Très cher Jean Bricmont
Je vous ai vu hier à Ce soir ou jamais et j’ai souffert pour vous. J’ai souffert en voyant que vous vous trouviez en terrain extrêmement hostile, j’ai souffert en voyant que vous seriez totalement inaudible, et j’ai souffert aussi en constatant votre maladresse face à cette situation. Je ne peux pas vous jeter la pierre, j’ai moi-même été invité à Ce Soir ou Jamais l’an dernier, sur un sujet qui n’avait rien de polémique, et j’ai vu à quel point, malgré le souci de l’animateur de laisser parler chacun, il était difficile de s’exprimer au milieu de parisiens rodés à l’exercice. Alors entravé par deux ou trois furieux qui tentent de couvrir votre voix, j’imagine qu’il est normal que vous vous soyez retrouvé à dire des bêtises.

Car excusez-moi, mais c’est ce qui s’est passé. Beaucoup de gens auront compris ce que vous vouliez dire sur la chantage à la qualification d’antisémite qui frappe ceux qui critiquent Israël, et sur le fait que cette mécanique soit très logiquement amenée à créer un ressentiment qui finit par fabriquer des Dieudonné, comme vous l’avez posément expliqué dans une vidéo postée peu avant l’émission. Mais beaucoup de gens (je me fie à ce que j’ai lu sur Twitter pour le dire) vous ont surtout entendu dire en substance que l’antisémitisme, c’est la faute des juifs. Je sais que ce n’est pas ce que vous vouliez dire, mais c’est ce que beaucoup ont entendu, et quand la partie du public qui ne vous est pas acquise ne comprend pas vos arguments, il y a peu de chances que quiconque s’y rallie pour de bonnes raisons. Mais bon, je n’ignore pas à quel point tout ça est difficile, moi qui suis tout sauf un grand-maître en éloquence.
Je vous reprocherais en revanche plus fortement d’avoir cité une phrase de Voltaire que ce dernier n’a jamais écrite (« Pour savoir qui vous dirige vraiment il suffit de regarder ceux que vous ne pouvez pas critiquer ») et qui circule dans les milieux conspirationnistes — d’abord américains — depuis une dizaine d’années. Ceci dit, on n’en est peut-être pas à ça près, Voltaire passe pour un champion de la liberté d’expression grâce à la célèbre citation « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire » qu’il n’a jamais dite non plus et qui a été inventée il y a un siècle. Ceci dit, même apocryphe, cette phrase véhicule une belle idée, et reste utile tant il est certain que la plupart des gens, notamment en France où on sait si bien séparer les grands principes universels de leur application concrète, ne jugent que la liberté d’expression est quelque chose de fondamental qu’à condition qu’elle soit utilisée par des gens avec qui ils sont d’accord.

À droite, les trois intervenants qui m’ont été le plus agréables sur le plateau : Agnès Tricoire, Hector Obalk et Jean-François Kahn. Je ne les ai pas appréciés parce que je suis d’accord avec eux mais parce que chacun est parvenu à dire des choses importantes de manière au fond assez pragmatique. Le metteur en scène Gerald Garutti a dit des choses qui n’étaient pas inintéressantes non plus.
Parler du « deux poids deux mesures » comme une chose ressentie (par les gamins des banlieues qui s’identifient aux Palestiniens, par exemple), et productrice d’un ressentiment potentiellement dévastateur, ainsi que l’on fait Hector Obalk et Jean-François Kahn si je ne m’abuse, était nettement plus audible. En disant qu’Israël, quelles que soient les errances de son traitement des Palestiniens, est intouchable dans le débat public en profitant du tabou de la Shoah, vous vous situez sur un plan très proche de celui de Dieudonné, ou plutôt sur la première marche qui l’a mené à ce qui semble manifestement être de la paranoïa antisémite — car bien avant la seconde guerre mondiale, ce qui distingue l’antisémitisme d’autres formes de racisme, c’est la paranoïa, le complotisme, et j’ai d’ailleurs trouvé intéressant le propos de Marc-Édouard Nabe sur le sujet.
