L’affaire est classique : quelqu’un a lancé une idée en l’air — la déchéance de nationalité des terroristes, en l’occurrence —, et au lieu d’y réfléchir entre ministres, conseillers et juristes pour conclure que c’était une mauvaise piste, le projet a été évoqué à voix haute et est devenu une affaire médiatique.
Puisque les français ne sont pas des flèches, et je pèse mes mots, beaucoup ont soutenu l’idée sans réfléchir à ce qu’elle signifiait en pratique : veut-on par là affirmer que la nationalité française d’une personne binationale est accessoire, honorifique, factice, et peut être retirée en claquant des doigts ? Voulons-nous nous faire croire que le terrorisme est forcément venu d’ailleurs, et ainsi éviter de nous poser les questions qu’il faut sur l’état de la France ? Entendons-nous avalider le sentiment que certains français nés en France, et qui ont grandi en France, ont de ne pas être des français à part entière ? Sommes-nous assez mauvais voisins pour laisser aux pays du Maghreb (de loin les premiers concernés par la binationalité) la charge de récupérer les créatures de Frankenstein qu’a fabriqué notre société ?
Je doute que la mesure satisfasse durablement quiconque : très vite, les gens vont comprendre ses contradictions et constater son inefficacité vis-à-vis du but recherché, et les effets secondaires néfastes qu’elle entraîne. En attendant, cette disposition aura été inscrite dans la constitution ! Je remarque que personne n’a proposé de retirer leur nationalité aux gens qui placent le gros de leur fortune dans des paradis fiscaux.
Le véritable problème que tout cela pose, c’est celui de Christiane Taubira. Je l’avais entendue dire une fois dans une interview qu’elle se sentait plus utile comme ministre, disposant d’un certain pouvoir, plutôt qu’en restant à râler vertueusement, mais sans responsabilités ni moyen d’action. Et cette position est défendable : être aux affaires, être dans le monde réel, c’est certes se compromettre, ça implique forcément de faire des concessions, mais c’est aussi l’occasion d’agir véritablement. Il est bien commode et assez peu risqué de dire ce qu’on ferait si on en avait le pouvoir lorsque l’on en a aucun.
Depuis quelque temps, Christiane Taubira réalise l’exploit de n’avoir ni le beurre ni l’argent du beurre : on sait qu’elle désapprouve beaucoup les décisions du gouvernement — dont elle reste pour l’instant solidaire —, et il lui arrive parfois de le sous-entendre fortement, mais elle semble n’avoir plus aucune marge de manœuvre pour mettre ses convictions en pratique, du moins au niveau où nous pouvons l’apprécier. Hier, elle a dit clairement que le projet de déchéance de nationalité punitive était idiot et affirmé qu’il serait abandonné. Aujourd’hui, le projet est maintenu.
J’aimerais qu’ils se trompent.
La haine dont l’accable la droite la plus pouacre prouve à quel point Christiane Taubira, elle, a de la dignité à revendre. Mais cela ne peut plus suffire. À moins qu’il y ait des choses que nous ne puissions pas connaître — nous, le public qui n’évolue pas entre les ors et le velours rouge du pouvoir républicain —, il semble que le pouvoir de Christiane Taubira au sein du gouvernement soit bien plus faible que celui de gens qui ne sont pourtant pas ministres : la famille Le Pen et Nicolas Sarkozy, notamment.
Si vous me lisez, madame Taubira, il est temps de fuir. Non pas pour faire plaisir aux Ciotti, Mariani, Dupont-Aignant, Philippot, Ménard et autres abrutis qui réclament votre démission et s’en feraient un trophée aussi pathétique que leurs personnes, mais juste pour vous, pour que ce que vous représentez — vous êtes une des rares personnes qui aient un peu de stature politique, de quel côté que l’on se tourne —, garde encore un peu de substance.
Ne démissionnez pas pour faire plaisir à ceux qui vous haïssent, sauvez-vous pour ceux qui vous apprécient.
PS : j’ai voté pour vous aux premier tour des présidentielles de 2002. Qu’est-ce que j’ai pris dans la figure à l’époque ! On m’a accusé, par ce vote, de faire le jeu du Front National. Dans le contexte actuel, je dois dire que je trouve ça assez ironique.
Je tombe sur l’article Ne lisez surtout pas «Place Colette», atroce roman de pédophilie badine, publié par le critique musical Jean-Marc Proust sur le site Slate. Ce roman autobiographique raconte la liaison que Nathalie Rheims a entretenu avec un sociétaire de la Comédie Française plus vieux qu’elle d’une trentaine. Elle n’était elle-même âgée que de treize ans, ce qui, depuis 1945, peut envoyer l’adulte abuseur en prison1. Seulement voilà, quarante ans plus tard, la romancière se considère comme responsable : c’est elle qui avait sciemment voulu séduire l’homme en question, et elle se refuse à qualifier cette relation de viol.
Je vais sans doute suivre le conseil du critique et ne pas lire ce livre, car à vrai dire, le thème me soulève le cœur. Mais je suis étonné de l’angle de l’article qui, d’une certaine façon, impose à l’auteure la manière dont elle aurait dû écrire son roman pour qu’il lui semble moralement acceptable. Le début de l’article n’est pas ambigu : « Place Colette n’aurait pas dû être écrit. Pas écrit de cette façon-là ».
Il me semble que chacun de nous n’est vraiment propriétaire sur cette terre que de sa propre histoire, de ses sentiments et de ses souvenirs – qui sont déjà suffisamment volatils comme ça. Réclamer d’une personne qu’elle modifie ce qu’elle a vécu, comme elle l’a vécu et comme elle le vit à présent, afin qu’un jugement satisfaisant accompagne les faits rapportés, me semble une terrible erreur à tous les niveaux : c’est priver la personne du droit de s’approprier sa propre histoire, de la possibilité d’en faire l’examen selon les termes qui lui conviennent.
Je devine en filigrane la crainte paternaliste que le public ne sera pas à même de se faire une idée lui-même sur ce qu’il lit s’il n’est pas guidé, qu’il sera contaminé par l’indulgence de l’auteure envers celui qui a abusé de sa jeunesse. Et ne parlons pas de l’accusation d’avoir fait un « coup » bon pour les ventes. Un roman de ce genre, bon ou mauvais2, peut avoir au moins comme utilité publique de provoquer un débat, ou tout simplement une réflexion, mais à moi de reprendre les mots du critique : pas de cette façon-là. Pas en exigeant une réécriture qui garantisse que la morale soit sauve.
Le « Néconomicon » imaginé par Lovecraft, imaginé par un fan. Photographie de « Shubi » – Domaine public
Quelques minutes plus tard, je tombe sur : «Mein Kampf» : un historien répond à Mélenchon, une tribune publiée dans Libération par l’historien Christian Ingrao. Encore une affaire que j’avais ratée : le Mein Kampf d’Adolf Hitler va être publié par les éditions Julliard dans une nouvelle traduction, plus complète que celle qui est sortie en France du vivant de son auteur, et Jean-Luc Mélenchon a publié une lettre ouverte à l’éditrice Sophie Hogg pour lui demander de renoncer à ce projet éditorial. Le cas est un peu différent, eu égard aux enjeux historiques et à l’aura singulier du livre Mein Kampf, mais il me semble que la question est voisine et qu’il y a là une même crainte face au manque de discernement du public. Si Jean-Luc Mélenchon voulait que je ne risque plus jamais de voter pour lui, il a trouvé le moyen ! Refuser la publication d’un document historique me semble complètement irrationnel : une vérité ne saurait être déduite en fonction du tri préalable qu’ont préparé quelques beaux esprits.
J’ai lu Mein Kampf et ce livre m’a stupéfait à divers titres. J’ai d’abord découvert qu’il ne s’agissait en aucun cas d’une sorte de Necronomicon3, qui transformerait ses lecteurs en zombies antisémites et dont l’existence, à elle seule, expliquerait toute l’horreur nazie.
