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La solution de Fillon contre le chômage (+ un guide des primaires de la droite et du centre)

Je ne me remets pas de ce tweet :

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Je constate que :

  • François Fillon considère qu’une heure de travail en moins par semaine crée 100 000 emplois. Et ceci dans le seul secteur public (20% de l’emploi en France). Si les Français ne travaillaient que 30 heures par semaines, comme les Hollandais (les habitants des Pays-Bas, par les partisans de François Hollande), la France reviendrait au plein-emploi.
  •  François Fillon affirme donc en substance que les 35 heures ont été bénéfiques à l’emploi et que l’augmentation du nombre de chômeurs a été freinée par cette mesure dont la droite, qu’elle soit ou non au pouvoir, accuse de tous les maux.
  • François Fillon pense que ses électeurs ont envie de travailler plus longtemps afin qu’il y ait plus de gens au chômage. Ce qui signifie que son réservoir naturel d’électeurs est surtout constitué des quelques milliers de membres de conseils d’administrations de grosses sociétés pour qui le chômage structurel est une aubaine qui permet, en jouant sur la peur et la culpabilisation des désœuvrés — qu’une certaine presse magazine qualifie de « profiteurs » —, d’étouffer la contestation sociale et la demande de réduction des inégalités.

Les économistes très savants me diront que les choses ne sont pas si simples, qu’il ne suffit pas d’enlever une chose ici pour en créer une autre là, que les calculs sont un peu plus complexes dans le monde réel. Sûrement. Alors qu’ils disent ça à François Fillon !


J’aimerais bien choisir la candidature de droite la moins affreuse, mais pour voter aux primaires de la droite et du centre, il faut payer deux euros (ça reste dans mes moyens), mais surtout, signer un papier disant : «Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France». Or signer une telle déclaration m’est impossible, moralement et nerveusement. Faire semblant d’y croire est tout à fait inenvisageable. Je dis souvent que je ne suis pas de gauche (car je refuse les « packs » idéologiques, je pense que le discernement n’est pas l’ennemi de la cohérence, bien au contraire), mais que je suis infiniment moins de droite. M si toi, ami lecteur, tu te considères de droite ou du centre et que tu veux faire du bien à ton propre camp et à ton pays, essaie donc de nous choisir le droitaud le moins néfaste. À gauche, certains font un calcul stratégique : plus la droite sera caricaturale et plus la gauche conservera une micro-chance de l’emporter. Mais ce n’est pas ce qui se passe : plus le débat se décale vers le discours du Front National et plus le Parti Socialiste perd foi en les principes qu’il était jusqu’ici censé porter. Être élu, c’est bien, mais si on doit changer, devenir quelqu’un d’autre, alors à quoi bon ?

primaires

De plus, comme dans les films de super-héros, c’est le méchant qui donne son intérêt au gentil : pour avoir une gauche intéressante, il faut une droite intelligente.
Pour rappel, la brochette des primaires contient :

  • Jean-Frédéric « pour rire par la tête » Poisson. Le candidat de bénitier, dont le programme, d’inspiration philosophique, porte principalement sur la mort et sur le sexe. Son parti se réclame d’un rabbin sympathique et plutôt original de l’antiquité qui a vécu chez sa maman jusqu’à 33 ans avant de devenir un zombie.
  • François « tortille du » Fillon. Il y croit, car il a réussi à être premier ministre cinq ans sans que personne ne se fasse d’idées claires sur ses positions, et presque sans qu’on remarque son existence. Mais on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, et plus on en sait sur ce qu’il pense, moins on a envie de voir ses sourcils broussailleux.
  • Jean-François « son of a proctolog » Copé. Personne ne sait vraiment quelles idées il porte. Sur le papier, il n’est peut-être même  pas le pire, mais son sourire faux-derche est rédhibitoire.
  • Alain « bottes dans sa droite » Juppé. Il a été condamné à deux ans de prison afin de protéger Jacques Chirac. Difficile de décider s’il est profondément fidèle et animé par le sens du sacrifice, ou s’il s’est juste fait avoir. Incapable de masquer son sentiment de supériorité.
  • Nathalie « banshee » Kosciusko-Morizet. J’ai toujours bien aimé le style. Ingénieure, apparemment sincèrement préoccupée par le numérique comme par l’écologie, elle commence souvent bien, par des prises de position originales, à contre-courant de sa famille politique, mais sait se ranger du côté du bâton ensuite, ce qui lui permet de rester un des plus gros bonnets de son parti, malgré sa réputation d’électron libre. Si elle était le chef elle-même, peut-être ferait-elle des choses différentes de tout ce que ses collègues proposent. Notons par ailleurs qu’elle est l’unique femme du groupe.
  • Bruno « antisocial tu perds ton sang froid » Le Maire. Il s’appelle « le maire » mais il veut supprimer la fonction publique territoriale ! La priorité de la France, pour lui, c’est de rembourser sa dette, mais en sélectionnant soigneusement qui devra être solidaire avec les banques puisque sa première mesure sera de supprimer l’impôt sur la fortune. Il compte alléger le budget du pays en supprimant les aides au logement.
  • Nicolas « Finaud » Sarkozy. Un homme de conviction. Conviction au singulier, car il n’en a qu’une : sa gueule. Très fort pour dire ce qu’il veut entendre au couillon qui l’écoute, selon la méthode Saint-Exupéry : « le programme que tu veux est dans la boite ». S’est avéré capable de lancer une guerre aux conséquences désatreuses par peur que le chef d’État du pays qu’il attaquait ne prouve son niveau de corruption. Sans doute lecteur assidu des meilleurs traités politiques jamais écrits — je ne parle pas de Machiavel et Sun Tzu mais des classiques de la bande dessinée franco-belge : Le Schtroumpfissime, La Zizanie, Le Devin, Les Rats noirs et Ruée sur l’Oklahoma. Comme Voldemort, il tire son pouvoir d’arriver à obliger les gens à dire son nom.

Comme beaucoup de gens pas trop de droite, j’imagine que si je devais choisir parmi ces sept affreux, ce serait entre la droite à l’ancienne d’Alain Juppé et la droite aux (brefs) élans gauchistes de Nathalie Kosciusko-Morizet.
Mais je ne me sens pas très bien rien qu’en l’écrivant !

