Profitez-en, après celui là c'est fini

Le domaine demi-public

octobre 24th, 2022 Posted in indices, Pas gai

(Contexte : soucieux d’aider les artistes à vivre de leur travail, des députés de la France insoumise proposent d’instaurer une taxe sur les œuvres relevant du domaine public. Même si la proposition a été retirée (sans explications à ma connaissance), je vais tenter de démontrer qu’elle est dangereuse à divers égards. Cette idée revient régulièrement, et est même plus ou moins appliquée dans quelques pays voisins. Il est probable qu’elle se représentera)

Les créateurs (plasticiens, écrivains, musiciens,…) vivent en grande partie de l’intérêt que leur porte le public : si personne n’achète les tableaux, les livres, les disques, eh bien leurs auteurs n’ont pas de revenus. Et pire, ce public et cruel, versatile, infidèle, il se lasse même de ce qu’il a un jour adoré et attend parfois qu’un artiste soit enterré pour avoir envie d’y revenir. Cette cruauté existe tout autant dans les circuits que les contempteurs de l’Art contemporain nomment « art subventionné » puisque les commissions dotées par le Ministère de la Culture ou les régions autant que les institutions muséales, elles aussi, se fatiguent un jour de tel ou tel artiste autrefois soutenu. Car si Francis Picabia faisait remarquer, avec raison, que le public n’est pas très audacieux et n’apprécie que ce qu’il connaît déjà, il n’en reste pas moins vrai que ce même public finit par s’ennuyer de ce qu’il a trop vu.

Georges de La Tour, Rixe de musiciens. .L’auteur est mort il y a 370 ans, j’ai le droit d’utiliser cette image sans demander la permission. Pour l’instant.

Pire encore, pendant des siècles, des millénaires, les artistes ont même dû se battre pour être reconnus comme auteurs légitimes de leurs propres œuvres : la notion d’appropriation frauduleuse (plagiat, contrefaçon,…) n’était pas inscrite dans les lois, et les artistes ne pouvaient rien faire d’autre que d’en appeler au public pour que l’on reconnaisse que tel poème, telle chanson, était bien de leur invention et pas d’un confrère qui se les était appropriés. Pour des œuvres telles qu’une fresque ou un tableau, ce n’est pas tant le plagiat qui posait problème que les secrets de fabrication ou les éléments stylistiques — et ça reste vrai, du reste : un artiste qui a du succès sera imité (parfois avec talent) en proportion de sa popularité, et la diffusion massive des œuvres de ses plagiaires et admirateurs finira par rendre son style banal. L’apparition de procédés de diffusion et de reproduction mécanique (imprimerie, estampe, phonographe, etc.) a permis de nouvelles formes artistiques mais a aussi produit des tensions et occasions de captations. Rappelons-nous qu’il y a deux siècles et demi on pouvait avoir écrit un authentique best-seller sans rien gagner dessus1 et en restant dépendant de la protection de puissants mécènes. Un peu plus tôt, à la Renaissance, des artistes se sont intéressés à la gravure en taille-douce, qui leur permettait de diffuser leur travail en série et de manière autonome, sans dépendre exclusivement de leurs commanditaires. Ils ont aussitôt été confrontés à la contrefaçon, qui n’était pas illégale : selon Vasari, Albrecht Dürer est venu de Nuremberg pour poursuivre un artiste italien qui s’attribuait sa signature et diffusait des gravures dans toute l’Europe. Le plaignant n’avait obtenu de la justice de la sérénissime république de Venise, pourtant en pointe sur la question, qu’une faveur : son plagiaire ne pourrait plus utiliser le monogramme « AD ». Dürer a ajouté à ses estampes de la série La vie de la vierge cet avertissement : « Malheur à qui voudrait nous assaillir et s’emparer et s’emparer du labeur et de l’invention d’autrui ! ».

Le ministre de la « transition numérique » souhaite apparemment recourir aux fonds publics pour soutenir les NFT. Créés pour permettre de conférer une forme artificielle de rareté aux œuvres immatérielles (par essence copiables à l’infini), les NFT (non fungible token) sont des certificats de propriété inviolables et stockés de manière décentralisée. Ils souffrent tout de même de deux défauts : d’une part leur maintien exige une consommation électrique délirante (on dit que le Bitcoin, très populaire monnaie qui s’appuie sur ce même principe du Blockchain, consomme autant de courant électrique que la Suisse entière !), et d’autre part, ils ne certifient qu’eux-mêmes, car rien ne garantit que celui qui commercialise le NFT soit aussi le créateur ou le légitime propriétaire du fichier qui y est associé.