Il me semble, à moi, que si ce livre avait massivement été diffusé avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler, il n’aurait été vu que comme ce qu’il est : les indigestes et soporifiques élucubrations paranoïaques d’un homme qui semble avant tout soucieux de justifier les différents échecs de sa propre biographie par toutes sortes d’ennemis : les français, les communistes, et, bien entendu, les juifs. Certes, une partie du programme d’Hitler tel qu’il l’a réalisé ensuite est contenue dans le livre, notamment le rattachement de tous les germanophones à l’Allemagne. Certes, Hitler y développe la croyance dans l’existence d’une « race aryenne » supérieure dont la pureté ne peut s’exprimer qu’avec la disparition des handicapés et qui a vocation à supplanter toute « race » jugée inférieure,…
Mais en admettant que ce livre ait pu être un outil de propagande ravageur en 1925 (je n’en suis pas sûr), il me semble absurde d’avoir peur qu’il le soit aujourd’hui : quelle que soit la raison pour laquelle quelqu’un lit Mein Kampf en 2015, ça sera en connaissance de cause, c’est à dire en sachant parfaitement à quel point la civilisation humaine, ou en tout cas l’Europe, s’est enfoncée dans une fange barbare et raciste. Un tel livre ne peut aujourd’hui convaincre que les convaincus (qui n’ont aucun mal à se procurer l’ouvrage, d’ailleurs), et, pour les autres, constituera un élément documentaire intéressant. Ce que j’en ai déduit pour ma part, c’est que les gens peuvent se rallier à un livre lorsqu’ils sont prêts à le faire — il n’ont alors nul besoin de le comprendre, voire même de le lire, ils n’ont besoin que de le brandir et d’en faire un objet de culte. Croire que c’est le livre qui fait le croyant est inverser la cause et l’effet : c’est le croyant qui fait le livre. En refusant que Mein Kampf soit disponible, on perpétue son aura de livre « magique ». Or non, je doute qu’il faille disposer d’un esprit particulièrement résistant à la suggestion hypnotique pour échapper aux idées contenues dans ce livre idiot et ennuyeux.
Dans l’un et l’autre cas, je vois chez les censeurs le refus de laisser le public se faire une idée par lui-même, motivé par la peur que ce public n’ait pas l’intelligence nécessaire pour ça. J’y vois l’injonction aux personnes concernées, fussent-elles les victimes, de construire leur propre histoire en fonction d’un jugement idéologique imposé par ceux qui savent. Mais quelle est la valeur d’une opinion que l’on n’a pas participé à constituer par soi-même ?
Avant 1945, la majorité sexuelle était justement treize ans. [↩]
Je n’ai jamais rien lu de l’auteure, mais j’ai un bon souvenir de plusieurs livres de son père Maurice et d’un certain nombre de photographies de sa sœur Bettina. [↩]
Livre fictif imaginé par H.P. Lovecraft, censément écrit par un poète arabe du VIIIe siècle, relié en peau humaine, et ayant la réputation de rendre fous ceux qui le lisent. [↩]
Emmanuel Macron, face à un parterre de hauts fonctionnaires, de dirigeants d’entreprise et de journalistes, a priori bienveillant à son endroit, s’est laissé aller à dire que le statut de fonctionnaire n’était plus « adéquat » pour certaines missions. Deux journalistes du brûlot gauchiste Challenges ont jugé les implications d’une telle prise de position de la part du ministre de l’économie un peu trop importantes pour êtres tues, et ont « brisé le off », c’est à dire qu’ils ont fait circuler l’information alors que celle-ci n’était pas censée quitter l’entre-soi. Interrogé par Le Monde, le cabinet du ministre a explicitement demandé que l’information ne soit pas reprise, car elle était « triple off » (?).
(en fabriquant un programme destiné à traiter les images, j’ai produit involontairement un bug que j’ai ensuite exagéré, et qui n’a ni intérêt ni sens particulier, si ce n’est que j’ai utilisé le visage du ministre de l’Économie)
Sur le statut des fonctionnaires, il y a à dire et à faire, c’est certain, et je suis assez partagé : est-il logique et souhaitable pour tous les corps de métiers ? De quelle manière travailleraient des enseignants, des policiers, des infirmières d’hôpitaux, qui ne penseraient pas que leur emploi est garanti à vie ? Dans quelle mesure la continuité de l’État et l’exercice de la démocratie sont-elles possibles si chaque changement politique fait courir aux agents le risque d’être remplacés par des amis ou des soutiens, c’est à dire si l’emploi public devient politique ? C’est ce problème spécifique qui a amené les États-Unis à créer un statut de fonctionnaires titulaires il y a plus d’un siècle, et à l’avoir conservé depuis. Oui, même les États-Unis1.
Mais on connaît le revers de la médaille : les cadres administratifs qui passent le clair de leur journée à préparer des concours plus qu’à faire leur métier, parce que c’est ce que le système favorise ; des concours parfois mal définis, inadaptés ; des situations où quelqu’un peut se voir refuser une évolution qui correspond pourtant à ses qualifications et à sa carrière, et ne devrait être qu’une formalité, parce qu’il est moins adapté aux concours qu’au métier pour lequel il concourt ; l’impossibilité de sanctionner un fonctionnaire qui refuse de fonctionner (ce qui n’est pas forcément courant mais n’est pas non plus un simple cliché et peut bloquer beaucoup de choses), et en même temps, l’impossibilité de garder en poste des non-fonctionnaires au delà d’une période définie…
Chacun de nous a de bonnes histoires sur le sujet, j’imagine. Bien que je travaille pour des organismes publics (université et école territoriale d’art) depuis bientôt vingt ans, mon réservoir d’histoires lamentables date surtout de mon service national au Ministère des affaires sociales, où j’ai constaté que je n’enviais pas le fonctionnariat tel qu’il y était le plus souvent pratiqué, une existence kafkaïenne où le seul moyen d’empêcher quelqu’un qui grippe la machine de nuire au fonctionnement général est de le « placardiser », et où, n’ayant droit à aucune forme de chômage s’ils abandonnent leur poste, peu de fonctionnaires prennent la décision de fuir l’administration par eux-mêmes, y compris lorsque c’est l’intérêt commun, et même, leur intérêt à eux. Je n’ai jamais cherché à être fonctionnaire, donc.
Après mes deux ans de ministère, les histoires pénibles dont j’ai été témoin concernaient surtout la manière dont l’État traite ses agents non-fonctionnaires2, faisant comme s’il existait deux catégories d’humains : ceux qui sont interchangeables, dont on peut se débarrasser en plein milieu d’une mission, à qui on ne doit rien, d’une part, et ceux qui veulent d’un bureau attribué jusqu’à leur mort ou à leur retraite, et dont parfois on n’attend rien.
Je caricature, je dois avoir l’air très négatif (alors qu’en fait je connais beaucoup de fonctionnaires conscients de leur rôle et irréprochables dans leur travail) je veux juste dire que c’est un sujet dont il est légitime de vouloir discuter.
Ce qui m’effare, ce n’est pas que le ministre réfléchisse à la pertinence du statut de fonctionnaire, après tout on ne peut pas dire que l’État fonctionne si idéalement qu’on puisse faire l’économie de ce genre de réflexion — même si à mon sens, le vrai problème vient plus de la globalité et de la rigidité d’un système qui maltraite beaucoup de gens (dedans ou dehors) que de l’emploi dit « à vie ». Il est peut-être même dommage que la manière dont la question a été évoquée du bout des lèvres puis aussitôt chassée (off, rumeur, démentis, condamnations, soutiens) empêche de poser le problème intelligemment.
Ce qui me gène aux entournures, c’est surtout qu’un ministre de la République pense que des journalistes présents pour l’écouter ont un devoir de connivence : ils doivent écouter, mais pas répéter. On fera la surprise aux Français.
Ce qui m’effraie, c’est d’imaginer que, habituellement, la règle est respectée, c’est à dire qu’il existe bel et bien une classe « politico-médiatique » qui décide de ce que le public est autorisé à entendre ou non, suivant un calendrier précis.
Mais voilà : quelle confiance avoir dans ce genre de représentants qui traitent ceux qu’ils administrent comme des enfants ? Quel type de démocratie peut se passer de débat franc ?
Hors armée, les fonctionnaires américains appartiennent aux agences fédérales (deux millions d’agents) et aux services postaux (un demi-million). J’ignore quel est le statut des agents publics locaux : communes, comtés, états. J’imagine, en vertu de la grande indépendance de chaque État, qu’ils varient selon les endroits. Par ailleurs, certains statut comme la tenure (titularisation) pour les universitaires n’implique pas une sécurité de l’emploi. [↩]
Je ne parle pas des profs contractuels en école d’art : nous sommes recrutés en tant que personnes (artistes, essayistes), pour nos qualités singulières. Même si les règles administratives qui nous affectent peuvent être dures (exemple : rater deux fois le concours pour être titularisé, et devoir quitter l’emploi que l’on occupait pourtant depuis quinze ans – enfin c’est la légende qui court, j’ignore si elle est fondée, je dois vérifier ça), au moins, nous sommes un peu plus que des numéros. [↩]
Je me souviens d’un couple de boulangers qui, le matin de l’ouverture de leur commerce, avant d’avoir vendu leur première baguette, ont accroché, bien en vue derrière le comptoir, un écriteau qui disait :
« La maison ne fait plus crédit ».
Ils étaient à peine installés, donc, qu’ils soupçonnaient déjà les gens de vouloir abuser de leur immense générosité, une générosité virtuelle, puisque n’ayant jamais été mise à l’épreuve. Tout le sel de la formule se trouve dans ce « plus », qui suggère une bonne volonté découragée par l’expérience. S’il existe une identité nationale, une spécificité française, elle me semble se trouver dans cet esprit crevard1.
