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L’affaire de la chemise qui tue

J’ai l’habitude de me voir comme quelqu’un de difficile à affecter, d’assez solide. Mais en fait pas tant que ça, il faut croire. J’ai quitté Twitter aujourd’hui, en appuyant sur le bouton « supprimer mon compte » (ou une formule du genre, je ne sais plus, je ne peux plus aller voir, je n’ai plus de compte !). Et tout ça à cause d’une chemise hawaïenne ! Moi qui ne porte jamais de chemise, pourtant, juste des tee-shirts.
Je peux raconter l’histoire : un scientifique de la mission de l’ESA qui a envoyé le robot Philae sur la comète Rosetta n’a pas trouvé plus malin, pour faire parler de lui, que de porter cette chemise :

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Je ne sais pas pourquoi tous les médias relaient que la chemise a été réalisée spécialement par la petite amie et/ou tatoueuse (il y a de nombreuses versions à l’histoire) du scientifique, alors qu’elle est au catalogue d’un créateur de chemisettes.
J’ai découvert cette histoire en commençant par la fin, tombant sur une vidéo où le scientifique en question se repent de son crime envers l’image des femmes, qu’il a offensées, puis baisse les yeux, visiblement ému, tandis qu’un collègue lui tapote le dos. Image que j’ai trouvée, je ne peux pas le cacher, assez violente. J’admets bien sûr que, quand on s’apprête à passer devant des millions de spectateurs, il est important de réfléchir aux messages qu’on enverra par ses vêtements. Je n’aurais jamais porté cette chemisette, en tout cas. Maintenant, je ne saurais dire si le costume-cravate imposé aux hommes « sérieux » me plait plus, ni si je le trouve moins sexiste. J’y pense parce qu’un présentateur de télévision australien a justement révélé ne pas avoir changé de costume pendant une année afin de montrer que, contrairement à sa collègue féminine, il n’était pas jugé sur son apparence mais sur sa compétence professionnelle. La démonstration aurait sans doute été différente s’il avait porté une chemise hawaïenne, à mon avis : voyant le même motif chaque jour, les gens se seraient plus inquiété.

Enfin bref, en voyant le tollé soulevé par la chemisette, je suis allé demander sur Twitter si celle-ci était intrinsèquement choquante. Car je dois avouer que je vois moins une référence sexiste qu’un clin d’œil à une référence sexiste. Des femmes avec des brushing eighties, des poses de playmates certes assez ridicules (et peu fonctionnelles pour vivre des aventures trépidantes ailleurs que dans un lit), dans une ambiance science-fictionnesque à la manque, ça me rappelle Barbarella (version cinéma, pour le coup indéniablement sexiste), ou plus encore les femmes-robots du japonais Hajime Sorayama. J’ai supposé le mauvais goût assumé, le kitsch, forcément borderline1, mais je veux bien croire que la perception diffère selon les individus et que ce motif soit pour certains une agression, au delà du simple attentat au bon goût. C’est même pour ça que j’ai posé la question à la cantonade. Comme j’ai quarante-six ans, j’ai des références de vieux de ma génération, et j’avoue que ce que j’ai vu, dans ces pin-up pseudo-SF, ce sont les Métal Hurlant de mon adolescence :

metal

Ma question a été jugée rhétorique et la discussion a dégénéré, en partie de ma faute, non parce que je discutais le bout de gras de la chemisette (n’est pas né qui m’empêchera de discuter, de dire des choses intelligentes ou bêtes, d’avoir un avis, de l’assumer ou d’en changer à ma guise, d’être brillant ou de m’enfoncer), mais parce que j’ai rompu tapageusement et ouvertement avec une grande amie (que je ne nommerai pas ici, son prénom étant un hapax), ce qui m’a coûté et lui coûte aussi je pense. Un léger effet de meute2 s’est engagé : quelques personnes, pas très nombreuses, mais que j’apprécie, se sont mises à ajouter des reproches aux reproches, et, plus injuste, à me prêter des paroles que je n’ai pas tenues.
Le jugement était rendu3.

Jusqu’ici, aucune espèce de gravité, de remords profond, de rancune, d’amertume. J’ai la peau dure, j’ai commencé à me bagarrer, sous le nom qui est inscrit sur ma carte d’identité4 sur des forums avant même la naissance de ma cadette, qui passe son bac cette année ! Discuter n’est pas un problème. Constater un certain manque de confiance, avoir l’impression de vivre la déchéance d’un ex-futur-président sorti de son Sofitel menotté pour aucun autre crime que quelques minutes d’une discussion badine5, évidemment, c’est blessant, un peu, on se demande si les amis en étaient vraiment.
Mais je prends le parti de penser que oui, et je garde mon bon souvenir d’eux, je ne changerai pas de trottoir quand je les croiserai.

Merci Matt Taylor mais c'est un peu de ta faute, quand même ! Sans doute était-ce le moment de grandir, de passer à autre chose, mais j'aurais préféré le choisir moi-même.

Merci, docteur Matt Taylor et ton humour potache, mais c’est un peu de ta faute, quand même ! Sans doute était-ce pour moi le moment de grandir, de passer à autre chose, mais j’aurais préféré choisir le prétexte moi-même, ou au moins avoir le temps de préparer ma sortie. Tant pis.

Mais tout ça m’a fait réaliser (avec un peu d’aide, merci à la si tempérante Cécile A.) que je me suis peu à peu construit un personnage virtuel dont certains attendent sans doute plus qu’il ne peut donner. Je ne comprends pas comment ça a pu arriver, car j’ai toujours mis un point d’honneur à ne pas être vertueux, à laisser paraître mes failles et mon ridicule de singe pas moins idiot qu’un autre, et à laisser ceux qui en veulent profiter de ce que j’ai de sympathique ou d’amusant, quand ça peut affleurer. Je revendique mon mauvais goût en musique (j’échange tout Wagner contre Too Much Heaven des Bee Gees), en cinéma, en tout ce qu’on veut.
Et pourtant, aussi absurde que ça semble, je suis parvenu malgré moi à passer pour quelqu’un qui mérite qu’on l’écoute, bien que sans qualités, sans diplômes, sans avoir la tête de George Clooney, ni même sa cafetière. Je sens bien qu’un stress s’installe parfois, que quand je dis une bêtise, certains semblent avoir besoin de choisir entre être absolument d’accord avec moi ou résolument opposés, et même ennemis, alors je me retrouve comme une pièce qui tourne sur sa tranche en attendant de savoir si ce sera pile ou face (je sais, cette analogie est bizarre, mais je me sens épuisé, ce soir). Enfin il y a quelque chose qui ne va pas, je ne me sens plus libre.
Ou alors c’est juste l’automne.

rosetta

Enfin c’est comme ça, c’est le moment, adieu Twitter !
Et la bise à ceux qui en voudront quand même.

  1. Ceci dit, je ne suis pas bête, je sais que le second degré est parfois un premier degré habile, et par ailleurs je sais aussi qu’il peut y avoir un abysse entre les intentions qui motivent une image et la réception dont elle fait l’objet. [↩]
  2. Bien sûr, les gens ne se considèrent pas eux-mêmes comme une meute, mais comme des individus. Je n’ai pourtant pas d’autre mot pour décrire l’effet de masse qui est ressenti quand plusieurs personnes sont à l’unisson, non pas dans leur discours mais dans leur hostilité. [↩]
  3. C’est le genre de situation qui me ramène immanquablement aux épisodes de cour de récréation de mon enfance qui m’ont tôt fait perdre toute forme de confiance en l’espèce à laquelle je suis censé appartenir et m’a convaincu de l’absurdité du politique : fort de sa force, le nombre se sent dispensé d’écouter et exerce sa loi. Et comme de bien entendu, le groupe se soude en s’en prenant à l’individu qui détonne et qu’on traitera immanquablement en criminel, si faibles soient les charges retenues contre lui. Seul choix : la fuite.  Et puis admettons le, cent quarante caractères sont parfois un peu courts pour se montrer juste sans excès alors que le ton monte. [↩]
  4. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde, je ne peux pas m’empêcher de le remarquer. Utiliser un pseudonyme est un droit que je ne conteste pas, mais certains ne se rendent pas toujours compte de la dissymétrie que cela représente : défendre ses positions en se faisant traiter de ci ou de ça devant quatre mille cinq cent personnes, dont amis, collègues, étudiants, connaissances, etc., n’est pas une position aussi confortable que d’émettre des critiques ou des insultes envers des gens qui ignorent votre identité. [↩]
  5. Précision : bien entendu, je ne dédouane DSK de rien, je tente une image certes de mauvais goût mais qui se veut amusante pour illustrer l’idée de déchéance brutale. je ne trouve pas non plus amusantes les agressions de femmes de chambre. Dans le même ordre d’idées, je ne trouve pas que la mort soit une chose amusante, mais je peux tout à fait l’utiliser comme une référence comique. Je fais la part des choses. Vous pouvez en faire autant. [↩]

Les crocodiles, le point sur les objections

La bande dessinée Les Crocodiles, de Thomas Mathieu, qui est la version imprimée (et contextualisée par un avant-propos de l’auteur et de quatre postfaces1 qu’il me tarde de lire) du site Projet Crocodiles, est parue hier aux éditions du Lombard. Souhaitons tout le succès possible à cet album salutaire qui montre aux hommes une réalité qu’ils ignorent, le harcèlement de rue. Quand je dis que les hommes l’ignorent, c’est parce que les sifflets, les compliments agressifs, les intimidations et les propositions sexuelles insistantes non sollicitées ne visent pas les filles accompagnées, car leurs courageux auteurs attendent que les femmes soient isolées pour en faire les proies de leur goujaterie. Mais puisque ce sont aussi des hommes qui se rendent coupables de ces pratiques, l’ignorance est parfois active : il y a ce qu’on ne voit pas parce qu’on ne pourrait pas le voir, et ce qu’on ne voit pas, parce qu’on ne veut pas voir, et qu’on ne veut surtout pas se voir soi-même comme un méchant. crocodiles J’ai eu une longue discussion sur Facebook à propos de cet album, avec les points de vue parfois antagonistes de gens très divers. J’ai lu d’autres fils de discussion, où les mêmes arguments revenaient souvent. Je ne vais pas citer untel ou untel car le sujet est sensible et il est vite fait de caricaturer les propos ne serait-ce qu’en les extrayant de leur contexte. Mais je vais énumérer quelques unes des objections exprimées vis à vis du projet et y répondre.

Première objection : même quand c’est pour parler des filles, c’est encore un mec qui s’en charge. Une fille qui aurait proposé ce projet aurait essuyé un refus.

