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C’est pour un sondage

Lorsque mon frère1 reçoit l’appel d’un call-center quelconque, il offre au débotté des sketches absurdes et drôlissimes aux malheureux marocains ou tunisiens qui l’appellent pour lui vendre des fenêtres ou l’attirer chez le cuisiniste qui se trouve de l’autre côté de la colline et qui a un cadeau formidable à lui remettre. Je rêve qu’il trouve un moyen pour s’enregistrer et qu’il place tout ça sur Internet, afin que sa famille ne soit pas seule à profiter des ses blagues téléphoniques inversées. Je ne vais pas les raconter, ça ne rendra rien.
Nathalie, mon épouse, perd moins de temps, elle dit « ah non, désolé, ce n’est pas moi, vous vous êtes trompé de numéro ». Imparable ! De mon côté, quand je décroche le téléphone et qu’une demi-seconde de silence, suivie d’une rumeur lointaine de voix emmêlées me prévient qu’un call-center a décidé de m’appeler, j’ai tendance à dire très vite « je n’ai pas le temps, au revoir », et à raccrocher. Je sais que les gens qui font ce métier de « télé-opérateurs » n’ont pas une existence drôle, mais autant abréger leurs souffrances et ne même pas attendre de savoir ce que l’on veut me vendre pour interrompre l’appel.

Call_Centre_2006

Un call-center, par Vitor Lima, licence CC-BY 2.0

Mais ce matin, je n’ai pas raccroché, le type à l’autre bout du fil représentait un grand institut de sondages qui voulait connaître mon avis sur la distribution d’eau dans ma commune. Il m’a promis que cela ne prendrait que dix minutes et le délai a d’ailleurs été tenu.
Les questions portaient sur ma connaissance du syndicat des eaux d’Île-de-France : est-ce que je savais si l’eau, dans ma commune, était gérée par une entreprise privée, publique, ou mixte ? Si je sais quelle était la part de la consommation d’eau dans ma facture, et quelles autres dépensent entre dans le calcul ? Si je me jugeais bien informé ?
Les questions étaient nombreuses, mais j’ai commencé à douter franchement de leur intérêt vers la fin : est-ce que je jugeais la qualité sanitaire de l’eau satisfaisante ? Est-ce que je la trouvais trop calcaire ?… Questions absurdes puisque si quelqu’un peut y répondre, ce n’est pas un particulier comme moi, qui ne peut témoigner que du goût et de l’aspect de l’eau, mais bien la compagnie qui gère l’assainissement et l’acheminement de l’eau, c’est à dire la compagnie qui rémunère l’institut de sondage qui m’appelle. Les auteurs du sondage ont pris soin d’éviter de proposer la classique réponse « sans opinion », que j’aurais pu donner plus d’une fois.
Autre question encore plus suspecte : est-ce qu’il me semble que ma facture d’eau et ma facture d’électricité ont des montants également justifiés ou est-ce que l’un des deux me semble moins honnête que l’autre ? Drôle de question pour deux services de nature différente qui n’ont en commun que d’envoyer des factures et d’être indispensables au quotidien.

Les ravages de la "ludification"...

Les ravages de la « ludification »… Un jeu « intelligent » m’explique l’eau. Mais si je clique sur « jouer », l’écran devient noir (avantage : le son s’arrête). Quant aux gamins pseudo-mangas qui attendent mes questions, ils n’ont pas réponse à tout : je leur ai demandé pourquoi l’eau était onéreuse, et ils m’expliquent que l’eau du robinet est moins chère que l’eau en bouteille et que quand on laisse trop longtemps l’eau bouillir, elle finit par s’évaporer. Je suis presque déçu qu’ils ne m’apprennent pas, en plus, que l’eau mouille. Les parties « adultes » du site du Syndicat des eaux ne sont pas forcément plus sérieuses : lorsque l’on demande à lire le rapport de contrôle de la délégation du service public, datant de 2012, on atterrit sur une erreur 404.

Ce que je tire comme conclusion de ce sondage — car le sondage lui-même nous informe plus que son résultat —, c’est que le Syndicat des eaux d’Île-de-France s’intéresse exclusivement à mon ressenti, à mes impressions, allant jusqu’à me poser des questions auxquelles il n’est pas rationnel que je réponde. Je crois qu’il s’agit d’une tentative pour déterminer si l’usager assimile bien les informations qui accompagnent sa facture et qui lui démontrent par A et par B que l’augmentation importante des tarifs ces dernières années n’est pas la conséquence de la délégation du service à une entreprise vénale, en l’occurrence Véolia2, mais à d’innombrables taxes écologiques, communales, et autres. Et cela sert, j’imagine aussi, à vérifier si la privatisation du service peut être poussée encore un peu plus loin, et s’il y a une possibilité d’augmenter encore un peu plus les tarifs.
Enfin j’extrapole, mais en tout cas ce qui me semble clair, c’est que l’important pour le syndicat des eaux n’est pas la qualité du service qu’il rend, mais la manière dont le public la ressent : une simple affaire de communication.

  1. Mon frère Jérôme, qui tient, du mardi au samedi, l’après midi, l’excellente boutique de bande dessinée d’occasion et collection La bande des cinés, au 83 de la rue Pajol, à Paris dans le dix-huitième arrondissement. []
  2. Véolia environnement, ex-compagnie générale des eaux, ex-Vivendi, a un chiffre d’affaires de 22 milliards d’euros. Cette société s’est vue déléguer le service public de l’eau en Île-de-France. En théorie, la mise en concurrence régulière entre les prestataires permet de tirer les prix vers le bas, mais en pratique, deux sociétés se disputent l’appel d’offres : Véolia/Générale des eaux et Suez/Lyonnaise des eaux. []

La dignité de la fonction

Bientôt, acheter l’ensemble des livres publiés dont le sujet est de régler ses comptes avec François Hollande représentera un sacré budget : Duflot, Montebourg, Trierweiler,… Et bientôt qui ? Julie Gayet, Ségolène Royal, Jean-Vincent Placé, Manuel Valls, Harlem Désir, Dominique Strauss-Kahn ?
J’imagine que la première formalité à accomplir aujourd’hui lorsque l’on devient ministre ou que l’on intègre le cercle des intimes du président, c’est de prendre contact avec un éditeur. Est-ce que, dans trois-cent ans, les étudiants en lettres se pencheront sur les pamphlets contre François Hollande, et que ceux-ci seront devenus un genre littéraire à part entière, comme les Apocalypses, les Évangiles ou les utopies ? Est-ce que, longtemps après la disparition de toutes les personnes impliquées, on en produira d’apocryphes ? On peut rêver qu’Hollande vienne lui-même à écrire un jour une réponse à tous les déçus de sa politique et de sa personne. Un truc comme ça :

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Ce n’est pas tant de permettre un droit de réponse au président qui m’intéresse, que de continuer à rire de ce grand déballage, au milieu de toutes les nouvelles moins légères qui font l’actualité.

Ce matin, la presse tapait surtout sur la vengeresse ex-compagne du président, il me semble. On pouvait ainsi lire dans un article du Nouvel Observateur intitulé La faute de Valérie Trierweiler (Renaud Dély) :

Son « œuvre » crapoteuse n’est pourtant pas seulement un attentat anti-Hollande. Quelle que soit la compassion que l’on puisse avoir pour l’individu ainsi humilié, le sort personnel du chef de l’Etat est presque devenu anecdotique dans cette affaire. Car ce livre ne se contente pas d’attiser les ressorts du voyeurisme enfouis en chacun de nous. C’est surtout une faute contre la démocratie. Et une menace pour nos institutions puisqu’il s’attaque à un de ses piliers, la fonction présidentielle, garantie de stabilité, qui perdurera après le passage de François Hollande à l’Elysée.

…Ce qui est dit ici (on note la pointe de solidarité masculine : l’individu humilié,… Personnellement, il m’a aussi l’air un peu humiliant, l’humilié1!) est quand même étrange : l’ex-première dame (elle avait un bureau à l’Élysée à ce titre) serait responsable de l’indignité de la fonction présidentielle, à elle toute seule, parce qu’elle nous apprend que l’homme avec qui elle a partagé son existence des années durant était (quelle surprise !) un peu démagogue lorsqu’il nous disait : « Je n’aime pas les riches » et prétendait que son ennemi était la finance.
Mais on n’a pas eu besoin de Valérie Trierweiler ni de l’énigmatique formule « les sans-dents » pour s’en douter, au fond : combien d’entre nous n’ont voté Hollande que parce que nous voyions en lui l’unique espoir de se débarrasser de son prédécesseur ? Quoi qu’en dise le journaliste, ce qui fait du mal à la démocratie, ce qui va nous amener les fascistes au pouvoir, c’est que la France soit dirigée par un président qui réussit l’exploit de décevoir profondément ceux qui n’attendaient absolument rien de lui.

