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Les 343 19 18 salauds

Trois-cent quarante-trois « salauds » signent un appel au droit à recourir aux services de prostitué(e)s, puisqu’il est question de pénaliser leur clientèle. Cet appel est relayé par le journal d’Elisabeth Lévy, Causeur. Si on y regarde de près, les trois-cent quarante-trois sont ne sont que dix-neuf : Frédéric Beigbeder, Nicolas Bedos1, Philippe Caubère, Marc Cohen, Jean-Michel Delacomptée, David Di Nota, Claude Durand, Benoit Duteurtre, Jacques de Guillebon, Basile de Koch, Antoine, Daniel Leconte2, Jérôme Leroy, Richard Malka, Gil Mihaely, Ivan Rioufol, Luc Rosenzweig, François Taillandier et Eric Zemmour. Il semble même que ces dix-neuf « trois-cent quarante-trois » soient seulement dix-huit, car le chanteur Antoine semble avoir été ôté de la liste qui se trouve sur le site de Causeur.

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On peut discuter de la pénalisation des clients. Question très complexe, car s’il est certainement faux de dire que la prostitution est « le plus vieux métier du monde »3, formule qui laisse imaginer qu’un monde sans prostitution est impensable, il est certain que les raisons d’être tenté ou acculé à se prostituer (et d’être tenté d’en être client) ne disparaîtront que le jour où nos sociétés seront idéalement exemptes d’inégalités financières autant que sexuelles4. Et sans vouloir être défaitiste, j’ai peur que ça ne soit pas pour demain, et pire, j’ai peur que la tendance soit à un accroissement des inégalités. Est-ce que pénaliser le client protège ou précarise les prestataires ? Ce sujet me semble terriblement complexe, et en fait je suis toujours épaté que tant de gens aient un avis tranché. Mais il devrait être possible de s’entendre sur l’abolition de la prostitution non comme moyen, mais comme but : un jour, dans un monde idéal, la misère affective ou sexuelle et la misère tout court n’auront plus de raison de s’exploiter mutuellement.

Les trois-cent-quarante-trois salauds qui sont en fait dix-neuf ou même seulement dix-huit ne subissent pas des conditions de vie qui rendent difficile toute vie sexuelle autre que tarifée : désert rural, lourd handicap physique ou social, enfin ce genre de choses. Ils ne réclament pas d’améliorer la condition des travailleurs du sexe, ils revendiquent juste le droit à continuer d’exploiter, à utiliser leur position sociale pour profiter du corps d’autrui, à utiliser l’argent qu’ils ont et que d’autres n’ont pas pour gagner du temps et éviter toute responsabilité ou tout engagement : ma sexualité, ton problème. Ils ne sont même pas dans le romantisme un peu suspect des clients de l’époque des maisons closes ou des amants de courtisanes d’autrefois qui s’aveuglaient volontairement un peu quant au caractère sordide des réalités de ces professions. Ils ne veulent du bien à personne qu’à eux-mêmes, et ils affirment que l’argent achète tout.

Il est étrange et intéressant de voir apparaître ici le nom d’Éric Zemmour et, en filigrane, celui d’Élisabeth Lévy, qui partage avec le farfadet masculiniste comme avec Ivan Rioufol, autre signataire, une certaine obsession du déclin de la France qui, selon eux, ne serait pas dû à un abandon du service public5, du frêle équilibre social-démocrate ou encore de l’égalité entre les sexes, mais au contraire, de la « dévirilisation » des hommes, de l’extension du pouvoir des femmes, de l’accueil civilisé des étrangers, du fait de laisser des miettes (RSA, allocations diverses) aux plus pauvres des pauvres, du fait d’accepter la culture d’autrui,  la religion d’autrui, les revendications d’autrui,… C’est cette famille des néo-réactionnaires médiatiques qui fustige régulièrement le « relativisme culturel » de la gauche post-moderne, mais je ne vois pas bien en quoi la pensée post-soixante-huitarde sèmerait plus la confusion des valeurs qu’une pétition de bourgeois parisiens, de gauche ou de droite6 qui s’insurgent à l’idée qu’on entrave leur droit à la jouissance et leur droit à exploiter et à mépriser plus pauvres qu’eux.

...

Une double-page du Nouvel observateur commémorant les quarante ans du manifeste des 343… et peut-être aussi l’époque où ce magazine en était vraiment un.

Le « relativisme » est présent dans les références mises en avant : si les signataires affirment être trois-cent quarante-trois, c’est en clin d’œil au « manifeste des trois-cent quarante-trois » (1971), où, à conduites par Simone de Beauvoir, trois-cent quarante-trois femmes7 affirmaient avoir clandestinement vécu une interruption volontaire de grossesse, à une époque où cet acte était illégal, pénalisé, dangereux, et où la contraception venait tout juste d’être autorisée mais n’avait pas le droit d’être évoquée. Il fallait une belle dose de courage pour revendiquer un avortement, à la fois face à la loi, et face à l’opinion (qui n’a pas tellement changé : c’est une chose dont on ne se vante pas facilement). Très vite, ce manifeste a été surnommé « les 343 salopes ».

Ce n’est pas la première fois qu’un manifeste politique fait explicitement référence à celui de 1971, mais associer une lutte de femmes pour le droit à disposer de leur corps à une lutte d’homme pour conserver le privilège du droit à disposer du corps d’autrui (et de femmes, surtout), voilà qui est plus que consternant : obscène.
Un second clin d’œil est lancé envers la lutte contre le racisme du début des années 1980, avec le slogan « touche pas à ma pute », qui est destiné à nous rappeler le « touche pas à mon pote » de SOS Racisme. Un recyclage à peine moins lamentable que l’autre, ne serait-ce que pour l’utilisation du mot « pute » et du possessif « ma », qui disent bien ce qu’ils veulent dire : mépris, pouvoir, propriété…