Car la réalité est quand même un peu plus complexe. Si le sentiment de culpabilité du monde occidental — ce même monde occidental qui a produit le nazisme —, a indéniablement permis la naissance d’Israël, c’était logique, et d’une certaine façon, ça a constitué une juste réparation d’un crime abominable. Enfin juste, tout en entraînant son lot de problèmes et d’injustices. Mais passé cet événement, il y a une histoire, bientôt soixante-dix ans d’histoire, où les arrières-pensées et le statut singulier d’Israël sont bien loin de n’être liés qu’à la culpabilité d’une Europe qui a découvert, à l’ouverture des camps, à quoi avait mené sa folie antisémite. Les vraies arrières-pensées sont géopolitiques : Israël est un outil de pouvoir et d’influence pour de nombreux autres pays. qui permet de détourner les revendications de « la rue » de nombreux pays musulmans, où la haine des juifs permet aux dirigeants de faire oublier leurs défaillances. C’est un outil d’influence pour les États-Unis, et sans doute de nombreux autres pays occidentaux, dans leur bras de fer avec les pays producteurs de pétrole. Les juifs de la diaspora, qui se sentent sans doute tous concernés par le devenir d’Israël, sont eux aussi pris en otage, intellectuellement et affectivement parlant, et en viennent parfois à défendre l’extrême-droite israélienne et son irrémédiable glissement vers un racisme d’État, comme ils ont défendu la politique du pays lorsqu’il était essentiellement une utopie gauchiste et assez paradoxalement universaliste (enfin sur ce point il y a un problème logique jamais réglé), y compris lorsqu’ils se sentent « de gauche » en France. Enfin, Israël, qui a connu des guerres de voisinage dès le jour de sa naissance, voit sa marge de manœuvre de plus en plus réduite et s’enfonce dans le trou en recourant à des armes absurdes, comme de tenter de convaincre (avec un certain succès) les juifs français qu’ils sont en danger en France. Mais on peut excuser les juifs d’être chatouilleux et sensibles, non pas à cause du traumatisme de la Shoah qu’à cause de la relative apathie qui a précédé chez les anti-nazis asthéniques qui n’ont pas réagi à temps, ont cru que Pétain était de leur côté, ont cru que la situation allait s’arranger, etc.
Cette lamentable évolution historique, cette terrible situation géopolitique, géostratégique, géopsychologique dans laquelle le monde s’enferme et qui coûte de plus en plus cher à tous en termes de renoncements moraux et en terme d’avenir bouché, ne peut pas se résumer à une interdiction de débat pour cause de Shoah. Dieudonné le croit, mais il est un peu fou, vous auriez tort de laisser croire que vous êtes sur la même ligne : le droit à être jugé équitablement, factuellement, pour ses erreurs, qui est refusé à Dieudonné, est une cause urgente, mais ne doit pas se transformer en simplification plus ou moins paranoïaque d’une situation complexe.

L’intervenant insoutenable du plateau, pour moi : Eduardo Rihan-Cypel, député et porte-parole du PS, qui manie la vertu à deux sous si typique des cadres de son parti et y ajoute une dose de mépris extraordinaire envers le public de Dieudonné qui, à son avis, vont enfin comprendre que l’humoriste n’est pas drôle puisque la justice l’a décrété.