Les entreprises signent un « pacte de responsabilité » qui n’engage que nous, mais les chômeurs sont regardés avec méfiance : quel symbole. On préfère s’en prendre courageusement au « tabou » des trente-cinq heures qu’au « totem » de la croissance, et on prévoit d’abandonner les solutions aux problèmes de logement fraîchement votées avant même de les avoir testées, car elles peinent les agents immobiliers. Les militants huent, le Médef applaudit, littéralement,… Voilà ce qui risque de déboussoler un peu les électeurs ! Ceux qui ont voté Hollande parce qu’ils l’imaginaient légèrement plus à gauche n’y reviendront plus, et ceux qui ont voté pour son concurrent ne le voudront pas non plus. Les uns et les autres, j’en ai peur, voteront pour ceux qui affirment que le PS et l’UMP sont bonnet-blanc et blanc-bonnet.
Comme destination pour quitter le pays, j’hésite entre le Québec, la Norvège, l’Islande, la Belgique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande… Ou peut-être un pays d’Amérique du Sud, pourquoi pas, ils semblent vivants, au moins.

pathetique

Revenons à l’article du Nouvel Observateur. La fin est assez odieuse :

Sans doute, l’appât du gain, et un contrat de 500.000 euros, suffisait-il à justifier cette oeuvre de démolition. Cela peut se comprendre. On est loin des états d’âme d’Emma Bovary, qui elle n’avait rien touché.

…non seulement Valérie Trierweiler humilie l’homme, détruit les institutions, mais elle le fait pour de l’argent ! Oh la méchante ! Tandis qu’Emma Bovary (personnage de fiction, hein) n’a pas touché un kopek (mais dépensait sans états d’âme l’argent de son mari). En même temps, Emma Bovary ne pouvait pas réclamer de droits d’auteur, n’étant pas écrivain. On comprend mal le rapport. On a vu fleurir bien d’autres comparaisons : télé-réalité, soap-opera, vaudeville, comédie de boulevard, marivaudage de supermarché (dixit un secrétaire d’État dont j’ai déjà oublié le nom), Angélique (Inrocks). On a accusé la dame de tous les crimes contre la République, peut-être implicitement contre la virilité, et sans doute aussi contre la confraternité : donner la primeur des extraits du Livre à Paris Match, sans partager, c’était pas gentil. Il faut le dire : toutes les critiques portées depuis hier émanent de gens qui admettent ne pas avoir lu le livre et dont certains, vertueusement, promettent qu’ils ne le feront pas !
Bien sûr, l’anecdote, les coucheries, ne sont pas d’un intérêt cosmique. Et les histoires de femmes bafouées sont malheureusement trop banales pour être intéressantes autrement qu’en étant vraiment bien écrites.
Ségolène Royal a expliqué, en commentaire à cette affaire qu’« il faut juger les hommes politiques à leurs actes », Je ne suis pas sûr qu’un tel critère joue beaucoup plus en sa faveur.

Hollande, après tout, est peut-être un bon personnage de fiction : comment cet énarque terne au sourire faux (ses yeux rient rarement avec sa bouche, en tout cas, il vaut toujours mieux le contraire) est-il parvenu à devenir président de la République ? Et avant ça, comment a-t-il pu devenir premier secrétaire d’un parti dont il sera sans doute le fossoyeur ? Comment, avec son air de figurant d’un épisode non-diffusé de l’Inspecteur Derrick, est-il parvenu à accumuler les conquêtes amoureuses ? Et comment se fait-il que tout semble glisser sur lui ? J’imagine bien un conte sur lui, une comédie fantastique façon Twilight Zone, une histoire de pacte avec le diable. Ça expliquerait sans doute la pluviométrie des deux dernières années.

Ne serait-ce que pour peiner ceux qui l’insultent aujourd’hui, je lirai avec plaisir le livre de Valérie Trierweiler. Mais en poche. Faut pas non plus exagérer.

  1. Certains éditorialistes plaignent même Hollande en tant que paisible bourgeois à qui sa vieille maîtresse fait une scène lorsqu’elle découvre qu’on va l’abandonner pour un tendron : pauvre homme, que de tracas, ces bonnes femmes, hein ! []

Un parti sans propositions

En complément à ma précédente réflexion sur le Front National1, j’ai envie de publier cette reproduction d’une brève parue dans Le Havre Presse, du 4 juin dernier, qu’une amie a posté sur Facebook et qui me semble très éclairante. Elle a intéressé d’autres personnes car elle a, depuis, été partagée plus de cinq cent fois sur Twitter. On y apprend que les conseillers municipaux havrais appartenant au groupe « Bleu Marine » refusent de s’associer aux actions de la ville destinées à favoriser la lecture2 :

Le Havre Presse

« Nous voterons contre toutes les actions de promotion de la lecture parce que c’est en vérité de la poudre aux yeux […] destinée à cacher l’immense problème de la France d’aujourd’hui, de la faillite de l’enseignement. Nos enfants ne savent plus lire, ni écrire, ni compter […] la dyslexie est une pure création de l’éducation nationale et de ses méthodes »

Le couplet « c’était mieux avant » n’est pas bien surprenant de la part du Front National, parti obnubilé par une rêvasserie passéiste sur l’histoire de la France telle qu’on la présente aux enfants en cours élémentaire : une France éternelle, une histoire simple et sans bavures, construite par des chefs prédateurs et des héros neuneus.
On remarque qu’un de ses membres, ophtalmologue de profession (donc doté d’une culture scientifique et censé se sentir concerné par la lecture), n’hésite pas à accuser l’éducation nationale d’avoir créé la dyslexie, affection dont la recherche actuelle a pourtant largement écarté les hypothèses culturelles, au profit de la piste neurologique.

Ce qui m’intéresse, c’est la logique destructrice qui se trouve derrière le discours du groupe « Bleu Marine » : si quelque chose va mal, il faut trouver des coupables (ici, la malheureuse Éducation nationale, qui a décidément bon dos), et surtout, refuser de compenser le problème d’une quelconque manière.
Si on lit attentivement les propositions du Front National, on verra bien tout ce contre quoi (et surtout ce contre QUI) ce parti s’insurge (immigrés, chômeurs, jeunes, profs, UE, etc.), mais on peinera à trouver des propositions positives, ou des propositions tout court.
Il faut dire qu’il y a une double logique électorale : d’une part, puisque ce parti fédère un vote de mécontentement, il faut bien que le mécontentement monte. D’autre part, les idées telles que le racisme et le nationalisme, qui sont les moteurs de la base électorale de ce parti3, s’épanouissent plus facilement dans l’ignorance et l’illettrisme que dans la connaissance et la culture4.

Les gens qui votent pour le Front National doivent être conscients qu’ils donnent leur voix à un parti qui fait le pari de leur imbécillité, qui se réjouit du malheur — son fonds commerce —, et qui ne fera donc jamais rien pour arranger l’existence de qui que ce soit.

  1. Gros succès que cet article, partagé près d’une centaine de fois sur Facebook ! []
  2. La lecture est un des centres d’intérêt du maire du Havre, Édouard Philippe (UMP), qui publie lui-même des romans policiers. []
  3. Si Marine Le Pen a du mal à assumer son encombrant père — qui semble faire les plus grands efforts pour « rediaboliser » le parti de sa fille, preuve qu’il n’a, inconsciemment, jamais voulu le pouvoir —, elle est plus efficace à éloigner des caméras ses militants qui, hors deux ou trois cadres du parti éduqués ou rusés, ont du mal à se retenir de dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas… []
  4. Eh ouais, je n’ai pas peur de dire tout haut ce que tout le monde sait bien. []

Épluchures d’union

Les sondages annonçaient si fort une victoire du Front National aux élections européennes qu’il aurait été décevant qu’elle n’advienne pas. Nous aimons tellement les catastrophes, au fond. Celle-ci est advenue : le plus important lot de députés que notre pays envoie au parlement européen sera encarté au Front National, un parti dont le slogan était, pour cette élection : « Non à Bruxelles, Oui à la France »1.

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Hier, pendant la soirée électorale sur France 2, j’ai entendu David Pujadas2 mentionner deux sondages qui lui semblaient contradictoires. Le second affirmait que pour la plupart des français, l’Union européenne était une bonne chose. Mais le premier était posé, en substance (je ne retrouve pas la formulation exacte) comme ceci : « Pensez-vous qu’il faut 1) que la France soit affaiblie pour renforcer l’Europe ou 2) que l’Europe soit affaiblie pour renforcer la France ». Un « choix » incroyable qui énonce implicitement que la France est victime de l’Union européenne, qu’il existe un système de vases communicants qui fait que ce qui profite à l’Europe se fait au détriment de la France et vice-versa. Comme si la France n’était pas une partie de l’Union.
C’est ce genre de sondage qui construit l’image mentale que les gens se font de l’Europe : si France 2 pose les questions au travers du filtre du FN, comment s’étonner que le FN remporte l’élection ? Quand la classe politique toute entière utilise l’Union européenne comme prétexte ou comme justification à ses défaillances, comment ne pas comprendre que le public la rejette ? On a disséqué la SNCF ? C’est à cause de l’Europe ! (qui, bizarrement, n’a pas demandé ça à tous les pays de l’Union). On ne peut pas aider une usine qui ferme ? C’est la faute à l’Europe ! La monnaie qui nous plombe par manque de souplesse ? C’est la faute à l’Europe ! Etc.

y'en a qui perdent pas le nord ! Pub vue sur Facebook...

y’en a qui perdent pas le nord ! Pub vue sur Facebook…

On dit aussi aux gens qu’en votant pour le Front National, ils feront trembler les élites arrogantes, les donneurs de leçons, l’Europe et le Monde. Tout ça, tout ce pouvoir, au prix d’un bête bulletin de vote. Pas cher ! C’est un peu comme ces femmes à qui on dit qu’elles peuvent semer la terreur dans les rues rien qu’en mettant sur leur tête le foulard que leur grand-mère portait pour ne pas se salir les cheveux aux champs, et que leur mère avait mis au placard pour se sentir plus moderne.
L’envie de puissance, l’envie d’avoir une influence sur le monde, l’envie d’exister, est quelque chose de bien compréhensible, surtout en ces temps d’incertitudes face à l’avenir. Le résultat est lamentable, et son coût final risque d’être exorbitant, mais il peut s’expliquer.
Et pourtant, nous nous trouvions à un moment intéressant de l’histoire européenne. Depuis le ratage du traité constitutionnel et de ce qui a suivi, l’envie d’une Union européenne plus transparente, plus démocratique, faisait son chemin.
On aime donner des leçons aux pays où les premières élections démocratiques aboutissent à l’arrivée au pouvoir de partis extrémistes religieux, mais avons-nous fait mieux ?