  1. J’ai appris depuis la publication de cet article que Nicolas Bedos n’assumait plus totalement sa prise de position, et en tout cas la comparaisons entre le manifeste de 1971 et celui de 2013. Il n’y aurait donc plus que 17 ou 17 signataires et demie. []
  2. 6/11 : Encore une défection : Daniel Leconte n’avait pas signé la pétition, et y a découvert son nom après publication, cf. ce commentaire. []
  3. Une certaine logique voudrait que la prostitution ait été inventée après l’argent, qui a été inventé avec l’agriculture, aux débuts de la civilisation, comme la propriété foncière, la monarchie, le mariage, l’emploi, la ville, le commerce, la comptabilité, les mathématiques, l’écriture,… []
  4. Le documentaire RDA: l’amour autrement ?, montré récemment sur Arte, est éclairant et passionnant. On y voit la différence entre l’Allemagne de l’Ouest, pétrie de moralité, où l’épouse était au service de son mari et où existaient prostitution et pornographie (clandestinement puis au grand jour), comparée à l’Allemagne de l’Est, où l’égalité entre hommes et femmes n’était pas une plaisanterie et où l’éducation sexuelle et l’accès à la contraception étaient librement discutées : la prostitution comme la pornographie étaient à peu près inconnues. []
  5. Un fait éclairant sur la marchandisation de l’espace public : À Bordeaux, la nouvelle poste a obtenu de « bâtiments de France » le droit à encastrer sur son mur extérieur un distributeur d’argent, mais pas une boite-aux-lettres. []
  6. Il y a parmi les signataires des gens qui se donnent la réputation d’être de gauche et d’autres de droite. Le fait qu’ils s’accordent sur l’exploitation du corps d’autrui tombe le masque : ils ne sont rien d’autres que des bourgeois à l’ancienne. []
  7. Parmi lesquelles Jeanne Moreau, Françoise Sagan, Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Christine Delphy, Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Agnès Varda,… []

Débranche !

Aujourd’hui, le « community manager » du Point a fait fort en twittant :

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Ce n’est pas la première fois qu’un stagiaire du week-end se laisse aller à sortir une énormité, pas la peine de rappeler la manière dont le « community manager » de Canal+ avait salué la palme d’or reçue par La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche…

Mais l’article associé à ce tweet est du même tonneau, et a pour titre : 29 juin 1967. La plus belle poitrine d’Hollywood se tue sur la route. Exit Jayne Mansfield. On y lit entre autre que Jane Mansfield avait : « 163 de QI et 115 de tour de poitrine – et pas l’inverse, malheureusement » (!?!) et que, puisque la mort de l’actrice est due à l’écrasement du crâne avec extirpation du cerveau, « Au moins cette blonde en avait-elle un ! ».
On apprend par ailleurs que la perfection d’un corps est d’avoir l’air artificiel : « Jamais corps de femme ne fut plus parfait. Des tétons naturels qu’on aurait dit gonflés à l’hélium ».
Croyez-le ou non, il a fallu pas moins de deux journalistes pour pondre cet article grossier, phallocrate, et insultant.

La presse écrite française reçoit 5 milliards d’euros de subventions pour continuer à dispenser la bonne parole « libérale »1. Du coup, n’ayant d’autre impératifs que de convaincre les gouvernements successifs de la maintenir sous perfusion, elle se moque de continuer à avoir des lecteurs et ne cherche pas plus à avoir un contenu : Libération doit désormais faire douze pages, et je soupçonne Le Monde de glisser des colonnes entières en faux-texte pour remplir — qui a le courage de tout lire ? —, et je ne parle pas du dessin de Plantu. On est arrivé au point où Le ParisienLe Figaro et les gratuits sont les seuls quotidiens faits de manière un peu sérieuse, c’est dire les abysses dans laquelle la presse se trouve.
Quand aux magazines, ils se portent aussi mal et, entre deux blagues sur les blondes, radotent les mêmes couvertures (la seule chose que tout le monde lise vraiment, ceci dit) chaque semaine : la cote du président (« La chute »), la menace de retour de l’ex-président (« Il est prêt »« il revient »), etc.

Imaginons une seconde que Le Point perde ses cinq millions d’euros de subventions2 et soit subitement astreint à réfléchir à son contenu ? Pareil pour Le Monde (près de 20 millions) ou Libé (près de 10 millions) ?
Personnellement, je suis contre l’acharnement thérapeutique, alors pour que la presse ne disparaisse pas en nous laissant un trop mauvais souvenir, je propose qu’on débranche, tout bêtement, qu’on arrête la perfusion. Certains journaux disparaîtraient, ce serait triste, mais après tout la vie est faite de choses tristes. D’autres s’amélioreraient, et on y gagnerait tous. De plus, comme nous le disent constamment ces fleurons de la presse française3, l’État est pauvre, l’État doit faire d’urgence des économies. Pourquoi pas celles-ci ?
Et ne parlons pas des tonnes d’arbres qui n’avaient rien demandé et que l’on coupe pour ça.

  1. Il s’agit d’un « libéralisme » avec un bon parachute pour ceux qui l’organisent ou le promeuvent, et qui rejoint donc le fameux « socialisme de marché » mis au point en Chine : les pauvres partagent le même marasme (communisme) et leurs dirigeants, non-élus de préférence, partagent les profits (libéralisme). []
  2. Je ne parle que des aides directes, ces supports de presse bénéficient par ailleurs d’aides indirectes qui leur permettent d’être diffusés à peu de frais. []
  3. J’ai écrit « fleurons de la presse française » mais si j’avais le syndrome de Gilles de Tourette j’aurais écrit « torche-culs ». Par bonheur, je ne suis pas atteint d’une telle maladie. []

Les droits de l’homme en pantoufles et en gros sabots

Depuis que le Petit Journal de Canal+ est une véritable émission, et plus seulement une rubrique du Grand Journal, Yann Barthès et son équipe doivent trouver le moyen de remplir une demi-heure d’émission. Ce changement de format, j’en avais parlé ailleurs, a altéré le ton de l’émission, et rend parfois insupportable la légèreté de son traitement de l’actualité médiatique, qui est son sujet principal1.
Lundi dernier, le thème de l’émission était la visite de François Hollande en Chine. Yann Barthès a annoncé ce sujet comme ceci : « La spéciale Chine commence juste après nos clichés que voilà ». Les clichés, ce sont un panda, un homme en costume de mandarin qui se fait appeler « Tchang », et un dragon.