L’accusation de « mansplaining » est à mon avis assez injuste : Thomas Mathieu a recueilli des témoignages de femmes, qu’il met en images sans emphase, et il assume de le faire en tant qu’homme qui prend conscience d’une réalité. Il est assez absurde de refuser à un homme de chercher à se mettre à la place des femmes. Le second point est un peu difficile à démontrer, mais il est peut-être vrai. Ceci dit on se souviendra que Chantal Montellier a publié il y a trente ans un album intitulé Odile et les crocodiles, qui traitait aussi de thèmes féministes et qui a été réédité depuis. Si je doute que le féminisme soit interdit aux femmes par les éditeurs, je constate que les éditeurs mainstream ont souvent des réticences assez nettes vis-à-vis de la bande dessinée politiquement ou socialement engagée, mais peut-être que ça change : les Pinçon-Pinçon-Charlot (et Marion Montaigne) chez Dargaud, les Crocodiles chez le Lombard, Et le problème de tous ces éditeurs qui fuient la politique, c’est qu’ils ne se rendent pas compte que les albums « apolitiques » qu’ils publient ne sont pas apolitiques du tout, mais enfoncent des clous déjà bien plantés. Tout est politique, comme disait l’autre. D’un autre côté, bien entendu, les discours un peu trop pontifiants peuvent effrayer les lecteurs car personne n’aime recevoir des leçons. Même méritées.

Seconde objection : l’auteur profite du malheur des femmes pour gagner de l’argent. Et l’éditeur a des partenariats avec la presse féminine-pas-féministe.

Il s’agit d’un malentendu courant : l’auteur gagne bien de l’argent (chez un gros éditeur, l’avance sur droits est généralement correcte, quand bien même pas un seul exemplaire du livre ne serait vendu), mais pas sur un sujet, il gagne de l’argent pour un travail qu’il a effectué. Pour des centaines de dessins, pour un travail de scénarisation, d’écriture, de recueil d’anecdotes. Et qui plus est, pour parler d’un sujet qui fait débat et qui n’a rien d’évident. Les artistes se font souvent reprocher l’argent qu’ils gagnent, parce que bien des gens ont des métiers ennuyeux et considèrent que c’est en échange de cet ennui qu’il sont rémunérés, que c »est la corvée en tant que corvée qui est récompensée, et non le travail effectué. Alors ils jalousent les gens qui ont l’air de faire des choses intéressantes, lesquels prennent d’ailleurs souvent un malin plaisir à dire « je fais ce que j’aime et en plus je suis payé pour… ». crocodiles Mais voilà, le travail plaisant n’a rien d’une impossibilité, et le talent n’est pas une injustice, c’est aussi du travail, même si les artistes s’efforcent souvent de faire semblant de ne pas faire d’efforts. Quand aux partenariats avec le magazine Elle, ou autre2, c’est une question difficile, car s’il est vrai que s’associer à des journaux qui n’ont (plus) rien de féministe peut permettre de donner à ces derniers une patine progressiste non-méritée, pourquoi refuser de prêcher la bonne parole auprès d’un média qui a près d’un demi-million de lectrices ? Vivre sans compromission, dans l’entre-soi, en ne s’adressant qu’aux amis et aux  convaincus, est confortable, mais ne change pas forcément le monde. En fait, un partenariat avec un magazine pour hommes comme FHM ou Lui aurait peut-être été encore plus intéressant (mais nettement moins envisageable ?).

Troisième objection : l’auteur mélange tout, du plus bénin au plus grave

C’est exact et c’est une des forces du livre ! Les témoignages vont de la petite réflexion sexiste dans une discussion au viol conjugal en passant par les insultes et les intimidations. L’auteur ne dit nulle part que tout cela est égal, et aucun lecteur ne pense que c’est égal. En revanche, tout cela participe à créer un portrait désastreux et malheureusement fondé des rapports entre hommes et femmes dans nos sociétés. N’appuyer que sur ce que personne ne peut défendre, comme le viol et autres violences, serait un peu facile, et viendrait trop tard : c’est toute une ambiance, parfois faite de petites touches, qui mène finalement à ces excès si flagrants que personne ne les revendiquera. Lorsque les anecdotes racontées semblent banales, relèvent, disent certains, de la simple « drague maladroite », c’est là qu’il faut se demander pourquoi les histoires ont marqué et heurté celles qui les racontent.

Quatrième objection : tous les hommes sont mis dans le même panier, tous ont une tête de crocodile

C’est vrai, moi même ça m’a peiné de voir que tous les hommes sont représentés comme des crocodiles. Je ne me vois pas comme ça et la plupart des gens, même quand il le faudrait, du reste, refusent de se voir comme des salauds. Certains voudraient qu’il y ait des degrés, qu’il y ait des vrais crocodiles pleins de dents et de gentils lézards3, et c’est d’ailleurs un peu le cas même si le dessin n’est pas systématique, d’autres voudraient une distinction claire entre les gentils et les méchants hommes. pas_tous_crocodiles Mais voilà, le parti pris par l’auteur est d’une part de pointer des problèmes qui concernent absolument toute la société, et d’autre part, surtout, d’adopter le point de vue des femmes, qui ne font pas de statistiques : si elles croisent un type dans une rue sombre la nuit, et que le type les dépasse sans les agresser, elles ne se disent pas « ah il y a des mecs sympas dis donc », car elles le savent déjà. Elles sont juste soulagées, temporairement, mais elles doivent rester sur leurs gardes. Quelques anecdotes dites par des filles, des femmes, que je connais, m’ont fait comprendre assez tardivement à quel point les femmes étaient contraintes à tenir leur garde. Et c’est ça, le sujet du livre, et c’est pour ça qu’il est important. En donnant à chaque homme présenté une tête de crocodile, l’auteur fait une chose importante : il ne s’exclut pas de la critique. Il ne se pose pas en juge, il prend sa part. Personnellement, je ne me vois pas en « crocodile », mais est-ce que je peux me vanter de ne l’avoir jamais été ? De ne pas avoir émis de réflexion sexiste ? Homophobe ? Certainement pas, il faudrait, pour avoir un passé sans tâche, ne jamais avoir été un petit garçon dans une cour de récréation, pour commencer. Alors oui, la généralisation me semble justifiée, plus justifiée en tout cas que des distinctions byzantines… On notera par ailleurs que toutes les femmes n’ont pas le beau rôle, dans « Les crocodiles » : certaines font des réflexions sexistes envers d’autres femmes, par exemple. Il n’y a pas un discours univoque qui distinguerait les humains entre le « gentil sexe » et le « méchant ».
Et enfin, l’auteur est lui-même un homme. S’il distinguait les hommes « gentils » des autres, il s’exclurait de ce qu’il dénonce et se poserait en donneur de leçons.

Cinquième objection : l’animalisation d’une catégorie de la population n’est pas quelque chose d’innocent

Il y a des précédents terribles, il est vrai. Pendant la dernière guerre, les japonais n’ont plus été représentés (dans les discours, plutôt qu’en dessin), aux États-Unis, que comme des singes, des serpents, des rats ou des cafards à exterminer… Et le jour où Hiroshima a été rayé de la carte avec cent mille hommes, femmes et enfants, personne n’a versé de larme et la presse a salué la prouesse scientifique (les Américains ne se sont inquiétés de la menace atomique qu’en 1949, lorsque l’URSS a été, à son tour, équipé de la bombe). Avoir représenté des personnes comme des non-humains a installé la possibilité « morale » de faire disparaître lesdits humains. Il existe bien des précédents : les Allemands représentés en cochons pendant la première guerre mondiale, les juifs représentés comme des pieuvres, serpents, araignées,… Même quand en France on comparait, au cours des années 1980, les japonais à des fourmis, c’était une manière de les extraire de l’humanité. On doit pouvoir trouver pas mal d’exemples : guerres, colonisations, exclusions diverses,… animalisation Mais il faut faire la distinction entre ces exemples, tout de même, car tous n’ont pas le même sens ni la même portée. Certains relèvent du procédé stylistique (Calvo, Spiegelman) avant tout destiné à faciliter la lecture : dans Maus, on sait qui sont les juifs car ces derniers sont représentés comme des souris, mais chaque protagoniste n’en a pas moins sa personnalité, ses qualités et ses défauts, son égoïsme ou son courage, etc. Mais quelles que soient les distinctions qu’on peut faire (il y a eu de gentils allemands), pendant la seconde guerre mondiale, être juif n’était pas une position sociale confortable, c’était un danger vital. Quoi que l’on pense de l’animalisation comme procédé visuel, nos crocodiles ont une particularité : ils n’appartiennent pas à un groupe religieux ou ethnique, ils ne seront jamais ostracisés et encore moins envoyés dans des camps de la mort, car les hommes et les femmes vivent ensemble et vivront toujours ensemble, il ne peut pas y avoir de projet d’extermination derrière cette animalisation.

Objection aux objections : si tu es pas d’accord avec chaque aspect de ce livre, tu es un salaud, un masculiniste enragé

J’ai lu plusieurs fois cette réfutation : il faut être d’accord avec tout, et sinon, c’est qu’on est dans le camp des méchants. On n’a pas le droit de questionner les choix visuels, on n’a pas le droit de mettre en cause l’animalisation ou la généralisation, on n’a pas le droit de râler à propos du partenariat avec tel journal, ou le fait que ça soit publié par un gros éditeur, etc., etc., car les critiquer revient à refuser l’existence du harcèlement de rue, et dire « je ne suis pas comme ça », c’est faire son « male in tears ». Bon.
Je trouve une telle objection plutôt irrecevable, parce qu’elle relève du terrorisme intellectuel : la cause est juste, donc on n’a pas le droit d’avoir un avis. Et le plus absurde c’est qu’il s’agit d’une œuvre destinée à amener les gens à porter un regard différent sur la société, à faire prendre conscience de ses défauts, il faut donc admettre par avance que tout le monde ne sera pas d’accord sur tout. Et que l’on peut être d’accord sur les principes mais se poser des questions sur la réalisation : je parie que l’auteur lui-même s’est posé des questions quant à ses parti-pris formels, et en tout cas on ne lui reprocherait pas d’y avoir réfléchi, pourquoi les lecteurs n’aurait-ils pas le droit de discuter aussi ? Et bien entendu qu’en tant qu’homme on a le droit de se sentir vexé d’être mis « dans le même panier » que des gens que l’on considère comme des salauds. Que ce soit mérité ou pas, c’est vexant. Mais on ne doit pas réagir à cette vexation en réclamant une forme d’équité assez absurde (« et les filles qui commettent des viols, ça existe hein ! ») ni niant, ni en autoflagellant, mais bien en améliorant le monde au niveau où on peut le faire.

questions

En temps de guerre, interdiction de penser, chacun doit connaître sa place.

La terreur intellectuelle est contre-productive et fait du mal aux mouvements progressistes, quels qu’ils soient, parce qu’ils disent, en gros : « vous devez penser comme moi, ou au moins faire semblant ». Une telle injonction ne peut mener qu’à l’hypocrisie, certainement pas au progrès. Le progrès, c’est aussi un pari, ça implique un minimum de confiance dans le genre humain, se dire que les gens peuvent être blessants ou injustes par ignorance ou par habitude, mais que si ce n’est pas exprès, ce n’est pas irrémédiable. Car si c’était irrémédiable, d’ailleurs à quoi bon discuter ? Sur certains débats, on voit les gens devenir littéralement fous pour un mot d’humour mal reçu, la méconnaissance d’un vocabulaire, l’ignorance d’une situation quelconque4, ou simplement le fait de ne pas être tout à fait d’accord. Entre ma pratique des forums au milieu des années 1990 et aujourd’hui, j’ai l’impression d’une sorte de déclin du principe même de conversation, où toute contradiction est vécue de manière immature : dire « mais » fait de vous un ennemi à la mode bushiste : « si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous ». Et ça se retrouve ailleurs que sur les réseaux sociaux : nos politiques, par exemple, pensent que si on n’aime pas quelque chose (le voile islamique, les clowns agressifs, les tweets grossiers, ou ce que vous voudrez), alors il faut l’interdire. On comprend que plus personne ne croie plus en la démocratie si les confrontations d’opinions sont devenues nerveusement insupportables.