Qu’est-ce qu’il aurait fallu faire ? Est-ce que l’Union Européenne est une planche pourrie, une usine à gaz technocratique où il ne faut vexer personne, et tout traduire en dieu sait combien de langues ? Est-ce qu’il était illusoire de croire qu’une superstructure puisse exister sans langue imposée, sans épisode dictatorial, et surtout, sans faire la guerre à d’autres structures de même échelle ? Est-ce que le projet était trop théorique, trop abstrait, trop peu incarné ? Il faut dire que la communication de l’Union Européenne, à base de projets positifs destinés à nous convaincre que si, si, l’Europe existe, est plutôt inquiétante : quand quelque chose existe, on n’a pas besoin de le répéter3.

...

Un fait m’a toujours marqué : nos euros.
Pour ne vexer personne, pour ne favoriser aucun pays, pour qu’il n’y ait pas de jaloux, on n’a pas mis sur les billets de représentations de monuments européens, ni la tête d’Erasme, d’Albert le Grand, de Pic de la Mirandole ou de Jean-Jacques Rousseau, ni celles de Mozart ou de Nina Hagen, ni des peintures de Brueghel ou d’Holbein le jeune. On ne s’est bien sûr pas non plus référé, et c’est plutôt tant mieux, aux souverains plus ou moins despotiques qui ont tenté d’unifier une partie du territoire européen à leur profit et en conquérant les autres : les Césars romains, Charlemagne, la papauté, Charles Quint, Napoléon, et bien sûr, Hitler.
Plutôt que d’aller chercher des symboles chargés, donc, on a dessiné des monuments qui n’existent pas. Des portes qui n’existent pas, des ponts qui n’existent pas. Tous rappellent des morceaux d’architecture véritables, mais aucun ne peut être légendé, rattaché à une histoire véritable. Ce ne sont pas non plus des monuments qui existeront un jour. Ils sont évanescents, ils ont, au mieux, un vague air de déjà-vu. C’est à la fois le symptôme et le vecteur d’une Union européenne qui peine à exister dans les consciences.

Bon, à présent : que faire ? Quelle est la suite ?

Lire Ailleurs : La rançon du mépris (Agnès Maillard) ; Europe : Caramba ! Encore raté ! (Seb Musset).

  1. Le slogan n’est pas « Non à Strasbourg, Oui à la France », car les élus des partis « eurosceptiques » ne poussent pas leur engagement jusqu’à refuser leurs indemnités de députés.
    J’espère que nos cousins belges ne s’inquiètent pas trop de ce « non à Bruxelles » qui, sauf erreur de ma part, ne les vise pas vraiment.
    Curieux, en tout cas, ce parti qui prétend aimer la France mais la rend laide aux yeux du monde et semble en détester la plupart des habitants. []
  2. Je pense que David Pujadas a une belle part de responsabilité à se reprocher. On me signale par exemple que jeudi dernier, dans son émission Des Paroles et des Actes, le sujet avec lequel cet animateur télé a entamé son émission était l’immigration.
    J’ignore ses positions personnelles, mais de fait, ce type se place constamment sur le terrain décidé par les franges populistes de l’UMP et par le FN. []
  3. Je suis d’accord aussi avec Seb Musset pour dire que le traitement du traité constitutionnel — refusé démocratiquement et imposé ensuite — a beaucoup joué dans le rejet de l’UE. []

Trafic d’armes : la France a peur

Le député « souverainiste » Nicolas Dupont-Aignan a fait cinq cent mètres en voiture avec, dans son coffre, un fusil mitrailleur Kalachnikov trafiqué pour ne plus pouvoir blesser quiconque. Le fondateur du parti « debout la France »1 est passé devant le poste-frontière de Menton et là, personne n’a fouillé son coffre, personne n’a tenté de l’arrêter. Ce n’est pas très étonnant puisque chacun sait que, depuis près de vingt ans, le poste-frontière de Menton est désaffecté et on peut circuler sans entraves entre la France et l’Italie, et ce, quoi que l’on ait mis dans son coffre. De la même manière, les fortifications de Paris ont été remplacées par le boulevard périphérique et on peut désormais entrer dans la capitale sans devoir payer l’octroi.
J’hésite à trancher : est-ce que l’opération médiatique de Dupont-Aignan est plus idiote que celle des activistes de la « Ligue du nord » italienne qui avait manqué se noyer en tentant de prouver que la traversée entre la Libye et l’île de Lampedusa était une promenade de santé2? Au moins, leur tentative burlesque, dont on ne sait pas si elle était courageuse ou juste inconsciente, constituait une manière expérimentale de vérifier ou de contredire ce que disent les uns et les autres sur la facilité qu’il y a à entrer sur le territoire européen sans y être invité. Dupont-Aignan n’a fait que vérifier ce que tout le monde savait déjà : on peut circuler librement dans l’espace dit « de Schengen ». Mais bon, « It’s not a bug, it’s a feature », comme on dit en informatique.

trafic

Ce qui m’étonne, c’est la manière dont grand nombre de médias racontent la micro-aventure de Dupont-Aignan et font semblant d’y voire une épopée, une action presque choquante, donc culottée, destinée à établir que l’Europe est, dixit« une passoire » : « Jusqu’où ira la communication politique ? » (Le Figaro) ; « Européennes : Dupont-Aignan passe la frontière avec une Kalachnikov » (Le Parisien) ; « Comment un élu de la République a-t-il mis la main sur une arme de guerre interdite à la vente sur le territoire français ? » (Huffington Post) ; « Le député de l’Essonne n’a pas hésité à flirter avec la ligne jaune, voire à la franchir » (Europe 1).
Je n’accuse personne de complaisance : chaque article que j’ai lu était d’ailleurs discrètement moqueur, soulignant implicitement le caractère ridicule de l’opération, ce qui est mérité,  mais du coup, je me demande pour quelle raison ces mêmes médias font semblant de croire qu’il y a quelque chose à tirer de cette action piteuse. Est-ce juste que ça permet de remplir une colonne de journal sans trop se fouler ? Est-ce pour ne pas être accusé de ne jamais donner la parole à Dupont-Aignan ? Est-ce par pitié envers les malheureux attachés des presse du député ? Un peu de tout ça à la fois ?

  1. Quand on dit aux gens de se mettre debout, ça me rappelle la messe, où il faut se lever et s’asseoir sur commande, et bien entendu les autres types d’éducation à l’obéissance, notamment le dressage des chiens. []
  2. Ces amuseurs avaient réussi à mettre le feu à leur propre canot en lançant une fusée de détresse. Lire : Ils manquent de se noyer lors d’un coup de com’ anti-immigration.
    Edit : on me dit ici et là que cette histoire pourrait bien relever de la légende, cf. commentaires. []

Le message

Nos élites politiques et médiatiques comprennent le « message » des Français comme l’Oracle interprétait le délire de la Pythie, comme les haruspices voyaient le passé, le présent et l’avenir dans les entrailles du poisson mort, comme les augures lisaient les présages.
Ensuite, ils passent toute la soirée électorale à sauter de plateau de télévision en plateau de télévision pour expliquer aux gens pourquoi ils ont voté ceci ou cela.

augure

Et au bout d’un certain temps, la magie opère, et l’électeur finit par se dire : « ah mais oui, tiens, c’est pour ça que j’ai voté untel » (ou tel autre, ou pas voté du tout).
Il n’y a qu’à choisir entre les différentes théories proposées par les chefs et les sorciers : on voulait plus de gauche, ou plus de droite ; moins d’immigration ou plus de régularisations ; plus d’Europe ou moins d’Europe ; moins d’impôts ou plus de répartition ; moins de police ou plus de police ; etc. Et si on n’avait pas les mêmes raisons soi-même, on finit par croire que les raisons des autres sont ce qu’on nous dit.
La cérémonie de la soirée électorale, avec son défilé de grands chefs dominateurs et de sorciers omniscients, permet à chacun de se dire qu’il a été compris, qu’un message a été transmis, si incohérent, incompréhensible et inarticulé soit-il, et surtout, que tous les autres ont voté ce qu’ils ont voté pour la même raison, et donc que, malgré les apparences, il existe bien une société française, une tribu, quoi.
Et pour montrer qu’elles ont compris, les élites consentiront à un changement, on enverra rouler dans le sable la tête du premier ministre, sacrifié1, on remaniera, on fera des annonce de « changement de cap » et on prendra très au sérieux l’adversaire — par exemple le Front National avec ses treize élus apparentés, sur trente-six mille communes, qui est parvenu à être le grand sujet de l’élection municipale.