Badiou study

Alain Badiou est une énigme, pour moi : je l’ai déjà entendu dire des choses très intelligentes — il appartient sans aucun doute au dessus du panier des philosophes radiophoniques —, et sa voix agit de manière presque hypnotique sur moi, elle me rend le bonhomme immédiatement plaisant, sans doute parce que cette voix ressemble énormément celle que l’acteur Roger Carel donnait aux vieux sages dans les dessins animés des années 1970, mon enfance, une voix à la fois sérieuse et un peu comique1. J’imagine que c’est cette voix plaisante qui vaut à Badiou d’être invité si régulièrement dans des studios des grandes radios publiques. Chez les humains, la voix est un puissant outil de « hacking » du sens commun, un peu comme le « oisillon porn » du coucou, dont le bec rouge disproportionné paralyse le bon sens des passereaux dont il a investi le nid, lesquels sont irrésistiblement amenés à favoriser cet intrus et à négliger leur propre progéniture. Ils sont « hackés », leur cerveau a été piraté. Ce n’est pas pour rien que certaines personnes font leur carrière à la radio, et que d’autres y sont insupportables. Ce n’est pas ce qu’elles disent, qui compte, c’est leur voix : timbre, intonations, débit2.

Alain Badiou invité par Ali Baddou. À l'oreille, c'est rigolo, c'est sûr.

Alain Badiou invité par Ali Badou. À l’oreille, c’est rigolo, c’est sûr.

Bref, puisque j’aime bien sa voix et qu’il dit parfois des choses intelligentes, je pourrais avoir un bon a priori sur Alain Badiou, mais un jour, ou plutôt une nuit, pendant l’émission Ce soir ou jamais, j’ai entendu cet ancien dirigeant du maoïsme français dire de manière très claire que la France sous François Hollande était plus une dictature que la Révolution Culturelle chinoise (qu’il a vécue en pantoufles en France). Le raisonnement lui-même se tenait presque, il était question du caractère non-démocratique de notre système censément démocratique, et de la manière dont ce système sait donner l’illusion de liberté de choix. C’est une chose dont on peut effectivement discuter, mais voilà, la comparaison est tellement odieuse que la discussion ne tient plus, car on ne parle pas d’idées qui flottent dans les nuages de l’abstraction, dans le cloud philosophique, on compare ici deux expériences pratiques du pouvoir, dont l’une est infiniment plus cruelle et traumatisante que l’autre. Il parait qu’il regrette désormais d’avoir défendu Pol Pot, c’est toujours ça de pris3, mais ne regrette rien d’autre de son engagement passé et continue de voir dans la République de Platon la description d’un système politique vraiment libre, là où d’autres voient la promotion (s’il fallait en faire un programme de gouvernement) d’un système dystopique assez odieux, puisqu’il n’y a pas besoin d’avoir lu beaucoup de science fiction4 pour savoir qu’un système utopique construit autour d’une idée philosophique un peu raide de ce qui est beau et bon et bien, et de ce qu’est la vérité, ne peut que broyer toute idée nouvelle autant que toute personne qui ne correspond pas au canon de ce qu’il convient d’être ou de penser.

La Révolution culturelle dans Vivre ! (1994), de Zhang Yimou.

La Révolution culturelle dans Vivre ! (1994), de Zhang Yimou. L’accouchement se passe mal, mais il n’y a plus de médecins. Jugés réactionnaires, ceux-ci ont été remplacés par des infirmières.

Ce matin, Alain Badiou m’a fait rire franchement en parlant de Pokémon Go, qu’il qualifie de « corruption de la corruption », se plaignant pèle-mêle de la fascination des jeunes pour les images, et du fait qu’ils sont « constamment casqués, non pour affronter la police mais pour écouter des bêtises »5, Il est retourné à la République, en évoquant le Mythe de la caverne et en expliquant que « platon avait déjà prévu ça » : les jeunes se laissent abuser par « le traquenard du visible, de l’invisible, finalement le traquenard de l’image ».
La semaine passée, Michel Onfray s’indignait des adultes en trottinette, et donc, Badiou réplique en expliquant que Platon aurait désapprouvé Pokémon Go.
Je dois admettre humblement que je serais bien incapable d’évaluer le travail philosophique d’Alain Badiou, pas plus que celui de Michel Onfray, du reste, car je n’ai pas lu ces deux auteurs, et pire, je n’ai jamais rien compris à la philosophie6.
Il est à la fois drôle et pathétique de voir quelqu’un d’intelligent tomber dans « les jeunes c’était mieux quand j’étais jeune », mais c’est aussi glaçant, venu de quelqu’un qui soutient encore aujourd’hui la Révolution culturelle, cette époque où les jeunes, au lieu d’écouter « des bêtises » dans leurs casques et d’être abusés par les images, ont assassiné à tour de bras pour le compte du président Mao dans une partie de Pokémon Go pas du tout virtuelle où les créatures à attraper étaient les intellectuels, les universitaires, les médecins, les artistes,… Une révolution de jeunes (les gardes rouges étaient souvent collégiens) manipulés par un dirigeant qui s’est servi d’eux pour reprendre le pouvoir.

On libère finalement un médecin.

On libère finalement un médecin.

Peut-être par manque de recul philosophique, je dois dire que je suis assez intimement persuadé que Pokémon Go est une mode plus sympathique que la Révolution culturelle7.