Ce qui a été peu évoqué, à mon goût, pendant l’émission, que certains soutiens à Dieudonné semblent méconnaître et à quoi ses détracteurs sont au contraire particulièrement sensibles, c’est que tous les discours ne sont pas explicites. Qu’une accumulation de petites phrases apparemment humoristiques, outrancières, finit par dessiner les contours d’une obsession radicale. Par ailleurs, quand on touche à des sujets fortement émotionnels, comme le récent massacre d’écoliers par Mohammed Merah ou les tortures d’un jeune homme par un gang qui se prétend « barbare », on peut difficilement réclamer le droit à être entendu au second degré. Les choses seraient plus claires si l’expression, même l’expression d’idées insoutenables, était libre. Mais le fait que Dieudonné ne prenne jamais le temps dans ses vidéos de désavouer ceux qui font preuve d’un antisémitisme viscéral tout en se réclamant de lui n’est pas très bon signe. Je comprends bien que l’on refuse de constamment montrer patte-blanche, de prendre des précautions oratoires comme si on était, par défaut, coupable. Mais en même temps il faut bien le faire, on ne peut pas défendre son droit à exprimer ses idées tout en se montrant constamment ambigu sur ce que sont ces idées. Avec le temps, Dieudonné est devenu ce que certains l’accusaient — pour lui couper le sifflet ou par préjugé — d’être. C’est pathétique, c’est dommage pour lui, mais il serait encore plus dommage que la même maladie gagne ceux qui soutiennent le principe de la liberté d’expression ou celui d’une justice qui porte sur des faits et non sur une réputation, qui porte sur des actes et non sur des opinions — mais en n’oubliant pas, tout de même, que les opinions mènent à des actes.
En tout cas, s’il ne faut pas se laisser intimider par les procès en antisémitisme jugés d’avance dont sont victimes ceux qui critiquent Israël, il ne faudrait pas se mettre à admettre que critiquer la politique israélienne signifie refuser l’existence même d’Israël, voire que critiquer la politique israélienne revient à de l’antisémitisme. Or c’est ce qu’a fait Dieudonné : il a fini par se rendre coupable de ce dont on l’accusait à tort. Existe-t-il un mécanisme plus fou et plus navrant que celui-ci ?
Eh bien j’ai trouvé, hier, que vous vous placiez un peu sur le terrain de Dieudonné, et que c’était un peu contre-productif.

L’abbé Grosjean voit dans la décision du conseil d’État une promesse de censure envers ceux qui s’en prennent aux catholiques. Comme il l’a affirmé des mois durant, pour lui, être pour le « mariage pour tous » c’est s’en prendre aux valeurs catholiques. Alors comme vous le dites, Jean Bricmont, où est-ce que ça s’arrête ? Si la revendication de l’un est vue comme une atteinte à l’autre, quand s’arrête la censure ?
Je ne dis pas que vous êtes ambigu, votre propos est généralement plutôt clair, mais je vous garantis qu’hier, il ne l’était pas tellement, et ma foi, c’est dommage pour les causes que vous défendez. Je vous aime bien en général, mais l’émission d’hier m’a mis plutôt mal à l’aise, car j’ai l’impression que vous êtes rentré dans un jeu qui vous nuit — mais je reconnais que l’ambiance semblait électrique dès le départ, et que l’aménagement du plateau, à lui seul, signalait votre isolement.
Addendum, après discussions avec des amis sur des réseaux sociaux : dans votre démarche, vous semblez par ailleurs ignorer que dans l’espèce humaine, sauf exception, un discours n’est jamais jugé pour lui-même, mais aussi en fonction de ce qui l’entoure : réputation de l’auteur, mais aussi de son entourage. La psychologie sociale a démontré que ce qu’une personne dit sera reçue différemment selon qu’elle se trouve à côté de telle ou telle personne. Les téléspectateurs ont par exemple tendance à imaginer que les intervieweurs qui laissent parler l’interviewé sont d’accord avec lui, ou qu’une personne qui porte des chaussures de sport est en bonne condition physique,… Et par ailleurs, plus les sujets sont chargés émotionnellement, et plus la personne qui écoute cherchera à décider de manière tranchée s’il doit adhérer ou rejeter. Imaginez le piège que cela devient lorsqu’en plus le public se bouche les oreilles devant toute personne qui a une réputation sulfureuse. C’est injuste, mais c’est une réalité et si on veut avoir une chance d’être audible, il faut savoir prendre quelques précautions formelles dans son discours : faire attention aux noms auxquels on s’associe et chercher à maîtriser des métaphores et ses références.