Je me demande si l’invention de la démocratie n’a pas été un peu prématurée, dans l’histoire humaine, ou en tout cas française, car j’ai l’intuition que notre manière d’envisager la politique a peu évolué au cours des quarante derniers millénaires, et que la démocratie représentative telle qu’elle fonctionne — à coup de bulletins anonymes servant à désigner des personnes et leurs promesses —  est à peine moins barbare que bien d’autres systèmes et pire, dispense « nos élites » de beaucoup de débats véritablement politiques, et plus encore de dialogue ou de recherche du consensus.
Et ça ne va pas s’arranger, un chercheur en psychologie m’a appris que le Q.I. moyen des français était en nette baisse depuis des années2 — ce qui va de pair avec la progression du racisme3, du nationalisme, et de la quête de chefs brutaux et dominateurs, par ceux qui en seront justement les premières victimes.

  1. Et on aura passé tellement de temps à nous annoncer que Manuel Valls est le prochain premier ministre qu’on ne pensera pas à demander ce qui lui vaut cet honneur. À moins qu’on nous le dise pour qu’on soit soulagés, ensuite, si ce n’est pas lui. []
  2. Je ne sais pas d’où sort cette information, ni comment on peut étudier une telle pente. Néanmoins, j’ai tendance à y croire, car en sortant le nez dehors je ne trouve pas que l’intelligence (pas plus que de nombreuses qualités humaines) progresse. []
  3. Ça non plus ce n’est pas moi qui le dis. Une expérimentation en psychologie sociale menée par Carmit Tadmor de l’Université de Tel Aviv tend par ailleurs à montrer que la chose fonctionne à l’envers : le racisme rend bête ! Je sais que toute mention du Q.I. rend un peu mal à l’aise les lecteurs : la rapidité à résoudre des problèmes logiques dit-elle quelque chose de l’intelligence ? Et d’autres qualités ? Mon avis est que ces mesures ne disent pas tout, mais ne disent pas rien non plus. []

Les saltimbanques

J’ignore à quel point le statut des intermittents du spectacle1 est à la dérive : le Médef en réclame la suppression, en disant qu’il est en déficit d’un milliard d’euros ; certains réfutent le chiffre en rappelant que ceux qui sont soumis à ce régime, s’ils ne l’étaient pas, coûteraient à une autre caisse (le coût estimé est alors ramené à trois cent millions d’euros) ; de son côté, le sociologue (et historien du statut) Mathieu Grégoire, relativise en rappelant que les intermittents représentent 3,5% des allocataires et 3,4% des dépenses2On sait que certaines sociétés, jusqu’aux sociétés audiovisuelles de premier plan, publiques ou privées, pourvoient des emplois réguliers avec ce statut, là où dans d’autres secteurs, on recourt à des contrats à durée indéterminée.

...

L’an dernier, sur le plateau de l’émission de Cyril Hanouna, une intermittente employée de l’émission « Touche pas à mon poste » a pris l’initiative de faire un « happening » pour expliquer en direct que le groupe Canal+ avait réduit son salaire de 30%. L’animateur l’a laissée parler, lui a demandé pourquoi elle ne le disait que maintenant et l’a embrassée. La direction des ressources humaines a enfin accepté de la rencontrer, après des mois de refus, lui a fait savoir que la confiance était rompue… Et cette jeune femme n’a plus jamais été embauchée par le groupe Canal.

Les conditions d’accès ont en tout cas été raidies3 et à peine plus d’un tiers des affiliés obtiennent au moins une journée d’indemnisation par an : parler d’un statut privilégié semble pour le moins abusif, même s’il existe une grande diversité de situation selon les métiers et les pratiques — dans certains domaines, on ne compte pas ses heures supplémentaires, dans d’autres, les conventions encadrent au contraire très fermement les dépassements.

Comme d’habitude, le message donné par les organismes ou les médias qui font de l’intermittence un sujet « chaud » est de dire aux français que certains profitent de leur générosité. Et tant qu’à faire, on s’en prend à des minorités désignées : les rroms, les clandestins, les gens qui touchent le RSA, les pauvres, les artistes,… Enfin pas des gens à qui une majorité des électeurs s’identifiera. Ceci dit, même quand on cible tout le monde ou presque, monsieur tout-le-monde persiste souvent à ne pas se sentir visé : il est contre les trente-cinq heures des autres, mais il veut bien garder les siennes ; il n’aime pas les étrangers, mais il veut bien être étranger dans d’autres pays ; il trouve que la sécurité sociale est victime d’abus mais passe sa vie chez le médecin, etc.
Monsieur tout-le-monde, de toute manière, préfère souvent s’identifier aux gens plus riches que lui, les plus riches, ces pauvres gens qui se font exploiter par les pauvres.

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Ségolène Royal, ex-future présidente de la république et actuelle « vice présidente de l’Internationale socialiste », a l’air de penser que les artistes devraient être un peu plus reconnaissants envers la communauté, puisqu’après tout, ils ont désormais le droit de se marier, et la possibilité d’être enterrés ailleurs que dans la fosse commune…

Ce que j’ai trouvé assez choquant, ce n’est pas tant la demande du Médef de supprimer le statut d’intermittents du spectacle4, c’est d’apprendre que Ségolène Royal propose en réponse un marché « gagnant-gagnant » aux intermittents : d’accord, ils peuvent continuer à toucher leur allocation lorsqu’ils ne travaillent pas, mais en échange, il faudrait qu’ils y mettent du leur et qu’ils travaillent quand même. Elle ne leur demande pas de faire un vrai métier, c’est à dire véritablement rémunéré, non, elle veut juste qu’ils donnent leur temps pour aller faire des animations dans les écoles et dans les maisons de retraite. Parce que bon, saltimbanque, c’est bien joli, mais c’est pas un métier, on ne voit pas pourquoi les écoles et les maisons de retraites paieraient pour qu’on leur amène de la culture, même si, paraît-il, la culture, c’est très-très-très important. Tellement important que ça ne s’achète pas, ça s’extorque !
Bien sûr, si cette idée de la corvée bénévole comme condition à bénéficier de l’assurance à laquelle on a cotisé venait à avoir du succès, on se demande pourquoi tous les autres chômeurs ne seraient pas un jour, eux aussi, contraints à aller travailler pour rien.

Pas très convaincant, comme manière de se rattraper, je trouve.
Et au fait, un directeur de la photo, un scripte, un ensemblier, un rippeur, un peintre, un éclairagiste, ils vont faire quoi dans les collèges, les lycées, et les maisons de retraite ?

Ce que je trouve terriblement gênant, c’est l’impression que beaucoup de gens au parti socialiste (jusqu’à notre président et notre premier ministre, parfois) semblent incapables de quitter le terrain des gens qu’ils pensent combattre. Ségolène Royal imagine certainement de bonne foi faire une proposition alternative à celle du Médef, alors qu’elle se contente d’en valider le point de vue, dans une perspective bien peu ambitieuse5 et pour le moins condescendante, voire même méprisante.

Un autre fait assez étonnant, en marge du sujet : la censure d’un commentaire du chansonnier Didier Super par le site web du journal Le Point. Didier Super peut être provocateur ou outrancier, mais il me semble que son argumentation, qu’on la juge pertinente ou non, n’avait rien de bien méchant:

Après lecture et analyse attentive par l’équipe de modération, il a été décidé de le retirer du site en raison de sa non-conformité avec la charte d’utilisation du Point.fr. Il a également été supprimé de la rubrique « Mes commentaires publiés » de votre interface utilisateur. Pour rappel, voici votre contribution :

« Comme je dis toujours, on peut comparer l’intermittent du spectacle au militaire. Le militaire, son boulot c’est quoi ? C’est de faire la guerre. Or, la plupart du temps, qu’est-ce qu’il fait ? Tout comme nous autres, Il répète sa guerre ! Sauf que lui, il de la chance, personne ne remet en cause la rémunération de ses répétitions& et voilà ».

Nous tenons à vous assurer que nous faisons tout notre possible pour accepter le plus grand nombre de messages et que nos modérateurs sont tenus à une stricte obligation d’impartialité.

Le rédacteur en chef du Point.fr a assumé cette censure en disant que« Si la question m’avait été posée, je n’aurais pas validé ce commentaire. Ce qui est dit est faux et n’a aucun intérêt ».

