Profitez-en, après celui là c'est fini

Art, texture et format

octobre 10th, 2026 Posted in Études, IA

Après quelques années à voir leurs effectifs augmenter significativement, les formations privées en art1 semblent réduire nettement leur voilure, c’est du moins ce que je déduis des signaux faibles qui me parviennent, notamment des amis ou ex-étudiants qui ont perdu cette année leur emploi dans des établissements de ce genre, ou ceux qui y travaillent mais témoignent d’une difficulté à à recruter de nouveaux étudiants. On peut imaginer quelques raisons à cela, comme la pression due, précisément, à l’énorme concurrence que la prolifération de ces établissement a causée, et aussi au plus faible attrait des formations en alternance — leur grand argument —, qui, depuis 2025, sont nettement moins intéressantes pour les entreprises qui accueillent les alternants.

Mais je crois qu’il y a une autre raison : la fameuse Intelligence Artificielle.

The White House considers anyone that uses the term, “Artificial Intelligence,” as opposed to the highly accepted new and more accurate term, “Super Intelligence,” THE ENEMY! President DONALD J. TRUMP
Me voici ennemi de Donald Trump puisque j’ai utilisé le mot « Intelligence Artificielle » et non le nom qu’il veut imposer à ces technologies, « Super Intelligence ».

Bien entendu, à ce jour, l’Intelligence Artificielle générative n’a pas massivement impacté les arts visuels : certes, votre gargote préférée a désormais des menus ou des décors réalisés avec Midjourney, mais ces visuels ne font que remplacer des images naguère glanées sur Internet dans l’ignorance des règles élémentaires du droit d’auteur, alors le manque à gagner reste modeste ; certes, les réseaux sociaux sont saturés de « dessins » éditoriaux ou de photographies forgées, publiés par des particuliers, mais cette fois encore, un tel emploi ne vole pas d’emplois ; et bien sûr, les petits festivals, les brocantes, font désormais réaliser par des IAs les affichettes et les flyers qu’on aurait autrefois commandées au neveu-qui-dessine-bien ou au stagiaire.
Dans un registre plus professionnel, l’impact de l’Intelligence Artificielle générative me semble anecdotique. Des artistes à la pointe s’emparent de l’IA à titre expérimental, pour porter un discours sur l’IA ou encore pour produire des créations qu’ils ne pourraient pas produire sans IA (et que l’IA ne pourrait pas produire sans eux) ; quelques agences de publicité font des campagnes un peu « choc » qui utilisent l’IA générative de manière ostentatoire, mais cela reste bien circonscrit. Plus discrètement, certaines images de films (décors notamment) que l’on aurait modélisées en 3D sont à présent produites par IA.
Quant à ce que l’on apprend spécifiquement dans les formations en design graphique, comme la mise-en-page de livres ou la composition d’affiches, ce ne sont pour l’instant pas des domaines dans lesquels l’IA brille. Et bien sûr, ce ne sera sans doute jamais des domaines dans lesquels l’IA invente, mais ça, c’est une questions mineure : les artistes visuels, les écrivains, les musiciens, et plus généralement les humains qui inventent véritablement ne constituent pas forcément le gros des troupes, comme le suggérait le robot Sonny dans I, Robot (2004) :

La scène de l’interrogatoire, dans I, Robot. Le détective Del Spooner utilise l’exemple de l’Art pour convaincre le robot-intelligent qu’il n’est qu’une machine :
« —(…) you are just a machine. An imitation of life. Can a robot write a symphony? Can a robot turn a… canvas into a beautiful masterpiece?
— Can you? »

Donc l’IA n’a pas encore remplacé les professionnels de la création visuelle, mais on ne peut pas empêcher les parents de lycéens qui déposent leurs vœux sur Parcoursup de se demander si ces métiers seront véritablement pérennes. Dans le champ des formations artistiques, les domaines des arts appliqués et du design sont traditionnellement les formations qui rassurent les étudiants et leurs parents, puisqu’elles correspondent à des emplois concrets. C’est donc assez naturellement que le public de ces formations (parmi d’autres) est aussi celui qui s’inquiète des progrès fulgurants de l’IA. Le fait que certaines formations privées proposent des cours, voire des spécialisations en « prompt-engineering » doit être encore plus inquiétant, puisque derrière la promesse d’apprendre à maîtriser l’IA, il y a en quelque sorte l’affirmation de l’empire croissant que l’IA exerce sur les arts visuels.