Ce matin, le premier ministre a tweeté ceci :
Il a aussitôt reçu des tombereaux de remarques sarcastiques ou insultantes2, beaucoup jugeant se déclaration hypocrite puisque, du fait de sa position, il est mieux placé pour agir que pour exhorter à l’action.
De mon côté, même s’il me semble dommage de s’abriter une fois de plus derrière une « réponse européenne » et si j’ai envie au passage de faire remarquer que l’on ne perd pas son nom en mourant (cet enfant s’appelle toujours Aylan Kurdi3!), je trouve encourageant que le premier ministre affirme qu’il est urgent d’agir, parce qu’en le faisant il s’engage et le fait même en prenant un authentique risque politique. En effet, un sondage paru hier nous apprend que les Français jugent très majoritairement que leur pays ne doit accueillir aucun réfugié.
Sur la page de l’article qui rapporte ce sondage, on voit une fois de plus les commentateurs anonymes sont nombreux à juger qu’ils sont, dans l’affaire, les plus à plaindre, et à se considérer eux-mêmes comme les lymphocytes blancs de leur « identité » chrétienne4 :
En parlant de BFMTV, j’ai été témoin d’une séquence proprement ahurissante sur cette chaîne : dans une bande-annonce qui présentait les sujets de la prochaine édition du journal, le commentaire en voix off parlait de l’afflux des réfugiés, tandis qu’à l’image, on voyait le portrait d’Ayoub El-Khazzani, l’homme qui était monté avec des intentions meurtrières, dans le Amsterdam-Paris du 21 août dernier. Comment peut-on justifier un télescopage aussi tendancieux ? Incompétence pure ? Image subliminale malveillante ? Expression de l’inconscient du réalisateur du montage ? Je ne parviens pas à imaginer de raison pardonnable.
Pour revenir à mes boulangers (qui ont fini par passer la main à un autre couple, d’un abord plus sympathique et faisant un meilleur pain), il s’est avéré, les années passant, qu’ils n’étaient pas si mauvais bougres : une fois qu’ils ont commencé à bien connaître leur clientèle, ils n’ont plus été ni méfiants, ni revêches, ni racistes, même si je dois dire que je préfère ne pas savoir ce qu’ils votent. J’imagine que c’est là que se trouve l’espoir : un premier réflexe égoïste n’empêche pas, une fois rassuré sur la durabilité de son petit confort, de se montrer plus généreux et plus humain et de ne pas refuser de donner quoi que ce soit avant même que cela ait été demandé.
En haut à gauche, les larmes de crocodile d’Éric Ciotti. Un progrès, ou bien ne verra-t-il pas le manque de cohérence avec ses autres prises de positions récentes sur le même sujet ? (posté sur Twitter par @Coexister75)
En ce moment, mon fils donne des cours de français à des migrants réfugiés en région parisienne qui viennent, eux, de Somalie, du Soudan et d’Érythrée. Je dois dire que je suis très fier de lui. De mon côté, je n’ai pas de leçons à donner, je n’ai pas fait grand chose sinon signer cette pétition.
Je mérite mon point Godwin en le disant, mais je pense que la période de l’Occupation se serait passée bien différemment si la mentalité française avait été un peu différente. [↩]
J’aime beaucoup Twitter pour l’usage que j’en fais, mais j’ai peur que l’horizontalité des rapports (une horizontalité technique : tout le monde a le même droit à écrire, quelle que soient ses revenus, ses diplômes, sa profession,…) soit souvent accompagnée d’une grande violence envers toute personne dotée d’une petite notoriété, et plus encore envers les gens qui représentent l’État ou le monde politique : chacun de leurs tweets est suivi d’injures (ou de flatteries, d’ailleurs), enfin de réactions qui ne doivent pas vraiment donner envie d’interagir en bonne intelligence. J’admire ceux qui le font tout de même. [↩]
Les réfugiés syriens sont souvent chrétiens.
Il faut dire que « Chrétien », ici, n’est pas une religion ni une idéologie politique (j’ai beaucoup de choses à reprocher aux religions mais les Évangiles parlent sans ambiguïté de partage et d’accueil de l’étranger,…), mais une « identité ». [↩]
Je ne vais pas le faire, je ne vais pas montrer les photos d’enfants retrouvés noyés au large de Zuwara, en Libye, après le naufrage du navire qui les transportait. Je vous laisse décider si vous voulez, si pouvez ou si vous devez les voir, une simple recherche sur Google vous y amènera sans aucun doute. Je ne décide pas pour vous, mais pour ma part, ce sont des images que j’ai regardées et qui ne me semblent pas inutiles. Je ne les ai pas non plus trouvées « gore » : il me semble (qu’on m’excuse d’en parler avec une apparente distance) que les photos de gens récemment noyés sont toujours terriblement tristes, mais pas exactement répugnantes. Elles dégagent généralement quelque chose d’apaisé qui contredit la violence que l’on peut imaginer aux conditions de la noyade.
Je comprends tous les arguments que l’on m’oppose : montrer des morts, c’est les utiliser, les instrumentaliser, les transformer en images, c’est à dire en objets. C’est produire de l’émotion facile, apte à court-circuiter l’émotion : on voit les cadavres, et cette vision nous émeut, mais nous empêche de mettre leur existence en perspective, nous fait oublier de nous demander pourquoi ils sont là. Et paradoxalement, c’est aussi habituer le public à la vision de l’horreur, jusqu’à ce qu’elle devienne banale et que ceux qui assistent au macabre spectacle ne ressentent plus rien.
Non seulement je comprends ces arguments, mais je pense qu’ils sont fondés.
Et pourtant, je pense que les arguments contraires sont fondés eux aussi. Lorsque l’on nous dit que deux-mille cinq cent personnes sont mortes en Méditerranée depuis le début de l’année, ces personnes ne sont q’un nombre. On peut même en faire une statistique et dire que les morts ne représentent qu’un pour cent des migrants qui ont tenté la traversée, puisque c’est vrai. Il n’y a pas beaucoup de différences entre des nombres, ils sont tous faits de chiffres et, au delà d’une certaine limite, deviennent complètement abstraits et interchangeables. Inversement, quatre photos d’enfants noyés, ce sont quatre personnes qui ont vécu et qui sont mortes au nom de nombres, justement : au nom de quotas officieux ou officiels d’accueil de réfugiés, au nom de la différence de revenus entre les habitants de chaque rive de la mer et de tout ce qui en découle : guerres ou espoirs. Montrer par l’image les effets d’une situation nous y confronte de manière un peu plus concrète.
Montrer des photographies, ce n’est pas un manque de respect et de considération, enfin ça peut être tout aussi bien le contraire, ça peut servir à rappeler que les gens ont un visage, sont des individus, ont existé. Exister un tout petit peu dans les mémoires, même anonymement, par une dernière image — peut-être l’unique image, pour certains —, ça ne console de rien, ça ne répare rien, mais ça n’est pas non plys une dégradation ou une perte de dignité, en tout cas pas celle des morts. C’est une manière de montrer qu’une vie a été fauchée, et si le fait de s’en sentir ému ne rend pas intelligent, ça ne rend pas forcément méchant, d’autant que chacun nous connaît sa responsabilité diffuse ici.
J’ai posté plein de bêtises ces derniers jours, alors redevenons sérieux.
Je ne me suis pas trop intéressé à la polémique entourant la manifestation « Tel Aviv sur Seine », mais j’ai fini par le faire en lisant un étrange article qui affirme que le battage médiatique autour de « Tel Aviv sur Seine » est artificiel et a été sciemment provoqué par un groupuscule d’utilisateurs de Twitter qui ont utilisé la technique dite « de l’Astroturfing »1 afin de sembler constituer une masse innombrable alors qu’ils n’étaient, selon les estimations de l’auteur, qu’une dizaine de milliers, parfois arrivés sur Twitter récemment, et souvent liés les uns aux autres par leurs idées politiques — ce qui n’est pas vraiment rare sur Twitter ! J’ai trouvé cette manière de disqualifier l’opinion un peu légère : dix mille personnes, ça me semble plus légitime en tant que mouvement spontané que les polémiques auto-engendrées autour d’une petite phrase par deux ou trois journalistes qui lui donnent une existence en prétendent se contenter de la rapporter. L’auteur de l’article est un chercheur de l’Université de Louvain : est-ce que les tensions autour d’Israël sont moins exacerbées en Belgique qu’en France, pour que cette personne n’arrive pas à imaginer l’effet produit par « Tel Aviv sur Seine » un an seulement après une guerre à Gaza ?
