, on aime son frère, pas le contraire4.

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C’est ce qu’on appelle le « communautarisme », et qui est, donc, à mon avis, moins un danger futur pour la cohésion de la société française que le symptôme d’un manque de foi dans le progrès commun, qui ne fait que valider que cette société n’en est pas une. Je n’ai pas de mal à imaginer que, si on se sait brimé parce que l’on appartient (de gré ou de force) à un groupe, et que l’on juge que cela ne changera jamais, on finisse par abandonner l’idée d’une amélioration générale pour se resserrer sur ceux qui nous ont été désignés comme nos semblables. Je comprends cette humeur, je comprends que face à l’injustice on se dise : puisqu’on ne vit pas ensemble, puisqu’on n’aura jamais les mêmes droits (non dans la loi mais dans les faits), alors séparons-nous. On ne fait à ce moment là qu’acter une situation implicite. Je comprends tout ça sans peine, mais comment est-ce que cela pourrait se finir bien ? Si l’universalisme est un simulacre, une imposture, ce n’est pas parce qu’il ne peut pas exister, parce qu’il est mauvais en soi, ou parce qu’il a été inventé par des intellectuels européens et américains du XVIIIe siècle, c’est parce que ceux qui s’en targuent et qui le représentent constituent indéniablement un groupe sexuellement, culturellement, financièrement et phénotypiquement homogène5.
Mais le « communautarisme » est aussi une arme puissante pour ceux qui dirigent effectivement le monde : elle permet d’empêcher ceux qui possèdent peu ou qui ne possèdent pas de lever ensemble la tête vers ceux qui profitent de leur condition et des frontières administratives ou mentales qui les séparent. Ici, par indignation pour un pseudo « Zoo humain », les membres du collectif qui réclament l’interdiction de l’exposition s’enferment d’eux-mêmes dans d’autres frontières.

Le monde est certes moche, mais il ne va pas s’améliorer, j’en ai peur, on parvient rarement à transformer un problème en solution à lui-même.

Mise-à-jour : deux articles liés qui donnent des arguments intéressants contre l’exposition : #BoycottHumanZoo I : le racisme s’invite au musée et #BoycottHumanZoo II : à la culture de notre servitude. Si je comprends très bien le propos, je ne peux pas être d’accord avec la remise en cause de la liberté d’expression : le droit à s’exprimer n’est pas l’outil du fascisme, c’est l’outil de la liberté. Voir aussi la position du CRAN, qui n’est pas favorable à une interdiction mais veut débattre : De « Exhibit B » à « Exhibit White »… La position du CRAN.

Mise-à-jour 11/12 : Une tribune publiée dans Libération affirme la légitimité du droit d’expression des artistes autant que celle des spectateurs à répondre aux dits artistes. Je suis content de voir que cette position, qui est aussi la mienne, est à présent co-signée par la chanteuse Bams, citée plus haut, qui n’appelle donc plus à la censure, et il faut s’en féliciter.

  1. J’écris « dit-on », car j’ai l’impression que le nazisme au pouvoir est responsable de la diffusion de Mein Kampf plus que la lecture de Mein Kampf est responsable de la diffusion des idées nazies. En effet, il me semble qu’il fallait être déjà bien atteint par ces idées pour admettre un livre aussi bête. []
  2. Bams est née et a grandi en région parisienne. J’ignore si elle est de nationalité française, mais Dieudonné M’Bala M’Bala, né en France ou il a grandi, d’un père camerounais et d’une mère bretonne, l’est et n’a pas de double nationalité. A priori, si Bams et Dieudonné sont bel et bien compatriotes, ce n’est pas parce qu’ils sont camerounais mais parce qu’ils sont français ! []
  3. Une fois de plus, je renvoie le lecteur aux travaux d’Henri Laborit : le stress provoque des pathologies s’il ne peut être remédié par soit : une solution ; l’agressivité ; la fuite. []
  4. J’apprends que Bams est co-fondatrice du magazine gratuit Respect Mag, qui entend lutter contre les exclusions et pour l’intérêt général. Quelques extraits de chansons et d’interviews sur la vision des clivages français par Bams : « On est dans un pays ultra communautaire. Le blanc et l’énarque, c’est lui qui pèse, pas la communauté des Noirs soit disant déscolarisés, des Arabes soit disant barbus. L’ascenseur social est en panne et tous ces jeunes qui se tirent à l’étranger, on n’en parle pas » ; « Toute une génération a dit “Touche pas à mon pote” dans les années 80 et ça nous a mis mal à l’aise. Je ne suis pas ton pote. Je suis ton semblable. Ce n’est pas de l’amitié que je demande mais du respect, d’individu à individu ». Je lis dans cette phrase : haïssons-nous, séparons-nous, mais en ménageant nos sensibilités respectives. []
  5. cf. l’article Qu’est-ce que le communautarisme ?, par Crêpe-Georgette. []

L’affaire de la chemise qui tue

J’ai l’habitude de me voir comme quelqu’un de difficile à affecter, d’assez solide. Mais en fait pas tant que ça, il faut croire. J’ai quitté Twitter aujourd’hui, en appuyant sur le bouton « supprimer mon compte » (ou une formule du genre, je ne sais plus, je ne peux plus aller voir, je n’ai plus de compte !). Et tout ça à cause d’une chemise hawaïenne ! Moi qui ne porte jamais de chemise, pourtant, juste des tee-shirts.
Je peux raconter l’histoire : un scientifique de la mission de l’ESA qui a envoyé le robot Philae sur la comète Rosetta n’a pas trouvé plus malin, pour faire parler de lui, que de porter cette chemise :