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Enfin ça, c’étaient les clichés « gentils », une invocation du folklore. Un cliché de cliché, donc. Les véritables poncifs viennent après.
En introduction, François Hollande se voit railler, puisqu’il ne se montre pas plus courageux que ses prédécesseurs dans la dénonciation de la situation des droits de l’homme en Chine lorsqu’il s’y rend en voyage officiel, alors qu’il critiquait, cinq ans plus tôt, la même attitude chez son prédécesseur. Ce n’est pas volé, mais le scandale n’est pas tant de s’abstenir de donner publiquement de grandes leçons aux dirigeants du pays le plus peuplé au monde lorsque l’on y est accueilli en visite officielle, mais de reprocher à ceux qui ne le font pas de ne pas le faire, car il n’est pas utile d’être un grand sinologue pour savoir que ce n’est pas en se montrant insultant que l’on peut améliorer la situation que vivent les Chinois au jour le jour dans l’exercice de leurs libertés. Sans compter que nous ne sommes pas en guerre avec la Chine, nous entretenons des liens commerciaux soutenus (et bien sûr aussi tendus) avec ce pays immense, complexe, et qui ne parvient à se tenir entier depuis plusieurs millénaires que grâce à un pouvoir central autoritaire — ce que je ne défends pas mais dont les Chinois sont les premiers persuadés me semble-t-il. Quoi qu’il en soit, si un chef d’État veut aider le dissident et prix Nobel de la paix Lu Xiaobo à sortir de prison, ce ne saura être en se montrant humiliant et moralisateur face à un parterre de journalistes français2 qui le réclament : « Monsieur le président, allez-vous leur parler des droits-de-l’homme ? ».

Le Petit journal a interrogé, caméra au poing, des journalistes chinois, en demandant de manière un peu sournoise et faussement naïve pourquoi Lu Xiaobo est en prison. « En France on ne comprend pas très bien, est-ce que vous pouvez nous expliquer ? ».
La caméra s’amuse de voir les journalistes esquiver avec un sourire gêné, dire « désolé, je ne peux pas parler de ça », ou même s’enfuir face à l’insistance de la question plutôt que de chercher à formuler une réponse. Mais tous n’agissent pas de la même manière, on voit notamment une femme tenter d’expliquer que le sujet est délicat, manière de dire que ce n’est pas en se montrant brutal qu’on peut régler le problème3.
Un peu plus tard, l’équipe du petit journal part sur la place Tian’Anmen en tendant aux passants, toujours filmés, un téléphone portable sur lequel est écrit en chinois une question sur ce qui s’est passé là le 4 juin 19894, dernier jour des manifestations dont l’évocation est toujours interdite en Chine continentale.

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Les passants interpellés sont embarrassés, choqués, et pensent à juste titre qu’on cherche à les piéger, à leur faire dire du mal de leurs gouvernants.
J’en discutais avec une jeune femme arrivée en France adolescente, et possédant donc une vraie double-culture franco-chinoise, qui me disait que les répressions de 1989 étaient un sujet tabou non seulement dans la rue chinoise mais même en France au sein de sa propre famille5, que l’on n’en parlait pas — alors que l’on peut désormais parler (prudemment, j’imagine) de périodes tragiques telles que la Révolution Culturelle ou le Grand Bond en avant.

Oui, les Chinois  ont des problèmes, c’est certain. Ils vivent sous un régime autoritaire ou les libertés publiques sont fermement encadrées, pour faire un euphémisme. Mais nous le savons. Le Petit journal le sait. Tout le monde le sait. Les Chinois de la rue et les journalistes chinois le savent, et ça explique à soi seul qu’ils aient du mal à en parler à visage découvert, devant les caméras d’une bande de hipsters parisiens habitués à nous faire rire en faisant dire des bêtises à d’autres hipsters à la sortie des défilés de la fashion week.
Ce ne sont pas les journalistes français qui risquent la prison, l’interrogatoire, ou même seulement la peur de ne pas avoir dit la chose qu’il fallait devant la caméra. Aujourd’hui, les « journalistes » du Petit Journal sont rentrés chez eux, en France, et ils utilisent toutes sortes d’appareils électroniques qui coûteraient le triple s’ils n’étaient pas fabriqués en Chine par des gens payés une misère. Les Chinois de Chine, eux, essaient de conquérir des libertés au jour le jour. Des petites libertés, parfois, de simples étapes, comme le droit de se plaindre publiquement d’un scandale alimentaire, le droit de s’informer sur une épidémie ou celui de gagner de l’argent. Pas des libertés un peu « enfant gâté » comme les très théoriques « droits de l’homme » dont nous aimons tant exporter le nom6.

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À un moment de l’émission, l’anonyme qui défiait les chars en 1989 est évoqué et on sent que le Petit Journal se sent confusément aussi courageux…

Il paraît que les audiences du Petit journal sont en baisse. Ce n’est pas volé.