  1. La voix de « Maestro » dans Il était une fois… l’Homme, par exemple. []
  2. D’autres personnes sont douées pour se faire apprécier dans d’autres contextes : la discussion autour d’un café ou d’un apéritif, les réunions en petit comité, les cours magistraux, les réunions en grand comité, la télévision, Youtube,… car la voix n’est pas tout, et nous avons d’autres moyens de séduire : l’apparence physique, les mimiques, le langage corporel, l’interaction corporelle, mais peut-être aussi des éléments artificiels tels que les conventions vestimentaires, ou d’autres encore plus « animaux », tels que les phéromones et autres éléments olfactifs que nous émettons. []
  3. Message personnel : je te vois venir, Dominique, tu compares l’aveuglement des intellectuels des années 1970 face aux crimes des régimes communistes à celui des intellectuels présents face à l’Islamisme. Mais une femme qui porte le hijab n’est pas plus comparable à Ben Laden qu’une personne qui avait la tête du Che dans sa chambre en 1975 n’était un soutien de Pol Pot. De plus, pour te rassurer, n’oublie pas que le soutien des intellectuels français à Staline, Mao ou Pol Pot, n’a pas eu grand effet politique et encore moins géopolitique, du moins au delà du badinage. []
  4. La dystopie est un genre à part en science-fiction : les auteurs des livres les plus considérables du genre sont souvent publiés ailleurs que dans le rayon SF : Jack London, Aldous Huxley, Karin Boye ou encore George Orwell. Pour cette raison ou alors parce que le thème intéresse d’autres publics, les œuvres dystopiques sont souvent celles qui touchent un lectorat généraliste, et sont étudiés à l’école.
    La dystopie n’est pas typique de la science fiction pour une raison philosophique : alors que la dystopie présente un monde sans espoir, dont le but est la perfection (et donc le refus de toute dissidence, la « fin de l’histoire », comme disait l’autre), les autres formes de science-fiction partent du principe que le futur est ouvert et surprenant. []
  5. Là j’imagine la tête que fait la personne qui tombe sur cette pensée alors qu’il est lui-même en train d’écouter le podcast de cette émission dans le métro. []
  6. La philosophie est une science qui m’échappe presque totalement, je ne l’ai pas étudié (n’ayant pas fréquenté le lycée général), j’en ai lu pas mal, mais souvent avec la pénible impression de perdre du temps, car je ne vois pas à quoi me servent des descriptions du monde qui ont depuis longtemps été rendues nulles par l’observation et l’expérience. J’admire les historiens des idées, il font un métier que je serais incapable de faire, car si je m’intéresse au point de vue d’autrui, je ne peux pas prendre au sérieux des idées auxquelles je ne crois pas. []
  7. Cet article aurait dû s’intituler « Rôtis en enfer, Alain Badiou », mais ça m’a semblé un peu agressif. []

La guerre, la bière

N’allez pas croire que ce soit facile ou agréable d’être le grognon de service qui n’aime pas le foot, qui ne peut pas s’empêcher d’être irrité par l’ambiance chaque fois qu’il y a une compétition, et qui ne peut pas s’empêcher de faire connaître son irritation à ceux qui prennent plaisir au spectacle. Le pire, dans ce rôle de rabat-joie, c’est qu’il n’est pas bien original, on n’est jamais vraiment le grognon, on est juste un grognon parmi d’autres : nous sommes nombreux, impossible de jouir de l’orgueilleux plaisir d’être seuls contre l’espèce entière1.
Nous sommes nombreux, mais apparemment pas majoritaires.

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Gare Saint-Lazare, je me sens nargué par un calicot géant, sans intérêt visuel ni informationnel particulier. Combien ça coûte à faire ? Six cent, mille euros2 ? Plus ? Combien la SNCF en a réalisé ? J’imagine que l’impact sur le prix de mes billets de train est négligeable.
Lundi à l’aube, au dessus des écrans qui signalent les trains en partance et à l’arrivée, un troisième écran informe les gens qui ont de bons yeux de la composition de l’équipe de je ne sais quel pays. Soyons honnête : habituellement ces écrans diffusent des animations pictographiques sans intérêt qui expliquent qu’il ne faut pas jeter ses ordures ailleurs que dans des poubelles, car il reste des cochons qui ne savent pas ça en 2016.

Cet après-midi, je devais me rendre à l’Université Paris 8. À Saint-Denis. La ville du Stade de France. Cette université doit quelque chose au football : pour que la ville ne semble pas trop pouacre aux caméras du monde entier lors de la coupe du monde de 1998, des efforts avaient été faits pour l’université, qui s’est vue offrir une station de métro rien que pour elle, de nouveaux bâtiments et la rénovation des anciens. L’Euro ne doit pas être assez important pour justifier ce genre de dépenses, rien n’a été arrangé dans nos bâtiments cette fois-ci.

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Dans le métro, de joyeux autrichiens chantaient bruyamment tout du long. Une fois sur deux, ils chantaient en allemand sur l’air de O When the saints, et l’autre fois, c’étaient des airs de leurs pays, qui, comme le chantait Claude François en parlant de la musique disco, « résonnent comme des bruits de combat »3. Deux blondes avenantes — une fille et sa mère supposè-je — avaient un drapeau dessiné sur les joues, mais sauf elles, il n’y avait là que des hommes, tous plutôt grands, dont un sur deux avait une bière à la main. Tout le monde avait le maillot de son pays avec écrit au dos « Österreich » ou bien des patronymes soit germanoïde, soit slaves, terminés en « vić ». Au début du quai, station saint-Lazare, j’avais remarqué une famille de islandais : le papa, la maman, le fils et la fille, timidement regroupés, avec leur drapeau peint sur les joues.
Arrivé à Saint-Denis-Porte-de-Paris, où se trouve le Stade de France, j’étais soulagé, ces gens allaient quitter la rame sans m’avoir accidentellement renversé de la bière.
Mais non, malgré mes grands gestes et mes « stadium ! out ! raus ! schnell ! » bienveillants, les maillots coquelicot orangé sont restés une station de plus, m’expliquant devoir rejoindre leur point de ralliement. La rame s’est vidée d’un coup, gardant tout de même en souvenir des canettes et des bouteilles vides coincées dans les strapontins, abandonnées sur les sièges ou au sol. Car en 2016 il reste des cochons qui ne savent pas qu’on ne doit pas jeter ses ordures ailleurs que dans des poubelles.
Une collègue a eu une expérience similaire un jour de match avec la Russie, et apparemment, j’ai plutôt eu de la chance avec mes autrichiens — braillards, encombrants, agités, mais bon-enfant –, même si leurs chants ne m’ont pas vraiment rappelé qu’ils viennent du même pays que Mozart, Haydn, Beethoven, Mahler, et Kruder und Dorfmeister.

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Voilà, je me suis encore plaint, je ne peux pas m’en empêcher. Ce ne sont pas vraiment les supporteurs joyeux ni bien entendu le sport qui m’embêtent. Ce sont tous ces drapeaux, ces fiertés patriotiques, ce besoin de se sentir humilié ou humiliant, ennemi, vainqueur.
Certains disent que cela supplée aux guerres, que ça répond pacifiquement à un besoin viscéral de compétition. Je crois le contraire, je crois que c’est un entrainement. Les pays en guerre jouent aussi au football. Le jour sans doute pas si éloigné où la France accueillera à nouveau une vraie guerre-qui-tue à domicile (ces dernières décennies, nous avons pris l’habitude de faire la guerre ailleurs que chez nous), je pourrai dire « ah, vous voyez, j’avais raison ! », mais ça ne sera pas d’une grande consolation.
Bon, ça va, j’ai râlé, je suis calmé, maintenant. Vous pouvez rallumer le match.