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Je ne sais pas pourquoi tous les médias relaient que la chemise a été réalisée spécialement par la petite amie et/ou tatoueuse (il y a de nombreuses versions à l’histoire) du scientifique, alors qu’elle est au catalogue d’un créateur de chemisettes.
J’ai découvert cette histoire en commençant par la fin, tombant sur une vidéo où le scientifique en question se repent de son crime envers l’image des femmes, qu’il a offensées, puis baisse les yeux, visiblement ému, tandis qu’un collègue lui tapote le dos. Image que j’ai trouvée, je ne peux pas le cacher, assez violente. J’admets bien sûr que, quand on s’apprête à passer devant des millions de spectateurs, il est important de réfléchir aux messages qu’on enverra par ses vêtements. Je n’aurais jamais porté cette chemisette, en tout cas. Maintenant, je ne saurais dire si le costume-cravate imposé aux hommes « sérieux » me plait plus, ni si je le trouve moins sexiste. J’y pense parce qu’un présentateur de télévision australien a justement révélé ne pas avoir changé de costume pendant une année afin de montrer que, contrairement à sa collègue féminine, il n’était pas jugé sur son apparence mais sur sa compétence professionnelle. La démonstration aurait sans doute été différente s’il avait porté une chemise hawaïenne, à mon avis : voyant le même motif chaque jour, les gens se seraient plus inquiété.

Enfin bref, en voyant le tollé soulevé par la chemisette, je suis allé demander sur Twitter si celle-ci était intrinsèquement choquante. Car je dois avouer que je vois moins une référence sexiste qu’un clin d’œil à une référence sexiste. Des femmes avec des brushing eighties, des poses de playmates certes assez ridicules (et peu fonctionnelles pour vivre des aventures trépidantes ailleurs que dans un lit), dans une ambiance science-fictionnesque à la manque, ça me rappelle Barbarella (version cinéma, pour le coup indéniablement sexiste), ou plus encore les femmes-robots du japonais Hajime Sorayama. J’ai supposé le mauvais goût assumé, le kitsch, forcément borderline1, mais je veux bien croire que la perception diffère selon les individus et que ce motif soit pour certains une agression, au delà du simple attentat au bon goût. C’est même pour ça que j’ai posé la question à la cantonade. Comme j’ai quarante-six ans, j’ai des références de vieux de ma génération, et j’avoue que ce que j’ai vu, dans ces pin-up pseudo-SF, ce sont les Métal Hurlant de mon adolescence :

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Ma question a été jugée rhétorique et la discussion a dégénéré, en partie de ma faute, non parce que je discutais le bout de gras de la chemisette (n’est pas né qui m’empêchera de discuter, de dire des choses intelligentes ou bêtes, d’avoir un avis, de l’assumer ou d’en changer à ma guise, d’être brillant ou de m’enfoncer), mais parce que j’ai rompu tapageusement et ouvertement avec une grande amie (que je ne nommerai pas ici, son prénom étant un hapax), ce qui m’a coûté et lui coûte aussi je pense. Un léger effet de meute2 s’est engagé : quelques personnes, pas très nombreuses, mais que j’apprécie, se sont mises à ajouter des reproches aux reproches, et, plus injuste, à me prêter des paroles que je n’ai pas tenues.
Le jugement était rendu3.

Jusqu’ici, aucune espèce de gravité, de remords profond, de rancune, d’amertume. J’ai la peau dure, j’ai commencé à me bagarrer, sous le nom qui est inscrit sur ma carte d’identité4 sur des forums avant même la naissance de ma cadette, qui passe son bac cette année ! Discuter n’est pas un problème. Constater un certain manque de confiance, avoir l’impression de vivre la déchéance d’un ex-futur-président sorti de son Sofitel menotté pour aucun autre crime que quelques minutes d’une discussion badine5, évidemment, c’est blessant, un peu, on se demande si les amis en étaient vraiment.
Mais je prends le parti de penser que oui, et je garde mon bon souvenir d’eux, je ne changerai pas de trottoir quand je les croiserai.

Merci Matt Taylor mais c'est un peu de ta faute, quand même ! Sans doute était-ce le moment de grandir, de passer à autre chose, mais j'aurais préféré le choisir moi-même.

Merci, docteur Matt Taylor et ton humour potache, mais c’est un peu de ta faute, quand même ! Sans doute était-ce pour moi le moment de grandir, de passer à autre chose, mais j’aurais préféré choisir le prétexte moi-même, ou au moins avoir le temps de préparer ma sortie. Tant pis.

Mais tout ça m’a fait réaliser (avec un peu d’aide, merci à la si tempérante Cécile A.) que je me suis peu à peu construit un personnage virtuel dont certains attendent sans doute plus qu’il ne peut donner. Je ne comprends pas comment ça a pu arriver, car j’ai toujours mis un point d’honneur à ne pas être vertueux, à laisser paraître mes failles et mon ridicule de singe pas moins idiot qu’un autre, et à laisser ceux qui en veulent profiter de ce que j’ai de sympathique ou d’amusant, quand ça peut affleurer. Je revendique mon mauvais goût en musique (j’échange tout Wagner contre Too Much Heaven des Bee Gees), en cinéma, en tout ce qu’on veut.
Et pourtant, aussi absurde que ça semble, je suis parvenu malgré moi à passer pour quelqu’un qui mérite qu’on l’écoute, bien que sans qualités, sans diplômes, sans avoir la tête de George Clooney, ni même sa cafetière. Je sens bien qu’un stress s’installe parfois, que quand je dis une bêtise, certains semblent avoir besoin de choisir entre être absolument d’accord avec moi ou résolument opposés, et même ennemis, alors je me retrouve comme une pièce qui tourne sur sa tranche en attendant de savoir si ce sera pile ou face (je sais, cette analogie est bizarre, mais je me sens épuisé, ce soir). Enfin il y a quelque chose qui ne va pas, je ne me sens plus libre.
Ou alors c’est juste l’automne.