Afin de concurrence Tel Aviv sur Seine et d’améliorer l’image quelque peu négative dont pâtit l’État Islamique, je propose de lancer une manifestation nommée Mossoul à la Mer de sable. Oui, je sais, c’est vraiment de très mauvais goût mais j’ai pas pu m’empêcher.
Pour ceux qui liront cet article dans trois mois, quand tout sera oublié, je résume : dans le cadre de « Paris-plage », la mairie de Paris a eu l’idée incongrue de nouer un partenariat culturel avec une ville qui pour certains est une simple station balnéaire méditerranéenne, pour d’autres la ville moyen-orientale de la nightlife musicale, arty, gay-friendly, anti-Likoud, moderne,… et pour d’autres encore, la capitale d’Israël2.
Il paraît que le but de l’opération était de redorer l’image d’Israël, un nom que l’opinion publique associe surtout à des conflits territoriaux et qui a donc bien besoin de changer d’image publique. Je dois l’avouer, même si je sais que ce pays est bien d’autres choses que ça, ma catégorie mentale « plage + Israël » ne convoque pas des images de vacances, de baraques à falafels, de fête et de tolérance, mais juste le souvenir des quatre enfants morts il y a un an sur une plage de Gaza où ils jouaient3, et où ils ont été victimes d’une frappe aérienne de Tsahal, qui au même moment vantait l’humanité et la précision de ses attaques : seules les cachettes des combattants adverses étaient visées, et lesdits combattants avaient tout le temps de se mettre à l’abri puisqu’ils étaient prévenus à l’avance des bombardements grâce à des coups de téléphone, des SMS, des tracts, et, pour finir, des sommations explicites à coup de bombes assourdissantes. Des précautions pour minimiser les pertes civiles qui, selon le site officiel de l’armée israélienne, je cite, « prouvent le déséquilibre moral entre Tsahal et le Hamas ». Il y a une certaine poésie dans cette fable absurde d’une armée qui dirait à ses cibles de se pousser un peu pour qu’elle puisse bombarder l’endroit où ils ne seront plus. Mais ce n’est pas une forme de poésie très sympathique, car forcer les gens à se positionner vis à vis d’une absurdité, c’est aussi les forcer à choisir un camp en court-circuitant leurs capacités cognitives, en se situant par-delà la logique, en fonction de ce en quoi ils ont envie de croire pour rentabiliser leurs investissements affectifs4. C’est ce que font presque invariablement les religions, les partis politiques, les armées et les nationalismes5 : imposer à ceux qui s’y rallient d’abdiquer une part considérable de leur intelligence en échange de l’illusion de disposer de la force du nombre — illusion puisque si le nombre est puissant, c’est en supprimant la volonté propre de ceux qui le constituent. Autour de la question d’Israël, la chose se pose de manière assez terrifiante, lorsque quelqu’un qui a des attaches en Israël vous soutient que les Palestiniens qui meurent l’ont fait exprès pour se faire plaindre et qu’ils méritaient donc bien les bombes qu’ils ont reçues. Et on s’étouffe aussi lorsque la même personne vous explique que toute critique d’Israël est forcément antisémite, que ce soit consciemment ou pas6, et quand bien même on serait juif soi-même, ce qui constituerait alors au mieux une démonstration de haine de soi, et au pire, une trahison des siens.
À gauche, l’avocat Arno Klarsfeld, connu pour s’être brièvement engagé dans l’armée israélienne, comme garde-frontière, profite de l’événement pour exhiber ses pectoraux. À droite, une militante de la cause palestinienne Photos Louis Witter / l »Obs »
Ces questions sont tristement banales, bien connues, chacun a son propre avis (ou en tout cas ses réflexes) à leur sujet, alors je me dis à présent que « Tel Aviv sur Seine » n’est pas une manifestation idiote qui aurait provoqué de l’hostilité en tentant maladroitement une opération de communication destinée au contraire à se faire apprécier. J’ai peur qu’elle n’ait un but bien plus cynique, qui semble avoir été en partie atteint : forcer les gens à se positionner, à être pro-Israël ou anti-Israël, et notamment à pousser encore un peu plus les Français juifs à croire qu’ils sont haïs dans le pays dont ils ont la nationalité, et à les convaincre qu’il faudra bien un jour qu’ils le quittent pour aller vivre en Israël, censément refuge pour tous les juifs du monde. Et en face, bien sûr, les pro-palestiniens se mobiliseront contre ce qu’ils jugeront être une provocation obscène, renforcés dans cette idée par les gens (nombreux ou alors bien médiatisés, je ne saurais dire) qui se rendent à Paris-plage pour manifester leur soutien non seulement à Tel Aviv sur Seine, mais à la politique israélienne actuelle en général.
Est-ce que ça a fonctionné sur toi, ami lecteur ? Est-ce que ton niveau de peur de l’avenir ou de détestation de ce qu’on te présente comme camp adverse a augmenté ? Est-ce que tu t’en moques ? À chacun de se poser ces questions à lui-même.
Astroturf est en fait une marque américaine de pelouse artificielle. J’ignorais qu’il existait un mot pour désigner le phénomène. Effectivement, les moyens d’expression en ligne permettent de créer des effets de groupe qui s’avèrent factices, mais je ne suis pas certain que la méthodologie mise en œuvre par Nicolas Vanderbiest pour révéler et étudier le phénomène tienne vraiment la route. [↩]
Sauf pour… Israël, qui revendique Jérusalem comme sa capitale. [↩]
Manque de chance, la tragédie s’est déroulée à deux cent mètres d’un hôtel où séjournaient de nombreux journalistes dont beaucoup ont assisté à la scène et se sont même occupé des enfants blessés. Ils étaient trop impliqués, trop directement témoins pour accepter de croire, cette fois, que les enfants en question avaient été placés là exprès pour devenir des martyrs. [↩]
J’entends par là que choisir une position qui n’est pas celle du camp que l’on a choisi a un coût : risque de rupture au sein de la communauté à laquelle on s’identifie, ou, à titre plus individuel, disparition d’une partie des fondations de sa vision du monde. [↩]
Je ne suis pas naïf, je sais bien que les compromissions avec sa propre intelligence sont indispensables à la vie en société, et je constate en m’observant moi-même que la décision fonctionne souvent comme un interrupteur, et particulièrement dans les cas d’indécision. Pour rester intelligent et juste, il faudrait, à chaque instant s’en souvenir et résister aux automatismes culturels et affectifs. Mais la seule rétribution certaine de l’intelligence est la solitude, car chacun a besoin de s’assurer du soutien et de la fidélité de ceux qui l’entourent plutôt que de leur sens de la justice et de leur sagacité. [↩]
C’est commode, l’inconscient : comme Dieu on peut lui faire dire un peu ce qu’on veut, mais en plus, en faisant douter la personne de ses propres sentiments et intentions. [↩]
J’ai toujours aimé la locution « Université populaire ». Parce qu’elle sonne comme une promesse de partage du savoir, de respect du public, d’amour de la connaissance, voire même, rêvons un peu, de bouleversement des hiérarchies culturelles. Et à cause de ce mot, j’ai toujours eu une petite estime pour Michel Onfray, avec qui je partage par ailleurs de gros doutes sur la psychanalyse (mais pas pour les mêmes raisons, j’en suis certain) et un athéisme radical. Mais deux fois de suite, je me suis trouvé par hasard à assister à des sessions d’universités populaires, et j’y ai surtout vu une assemblée de personnes du troisième âge (ce qui est très bien, hein !) qui ne s’intéressaient pas plus à ce qu’on leur racontait que ne l’auraient fait des collégiens, puis se réveillaient ensuite pour se lancer dans une compétition de questions sans intérêt, aux relents souvent un peu réac’ et auxquelles le conférencier faisait semblant de répondre tout en guettant sa montre. On m’a dit que cela se passait toujours ainsi, les « universités populaires », et si c’est vrai, je comprends mieux la dérive de Michel Onfray : tout show-man est amené à devenir ce que son public projette sur lui. Alors Onfray est devenu un philosophe pour retraités qui s’ennuient après le journal télévisé de Jean-Pierre Pernaut et avant celui du soir. C’est son créneau. Quant à son engagement libertaire revendiqué, il semble se réduire de plus en plus à une revendication d’hédonisme, entendu comme un droit très philosophique à l’égoïsme, ainsi qu’un moyen détourné pour étayer ses vues politiques : contre la religion, pour le capitalisme, contre l’écologie1,… Comme tout réactionnaire de deux-mille-quinze, il fustige l’héritage post-soixante-huitard, dont il est, avec bien d’autres « résistants » à cet épisode de l’histoire politique et intellectuelle du pays, un bénéficiaire et un produit. C’est assez banal, mais il se distingue de ses confrères philosophes médiatiques2 par une méthode qui consiste, sous le masque du cours d’histoire des idées, à réduire des pensées complexes à quelques traits choisis (de préférence ceux qui nous semblent aujourd’hui ridicules ou excessifs), à des attaques ad hominem, à des anecdotes croustillantes, le tout emballé dans un storytelling à la louche, généralement anachronique et ignorant, où tous les pires procédés rhétoriques sont employés : si-ce-n’est-toi-c’est-donc-ton-frère, y’a-pas-de-fumée-sans-feu, qui-vole-un-œuf-vole-un-bœuf, etc.