  1. Les postfaces sont signées par Irene Zeilinger, l’association Stop-Harcèlement-de-Rue, Lauren Plume et enfin Anne-Charlotte Husson. [↩]
  2. On me précise qu’en France, le partenariat est fait avec Causette, et en Belgique, avec l’édition belge de Elle, journal plus préoccupé par la cause féministe que son homologue français. [↩]
  3. Je pense subitement à l’excellent Vaughn Bode et à son univers fait de femmes plantureuses et de lézards un peu idiots… [↩]
  4. cf. le blog Lesquestionscomposent, dont l’auteur explique quitter Twitter notamment pour avoir appelé « mec » une personne qui s’est révélée être une femme transsexuelle si j’ai bien compris… [↩]

C’est pour un sondage

Lorsque mon frère1 reçoit l’appel d’un call-center quelconque, il offre au débotté des sketches absurdes et drôlissimes aux malheureux marocains ou tunisiens qui l’appellent pour lui vendre des fenêtres ou l’attirer chez le cuisiniste qui se trouve de l’autre côté de la colline et qui a un cadeau formidable à lui remettre. Je rêve qu’il trouve un moyen pour s’enregistrer et qu’il place tout ça sur Internet, afin que sa famille ne soit pas seule à profiter des ses blagues téléphoniques inversées. Je ne vais pas les raconter, ça ne rendra rien.
Nathalie, mon épouse, perd moins de temps, elle dit « ah non, désolé, ce n’est pas moi, vous vous êtes trompé de numéro ». Imparable ! De mon côté, quand je décroche le téléphone et qu’une demi-seconde de silence, suivie d’une rumeur lointaine de voix emmêlées me prévient qu’un call-center a décidé de m’appeler, j’ai tendance à dire très vite « je n’ai pas le temps, au revoir », et à raccrocher. Je sais que les gens qui font ce métier de « télé-opérateurs » n’ont pas une existence drôle, mais autant abréger leurs souffrances et ne même pas attendre de savoir ce que l’on veut me vendre pour interrompre l’appel.

Call_Centre_2006

Un call-center, par Vitor Lima, licence CC-BY 2.0

Mais ce matin, je n’ai pas raccroché, le type à l’autre bout du fil représentait un grand institut de sondages qui voulait connaître mon avis sur la distribution d’eau dans ma commune. Il m’a promis que cela ne prendrait que dix minutes et le délai a d’ailleurs été tenu.
Les questions portaient sur ma connaissance du syndicat des eaux d’Île-de-France : est-ce que je savais si l’eau, dans ma commune, était gérée par une entreprise privée, publique, ou mixte ? Si je sais quelle était la part de la consommation d’eau dans ma facture, et quelles autres dépensent entre dans le calcul ? Si je me jugeais bien informé ?
Les questions étaient nombreuses, mais j’ai commencé à douter franchement de leur intérêt vers la fin : est-ce que je jugeais la qualité sanitaire de l’eau satisfaisante ? Est-ce que je la trouvais trop calcaire ?… Questions absurdes puisque si quelqu’un peut y répondre, ce n’est pas un particulier comme moi, qui ne peut témoigner que du goût et de l’aspect de l’eau, mais bien la compagnie qui gère l’assainissement et l’acheminement de l’eau, c’est à dire la compagnie qui rémunère l’institut de sondage qui m’appelle. Les auteurs du sondage ont pris soin d’éviter de proposer la classique réponse « sans opinion », que j’aurais pu donner plus d’une fois.
Autre question encore plus suspecte : est-ce qu’il me semble que ma facture d’eau et ma facture d’électricité ont des montants également justifiés ou est-ce que l’un des deux me semble moins honnête que l’autre ? Drôle de question pour deux services de nature différente qui n’ont en commun que d’envoyer des factures et d’être indispensables au quotidien.

Les ravages de la "ludification"...

Les ravages de la « ludification »… Un jeu « intelligent » m’explique l’eau. Mais si je clique sur « jouer », l’écran devient noir (avantage : le son s’arrête). Quant aux gamins pseudo-mangas qui attendent mes questions, ils n’ont pas réponse à tout : je leur ai demandé pourquoi l’eau était onéreuse, et ils m’expliquent que l’eau du robinet est moins chère que l’eau en bouteille et que quand on laisse trop longtemps l’eau bouillir, elle finit par s’évaporer. Je suis presque déçu qu’ils ne m’apprennent pas, en plus, que l’eau mouille. Les parties « adultes » du site du Syndicat des eaux ne sont pas forcément plus sérieuses : lorsque l’on demande à lire le rapport de contrôle de la délégation du service public, datant de 2012, on atterrit sur une erreur 404.

Ce que je tire comme conclusion de ce sondage — car le sondage lui-même nous informe plus que son résultat —, c’est que le Syndicat des eaux d’Île-de-France s’intéresse exclusivement à mon ressenti, à mes impressions, allant jusqu’à me poser des questions auxquelles il n’est pas rationnel que je réponde. Je crois qu’il s’agit d’une tentative pour déterminer si l’usager assimile bien les informations qui accompagnent sa facture et qui lui démontrent par A et par B que l’augmentation importante des tarifs ces dernières années n’est pas la conséquence de la délégation du service à une entreprise vénale, en l’occurrence Véolia2, mais à d’innombrables taxes écologiques, communales, et autres. Et cela sert, j’imagine aussi, à vérifier si la privatisation du service peut être poussée encore un peu plus loin, et s’il y a une possibilité d’augmenter encore un peu plus les tarifs.
Enfin j’extrapole, mais en tout cas ce qui me semble clair, c’est que l’important pour le syndicat des eaux n’est pas la qualité du service qu’il rend, mais la manière dont le public la ressent : une simple affaire de communication.

  1. Mon frère Jérôme, qui tient, du mardi au samedi, l’après midi, l’excellente boutique de bande dessinée d’occasion et collection La bande des cinés, au 83 de la rue Pajol, à Paris dans le dix-huitième arrondissement. [↩]
  2. Véolia environnement, ex-compagnie générale des eaux, ex-Vivendi, a un chiffre d’affaires de 22 milliards d’euros. Cette société s’est vue déléguer le service public de l’eau en Île-de-France. En théorie, la mise en concurrence régulière entre les prestataires permet de tirer les prix vers le bas, mais en pratique, deux sociétés se disputent l’appel d’offres : Véolia/Générale des eaux et Suez/Lyonnaise des eaux. [↩]

La terreur et la liberté

Depuis quelques minutes, l’Assemblée nationale étudie « en urgence » (jamais très bon signe, ça) un projet de loi antiterroriste. Je ne vais pas suivre les débats, je n’attends plus rien de valable de ces gens qui ne représentent — qu’ils se l’avouent ou qu’ils préfèrent l’ignorer —, que ceux qui les ont financé (ni vous ni moi, donc — et les militants doivent savoir que leur cotisation annuelle fait d’eux l’équivalent financier des petits porteurs : utiles, peut-être, mais sans le moindre poids), et qui façonnent leur opinion ignorante du monde numérique et, sans doute plus généralement, du monde tout court.

Depuis trois semaines, on nous montre chaque jour l’image irréelle du bourreau-ninja de l’État islamique, debout, le visage dissimulé (pas si fier de ce qu’il fait, donc), tenant à côté de lui, à genoux, un pauvre diable, tête nue, habillé en orange, autant dire déguisé en prisonnier de Guantanamo, qui attend de se faire décapiter. Et on sait que ça va lui arriver, même si on n’a pas la curiosité macabre de chercher la preuve en vidéo. On le sait parce que l’homme était déjà mort quand les images ont commencé à circuler.
En arrière-plan, du sable, du vide. Les images pourraient venir de n’importe où, avoir été prises n’importe quand, mais nous avons malheureusement de bonnes chances de croire qu’elles viennent bien d’Irak, sont récentes et authentiques.

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James Foley, Steven Sotloff, David Haines, et leur bourreau. Images insoutenables puisque nous savons la suite. Enfin, insoutenables pour la plupart des gens, mais pas pour ceux qui ne voient pas ici des personnes, mais juste les représentants d’un affrontement plus vaste, comme Dieudonné qui arrive à en rire ((L’humour, c’est la distance, mais passé un certain degré, la distance se transforme en inhumanité. C’est visiblement le cas de Dieudonné à présent. L’œuvre la plus fine que j’ai pu voir sur le terrorisme était bien une comédie : le film britannique We are four lions (2010), qui pointe assez justement les contradictions et l’absurdité du terrorisme.)) parce qu’il considère que les méchants sont dans leur bon droit, en réparation d’injustices anciennes, comme si une injustice pouvait en compenser une autre

Ces images sont révoltantes à regarder. Si j’essaie d’observer mes propres réactions à leur vision, je remarque que je suis pris aux tripes. Peut-être moins par l’injustice de l’assassinat d’un otage ou par l’apparente barbarie de la méthode employée que par l’idée de voir le regard de quelqu’un qui sait que l’heure de sa mort est venue, et qui n’a pas choisi cette heure lui-même. J’ai vu le frère de David Haines dire devant des caméras qu’il se retenait d’éprouver de la haine face à ces images, et c’est bien courageux de sa part, mais ce n’est pas ce que la plupart d’entre nous pensera. La plupart d’entre nous éprouvera un puissant sentiment d’impuissance et sans doute quelque chose comme de la haine, l’envie de voir le bourreau, à son tour, puni, et ceux qui le commandent, tout autant châtiés. Et nous voudrions même revenir en arrière, faire que le moment n’existe pas. Mais ça, c’est impossible, c’est trop tard, nous assistons donc impuissants, frustrés, à quelque chose d’horrible. Un stress que notre cerveau (cf. Henri Laborit, encore et toujours) ne peut faire passer qu’en nous amenant à agir. L’action que nous devons effectuer n’a pas besoin d’être utile, cela peut être, par exemple, d’accepter sans lutter, sans réfléchir, une énième loi-antiterroriste. Quel que soit son contenu.

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Les sujets d’info qui expliquent le projet de loi sont très confus, à l’image, sans doute, du texte. On n’en retient pas grand chose, juste la sensation d’une menace, et la proposition de solutions dont tous les aspects ne sont pas détaillés.