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Enfin c’est comme ça, c’est le moment, adieu Twitter !
Et la bise à ceux qui en voudront quand même.

  1. Ceci dit, je ne suis pas bête, je sais que le second degré est parfois un premier degré habile, et par ailleurs je sais aussi qu’il peut y avoir un abysse entre les intentions qui motivent une image et la réception dont elle fait l’objet. []
  2. Bien sûr, les gens ne se considèrent pas eux-mêmes comme une meute, mais comme des individus. Je n’ai pourtant pas d’autre mot pour décrire l’effet de masse qui est ressenti quand plusieurs personnes sont à l’unisson, non pas dans leur discours mais dans leur hostilité. []
  3. C’est le genre de situation qui me ramène immanquablement aux épisodes de cour de récréation de mon enfance qui m’ont tôt fait perdre toute forme de confiance en l’espèce à laquelle je suis censé appartenir et m’a convaincu de l’absurdité du politique : fort de sa force, le nombre se sent dispensé d’écouter et exerce sa loi. Et comme de bien entendu, le groupe se soude en s’en prenant à l’individu qui détonne et qu’on traitera immanquablement en criminel, si faibles soient les charges retenues contre lui. Seul choix : la fuite.  Et puis admettons le, cent quarante caractères sont parfois un peu courts pour se montrer juste sans excès alors que le ton monte. []
  4. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde, je ne peux pas m’empêcher de le remarquer. Utiliser un pseudonyme est un droit que je ne conteste pas, mais certains ne se rendent pas toujours compte de la dissymétrie que cela représente : défendre ses positions en se faisant traiter de ci ou de ça devant quatre mille cinq cent personnes, dont amis, collègues, étudiants, connaissances, etc., n’est pas une position aussi confortable que d’émettre des critiques ou des insultes envers des gens qui ignorent votre identité. []
  5. Précision : bien entendu, je ne dédouane DSK de rien, je tente une image certes de mauvais goût mais qui se veut amusante pour illustrer l’idée de déchéance brutale. je ne trouve pas non plus amusantes les agressions de femmes de chambre. Dans le même ordre d’idées, je ne trouve pas que la mort soit une chose amusante, mais je peux tout à fait l’utiliser comme une référence comique. Je fais la part des choses. Vous pouvez en faire autant. []

Les crocodiles, le point sur les objections

La bande dessinée Les Crocodiles, de Thomas Mathieu, qui est la version imprimée (et contextualisée par un avant-propos de l’auteur et de quatre postfaces1 qu’il me tarde de lire) du site Projet Crocodiles, est parue hier aux éditions du Lombard. Souhaitons tout le succès possible à cet album salutaire qui montre aux hommes une réalité qu’ils ignorent, le harcèlement de rue. Quand je dis que les hommes l’ignorent, c’est parce que les sifflets, les compliments agressifs, les intimidations et les propositions sexuelles insistantes non sollicitées ne visent pas les filles accompagnées, car leurs courageux auteurs attendent que les femmes soient isolées pour en faire les proies de leur goujaterie. Mais puisque ce sont aussi des hommes qui se rendent coupables de ces pratiques, l’ignorance est parfois active : il y a ce qu’on ne voit pas parce qu’on ne pourrait pas le voir, et ce qu’on ne voit pas, parce qu’on ne veut pas voir, et qu’on ne veut surtout pas se voir soi-même comme un méchant. crocodiles J’ai eu une longue discussion sur Facebook à propos de cet album, avec les points de vue parfois antagonistes de gens très divers. J’ai lu d’autres fils de discussion, où les mêmes arguments revenaient souvent. Je ne vais pas citer untel ou untel car le sujet est sensible et il est vite fait de caricaturer les propos ne serait-ce qu’en les extrayant de leur contexte. Mais je vais énumérer quelques unes des objections exprimées vis à vis du projet et y répondre.

Première objection : même quand c’est pour parler des filles, c’est encore un mec qui s’en charge. Une fille qui aurait proposé ce projet aurait essuyé un refus.

L’accusation de « mansplaining » est à mon avis assez injuste : Thomas Mathieu a recueilli des témoignages de femmes, qu’il met en images sans emphase, et il assume de le faire en tant qu’homme qui prend conscience d’une réalité. Il est assez absurde de refuser à un homme de chercher à se mettre à la place des femmes. Le second point est un peu difficile à démontrer, mais il est peut-être vrai. Ceci dit on se souviendra que Chantal Montellier a publié il y a trente ans un album intitulé Odile et les crocodiles, qui traitait aussi de thèmes féministes et qui a été réédité depuis. Si je doute que le féminisme soit interdit aux femmes par les éditeurs, je constate que les éditeurs mainstream ont souvent des réticences assez nettes vis-à-vis de la bande dessinée politiquement ou socialement engagée, mais peut-être que ça change : les Pinçon-Pinçon-Charlot (et Marion Montaigne) chez Dargaud, les Crocodiles chez le Lombard, Et le problème de tous ces éditeurs qui fuient la politique, c’est qu’ils ne se rendent pas compte que les albums « apolitiques » qu’ils publient ne sont pas apolitiques du tout, mais enfoncent des clous déjà bien plantés. Tout est politique, comme disait l’autre. D’un autre côté, bien entendu, les discours un peu trop pontifiants peuvent effrayer les lecteurs car personne n’aime recevoir des leçons. Même méritées.