  1. Je ne suis pas seul à dire du mal du Petit Journal, voir par exemple chez Acrimed ou Arrêts sur images. []
  2. Notons qu’une partie des infrastructures technologiques qui servent à brider les libertés publiques en Chine, comme le célèbre « Grand bouclier doré », sont produites par de grandes sociétés occidentales comme IBM, Cisco, ou encore le français Thalès. []
  3. Il en va de même avec le Tibet, qui est un poncif dans la presse occidentale mais une question sans doute plus complexe pour les Chinois comme pour les Tibétains — rappelons que malgré l’image sympathique qu’en a fourni Tintin au Tibet, le régime des Lamas a été une théocratie abominable dont la plupart des sujets étaient des serfs, et que le pays, avant d’être occupée militairement par la Chine a été un protectorat de l’Empire chinois. Je ne défends évidemment pas l’invasion du Tibet par la Chine, mais je serais curieux d’entendre ce qu’en disent les Tibétains qui ne sont pas liés à la diaspora aristocratique religieuse : on ne les entend strictement jamais. []
  4. Cela me rappelle Le Joli mai, de Chris Marker, où le regretté auteur de La jetée interrogeait les passants sur l’actualité de l’année 1962 et constatait l’absence totale de références à la fin de la Guerre d’Algérie et à des événements tels que la manifestation de la station Charonne, les attentats de l’OAS ou le massacre d’Oran. Mais plutôt que de donner des leçons, Marker en profitait pour faire un portrait superbe de la société de l’époque et de ses aspirations pour l’avenir. []
  5. J’ai l’impression qu’en Chine, mais aussi dans les pays de l’ex-Indochine, il existe une forte tradition de l’oubli volontaire des sujets les plus douloureux, ce qu’est la répression des manifestations de la place Tian’anmen qui, au moment où toute une partie du monde changeait complètement (fin de l’Apartheid, chute du mur) était le signal que la Chine ne suivrait pas le mouvement et que ses dirigeants ne comptaient pas tenir les rênes du pays avec plus de souplesse qu’auparavant. []
  6. Gilles Deleuze résumait ça très bien dans la séquence de l’Abécédaire consacrée au mot « gauche » où il parle de l’invocation des droits de l’homme comme moyen, pour l’Europe notamment, de conserver ses privilèges : « Tout le respect des droits de l’homme, c’est… vraiment, on a envie presque de tenir des propositions odieuses. Ça fait tellement partie de cette pensée molle de la période pauvre dont on parlait. C’est du pur abstrait. Les droits de l’homme, mais qu’est-ce que c’est ? C’est du pur abstrait. C’est vide « . []

Une relique de l’anti-sarkozysme primaire

Mon fils, qui est en classe de première, est venu me demander de lui acheter La Princesse de Clèves, de Madame de La Fayette, qu’il doit lire pour le cours de lettres.
« Pas besoin de l’acheter », lui ai-je dit, « Je l’ai déjà ».
En effet, il y a quatre ans, j’avais acheté ce livre non tant pour le lire, mais parce que Nicolas Sarkozy l’avait raillé à plusieurs reprises, en faisant l’exemple même du livre inutile, dont on impose la lecture non seulement aux lycéens, mais aussi à ceux qui préparent les concours de la fonction publique. Cela avait provoqué une réaction forte de la part des amoureux des livres, parce qu’on sentait là une forme de clivage entre deux visions de la société : celle pour qui il faut avoir une montre de luxe avant cinquante ans pour ne pas avoir « raté sa vie » (Jacques Séguéla) et celle pour qui les richesses sont culturelles ou esthétiques1

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En vacances dans les Pyrénées, j’avais lu une quinzaine de pages de la Princesse de Clèves mais je ne suis pas rentré dedans. J’avais peut-être acquis ce livre pour une mauvaise raison, pour protester confusément contre un projet de société qui me semblait ignoble.
Et puis peut-être que j’avais passé l’âge de m’intéresser aux histoires d’amours enflammées.
Mais voilà, quatre ans plus tard, impossible de remettre la main sur le livre ! J’ai retourné la maison, sans succès, et j’allais me résigner à racheter ce livre que je n’avais jamais voulu lire, quand ma fille cadette m’a réclamé, elle aussi pour l’école, du Zola et du Balzac. C’est en les cherchant que je suis tombé, par hasard, sur la Princesse de Clèves. Ouf.

En retrouvant le livre, j’ai fait un petit voyage dans le temps : cela ne fait pas un an que Nicolas Sarkozy a rendu les clefs de l’Élysée, et pourtant, tout ça me semble déjà bien loin, oublié, abandonné, plié, malgré les dégâts durables causés par cet épisode politique navrant, et malgré le fait que l’actuel gouvernement n’ait pas une vision de l’économie franchement différente de celle du précédent. Au moins ne traitent-ils pas la littérature avec un mépris affiché et sûr de son bon droit, c’est toujours ça. 

  1. Voir, à cette époque, la FlashMob (organisée, si ma mémoire est bonne, par Julien Levesque) et qui s’est tenue sur la Place Saint-Michel : à une heure précise, tous les participants ont sorti un livre de leur poche et se sont mis à en lire des pages à voix haute. []

Blind Dati

Rachida Dati tente d’empêcher la publication d’une bande-dessinée qui semble entièrement consacrée à sa vie privée, Rachida, au nom des pères, par Yves Derai et Bernard Swysen, avec des dessins d’un dénommé Marco Paulo. L’album sort jeudi. Paulo et Swysen avaient publié l’an dernier, avec le juge Gilbert Thiel, Le pouvoir de convaincre, chez le même éditeur 12bis, un album qui était consacré à décrypter l’ascension de Nicolas Sarkozy. Yves Derai, quant à lui, avait publié en 2009, avec Michael Darmon, un essai consacré à Rachida Dati et intitulé Belle-amie, en référence évidente au Bel-Ami de Maupassant. L’éditeur s’est fait une spécialité de ce genre de bandes dessinées qui se situent à mi-chemin entre l’enquête journalistique et la caricature : Ben Laden, Ahmadinejad, Carla Bruni, Nicolas Sarkozy, mais aussi l’œnologue Robert Parker,…

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J’ai tendance à trouver le personnage de Rachida Dati assez passionnant, pour son ambition, son culot, son parcours qui rappelle effectivement Bel-Ami ou Rastignac, mais dans des conditions que n’auraient pas imaginé les romanciers du XIXe siècle : femme, d’une part, et deuxième née d’une famille modeste de onze enfants, avec un père marocain et une mère algérienne. Rien n’assurait la réussite de Rachida Dati, alors elle a « hacké » un système politique largement blanc et masculin en jouant sur ses faiblesses, multipliant les liaisons amoureuses simultanées1, argument utilisé, sans grande élégance, par un homme d’affaire pour échapper au test de paternité censé déterminer s’il est, ou non, le géniteur de la fille de l’ancienne garde des sceaux.