La manœuvre est grossière. J’ai vu passer de nombreux sujets télévisés qui parlaient de cette loi en diffusant, entre deux vues de l’Assemblée nationale ou entre deux gros plans sur des extraits du projet de loi, les images des condamnés que je montre plus haut, des images de gamins au visage masqué qui posent avec derrière eux un drapeau où sont tracés des mots en arabe, ou encore des images des types armés réputés « jihadistes » même si on ignore totalement de quel stock d’archives toutes ces séquences sont issues puisque ce n’est pas mentionné. Mais ça n’a pas l’air bien important, ce sont des images d’illustration, des images évocatrices, des images d’ambiance destinées à invoquer notre imaginaire, à convoquer le petit Jack Bauer fasciste qui est en nous et qui va régler toute la misère du monde en échange d’une privation de liberté minime : on n’aura plus le droit de diffuser de la propagande jihadiste sur Internet. Ni de s’y intéresser. Cela ne concernera qu’Internet, car les chaînes de télé auront le droit d’utiliser, à toutes fins utiles, ces mêmes images. La loi le prévoit explicitement : les gens « dont le but est d’informer le public » auront plus le droit de surfer sur le net que le public ! Le droit à l’information, oui, mais le droit à chercher à s’informer par soi-même, non.
On ne s’informe plus, on se fait informer, quoi. Je crois bien que c’est la définition de la propagande.

La nouvelle loi n’est donc pas si anodine qu’on nous le dit. Elle révise la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 en punissant l’apologie de groupes terroristes et en instituant le blocage administratif de sites qui s’en rendent coupables. Le rapporteur de la loi explique que cela permettra de ne plus voir d’images de décapitation (mais est-ce que ça interdira aux chaînes de télévision de nous montrer les images qui précèdent la décapitation ?). Mais qui parle de méchants jihadistes, au fait ? La loi portera sur tout ce qu’on voudra bien qualifier d’entreprise terroriste, car le mot est très vague et s’est déjà appliqué à des activistes écologistes ou politiques divers. Le point clé n’est pas de punir l’apologie d’un crime : la loi sur la presse punit déjà l’apologie d’un crime, et si quelqu’un écrit dans un journal qu’il faut assassiner telle ou telle personne, elle aura des comptes à rendre devant la justice et le journal sera saisi. La nouveauté, c’est le caractère administratif de l’action : la responsabilité du blocage du site dépend de l’arbitraire, pour ne pas dire du caprice, de l’autorité qui en décidera.
Et par ailleurs, ce n’est plus seulement l’émetteur, le propagandiste, qui est puni, mais le récepteur, le propagandé : si vous allez regarder tel ou tel site, c’est que vous le soutenez et que donc, vous êtes coupable du crime éventuel qu’il promeut. Est-ce que s’intéresser à ce que racontent des africains qui luttent contre l’influence d’Areva ou Total dans leur pays sera un crime ? Les anti-OGM sont-ils des terroristes ? Et à partir du moment où la loi établit le concept de « groupe terroriste individuel » (je plaisante, mais ce n’est pas loin de ça), est-ce que le fait d’envoyer ses amis Facebook rire du site d’un illuminé quelconque pourra être puni par la loi ?
Une fois de plus, le gouvernement Hollande tient une promesse énoncée par son prédécesseur, car rappelez-vous, le délit de surf avait été imaginé par Sarkozy quelque semaines avant qu’il ne prenne la porte, au moment de l’affaire Merah.
Quel est le but de cette loi ? En imaginant ses dérives possibles, on peut imaginer qu’elle sert juste à renforcer le contrôle de l’information sur Internet, et à creuser l’écart entre les personnes autorisées à s’informer par elles-mêmes et les autres. On peut imaginer qu’elle serve à supprimer du débat public toutes sortes de thèmes syndicaux ou écologiques.

Je me demande si ce genre de loi ne complique pas singulièrement le travail des services de renseignement, qui se servent justement d’indices tels que l’historique de navigation des internautes pour identifier et surveiller les gens aux projets douteux.

Une chose devrait vexer les « makers » : le projet de loi antiterroriste ne s’en prend pas au Do-it-yourself. Il ne nous dit pas que l’on peut fabriquer des armes de poing en plastique ABS avec une imprimante 3D, ni que l’on peut fabriquer des drones, ou que sais-je encore en remisant des imprimantes, des vélos, ou des consoles de jeux vidéo.
Le fait de faire circuler des plans d’explosifs est puni, c’est tout.

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Ah, ces gamins géniaux qui bricolaient les circuits électroniques de robots militaires pour en prendre le contrôle dans les films… Ici : la petite Nikko vient de reprogrammer un droïde policier 209, dans Robocop 3 (1993).

La seule raison que je vois à cette absence, ce n’est pas que les « makers » sont inoffensifs  d’un point de vue militaire : sans tomber dans un romantisme cyberpunk du début des années 1990, il est sans aucun doute possible de faire beaucoup de dégâts avec des armes bricolées. Si les « makers » ne sont pas inquiétés, c’est que le monde industriel et financier ne voit en eux que des amuseurs qu’il sera toujours temps d’acheter et/ou d’écraser d’un talon distrait s’ils venaient à inventer un produit qui menace leurs rentes.

Lire ailleurs : Présumés terroristes, un site qui fait le point sur la loi, par La quadrature du net, la ligue des droits de l’homme, Reportes sans frontière, le syndicat de la magistrature, etc.

La dignité de la fonction

Bientôt, acheter l’ensemble des livres publiés dont le sujet est de régler ses comptes avec François Hollande représentera un sacré budget : Duflot, Montebourg, Trierweiler,… Et bientôt qui ? Julie Gayet, Ségolène Royal, Jean-Vincent Placé, Manuel Valls, Harlem Désir, Dominique Strauss-Kahn ?
J’imagine que la première formalité à accomplir aujourd’hui lorsque l’on devient ministre ou que l’on intègre le cercle des intimes du président, c’est de prendre contact avec un éditeur. Est-ce que, dans trois-cent ans, les étudiants en lettres se pencheront sur les pamphlets contre François Hollande, et que ceux-ci seront devenus un genre littéraire à part entière, comme les Apocalypses, les Évangiles ou les utopies ? Est-ce que, longtemps après la disparition de toutes les personnes impliquées, on en produira d’apocryphes ? On peut rêver qu’Hollande vienne lui-même à écrire un jour une réponse à tous les déçus de sa politique et de sa personne. Un truc comme ça :

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Ce n’est pas tant de permettre un droit de réponse au président qui m’intéresse, que de continuer à rire de ce grand déballage, au milieu de toutes les nouvelles moins légères qui font l’actualité.

Ce matin, la presse tapait surtout sur la vengeresse ex-compagne du président, il me semble. On pouvait ainsi lire dans un article du Nouvel Observateur intitulé La faute de Valérie Trierweiler (Renaud Dély) :

Son « œuvre » crapoteuse n’est pourtant pas seulement un attentat anti-Hollande. Quelle que soit la compassion que l’on puisse avoir pour l’individu ainsi humilié, le sort personnel du chef de l’Etat est presque devenu anecdotique dans cette affaire. Car ce livre ne se contente pas d’attiser les ressorts du voyeurisme enfouis en chacun de nous. C’est surtout une faute contre la démocratie. Et une menace pour nos institutions puisqu’il s’attaque à un de ses piliers, la fonction présidentielle, garantie de stabilité, qui perdurera après le passage de François Hollande à l’Elysée.

…Ce qui est dit ici (on note la pointe de solidarité masculine : l’individu humilié,… Personnellement, il m’a aussi l’air un peu humiliant, l’humilié1!) est quand même étrange : l’ex-première dame (elle avait un bureau à l’Élysée à ce titre) serait responsable de l’indignité de la fonction présidentielle, à elle toute seule, parce qu’elle nous apprend que l’homme avec qui elle a partagé son existence des années durant était (quelle surprise !) un peu démagogue lorsqu’il nous disait : « Je n’aime pas les riches » et prétendait que son ennemi était la finance.
Mais on n’a pas eu besoin de Valérie Trierweiler ni de l’énigmatique formule « les sans-dents » pour s’en douter, au fond : combien d’entre nous n’ont voté Hollande que parce que nous voyions en lui l’unique espoir de se débarrasser de son prédécesseur ? Quoi qu’en dise le journaliste, ce qui fait du mal à la démocratie, ce qui va nous amener les fascistes au pouvoir, c’est que la France soit dirigée par un président qui réussit l’exploit de décevoir profondément ceux qui n’attendaient absolument rien de lui.

Les entreprises signent un « pacte de responsabilité » qui n’engage que nous, mais les chômeurs sont regardés avec méfiance : quel symbole. On préfère s’en prendre courageusement au « tabou » des trente-cinq heures qu’au « totem » de la croissance, et on prévoit d’abandonner les solutions aux problèmes de logement fraîchement votées avant même de les avoir testées, car elles peinent les agents immobiliers. Les militants huent, le Médef applaudit, littéralement,… Voilà ce qui risque de déboussoler un peu les électeurs ! Ceux qui ont voté Hollande parce qu’ils l’imaginaient légèrement plus à gauche n’y reviendront plus, et ceux qui ont voté pour son concurrent ne le voudront pas non plus. Les uns et les autres, j’en ai peur, voteront pour ceux qui affirment que le PS et l’UMP sont bonnet-blanc et blanc-bonnet.
Comme destination pour quitter le pays, j’hésite entre le Québec, la Norvège, l’Islande, la Belgique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande… Ou peut-être un pays d’Amérique du Sud, pourquoi pas, ils semblent vivants, au moins.

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Revenons à l’article du Nouvel Observateur. La fin est assez odieuse :

Sans doute, l’appât du gain, et un contrat de 500.000 euros, suffisait-il à justifier cette oeuvre de démolition. Cela peut se comprendre. On est loin des états d’âme d’Emma Bovary, qui elle n’avait rien touché.

…non seulement Valérie Trierweiler humilie l’homme, détruit les institutions, mais elle le fait pour de l’argent ! Oh la méchante ! Tandis qu’Emma Bovary (personnage de fiction, hein) n’a pas touché un kopek (mais dépensait sans états d’âme l’argent de son mari). En même temps, Emma Bovary ne pouvait pas réclamer de droits d’auteur, n’étant pas écrivain. On comprend mal le rapport. On a vu fleurir bien d’autres comparaisons : télé-réalité, soap-opera, vaudeville, comédie de boulevard, marivaudage de supermarché (dixit un secrétaire d’État dont j’ai déjà oublié le nom), Angélique (Inrocks). On a accusé la dame de tous les crimes contre la République, peut-être implicitement contre la virilité, et sans doute aussi contre la confraternité : donner la primeur des extraits du Livre à Paris Match, sans partager, c’était pas gentil. Il faut le dire : toutes les critiques portées depuis hier émanent de gens qui admettent ne pas avoir lu le livre et dont certains, vertueusement, promettent qu’ils ne le feront pas !
Bien sûr, l’anecdote, les coucheries, ne sont pas d’un intérêt cosmique. Et les histoires de femmes bafouées sont malheureusement trop banales pour être intéressantes autrement qu’en étant vraiment bien écrites.
Ségolène Royal a expliqué, en commentaire à cette affaire qu’« il faut juger les hommes politiques à leurs actes », Je ne suis pas sûr qu’un tel critère joue beaucoup plus en sa faveur.

Hollande, après tout, est peut-être un bon personnage de fiction : comment cet énarque terne au sourire faux (ses yeux rient rarement avec sa bouche, en tout cas, il vaut toujours mieux le contraire) est-il parvenu à devenir président de la République ? Et avant ça, comment a-t-il pu devenir premier secrétaire d’un parti dont il sera sans doute le fossoyeur ? Comment, avec son air de figurant d’un épisode non-diffusé de l’Inspecteur Derrick, est-il parvenu à accumuler les conquêtes amoureuses ? Et comment se fait-il que tout semble glisser sur lui ? J’imagine bien un conte sur lui, une comédie fantastique façon Twilight Zone, une histoire de pacte avec le diable. Ça expliquerait sans doute la pluviométrie des deux dernières années.

