Récapitulons.
Vendredi 16 août à une heure du matin, j’ai émis un tweet au sujet d’un dessin de Riss :

Un tweet un peu rentre-dedans, évidemment, un peu provocateur : rapprocher Charlie Hebdo de Valeurs Actuelles, ce n’est pas anodin. Mais malgré l’outrance apparente, c’est sincère, car sans croire, comme certains qui ne le lisent pas, que Charlie Hebdo est un brûlot raciste, je suis régulièrement gêné non pas par une obsession islamophobe — Charlie parle de bien d’autres sujets, heureusement —, mais par une manière de parler des musulmans qui s’inscrit dans un champ politique assez précis, celui qui veut absolument émanciper de force les femmes voilées, celui qui voit en Edwy Plenel un allié de Daech, celui pour qui l’objet de la laïcité n’est pas la paix religieuse et a-religieuse en France, mais exclusivement un glaive pour lutter contre une prétendue invasion musulmane.
Les islamo-gauchistes
La dessinatrice Coco, dont je reconnais le talent et qui peut être assez drôle, a publié quelques dessins qui (je ne pense pas surinterpréter) reprennent à leur compte la figure de l’Islamo-gauchiste, cet affreux bonhomme qui, sans être ni musulman ni a fortiori salafiste, fait tout son possible pour assister les Frères Musulmans ou Daech dans leur projet de conquête du monde.

Les motivations de cet islamo-gauchiste non-musulman ne sont pas très claires, d’autant que ce n’est même pas avec les musulmans qu’il est soupçonné d’être en collusion, mais avec les islamistes. Cette absence de cohérence ne retient pas des personnalités à fort impact médiatique comme Caroline Fourest, Michel Onfray, Élisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner ou Franz-Olivier Giesbert d’employer ce terme et de l’appliquer à des gens tels que Edwy Plenel, Benoit Hamon, Christiane Taubira, Edgar Morin, Emmanuel Todd, Lilian Thuram, Jean-Louis Bianco, Esther Benbassa, Alain Grech, Guillaume Meurice, Benjamin Stora,… Et à des médias tels que Libé, les Inrocks, Médiapart, le Monde diplomatique, Arte ; des institutions comme les universités Paris 8 et Nanterre ou comme l’Ehess ; des organisations comme Amnesty international, Coexister, l’observatoire de la laïcité,… Enfin bref, tous ceux qui appellent au calme, refusent d’exclure, de haïr, de juger, de créer des rapprochements absurdes, sont considérés comme complices d’une invasion sarrasine. Et cela s’étend aux mouvement post-coloniaux, décoloniaux, au féminisme intersectionnel, et même à la Laïcité historique, il suffit de voir les attaques dont fait l’objet Jean-Louis Bianco, qui depuis son Observatoire de laïcité rappelle régulièrement les limites d’application de la loi de 1905.

Ce que je n’ai jamais compris chez les Élisabeth Badinter &co., c’est ce qu’ils attendent concrètement de leur propre attitude. Qu’ils considèrent qu’une prescription religieuse sexuée est sexiste, qu’ils s’inquiètent du communautarisme montant, du poids de la religion dans certaines banlieues, du discours rétrograde des imams, pourquoi pas, mais comment peuvent-ils imaginer que l’insulte, la stigmatisation, l’humiliation, le soupçon de fourberie, les injonctions autoritaires et les rapprochements injustes vont, par miracle, mettre les musulmans dans une disposition d’écoute idéale et les convaincre que la « patrie des droits de l’Homme » leur veut du bien ? Je me demande combien de jeunes femmes ont revêtu le hijab non en croyant que c’était ce que leur demandait leur dieu, mais en pensant rendre à leurs parents la fierté de leurs origines ou de leur foi. Parce que les humains sont ainsi faits, ils n’aiment pas obéir à ceux qui les dénigrent, ils peuvent être contrariants. Comme Charlie Hebdo, qui avait publié les très mauvais dessins représentant Mahomet dans le Jyllands-Posten, non par sympathie pour ce quotidien conservateur très à droite, mais bien pour protester contre les menaces dont le journal avait fait l’objet. Et allez savoir, peut-être que les gens qui se font qualifier d’Islamo-gauchistes ne prennent pas la défense de musulmans par amour pour le Coran mais choqués de la violence dont ils font l’objet. Enfin bref.
J’ai publié un article au sujet du dessin de Riss, qui m’a valu de nouvelles discussions, et puis tout ça s’est tranquillement éteint.
L’attaque des clones
Hier, j’étais tranquillement en train de polémiquer oiseusement sur Twitter, comme ça m’arrive souvent, cette fois au sujet des manifestations à Hong Kong, lorsque j’ai été interpellé par une mention qui reprenait mon tweet vieux de trois jours, avec un commentaire de type argument ad professorum : « comment ? Cette personne enseigne [à Paris 8], mais elle n’est pas d’accord avec moi ? Elle est incompétente [pauvres étudiants] [remboursez-moi mes impôts !] ». J’appelle ça l’argument ad professorum (mais je ne sais pas le Latin, ça ne veut peut-être rien dire).