De tout temps, donc, il s’est trouvé des artistes pour avoir la très légitime sensation d’être les derniers à profiter de l’argent que rapportait leur travail. C’est en partie ce contexte qui a fait naître la notion d’artiste (distinct de l’artisan), et qui a abouti, au XVIIIe siècle, à la notion anglo-saxonne de copyright et à la notion française de droit d’auteur. Deux notions qui ont évolué avec le temps et avec les défis posés par chaque nouveauté technique — jusqu’à la numérisation et au peer-to-peer, et bientôt au pillage d’œuvres existantes par le deep learning —, qui ont ensuite suscité des dispositifs juridiques ou techniques tels que la surveillance du réseau ou les certificats de propriété en blockchain (NFT). Enfin, le monopole des détenteurs de droits d’auteur a été étendu, au delà de leur mort, à leurs héritiers, et plus généralement aux ayant-droits, groupe qui peut concerner d’autres personnes que la descendance des créateurs.
Lorsque le droit d’auteur a été créé, des dispositifs limitant ses effets ont été proposés pour l’usage (liberté d’informer, fair-use, liberté de panorama) ou pour la durée, avec le célèbre « Domaine public » : passé un nombre déterminé d’années, les œuvres appartiennent à la communauté entière, et si vous voulez publier un roman de Balzac, imprimer un poster à partir d’une peinture de Vermeer ou mouler une reproduction d’une statue Assyrienne, vous en avez le droit le plus strict. Enfin vous en avez le droit pour l’instant, car, avec les meilleures intentions du monde sans doute, quelques députés ont proposé que les œuvres du domaine public soient soumis à une taxe de 1% :

APRÈS L’ARTICLE 4 , insérer l’article suivant :
Il est établi une taxe sur les bénéfices tirés de l’utilisation commerciale et à but lucratif d’une œuvre ne faisant plus l’objet d’une protection au titre du droit d’exploitation reconnu à l’auteur ou à ses ayants droit mentionné aux articles L. 122‑1 à L. 122‑12 du code de la propriété intellectuelle. 
Son taux est fixé à 1 %.

Exposé sommaire
Le but de cet amendement est d’augmenter les aides à la création artistique par la mise en place d’un prélèvement sur l’utilisation commerciale lucrative des œuvres qui appartiennent au domaine public.
Cette mesure ne heurtera pas l’utilisation gratuite et libre des œuvres non soumises aux droits d’auteurs.
Pour ce faire, cet amendement établit, au profit de la création artistique, une taxe sur les bénéfices tirés de l’utilisation commerciale et à but lucratif d’une œuvre ne faisant plus l’objet d’une protection au titre du droit d’exploitation reconnu à l’auteur ou à ses ayants droit mentionné aux articles L. 122‑1 à L. 122‑12 du code de la propriété intellectuelle. Son taux est fixé à 1 %.

Amendement n°I-CF897, Déposé le vendredi 30 septembre 20222

L’idée (temporairement abandonnée, donc) semblait généreuse : demander à Molière, Berlioz et Vélasquez, par delà la mort, de venir assister les artistes d’aujourd’hui, peut-être bien qu’eux-mêmes eussent caressé favorablement cette idée. Du reste, le premier à avoir suggéré un tel projet est bien un écrivain, et pas n’importe lequel, c’est Victor Hugo soi-même :

L’écrivain en tant qu’écrivain n’a qu’un héritier, c’est l’héritier de l’esprit, c’est l’esprit humain, c’est le domaine public (…) Y aurait-il rien de plus grand que ce secours admirable, que cet auguste héritage, légué par les illustres écrivains morts aux jeunes écrivains vivants ?

Victor Hugo, « Actes et Paroles IV, Depuis l’exil 1876-1885 », Société d’Editions littéraires et artistiques, Paris, 19293.