  1. Tout a commencé à l’école primaire. Tout le monde semblait avoir cette passion, connaître les noms des joueurs, trouver tout ça très important. J’ai tenté de m’intéresser à plusieurs reprises, mais même sans parler de la frénésie des supporteurs, qui m’effraie, je trouve le jeu lui-même interminable, il ne se passe jamais rien : les mecs courent dans un sens, reviennent de l’autre, repartent, ils abîment le gazon en tournant en rond dans quelques hectares et en crachant tout le temps, tu parles d’une affaire ! Et de temps en temps, quand on tourne la tête pour faire autre chose, la télé se met à beugler « buuuut », et on apprend qu’on a raté le seul moment où il s’est passé quelque chose. []
  2. J’ai appris cette semaine que la compétition nommée « euro » n’a aucun rapport avec l’Union Européenne, ni même avec le continent européen, puisqu’Israël, le Kazakhstan ou l’Azerbaïdjan pourraient y participer.
    Je suppose que si ça s’appelle « euro », c’est donc surtout parce que ça coûte beaucoup d’euros. []
  3. Quand on me parle de magnolias,
    Quand j’entends ces musiques nouvelles
    Qui resonnent comme des bruits de combat.
    Non, je ne sais plus comment faire. []

Que fait la police ?

« On ne frappe pas une fille, même avec une fleur », disait souvent un instituteur que j’ai connu1. La formule m’a marqué. Alors c’est peut-être paternaliste ou que sais-je, mais quand je vois des policiers baraqués cagoulés, casqués, masqués, donner un lâche coup de matraque dans le dos d’une jeune femme qui doit peser quarante kilos2, cette phrase me revient instantanément, accompagnée par une envahissante bouffée d’adrénaline qui me fait éprouver, pendant quelques instants, une haine viscérale et profonde envers l’auteur du coup, mais aussi envers l’État qui laisse faire et montre par ce silence l’étendue de son mépris pour les citoyens qui, nous dit-on à l’école, constituent une nation, et que la police est réputée protéger.

...

En haut à gauche, une photographie publiée par l’artiste Michel Blazy, prise par son fils, qui montre les jambes d’une étudiante des Beaux-Arts après sa confrontation avec la police. À côté, l’image n’est pas claire, mais il s’agit d’un photogramme extrait d’une vidéo du Parisien, où on voit distinctement un policier frapper deux jeunes femmes sans casque qui s’enfuient. En dessous à gauche, un visuel produit par des féministes de Nantes qui protestent contre la violence gratuite, ciblée et accompagnée d’insultes sexistes qui s’est abattue sur l’une d’entre elles pendant une manifestation, le 28 avril. Enfin en bas à droite, une étudiante de Nanterre qui porte plainte contre la police à qui elle reproche de lui avoir fracturé le bras.

Quand je vois une personne, casseur, manifestant ou passant, peu importe, qui reçoit un coup gratuit de la part d’un membre des forces de l’ordre3 alors qu’il se trouve menotté, inoffensif et impuissant à répondre, je ressens une vraie rage aussi. Quand je vois que l’homme qui frappe se trouve parmi quarante policiers dont pas un n’a l’idée de refréner l’accès de violence brute de son collègue, j’ai bien peur d’admettre que ces gens ne comprennent pas le sens de leur propre métier.

On me fait remarquer ailleurs que je me suis montré moins sensible aux violences subies par les imbéciles de la « manif pour tous », qui eux aussi se plaignaient de la brutalité des policiers.
Je bats ma coulpe, je ne m’identifie pas spécialement à eux et je ne suis proche de personne qui appartienne à ce mouvement, peut-être que leur sort m’a échappé, alors qu’en théorie, quelles que soient les idées défendues, je ne pense pas qu’un pays où on frappe impunément des gens qui protestent mérite le nom de Démocratie. Et je ne pense pas qu’une police qui offre leur baptême du gaz lacrymogène à des enfants soit vraiment là pour protéger les contribuables qui paient son salaire.

On se comprend

On se comprend ?

Bien sûr, je vois de l’autre côté les clowns masqués qui agitent des fumigènes et lancent des projectiles divers pour jouer à la guerre, et qui semblent réclamer l’affrontement (et la fessée ?), enfin qui semblent presque avoir envie de vivre dans une dictature pour le simple plaisir d’avoir un ennemi à combattre, une cause à défendre, pour être des héros et des résistants.
Bien sûr, les policiers sont épuisés, mal formés à leur mission ou à leur matériel, visiblement aussi mal encadrés et mal employés par leur ministère de tutelle. On comprendra sans peine qu’ils soient las de la détestation que leur simple existence inspire à beaucoup de français (mais bon, ils ne font pas tout pour se faire apprécier), et on comprend bien sûr qu’ils n’aiment pas recevoir des pavés en pleine figure.

J’avoue alors que je suis un peu décontenancé lorsque je vois des policiers en civil déguisés en activistes qui provoquent les affrontements et font sciemment monter le niveau général de violence, alors qu’ils sont les premiers à se plaindre de cette progression. Les preuves s’accumulent (merci à nouveau à la photographie numérique, merci aux médias personnels), mais Bernard Cazeneuve ne réagit pas, il ne fait même pas mine de croire que les policiers déguisés en casseurs sont des casseurs déguisés en policiers déguisés en casseurs, non, il ne répond à personne sur ce point4.

casseurs

…mais ça explique pourquoi ils s’en prennent plus volontiers aux gens sans casques, sans masque, aux étudiants maigrichons : c’est le seul moyen d’être sûr de ne pas faire du mal à des collègues accidentellement.

Quand on me disait que les attentats et l’état d’urgence allaient permettre au gouvernement actuel de se montrer autoritaire, voire totalitaire, je riais : « on n’est pas sous Pinochet, quand même ». Mais je ris moins à présent. Ni Pinochet, ni l’Arabie saoudite, ni la Chine, ni la Russie, ni Erdogan, certes, mais sur une très mauvaise pente, sans aucun doute.