Je repars donc au charbon, je discute, mais quelques minutes plus tard un second compte Twitter inconnu m’interpelle avec exactement la même réflexion : « ça se dit prof est ça n’est pas d’accord avec moi ? Ah ! Ça ne va pas se passer comme ça ! ».
Et puis un troisième. Un quatrième. Et ça n’a pas cessé jusqu’à ce matin. Au bout d’un moment, l’effet est comique. On remarque régulièrement des mentions de mon université, Paris 8.

La similarité des messages et leur simultanéité me laisse penser que les auteurs des tweets forment un groupe. Peut-être sont-ce des membre de la nébuleuse (image qu’ils aiment utiliser pour décrire leurs détracteurs) « Printemps Républicain », comme on me le souffle…
J’ignore la mécanique qui est à l’œuvre ici, je vois deux configurations :
– Le banc de poissons. L’un d’eux a remarqué de la mangeaille, tout à sa joie, il agite sa nageoire caudale, ce qui a pour effet de prévenir ses congénères, qui fondent sur la nourriture et tentent d’y donner eux aussi un coup de mâchoire. Pour obtenir une telle mécanique sur Twitter, il faut des comptes qui se suivent les uns les autres (c’est souvent le cas ici je pense), qui ne suivent pas grand monde d’autre, et qui agissent de manière un peu automatique, au gré de ce qu’ils rencontrent.
– La meute de loups. Un loup dominant désigne la proie et y donne le premier coup de croc, imité ensuite par ses lieutenants, etc., Le but de chacun est de se positionner en montrant sa capacité à suivre le chef tout en jouant des coudes pour sortir du lot. Les plus nuls arrivent en dernier. Je ne sais pas si les loups ont des coudes mais de toute façon je ne sais pas non plus si les loups fonctionnent vraiment comme ça, l’éthologie remet beaucoup en question ce genre de schémas (territoire, hiérarchie….). En tout cas on comprend l’idée : c’est une action un peu coordonnée, peut-être même planifiée sur un autre réseau social, façon Ligue du Lol ?
La meute
Je sais, la distinction peut sembler un peu vasouillarde, peut-être que c’est idiot de faire des analogies zoologiques. Enfin je penche pour la seconde possibilité, celle de la meute. Parce que le mouvement de meute ne sert pas à satisfaire chacun de ses agents, il sert aussi à souder et construire le groupe social, c’est par son action, c’est par la chasse que la meute existe.
Ce qui me fait dire ça, c’est que ces gens ont bien besoin de se souder, car s’ils sont tous d’accord pour penser qu’ils sont d’accord entre eux, ils ne semblent pas tellement capables d’expliquer ce sur quoi ils s’accordent. En effet, après m’avoir expliqué que je ne savais pas lire un dessin et que je n’avais pas d’humour, plusieurs de mes interlocuteurs ont tenté de m’expliquer le dessin, et ils sont loin de le lire tous pareil :

Ough. Ce n’est qu’un petit extrait des réactions que l’on m’a adressées, mais je dois dire que je sais moins quel sens donner au dessin après les avoir lues qu’avant.
Je remarque, enfin, que peu à peu mes contradicteurs les plus éloquents, les plus capables d’argumenter, ont disparu, laissant derrière eux une paire de lieutenants pas aussi affûtés, plus insultants qu’autre chose, et réagissant aux mots de manière un peu automatique.
Enfin, assez subitement, plusieurs comptes m’ont laissé tomber en plein milieu de la discussion, m’annonçant qu’ils cessaient de me répondre ou même, qu’ils me bloquaient ou qu’ils masquaient la discussion. Preuve supplémentaire que tous ces échanges n’étaient pas destinés à me démontrer que j’étais dans l’erreur, mais étaient destinés au groupe lui-même. Une fois le groupe dispersé, continuer n’avait plus de sens.

J’essaie de comprendre le fonctionnement de ce groupe de manière empirique, sans réaliser une véritable enquête (quels comptes suivent quels comptes, quels comptes likent et retweetent quels comptes, quelles bios font référence à telle mouvance politique, quels comptes ne font partie d’aucun groupe, etc.. Il faudrait pour ça écrire un petit programme et j’ai un peu la flemme de m’y mettre. C’est les vacances, hein. Il faudrait aussi comparer avec les personnes qui ont harcelé Étienne Choubard. Je n’ai pas eu droit à l’exhumation de vieux tweets ni (à ma connaissance) aux signalements de mon compte à mes employeurs ou à Twitter, et autres méthodes du genre dont tous ces amoureux de la démocratie dégoulinants d’humour et d’esprit Charlie (es-tu là ?) sont coutumiers. Sans doute, comme je le dis plus haut, l’enjeu n’est-il pas ma personne.
Bon, bref, peut-être me trompè-je, je n’en sais rien, mais instinctivement, comme ça, je ne crois pas que ces gens m’aient sauté sur le dos par hasard.
Désolé si dans le lot je cite des gens individus dignes de ce nom : avec plusieurs dizaines de mentions par minute au plus fort, il est possible de finir par ne plus faire la distinction entre les uns et les autres. Pour finir, je remercie tous les amis (trop nombreux pour être cités – et je n’aimerais oublier personne) qui sont venus à ma rescousse pour argumenter, et forcer mes contradicteurs à exposer leurs raisonnements, jusqu’à l’absurde (ou l’insulte).
