Le personnage est hors-normes, son potentiel comique et pathétique est immense, mais cette bande dessinée me met extrêmement mal à l’aise. Peut-être est-ce tout simplement parce que les trois pages aperçues laissent penser que les auteurs ne sont ni Shakespeare, ni Balzac, ni Maupassant, ni Choderlos de Laclos, ni David Simon — l’auteur de The Wire.
J’ai l’impression — peut-être erronée, puisque je n’ai pas lu le livre — qu’il n’y a en jeu ici que de railler une grenouille qui a voulu se faire aussi grosse que le bœuf, et de renvoyer Rachida Dati à ses origines sociales et à son sexe, attitude condescendante qui est peut-être précisément ce qui l’a amenée à transformer ses faiblesses en armes de conquête et à mettre avec un opportunisme constant son talent (dont je ne doute pas) au service d’une ambition pure.
Il va sans dire que je ne suis pas pour la censure du livre (ni d’aucun livre), j’espère juste que le public ne cautionnera pas trop massivement ce genre de publication un peu lamentable.

  1. Selon Le Monde : « un animateur télé, un ministre, un PDG, un Premier ministre espagnol, l’un des frères de Nicolas Sarkozy, un procureur général qatari et l’héritier d’un empire de luxe ». On doit pouvoir s’autoriser à se moquer de l’opposition de Rachida Dati au « mariage pour tous » si l’on considère la complexité de la question de la paternité de sa fille. []

Humansplainaitions

Le mot « mansplaining »1 est à la mode, en tout cas dans les débats sur Internet. Il est utilisé pour décrire le moment où un homme explique à une femme ce qu’elle pense ou qu’elle ressent, comme s’il le savait mieux qu’elle ou qu’il était plus qualifié pour le faire. C’est l’acception restreinte du mot2, mais certains l’étendent à chaque situation où une personne qui se trouve en position de supériorité fournit une analyse condescendante de la situation de l’autre, ou parle à sa place, et, en affectant de prendre sa défense bien souvent, lui confisque la parole : le colonisateur qui parle à la place du colonisé, l’adulte qui parle pour l’enfant, le maître qui parle pour l’esclave, le député qui informe les citoyens de leur opinion, etc. On pourrait aussi appliquer la notion aux décideurs de l’audiovisuel qui produisent des programmes médiocres en expliquant que c’est ce qu’attend le public, ou au philosophe cartésien Malebranche qui expliquait que les animaux ne ressentaient pas réellement la douleur3, selon un raisonnement très tordu : Dieu est juste, donc il épargne les animaux de la souffrance puisque ceux-ci n’ont pas d’âme4 ni de pêché originel à expier.

hypocrites

Les hypocrites, dans l’Enfer de Dante, illustré par Gustave Doré.

Je propose d’appeler « humansplaining » les situations où des humains parlent à la place des animaux, de la nature, ou mieux encore, de Dieu.
On en entend beaucoup dans le registre, en ce moment. La nature, par exemple, est invoquée pour définir des règles humaines5, pour légiférer ou pas ce qui est « contre-nature ». La proposition est complètement absurde, puisque « la nature » est la somme de ce qui existe autour de nous, on ne peut pas la nier, mais on ne peut pas non plus obéir ou désobéir à son opinion, la nature n’a pas d’opinion, elle se contente d’être. La loi de la gravitation est une loi de la nature, par exemple, et on n’a pas besoin de l’inscrire dans le code civil. En revanche, c’est cette même nature et cette même loi de la gravitation qui nous ont permis de créer des moyens de contourner des limites qui nous étaient imposées jusqu’ici : l’homme est capable de voler dans le ciel, grâce à la technologie.
Les gens qui prétendent que l’économie doit être « sauvage » (entendre : sans intervention étatique qui entraverait l’ivresse de puissance du petit nombre qui la dirige) ou les gens qui dénient des droits à certaines catégories de personnes (femmes, étrangers, personnes qui ont une autre couleur de peau, homosexuels) au nom de prétendues lois naturelles, ne sont, sauf quelques membres d’églises mennonites sévères, pas pour autant gênées à l’idée de prendre l’avion, d’utiliser des téléphones mobiles, de ranger leur nourriture dans un réfrigérateur, de profiter des antibiotiques, ou de toute autre invention humaine, et donc artificielle. Ce qu’ils appellent « nature », au fond, c’est une somme d’usages et d’intérêts, généralement exclusivement les leurs6 qu’ils n’ont pas envie de voir contraints ou altérés.
Curieusement (ou au contraire très logiquement ?), ceux qui utilisent la nature comme argument pour décréter la manière dont la vie sociale ou économique doit fonctionner sont rarement des écologistes, au sens où ils n’ont pas spécialement le souci de comprendre ni de favoriser le bon fonctionnement de la nature. Ils savent sans doute d’instinct que la nature se moque, par exemple, de l’existence de l’homosexualité au sein de l’espèce humaine, mais qu’elle souffre terriblement du déversement massif de déchets dans l’atmosphère ou dans l’eau. Un véhicule 4×4 est bien plus « contre-nature » ou « anti-nature » que le mariage homosexuel.

On atteint un degré encore plus lamentable avec l’utilisation de Dieu comme argument : aucun témoin fiable ne l’a vu, ni entendu, et ni la logique ni ce qu’on sait du monde qui nous entoure ne permettent d’attester de son existence. Pourtant, ceux qui agissent sur la vie d’autrui au nom de Dieu prétendent généralement le connaître assez pour savoir ce qu’il veut, et qui l’on peut se sentir autorisé à brider, brimer, ou assassiner en son nom.
Dieu est parfait pour ça, puisque, chacun le sait très bien, au fond je pense, il ne risque pas de protester, car pour protester, il faudrait qu’il existe. Les gens qui utilisent la « volonté de Dieu » pour légitimer leurs propres désirs ne croient sans doute pas réellement à la divinité toute-puissante dont ils se prétendent serviteurs (comme pour se défausser, se déresponsabiliser). S’ils y croyaient effectivement, ils commenceraient par se demander si leur connaissance de la divinité en question est fondée  et correcte (plutôt que de croire, pour 99% d’entre eux, en la religion de leurs ancêtres), à en chercher les preuves et à chercher à savoir précisément ce que leur veut cette divinité. Et je parie, d’ailleurs, que si des gens croyaient véritablement à une toute-puissance, ils chercheraient un moyen de lui échapper, de biaiser, de tricher, d’amadouer,… Et j’imagine que les États du monde entier consacreraient des budgets conséquents à l’étude et à l’endiguement de Dieu qui, en existant effectivement constituerait non plus un outil de domination commode et une consolation à peu de frais, mais une menace pour les libertés et une source d’angoisse.