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On attend le jour où ce journal aura le courage politique de poser la question :
« Étes-vous favorable à ce que Le Point continue à recevoir chaque année et sans contreparties officielles envers les contribuables près de cinq millions d’euros d’aide de l’État ? ».

  1. En contrepartie d’une cotisation au chômage plus élevée (10% de leurs revenus, contre 6% pour les autres), les intermittents du spectacle voient leurs périodes de creux indemnisées. Ce régime, institué par le Front populaire, répond logiquement à l’extrême précarité qui règne dans des domaines où l’emploi ne dure que le temps de projets ponctuels : répétition et représentation d’une pièce de théâtre, production d’un film. []
  2. Lire son interview pour l’Humanité. []
  3. Il faut désormais avoir travaillé 507 heures sur les onze derniers mois pour être indemnisé. Finalement, plus ça va et plus ce sont les emplois permanents déguisés en intermittence qui sont favorisés, me semble-t-il. []
  4. Charge contrariée par l’ancienne présidente du syndicat des patrons, Laurence Parisot, qui est défavorable à l’idée de supprimer le statut. []
  5. Pendant ce temps, un peu moins à droite, beaucoup réfléchissent à une séparation un peu plus radicale du travail et des revenus, celle d’un « revenu de base » inconditionnel. []

Ce soir ou (plus) jamais ?

L’insupportable Jean-Marc Morandini illustre à la puissance cent la célèbre phrase d’Herbert George Wells qui disait « A newspaper is a device incapable of distinguishing between a bicycle accident and the end of civilisation » — un journal est un dispositif incapable de faire la distinction entre un accident de vélo et la fin de la civilisation. En effet, Morandini donne autant d’importance aux rumeurs qui entourent la vie du dernier des candidats méconnus d’un jeu de télé-réalité qu’à des sujets de société importants et semble totalement incapable de voir en quoi tel sujet primerait sur tel autre. Reste que lorsqu’il est question des rumeurs qui entourent la grille des programmes télévisés, il se montre toujours sérieux et ce qu’il annonce s’avère généralement fondé. Vendredi, il a provoqué des remous en révélant que Ce soir ou jamais, l’émission de Frédéric Taddéï, allait changer de tranche horaire ou disparaître, et être remplacée par un talk-show d’Alessandra Sublet, l’animatrice de C à vous sur France 51.
Instantanément, beaucoup y ont vu une suite aux critiques virulentes essuyées par Taddéï après son émission consacrée à l’affaire Dieudonné, jugée trop complaisante. En effet, on y entendant Jean Bricmont, qui affirmait que le spectacle de Dieudonné n’était pas antisémite, et surtout Marc-Édouard Nabe, qui a tapé violemment sur Dieudonné, Alain Soral, et sur le complotisme, mais qui l’a fait avec un air antisémite : ce n’est pas ce qu’il a dit, qui posait problème, mais plutôt le fait que ce soit lui qui le dise2. Voilà le résumé qu’en faisait Caroline Fourest — qui reprenait à son compte un fameux aphorisme de Godard3 :

fourest_taddei

Si on se fie à l’ébauche d’enquête réalisée par Daniel Schneidermann pour Arrêts sur Images, France télévisions confirme implicitement le projet d’un nouveau talk-show et sans doute aussi le projet de déménager Frédéric Taddéï pour le caser à une heure plus tardive, mais il semble aussi que cette décision n’a pas été prise récemment sur un coup de sang, elle tombe juste très mal — ou très bien pour Taddéï, qui du coup est très ardemment défendu par ceux qui voient dans son émission une tribune un peu plus libre que Des Paroles et des actes, On n’est pas couchés et autres Mots-Croisés. Ceci dit, les défenseurs de Taddéï peuvent aussi lui nuire. Récemment, dans un portrait apparemment flatteur, le Monde faisait de Taddéï un relativiste aux limites de l’irresponsabilité, qui se refuse à séparer le bon grain de l’ivraie, et on peut imaginer que ce genre de compliment, à terme, coûte encore plus cher que les critiques. Et ne parlons pas des commentaires aux pages Facebook de protestation contre la décision de France télévisions, où fleurissent des réflexions conspirationnistes et antisémites des plus caricaturales.
TaddéÏ a commis le crime apparemment impardonnable d’inviter Marc-Édouard Nabe, ou en tout cas de l’avoir invité sans le réduire à une position caricaturale ou humiliante, et en s’adressant à lui comme à un être humain doué de raison et méritant un respect minimal. Il est malgré tout fort improbable que ce soit la cause directe du changement d’horaire de son émission (qui, au mieux, serait repoussée d’une heure, et qui, au pire, disparaîtrait corps et biens), lequel n’a certainement pas été improvisé. Mais est-ce que les critiques récurrentes dont Ce soir ou jamais font l’objet ont pu jouer ? On remarquera par exemple une tribune de Laurent-David Samama dans Rue89 qui fait de Taddéï le responsable du phénomène Dieudonné, puisqu’en invitant des bannis, il se fait complice de « l’assassinat du vivre-ensemble » — réflexion qui prouve qu’on peut défendre le vivre ensemble au prix d’une exclusion des exclus : pas de cohésion sociale sans (vertueuse) cohésion du groupe contre ceux qui acceptent plus ou moins volontairement d’endosser le rôle de brebis galeuses ou de boucs-émissaires. On se rappellera aussi la tribune comique de Bernard-Henri Lévy, qui en 2010 reprochait à France-Télévisions d’avoir prolongé le contrat de Taddéï jusqu’en 2014, alors que la prolongation de contrat à laquelle il réagissait était en fait celle du footballer Rodrigo Taddéï, milieu de terrain brésilien de l’AS Roma4. On se rappellera aussi de l’émission ou Patrick Cohen expliquait qu’il fallait s’interdire de recevoir certaines personnes. On se souviendra, enfin, de la saillie ahurissante de Cyril Hanouna, animateur d’émissions de détente qui me semble dénué de culture et d’intelligence (au contraire d’Enora Malagré, pourtant sa sous-fifre dans l’émission, affectée au rôle peu flatteur de belle blonde gouailleuse de service, mais qui, selon mon estimation personnelle, doit bien avoir cent points de Q.I. de plus que son patron) et qui reprochait à Taddéï d’inviter « ces gens-là » (?) et de ne pas avoir suffisamment d’audience, faisant au passage la preuve qu’il pensait que la locution télévision de service public signifie télévision qui fait du public, qui a de l’audience.
Je me demande, au passage, qui a décrété qu’il fallait se boucher les oreilles quand un écrivain qui tire ses livres de provocateurs désespéré à quelques milliers d’exemplaires dit des choses assez banales à minuit, tandis qu’il faudrait trouver normal qu’on s’habitue à voir la tête de Louis Alliot (dont les réflexions politiques obscènes n’ont pas l’excuse de la littérature) chaque fois qu’on allume le poste.

Intéressante séquence de C à Vous,

Intéressante séquence de C à Vous, où Patrick Cohen et Frédéric Taddéï confrontaient leur vision de la liberté d’expression : pour le second, la liberté est de ne pas s’interdire d’inviter telle ou telle personne, tandis que pour le premier, on défend la liberté d’expression en refusant la parole à ceux qu’on soupçonne d’être contre..

Ces fortes critiques rappellent une chose : Ce soir ou jamais est une émission légèrement différente des autres. Très très légèrement, hein, ça reste de la télévision, c’est à dire un endroit où le « bon client » est roi, où l’on badine, où l’on sait que l’intensité fait fuir le spectateur, où l’on crée les conditions d’affrontements caricaturaux, où la pluralité est limitée à l’idée que s’en fait l’animateur, etc. Mais c’est de la télévision suffisamment différente pour déranger. On y voit des gens qu’on ne voit pas partout, comme Cynthia Fleury, Emmanuel Todd, Judith Bernard, Pacôme Thiellement, Jérémie Zimmermann, on y voit de vieux briscards comme Jean-Didier Vincent, Roland Dumas, Thierry Lévy, Marie-France Garaud, dont l’expérience est souvent passionnante, et puis bien entendu, on y voit passer une foule d’artistes, d’écrivains, d’universitaires, dont on ne retient ni le nom ni la tête car ils ne sont là qu’une fois, mais dont la présence est malgré tout difficile à imaginer dans d’autres émissions du même type5.
Non, Ce soir ou jamais n’est pas une bonne émission. C’est juste celle qui est la moins mauvaise, et ma foi, c’est toujours ça de pris. On peut regretter le passage au rythme hebdomadaire, qui a abouti à rendre l’émission curieusement plus sérieuse, mais on se félicitera de ses excellents « lives » de fin de soirée, où on découvre des musiciens qu’on ne connaissait pas forcément, dans des conditions sonores excellentes.

On peut rire ou s’effrayer de ceux qui croient très sincèrement voir une conspiration sioniste ou que sais-je derrière l’hypothétique suppression de Ce soir ou jamais. On a aussi le droit d’être indifférent à la disparition de cette émission, car après tout, qu’est-ce qu’il y a à attendre de la télévision dans le débat public, aujourd’hui ? Mais pour ma part, je trouverais dommage qu’elle disparaisse, ne serait-ce que pour le plaisir d’écouter sereinement ce qu’ont à dire des gens avec qui je ne suis pas d’accord et qui — c’est le talent que l’on doit reconnaître à l’animateur, me semble-t-il —, sont souvent forcés d’écouter les arguments de leurs contradicteurs de manière un rien civilisée.