Alors 1%, me direz-vous, qu’est-ce que c’est ? Une paille ! Ça semble bien symbolique pour les payeurs, mais la manne récoltée peut être considérable pour ceux qui en bénéficieraient.
Mais quelles sont ses implications ?
Tout d’abord, cela soulève une question presque philosophique, car on met subitement un prix sur ce qui jusqu’ici n’en avait pas. « L’esprit humain » dont Victor Hugo fait le légataire universel des écrivains doit s’acquitter de droits de succession. Il ne peut plus disposer à sa guise de l’art du passé, il doit passer à la caisse. Peu importe que ce soit un pour cent ou dix, c’est un changement radical, on franchit un seuil. Et on sait que les portes ouvertes prennent le vent, alors si le principe de la taxe venait un jour à être acquis, le montant de la dite taxe pourra (pour de grandes et belles raisons bien entendu, on en trouve toujours) passer à deux ou à trois pour cent, pourquoi pas.
Mais bon, laissons cette question de principe de côté, oublions la philosophie des « communs », qui ne touche pas toujours les gens lorsqu’il est question de Culture immatérielle (on comprend mieux le problème lorsque certains aimeraient privatiser des cours d’eau, des nappes phréatiques ou le littoral), et passons aux questions pratiques.

Tout d’abord, qui sont les payeurs ? Ce sont les personnes qui exploitent lucrativement des œuvres. Cette mention est un peu vague, nous allons le voir, mais elle frappe l’imaginaire et on voit un méchant exploiteur qui exploite, qui gagne de l’argent, forcément, sur le dos de quelqu’un d’autre. Et c’est sûr : quand Gallimard vend un roman de Milan Kundera en poche, un certain pourcentage du prix de vente, disons 10%4, revient à Milan Kundera, mais quand c’est un recueil de nouvelles de Guy de Maupassant, eh bien même si le livre a coûté le même prix à imprimé et est vendu au même tarif, aucun droit d’auteur n’est versé à quiconque et tout ce qui serait allé à un éventuel auteur ou à ses ayant-droits échoit à l’éditeur. Donc en vendant cent Maupassant, Gallimard gagne plus d’argent qu’en vendant cent Kundera.

Et lorsqu’un éditeur publie un roman patrimonial, c’est souvent en illustrant celui-ci avec des peintures contemporaines de l’auteur (Friedrich pour Goethe ; Manet pour Zola ; Renoir, Vallotton ou Lautrec pour Maupassant ; Boucher ou Fragonard pour Choderlos de Laclos ; etc.) ou et relevant elles aussi du domaine public : pas de photographe ou d’illustrateur à rémunérer.

On notera tout de même plusieurs points. Tout d’abord, les éditions de classiques de la littératures sont utiles, puisqu’elles nous permettent de les lire. Ensuite, si aucun droit d’auteur n’est versé, l’auteur décédé ne perd pas pour autant son droit moral, inaliénable chez nous, qui garantit un respect et de son nom (on n’a pas le droit de publier un ouvrage de Zola en écrivant qu’il est de quelqu’un d’autre) comme de son œuvre, qu’il est défendu d’altérer, sauf mention très claire (« librement adapté de… », « édition abrégée », etc.). Puisque les classiques sont aussi souvent des livres étudiés au programme du collège, du lycée, ou à l’université, les éditeurs sont amenés à leur adjoindre préfaces, postfaces, appareil de notes ou cahiers scientifiques, ce qui, lorsque cela est bien fait, n’est pas un travail négligeable ni inutile. L’éditeur d’œuvres patrimoniales a tout intérêt à soigner son édition, car avec les œuvres relevant du domaine public, il se retrouve potentiellement concurrent de l’ensemble de ses confrères. En effet, et c’est bien normal, une œuvre du domaine public ne peut pas être soumise à une quelconque forme d’exclusivité (mais sa traduction peut l’être, selon la date de décès de son auteur, tout comme les textes additionnels — enfin il y a des astuces, ne vous demandez pas pourquoi certaines nouvelles éditions et retraductions sortent miraculeusement au moment où les auteurs arrivent dans le domaine public !).

Le jugement du pape Formose, par Jean-Paul Laurens. En l’an 897, le cadavre du pape Formose a été exhumé afin que ce dernier réponde (tacitement) des accusations portées à son encontre. La suite (condamnation, profanation du cadavre, ensuite jeté dans le fleuve) a marqué les esprits de l’époque et il a finalement été décidé qu’on n’intenterait plus de procès aux défunts à l’avenir. Cette image et l’anecdote historique n’ont pas de lien direct avec le reste de mon billet.