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Hier, dans l’émission Ce soir ou jamais, j’ai découvert Charles Gave, un économiste qui considère que le Général Pinochet était un démocrate (car en fin de règne, cet homme amené au pouvoir par un coup d’État sanglant a organisé un référendum sans prévoir qu’il n’en maîtriserait pas le résultat) et dont le premier livre, dédicacé par Milton Friedman, affirme que : « La seule forme de pensée économique qui soit conforme aux Évangiles, c’est le libéralisme ! ». Parvenir à relier au libéralisme de Hayek et Friedman7 une secte deux fois millénaire au fonctionnement plus ou moins communiste, et dont l’inspirateur refusait les richesses matérielles, montre bien à quel point l’important, dans le fait de croire ou de faire croire, ce n’est pas de se conformer à une philosophie d’existence, c’est de se donner des forces pour imposer sa vision de ce qu’on veut que le monde soit. Peu importe le dogme, seule compte la domination de soi-même (au mieux) ou d’autrui.

  1. de man et explaining. []
  2. Parfois, l’accusation de mansplaining frise la discrimination et l’argument d’autorité : une personne n’aurait pas le droit d’avoir un avis sur une injustice sexiste sans en être victime. Réponse du berger à la bergère, certains utilisent la notion réciproque « womansplaining ». []
  3. cf. Malebranche De la Vérité : « Dans les animaux il n’y a ni intelligence, ni âme, comme on l’entend ordinairement. Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir, ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien; et s’ils agissent d’une manière qui marque intelligence, c’est que Dieu les ayant faits pour les conserver, il a formé leur corps de telle façon qu’ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire ». []
  4. On notera pourtant que âme et animal ont la même origine étymologique. []
  5. Je dois l’envie d’écrire cette partie de l’article à un début de conversation avec l’ami Wood, en commentaire à un article précédent. []
  6. Cependant certains s’acharnent, peut-être parce qu’ils croient qu’on leur donnera quelques miettes en échange, à défendre les intérêts de groupes dont ils sont, à leur insu, exclus, comme par exemple le patron d’une PME qui soutient un parti politique qui ne défend que les grands groupes financiers, par exemple. []
  7. Sur Hayek/Friedman/Pinochet/Thatcher, lire : La Stratégie du choc, de Naomi Klein. []

Loto entrepreneur

(billet ennuyeux et technique sur un sujet qui concerne peu de gens. Et en plus il n’y a pas d’images)

Je dis souvent que je ne suis pas de gauche, mais encore moins de droite. Parfois je dis que je suis anarchiste, parce que je rêve d’un système politique basé sur la raison, la coopération et la liberté individuelle. Mais je ne suis pas engagé, pas dogmatique, je sais que le système politique se fait sans moi et que jamais je ne ferai partie de ceux qui l’organisent. Ce que je déteste dans la foi, en politique, c’est quand les traditions d’une « famille » bloquent la réflexion de ses membres ou mènent ces derniers à prendre de mauvaises décisions pour faire plaisir à leur camp. Je pense que beaucoup d’élus UMP ont défilé contre le « mariage pour tous » sans grande conviction, mais l’ont fait parce qu’à un certain moment, ils se sont dit que c’était l’opinion dominante chez leurs sympathisants et leurs collègues, et que c’est en tout cas ce qu’on attendait d’eux. Ils se sont alors inventé des excuses (comme la GPA, qui n’est pourtant pas à l’ordre du jour dans cette loi) pour revenir sur les déclarations tolérantes qu’ils avaient pu avoir à ce sujet dans le passé1… La gauche traditionnelle est capable de belles bêtises par dogmatisme, aussi. Hier, Sylvia Pinel, ministre de l’artisanat, du commerce et du tourisme2, a annoncé que le régime auto-entrepreneur allait être limité dans le temps pour ceux dont c’est l’activité principale, disposition qui avait été plus ou moins annoncé par le Parti Socialiste au cours de la campagne présidentielle. Un rapport de l’Inspection des affaires sociales et de l’inspection des finances recommandait pourtant le contraire, mais il ne sera pas pris en compte. La raison profonde de cet enterrement du statut auto-entrepreneur — qui est à ma connaissance l’unique bonne chose qui soit sortie du quinquennat de Nicolas Sarkozy — est culturelle : le Parti Socialiste est un parti pour lequel il existe deux types d’entreprises, les grosses administrations publiques, et les gros groupes privés. On ne mord pas la main qui vous nourrit ni celle qui vote pour vous : les fonctionnaires votent plutôt à gauche (ou sont considérés comme votant à gauche), et les gros groupes privés, eux, détiennent les cordons de la bourse (un gros parti a besoin de beaucoup d’argent), corrompent les maires et contrôlent la plupart des médias privés. Et puis qui dit grosses entreprises privées dit aussi syndicats puissants et donc fort engagement à gauche des salariés. Enfin ça c’était à l’époque où les grands groupes embauchaient en France, bien sûr. Les petits entrepreneurs, eux, n’existent pas dans le tableau de la France de la gauche traditionnelle. Si la droite traditionnelle séduit souvent les petits entrepreneurs et les commerçants, c’est qu’il existe une frange (sans doute assez réduite) de cette famille politique qui prend en compte leur existence. La gauche n’aime pas les petits entrepreneurs, qui sont jugés fondamentalement réactionnaires :

Les classes moyennes (Mittelstände), le petit industriel, le petit commerçant, l’artisan, le paysan, ne combattent la bourgeoisie que pour sauvegarder leur existence de classes moyennes menacées. Elles, ne sont pas révolutionnaires par conséquent, mais conservatrices. Bien plus, elles sont réactionnaires. Elles tentent de faire rétrograder la roue de l’histoire. On si elles sont révolutionnaires, c’est en tant qu elles discernent qu’elles sont condamnées à se fondre dans le prolétariat. Elles ne défendent pas alors leurs intérêts présents, mais leurs intérêts futurs. Elles quittent leur propre point de vue pour se placer an point de vue du prolétariat3.

