Il faut que tout change pour que rien ne change

Ces jours derniers, les policiers italiens ont repêché plus de trois cent cadavres au large des côtes de Lampedusa, une petite île italienne située au carrefour de la Tunisie, de la Libye, de la Sicile et de Malte. Le nombre total n’est sans doute pas connu : une embarcation sur laquelle se trouvaient cinq cent érythréens, somaliens et ghanéens, partie de Libye, a fait naufrage aux abords de l’île. Éric Zemmour a expliqué sur iTélé que, si cet événement était bien triste, il s’agissait de gens qui « envahissent un pays sans autorisation » qui « prennent leurs risques », blâmant tout de même l’Italie et l’Europe d’avoir « laissé croire à ces gens qu’ils pouvaient venir, qu’ils seraient accueillis ». Peu importe Zemmour lui-même, qui est un peu fou, apparemment prêt à tout pour se faire haïr. Mais dans son discours, on trouve un détail terrible car partagé par de nombreux français : l’idée que l’Union européenne est une forteresse convoitée par des populations avides qui n’ont qu’un but, celui de nous envahir.

lacroixinfo

Dans un ancien article, sur un autre blog, j’avais parlé d’un article prospectiviste paranoïaque paru dans Le Nouveau Détective. La carte montrée était quasiment identique à celle-ci.

L’infographie ci-dessus a été publiée par le journal La Croix, journal catholique, premier (et presque unique) quotidien à avoir fait sa « une » sur la tragédie de Lampedusa. L’article de La Croix, intitulé Comment l’Europe cherche à contrôler ses frontières, est plutôt dépassionné, quoique critique envers l’obsession sécuritaire de l’Union Européenne, mais la carte qui l’illustre contredit la position humaniste du journal, on y voit de menaçantes flèches qui sembles coordonnées pour fondre sur la citadelle Europe et qui rappellent les invasions barbares que nous racontaient les atlas historiques, avec leur lot de hordes chevelues sorties de nulle part pour détruire Rome. Cette image, du reste, était fausse : les Francs, les Alamans, les Goths, les Burgondes, les Vandales, etc.1, étaient souvent liés à Rome par le commerce ou en y étant très officiellement fédérés, et s’il y a bien eu des guerres et des batailles, au cours des derniers siècles de Rome, beaucoup de « barbares » étaient surtout des civils poussées vers l’ouest par les redoutables Huns, venus d’Asie centrale. De tout temps, et aujourd’hui encore, la première raison d’émigrer, c’est l’envie de protéger sa famille de la guerre et de la faim. Présenter la chose comme des mouvements militaires, comme une stratégie coordonnée d’envahissement, n’est pas très sain. Je remarque en tout cas que les chiffres mentionnés sur la carte de La Croix sont assez négligeables.

invasions

Il y a une semaine, le premier ministre italien, Enrico Leta, a donné la nationalité italienne à toutes les victimes du naufrage. Les morts ont enfin le droit à un passeport européen, le « trésor » pour lequel ils sont morts. Voilà qui rappelle effectivement les guerres, où l’on célèbre à peu de frais les pauvres gens morts au combat pour des intérêts, généralement financiers, qui les dépassent. Ici, on récompense ceux qui ont eu le bon goût de mourir. Les cent-quatorze rescapés du naufrage, ont quant à eux été présentés au parquet d’Agrigente, en Sicile, pour immigration clandestine. Ils encourent non seulement l’expulsion, mais aussi une amende de cinq mille euros2.

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Ce qui distingue un prince saoudien, autorisé à se balader sur les Champs-Élysées, d’un souffreteux somalien au moment de passer la frontière, c’est bien entendu l’argent : selon ce qu’on possède, on sera un touriste ou un immigré clandestin, une bénédiction pour le commerce ou une menace pour les populations, la sauvegarde de la culture ou que sais-je encore. Un acteur américain qui achète une villa sur la côte d’Azur, c’est bien, même s’il occupe des hectares de terrain. Un rrom qui vit entre trois bouts de tôle à côté d’une autoroute, c’est mal. On ne prête de bonnes motivations qu’aux riches.