Les formations en design des écoles publiques d’Art ont une carte à jouer puisqu’elles ont une approche quintuplement intéressante face à l’IA, de part leur rapport à la création ; leur rapport à l’auctorialité2 ; leur rapport à la médiation ; leur rapport à la reflexivité ; et enfin leur rapport à la matérialité.
La création est une question qui ne réclame pas une longue explication : une IA générative ne crée pas, et mieux elle fonctionne, moins elle sera créative3. Les étudiants des écoles d’art territoriales ou nationales d’art et de design sont certes formés à des techniques (parfois moins bien que les étudiants d’écoles d’arts appliqués), mais on attend avant tout d’eux qu’ils développent un langage d’auteur, qu’ils s’affirment en tant que créateurs.
Ensuite, on attend aussi de ces étudiants qu’ils pensent leurs formes et qu’ils sachent ensuite en faire la médiation, qu’ils sachent les justifier, et qu’un jour, une fois lancés dans le monde professionnel, ils sachent expliquer à leur commanditaire pourquoi leurs choix sont les bons, qu’ils ne produisent pas ce que croit vouloir leur client (ça, l’IA le fait, et le résultat est ce qu’il est, le commanditaire n’a que ce qu’il mérite) mais qu’ils produisent ce qui s’avérera être la forme évidente qu’il fallait donner à l’idée. Le design, quoi.

Pour finir, il y a le rapport à la matérialité des objets.
Les images « IA » qui épatent le public et semblent avoir réglé la question de la virtuosité — au sens où l’on n’a plus besoin de savoir dessiner pour produire quelque chose qui ressemble à un dessin bien fait — sont souvent jugées dans des petits formats, sur écran, en dans deux dimensions. La question ne date pas de l’IA : les graphistes qui utilisent la suite Adobe voient le monde dans un rectangle de dix-sept pouces de diagonale, et il faut qu’ils aient accumulé beaucoup d’expérience pour travailler différemment selon qu’ils produisent un flyer ou une affiche 4-par-3, un disque 33 tours ou un un cd-audio. Et il en va de même du public des amateurs d’Art, qui de longue date est habitué à connaître Vermeer, Monet ou Véronèse par des reproductions imprimées voire sur un téléphone mobile, reproductions qui, même lorsque leurs couleurs sont exactes, ne rendent pas justice aux œuvres et en tout cas, ne conservent qu’une partie de ce qui fait leur intérêt.
Les outils d’extrapolation « intelligente » ou l’emploi d’ordinateurs puissants permettent à des images générées par IA d’être superficiellement satisfaisants dans des résolutions importantes. Mais il reste malgré tout une chose que l’IA générative n’aura pas, ou du moins pas avant un certain temps, car elle n’est pas conçue pour ça, car elle ne « pense » pas comme ça : la matérialité des objets. Son format, sa texture, les changements qui opéreront selon la lumière environnante, etc. Ce qui est réalisé physiquement va avoir une qualité différente et provoquera un sentiment différent pour le public.

Les étudiants actuels en école d’art ne s’y trompent pas et se passionnent pour des pratiques parfois anciennes : toutes les techniques de gravure, la photographie argentique et l’héliographie, le cyanotype, le collage, mais aussi le recours à des appareils d’impression ou de captation anciens (impression thermique ou matricielle, plotter, caméras VHS), ou permettant les superpositions, les surprises et les accidents, comme la Risographie. On peut aussi parler de la projection, de l’interactivité, de l’électronique,…
Sortir de l’écran (fût-ce pour y retourner) amène d’autres dimensions aux créations. Et pour l’instant (et je le crois, pour un certain temps encore), l’Intelligence Artificielle générative ne fait pas le poids. reste à savoir quelle part du public continue à s’intéresser aux objets plus qu’à leurs reproductions. Mais c’est une autre affaire.

  1. Les formations privées en art, essentiellement dans le domaine des arts appliqués, ont été favorisées par les avantages fiscaux liés à l’alternance, et par l’accès à des diplômes nationaux inscrits dans les système LMD (Dnmade et Dsaa), qui sont communs aux écoles d’arts appliqués publiques, comme à Paris Estienne, Duperré, etc. En revanche aucune école privée ne valide le Diplôme national d’art (DNA) ou le Diplôme national d’expression plastique (DNSEP), qui restent cantonnés aux écoles d’Art et design publiques, territoriales et nationales.
    De nombreuses écoles privées appartiennent à de gros groupes : école de Condé, Ionis, School of arts,… [↩]
  2. l’auctorialité est ce qui découle de la notion d’auteur. Le mot n’est pas dans tous les dictionnaires. Certains lui substituent le mot autorialité, qui me semble moins bien. Un côté autoritaire. [↩]
  3. C’est lorsque les IAs fonctionnent mal (hallucinations-confabulation, vallée de l’étrange, remugles de datasets médiocres ou biaisés, glitchs et problèmes d’alignement) qu’elles sont, sans le vouloir, capables de produire des formes inattendues. On pourra dire qu’il ne s’agit pas de création, mais je suis certain que parmi les auteurs de ruptures dans l’Histoire des arts, il s’en trouve qui ont été eux-mêmes surpris, qui ont inventé sans l’avoir voulu. [↩]
  4. Prompt : Une affiche pour un festival de musique électronique, à Lyon, du 7 au 13 mai 2013, intitulé « Nuits sonores ». Dans un format portrait. [↩]

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