  1. Par un hasard intéressant, tout se recoupe : c’est dans l’émission d’Alessandra Sublet que Patrick Cohen a fait à Frédéric Taddéï la liste noire des personnes à interdire de médias, épisode qui a provoqué la réponse obscène de Dieudonné, réponse qui est elle-même en tête des phrases qui ont été reprochées à l'(ex?)-humoriste… []
  2. Ce qui me rappelle l’hilarant Confort intellectuel du réactionnaire et talentueux Marcel Aymé, qui réglait ses comptes avec la France de « l’épuration ». On y voit un écrivain viré de l’hôtel où il loge parce que les autres clients trouvent sa présence indésirable car il a, selon eux, « une tête de collaborateur ». Le patron de l’hôtel le console en lui disant qu’il lui trouve, au contraire, un je-ne-sais-quoi de « résistant », mais que, tenant compte des nécessités du commerce, il doit néanmoins lui demander de plier bagage.  L’écrivain, qui avait l’habitude d’avoir de longues discussions avec un amoureux des lettres, est aussi congédié par son interlocuteur : « C’est pourtant vrai, dit-il en éclatant de rire, que vous avez une tête de collaborateur. Au moins, tâchez d’être prudent. Une tête comme ça, ça peut vous mener très loin. En tout cas, je suis bien fâché de ce qui vous arrive. Ç’en est fini de nos bonnes causeries (…) ». []
  3. La phrase de Jean-Luc Godard est : « l’objectivité, c’est 5 minutes pour Hitler, 5 minutes pour les Juifs ». Elle se retrouve souvent attribuée à tort à Guy Debord, et le mot « objectivité » est parfois remplacé par « démocratie », notamment sur les sites qui considèrent Godard comme antisémite et comprennent la phrase comme une revendication (il faut donner un temps égal aux nazis) et non comme une démonstration par l’absurde du caractère utopique de l’objectivité. []
  4. Je me demande si l’acrimonie de BHL ne vient pas d’abord du fait qu’il n’est pas un invité habituel de Ce soir ou jamais. []
  5. J’ai fait partie de ces invités d’une fois, ce dont j’ai parlé ici, expérience qui m’a prouvé que, malgré la bienveillance de l’animateur, qui m’a appelé avant l’émission pour être sûr que je puisse dire ce que je voudrais, Ce soir ou jamais reste une émission de flux, donc une émission qui cherche à être fluide, et si l’on ne s’y fait pas couper la parole, ce n’est qu’a condition de ne pas trop bredouiller.
    Lire aussi l’expérience (et notamment ce qui a suivi l’émission) d’André Gunthert. []

Très cher Jean Bricmont

Très cher Jean Bricmont

Je vous ai vu hier à Ce soir ou jamais et j’ai souffert pour vous. J’ai souffert en voyant que vous vous trouviez en terrain extrêmement hostile, j’ai souffert en voyant que vous seriez totalement inaudible, et j’ai souffert aussi en constatant votre maladresse face à cette situation. Je ne peux pas vous jeter la pierre, j’ai moi-même été invité à Ce Soir ou Jamais l’an dernier, sur un sujet qui n’avait rien de polémique1, et j’ai vu à quel point, malgré le souci de l’animateur de laisser parler chacun, il était difficile de s’exprimer au milieu de parisiens rodés à l’exercice. Alors entravé par deux ou trois furieux qui tentent de couvrir votre voix, j’imagine qu’il est normal que vous vous soyez retrouvé à dire des bêtises.

bricmont

Car excusez-moi, mais c’est ce qui s’est passé. Beaucoup de gens auront compris ce que vous vouliez dire sur la chantage à la qualification d’antisémite qui frappe ceux qui critiquent Israël, et sur le fait que cette mécanique soit très logiquement amenée à créer un ressentiment qui finit par fabriquer des Dieudonné, comme vous l’avez posément expliqué dans une vidéo postée peu avant l’émission. Mais beaucoup de gens (je me fie à ce que j’ai lu sur Twitter pour le dire) vous ont surtout entendu dire en substance que l’antisémitisme, c’est la faute des juifs. Je sais que ce n’est pas ce que vous vouliez dire, mais c’est ce que beaucoup ont entendu, et quand la partie du public qui ne vous est pas acquise ne comprend pas vos arguments, il y a peu de chances que quiconque s’y rallie pour de bonnes raisons. Mais bon, je n’ignore pas à quel point tout ça est difficile, moi qui suis tout sauf un grand-maître en éloquence.
Je vous reprocherais en revanche plus fortement d’avoir cité une phrase de Voltaire que ce dernier n’a jamais écrite (« Pour savoir qui vous dirige vraiment il suffit de regarder ceux que vous ne pouvez pas critiquer ») et qui circule dans les milieux conspirationnistes — d’abord américains — depuis une dizaine d’années. Ceci dit, on n’en est peut-être pas à ça près, Voltaire passe pour un champion de la liberté d’expression grâce à la célèbre citation « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire » qu’il n’a jamais dite non plus et qui a été inventée il y a un siècle. Ceci dit, même apocryphe, cette phrase véhicule une belle idée, et reste utile tant il est certain que la plupart des gens, notamment en France où on sait si bien séparer les grands principes universels de leur application concrète, ne jugent que la liberté d’expression est quelque chose de fondamental qu’à condition qu’elle soit utilisée par des gens avec qui ils sont d’accord.

À

À droite, les trois intervenants qui m’ont été le plus agréables sur le plateau : Agnès Tricoire, Hector Obalk et Jean-François Kahn. Je ne les ai pas appréciés parce que je suis d’accord avec eux mais parce que chacun est parvenu à dire des choses importantes de manière au fond assez pragmatique. Le metteur en scène Gerald Garutti a dit des choses qui n’étaient pas inintéressantes non plus.

Parler du « deux poids deux mesures »2 comme une chose ressentie (par les gamins des banlieues qui s’identifient aux Palestiniens, par exemple), et productrice d’un ressentiment potentiellement dévastateur, ainsi que l’on fait Hector Obalk et Jean-François Kahn si je ne m’abuse, était nettement plus audible. En disant qu’Israël, quelles que soient les errances de son traitement des Palestiniens, est intouchable dans le débat public en profitant du tabou de la Shoah, vous vous situez sur un plan très proche de celui de Dieudonné, ou plutôt sur la première marche qui l’a mené à ce qui semble manifestement être de la paranoïa antisémite — car bien avant la seconde guerre mondiale, ce qui distingue l’antisémitisme d’autres formes de racisme, c’est la paranoïa, le complotisme, et j’ai d’ailleurs trouvé intéressant le propos de Marc-Édouard Nabe3 sur le sujet.

Car la réalité est quand même un peu plus complexe. Si le sentiment de culpabilité du monde occidental — ce même monde occidental qui a produit le nazisme —, a indéniablement permis la naissance d’Israël, c’était logique, et d’une certaine façon, ça a constitué une juste réparation d’un crime abominable. Enfin juste, tout en entraînant son lot de problèmes et d’injustices. Mais passé cet événement, il y a une histoire, bientôt soixante-dix ans d’histoire, où les arrières-pensées et le statut singulier d’Israël sont bien loin de n’être liés qu’à la culpabilité d’une Europe qui a découvert, à l’ouverture des camps, à quoi avait mené sa folie antisémite. Les vraies arrières-pensées sont géopolitiques : Israël est un outil de pouvoir et d’influence pour de nombreux autres pays. qui permet de détourner les revendications de « la rue » de nombreux pays musulmans, où la haine des juifs permet aux dirigeants de faire oublier leurs défaillances. C’est un outil d’influence pour les États-Unis, et sans doute de nombreux autres pays occidentaux, dans leur bras de fer avec les pays producteurs de pétrole. Les juifs de la diaspora, qui se sentent sans doute tous4 concernés par le devenir d’Israël, sont eux aussi pris en otage, intellectuellement et affectivement parlant, et en viennent parfois à défendre l’extrême-droite israélienne et son irrémédiable glissement vers un racisme d’État, comme ils ont défendu la politique du pays lorsqu’il était essentiellement une utopie gauchiste et assez paradoxalement universaliste (enfin sur ce point il y a un problème logique jamais réglé), y compris lorsqu’ils se sentent « de gauche » en France. Enfin, Israël, qui a connu des guerres de voisinage dès le jour de sa naissance, voit sa marge de manœuvre de plus en plus réduite et s’enfonce dans le trou en recourant à des armes absurdes, comme de tenter de convaincre (avec un certain succès) les juifs français qu’ils sont en danger en France. Mais on peut excuser les juifs d’être chatouilleux et sensibles, non pas à cause du traumatisme de la Shoah qu’à cause de la relative apathie qui a précédé chez les anti-nazis asthéniques qui n’ont pas réagi à temps, ont cru que Pétain était de leur côté, ont cru que la situation allait s’arranger, etc.
Cette lamentable évolution historique, cette terrible situation géopolitique, géostratégique, géopsychologique dans laquelle le monde s’enferme et qui coûte de plus en plus cher à tous en termes de renoncements moraux et en terme d’avenir bouché, ne peut pas se résumer à une interdiction de débat pour cause de Shoah. Dieudonné le croit, mais il est un peu fou, vous auriez tort de laisser croire que vous êtes sur la même ligne : le droit à être jugé équitablement, factuellement, pour ses erreurs, qui est refusé à Dieudonné, est une cause urgente, mais ne doit pas se transformer en simplification plus ou moins paranoïaque d’une situation complexe.