Hier, sur France Culture, ce très petit monsieur a pris une heure pour dire du mal du centre universitaire expérimental de Vincennes, qui a déménagé à Saint-Denis un peu plus de dix ans après sa fondation, et que l’on nomme aujourd’hui Paris 8. Paris 8, c’est l’université dont un ami de mes parents, qui y enseignait, m’a dit, le jour de mon mariage, je m’en souviens bien : « tu devrais venir voir, c’est fait pour les gens comme toi, qui ont un parcours atypique ». J’y suis allé, sans le moindre diplôme, ayant quitté un lycée professionnel sans mon CAP, a fortiori sans baccalauréat, et on a bien voulu de moi. J’y ai étudié, et aujourd’hui, depuis presque vingt ans, j’y enseigne. Là-bas, j’ai enfin découvert qu’on pouvait s’intéresser à ce qu’on étudiait. J’ai appris à déchiffrer et à interpréter des textes philosophiques Chinois, j’ai appris la scénographie au théâtre, les enjeux de l’urbanisme, le langage C, la sociologie de l’art, je me suis intéressé aux pratiques animistes en Afrique, et j’ai appris qu’on pouvait créer des œuvres d’art avec des idées, de la lumière, des photocopieurs, des ordinateurs et de la programmation3. Enfin, c’est là que j’ai compris, que j’ai décidé pour moi-même, que tout sujet était intéressant, et pas seulement ceux que l’on a mis sur un piédestal. L’université Paris 8 du début des années 1990 n’avait sans doute plus grand chose à voir avec le centre universitaire de Vincennes, mais j’ai fréquenté des gens qui avaient connu Vincennes dès sa création (à commencer par mes profs, progressivement partis à la retraite ces dernières années), j’ai fréquenté des gens qui avaient connu, voire été des proches de Lyotard, Deleuze, Popper, etc. J’ai connu les profs qui refusaient de donner des notes et ceux qui considéraient que faire ce qu’on veut était aussi respectable, sinon plus, que faire ce que le prof veut. J’ai connu des scories d’agitation politique, avec quelques stands dans le hall, et les panneaux d’affichage public saturés d’annonces de groupements internationalistes socialistes sans doute composés d’un unique membre chacun. Je n’ai pas connu Vincennes4, mais j’en suis un produit indirect, je sais que mon existence serait extrêmement différente si je n’étais pas passé par Paris 8. Pour cette raison, et sans doute aussi par nostalgie pour une période dynamique et folklorique que je n’ai pas connue, je suis assez sensible à ce qu’on en dit à présent.
Et ce que raconte Onfray dans son émission, ce n’est pas triste : après une introduction à la notion de « gauchisme culturel », il parle longuement de pédophilie (« consentante » et « sans violences »), qui fut effectivement considérée avec une indulgence aujourd’hui impensable par la presse de gauche de l’époque et partiellement défendue à coup de pétitions par des personnalités aussi importantes que Simone de Beauvoir, Bernard Kouchner, Louis Aragon, André Glucksman, Jean-Paul Sartre, Roland Barthes, Françoise Dolto, et bien d’autres. Parmi les défenseurs de la pédophilie s’en trouvait un qui était personnellement intéressé, René Schérer, philosophe (et accessoirement frère d’Éric Rohmer), qui enseignait à Paris 8, ce qui fait dire à Onfray : « à l’université de Vincennes, on enseignait la pédophilie ». Puisque cette question occupe un bon quart de l’exposé d’Onfray, on finirait par croire qu’on n’y enseignait rien d’autre, mais on apprend, plus loin, que Schérer s’opposait violemment à nombre de ses collègues, par exemple Jean-François Lyotard, et que ses propos effrayaient ses étudiants, lesquels se comptaient en fait sur les doigts d’une main. La seconde cible d’Onfray est Foucault, dépeint ici comme un ambitieux, un opportuniste, qui a servi tous les pouvoirs dès lors que ceux-ci servaient sa carrière, qui avait une sexualité « problématique » et n’était pas un vrai gauchiste, la preuve étant que six ans après sa mort, son ancien assistant François Ewald a travaillé pour le Médef, tandis qu’un de ses amants en Pologne collaborait avec la police politique. Bref, un homme sans conviction dont l’œuvre n’a, nous dit toujours Onfray, pas grand intérêt. Avec un air entendu, il signale que Foucault, comme Schérer, portait un col roulé et un blouson de cuir. Tiens tiens, c’est louche. Onfray fait aussi remarquer que Foucault était contre la norme et trouvait très bien que les filles ressemblassent à des garçons et inversement, signalant au passage à l’auditoire de sa conférence que ça lui rappelle le contexte actuel. Il n’a pas peur de mettre le régime des mollahs sur le dos de Foucault, puisque ce dernier a soutenu l’ayatollah Khomeny en 1978 — un peu comme tout le monde, ceci dit : exilé alors que son pays était au mains d’une dictature, Khomeny passait pour une espèce de sage, voire un Gandhi persan. Au passage, Onfray affirme que l’Islam mène forcément à la théocratie, ce qui est, une fois de plus, une lecture à la fois anachronique et déterministe, qui acte sans états d’âme la confiscation des consciences musulmanes par l’Islam politique. Onfray parle un peu d’antipsychiatrie, en en faisant une idéologie pour laquelle les fous sont sains et le reste du monde est fou, se gardant bien de parler des améliorations tangibles que ce mouvement a amené en refusant de faire de l’asile la réponse à tous les problèmes psychiatrique et en refusant la catégorisation de l’homosexualité comme pathologie — mais j’imagine que ce dernier point laisse froid Onfray, qui semble avoir un problème avec l’homosexualité. Félix Guattari et Gilles Deleuze sont surtout cités comme traîtres à la gauche : ils ont soutenu Coluche (comme tout le monde) mais ont fêté l’élection de François Mitterrand le 10 mai 1981. Je ne sais pas si ce genre de révélation choc permettra à Onfray de revendiquer une importance comparable à celle de Deleuze dans l’histoire de la philosophie. La mise en question des constructions sociales révolte Onfray, qui y voit la cause de la montée du Front National. Pour lui, la tradition du « gauchisme culturel », qui se cristallise à Vincennes et dont il ressent les effets délétères aujourd’hui encore s’intéresse trop aux marginaux et pas assez aux « normaux ». L’inventaire de ceux qu’il considère comme appartenant à la marge est intéressant : homosexuels, transsexuels, femmes, fous, immigrés.5 Je n’invente rien, Onfray nous explique que la norme doit être l’homme blanc hétérosexuel, et que ne pas donner suffisamment de place à cette norme, c’est faire du mal à la vraie gauche ! On croirait une blague, non ?
Voici comment Onfray résume la chronologie de Vincennes : le pouvoir gaulliste a généreusement offert aux gauchistes une université de luxe (moquette épaisse, meubles design, lignes de transport expressément aménagées) et leur a donné une liberté pédagogique totale, histoire de voir s’ils seraient capables d’en faire quelque chose, mais, constatant que les enseignants étaient contre l’idée de notation, lui a retiré le droit à délivrer des diplômes puis, face aux excès en tous genres6, a fini par interrompre cette expérience de « subversion subventionnée » et démolir les bâtiments. L’autonomie, c’est le foutoir, fin de l’histoire7. Le public de la deux-cent-cinquantième conférence de la Contre-histoire de la philosophie à l’Université populaire de Caen et les auditeurs de France Culture qui en ont écouté l’enregistrement hier ne conserveront pour la plupart, j’en ai peur, qu’une idée très parcellaire de l’héritage de Vincennes. Ils croiront sans doute que cette université n’existe plus (alors qu’elle a surtout déménagé) et ignoreront que c’est la première université à avoir eu un département de cinéma, la première université à avoir eu un département d’arts plastiques, de pratique de la musique, la première université à avoir eu un département d’informatique8, à s’être penchée sur l’Intelligence artificielle et sur la création artistique sur ordinateur9. Curieusement, c’est aussi l’université qui est à l’origine du système de validation par unités de valeur, qui à désormais cours dans toutes les autres. Même si je n’ai cessé de voir Paris 8 se normaliser, au fil des années que j’y ai passé, et au fur et à mesure que les anciens partaient à la retraite, cela reste une université où les hiérarchies et les oppositions traditionnelles sont contestées : pratique/théorie, mandarins/assistants, enseignants/étudiants, étudiants/travailleurs, bacheliers/non-bacheliers.