Le riche qui va chez le pauvre, c’est le touriste, c’est l’invité, et le pauvre qui va chez le riche, c’est l’immigré, le mendiant, l’indésirable. C’est presque idiot de le rappeler, c’est une évidence, mais cette évidence en appelle une autre : si l’on veut éviter une immigration économique, clandestine ou non, la solution n’est pas tant d’ajouter des murs que d’améliorer l’horizon des gens qui habitent dans les pays les plus pauvres et les plus dangereux du monde. Pour qu’un jour, chaque être humain ait le droit d’être un simple touriste.

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à La Défense : les tours Areva et Total, deux sociétés co-actionnaires qui croient à la mondialisation, puisqu’elles vont chercher des ressources à vil prix dans les pays pauvres (et y sont régulièrement accusées d’ingérence politique, sans doute pas par erreur) pour les vendre sous forme d’énergie dans nos pays riches. Nous roulons, nous nous éclairons et nous nous chauffons avec la pauvreté de ceux que nous refoulons aux frontières de l’UE.

La guerre civile en Somalie n’est pas un hasard malheureux : ce pays sert de terrain d’affrontement pour des intérêts très divers, comme ceux des compagnies pétrolières, des marchands d’armes3 ou des États-Unis, de la ligue arabe, de l’Éthiopie, sans parler des petits chefs locaux qui se disputent le contrôle des différentes régions. Si rien de tout ça ne s’arrange, c’est peut-être qu’il y en a que cela arrange. Avoir des pauvres à nos portes a un autre avantage : c’est un épouvantail commode pour que les populations européennes, en se sentant privilégiées, acceptent peu à peu chez elles un retour aux inégalités les plus exagérées.

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Tancrède (Delon) et Salina (Lancaster) dans l’adaptation d’Il Gattopardo, par Luchino Visconti (1962).

Chaque fois que j’entends parler de l’île de Lampedusa, je pense à la phrase assez profonde que le prince Giusepe Tomasi de Lampedusa place dans la bouche de son personnage Tancredi, dans Le Guépard : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». Certains comprennent cette réflexion dans un sens opportuniste : il faudrait faire semblant de suivre les mouvements pour mieux les contrôler4 — ce qui, dans le roman, consistait à accepter la révolution républicaine pour sauver la monarchie plutôt que de l’affronter dans une lutte perdue d’avance — une histoire cynique de chêne et de roseau, quoi.
Je l’interprète différemment, ou plus largement, j’y vois l’affirmation qu’il faut accepter l’impermanence des structures sociales et politiques qui, sans changer de nom, se métamorphosent sans cesse. Si l’on veut préserver ce que l’on y aime, il faut s’adapter à ce qui y change. C’est une terrible erreur de croire que si une boite n’a pas changé d’aspect extérieur, ce qu’elle contient n’a pas changé non plus. Si le parti politique auquel on a toujours souscrit se trahit, alors peut-être faut-il voter pour un autre parti. Si la social-démocratie prospère que voulait être l’Union européenne n’est plus ni sociale, ni démocratique, ni prospère, et détruit la classe moyenne (cette passerelle entre les pauvres et les riches qui fait défaut aux pays du tiers-monde), alors il est temps de se poser des questions.

J'ai participé à l'enregistrement de "tout le monde va y passer" sur France Inter, face au sémillant Lorànt Deutsch. Avant l'émission j'ai prévenu que je comptais asticoter ce jeune homme sur l'idéologie passéiste et réactionnaire que véhiculent, sciemment ou pas, ses travaux sur l'histoire de France, mais je n'ai pas réussi à en placer une.

J’ai participé à l’enregistrement de « tout le monde va y passer » sur France Inter, face au sémillant Lorànt Deutsch. Avant l’émission j’ai prévenu que je comptais asticoter ce jeune homme sur l’idéologie passéiste et réactionnaire que véhiculent, sciemment ou pas, ses travaux sur l’histoire de France, mais je n’ai pas réussi à en placer une, je parle beaucoup trop lentement et lui beaucoup trop vite.

Le racisme et le nationalisme sont bien le refus d’admettre l’impermanence de tout ce qui vit (un organisme biologique comme un organisme social), et l’envie de conserver ses certitudes : un pays aurait une « âme éternelle », quand bien même ses frontières, les langues qu’on y parle, la manière dont on y vit, pense, parle, ou mange, ne cesse de changer. C’est une erreur puérile aux conséquences graves. Je dois être un peu bouddhiste sur les bords, parce que je pense qu’il faut accepter le vertige de l’impermanence, et même en jouir (je me comprends).