Alors certes, un éditeur commercial peut bien subir une taxe de 1%.
Mais que faire des autres usages que la simple réédition littérale ? Si une dessinatrice de bande dessinée choisit d’adapter Zola, comme l’a très bien fait Agnès Maupré dernièrement avec Au Bonheur des dames, que se passera-t-il ? Le 1% perçu sur le prix de vente au nom de l’auteur décédé est-il retranché des droits d’auteur de l’autrice vivante ? Et l’oeuvre finale, qui est d’une nature mixte, appartient-elle bien à Zola, ou appartient-elle aussi à la personne qui a fait l’adaptation dessinée, et puisqu’évidemment oui, comment répartit-on la chose ? Un pour cent pour le mort, et le reste pour le vivant ? Pareil pour un film, une série… À partir de quand est-ce que notre taxe est appliquée, et à qui exactement ? Quand un artiste visuel décide de produire une œuvre inspirée d’une peinture, comme Pasolini dont le court-métrage la Ricotta tourne en partie autour de la reconstitution d’un tableau du Pontormo, que fait-on ? Est-ce que chaque peintre qui en cite un autre devra réserver 1% du prix de la vente de son oeuvre à la taxe proposée ? Est-ce que c’est valable si la citation est anecdotique, ou si elle est particulièrement éloignée de l’œuvre d’origine, et donc, à partir de quel cran on considère qu’une œuvre du domaine public fait l’objet d’une appropriation justifiant l’application de la taxe ? Est-ce que des éditeurs ou des créateurs peu scrupuleux effectueront sciemment des modifications artificielles à des œuvres patrimoniales afin que les œuvres gagnent le statut d’œuvre originale et échappent à la taxe ?
Bien entendu, pour un artiste non plus 1% du prix de vente ne sera pas douloureux financièrement, mais comment ça se passe en pratique ? Qui collecte ? Des sociétés d’auteurs ? Comment ? Ou bien les artistes seraient dispensés ? Et en quel honneur ? Ou alors on applique d’office une taxe de 1% à toute œuvre originale vendue, considérant (à raison) que toute création est par essence dérivée de celles qui ont précédé ? Chaque fois que l’on crée un dispositif de ce genre, on crée dans le même mouvement une usine à gaz administrative et juridique, forçant les payeurs à connaître et appliquer les règles eux-mêmes, ou à vivre dans une inconfortable illégalité. Ce genre de chose ne pose pas de problèmes aux monstres de l’édition qui ont des services juridiques à occuper, mais pour un artiste ou pour une petite structure éditoriale qui tente de naître, j’imagine que cela pourra être rédhibitoire. Il existe un modèle : celui de la Sacem, la société des compositeurs et éditeurs de musique, organisation privée (mais à but non lucratif) fondée il y a plus de cent-cinquante ans et qui bénéficie d’un monopole de fait sur la collecte et la redistribution des droits d’auteur musicaux en France. Une partie de cette collecte est directement liée aux listes de titres diffusés que déclarent les radios, les discothèques, les sociétés de streaming, ou encore à des relevés (titres joués, étendue du public) réalisés dans les salles par des agents de la Sacem. Mais une partie des sommes est forfaitaire, et ne fait pas le détail des titres effectivement joués. On peut consulter les barèmes sur le site de la société d’auteurs : pour une école de 300 élèves, il faudra verser 150 euros par an ; pour une PME de 20 salariés, ce sera à peu près pareil ; pour un café, au moins le double ; etc. En pratique, pour échapper aux poursuites, il faut payer pour tout, y compris si, par extraordinaire, on choisit de ne jouer que de la musique libre de droits. Et ce n’est pas tout : afin de compenser un hypothétique manque à gagner lié à la copie privée, les sociétés de droits d’auteur collectent une taxe sur tous les supports numériques. Quand vous achetez une clef USB ou un disque dur, ce sont plusieurs euros qui sont ainsi ajoutés à son prix de vente !

Le Pauvre Poète, par Carl Spitzweg (1839).

Les sommes collectées par la Sacem posent un problème tout simple : à qui les droits collectés (plus d’un milliard d’euros annuels en tout) sont-ils reversés ? Une partie (~15%) sert à assurer les frais de fonctionnement de la société. Une partie finance des bourses, des prix, des projets divers. Une partie atterrit dans la poche des compositeurs des œuvres jouées et dont la diffusion a été déclarée précisément. Mais pour ce qui reste, c’est à dire pour les sommes forfaitaires, la répartition sera proportionnée à l’audience présumée des artistes à tel ou tel moment. Ainsi, si votre beau-frère, sociétaire ou non de la Sacem, joue ses propres compositions dans une fête de votre village, l’argent versé sous forme de forfait par la collectivité ira, pour l’essentiel, aux compositeurs des titres de Johnny Hallyday, puis à David Guetta, à Mylène Farmer, à Jul, à Florent Pagny, Patrick Bruel, et une poignée d’autres. Les artistes qui ne sont que peu diffusés seront une multitude à se partager le reste, c’est à dire qu’ils ne percevront rien. Le compositeur-interprète véritable — votre beau-frère, donc — ne percevra en pratique aucun des droits d’auteur perçus à l’occasion de sa propre prestation.
Sur un tel modèle, comment serait reversé le 1% « domaine public », lui aussi forfaitaire puisqu’il n’est pas question de détailler les droits des auteurs du domaine public, qui ne seront pas les bénéficiaires des sommes ? Ne fera-t-il qu’augmenter les revenus de ceux qui en ont déjà ? Si oui, on ne peut pas dire que cette taxe soit apte à améliorer le sort des artistes sans le sou, ruinant un peu son ambition sociale de départ. Et si non, qui décidera des artistes qui auront le droit d’être tributaires d’aides ? Qu’est-ce qui empêcherait le dispositif de se transformer en combine ?