  1. Monsieur Delqué, à l’école Maurice Berteaux à Cormeilles-en-Parisis, dans le Val-d’Oise. La phrase sans doute une citation de Jules Michelet : «Ne frappez pas une femme, eut-elle fait cent fautes, pas même avec une fleur» (L’Amour, 1858). []
  2. Merci Youtube, merci Périscope, merci Instagram, Twitter, Facebook, qui nous permettent de voir toutes ces images qui ne semblent pas tellement intéresser les chaines de télévision, qui se bornent à opposer méchants casseurs, et policiers qui font ce qu’ils peuvent pour protéger les gentils mais irresponsables manifestants. On se félicitera en revanche que des médias (ou en tout cas leur service Internet) qui n’ont pas la réputation d’être infiltrés par des anarchistes, comme Le Parisien ou Le Monde, évoquent ces violences qui, à eux aussi, semblent nouvelles. []
  3. En me relisant, je constate que je n’avais pas écrit « un membre des forces de l’ordre », mais « un membre de l’ordre ». J’ai peur que ce lapsus ait un sens profond. []
  4. Je n’avais que peu d’avis sur Bernard « gazeneuve » Cazeneuve, mais j’ai été choqué de son obscénité en le voyant à la télévision annoncer qu’il lançait une enquête pour établir les conditions dans lesquelles un étudiant rennais a été éborgné par un tir de flashball, en parlant comme d’un acte d’autorité, et en même temps d’une trop généreuse faveur qu’il faisait aux manifestants, alors même que c’est le plus évident de ses devoirs dans sa position. Et comme si cela ne suffisait pas, il a profité de son discours pour sommer les organisateurs des manifestations de « condamner les casseurs » avec autant de « fermeté » qu’il a lui-même lancé la timide enquête qui n’aboutira, parions-le dès à présent, à aucune remise en question significative. []

La new démocratie

On résumait autrefois la dictature à « Ferme ta gueule ! », et la démocratie à : « Cause toujours ! ». Ce système, typique d’un certain esprit franco-français dépassé face aux enjeux de la mondialisation et déconnecté de la réalité du terrain, a connu récemment une réforme, une révolution culturelle, un changement de logiciel. À partir de maintenant, « la dictature », c’est quand une poignée de morveux crie « fasciste ! » à Alain Finkielkraut lorsqu’il s’apprête à quitter la place de la République1.

« la démocratie, c’est le vote », disait Jean-François Copé récemment, qui opposait le vote, fondamentalement démocratique, à l’expression de son opinion sur la place publique, « pathétique » et « choquante » pour les français, notamment «à Meaux » et « en régions »

« la démocratie, c’est le vote », disait Jean-François Copé récemment, qui opposait le vote, fondamentalement démocratique, à l’expression de son opinion sur la place publique, « pathétique » et « choquante » pour les français, notamment «à Meaux » et « en régions »

La démocratie a évolué en profondeur, elle aussi, mais on ne saurait résumer sa philosophie en une phrase. On peut en revanche en donner quelques exemples :

— Organiser un référendum pour consulter le peuple, puis, lorsqu’il s’avère que le résultat du vote n’est pas celui qui était prévu, ne plus en tenir compte. Plus généralement, ne jamais perdre de vue que les promesses n’engagent que ceux qui les croient.
— Afin de réagir aux trop nombreuses affaires qui ébranlent le monde politico-financier, voter une directive pour protéger le secret des affaires. Promettre des lois pour protéger les « lanceurs d’alerte », mais, dans les faits, traiter ces derniers en criminels de guerre ou en parias.
— Étendre l’empire des moyens de surveillance des particuliers, qu’il convient d’appeler « protection » et non « surveillance ». En effet, ces dispositifs sont dédiés à protéger la classe politique de ce qui lui fait vraiment peur, à savoir les citoyens.
— Ne tirer aucune conséquence des informations gênantes : malgré leurs extravagantes collections de casseroles, les Balkany, Woerth, Dassault, Copé, Sarkozy2 et bien d’autres sont non seulement libres de circuler, mais paradent sans honte sur les plateaux de télévision, encouragés par la fascination malsaine que suscite leur culot. On notera le sens du pardon des Français qui persistent à confier leur voix3 aux gens qui jouent avec leur argent.
— Faire matraquer et gazer des gosses qui manifestent par des policiers qui s’ennuient, couvrir les bavures non-filmées de ces derniers, condamner du bout des lèvres (mais sans conséquences) les bavures filmées et diffusées, laisser des policiers se déguiser en militants anarchistes pour exciter leurs collègues.

…On peut continuer longtemps, mais vous avez compris l’idée : le monde change, il va falloir s’y faire. Retenez-en l’essentiel : insulter Finkielkraut, c’est totalitaire, et gazer des mômes, c’est démocratique. Et si t’es pas content, c’est le même prix, on sait où tu habites et on a le droit de mettre ta ligne sur écoute.

  1. Repeindre des distributeurs de billets d’une banque remarquablement dynamique dans le domaine de la création de sociétés offshore (avec un record de neuf-cent-soixante-dix-neuf sociétés créées à Panama) n’est en revanche pas une menace pour la démocratie : certes, il s’agit d’un refus de libre circulation de l’argent, mais comptez sur la banque concernée pour faire peser le coût du nettoyage à leurs clients — après tout, cette même banque n’a pas eu peur de réclamer quatre milliards d’euros à un de ses anciens employés au motif qu’il avait fait ce qu’on attendait plus ou moins de lui. []
  2. Mitterrand a eu sa pyramide et sa bibliothèque, Chirac, son musée des art premiers. On regrettera que Sarkozy n’ait pas eu le temps de mettre sur place un écomusée de la corruption. []
  3. « Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir. Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement. » (Elisée Reclus, dans Le Révolté, octobre 1885). []

d’accord ?