Le réquisitoire fait par Onfray est malhonnête et augmente l’ignorance de l’auditeur tout en lui faisant croire qu’on l’instruit. Voilà bien le genre de pratiques qui étendent le domaine de l’imbécillité ambiante et — à mon tour de le dire —, font le lit du Front National.
Lire (ou pas) Le Manifeste hédoniste, éd. Autrement 2011. [↩]
Je préfère mille fois un Alain Finkielkraut, tout aussi réactionnaire, qui au moins n’essaie pas de se faire passer pour autre chose et conserve une certaine honnêteté dans ses raisonnements et ses arguments. En tant qu’horloge arrêtée, il a l’utilité appréciable de donner l’heure juste deux fois par jour. [↩]
Dans son exposé, Onfray voit comme une énième « dérive » de Vincennes que l’on y considérait que tout peut être de l’art. [↩]
Sur le script de la conférence, disponible en pdf, il est écrit : Lente descente des masses oubliées vers le désespoir • Des masses jamais prises en compte par le gauchisme culturel • Qui ne se soucie que des marges : • L’homosexuel, le transsexuel, les femmes, l’immigré, l’hermaphrodite, le prisonnier, le criminel. [↩]
Onfray parle notamment d’une poubelle qui aurait été renversée sur la tête de Paul Ricœur… Je ne connais pas cette histoire, personnellement, et à ma connaissance, Ricœur enseignait à Nanterre. [↩]
Il y a beaucoup d’imprécisions ici, mais Vincennes a surtout pâti de la fin du bail du terrain qui abritait l’université, événement qui a permis à la ville de Paris de se débarrasser de cette université devenue énorme (plus de 30 000 étudiants, soit quatre fois plus que sa capacité d’accueil) et dont les locaux n’étaient pas entretenus et les abords, marqués par une ambiance assez sordide du fait du deal d’héroïne. De nombreux cours avaient lieu le soir, et il fallait marcher un temps certain dans les bois pour atteindre l’université ! [↩]
mise à jour du 6/6/2019 : cette affirmation de ma part est semble-t-il erronée, cf. commentaires. [↩]
Groupe art et informatique de Vincennes, puis département Arts et technologies de l’image, notamment. Arts, cinéma, musique ou informatique s’enseignaient dans des écoles spécialisées, mais pas à l’université. [↩]
(note : cela va sans dire, mais disons-le tout de même, je ne parle ici qu’en mon nom propre. N’étant pas fonctionnaire titulaire de mon poste, je ne peux faire qu’observer l’évolution des choses depuis mon petit bout de lorgnette et mes bientôt vingt ans d’enseignement)
Réunion de mon département à l’Université, hier.
J’y apprends que la nouvelle maquette des étudiants en licence doit désormais contenir cinquante cours sur trois ans, contre quarante-cinq auparavant. Mais dans le même temps, le nombre d’enseignements devra être réduit, puisque la dotation en heures complémentaires (qui servent à financer les charges de cours) ne cesse de diminuer chaque année, tout comme le budget des équipes de recherches. Souvent, les budgets sont annoncés très tard et il n’est pas rare qu’un semestre soit en fait assuré avec de l’argent qui n’arrivera que l’année suivante.
Depuis des années, l’Université se fait imposer une ouverture au monde professionnel extérieur (par le biais des stages, notamment), ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose, mais les postes de « professionnels associés » (comme le mien), qui sont, avec les charges de cours, un moyen pour que les étudiants aient aussi des enseignants qui exercent une activité principale hors de l’université, semblent avoir vocation à disparaître. Ici aussi on est dans la double-contrainte : s’ouvrir au monde professionnel tout en coupant les ponts existants.
Les enseignants-chercheurs titulaires ont, quant à eux, de plus en plus d’étudiants mais aussi de plus en plus d’obligations administratives. Il a par exemple été discuté hier de la création d’un « conseil de perfectionnement », sorte de « contrôle-qualité » des diplômes et de leurs objectifs professionnels, conseil qui réunira, à une fréquence non déterminée (entre un mois et deux ans !?) des enseignants, mais aussi des gens externes. Je ne suis pas sûr que des galeristes, directeurs de centres d’art, etc., se précipiteront pour venir assister bénévolement (évidemment !) à des réunions sur le contenu des enseignements en licence d’arts plastiques. Enfin ils viendront une fois, et puis ils trouveront des excuses pour les fois suivantes.
Quand on veut noyer son chien, on lui demande de participer à des réunions pour décider à quel point il a la gale.
On enlève des moyens, des effectifs, et dans le même temps on augmente la charge administrative et les obligations à l’évaluation et à l’auto-évaluation qui, pour utile qu’elles puissent être, créent du stress, réclament du temps et de l’énergie (on passe plus de temps à prouver qu’on fait les choses qu’à les faire effectivement) et créent un climat de suspicion ou d’immaturité. J’ai entendu des collègues s’étonner, avec raison, de l’absurdité du procédé, et vouloir en alerter leur ministère de tutelle par un courrier argumenté. Il faut le faire bien entendu, mais je me demande s’ils ne sous-estiment pas la malveillance des intentions que l’on peut deviner derrière ces méthodes de « management » qui ressemblent fort à ce qu’on trouve dans de nombreuses entreprises privées : on augmente la pression, on fait des demandes de plus en plus impossibles à satisfaire, en attendant la rupture.
Ici, la stratégie me semble avoir pour but de diminuer sérieusement le nombre d’étudiants accueillis et/ou de détériorer le confort de leurs conditions d’accueil. Ce qui amènera assez rapidement une augmentation de la part du privé dans l’enseignement supérieur, et ce, avec le soutien d’une bonne partie de la population qui ne mesure pas vraiment la chance qu’ont les jeunes bacheliers français de pouvoir faire des études pour quelques centaines d’euros de frais d’inscription annuels. Les États-Unis, d’abord, et la Grande-Bretagne plus récemment, ont connu cette « évolution » avant nous, voyant les frais d’inscription des universités privées mais aussi publiques s’envoler à des tarifs incroyables, une dizaine de milliers de dollars au plus bas, qui forcent les étudiants à s’endetter pour plusieurs décennies, et ce au profit exclusif des institutions bancaires qui finances leurs études.
Je me souviens que Valérie Pécresse jugeait qu’il y avait quelque chose comme dix fois trop d’étudiants en France (je ne sais où et quand elle l’a dit, la proportion m’avait frappé, en tout cas), car, pour elle, ce qui compte n’est pas que tout le monde ait la possibilité de bénéficier d’une éducation supérieure, mais que la rareté du nombre des diplômés donne une valeur à l’éducation d’un petit nombre de privilégiés (« bien nés » ou boursiers-au-mérite). Une économie de la rareté, où les pauvres servent à financer directement ou indirectement la richesse d’une élite qui n’en sera une que par sa rareté.
Je ne suis pas sûr que Geneviève Fioraso ait vraiment eu une autre vision des choses, car si la situation actuelle découle sans aucun doute des choix effectués par Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez, la ministre actuelle n’a pas brillé par sa volonté d’inverser la tendance et, à l’image du reste du gouvernement, semble surtout en place pour acter la dévastatrice politique sarkozyste de dépossession de l’État : le contribuable ne finance plus sa citoyenneté, il rembourse des dettes et fait gagner de l’argent à diverses sociétés privées qui pallient à des défaillances si bien organisées qu’il est difficile de ne les imputer qu’à l’incompétence. Geneviève Fioraso quitte incessamment le gouvernement, mais je ne m’attends pas à ce que la personne qui lui succédera se montre d’une humeur différente : l’enseignement supérieur aura de moins en moins vocation à concerner un grand nombre de gens. Pour le petit nombre qui y accédera, il sera plus luxueux, sans doute. Les autres se contenteront de payer des impôts pour le financer.
(encore une de ces tentatives de suicide (réseau-)social dont j’ai le secret : non seulement je m’attaque à des vaches sacrées du petit monde libertaire-alter-truc, auquel je m’identifie plus ou moins, mais en plus je le fais avec un article interminable que tout le monde lira en diagonale, et que j’illustre de manière incompréhensible)
Les gens du collectif Les mots sont importants sont intelligents, éloquents, bien formés, et on trouve plus d’un article important, justement, sur leur site. Ils défendent les exclus, les ostracisés, les racisés, difficile d’être contre le principe. Mais souvent, les articles que j’y lis me restent sur l’estomac, à cause de leur absence de perspective progressiste : beaucoup de constats, peu de propositions, et beaucoup de contradictions.