Ne serait-ce que pour peiner ceux qui l’insultent aujourd’hui, je lirai avec plaisir le livre de Valérie Trierweiler. Mais en poche. Faut pas non plus exagérer.

  1. Certains éditorialistes plaignent même Hollande en tant que paisible bourgeois à qui sa vieille maîtresse fait une scène lorsqu’elle découvre qu’on va l’abandonner pour un tendron : pauvre homme, que de tracas, ces bonnes femmes, hein ! [↩]

L’Exorschtroumpf

Au cours des années 1980, les Schtroumpfs de Peyo ont été adaptés en dessin animé et sont devenus internationaux, sous le nom Smurfs. Les Témoins de Jéhovah ont jugé ces sympathiques personnages diaboliques et des légendes urbaines ont circulé parmi les dévots : des Schtroumpfs mordraient les enfants pendant leur sommeil, glousseraient diaboliquement, etc. J’ai bien aimé l’histoire qui suit, tiré d’une encyclopédie en ligne consacrée aux Témoins de Jéhovah (le titre est de moi) :

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La partie vraiment fantastique et invraisemblable de l’histoire, c’est qu’on ait laissé un enfant entrer dans la salle du Royaume avec un Schtroumpf en peluche.

Ce matin, à nouveau, des Témoins de Jéhovah étaient à ma porte. Deux femmes, cette fois, qui venaient me faire la publicité de leur site Internet. « Ah bon, on est déjà venu vous voir samedi ? C’étaient des personnes que vous voyez souvent, c’est ça ? » — « euh, non, ils passaient, comme ça… ».
Sur le prospectus, se trouvait un photogramme issu de leurs animations pédagogiques en images de synthèse. Je leur ai dit que je trouvais terrible l’histoire culpabilisante dans laquelle un enfant doit jeter son jouet parce qu’il représente un magicien et que Jéhovah n’aime pas la magie. Elles m’ont répondu en me demandant si je ne trouvais pas traumatisant que l’on fasse croire au père Noël. J’y ai bien réfléchi : « Peut-être, mais un jouet n’est qu’un jouet, les enfants le savent très bien. En revanche, leur faire croire qu’il y a quelqu’un là-haut qui les regarde et qui est mécontent de ce qu’ils font, et qui est comme le père Noël : il n’existe pas… ». Les dames sont vite parties, face à tant de mécréance.

Mieux vaut croire une chose fausse que ne rien croire ?

Hier, en sortant chercher mon courrier, je vois dans la rue un couple, papiers en mains, qui semble être en train de chercher quelque chose. Par habitude, je sais ce qu’ils cherchent et je sais ce qu’ils ont trouvé : ce sont des Témoins de Jéhovah, ils ont trouvé Dieu et ils cherchent des pigeons. Impossible de les laisser passer sans leur lancer une pique, ou deux. Ce n’est pas bien raisonnable de ma part, car il est bientôt l’heure d’aller au marché, mais bon. Je les laisse approcher, je les laisse commencer à me demander, tout pleins de grands sourires, si je cherche le sens de ma vie, si je suis malheureux, ou si j’ai envie de comprendre ce qui va mal dans ce monde — j’ai déjà oublié leur entrée en matière. Je leur réponds que je sais qui ils sont, que je connais bien ce qu’ils représentent et que je ne suis franchement pas le bon client. Mais ce faisant, je sais pertinemment qu’ils vont insister, puisque si l’on est hostile, c’est que l’on a soi-même des convictions (que l’on a une autre église, notamment), et les gens qui ont des convictions religieuses sont, paradoxalement, ceux que l’on peut convertir : la foi entraîne à la foi, qui a cru croira, peu importe le contenu de ce en quoi l’on croit. Et puis l’hostilité exagérée peut être le signe que l’on a une peur, une fragilité, qu’on lutte contre ses propres sentiments. Comme le fumeur, le joueur ou l’alcoolique repenti qui se sent forcé d’être agressif envers ses anciennes addictions de peur d’y replonger. Un truc comme ça. Et il y a une autre raison à leur recherche d’adversaires rhétoriques : ils permettent aux « missionnaires » de renforcer leur propre foi, en ânonnant leurs arguments, et bien sûr en se surveillant l’un l’autre, puisque si les Témoins de Jéhovah, comme les policiers des séries américaines, vont par deux, c’est aussi pour se surveiller mutuellement.

Q

Les publications des Témoins de Jéhovah. Mention spéciale à la personne qui a eu l’idée de consacrer un dossier au manque de sommeil pour une revue intitulée « Réveillez-vous ». On croirait à un canular, mais non, il s’agit du numéro de février 2004.

Enfin quoi qu’il en soit, je sais d’expérience que s’il y a un moyen pour être sûr que des Témoins de Jéhovah aient du mal à partir, c’est de leur dire du mal de leur secte. Ne serait-ce qu’en utilisant le mot « secte », d’ailleurs, devenu un gros mot au point que même les associations « anti-sectes » l’évitent désormais. Bref, j’avais ferré le poisson, poisson qui était persuadé lui-même de m’avoir ferré, ou le contraire, bien sûr. Car au fond je ne sais pas très bien pourquoi j’éprouve cet irrésistible besoin de m’en prendre à ces pauvres gens — car ils ne sont pas riches, enfin en tout cas ceux qui font du porte-à-porte : contrairement à certaines sectes qui ont peu d’adeptes mais choisissent des proies riches, qu’elles ruinent puis sur-endettent en quelques années (je vous laisse trouver leurs noms), la Watchtower Bible and Tract Society of New York (une des quarante plus riches entreprises commerciales de la ville de New York !) et autres sociétés commerciales appartenant aux Témoins de Jéhovah, ont beaucoup d’adeptes vivant de peu, à qui ils n’imposent apparemment pas de paiement de dîme, mais dont ils exigent des heures et des heures de « mission » régulière : à ceux qui n’ont rien, ou pas grand chose, on peut au moins voler du temps — et un peu d’argent quand même, car les journaux ou les bibles qu’offrent les « missionnaires » sont payées de leur poche. Certains appelleraient ça de l’esclavagisme ou au moins de la corvée seigneuriale, mais pas les « missionnaires » qui croient, par un tour de passe-passe formidable, qu’être bénévoles signifie qu’ils ne rapportent d’argent à personne. Or les petits ruisseaux font les grandes rivières, et les huit millions d’adeptes de cette secte presque cent-cinquantenaire rapportent chaque année des milliards, et ils ignorent à quelles personnes cet argent profite. Des indices laissent penser que la poignée d’administrateurs de la secte vit sur un grand train.

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Eh bien non, Dieu ne promet pas la richesse, et ce numéro de La Tour de Garde l’explique : la vraie richesse est ailleurs que dans les biens matériels.  Dans un numéro plus récent consacré à la réussite, « Timothy et Charlotte » expliquent qu’ils ont renoncé aux vacances de rêve et aux voitures de luxe. Mais une vidéo apparemment officielle (mais finalement supprimée), Anthony Morris III, un des dignitaires des Témoins de Jéhovah, a provoqué railleries et malaise car lorsqu’il bouge les mains pour expliquer la Bible, on voit distinctement qu’il porte au poignet une énorme montre en or (comme le type en couverture de La Tour de Garde) et a sur les doigts des chevalières du même métal précieux.

C’est toujours par là que j’attaque : « vous êtes exploités, vous rapportez beaucoup d’argent à un tout petit nombre de gens dont vous ignorez jusqu’aux noms ! ». Ce genre d’affirmation les trouble un peu, car l’organisation véritable de la société Watchtower est leur point aveugle, ce que m’a confirmé la dame en me disant d’un air de défi : « Comment ça se fait que vous sachiez des choses que nous on ne sait pas sur les Témoins de Jéhovah ? ». L’homme a changé de sujet avant que j’apporte une réponse ou une question, je suppose que cette dame, bien que plus âgée, était la moins expérimentée : les paires de Témoins de Jéhovah sont toujours composées d’une personne nettement plus expérimentée que l’autre. Une fois, j’ai tellement troublé (c’était palpable) une novice que, la semaine suivante, elle est revenue avec un autre partenaire, un homme âgé, quelqu’un d’important dans la hiérarchie locale, j’imagine, qui, pendant trois quarts d’heure, s’est en fait adressé de manière péremptoire, voire autoritaire, à l’ouaille qu’il voulait récupérer plus qu’à moi, qui n’étais là que pour être contredit. Je ne l’avais bien compris qu’après coup, mais j’en tire cette règle : le prosélytisme des Témoins de Jéhovah s’adresse autant aux personnes visitées qu’aux Témoins de Jéhovah eux-mêmes. Je ne me souviens plus comment on est arrivé sur ce terrain précis, mais la discussion a assez rapidement porté sur le créationnisme, qui ne me semble pas avoir été une fixette des Témoins de Jéhovah jusqu’il y a quelques années, mais qui revient beaucoup à présent. — « Est-ce que vous croyez vraiment que l’homme descend du singe ? » J’ai obtenu mon petit effet en répondant que non, pas du tout, l’homme ne descend aucunement du singe puisqu’il est un singe ! — « Vous croyez vraiment qu’un singe sait comment fonctionne un avion ? » — « Vous non plus, vous ne savez pas comment fonctionne un avion ! » — « C’est vrai, mais je peux l’apprendre » — « Oui, l’homme est un singe qui possède un langage abstrait, on est un singe mais on n’est pas n’importe quel singe » Plus tard, l’homme a malgré tout tenté de me comparer à un chimpanzé, sans que je voie vraiment bien l’intérêt de l’intervention de notre sympathique cousin Pan troglodytes, en m’expliquant que si je suis athée, c’est par ignorance, c’est parce que j’ignore ce qui se trouve sous le capot de la création : — « Regardez, cette voiture, elle roule. Pourtant, un chimpanzé ne saura jamais comment elle roule, mais il voit bien qu’elle roule. Vous ne voyez pas Dieu mais vous voyez le monde, le monde n’est pas arrivé là par hasard ! Vous ne comprenez pas comment il existe, mais il existe ! » — « Certes, mais on peut tous les deux démonter l’automobile et essayer de comprendre comment elle fonctionne. Dieu, on ne le voit pas, il n’y a aucun moyen de vérifier qu’il existe, puisqu’il n’existe que par les gens qui prétendent parler à sa place. ». J’ai sorti un des mes atouts préférés : — « Je suis athée parce que je sais que Dieu n’existe pas, mais je sais aussi que vous, au fond de vous-mêmes, vous savez aussi parfaitement qu’il n’existe pas ! ». Je vous recommande de tester cette phrase sur vos amis dévots d’une quelconque religion, vous verrez qu’elle en rend beaucoup complètement hystériques, car elle inverse les rôles et les responsabilités : ne me convainquez pas que Dieu existe, convainquez-moi que vous y croyez ! J’ai tenté d’expliquer au passage que la science et la religion avaient un rapport bien différent à l’ignorance : la science cherche, la religion a trouvé. — « Ça vous rassure, de penser qu’il y a une explication au monde ? Vous préférez croire en quelque chose de faux que de ne croire en rien ? » — « Oui ! »… m’a répondu la dame avec une spontanéité intéressante. La discussion s’est assez naturellement portée sur la Bible : tout ce qu’il y a à savoir est dans le livre, mais les Témoins de Jéhovah sont les seuls à disposer de la juste traduction : — « Jésus, il parlait en Hébreu, donc la Bible a été traduite ! Et les traductions sont mauvaises ! Nous avons refait la traduction…. » Un peu énervés (victoire !), mes prosélytes, malgré leurs sourires, m’ont pas mal coupé la parole, ont changé de sujet rapidement et souvent, Je n’ai pas pu faire un point philologique : Jésus ne parlait pas hébreu, mais araméen (langue qui a donné le nabatéen qui lui-même est devenu l’arabe), et la Bible n’a pas été entièrement écrite en hébreu : une partie de la Torah (« ancien testament ») est écrit en araméen, et le nouveau testament (évangiles, actes, apocalypse) a été écrit en grec. Les cadres des Témoins de Jéhovah le savent, j’imagine (leur société étant théoriquement dévolue à l’étude de la Bible), mais ils racontent une histoire plus simple à leurs adeptes de base. Enfin c’est assez anecdotique, même si j’ai l’impression que les problèmes d’interprétation majeurs, dans la Bible, concernent plutôt l’ancien testament que le nouveau (du fait de la langue employée ?). Par ailleurs, les philologues ne prennent pas les parties en hébreu de la Bible comme un corpus cohérent et distinguent, par le vocabulaire et bien sûr les détails historiques, des époques et des provenances géographiques bien distinctes pour chaque partie, ce qui contredit quelque peu la doctrine des Témoins de Jéhovah, pour lesquels la Bible est la parole de Dieu, et est intégralement juste — ceci dit ça ne change pas grand chose pour moi : une religion peut se baser sur un texte littérairement cohérent puisque écrit d’une traite, comme le Coran, sans que ça me suffise à lui conférer une quelconque forme de vérité.