« Si t’es pas d’accord, c’est le même prix »

Sans originalité, je fais partie du million et quelque de personnes qui ont signé la pétition contre le projet de réforme du code du travail (surnommée Loi El Khomri).
Pourtant, je vois bien que beaucoup des dispositions critiquées existent déjà dans le code du travail, et je dois aussi avouer que malgré ma méfiance envers le mot « réforme » — devenu synonyme de recul social —, je suis certain qu’une mise à plat des règles du monde du travail est à faire. Mais pas celle-là, pas comme ça, et pas maintenant.
Ce qui me frappe en lisant les diverses propositions de l’avant-projet, c’est le recours régulier à la notion d’accord (mot présent au moins deux cent fois dans le projet de loi) : telle ou telle chose est rendue possible, si il y a un accord. Mais la structure proposée est toujours la même : Après un accord, telle ou telle disposition favorable aux salariés pourra être supprimée.
Les accords dont il est question n’impliquent pas que les parties concernées (le salarié et l’employeur) s’accordent, elles signifient qu’une instance syndicale s’est mise d’accord, sur leur dos, avec l’entreprise. Et le résultat est à prendre où à laisser, comme avec l’article 13 du projet de loi qui explique qu’un salarié a totalement le droit de ne pas être d’accord avec l’accord qui modifie son contrat, mais que cela constitue aussitôt pour l’employeur une légitime « cause réelle et sérieuse » qui permettra de décider d’un licenciement pour « motif personnel » (mais pas encore pour « faute grave », heureusement).
L’accord est un peu unilatéral, donc, et la souplesse, un peu raide.

el_khomrirepos

oui, je me suis un peu moqué

Imposer ces hypocrites possibilités de négociation au moment où le chômage monte (merci à l’endettement sarkozyste comme au désendettement hollandiste) et où les gens se trouvent aux abois, effrayés par la peur de perdre le peu qu’ils ont, est aussi probe que d’attendre que quelqu’un se noie pour lui dicter ses conditions. Surtout si on est un peu suspect d’avoir jeté à l’eau la personne. Je ne pense pas que le gouvernement Valls ait un plan machiavélique en tête, et j’ai peur qu’il croie véritablement faire baisser le chômage, mais son manque de vision de l’avenir est triste : comment pourrait-on réduire le chômage en permettant aux entreprises d’augmenter le nombre d’heures travaillées par les employés ? Le marché de l’emploi ne va jamais s’améliorer : l’automatisation ne cessera jamais de progresser, la distribution des revenus et des biens ne pourra être ce qu’elle est1 que de manière toujours plus artificielle. L’économie de ce monde n’est plus vraiment soutenable, l’avantage de l’infime nombre favorisé ne tient que sur des mythes : l’abondance de ressources qui ne le sont pas, la rareté de choses abondantes, les promesses hasardeuses de futur2, et la prétention que nous avons de maîtriser notre environnement. Et bien sûr, les peurs soigneusement entretenues, qui finissent par s’auto-alimenter : terrorisme, violence gratuite, chômage. Pas besoin de paranoïa complotiste pour se dire que les gens qui sont en position d’avoir un peu de pouvoir sur ce monde sont rares à être spontanément enclins à le partager. Ils préféreront voir s’installer la misère, le fascisme, la guerre, ou les trois ensemble.

Les enjeux de l’époque sont immenses, les anciennes recettes ne fonctionneront plus, nous ne devrions pas en être à compter s’il faut que ceux qui travaillent aient le droit de travailler une heure de plus ou de moins, nous devrions essayer de changer de perspective, de mettre à plat notre fonctionnement pour créer une prospérité économique partagée et une richesse croissante dans les domaines du savoir et de la création.
Enfin je rêve tout haut, bien sûr.

  1. Sournoisement, l’accaparement des terres et des richesses au profit d’un petit nombre progresse : La moitié des terres en Europe est contrôlée par 3% de gros propriétaires (Bastamag) ;  Qui possède la terre ? (Témoignage chrétien) ; Les 1% les plus fortunés posséderont bientôt la moitié de la richesse mondiale (Le Monde) ;  Des riches toujours plus riches et des pauvres encore plus… pauvres (Le Figaro). []
  2. Lire La privatisation de l’hyperstition, chez Grégory Chatonsky. []

Trollons le grand prix

Les auteurs ont voté, les trois finalistes pour le grand prix de la ville d’Angoulême sont Alan Moore, Hermann et Claire Wendling. Même s’il n’est pas complètement inattendu (Moore et Hermann sont pressentis depuis longtemps, en tout cas), ce palmarès est étrange : les trois auteurs ont plus ou moins fait savoir qu’ils ne voulaient pas du prix (quoique Hermann semble avoir changé d’avis) et leurs œuvres sont difficilement comparables.

De gauche à droite : Watchmen (Moore/Gibbons), Jeremiah (Hermann) et, enfin, un pastel par Claire Wendling.

De gauche à droite : Watchmen (Moore/Gibbons), Jeremiah (Hermann) et, enfin, un pastel par Claire Wendling.

J’adore dire du mal d’Alan Moore, parce que c’est une vache sacrée de la bande dessinée des trente dernières années, ce qui est en soi une bonne raison, mais je dois dire pour être franc que j’en dis aussi du mal parce que j’en pense du mal. Ses scénarios sont érudits et intelligents, rien à redire là-dessus, mais je me sens presque invariablement repoussé par les dessinateurs qu’il embauche, qui sont, sauf exception1, des gens laborieux. Pas nécessairement de mauvais techniciens du dessin, au contraire, mais des gens dont le dessin est ennuyeux, et ne doit sa personnalité qu’à de mauvais tics. Il y a de grands dessinateurs dans le monde des comics, et il est arrivé à Moore de collaborer avec certains, mais en considérant sa carrière entière, on a l’impression que le sujet du trait ne l’intéresse pas. Or s’il faut toujours rappeler l’importance du scénario en bande dessinée, il ne faudrait pas négliger le dessin pour autant, non seulement pour le travail de mise en scène (cet aspect, chez Moore, est généralement au point), mais aussi comme langage à part entière, porteur d’un discours difficile à formuler verbalement : la drôlerie, la poésie, l’énergie ou d’autres qualités peuvent être véhiculées par le seul dessin. On me dit souvent : « mais pas du tout, regarde From Hell ! ». Je comprends l’exemple : le dessin de Campbell est intéressant, c’est du vrai dessin, pas juste l’outil d’un assommant pensum visuel. Par contre, cette fois (pour une fois, dirais-je), c’est le scénario de Moore et sa prétention littéraire, ajoutés au poids de l’objet, qui font que le livre me tombe des mains. Je connais plus d’un passionné de From Hell, et peut-être que j’ai tort, mais je n’ai absolument pas le courage de vérifier, de relire ce truc. Je le garde malgré tout pour le cas où j’aurais besoin de jeter un truc lourd sur quelqu’un. Je l’ai dit, j’adore taper sur Moore mais en faisant preuve d’un peu d’honnêteté intellectuelle, j’admets qu’il serait logique que ce soit à lui que le prix échoie.