Venons-en donc à la parution de Hexagone, le nouveau livre à succès du sympathique mais un peu inconséquent Lorànt Deutsch, où celui-ci continue de diffuser une idée de « France éternelle » dont la pureté est tout aussi éternellement assiégée par de méchants estrangers. On peut et on doit combattre ces idées, mais ce n’est pas une question de personne : Deutsch est un symptôme, le produit d’une histoire du rapport à l’histoire, il ne fait que répercuter le roman exophobe que la France s’est inventée pour exister, et notamment sous la IIIe République (où il a notamment servi à légitimer la colonisation). Depuis cette époque, l’histoire est devenue une science sérieuse, et surtout, le monde n’a cessé de se mondialiser, il n’est plus constitué d’îlots indépendants et ignorants les uns des autres : vous utilisez le même téléphone portable que le jihadiste dans son camp d’entraînement, un pet de mouche dans le Morgan Stanley Building a une incidence sur nos retraites et notre santé, une guerre dans un pays dont le nom ne vous dit rien change votre facture de gaz et provoque une guerre pour contrôler un autre pays sur le territoire duquel passe le gazoduc qui vous approvisionne, vous dansez parfois sur la même chanson qu’un ou deux milliards de gens, on chasse (ou pire) les clochards des rues de certains pays lointains pour y lisser l’image qui apparaîtra sur votre téléviseur lors d’une coupe du monde de football, etc., etc.

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Je ne lirai pas « La fin de la mondialisation » par François Lenglet, mais son titre et ce que je sais de son propos me font rire5. Il oppose la « mondialisation » au « protectionnisme », alors que les deux sont liés, les frontières et le protectionnisme servent juste à déséquilibrer la donne. La mondialisation est un phénomène plus fort que jamais, où tout est lié : si vous avez envie d’acheter un téléphone tous les six mois, des sociétés chinoises qui revendent des matières premières aux prestataires des fabricants de téléphone achèteront du cuivre de contrebande venu de France, par exemple, où il aura été dérobé, au prix de dysfonctionnements ferroviaires, le long des lignes de chemin de fer, peut-être par des rroms originaires des Balkans à qui les lois européennes ne permettent pas d’occuper des emplois légaux en France. On peut ajouter un nombre infini de paramètres à l’équation : spéculation sur les matières premières, rareté de certaines ressources, pressions politiques diverses,…

Mon propos est sans doute plus confus que jamais, alors je vais le résumer : nous sommes tous, nous les sept milliards d’êtres humains qui peuplent cette planète, dans le même bateau. Et bien sûr nous partageons ce caillou perdu dans le vide non seulement avec nos congénères, mais aussi avec tout ce qui est vivant sur Terre : flore et faune. Alors si nous voulons survivre, il va falloir changer des choses.
Pour que tout reste ce qu’il est, il faudra que tout change.

  1. Les « barbares » sont plus « nos ancêtres » que les Gaulois/Celtes, qui ont dû se réfugier plus à l’Ouest, en Irlande, en Angleterre, en Bretagne. Bien entendu, « nos ancêtres » ne signifie pas grand chose. []
  2. À lire aussi, le texte de Valérie/Crêpe-Georgette sur Frontex, l’agence qui s’occupe d’intercepter les migrants clandestins. Edit 21/10 : lire aussi ce texte de Xavier de la Porte : Internet et migration, pour une déclaration d’indépendance du cyberespace. []
  3. Le saviez-vous : Serge Dassault, marchand de canons,dispose d’une fortune personnelle qui dépasse le PIB de la Somalie (comme celui de l’Érythrée, autre pays d’origine des naufragés de Lampedusa). J’ignore si ses avions de guerre passent dans le ciel somalien. []
  4. C’est un peu ce qui s’est passé en France avec l’élection de François « Le changement c’est maintenant » Hollande : pour sauvegarder les « acquis » des plus fortunés sous Sarkozy, il fallait concéder un changement de tête, de manières, de parti : tout changer pour que tout reste ce qu’il est. []
  5. On remarque que le livre est mis en exergue par la chaîne Relay, qui s’appelait autrefois Relais H (héritière d’un accord cent-cinquantenaire entre la société Hachette – désormais Lagardère – et la SNCF), chaîne renommée pour pouvoir être exportée dans le monde entier. À côté du nom, on remarque une petite représentation de notre planète, qui le signifie assez clairement. []

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