Peut-être que cette opinion était fondée, à l’époque de la Révolution industrielle, et peut-être l’est-elle toujours (même si j’ai beaucoup de mal avec l’idée d’un système qui, si on pousse sa logique, réclame plus d’exploitation et moins d’indépendance et de responsabilités chez les travailleurs pour que ces derniers aient aient envie de révolution…), mais il faut malgré tout que la gauche change un peu de point de vue, car en 2013, ce qui fait exister un pays comme la France, ce ne sont ni les grands bourgeois qui investissent dans la finance, ni les ouvriers, qui n’ont plus de travail, ce sont les petites entreprises de services, les artisans, les commerçants, les paysans.
Et maltraiter ces gens n’est pas un très bon calcul.

En tant qu’auto-entrepreneur (car je cotise sous ce régime), j’ai vécu comme un bol d’air ce dispositif qui permet de gagner légalement et simplement un peu d’argent. Sans raconter ma vie, j’ai des revenus de plusieurs nature : des salaires réguliers, des salaires ponctuels, des droits d’auteur et des honoraires en tant que travailleur indépendant. Comme travailleur indépendant, mes revenus sont généralement modestes, et très irréguliers. Pendant près de quinze ans, j’ai eu le statut « Urssaf régime général », et tous mes amis me conseillaient de changer pour le statut « Maison des artistes » ou pour le statut « Agessa », plus adaptés à mon activité, et un tout petit peu moins chers en pratique puisqu’il ne fallait pas payer la taxe professionnelle, si je ne dis pas de bêtises. Le problème de tous ces statuts (Urssaf, Maison des artistes, Agessa), c’est qu’ils réclament une comptabilité sérieuse, puisque l’on doit payer ses charges sociales au moins un an et demie après avoir perçu les revenus.
Or le principe de l’auto-entrepreneur, c’est que tous les trois mois, on déclare ce qu’on a gagné et on paie aussitôt les charges qui correspondent, et qui sont calculées de manière automatique. On ne peut pas payer plus que ce que l’on a gagné, chose qui — les gens qui ne sont que salariés n’y croient pas — peut arriver. La bêtise et la complexité de l’administration peut d’ailleurs aboutir à d’autres absurdités : pendant plusieurs années j’ai cotisé à la sécurité sociale comme salarié et comme indépendant, mais sans être couvert par cette assurance…

On peut discuter du détail concernant le statut auto-entrepreneur : est-ce que les taux sont bien calculés ? Ils ont été relevés et s’il s’avère que les auto-entrepreneurs cotisent moins que les salariés de Total ou EDF, on peut les relever encore.
Le rapport remis à la ministre, qui propose quelques ajustements du statut afin d’éviter les possibles fraudes ou détournement, établit :

  • que le statut autoentrepreneur ne suscite pas de concurrence déloyale mais permet de faire exister des micro-marchés délaissés par d’autres acteurs économiques.
  • que ce statut est plus juste que d’autres car il ne permet pas d’exonérations de charges et met tout le monde à la même enseigne.
  • que rien ne prouve que ce statut puisse être utilisé pour créer de l’emploi salarié déguisé et précaire, situation envisageable et qui faisait partie des craintes suscitées par ce nouveau statut, mais pas forcément difficile à réguler il me semble.
  • que les faibles obligations comptables liées au système ne suscitent pas plus de fraudes que les autres statuts et permettent même de régulariser des activités autrefois exercées hors système, au noir.

Mais voilà, apparemment il ne sera pas tenu compte de ces observations pour une raison idéologique, parce que l’entrepreneur n’est pas de gauche, parce qu’il faut être patron ou salarié, parce qu’il n’est pas bien vu d’être autre chose que maître ou esclave.
Le but profond de la tracasserie administrative est, à mon avis, d’empêcher les sardines d’échapper à la gueule des cachalots. Je me comprends4.

La force du statut auto-entrepreneur ce n’est pas le taux de cotisations qui est appliqué (un peu moins de 25% dans mon cas), c’est la simplicité du système, qu’il faudrait appliquer à tous les autres statuts d’entreprise individuelle. S’il m’arrivait à nouveau de gagner plus comme indépendant que comme salarié, je ne pense pas que j’aurais le courage de reprendre un statut « à l’ancienne », ne serait-ce que parce que la transition d’un statut à un autre est toujours extrêmement pénible, mal gérée par l’administration mais, c’est une constante, toujours aux dépens de l’affilié.

Voilà, c’était mon billet de droite du jour. Il est presque un peu technique, ce qui est bizarre venant de moi qui, généralement, ne comprends pas bien les questions liées à la comptabilité, à l’argent, aux statuts et aux règlements.