De Hermann, j’ai vanté le travail poétique et contemplatif avant de réaliser avec grand’honte que je le confondais avec Cosey. Cette méprise vient de loin, elle date de mon enfance, quand parmi les rayons bande dessinée des supermarchés j’étais également repoussé par les albums des séries Jérémiah et Jonathan (deux prénoms bibliques et anglo-saxons commençant par un « J »), Je n’ai lu ni l’une ni l’autre. Le point de départ de Jérémiah m’intéresse plutôt, mais à l’époque, le dessin dit « réaliste » me faisait fuir, ce qui fait par exemple que je n’ai jamais lu le moindre album de Blueberry : c’étaient les pages que je sautais dans le journal Pilote, comme je sautais Jonathan dans le journal de Tintin, et aujourd’hui encore, j’aurais du mal à me contraindre à les lire, même si je sans doute plutôt plus ouvert que je ne l’étais.
Bien plus tard, j’ai lu Hé, Nic, tu rêves ? de Hermann, dans Spirou, une espèce de Little Nemo qui me semblait plaisant à l’époque mais que je ne suis pas certain de vouloir relire à présent. Il faut en revanche que je lise Jérémiah. Quant à Cosey, qui n’a rien à voir, je l’ai lu plus tard et même si je m’ennuie un peu, comme je m’ennuie avec les œuvres de son homologue japonais Tanigushi, je trouve appréciable ce qu’il a amené à la bande dessinée. J’aurais donc préféré que Cosey soit proposé, plutôt qu’Hermann dont je ne pense rien — on ne peut pas tout connaître.

Claire Wendling, enfin, est un cas. Le fait qu’elle soit finaliste est sans doute moins le couronnement d’une œuvre que l’expression du regret d’une œuvre potentielle, d’une œuvre qui n’a pas suffisamment existé, puisque, depuis une bonne vingtaine d’années, Claire Wendling évolue à l’extérieur du monde de la bande dessinée et est désormais illustratrice à temps plein. Il faut que son talent ait impressionné pour que tant d’auteurs l’envisagent en grand prix malgré une bibliographie qui tient sur une feuille de papier à cigarette. N’est-ce pas un message, une forme d’appel à un grand retour ? Je le dis souvent : Will Eisner aussi avait abandonné la bande dessinée depuis vingt ans lorsqu’il a obtenu le grand prix d’Angoulême.
Claire Wendling appartient à une ligne « semi-réaliste » de la bande dessinée grand public, qui est surtout représentée par des auteurs qui sont souvent assez interchangeables et auto-satisfaits, aux exceptions notables de Régis Loisel2, dont la carrière est bien connue, et, donc, de Claire Wendling, au trait solide et presque académique, au bon sens du terme.
Claire Wendling a publié peu d’albums de bande dessinée, et, en vingt-cinq ans de carrière, peu de livres tout court (bien qu’elle dessine, je crois, du matin au soir). Elle a de quoi être flattée en constatant l’étendue de sa renommée, dont cette liste des trois finalistes est un exemple flagrant. Ce serait, bien sûr, une drôle d’idée de lui donner le prix, mais chaque année, à chaque grand prix d’Angoulême, on se dit que le choix était une drôle d’idée. Alors pourquoi pas ?

  1. Bill Sienkiewickz, par exemple, pour le projet inachevé Big Numbers. []
  2. Et peut-être d’autres, j’avoue que je connais bien mal. []

Service civique

Le président de la République veut étendre le service civique à la moitié d’une classe d’âge, puis, à terme, le généraliser. C’est à dire revenir au service national obligatoire, mais non-militaire. Par ailleurs, il est prévu que, depuis l’école primaire jusqu’à la sortie du lycée, les élèves se voient dispenser trois cent heures d’enseignement moral et civique. Sur ce dernier point, le fond de ma pensée se résume à gonfler ma joue d’air et à y appliquer de petites pressions avec l’index, afin d’évacuer l’air bruyamment : la citoyenneté n’est pas vraiment une affaire qui se chiffre en heures passées à s’en faire causer par des enseignants qui voient juste que cela empiète sur le programme. Je ne suis pas la bonne personne pour en parler, puisque je n’ai jamais vraiment cru à l’école, mais de toute façon je pense que l’école n’est pas l’endroit où l’on apprend le mieux la citoyenneté. Être citoyen ne s’apprend pas par cœur comme une récitation, ça passe par le fait de se sentir véritablement acteur du fonctionnement de l’État.

L’ensemble du projet, j’imagine, entend créer chez les jeunes un sentiment d’appartenance citoyenne qu’ils n’ont plus — s’ils l’ont jamais eu. Le service civique peut aussi donner à chaque jeune une première expérience professionnelle, ainsi que la possibilité aussi de passer son permis ou son BAFA (Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) dans certains départements.
Enfin, cette activité est rémunérée : 573 euros chaque mois, soit environ la moitié du Smic. Envisageable si on vit chez ses parents.

....

Que l’inscription soit facile est un peu un minimum, mais bon, avec les services de l’État, j’imagine que ça mérite malgré tout d’être souligné…

Les missions proposées sont parfois gratifiantes : associations ou services de l’État dans les domaines humanitaire, éducatif, sportif, culturel, et il y a même des occasions de voir du pays : Tunisie, Cameroun, Italie, Tadjikistan,…
Sur le papier, ce n’est pas inintéressant, mais encore faut-il que ça soit bien organisé : comment trouver une occupation encadrée pour plus de 500 000 jeunes en même temps ? Le service militaire fonctionnait, parce qu’il était stupide : on enfermait les jeunes (enfin, les garçons) dans une caserne pendant un an, on les faisait courir, s’habiller tous pareil, faire leur lit, s’ennuyer, et enfin, développer une capacité à obéïr à des gens plus bêtes que soi qui peut se révéler utile tout au long de l’existence.