Seconde objection : l’auteur profite du malheur des femmes pour gagner de l’argent. Et l’éditeur a des partenariats avec la presse féminine-pas-féministe.

Il s’agit d’un malentendu courant : l’auteur gagne bien de l’argent (chez un gros éditeur, l’avance sur droits est généralement correcte, quand bien même pas un seul exemplaire du livre ne serait vendu), mais pas sur un sujet, il gagne de l’argent pour un travail qu’il a effectué. Pour des centaines de dessins, pour un travail de scénarisation, d’écriture, de recueil d’anecdotes. Et qui plus est, pour parler d’un sujet qui fait débat et qui n’a rien d’évident. Les artistes se font souvent reprocher l’argent qu’ils gagnent, parce que bien des gens ont des métiers ennuyeux et considèrent que c’est en échange de cet ennui qu’il sont rémunérés, que c »est la corvée en tant que corvée qui est récompensée, et non le travail effectué. Alors ils jalousent les gens qui ont l’air de faire des choses intéressantes, lesquels prennent d’ailleurs souvent un malin plaisir à dire « je fais ce que j’aime et en plus je suis payé pour… ». crocodiles Mais voilà, le travail plaisant n’a rien d’une impossibilité, et le talent n’est pas une injustice, c’est aussi du travail, même si les artistes s’efforcent souvent de faire semblant de ne pas faire d’efforts. Quand aux partenariats avec le magazine Elle, ou autre2, c’est une question difficile, car s’il est vrai que s’associer à des journaux qui n’ont (plus) rien de féministe peut permettre de donner à ces derniers une patine progressiste non-méritée, pourquoi refuser de prêcher la bonne parole auprès d’un média qui a près d’un demi-million de lectrices ? Vivre sans compromission, dans l’entre-soi, en ne s’adressant qu’aux amis et aux  convaincus, est confortable, mais ne change pas forcément le monde. En fait, un partenariat avec un magazine pour hommes comme FHM ou Lui aurait peut-être été encore plus intéressant (mais nettement moins envisageable ?).

Troisième objection : l’auteur mélange tout, du plus bénin au plus grave

C’est exact et c’est une des forces du livre ! Les témoignages vont de la petite réflexion sexiste dans une discussion au viol conjugal en passant par les insultes et les intimidations. L’auteur ne dit nulle part que tout cela est égal, et aucun lecteur ne pense que c’est égal. En revanche, tout cela participe à créer un portrait désastreux et malheureusement fondé des rapports entre hommes et femmes dans nos sociétés. N’appuyer que sur ce que personne ne peut défendre, comme le viol et autres violences, serait un peu facile, et viendrait trop tard : c’est toute une ambiance, parfois faite de petites touches, qui mène finalement à ces excès si flagrants que personne ne les revendiquera. Lorsque les anecdotes racontées semblent banales, relèvent, disent certains, de la simple « drague maladroite », c’est là qu’il faut se demander pourquoi les histoires ont marqué et heurté celles qui les racontent.

Quatrième objection : tous les hommes sont mis dans le même panier, tous ont une tête de crocodile

C’est vrai, moi même ça m’a peiné de voir que tous les hommes sont représentés comme des crocodiles. Je ne me vois pas comme ça et la plupart des gens, même quand il le faudrait, du reste, refusent de se voir comme des salauds. Certains voudraient qu’il y ait des degrés, qu’il y ait des vrais crocodiles pleins de dents et de gentils lézards3, et c’est d’ailleurs un peu le cas même si le dessin n’est pas systématique, d’autres voudraient une distinction claire entre les gentils et les méchants hommes. pas_tous_crocodiles Mais voilà, le parti pris par l’auteur est d’une part de pointer des problèmes qui concernent absolument toute la société, et d’autre part, surtout, d’adopter le point de vue des femmes, qui ne font pas de statistiques : si elles croisent un type dans une rue sombre la nuit, et que le type les dépasse sans les agresser, elles ne se disent pas « ah il y a des mecs sympas dis donc », car elles le savent déjà. Elles sont juste soulagées, temporairement, mais elles doivent rester sur leurs gardes. Quelques anecdotes dites par des filles, des femmes, que je connais, m’ont fait comprendre assez tardivement à quel point les femmes étaient contraintes à tenir leur garde. Et c’est ça, le sujet du livre, et c’est pour ça qu’il est important. En donnant à chaque homme présenté une tête de crocodile, l’auteur fait une chose importante : il ne s’exclut pas de la critique. Il ne se pose pas en juge, il prend sa part. Personnellement, je ne me vois pas en « crocodile », mais est-ce que je peux me vanter de ne l’avoir jamais été ? De ne pas avoir émis de réflexion sexiste ? Homophobe ? Certainement pas, il faudrait, pour avoir un passé sans tâche, ne jamais avoir été un petit garçon dans une cour de récréation, pour commencer. Alors oui, la généralisation me semble justifiée, plus justifiée en tout cas que des distinctions byzantines… On notera par ailleurs que toutes les femmes n’ont pas le beau rôle, dans « Les crocodiles » : certaines font des réflexions sexistes envers d’autres femmes, par exemple. Il n’y a pas un discours univoque qui distinguerait les humains entre le « gentil sexe » et le « méchant ».
Et enfin, l’auteur est lui-même un homme. S’il distinguait les hommes « gentils » des autres, il s’exclurait de ce qu’il dénonce et se poserait en donneur de leçons.