Je viens de lire l’opium du peuple de gauche, article que Pierre Tevanian consacre au refus des religions et j’essaie de comprendre : l’athéisme serait un luxe d’enfants gâtés, donc il faut le critiquer, par solidarité avec ceux qui vivent sous le joug de divinités absurdes, et au prétexte que ce n’est pas parce qu’on ne croit pas en Dieu qu’on ne croit en aucune autre absurdité,… et tout ça en citant pêle-mêle Michel Onfray et Nadine Morano ? Onfray est certes athée libertaire, selon sa définition en tout cas (pour moi plutôt réac’ égoïste), mais Nadine Morano a au contraire plus d’une fois revendiqué son attachement à sa culture catholique.
Quel rapport, donc ?
« Le temps et la mort et ce qu’ils transmettent au travail de la connaissance et de l’art » (Thomas Rowlandson). Ne cherchez pas de lien particulier avec l’article, c’est juste pour faire joli. Les mots sont peut-être importants, mais les images sont libres.
« Les mots sont importants », en tout cas, quel beau titre, plein d’importance, justement, plein de hauteur philosophique. On utilise des mots sans y penser, tous les jours, mais en fait ils sont importants, dis-donc ! C’est comme « Le savoir est une arme, maintenant, je sais » (Ministère AMER) ou « Dieu m’a donné la foi » (Ophélie Winter), c’est à dire que c’est difficile à prouver et que plus on creuse, moins on trouve ce que ça peut vraiment apporter à notre lecture du monde, mais ça reste séduisant à entendre, rien qu’en lisant la phrase, on a l’impression d’avoir compris un truc. Je n’ai pas appris la philosophie à l’école — je ne suis pas allé au lycée —, mais je dois dire que cette discipline, vue de loin, et avec tout le respect que je dois aux grands auteurs qui s’y sont illustrés, me semble entretenir un curieux fétichisme envers les mots, faisant comme s’il existait, contenue dans un mot, la forme pure d’un concept (beau, amour, temps, vérité,…), et comme si l’usage véritable que la plèbe fait du dictionnaire souillait cette belle pureté. Les mots vivent, pourtant. Même les mots de « les mots sont importants » évoluent : sur ce site on fustige désormais l’emploi du mot « islamiste » pour « fondamentaliste musulman » (et effectivement, la définition du mot « islamiste » n’est pas claire), mais on l’y utilisait il y a quelques années dans l’exact même sens que David Pujadas.
On se renseigne, on apprend, on évolue, tout bouge, quoi. Particulièrement les mots. Peut-être faudrait-il moins s’attacher aux mots qu’à ce qu’il décrivent selon le contexte1.
Il me semble que c’est sur le site Les Mots sont importants que j’ai lu un article qui faisait remarquer, avec pertinence, que lorsqu’un blanc norvégien commet un massacre au nom d’un idéal identitaire, il est obligeamment présenté par les médias comme un « déséquilibré », tandis qu’un Mohammed Merah, lui, devient le représentant d’un milliard et demi de musulmans dont on débat pour savoir s’il en existe des « modérés ». C’était bien de remarquer ce genre d’iniquité lexicale. Mais dans un article récent du même site, je lis que les journalistes et caricaturistes de Charlie étaient « racistes », et que « s’ils ne méritaient évidemment pas de mourir », leur massacre peut être réduit à avoir vu leur droit à l’irréligion et l’anticléricalisme « tragiquement nié par des malades ». Des « malades », autant dire des gens qui ne sont pas responsables de leurs actes. Et d’ailleurs ils n’ont pas vraiment fait des morts, ils ont juste nié des principes, tragiquement. Ce même article n’hésite pas à comparer Charlie Hebdo à Pierre Laval, l’âme damnée de la Révolution nationale pétainiste2, ni à analyser la ligne politique de Charlie Hebdo à l’aune d’un dessin du presque octogénaire Albert Uderzo (qui sauf erreur n’a pas fait partie de la rédaction de Charlie), ni, enfin, à considérer que le slogan Je suis Charlie signifie en réalité « je suis blanc et j’emmerde les bougnoules », la preuve étant qu’un « Charlie » n’est pas un « Rachid » ni un « Mohammed »34.
« La mort et l’antiquaire » (Thomas Rowlandson). Ça aussi c’est pour faire joli. Rowlandson est un des plus grands caricaturistes du tournant du XVIIIe au XIXe siècle, avec James Gillray et Isaac Cruikshank (père de George).
Tous ces normaliens qui passent un temps considérable à expliquer, pour leur bien, évidemment, à des français nés en France qu’ils sont en fait des « indigènes », qu’ils seront à jamais « racisés », qu’ils doivent se venger du passé, du présent, du futur, que leur carte d’identité est factice, seraient les coupables de ce qu’ils dénoncent avec tant de force s’ils avaient la moindre influence sur les principaux concernés. Mais en fait, ces derniers ignorent jusqu’à leur existence et, s’ils les rencontrent, les assimileront à la société qui, effectivement, les opprime et les rejette. Le jour où ils se vengent de toutes leurs frustrations (affirmant réparer une injustice lointaine la guerre américaine en Afghanistan ou l’Apartheid israélien), ils tirent dans le tas, et si on peut être assez ignorant pour confondre Charb avec Godefroy de Bouillon et les clients d’une supérette de la porte de Vincennes pour des colons en Palestine, il n’est pas sûr que des profs de philosophie ou de sociologie même très très tiers-mondistes puissent bénéficier de plus de discernement : ils sont, du reste, qu’ils le veuillent ou non, eux aussi les représentants d’un État ségrégationniste, dominateur et souvent impitoyable. Et en affirmant, pour leur bien toujours, aux prochains frères Kouachi qu’ils ne sont responsables d’aucun de leurs actes, qu’ils ne sont que des victimes, parce qu’ils sont colonisés, ils les traitent comme des objets sociologiques, comme des abstractions, pas comme des personnes, ce qui, à mon sens, est la plus abominable des insultes.
« le Dr. Syntax méditant sur les pierres tombales » (Thomas Rowlandson). Toujours aucun message à chercher dans ce choix iconographique.
Même s’ils sont inoffensifs, je ne comprends pas pourquoi des gens comme Pierre Tevanian ou Nacira Guénif-Souilamas (que j’ai découverte à Ce Soir ou Jamais récemment, mais il y en a plein d’autres d’idées proches) tentent si fort de convaincre des groupes discriminés que l’injustice qu’ils vivent a pour cause les inventions des philosophes des Lumières (et précurseurs ou héritiers), et qu’il faudrait traiter celles-ci comme de la verroterie de toubabs : « droits-de-l’homme », « liberté d’expression », « universalisme », « égalitarisme », « laïcité », « athéisme »,… Je vois mal en quoi accepter, institutionnaliser l’injustice, en faire un déterminisme irrémédiable5, arrange quoi que ce soit, ni en quoi il est avisé de désigner pour coupables de ces injustices et de ces humiliations des principes progressistes et émancipateurs — que l’on peut réviser, réfléchir, questionner, bien sûr, et dont on doit aussi questionner l’inefficacité, car ceux qui s’en frappent des médailles se gardent bien de les appliquer. Car oui, les pires personnes utilisent à présent le mot « laïcité » comme arme contre les musulmans ; oui, la « République » a été confisquée à ses citoyens ; et non, la « démocratie » n’est pas très démocratique ; et on a vu, avec les déclarations de Najat Vallaud-Belkacem6, ce que valait le concept de « liberté d’expression » appliqué à l’éducation nationale : quelque chose qu’on doit respecter sans poser de questions, en se taisant, sous peine de prison. D’une absurdité orwellienne.
Et bien sûr, tout aussi absurdes sont les injonctions ciblées à s’émanciper de gré ou de force : « Jette ton voile, Fatima ! ». Ou encore l’odieuse demande faite aux musulmans de se désolidariser des terroristes. Et la profusion/confusion des images qu’on nous balance.
Je sais tout ça, je comprends tout ça.
« Le Dr. Syntax prêchant » (Thomas Rowlandson). Là non plus, pas de message.
Mais ce n’est pas parce que les bonnes idées sont mal utilisées qu’il faut mettre les mauvaises sur un piédestal. Ce n’est pas parce que certains emploient les mots de travers, voire contre leur sens, qu’il faut abandonner ces mots !
Rappelez-vous : les mots sont importants.