Cet amendement au projet de loi de finances a heureusement été abandonné, donc. Nous n’aurons pas à nous poser ces questions pour l’instant. Mais cela finira sans doute par advenir, et peu importe que le projet soit à l’avenir poussé par la gauche ou par la droite, avec des intentions affichées différentes (bien-être des artistes, réduction du budget du ministère de la Culture,…) mais un même résultat : le rabougrissement du domaine public. Car le groupe France Insoumise n’est pas seul à avoir ce genre de projet, il suffit de se rappeler l’influence passée de la société Disney (qui n’est pas ancrée à gauche) sur des textes juridiques de 1976 et 1998 portant sur l’allongement du copyright des sociétés.

Le HMS Terror du Captain Back en péril dans les régions arctiques en 1837 (peinture de William Smyth)

Le capitalisme actuel, l’« ultra-libéralisme », comme on dit, se gargarise d’une mythologie : il se voit libre, aventurier, inventif, astucieux, innovateur, audacieux, explorateur, autant de qualités qu’on aime placer sous le mot « entrepreneur ». Il y a parfois une histoire vraie derrière les légendes, et c’est déjà arrivé de celle-ci. Il est déjà advenu que de sémillants chefs d’entreprise explorent des territoires de l’industrie ou des services où jamais les autres n’auraient voulu s’engager, je pense spontanément à Steve Wozniak, qui avait tenté de convaincre son employeur Hewlett-Packard de commercialiser l’Apple I mais avait essuyé un refus car, selon le président de sa compagnie, il était absurde d’imaginer que des particuliers eussent un jour l’absurde envie d’avoir un ordinateur chez eux5. Mais ce capitalisme des grands espaces sauvages et de l’aventure, s’il peut être à l’origine de grands succès, de ruptures, n’est parfois qu’un joli conte, et du reste, l’histoire vécue par Wozniak le prouve : si lui et Steve Jobs voulaient innover, ce n’était pas du tout le cas des géants de l’Informatique à l’époque. Et même les innovations véritables peuvent être le fruit d’impostures, car entre deux inventeurs, celui qui l’emporte est souvent celui qui a su commercialiser l’idée de l’autre (Steve Jobs, encore lui, allant chercher les principes du Macintosh au Xerox Parc,…), celui qui a su déposer le brevet avant l’autre6, celui qui avait les meilleurs avocats, voire celui qui employait des espions ou des gros bras, celui qui n’a pas hésité à copier ses confrères, spolier des concurrents, exploiter des employés plus doués que lui7

Un cas d’école : en octobre 2022, Photoshop transforme en noir les calques correspondants à certaines couleurs du nuancier Pantone, car cette société lui réclame plus d’argent. Ainsi, si l’on ouvre un fichier photoshop vieux de vingt ans et que ce dernier contient une couleur problématique, celle-ci sera remplacée par du noir. Ceci n’est possible que parce que les utilisateurs de Photosphop ne possèdent pas le logiciel, mais y sont juste abonnés, et que celui-ci ne cesse de voir changer ses fonctionnalités, et pas nécessairement pour un mieux, du point de vue de l’utilisateur en tout cas.

Si le capitalisme veut être libre de conquérir des marchés, libre de licencier des employés, d’échapper aux régulations, il semble nettement plus timoré quant à ses revenus.
Il me semble que des indices concordants prouvent que le monde capitaliste est non seulement moins innovant qu’il ne le fait croire, mais qu’il est même assez soucieux d’établir des rentes, d’imposer des abonnements indépêtrables et d’asseoir des monopoles, autant de dispositifs qui lui permettent d’éviter au mieux les aléas liés au risques de la nouveauté et de la concurrence.