Cinquième objection : l’animalisation d’une catégorie de la population n’est pas quelque chose d’innocent

Il y a des précédents terribles, il est vrai. Pendant la dernière guerre, les japonais n’ont plus été représentés (dans les discours, plutôt qu’en dessin), aux États-Unis, que comme des singes, des serpents, des rats ou des cafards à exterminer… Et le jour où Hiroshima a été rayé de la carte avec cent mille hommes, femmes et enfants, personne n’a versé de larme et la presse a salué la prouesse scientifique (les Américains ne se sont inquiétés de la menace atomique qu’en 1949, lorsque l’URSS a été, à son tour, équipé de la bombe). Avoir représenté des personnes comme des non-humains a installé la possibilité « morale » de faire disparaître lesdits humains. Il existe bien des précédents : les Allemands représentés en cochons pendant la première guerre mondiale, les juifs représentés comme des pieuvres, serpents, araignées,… Même quand en France on comparait, au cours des années 1980, les japonais à des fourmis, c’était une manière de les extraire de l’humanité. On doit pouvoir trouver pas mal d’exemples : guerres, colonisations, exclusions diverses,… animalisation Mais il faut faire la distinction entre ces exemples, tout de même, car tous n’ont pas le même sens ni la même portée. Certains relèvent du procédé stylistique (Calvo, Spiegelman) avant tout destiné à faciliter la lecture : dans Maus, on sait qui sont les juifs car ces derniers sont représentés comme des souris, mais chaque protagoniste n’en a pas moins sa personnalité, ses qualités et ses défauts, son égoïsme ou son courage, etc. Mais quelles que soient les distinctions qu’on peut faire (il y a eu de gentils allemands), pendant la seconde guerre mondiale, être juif n’était pas une position sociale confortable, c’était un danger vital. Quoi que l’on pense de l’animalisation comme procédé visuel, nos crocodiles ont une particularité : ils n’appartiennent pas à un groupe religieux ou ethnique, ils ne seront jamais ostracisés et encore moins envoyés dans des camps de la mort, car les hommes et les femmes vivent ensemble et vivront toujours ensemble, il ne peut pas y avoir de projet d’extermination derrière cette animalisation.

Objection aux objections : si tu es pas d’accord avec chaque aspect de ce livre, tu es un salaud, un masculiniste enragé

J’ai lu plusieurs fois cette réfutation : il faut être d’accord avec tout, et sinon, c’est qu’on est dans le camp des méchants. On n’a pas le droit de questionner les choix visuels, on n’a pas le droit de mettre en cause l’animalisation ou la généralisation, on n’a pas le droit de râler à propos du partenariat avec tel journal, ou le fait que ça soit publié par un gros éditeur, etc., etc., car les critiquer revient à refuser l’existence du harcèlement de rue, et dire « je ne suis pas comme ça », c’est faire son « male in tears ». Bon.
Je trouve une telle objection plutôt irrecevable, parce qu’elle relève du terrorisme intellectuel : la cause est juste, donc on n’a pas le droit d’avoir un avis. Et le plus absurde c’est qu’il s’agit d’une œuvre destinée à amener les gens à porter un regard différent sur la société, à faire prendre conscience de ses défauts, il faut donc admettre par avance que tout le monde ne sera pas d’accord sur tout. Et que l’on peut être d’accord sur les principes mais se poser des questions sur la réalisation : je parie que l’auteur lui-même s’est posé des questions quant à ses parti-pris formels, et en tout cas on ne lui reprocherait pas d’y avoir réfléchi, pourquoi les lecteurs n’aurait-ils pas le droit de discuter aussi ? Et bien entendu qu’en tant qu’homme on a le droit de se sentir vexé d’être mis « dans le même panier » que des gens que l’on considère comme des salauds. Que ce soit mérité ou pas, c’est vexant. Mais on ne doit pas réagir à cette vexation en réclamant une forme d’équité assez absurde (« et les filles qui commettent des viols, ça existe hein ! ») ni niant, ni en autoflagellant, mais bien en améliorant le monde au niveau où on peut le faire.

questions

En temps de guerre, interdiction de penser, chacun doit connaître sa place.

La terreur intellectuelle est contre-productive et fait du mal aux mouvements progressistes, quels qu’ils soient, parce qu’ils disent, en gros : « vous devez penser comme moi, ou au moins faire semblant ». Une telle injonction ne peut mener qu’à l’hypocrisie, certainement pas au progrès. Le progrès, c’est aussi un pari, ça implique un minimum de confiance dans le genre humain, se dire que les gens peuvent être blessants ou injustes par ignorance ou par habitude, mais que si ce n’est pas exprès, ce n’est pas irrémédiable. Car si c’était irrémédiable, d’ailleurs à quoi bon discuter ? Sur certains débats, on voit les gens devenir littéralement fous pour un mot d’humour mal reçu, la méconnaissance d’un vocabulaire, l’ignorance d’une situation quelconque4, ou simplement le fait de ne pas être tout à fait d’accord. Entre ma pratique des forums au milieu des années 1990 et aujourd’hui, j’ai l’impression d’une sorte de déclin du principe même de conversation, où toute contradiction est vécue de manière immature : dire « mais » fait de vous un ennemi à la mode bushiste : « si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous ». Et ça se retrouve ailleurs que sur les réseaux sociaux : nos politiques, par exemple, pensent que si on n’aime pas quelque chose (le voile islamique, les clowns agressifs, les tweets grossiers, ou ce que vous voudrez), alors il faut l’interdire. On comprend que plus personne ne croie plus en la démocratie si les confrontations d’opinions sont devenues nerveusement insupportables.