Enfin c’est pas moi qui le dis…
Je renvoie le lecteur à Alfred Korzybski et au constat qu’il faisait du caractère piégeant des mots. [↩]
Je cite : « Puisque ce sont des racistes, il n’est pas anodin, aujourd’hui, de choisir pour défendre la liberté d’expression, d’honorer la mémoire de ce journal-là : ce serait choisir, pour critiquer la peine de mort par exemple, non pas seulement de mettre en cause la manière honteuse dont on a exécuté un Pierre Laval, mais d’aller jusqu’à honorer sa mémoire en poussant tous les opposants à la peine de mort à assumer un « Je suis Laval » qui, espère-t-on, les répugnerait ». [↩]
À quoi je répondrais que le journal ne s’appelait pas « Rachid » ni « Mohammed », ceci explique cela. Il y avait un Mustapha Ourrad à la rédaction de Charlie Hebdo, et j’ai vu, lors des manifestations, des pancartes disant « Je suis Ahmed », en hommage à un des policiers tués. Je note par ailleurs que Charlie est un prénom anglo-saxon, à l’origine, que, sans réfléchir, j’associe au cinéaste britannico-gitan Charles Chaplin, aux jazzmens noirs Charlie Mingus et Charlie Parker, au Papa Tango Charlie de la chanson, et bien sûr au Charlie de « où est Charlie ? » et à Charlie Brown. Ce nom dérive bien d’un nom de roi chrétien germanique (Karl), mais il ne me semble pas véhiculer de manière si évidente une référence à une quelconque connivence islamophobe. [↩]
Repris sur le même site, l’article Nous sommes tous des hypocrites, publié sur les réseaux sociaux par Pacôme Thiellement, parle en partie de la même chose d’une manière plus intelligente. [↩]
Si je trouve que la philosophie a la maladie de trop croire aux mots, j’ai parfois l’impression que la sociologie a la manie de vouloir que les catégories qu’elle étudie restent étanches, refusant la circulation, le métissage, l’indifférence, l’envie d’émancipation, et promouvant finalement les conflits, les apartheids, les différences, et autres chocs de civilisations de mes fesses,… J’ai tendance, pour ma part, à juger l’humanité comme une seule espèce, pas la plus sympathique qui soit, mais que j’aime pour son incroyable créativité. Créativité qui va malheureusement jusqu’à s’inventer des problèmes avec des mots ou des entités imaginaires. [↩]
Le 14/01 à l’Assemblée Nationale, lors des questions au gouvernement : « Même là où il n’y a pas eu d’incidents, il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. Et nous avons tous entendu les « Oui je soutiens Charlie, mais », les « deux poids, deux mesures », les « pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ? » Ces questions nous sont insupportables, surtout lorsqu’on les entend à l’école, qui est chargée de transmettre des valeurs ». [↩]
«La réflexion, ça ralentit le gendarme»
Michel Galabru dans Le Gendarme de Saint-Tropez (1964)
L’article Le Camp des crocodiles, du par ailleurs estimable André Gunthert, m’avait mis un peu mal à l’aise à sa publication, car son argument, pour défendre le fait que tous les hommes représentés dans le « projet crocodiles » aient systématiquement des têtes de sauriens était, en substance, que tout sujet « clivant » est, par définition, amené à forcer à se positionner au sein d’une « logique de camps » : on sera ici ou bien là, mais nulle part ailleurs1.
Il existe de nombreuses variantes : « Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Jésus), « Si tu n’es pas avec moi, alors tu es mon ennemi » (Dark Vador), « Tout homme doit choisir entre rejoindre notre camp et rejoindre le camp adverse » (Vladimir Ilyich Lenin), « O con noi o contro di noi » (Benito Mussolini), « Si vous ne faites pas partie de la solution c’est que vous faites partie du problème » (Eldridge Cleaver, mal cité), « Si tu n’es pas un d’entre nous, tu es un d’entre eux » (Morpheus, dans The Matrix), « Ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi et j’écraserai tous ceux qui sont contre moi » (The Shredder, dans : Teen mutant ninja turtles)
La « logique des camps » me met mal à l’aise, parce que si je vois sans difficultés qu’elle opère constamment, il ne me semble pas qu’elle soit quelque chose de vraiment positif, bien au contraire. Son efficacité explique bien son existence : les camps permettent de se rassembler et donnent donc une force aux idées qu’ils portent, mais d’une part, qu’ils la suscitent ou en soient une conséquence, ils impliquent une logique d’affrontement : plus question de progresser tous ensemble, de convaincre, de faire réfléchir, il n’y a plus de place que pour des alliés inconditionnels d’un côté, et face à eux, des ennemis. Cette partition, paradoxalement, fait que les deux camps se trouvent finalement les alliés objectifs d’une même vision du monde, et ce que les uns et les autres combattent souvent avec le plus d’acharnement, ce sont tous ceux qui décident de ne choisir ni l’un ni l’autre des camps, ceux qui veulent se placer complètement ailleurs, ou même seulement un peu ailleurs2.
Se rallier à une faction, et c’est particulièrement vrai le temps d’une lutte, impose une abdication temporaire du droit à penser par soi-même : tous doivent se ranger sous un même drapeau, c’est le fameux « Soit vous êtes avec nous soit vous êtes contre nous » dont le corollaire logique est que si l’on veut appartenir à ce « nous », on doit s’interdire de s’écarter du courant dominant. Et ce courant est parfois bien exigeant, puisqu’il impose non seulement un but commun, mais aussi de s’entendre sur des moyens d’action communs, d’avoir une appréciation commune de la situation, de souscrire à un récit commun, d’avoir des références et un vocabulaire communs, et de subir tout un assortiment de totems et de tabous que l’on est sommé d’accepter également en lot et sans discussion.
Dans le commerce, on nomme ça de la vente liée3.
Solitaire, l’étourneau est un oiseau d’une très grande bêtise. En groupe, pareil, mais plus nombreux, donc plus fort.
Qui décide de ce que doit être l’avis dominant ? En général, celui-ci est incarné par des personnes qui imposent leur autorité à coup d’intimidations et de menaces, en jouant sur leur réputation et leurs états de service, ou, s’ils ne sont en position de faire ni l’un ni l’autre, en étant toujours celui qui défendra la position la plus extrême, ou plutôt, qui défendra la version la plus extrême de l’idée du moment. Ces personnes qui incarnent l’opinion générale ne sont pas nécessairement maîtresses de leurs propres opinions, ils n’est pas rare que ce soit elles qui se conforment à l’avis de la foule, dans le but je pense de laisser croire que ce sont elles qui dirigent. Je ne connais pas les règles de la constitution de l’opinion d’un groupe, mais je doute que celle-ci soit jamais le fruit d’une négociation rationnelle ou qu’elle soit représentative de la somme des opinions ou des intérêts particuliers (pas plus que généraux, d’ailleurs) de ceux qui se l’imposent.
J’ai l’impression que l’opinion d’un groupe se façonne un peu comme les vols d’étourneaux. Les vols d’étourneaux sansonnets, qui produisent d’impressionnants nuages de points (et des tonnes de fiente), se meuvent et se transforment sans centre de décision, juste parce que chaque individu qui les compose a besoin du groupe pour vivre. La direction de chacun dépend du vent, des mouvements de panique, ou suit celui qui a l’air de savoir où il va, que ce soit vrai ou pas. En vérité, tout le monde suit tout le monde, et le résultat tient souvent de la dérive, mais la cohésion du groupe permet d’intimider les rapaces et de ravager les champs.
L’outil interne le plus horripilant de la dictature de ce groupe sans tête, ce sont les Thought terminating clichés, c’est à dire poncifs bloqueurs de réflexion, qui sont des mots minés, des locutions, des notions, des références, qui permettent comme par magie à celui qui les dit de cesser de penser. Car si penser par soi-même représente un effort important, s’interdire de penser pour bien s’intégrer au groupe réclame encore plus de sacrifices.
Mais bon, il est 21:12, j’ai froid, j’ai faim, j’ai sommeil, je raconterai tout ça une autre fois.
Je défends moi aussi le fait que tous les hommes soient des « crocodiles » dans l’album, mais plutôt pour des raisons pragmatiques, parce que je ne vois pas comment, une fois le principe de l’animalisation établi, épargner une partie des hommes : ce dont parle l’album ce n’est pas du fait que tous les hommes seraient des affreux, mais du fait que toutes les femmes sont contraintes, dans d’innombrables situations, à être sur leurs gardes, et cette bande dessinée l’exprime parfaitement. Le crocodile n’est donc pas l’essence de chaque homme, mais la crainte, si souvent fondée, de chaque femme. [↩]
Les débats manichéens, où l’on doit choisir entre le bien et le mal (féminisme, racisme et questions sociales ou sociétales diverses) se prêtent malheureusement naturellement à ce genre de dilemmes forcés, et ils le font de manière d’autant plus aveuglément injuste que la cause est indéniablement juste : qui veut être dans le camp des salauds ? Une victoire qui se ferait au prix de l’exclusion des personnes et de leurs questions aurait pourtant pour moi un arrière-goût de défaite. [↩]
La vente liée, le saviez-vous, a été légalisée en France en 2011 sous prétexte d’harmonisation du droit européen et de simplification et d’amélioration qualitative du droit français. À la date de cette loi, les médias se concentraient sur la question de la remise en liberté de Dominique Strauss-Kahn et sur l’éjection de Lars Von Trier du festival de Cannes. [↩]