Les témoins de Jéhovah ne croient pas aux nationalismes et accueillent des gens de toutes origines, ce qui est peut-être l'unique point sympathique que je leur concéderais. On note en revanche que leur Jésus

Les témoins de Jéhovah ne croient pas aux nationalismes et accueillent des gens de toutes origines, ce qui est peut-être l’unique point sympathique que je leur concéderais. On note en revanche que leur Jésus sort d’un salon de coiffure, a les cheveux clairs et un type d’européen occidental, ce qui n’est pas forcément typique des habitants de la Palestine… Les membres du collège central, à une exception, sont des WASPs.

C’est à ce moment-là que Nathalie a battu le rappel, fini de jouer, il ne restera plus aucun commerçant au marché ! Mes missionnaires n’ont pas demandé leur reste : « Votre dame vous appelle, on va vous laisser ». J’aime à imaginer que je leur ai donné plus de fil à retordre que d’autres. On me jugera peut-être un peu ingrat, à me moquer, car après tout, lorsque je faisais la promotion de mon livre sur La fin du monde, des Témoins de Jéhovah m’ont envoyé plein de journaux en cadeau. Pour vous éviter de discuter avec ces braves gens, je peux faire un résumé de leurs croyances :

  • Ils détiennent la seule bonne traduction de la Bible. Enfin les bonnes traductions, puisqu’ils ont eux-mêmes traduit dans plusieurs centaines de langues leur traduction en américain — ce qu’ils nomment Traduction du monde nouveau pourrait s’appeler Traduction du nouveau monde !
  • Ils connaissent le vrai nom de Dieu (Jéhovah, donc : car il fallait trouver les voyelles à ajouter au nom hébreu YHWH) et ils en témoignent (d’où leur nom). Je me demande si ça signifie qu’on doit prononcer la marque LVMH « Lévéméhah ».
  • Le monde a été créé d’un coup, il n’y a pas eu d’évolution des espèces, la preuve : la Bible n’en parle pas.
  • La fin du monde est proche, seuls seront sauvés Jésus, ses copains, et les gens qui auront fait leurs heures de prosélytisme en tant que Témoins de Jéhovah. Comme dans le christianisme primitif, il n’y a pas de distinction entre le corps et l’âme : on meurt complètement puis, selon qu’on l’a mérité ou non, on a droit à une résurrection matérielle.
  • Après l’apocalypse, les survivants et les re-vivants se partageront le monde : tu as fermé la porte au nez d’une paire de Témoins ? Eh bien lui, c’est pas son problème : il t’aura prévenu, alors tant pis pour toi s’il récupère ton pavillon et ton 4×4 le jour où les bêtes sauvages mangeront dans la main des survivants.
  • Pendant longtemps, les Témoins de Jéhovah annonçaient des dates pour la fin du monde, mais ces prédictions se sont espacées puis ont fini par ne plus être précises : il y a eu pas mal de déceptions par le passé.
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Un point de doctrine, encore : Adam et Eve ont forcément existé car il le faut : si Adam n’avait pas existé, alors le sacrifice de Jésus n’aurait pas de sens, puisque Jésus s’est sacrifié pour libérer les hommes du péché qu’Adam avait fait entrer dans le monde. Donc si Adam et Eve ont existé, c’est que Dieu a créé l’homme d’un coup, et que la théorie de l’évolution est fausse. Logique. Un numéro de La Tour de Garde le dit bien : c’est une réaction en chaîne, si Adam et Eve n’avaient pas existé tels que la Bible le dit, alors tout est faux.

Quant aux rites, ils sont vite résumés aussi :

  • les adeptes passent un temps considérable à l’intérieur du groupe (interminables réunions dans la salle du royaume, prosélytisme). On a beaucoup critiqué la place des enfants : battus s’ils sont turbulents dans la salle du Royaume, exploités pour le prosélytisme,… Mais il semble qu’il y ait progrès sur ce point, en tout cas je n’ai pas vu d’enfant faire du porte-à-porte depuis des années.
  • Ils sont invités à payer la dîme, mais s’ils peuvent vraiment pas, c’est pas grave, enfin c’est pas cool mais ça ira pour cette fois.
  • La Bible ne parle pas de Noël, d’anniversaires, d’Halloween ou de 14 juillet, il est donc interdit aux adeptes de fêter quoi que ce soit du genre. On doit payer ses impôts pour ne pas être trop emmerdé, mais ne participer à aucun rite républicain, comme par exemple les élections. En fait, il faut éviter tout contact avec le monde à l’exception du temps consacré au prosélytisme.
  • La Bible dit qu’on ne doit pas manger de la chair humaine, il est donc interdit de recourir aux transfusions sanguines (curieusement, les Témoins comparent souvent leur « bénévolat » à celui de la Croix-rouge, mais au fond c’est logique : il y a concurrence !).
  • La famille est très fortement hiérarchisée : Dieu est au dessus des dirigeants de la secte qui eux mêmes sont au dessus des anciens (chefs régionaux, en gros) qui eux-mêmes disent ce qu’il a à penser au papa, lequel est, surprise, au dessus de la maman, qui elle-même doit être respectée par ses enfants. L’homosexualité est évidemment proscrite.
  • Les apostats doivent être punis en étant totalement coupés de leur famille. Une personne qui quitte les Témoins de Jéhovah, théoriquement, n’a plus le droit de voir aucun membre de sa famille resté dans la secte. C’est le point qui préoccupe les associations de défense contre les dérives sectaires, en priorité.

Les missionnaires du samedi matin qui tentaient de me convertir m’ont demandé quelle différence je faisais entre leur religion (« on a été déclarés religion, vous savez, on ne dit plus secte ! ») et d’autres cultes ayant pignon sur rue, comme le Catholicisme. De fait, je n’en fais pas tant que ça si l’on parle des doctrines religieuses, que je raille facilement, mais qui m’intéressent à titre historique, anthropologique, culturel. J’en fait déjà plus quant aux dégâts causés, qui sont souvent une question contextuelle et ne sont d’ailleurs pas une question de dogme : certaines religions, avec les mêmes textes et les mêmes rites, ont donné de belles choses ici, et d’abominables ailleurs, selon leur rapport au pouvoir temporel, selon leur emprise sur les adeptes et selon l’envie de profiter de cette emprise qu’ont eu tel ou tel gouvernement. Au moins, les Témoins de Jéhovah, en refusant toute collusion avec le pouvoir temporel, ne peuvent se faire reprocher aucune guerre, aucun meurtre, s’ils ne sont néfastes, ce n’est que pour leurs adeptes. Mais bon, je ne juge pas le moteur, l’envie de croire, car je vois bien que pour une partie des gens, c’est une chose irrésistible, au delà de la capacité à raisonner, quelque chose d’aussi impérieux et aussi incompréhensible pour qui ne l’éprouve pas que l’envie de se suicider ou le besoin d’avoir sa dose de telle ou telle substance psychotrope. Avec leur prosélytisme actif, et parfois fourbe (syllogismes bien rodés, exploitation des situations de faiblesse, endoctrinement constant), les Témoins de Jéhovah me sont plus antipathiques que d’autres, mais j’imagine que si des représentants du catholicisme, de l’Islam ou de qui vous voulez venaient frapper aux portes le matin pour vendre leur camelote spirituelle, j’aurais autant de plaisir à les taquiner.

Bonus :

Un parti sans propositions

En complément à ma précédente réflexion sur le Front National1, j’ai envie de publier cette reproduction d’une brève parue dans Le Havre Presse, du 4 juin dernier, qu’une amie a posté sur Facebook et qui me semble très éclairante. Elle a intéressé d’autres personnes car elle a, depuis, été partagée plus de cinq cent fois sur Twitter. On y apprend que les conseillers municipaux havrais appartenant au groupe « Bleu Marine » refusent de s’associer aux actions de la ville destinées à favoriser la lecture2 :

Le Havre Presse

« Nous voterons contre toutes les actions de promotion de la lecture parce que c’est en vérité de la poudre aux yeux […] destinée à cacher l’immense problème de la France d’aujourd’hui, de la faillite de l’enseignement. Nos enfants ne savent plus lire, ni écrire, ni compter […] la dyslexie est une pure création de l’éducation nationale et de ses méthodes »

Le couplet « c’était mieux avant » n’est pas bien surprenant de la part du Front National, parti obnubilé par une rêvasserie passéiste sur l’histoire de la France telle qu’on la présente aux enfants en cours élémentaire : une France éternelle, une histoire simple et sans bavures, construite par des chefs prédateurs et des héros neuneus.
On remarque qu’un de ses membres, ophtalmologue de profession (donc doté d’une culture scientifique et censé se sentir concerné par la lecture), n’hésite pas à accuser l’éducation nationale d’avoir créé la dyslexie, affection dont la recherche actuelle a pourtant largement écarté les hypothèses culturelles, au profit de la piste neurologique.