  1. Les postfaces sont signées par Irene Zeilinger, l’association Stop-Harcèlement-de-Rue, Lauren Plume et enfin Anne-Charlotte Husson. []
  2. On me précise qu’en France, le partenariat est fait avec Causette, et en Belgique, avec l’édition belge de Elle, journal plus préoccupé par la cause féministe que son homologue français. []
  3. Je pense subitement à l’excellent Vaughn Bode et à son univers fait de femmes plantureuses et de lézards un peu idiots… []
  4. cf. le blog Lesquestionscomposent, dont l’auteur explique quitter Twitter notamment pour avoir appelé « mec » une personne qui s’est révélée être une femme transsexuelle si j’ai bien compris… []

C’est pour un sondage

Lorsque mon frère1 reçoit l’appel d’un call-center quelconque, il offre au débotté des sketches absurdes et drôlissimes aux malheureux marocains ou tunisiens qui l’appellent pour lui vendre des fenêtres ou l’attirer chez le cuisiniste qui se trouve de l’autre côté de la colline et qui a un cadeau formidable à lui remettre. Je rêve qu’il trouve un moyen pour s’enregistrer et qu’il place tout ça sur Internet, afin que sa famille ne soit pas seule à profiter des ses blagues téléphoniques inversées. Je ne vais pas les raconter, ça ne rendra rien.
Nathalie, mon épouse, perd moins de temps, elle dit « ah non, désolé, ce n’est pas moi, vous vous êtes trompé de numéro ». Imparable ! De mon côté, quand je décroche le téléphone et qu’une demi-seconde de silence, suivie d’une rumeur lointaine de voix emmêlées me prévient qu’un call-center a décidé de m’appeler, j’ai tendance à dire très vite « je n’ai pas le temps, au revoir », et à raccrocher. Je sais que les gens qui font ce métier de « télé-opérateurs » n’ont pas une existence drôle, mais autant abréger leurs souffrances et ne même pas attendre de savoir ce que l’on veut me vendre pour interrompre l’appel.

Call_Centre_2006

Un call-center, par Vitor Lima, licence CC-BY 2.0

Mais ce matin, je n’ai pas raccroché, le type à l’autre bout du fil représentait un grand institut de sondages qui voulait connaître mon avis sur la distribution d’eau dans ma commune. Il m’a promis que cela ne prendrait que dix minutes et le délai a d’ailleurs été tenu.
Les questions portaient sur ma connaissance du syndicat des eaux d’Île-de-France : est-ce que je savais si l’eau, dans ma commune, était gérée par une entreprise privée, publique, ou mixte ? Si je sais quelle était la part de la consommation d’eau dans ma facture, et quelles autres dépensent entre dans le calcul ? Si je me jugeais bien informé ?
Les questions étaient nombreuses, mais j’ai commencé à douter franchement de leur intérêt vers la fin : est-ce que je jugeais la qualité sanitaire de l’eau satisfaisante ? Est-ce que je la trouvais trop calcaire ?… Questions absurdes puisque si quelqu’un peut y répondre, ce n’est pas un particulier comme moi, qui ne peut témoigner que du goût et de l’aspect de l’eau, mais bien la compagnie qui gère l’assainissement et l’acheminement de l’eau, c’est à dire la compagnie qui rémunère l’institut de sondage qui m’appelle. Les auteurs du sondage ont pris soin d’éviter de proposer la classique réponse « sans opinion », que j’aurais pu donner plus d’une fois.
Autre question encore plus suspecte : est-ce qu’il me semble que ma facture d’eau et ma facture d’électricité ont des montants également justifiés ou est-ce que l’un des deux me semble moins honnête que l’autre ? Drôle de question pour deux services de nature différente qui n’ont en commun que d’envoyer des factures et d’être indispensables au quotidien.

Les ravages de la "ludification"...

Les ravages de la « ludification »… Un jeu « intelligent » m’explique l’eau. Mais si je clique sur « jouer », l’écran devient noir (avantage : le son s’arrête). Quant aux gamins pseudo-mangas qui attendent mes questions, ils n’ont pas réponse à tout : je leur ai demandé pourquoi l’eau était onéreuse, et ils m’expliquent que l’eau du robinet est moins chère que l’eau en bouteille et que quand on laisse trop longtemps l’eau bouillir, elle finit par s’évaporer. Je suis presque déçu qu’ils ne m’apprennent pas, en plus, que l’eau mouille. Les parties « adultes » du site du Syndicat des eaux ne sont pas forcément plus sérieuses : lorsque l’on demande à lire le rapport de contrôle de la délégation du service public, datant de 2012, on atterrit sur une erreur 404.