Eduardo Rihan-Cypel

L’intervenant insoutenable du plateau, pour moi : Eduardo Rihan-Cypel, député et porte-parole du PS, qui manie la vertu à deux sous si typique des cadres de son parti et y ajoute une dose de mépris extraordinaire envers le public de Dieudonné qui, à son avis, vont enfin comprendre que l’humoriste n’est pas drôle puisque la justice l’a décrété.

Ce qui a été peu évoqué, à mon goût, pendant l’émission, que certains soutiens à Dieudonné semblent méconnaître et à quoi ses détracteurs sont au contraire particulièrement sensibles, c’est que tous les discours ne sont pas explicites. Qu’une accumulation de petites phrases apparemment humoristiques, outrancières, finit par dessiner les contours d’une obsession radicale. Par ailleurs, quand on touche à des sujets fortement émotionnels, comme le récent massacre d’écoliers par Mohammed Merah ou les tortures d’un jeune homme par un gang qui se prétend « barbare », on peut difficilement réclamer le droit à être entendu au second degré. Les choses seraient plus claires si l’expression, même l’expression d’idées insoutenables, était libre. Mais le fait que Dieudonné ne prenne jamais le temps dans ses vidéos de désavouer ceux qui font preuve d’un antisémitisme viscéral tout en se réclamant de lui n’est pas très bon signe. Je comprends bien que l’on refuse de constamment montrer patte-blanche, de prendre des précautions oratoires comme si on était, par défaut, coupable. Mais en même temps il faut bien le faire, on ne peut pas défendre son droit à exprimer ses idées tout en se montrant constamment ambigu sur ce que sont ces idées. Avec le temps, Dieudonné est devenu ce que certains l’accusaient — pour lui couper le sifflet ou par préjugé — d’être. C’est pathétique, c’est dommage pour lui, mais il serait encore plus dommage que la même maladie gagne ceux qui soutiennent le principe de la liberté d’expression ou celui d’une justice qui porte sur des faits et non sur une réputation, qui porte sur des actes et non sur des opinions — mais en n’oubliant pas, tout de même, que les opinions mènent à des actes.
En tout cas, s’il ne faut pas se laisser intimider par les procès en antisémitisme jugés d’avance dont sont victimes ceux qui critiquent Israël, il ne faudrait pas se mettre à admettre que critiquer la politique israélienne signifie refuser l’existence même d’Israël, voire que critiquer la politique israélienne revient à de l’antisémitisme. Or c’est ce qu’a fait Dieudonné : il a fini par se rendre coupable de ce dont on l’accusait à tort. Existe-t-il un mécanisme plus fou et plus navrant que celui-ci ?
Eh bien j’ai trouvé, hier, que vous vous placiez un peu sur le terrain de Dieudonné, et que c’était un peu contre-productif.

...

L’abbé Grosjean voit dans la décision du conseil d’État une promesse de censure envers ceux qui s’en prennent aux catholiques. Comme il l’a affirmé des mois durant, pour lui, être pour le « mariage pour tous » c’est s’en prendre aux valeurs catholiques. Alors comme vous le dites, Jean Bricmont, où est-ce que ça s’arrête ? Si la revendication de l’un est vue comme une atteinte à l’autre, quand s’arrête la censure ?

Je ne dis pas que vous êtes ambigu, votre propos est généralement plutôt clair, mais je vous garantis qu’hier, il ne l’était pas tellement, et ma foi, c’est dommage pour les causes que vous défendez. Je vous aime bien en général5, mais l’émission d’hier m’a mis plutôt mal à l’aise, car j’ai l’impression que vous êtes rentré dans un jeu qui vous nuit — mais je reconnais que l’ambiance semblait électrique dès le départ, et que l’aménagement du plateau, à lui seul, signalait votre isolement.


Addendum, après discussions avec des amis sur des réseaux sociaux : dans votre démarche, vous semblez par ailleurs ignorer que dans l’espèce humaine, sauf exception, un discours n’est jamais jugé pour lui-même, mais aussi en fonction de ce qui l’entoure : réputation de l’auteur, mais aussi de son entourage. La psychologie sociale a démontré que ce qu’une personne dit sera reçue différemment selon qu’elle se trouve à côté de telle ou telle personne. Les téléspectateurs ont par exemple tendance à imaginer que les intervieweurs qui laissent parler l’interviewé sont d’accord avec lui, ou qu’une personne qui porte des chaussures de sport est en bonne condition physique,… Et par ailleurs, plus les sujets sont chargés émotionnellement, et plus la personne qui écoute cherchera à décider de manière tranchée s’il doit adhérer ou rejeter. Imaginez le piège que cela devient lorsqu’en plus le public se bouche les oreilles devant toute personne qui a une réputation sulfureuse. C’est injuste, mais c’est une réalité et si on veut avoir une chance d’être audible, il faut savoir prendre quelques précautions formelles dans son discours : faire attention aux noms auxquels on s’associe et chercher à maîtriser des métaphores et ses références.

  1. Lire : Le Ce soir ou jamais de la promotion de la fin du monde. []
  2. Le « deux poids deux mesures » est une réalité effective et pas uniquement un sentiment. Quand le ministre qui se plaignait du manque de blancs à Évry et qui a eu des propos assez odieux sur les Rroms se prétend le champion de l’antiracisme, il y a de quoi rire, mais quand presque aucun média ne relève cet abus, on a de quoi pleurer. Cette iniquité du traitement est une chose terrible mais elle peut souvent s’expliquer, enfin se récapituler, car chaque histoire est différente, et chercher de l’équité dans les tragédies est absurde, il faut les comprendre, les étudier, en parler, les voir comme des histoires singulières et comme des histoires universelles à la fois, mais certainement pas les placer en concurrence. Alors que l’Europe se découvrait bourreau des juifs, elle était dans le déni absolu des effets de son paternalisme colonial et post-colonial, et le reste. Il est absolument important d’en parler, de produire un discours, de récapituler une histoire, de donner la parole à ceux qui souffrent et même de donner la parole à ceux qui sont morts en souffrant, comme dans les romans d’Orson Scott Card, mais c’est une grande erreur de renvoyer les uns dos à dos ou de reprocher à untel d’avoir plus de temps d’antenne que tel autre. Le judaïsme a ses particularités — c’est, pour le Moyen-Orient, une des rares religions non-prosélytes, c’est à dire où un peuple, une culture et une religion se confondent, ce qui en fait une espèce de fossile-vivant, de survivance d’une culture antique dans un monde où les religions prosélytes telles que les diverses saveurs de Christianisme ou d’Islam étendent leur empire sur une bonne moitié de la population mondiale. L’histoire des Palestiniens a ses particularités, celle des maghrébins de France a ses particularités, celle des noirs des colonies a ses particularités, celle de l’Afrique subsaharienne a ses particularités, etc., chaque histoire est singulière dans son essence, sans son histoire, mais aussi dans l’histoire de sa prise de conscience et dans l’histoire des effets qui en découlent.
    Mais que les opprimés, ou anciens opprimés, se battent entre eux parce qu’ils sont jaloux de ces iniquités assez faciles à déconstruire historiquement, voilà qui semble assez imbécile.
    Bien entendu, tous ont le droit légitime à vouloir être jugés à la même aune, mais paradoxalement, je pense que ça passe par un examen singulier de chaque question. []
  3. Au passage je félicite Frédéric Taddéï qui laisse la parole aux gens à qui d’autres la refusent, et surtout, qui laisse parler ceux que certains de ses confrères — comme le fameux Patrick Cohen, la boucle est bouclée —, lui ordonnent presque de ne pas recevoir dans ses émissions. Je n’ai jamais lu Nabe, j’ignore pourquoi il sent le souffre, mais je sais que je ne risque pas de l’apprendre tant qu’il lui est interdit de s’exprimer.
    De même, je suis très heureux d’avoir entendu ce qu’avait à dire Alain Jakubowicz, le président de la Licra, car si je suis en total désaccord avec lui sur la pertinence de la décision du Conseil d’État, j’ai apprécié son éclairage subjectif sur l’histoire de Dieudonné. []
  4. Un ami me fait remarquer que cette réflexion est un peu péremptoire. Alors disons au moins que, personnellement, je pense qu’aucun juif n’a à s’excuser de se sentir concerné par Israël. Inversement, bien sûr, aucun juif n’a à se sentir représentant d’Israël et la communication de « l’état hébreu » (?) qui laisse accroire le contraire fait un tort considérable à la Diaspora. []
  5. Même si j’ai des objections pour les impostures intellectuelles, que vos cibles n’ont pas volé, dans un sens, mais qui sont à présent utilisées comme argument pour discréditer des pensées pourtant valables par les pires cuistres. []

Justice subjonctive

Ce matin, le Tribunal administratif a invalidé la décision, qui faisait suite à un vœu du ministre de l’Intérieur, d’interdire un spectacle de Dieudonné à Nantes. En début de soirée, retournement complet, le Conseil d’État a statué en urgence sur le sujet en désavouant cette décision. Si les provocations de Dieudonné méritent une réponse, peut-être même judiciaire, il n’y a à mon avis pas lieu de se réjouir de celle qui lui a été donnée aujourd’hui.