Ce qui m’intéresse, c’est la logique destructrice qui se trouve derrière le discours du groupe « Bleu Marine » : si quelque chose va mal, il faut trouver des coupables (ici, la malheureuse Éducation nationale, qui a décidément bon dos), et surtout, refuser de compenser le problème d’une quelconque manière.
Si on lit attentivement les propositions du Front National, on verra bien tout ce contre quoi (et surtout ce contre QUI) ce parti s’insurge (immigrés, chômeurs, jeunes, profs, UE, etc.), mais on peinera à trouver des propositions positives, ou des propositions tout court.
Il faut dire qu’il y a une double logique électorale : d’une part, puisque ce parti fédère un vote de mécontentement, il faut bien que le mécontentement monte. D’autre part, les idées telles que le racisme et le nationalisme, qui sont les moteurs de la base électorale de ce parti3, s’épanouissent plus facilement dans l’ignorance et l’illettrisme que dans la connaissance et la culture4.

Les gens qui votent pour le Front National doivent être conscients qu’ils donnent leur voix à un parti qui fait le pari de leur imbécillité, qui se réjouit du malheur — son fonds commerce —, et qui ne fera donc jamais rien pour arranger l’existence de qui que ce soit.

  1. Gros succès que cet article, partagé près d’une centaine de fois sur Facebook ! [↩]
  2. La lecture est un des centres d’intérêt du maire du Havre, Édouard Philippe (UMP), qui publie lui-même des romans policiers. [↩]
  3. Si Marine Le Pen a du mal à assumer son encombrant père — qui semble faire les plus grands efforts pour « rediaboliser » le parti de sa fille, preuve qu’il n’a, inconsciemment, jamais voulu le pouvoir —, elle est plus efficace à éloigner des caméras ses militants qui, hors deux ou trois cadres du parti éduqués ou rusés, ont du mal à se retenir de dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas… [↩]
  4. Eh ouais, je n’ai pas peur de dire tout haut ce que tout le monde sait bien. [↩]

Par la volonté du peuple. Ou alors, à l’usure

En 2005, le référendum sur le « traité établissant une constitution pour l’Europe » a été rejeté par 55% des électeurs. J’avais voté pour son adoption, mais comme beaucoup j’avais été gêné par l’extrême technicité du texte, qui n’était pas vraiment approprié à être validé ou sanctionné par un « oui » ou à un « non », exprimés par des citoyens qui connaissent mal le détail des institutions européennes et qui ont vu, à juste titre sans doute, l’union comme une effrayante usine-à-gaz. Ils voulaient qu’on leur vende un peu de rêve, une constitution philosophique et morale, et à la place, on a tenté de leur imposer un texte soporiphique, complexe et technocratique.
Enfin je dis « on a tenté », mais c’est bien entendu faux : on leur a bel et bien imposé le texte, le « non » démocratique est devenu un « oui » oligarchique, nos « représentants » issus des partis dits « de gouvernement » s’étant arrogé le droit de décider, contre notre avis, ce qui était bon pour nous. Peut-être avaient-ils raison sur le fond — il fallait bien débloquer une situation institutionnelle problématique —, mais le procédé, lui, constitue une trahison qui n’a qu’une signification : nos « représentants » ont du mépris pour notre opinion, ils ne jouent le jeu de la démocratie que tant que nous sommes d’accord avec eux.

Vous croyiez être débarrassés ?

Vous croyiez être débarrassés ?

Toujours en 2005, un autre crime de non-respect du contrat démocratique a été commis, à mon avis, lorsque l’on a décidé de prolonger le mandat des maires français d’un an : élus en 2001 jusqu’en 2007, ces derniers se sont vus offrir (sans référendum, cette fois) une année de rab, sous prétexte que la période était trop chargée en élections. On peut comprendre l’argument, mais imaginez à présent qu’il vienne d’un quelconque président de régime autoritaire moyen-oriental ou africain ? On crierait à l’abus de pouvoir. Et on aurait raison.
Je vois dans cette histoire de calendrier électoral ré-aménagé, sans grands débats, et sans battage médiatique, l’expression d’une classe politique qui, malgré les divergences idéologiques, sait très bien se serrer les coudes lorsqu’il le faut. Les gouvernements politiques légitimes tendent souvent vers l’oligarchisme, aristocratisme, le népotisme, et finissent par dépenser une énergie considérable à assurer leurs propres intérêts.
Dans le même ordre d’idées, on pourrait se demander s’il est bien normal que ce soient les députés qui votent leur propre salaire…

Il y a deux ans, les Français étaient tellement excédés ou déçus par Nicolas Sarkozy qu’ils ont placé au pouvoir un homme qu’ils jugeaient falot et dont ils n’attendaient rien, sinon l’alternance. Et depuis cette élection, on mesure le désastre qu’a constitué la présidence de Nicolas Sarkozy, président épouvantable non seulement par ses méthodes, son agressivité et sa manière de monter les Français les uns contre les autres, mais aussi par sa gestion de l’économie du pays — dont le déficit s’est creusé comme jamais dans son histoire —, autant que par les conditions dans lesquelles s’est déroulée sa campagne de réélection, dont le surcoût et les irrégularités comptables semblent, là encore, hors-normes.
On aurait pu imaginer que Nicolas Sarkozy se soit fait discret, et ce jusqu’à la fin de ses jours, mais non, impossible : la presse et ses « proches » commencent déjà à nous vendre son grand retour. Brice Hortefeux nous assure que le messie prendra la parole dans quelques semaines ou quelques mois : on dirait l’annonce d’un oracle ou le sketch du fakir par Francis Blanche et Pierre Dac : « Il peut le dire ! ». Car pour l’instant, il ne s’exprime pas, non, on nous apprend qu’il va s’exprimer, on nous dit qu’il est « très fâché » de l’affaire Bygmalion1. On va nous répéter son nom chaque jour, jusqu’à ce que, à l’usure, les électeurs finissent par l’élire. Ça a bien marché deux fois pour Berlusconi en Italie, pourquoi se gêner…

guaino_sarko

Et aujourd’hui, une autre nouvelle absurde tombe : les instituts de sondage réintègrent Dominique Strauss-Kahn à leurs questionnaires. Le baromètre TNS-Sofres/Le Figaro nous apprend qu’un peu plus d’un cinquième des Français souhaitent que le présumé satyre du Sofitel de New York ait un avenir politique en France. Assez ironiquement, les électeurs UMP sont un peu plus nombreux que les électeurs PS à être de cet avis.
Je sens venir les choses : on va nous parler de DSK ici, DSK là, nous demander si on pense qu’il est crédible économiquement, s’il est le bon concurrent qu’il faudra placer face à Sarkozy pour les élections de 2017,…
DSK a disparu de la vie politique française sur un scandale qui a consterné le public, dans un pays pourtant réputé particulièrement  indulgent vis à vis de la vie charnelle de ses hommes de pouvoir ? Aucun problème, on attend quelques années, et on nous resservira le même bonhomme reconditionné, présenté comme un « rédempté », un « miraculé », qui a « changé », qui a fini sa « traversée du désert » et qui est émoins léger », « plus profond ». Un présidentiable, en gros.
Ça me rappelle la supérette de ma ville qui, autrefois (c’est bien fini), avait la sale habitude de ré-emballer, avec une nouvelle date de péremption, la viande hors d’âge. Parfois, elle était bien verte et sentait horriblement mauvais.

Tout cela me rappelle aussi la musique de ma jeunesse : à la radio et à la télé, on entendait toujours les mêmes chanteurs, les Mireille Matthieu, Gérard Lenormand, Frédéric François, Michel Sardou et d’autres. Chacun, chez lui, se disait que les Français avaient bien mauvais goût, pour avoir des idoles si ringardes. Et puis est arrivé l’émission « Top 50 », qui, en se contentant de montrer les ventes de disques, nous a appris que nous écoutions en fait Michael Jackson, Prince, The Police, Cyndi Lauper, Depeche Mode et Renaud. À la même époque, les radios dites « libres » et l’arrivée de Canal+ (où passait justement le « top 50 ») ont aussi permis une certaine diversification de la bande-son médiatique. Du jour au lendemain, un immense pan de la variété française a disparu.
Aujourd’hui, les médias et l’industrie culturelle de masse s’entendent à nouveau pour nous fournir une même soupe, plus internationale, cette fois, à peine plus hétérogène qu’il y a trente ans. Par le battage, au supermarché, dans les publicités, dans les émissions télévisées, on arrive à imposer à nos vies une bande-son qu’on n’a pas vraiment choisie, que l’on n’aurait pas choisie spontanément si quelqu’un se souciait de notre avis.

top50

Notre avis, on ne nous le demande que lorsque l’on pense maîtriser la réponse, parce qu’il sert avant tout à nous faire croire que nous pensons ce que l’on nous dit de penser.
La solution, la réponse, c’est, par exemple, de créer des blogs ! De profiter des libertés dont bénéficie encore le jeune Internet pour s’exprimer, faire entendre sa voix, son avis, montrer que la conscience politique française ne se sépare pas en gens qui veulent le retour de DSK, gens qui veulent le retour de Sarkozy, et désespérés qui votent pour Marion Anne Perrine Le Pen, qu’on peut vouloir autre chose que les choix que l’on nous impose par battage médiatique. Montrer qu’on peut échapper aux tocards de la politique que l’on nous survend, que l’on nous revend même quand nous nous étions jurés que plus jamais nous n’en voudrions.

  1. Un peu comme les bébés, on interprète ses humeurs — et un peu comme les bébés, la phrase juste serait plutôt « il fait dans son froc ». [↩]

Pourquoi le Front National ? Le parti-catastrophe.

J’aurais presque pu placer cet article sur mon blog Fins du Monde, car il me semble que les motivations du quart des électeurs qui se sont déplacés pour voter aux élections du parlement européen et l’ont fait en faveur du Front National ont un rapport avec l’envie de catastrophes qui, précisément, rend plaisants les récits de fin du monde.

Mon oncle d'Amérique

Alain Resnais, Mon Oncle d’Amérique. S’il a l’impression de ne pouvoir répondre au stress d’une électrocution annoncée ni par la fuite ni par l’agressivité envers un de ses congénères, le rat voit sa santé décliner.

J’ai toujours été frappé par une expérience mentionnée par Henri Laborit1 dans le film Mon Oncle d’Amérique, d’Alain Resnais, qui montre que, soumis à un stress (en l’occurrence, des chocs électriques annoncés par des signaux sonores), les rats voient leur santé décliner et la qualité de leur pelage s’altérer. Tout change malgré tout si une action est possible en réponse à l’électrocution. Cette action peut être une solution (passer dans une partie de la cage où on sait que le choc électrique n’aura pas lieu) ou au contraire n’apporter aucune solution positive (se battre avec un autre rat présent) sinon un défoulement. Cette expérience très frappante montre que, à un niveau neurologique, l’évolution nous a amenés à favoriser l’action comme moyen de répondre à une situation pénible, indépendamment de l’efficacité de ladite action à régler le problème subi. Cette expérience montre aussi que l’agressivité envers autrui peut servir à échapper à ses angoisses.
C’est pour ça que l’on peut casser une assiette, insulter, s’enfuir2, et sans doute bien d’autres actions, y compris créatives : écrire des insultes ou tracer un dessin obscène, au marqueur, sur la porte intérieure d’un W.C. public ; écrire un roman ; danser ou chanter ; regarder un film catastrophe ; etc.
Vu sous cet angle, l’irrationalité de certaines de nos actions prend son sens : pourquoi manifester ou pétitionner, par exemple ? À de rares exceptions près, ces actions ne peuvent en aucun cas avoir une influence sur les faits qu’elles combattent, puisqu’elles ne fédèrent et ne convainquent que des gens qui sont déjà d’accord entre eux3. Mais au moins, ce sont des actions, et le fait d’agir, donc, permet de sortir de l’état de stress et de prostration.