Ce que je tire comme conclusion de ce sondage — car le sondage lui-même nous informe plus que son résultat —, c’est que le Syndicat des eaux d’Île-de-France s’intéresse exclusivement à mon ressenti, à mes impressions, allant jusqu’à me poser des questions auxquelles il n’est pas rationnel que je réponde. Je crois qu’il s’agit d’une tentative pour déterminer si l’usager assimile bien les informations qui accompagnent sa facture et qui lui démontrent par A et par B que l’augmentation importante des tarifs ces dernières années n’est pas la conséquence de la délégation du service à une entreprise vénale, en l’occurrence Véolia2, mais à d’innombrables taxes écologiques, communales, et autres. Et cela sert, j’imagine aussi, à vérifier si la privatisation du service peut être poussée encore un peu plus loin, et s’il y a une possibilité d’augmenter encore un peu plus les tarifs.
Enfin j’extrapole, mais en tout cas ce qui me semble clair, c’est que l’important pour le syndicat des eaux n’est pas la qualité du service qu’il rend, mais la manière dont le public la ressent : une simple affaire de communication.

  1. Mon frère Jérôme, qui tient, du mardi au samedi, l’après midi, l’excellente boutique de bande dessinée d’occasion et collection La bande des cinés, au 83 de la rue Pajol, à Paris dans le dix-huitième arrondissement. []
  2. Véolia environnement, ex-compagnie générale des eaux, ex-Vivendi, a un chiffre d’affaires de 22 milliards d’euros. Cette société s’est vue déléguer le service public de l’eau en Île-de-France. En théorie, la mise en concurrence régulière entre les prestataires permet de tirer les prix vers le bas, mais en pratique, deux sociétés se disputent l’appel d’offres : Véolia/Générale des eaux et Suez/Lyonnaise des eaux. []

La terreur et la liberté

Depuis quelques minutes, l’Assemblée nationale étudie « en urgence » (jamais très bon signe, ça) un projet de loi antiterroriste. Je ne vais pas suivre les débats, je n’attends plus rien de valable de ces gens qui ne représentent — qu’ils se l’avouent ou qu’ils préfèrent l’ignorer —, que ceux qui les ont financé (ni vous ni moi, donc — et les militants doivent savoir que leur cotisation annuelle fait d’eux l’équivalent financier des petits porteurs : utiles, peut-être, mais sans le moindre poids), et qui façonnent leur opinion ignorante du monde numérique et, sans doute plus généralement, du monde tout court.

Depuis trois semaines, on nous montre chaque jour l’image irréelle du bourreau-ninja de l’État islamique, debout, le visage dissimulé (pas si fier de ce qu’il fait, donc), tenant à côté de lui, à genoux, un pauvre diable, tête nue, habillé en orange, autant dire déguisé en prisonnier de Guantanamo, qui attend de se faire décapiter. Et on sait que ça va lui arriver, même si on n’a pas la curiosité macabre de chercher la preuve en vidéo. On le sait parce que l’homme était déjà mort quand les images ont commencé à circuler.
En arrière-plan, du sable, du vide. Les images pourraient venir de n’importe où, avoir été prises n’importe quand, mais nous avons malheureusement de bonnes chances de croire qu’elles viennent bien d’Irak, sont récentes et authentiques.

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James Foley, Steven Sotloff, David Haines, et leur bourreau. Images insoutenables puisque nous savons la suite. Enfin, insoutenables pour la plupart des gens, mais pas pour ceux qui ne voient pas ici des personnes, mais juste les représentants d’un affrontement plus vaste, comme Dieudonné qui arrive à en rire ((L’humour, c’est la distance, mais passé un certain degré, la distance se transforme en inhumanité. C’est visiblement le cas de Dieudonné à présent. L’œuvre la plus fine que j’ai pu voir sur le terrorisme était bien une comédie : le film britannique We are four lions (2010), qui pointe assez justement les contradictions et l’absurdité du terrorisme.)) parce qu’il considère que les méchants sont dans leur bon droit, en réparation d’injustices anciennes, comme si une injustice pouvait en compenser une autre

Ces images sont révoltantes à regarder. Si j’essaie d’observer mes propres réactions à leur vision, je remarque que je suis pris aux tripes. Peut-être moins par l’injustice de l’assassinat d’un otage ou par l’apparente barbarie de la méthode employée que par l’idée de voir le regard de quelqu’un qui sait que l’heure de sa mort est venue, et qui n’a pas choisi cette heure lui-même. J’ai vu le frère de David Haines dire devant des caméras qu’il se retenait d’éprouver de la haine face à ces images, et c’est bien courageux de sa part, mais ce n’est pas ce que la plupart d’entre nous pensera. La plupart d’entre nous éprouvera un puissant sentiment d’impuissance et sans doute quelque chose comme de la haine, l’envie de voir le bourreau, à son tour, puni, et ceux qui le commandent, tout autant châtiés. Et nous voudrions même revenir en arrière, faire que le moment n’existe pas. Mais ça, c’est impossible, c’est trop tard, nous assistons donc impuissants, frustrés, à quelque chose d’horrible. Un stress que notre cerveau (cf. Henri Laborit, encore et toujours) ne peut faire passer qu’en nous amenant à agir. L’action que nous devons effectuer n’a pas besoin d’être utile, cela peut être, par exemple, d’accepter sans lutter, sans réfléchir, une énième loi-antiterroriste. Quel que soit son contenu.

...

Les sujets d’info qui expliquent le projet de loi sont très confus, à l’image, sans doute, du texte. On n’en retient pas grand chose, juste la sensation d’une menace, et la proposition de solutions dont tous les aspects ne sont pas détaillés.