Le

Le titre a le mérite d’être clair : « Victoire de Manuel Valls ». La question n’était pas la justice ou l’ordre public, ni peut-être même Dieudonné, mais de permettre au ministre de l’Intérieur de sauver la face.

Sur BFM j’ai entendu un juriste commenter la décision d’interdire le spectacle de Dieudonné en ces termes, ou à peu près : « Ce qui est sanctionné par le Conseil d’état c’est l’atteinte à la dignité humaine qui pourrait avoir lieu ».
Tous les juristes ne semblent pas ravis que l’on motive une décision de justice non pas en fonction d’un délit avéré, acté, mais d’un délit potentiel, virtuel, possible : ça pourrait avoir lieu. Enfin au moment où le juriste a commenté l’affaire, cela ne pouvait plus avoir lieu, le spectacle étant annulé, il aurait dû utiliser le mode subjonctif et parler d’une « atteinte à la dignité humaine qui eût pu avoir lieu ».
J’ai trouvé le même terriblement léger (quoique je n’aie pas totalement compris sa position) lorsqu’il a dit, un peu plus tard : « il s’agit d’une atteinte à une liberté fondamentale, mais fondée juridiquement« . On s’interroge subitement sur ce que signifie le mot « fondamental » dans une telle phrase. La liberté fondamentale qui est bafouée ici est sans doute moins la liberté d’expression — notion qui a toujours un peu échappé aux Français, si ce n’est entre 1789 et 1792 puis en 1881 — que le droit à une justice ne sanctionnant que des faits avérés et non des faits futurs et imaginaires1,

À un moment assez surréaliste de l’édition spéciale de BFM, la journaliste Ruth Elkrief a signalé que le régisseur du spectacle de Dieudonné venait de sortir sur le parvis du Zénith de Nantes pour s’adresser, à l’aide d’un porte-voix, aux infortunés spectateurs. Je m’attendais à entendre ce que cette personne avait à dire à la foule, mais ça n’a pas été le cas : BFM, comme plein d’autres chaînes, a envoyé ses cadreurs produire des images, mais pas recueillir des paroles, du moins pas la parole du régisseur de Dieudonné.

Qu'est

Qu’est-ce que le régisseur du spectacle de Dieudonné a dit dans son mégaphone ? Je ne sais pas, BFM a jugé plus prudent de se contenter de le montrer et d’éviter de nous faire entendre ce qu’il avait à dire.

À la place, en voix-off, j’ai entendu Bernard-Henri Lévy, invité sur le plateau, expliquer qu’il entendait bien ceux qui débattaient « sur les interdictions a priori ou a posteriori » et convenait que « bien sûr, c’est mieux a posteriori », mais rappelait qu’il y a du nouveau dans la justice : aujourd’hui, il y a les réseaux sociaux, Internet, tout va très vite, alors hein, ma bonne dame, on n’en n’est plus à respecter les droits élémentaires.
Je n’ai pas bien compris le raisonnement.
Avec pertinence, BHL a rappelé que Dieudonné n’était pas obsédé que par les juifs mais semblait tout aussi perturbé par l’homosexualité. Avec moins de pertinence, il a souligné que Dieudonné s’en est pris à Christiane Taubira2, car il aurait dit que cette dernière n’était pas « une guenon » mais « un bonobo » qui, explique ce zoologue amateur, est « une espèce de singe ». Or s’il est certain que les gens qui ont jeté des bananes à Christiane Taubira et l’ont qualifiée de guenon l’ont fait en reprenant à leur compte les clichés coloniaux racistes qui refusaient le statut d’être humain aux noirs, il est probable que Dieudonné, qui a été un des organisateurs de « La marche des peuples noirs de France » et dont le père est originaire du Cameroun, n’a pas eu cette réflexion par négrophobie latente, et que le seconde degré soit cette fois plus que probable. De plus, les chimpanzés bonobos ne sont pas n’importe quelle espèce de grands singes, ils ont la réputation d’être plus pacifiques que leurs cousins gorilles, chimpanzés communs ou humains, et bénéficient d’une grande sympathie, qualifier quelqu’un de bonobo n’est à mon avis pas vraiment une insulte.
Toujours au chapitre de la censure, BHL a demandé que l’on supprime Dieudonné du réseau Internet, en profitant qu’une grande plate-forme de diffusion de vidéo est française (Dailymotion, je suppose), et en espérant même faire ployer l’américain Youtube car, rappelle BHL, cette plate-forme avait fini par supprimer la vidéo de la décapitation de Daniel Pearl. Je doute que Youtube comprenne totalement la comparaison.
Enfin, un éditorialiste de BFM dont le nom m’échappe a conclu en se félicitant de l’apaisement qui allait avoir lieu dans les jours à venir, grâce à l’interdiction du spectacle. Donc on interdit un spectacle pour ce qui va s’y dire et on se félicite du retour au calme qui va s’opérer. Sur BFM, on croit que l’avenir se devine. Cependant, ce n’est pas tout à fait faux : si la chaîne décide que la situation est calme, elle n’en parlera plus, elle et ses semblables décident de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas, en lui conférant de l’emphase ou non.

Afin

Afin d’être certain que la décision du Conseil d’État ne soit pas trop contestée, BFM ne trouve qu’une personne pour s’en plaindre : Gilbert Collard, horripilant avocat médiatique à présent assimilé au Front National. Pire encore, ce dernier a eu des paroles plutôt sensées, en disant que s’il y avait lieu de condamner Dieudonné, il fallait le faire, mais en fonction de ses propos passés, et non en interdisant un spectacle a priori.

Partant de cette jurisprudence, je propose que l’on condamne désormais les hommes et femmes politiques pour corruption sans attendre que les faits soient observés, et même, pourquoi pas, avant leur élection, puisque, nous le savons tous, leur situation comporte des risques dans le domaine : combien de députés, de ministres, parfaitement formés, anciennement idéalistes, réputés irréprochables, ont fini par se retrouver accusés d’abus divers qui n’auraient pas pu être commis s’ils n’avaient pas été élus ?
Et puis surtout, une fois élus, certains parviennent à ne plus être condamnables pour rien du tout, comme le sénateur Serge Dassault qui est parvenu mercredi à sauver son immunité parlementaire alors même que son audition en tant que témoin assisté semble avoir eu un résultat accablant3.

J’ai beaucoup d’amis qui trouvent qu’on en fait un peu trop avec Dieudonné, que son importance ne vient que de la publicité que lui font les débats passionnés qui ont lieu en ce moment. Ils ont raison. Mais cette affaire révèle peut-être un problème nettement moins anecdotique. Entre le sénateur louche qui est innocenté sans être jugé et l’humoriste sérieux qu’on ne condamne pas pour ses spectacles passés mais que l’on empêche de commettre des crimes potentiels, on peut se demander si les responsables de l’État français croient encore aux institutions dont ils se prétendent les représentants : il semble qu’ils n’aient même plus le souci de nous faire croire qu’ils y croient.

  1. Lire les mots assez durs de Maître Eolas, interviewé par Le Nouvel Observateur : « Le Conseil d’Etat admet que si un ministre de l’Intérieur estime que ce que vous allez dire va porter atteinte à la dignité de la personne humaine, il peut vous interdire de le dire. Nous sommes maintenant dans un régime préventif de la liberté d’expression, et c’est une boîte de Pandore qui est ouverte. Dans son ordonnance, le Conseil d’Etat souligne que « l’exercice de la liberté d’expression est une condition de la démocratie ». Et quelques lignes plus loin, il commet un attentat contre cette liberté d’expression ». []
  2. Christiane Taubira a écrit une belle tribune, Ébranler les hommes, qui, tout en critiquant l’idéologie de Dieudonné, s’en prend presque aussi fortement à Manuel Valls (sans vraiment le citer), en rappelant que c’est à la justice de rendre justice. []
  3. Treize membres du bureau du sénat ont voté contre la levée de l’immunité de leur collègue, contre douze, et un s’est abstenu. Quatorze membre du bureau en question sont réputés « de gauche », et donc politiquement opposés à Serge Dassault. La presse suppose qu’un sénateur « de gauche » a voté en faveur de Dassault et qu’un second s’est abstenu. Je propose une autre théorie : la totalité des sénateurs « de droite » a voté contre Dassault, qui les déshonore, un sénateur « de gauche » s’est abstenu et tous les autres ont voté pour sauver la peau de Serge Dassault, car il semble que plusieurs avaient des raisons tactiques personnelles de ne pas gêner le marchand de canons. []