  1. L’expérience de Robbers Cave (1954), par Muzafer Sherif, et l’expérience de Solomon Asch (1954)  ont montré comment se constituaient les groupes, les antagonismes, le consensus, et c’est assez effrayant : choisir d’appartenir à un groupe, c’est choisir d’abaisser sa capacité au discernement et d’accepter de devenir l’ennemi du groupe opposé. []
  2. La ministre Sylvia Pinel, issue de l’entourage du radical de gauche Jean-Michel Baylet, est née l’année de la sortie de Star Wars et a été, à trente ans, la plus jeune députée de France. Je ne vois rien sur son curiculum vitae qui se rapporte à l’artisanat, au commerce ou au tourisme, dont elle a été bombardée ministre. Elle est, malgré son jeune âge, une politicienne professionnelle. []
  3. Karl Marx/Friedrich Engels, le manifeste du parti communiste, traduction de Charles Andler. []
  4. Autre affaire qui mérite discussion : le nouvel accord dans les métiers du cinéma qui, à la manière du corporatisme syndical américain, impose des salaires précis pour les techniciens et imposent une composition précise pour les équipes de tournage. Il faudrait voir le détail de l’accord, mais le fait qu’il ait été imposé par quatre grands groupes (Pathé, Gaumont, MK2, UGC) laisse penser qu’il est plutôt destiné à appliquer à tout le secteur le fonctionnement d’une poignée puissante mais pas forcément représentative de ses acteurs. []

Pas grand chose à foot

En parlant de la taxe de 75% appliquée aux salaires supérieurs à un million d’euros par an, le Figaro explique que : « À l’heure où les déficits des clubs hexagonaux se creusent, cette nouvelle ponction devrait ainsi accélérer la fuite des talents vers l’étranger ». Au Grand Journal et sur Twitter, Jean-Michel Apathie s’émeut lui aussi et prophétise que la France va devenir une nation de seconde zone dans le football mondial :

foot_apathie

Personnellement, j’ai envie de dire : chiche !
Si les gens qui perçoivent un salaire de plus d’un million d’euros annuels (une centaine, apparemment) ne veulent plus le faire sur les pelouses des stades français, eh bien qu’ils aillent le faire ailleurs, quel est le problème ?
Bien entendu, s’ils partent effectivement, les caisses de l’État ne se rempliront pas pour autant puisque l’argent sera gagné dans d’autres pays et donc, ne sera pas taxé ici. Mais on y aura gagné autre chose : un football moins riche !
Évidemment, je suis mal placé pour critiquer les dérives du football professionnel, je n’ai jamais aimé ce sport, j’ai douté de ma normalité dans la cour de récréation quand, enfant, je devais constater que je n’avais aucune idée sur rien en football, que je n’avais pas d’équipe préférée, que je ne comprenais rien aux règles, et que je ne voyais pas trop à quoi tout ça servait, finalement. En fait, il y a même une dimension fasciste qui m’effraie dans le football, pas tant pour le sport lui-même que pour ce qui l’entoure : des gens qui se réunissent dans des stades pour adorer les uns et haïr les autres, qui hurlent, qui ont l’air de macaques enragés. Ces gens me font peur, et l’endroit d’où ils tirent leurs émotions collectives me fait peur, j’ai l’impression que c’est du même cloaque émotionnel que viennent les plus abominables choses que peut la foule.
Bon, mais imaginons que j’aie été un autre, et que j’aie aimé le football. Est-ce que j’aurais aimé voir des exploits sportifs, des performances, des beaux gestes, ou est-ce que j’aurais voulu voir des investissements financiers (plus que des millionnaires) courir sur de l’herbe, terrorisés à l’idée de prendre des risques au point de n’arriver à marquer qu’un but par match1 ? Je me souviens avoir suivi les scores des équipes norvégiennes lors de la coupe nationale, il y a une vingtaine d’années. Le football y était semi-professionnel, et l’enjeu était, visiblement, le jeu et rien d’autre, car les scores étaient surprenants, plusieurs dizaines de buts pouvaient être marqués pendant un seul match.

Au delà du plaisir du jeu, l’argent pourrit aussi la vie des footballeurs. Imaginez des gamins que l’on repère adolescents dans un pays en voie de développement ou dans une cité française, que l’on colle dans des centres de formation, à qui l’on fait mener une vie étrange, loin de leur famille, et qui se retrouvent subitement à gagner deux, trois, ou vingt fois plus que leurs parents, mais qui ne sont aimés par le public et par le club que tant que leur corps fonctionne bien : ce sont les prolétaires ultimes, ils n’existent que tant qu’ils courent vite, on leur dit où aller, quoi manger, on leur dit parfois quand ils ont le droit de voir leur fiancée, on gère leur argent,… Mais un jour ils se blessent, ou un jour on découvre que les promesses de leur adolescence ne seront pas tenues, et on les abandonne. C’est ce qui était arrivé à mon beau-père Franko, passé sans transition d’une vie misérable sur une île de Yougoslavie à une époque où il pouvait acheter (me disait-il) une voiture par mois, où il se sentait tellement riche qu’il prêtait des sommes impossibles à des gens qu’il n’a jamais revus,…

Franko

Il n’évoluait qu’en deuxième division, mais il se sentait millionnaire. Et puis un soir, mauvaise blessure son genou, le football « pro », c’était terminé. Il a perçu une petite pension, jamais réévaluée, quelque euros par mois à la fin de sa vie. Ensuite, il a traîné, il a été soudeur, dans une France qui allait avoir besoin de moins en moins d’ouvriers non-qualifiés… Bon.
Il paraît qu’on accompagne mieux les jeunes footballeurs en France aujourd’hui : qu’on leur donne un peu d’éducation, qu’on leur apprend à connaître les limites de leur corps, qu’on leur apprend à gérer leur argent, à préparer l’après,… C’est une bonne chose même si ça ressemble plus à de la gestion d’investissement et d’image qu’à un authentique souci humaniste.

Que le foot français devienne pauvre, que les villes ne se ruinent pas pour lui construire des stades, que les chaînes ne s’endettent pas pour acquérir des droits de diffusion, que les joueurs s’amusent sur le terrain,… Je ne vois pas trop le problème, en fait.

  1. Le footballeur Vikash Dhorrasoo a publié l’an dernier un bon article où il raconte son parcours, mais aussi la manière dont le football professionnel refuse les beaux gestes et la virtuosité : Ici, on ne fait pas de petit-pont. []

Grrrr

Autrefois, quand je voulais écrire un article « de société » ou purement politique, je le proposais à Owni. Mais Owni, snif, n’existe plus. Donc je lance ce blog « de combat », avec des articles éditoriaux, partiaux, bêtes et méchants, peut-être, vous verrez bien.