Le rentier et sa femme, par le génial Jean-Jacques Grandville (1840)

La propriété intellectuelle — droits d’auteur (toujours moins lié aux auteurs, qui comme les saints valent moins vivants qu’une fois morts) mais aussi brevets (dont on ne cesse de vouloir étendre l’empire) — tient une belle place dans ce « libéralisme » de rente qui nous impose une synthèse particulièrement défavorable des deux idéologies ennemies d’hier, le Communisme et le Capitalisme.
Il y a quelques années j’ai publié dans le magazine Jungle Juice une modeste nouvelle à ce sujet, sous le titre Gzouinnnngnngnn. En espérant qu’elle vous distraie…

  1. Souvent, l’écrivain faisait éditer son livre par un imprimeur qui avait ensuite tout loisir de rééditer l’œuvre sans jamais rien donner de plus à l’auteur. L’auteur n’était pas payé par cet éditeur-imprimeur mais recevait un certain nombre d’exemplaires qu’il pouvait vendre de son côté. Je raconte ça un peu vite, car selon les lieux (France, Angleterre), la clandestinité des publications liées à la censure (faux imprimeurs hollandais, genevois, etc.) ou encore les diverses questions liées aux privilèges corporatistes (libraire, imprimeur, colporteur), tout ça est bien plus compliqué que le résumé que j’en fais. On comprend en tout cas les auteurs qui, comme Restif de la Bretonne, étaient leurs propres imprimeurs. []
  2. Parmi les noms de signataires je connais : Clémentine Autain, Manuel Bompard, Aymeric Caron, Sophia Chikirou, Éric Coquerel, Alexis Corbière, Raquel Garrido, Rachel Keke, Danièle Obono, Mathilde Panot, Thomas Portes, Adrien Quatennens, François Ruffin et Danielle Simonnet. Le premier signataire en est David Guiraud. La proposition était, à vrai dire, dans le programme présidentiel de Jean-Luc Mélenchon : « Instituer un « domaine public commun » pour financer la création nouvelle, constitué d’une redevance sur les droits patrimoniaux des créateur·ices à partir de leur décès et d’une taxe sur les usages exclusivement commerciaux des œuvres qui ne sont plus soumises à droits d’auteur ». []
  3. Cité dans Financer la création culturelle par l’instauration d’un domaine public payant : le renouveau contemporain d’une notion ancienne, par Jocelyne Cayron et Alexis Albarian.
    Pour en savoir plus sur ce serpent de mer qu’est la « taxe Hugo », on peut lire cette page maintenue par l’association Wikimédia France. []
  4. En poche on dit que les droits d’auteur tournent autour de 5% du prix de vente hors-taxes, mais tout dépend du contrat, les auteurs importants peuvent négocier plus. []
  5. Au moment de lancer l’Apple I, Jobs et Wozniak ont réalisé que ce dernier avait un devoir de loyauté envers Hewlett-Packard, il est donc allé proposer son ordinateur à son employeur… On retient souvent qu’Hewlett-Packard a laissé filer une opportunité laissant les mains libres à Jobs et Wozniak, mais selon le témoignage de Wozniak, ça va plus loin, il aurait supplié sa société de commercialiser l’appareil, sans succès. []
  6. Qu’on pense au conflit juridique qui a opposé Elisha Gray et Graham Bell, qui ont déposé chacun un brevet pour le téléphone le même jour !… L’un des deux seulement a emporté la timbale. []
  7. L’Histoire du « génial » Thomas Edison est emblématique, puisque, passé le Phonographe, le « plus grand inventeur américain » n’a plus inventé grand chose lui-même, a essentiellement fait améliorer par ses employés des inventions dues à d’autres dont il s’est attribué ensuite tout le mérite. Avec la « guerre des courants », menée contre le courant alternatif, ou son acharnement à défendre « son » invention du cinéma, il a même freiné la technologie et la création artistique. []
  1. One Response to “Le domaine demi-public”

  2. By Franck on Nov 13, 2022

    Dans la logique de la proposition pourquoi se limiter aux artistes?
    Pourquoi ne pas aller plus loin et proposer une taxe de 1% sur toutes les créations (les inventions)? Ainsi les industriels d’aujourd’hui devraient-ils verser 1% de leur chiffre d’affaire dans un pot commun au titre de la redevance au néandertalien qui le premier à taillé un silex.
    LFI se tirerai une balle dans le pied en proposant, sous un jour généreux, la financiarisation de ce qui est aujourd’hui simplement gratuit.

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