La manœuvre est grossière. J’ai vu passer de nombreux sujets télévisés qui parlaient de cette loi en diffusant, entre deux vues de l’Assemblée nationale ou entre deux gros plans sur des extraits du projet de loi, les images des condamnés que je montre plus haut, des images de gamins au visage masqué qui posent avec derrière eux un drapeau où sont tracés des mots en arabe, ou encore des images des types armés réputés « jihadistes » même si on ignore totalement de quel stock d’archives toutes ces séquences sont issues puisque ce n’est pas mentionné. Mais ça n’a pas l’air bien important, ce sont des images d’illustration, des images évocatrices, des images d’ambiance destinées à invoquer notre imaginaire, à convoquer le petit Jack Bauer fasciste qui est en nous et qui va régler toute la misère du monde en échange d’une privation de liberté minime : on n’aura plus le droit de diffuser de la propagande jihadiste sur Internet. Ni de s’y intéresser. Cela ne concernera qu’Internet, car les chaînes de télé auront le droit d’utiliser, à toutes fins utiles, ces mêmes images. La loi le prévoit explicitement : les gens « dont le but est d’informer le public » auront plus le droit de surfer sur le net que le public ! Le droit à l’information, oui, mais le droit à chercher à s’informer par soi-même, non.
On ne s’informe plus, on se fait informer, quoi. Je crois bien que c’est la définition de la propagande.

La nouvelle loi n’est donc pas si anodine qu’on nous le dit. Elle révise la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 en punissant l’apologie de groupes terroristes et en instituant le blocage administratif de sites qui s’en rendent coupables. Le rapporteur de la loi explique que cela permettra de ne plus voir d’images de décapitation (mais est-ce que ça interdira aux chaînes de télévision de nous montrer les images qui précèdent la décapitation ?). Mais qui parle de méchants jihadistes, au fait ? La loi portera sur tout ce qu’on voudra bien qualifier d’entreprise terroriste, car le mot est très vague et s’est déjà appliqué à des activistes écologistes ou politiques divers. Le point clé n’est pas de punir l’apologie d’un crime : la loi sur la presse punit déjà l’apologie d’un crime, et si quelqu’un écrit dans un journal qu’il faut assassiner telle ou telle personne, elle aura des comptes à rendre devant la justice et le journal sera saisi. La nouveauté, c’est le caractère administratif de l’action : la responsabilité du blocage du site dépend de l’arbitraire, pour ne pas dire du caprice, de l’autorité qui en décidera.
Et par ailleurs, ce n’est plus seulement l’émetteur, le propagandiste, qui est puni, mais le récepteur, le propagandé : si vous allez regarder tel ou tel site, c’est que vous le soutenez et que donc, vous êtes coupable du crime éventuel qu’il promeut. Est-ce que s’intéresser à ce que racontent des africains qui luttent contre l’influence d’Areva ou Total dans leur pays sera un crime ? Les anti-OGM sont-ils des terroristes ? Et à partir du moment où la loi établit le concept de « groupe terroriste individuel » (je plaisante, mais ce n’est pas loin de ça), est-ce que le fait d’envoyer ses amis Facebook rire du site d’un illuminé quelconque pourra être puni par la loi ?
Une fois de plus, le gouvernement Hollande tient une promesse énoncée par son prédécesseur, car rappelez-vous, le délit de surf avait été imaginé par Sarkozy quelque semaines avant qu’il ne prenne la porte, au moment de l’affaire Merah.
Quel est le but de cette loi ? En imaginant ses dérives possibles, on peut imaginer qu’elle sert juste à renforcer le contrôle de l’information sur Internet, et à creuser l’écart entre les personnes autorisées à s’informer par elles-mêmes et les autres. On peut imaginer qu’elle serve à supprimer du débat public toutes sortes de thèmes syndicaux ou écologiques.

Je me demande si ce genre de loi ne complique pas singulièrement le travail des services de renseignement, qui se servent justement d’indices tels que l’historique de navigation des internautes pour identifier et surveiller les gens aux projets douteux.

Une chose devrait vexer les « makers » : le projet de loi antiterroriste ne s’en prend pas au Do-it-yourself. Il ne nous dit pas que l’on peut fabriquer des armes de poing en plastique ABS avec une imprimante 3D, ni que l’on peut fabriquer des drones, ou que sais-je encore en remisant des imprimantes, des vélos, ou des consoles de jeux vidéo.
Le fait de faire circuler des plans d’explosifs est puni, c’est tout.

...

Ah, ces gamins géniaux qui bricolaient les circuits électroniques de robots militaires pour en prendre le contrôle dans les films… Ici : la petite Nikko vient de reprogrammer un droïde policier 209, dans Robocop 3 (1993).

La seule raison que je vois à cette absence, ce n’est pas que les « makers » sont inoffensifs  d’un point de vue militaire : sans tomber dans un romantisme cyberpunk du début des années 1990, il est sans aucun doute possible de faire beaucoup de dégâts avec des armes bricolées. Si les « makers » ne sont pas inquiétés, c’est que le monde industriel et financier ne voit en eux que des amuseurs qu’il sera toujours temps d’acheter et/ou d’écraser d’un talon distrait s’ils venaient à inventer un produit qui menace leurs rentes.

Lire ailleurs : Présumés terroristes, un site qui fait le point sur la loi, par La quadrature du net, la ligue des droits de l’homme, Reportes sans frontière, le syndicat de la magistrature, etc.