...

Impuissant à empêcher son électrocution, le rat de l’expérience de Laborit conservera malgré tout sa bonne santé s’il trouve un congénère avec qui se battre.

On voit où je veux en venir, j’imagine : soumis à un stress médiatique constant, l’électeur veut agir, mais son action ne sera pas forcément rationnelle (c’est à dire apte à régler les problèmes auxquels elle répond). Voter pour le Front National n’est pas très rationnel, ne serait-ce que parce que sa ligne politique est loin d’être lisible, notamment du point de vue économique, où les discours de la gauche altermondialiste sont mêlés sans scrupules à un appel à l’autarcie économique et humaine, ainsi qu’à un ultralibéralisme difficilement applicable — suppression des impôts et des taxes. Tout comme Nicolas Sarkozy en son temps, le FN promet le beurre et l’argent du beurre, et assure que cela est immédiatement tenable au prix d’un changement de monnaie et d’une expulsion des étrangers. Cette expulsion des étrangers n’est plus expliquée très clairement, elle non plus : à une époque encore récente, le Front National considérait toute personne n’ayant pas quatre grands parents français comme étrangère. Ce qui fait beaucoup d’étrangers, mais c’était la manière de persister à considérer comme étrangères des populations d’enfants ou de petits-enfants d’immigrés, qui ont grandi en France, ont le Français comme langue maternelle et, au fond, n’ont pas de lien avec les pays de leurs ancêtres, qu’ils ne connaissent que pour les vacances qu’ils y ont passé et où on les appelle, à juste titre, « français ».
On remarquera que le Front National, mais aussi, et c’est plus gênant, les médias qui lui servent la soupe continuellement, s’abstiennent prudemment de traiter ces questions de manière détaillée. Les électeurs eux-mêmes ne semblent pas demandeurs, et peut-être savent-ils au fond que les propositions du Front National n’ont aucune logique. Et peut-être est-ce que ça ne les gène pas, parce que ce qu’ils veulent, ce n’est pas une résolution de leurs problèmes, mais qu’on y apporte une réponse.
Cela me rappelle l’interview d’une personne dont l’enfant avait été assassinée des années plus tôt. Un homme avait à l’époque été arrêté et condamné à la prison à perpétuité, alors qu’il s’affirmait innocent. Des années plus tard, l’innocence de ce condamné a finalement été démontrée de manière irréfutable, et il a été libéré. Au lieu de se réjouir qu’un innocent sorte de prison, le père en deuil regrettait qu’aucune réponse pénale ne soit apportée au meurtre de sa fille : ce n’est pas la justice qu’il voulait profondément, mais le fait que quelque chose soit fait, et peu importe quoi. Bien qu’à un niveau intellectuel il comprenne qu’on relâche l’innocent, à un niveau émotionnel, il aurait préféré continuer à ignorer l’innocence de cet homme, et que celui-ci reste en prison.

Reste une énigme : parmi les nombreuses listes qui étaient proposées pour l’élection (trente-et-une dans ma circonscription), pourquoi est-ce le Front National qui a fédéré les votes ? Si l’idée était juste de sanctionner les partis qui se partagent le pouvoir depuis des décennies, pourquoi ne pas avoir choisi un quelconque parti spécialisé, puisqu’il y en avait pour tous les goûts ? (souverainistes, religieux, royalistes, europhobes, europhiles, fédéralistes, écologistes, féministes, humanistes, rooseveltistes, internationalistes, internetistes,,…).

Les nouvelles

Toute la journée, le spectateur est bombardé d’images anxiogènes de drames et de tragédies auxquelles il ne peut rien : une épidémie de gale dans un camp de réfugiés à Calais ; Pôle-emploi qui s’avère moins compétente pour trouver du travail que Le Bon Coin ; La sœur du terroriste et assassin Mohammed Merah serait en Syrie ; On peut continuer longtemps : économie, guerres, etc. En réponse à ce flux, le président n’a qu’une chose à dire : il ne changera rien, il n’est pas capable de changer quoi que ce soit, et il appelle ça « garder le cap », histoire de faire croire que son inertie est le fruit de sa volonté.

J’imagine plusieurs raisons, la première étant l’omniprésence médiatique du Front National qui, tout en continuant à s’estimer « bâillonné », est systématiquement invité aux talk-shows politiques et y occupe une place de plus en plus grande. «Plus votre nom est dans les journaux, plus on vous entend à la radio, plus on vous voit à la télé, plus vous êtes crédible», avait dit Dominique Martin, le directeur de campagne de Marine Le Pen lorsque cette dernière briguait la présidence du parti fondé par son père4.
Une autre raison est l’oubli. Pour les gens de mon âge ou plus vieux, le Front National est un parti plus que douteux, ostensiblement inspiré du néofascisme italien, fondé par des parachutistes patibulaires, par des théoriciens de l’antisémitisme, par d’anciens collabos et même, par un gradé de la division SS Charlemagne, Pierre Bousquet ! Les plus jeunes ne peuvent pas voir ça : il n’identifient pas les scories de la Guerre d’Algérie dans la société actuelle, et la seconde guerre mondiale est encore plus éloignée dans le temps. Ils voient juste que Marine Le Pen est présentée comme l’alternative aux partis traditionnels, et puisqu’ils considèrent que ce qui ne va pas aujourd’hui est le fait de ces partis traditionnels, le calcul est vite fait : 30% des moins de trente-cinq ans qui ont voté ont donné leur voix au Front National, et la moitié des Français ne jugent pas comme un danger la perspective de voir ce parti accéder au pouvoir.
Bien entendu, l’état de délabrement idéologique des partis « traditionnels » pèse dans la balance : ils semblent incapables d’apporter la moindre réponse crédible au chômage, à la crise économique autant qu’aux incertitudes géopolitiques diverses, paraissent courir derrière un monde qu’ils ne comprennent pas, et ont fini par accepter de se placer sur le terrain du Front National pour bien des sujets, par opportunisme ou par intoxication médiatique, je ne sais pas — l’un et l’autre sans doute.

Mais j’ai une dernière théorie, qui fait que le Front National est de moins en moins un parti « protestataire » pour qui certains votent non par foi en son programme mais pour punir la concurrence. Cette théorie, c’est que le Front National promet une catastrophe : arrivé au pouvoir, il prétend pouvoir chambouler brutalement le fonctionnement économique autant que social du pays, en redistribuant les cartes sur une base ethnique, nationale, en l’isolant du reste du monde, en prenant des mesures autoritaires à tous les niveaux, etc.
Or, je suis certain qu’un grand nombre de gens, parmi ceux qui votent effectivement pour le Front National, comprend en quoi ce genre de proposition est déraisonnable, et sait que l’effet d’une application du programme annoncé serait, en réalité, tragique. Mais peut-être est-ce précisément ce qu’ils veulent, parce que la catastrophe, c’est la promesse de beaucoup de douleurs, mais c’est aussi la promesse d’une discontinuité, d’un changement radical, d’une remise à zéro, c’est la promesse que plus rien ne sera comme avant.

Capable de s'enfuir

Capable de s’enfuir, le rat de l’expérience garde une bonne santé : sa tension artérielle ne monte pas, son poil reste beau. La fuite permet d’échapper au stress.

Si j’ai raison, avec mon hypothèse d’une envie de catastrophe, alors la responsabilité des politiques au pouvoir est immense : ils ont construit une société française désespérée, ils ont convaincu les Français que leur situation ne changera jamais tant qu’ils géreront le pays. Le discours médiatique dominant, qui présente l’avenir comme bouché, partage évidemment cette responsabilité. La réalité démocratique elle-même, où le résultat d’une élection peut être piétiné (mandat des maires rallongé d’un an en 2007 ; résultat du référendum de 2005 confisqué), donne raison à ceux qui ne croient pas que la classe politique aient envie de les associer à ses décisions. Or cela se passe à un moment où, merci Internet, le public est de moins en moins prêt à se faire « représenter » par une poignée de gens qui semblent vouloir avant tout gérer leurs petites carrières sans rendre de comptes à qui que ce soit et en ne proposant, au fond, rien de concret.
La conclusion, évidente à mon sens, c’est que nous nous trouvons à un tournant : il faudra que la vie politique change radicalement, en donnant une vraie place aux citoyens non plus seulement dans son discours mais aussi dans ses décisions,. Il faudra que le citoyen ait l’impression de voir le bout du tunnel, qu’il ait l’impression que son avenir est ouvert. Faute de quoi, l’envie d’une catastrophe, qui est une autre manière de faire en sorte que le futur soit ouvert, ne fera que croître, jusqu’au jour où elle adviendra vraiment, aux dépens exorbitants de tous.

Lire ailleurs : Pourquoi le FN ? Un début de reponse par la littérature et le polar, sur le blog Zone Générale d’urgence relative ; La colère est muette sous la camisole de la peur d’être encore plus pauvre, par rienderien, chez Paul Jorion ; La Rançon du mépris, par Agnès Maillard ; Bernard   Stiegler «Le Front national prospère
dans le désert des idées politiques», sur le site de L’Humanité.

  1. Henri Laborit était neurobiologiste, éthologue et est l’inventeur du premier neuroleptique. Il est mort en 1995. J’ignore quelle place a son œuvre pour la communauté scientifique actuelle. Son travail était particulièrement « transversal » (il s’intéressait à l’urbanisme, à la sociologie, etc.) et un peu à part du monde académique médical français, dont on dit qu’il l’a empêché d’obtenir le prix Nobel. [↩]
  2. La fuite est est une forme d’action capitale, selon Henri Laborit, cf. son essai Éloge de la fuite. [↩]
  3. Manifester permet, bien sûr, de compter les troupes et de constater que l’on n’est pas seul, ce qui est en soi réconfortant. Dans le cas des manifestations massives, elles permettent, évidemment, de peser dans les rapports de force. Mais quand trois cent personnes manifestent pour dénoncer les agissements d’un gouvernement de pays lointain, comme cela se passe à Paris chaque jour, seuls ceux qui manifestent, et qui sont déjà mobilisés (puisqu’ils manifestent) en seront informés.
    Tout cela me rappelle Vladimir Jankélévitch, le « marcheur infatigable de la gauche », qui, à côté d’une philosophie métaphysique et morale très fine, tenait à être de toutes les manifestations, dont les slogans sont rarement aussi réfléchis : d’un côté il réfléchissait, et de l’autre, il était dans l’action, sans stratégie autre que de ne pas rien faire. [↩]
  4. Lire Quand le directeur de campagne de Marine Le Pen moque le «client-électeur», sur Mediapart, qui dévoile le contenu d’une bande enregistrée où le cynisme des méthodes politiques et le mépris de l’électeur se manifestent sans ambiguïté. Je ne me rappelle pas que David Pujadas ait interrogé Marine Le Pen sur le sujet, il préfère lui parler d’immigration, cf. cet article récent d’Acrimed. [↩]