J’ai effectué, pour ma part, un service civil (« objection de conscience »), c’est à dire à peu près exactement la même chose que l’actuel service civique, à la différence qu’il durait deux ans au lieu d’un1. Je peux témoigner des inconvénients de la formule :

  • Tout d’abord, le service national était obligatoire. Pour moi, ces deux ans ont été un temps que l’on m’a volé de manière arbitraire. C’est cette expérience qui m’a amené à penser que l’État était une machine assez impitoyable, et que la citoyenneté, partant, n’avait aucun sens concret. Si j’ai cru à la bienveillance de l’État avant d’être contraint à lui donner deux ans de ma vie, toute forme de confiance a disparu ensuite. Et pourtant, philosophiquement, j’aime l’idée du bien commun et du service public, j’y participe d’ailleurs en tant qu’employé, mais ce que j’ai constaté à l’époque c’est que j’étais soumis à des règles sur lesquelles je n’avais jamais eu mon mot à dire2.
  • L’argent a constitué un véritable problème. Je gagnais, je crois, deux mille francs par mois, enfin à peu près la moitié du smic de l’époque. Tous les jours, je devais être à l’heure pour travailler au Ministère des Affaires sociales, sous peine que l’on m’envoie les gendarmes, mais à la même époque, j’étais papa d’une toute petite fille, tout était compliqué. Il existe des situations très diverses parmi les jeunes, et je n’oublierai jamaisle grand questionnaire destiné aux moins de vingt-six ans qu’avait proposé le gouvernement Balladur : on ne nous y demandait pas si nous étions parents et si nous travaillions, mais juste combien d’argent de poche nos parents nous donnaient chaque semaine.
  • J’ai eu la nette impression d’être un employé au rabais, c’est à dire de prendre la place de quelqu’un qui aurait dû occuper le même emploi (réparateur d’ordinateurs) pour un véritable salaire. Pire que moi, j’ai connu un jeune homme qui a passé ses deux années de conscription en passant huit heures quotidiennes à l’accueil et au standard du ministère, emploi ingrat et terriblement accaparant3.
    Si l’arrière-pensée du gouvernement est juste de réaliser des économies sur la masse salariale des services publics grâce à un vivier de jeunes que l’on peut, sous la contrainte (puisque « généralisé » signifie aussi « obligatoire »), sous-payer, c’est extrèmement malhonnête.

Ma propre expérience me fait penser que, sauf à engager de vrais moyens pour que ce service civil soit utile à ceux qui l’effectuent comme au reste de la société, le rendre obligatoire risque surtout de constituer une énième démonstration de l’incapacité politique actuelle à prendre en charge la jeunesse du pays autrement que par une contrainte autoritaire de l’État sur ses sujets — et je dis bien sujets et non citoyens. Je n’arrive plus à avoir confiance. J’aimerais tellement croire à la citoyenneté, pourtant !
Le service civique n’est pas une mauvaise idée en soi, et même en restant facultatif, il rencontrerait un succès massif s’il était bien pensé, et s’il était rémunéré de manière un tant soit peu digne. J’ai du mal à être optimiste sur ces points.

  1. Doubler le temps du service était un des moyens pour décourager les jeunes d’effectuer un service civil, mais pas le seul : l’information était absente (et il était même interdit d’en faire la promotion), mais il fallait connaître un « sésame », enfin c’était complètement absurde. []
  2. De plus, voir fonctionner un ministère de l’intérieur a ruiné toutes les illusions que je pouvais avoir sur l’État français : hors de la quinzaine ou de la vingtaines de personnes qui entourent un ministre, j’ai vu très peu de personnes qui aient eu la moindre conscience de leur mission. Pas très motivant. []
  3. À côté de ça, j’ai vu des fonctionnaires faire grève parce que le bureau d’un d’entre eux déménageait d’un étage. Quelques autres indices font que j’ai, depuis, des doutes profonds sur l’honnêteté et la pertinence du syndicalisme dans la fonction publique. []

L’argent du café

Lorsque l’on a un peu bu, il est déconseillé de tweeter, de rédiger un statut Facebook ou d’envoyer un e-mail. Mais il faut que le romancier et essayiste Thomas Clerc sache que, lorsqu’on a un peu bu, il faut aussi éviter d’envoyer sa tribune de la semaine à Libération.
Son article du 25 décembre 2015, intitulé Attentats : que Starbucks paie l’addition, est presque drôle, mais aussi un peu triste.

Le Starbucks de la gare Saint-Lazare, décoré pour Halloween.

Le Starbucks de la gare Saint-Lazare, décoré pour Halloween.

Sans doute lecteur en diagonale du No Logo de Naomi Klein, l’auteur met d’abord en parallèle la tradition parisienne des cafés et des restaurants, effectivement victime directe des attentats du 13 novembre dernier, et celle des chaînes qui standardisent la restauration et la physionomie des villes : StarbucksMcDonald’s ou encore Costa. On peut réfléchir à la manière dont des multinationales font perdre leur caractère propre aux lieux, et aux questions d’identification que cela pose : sans doute qu’il est moins dépaysant qu’il y a trente ans de passer de Los Angeles à Paris et de Milan à Dubaï. Je ne saurais le dire, je voyage peu, mais d’autres qui voyagent le disent. Ce n’est pas de ça que l’auteur parle, il commence d’ailleurs par s’en prendre au public des Starbucks :

Prenons Starbucks, qui fait pousser des boutiques à la vitesse d’une acné juvénile, et qu’apprécient du reste des jeunes qui ne sont pas les mêmes que ceux qu’on a massacrés. Est-ce qu’Emmanuel Todd va nous expliquer quelle est la sociologie des pratiquants de Starbucks ? Moi, je ne m’appuie pas, contrairement à lui, sur des chiffres ; ce sont des sensations qui me dirigent. Et j’ai remarqué que les gens qui fréquentaient les Starbucks étaient d’une intelligence inférieure à la moyenne.

Hmmm… On commence donc par l’insulte : les gens qui fréquente Starbucks sont moins intelligents que la moyenne ! Ce genre de chose est un peu difficile à estimer scientifiquement (l’auteur nous explique d’ailleurs qu’il méprise les chiffres), mais il faudrait tout de même fournir quelques arguments.
Je peux en offrir un à l’auteur du papier : parfois, parce que c’est commode, parce que c’est ce qu’il reste pour s’asseoir dans ma gare, parce qu’il y a des prises pour le chargeur de ma tablette, parce que le wifi est correct, parce j’y trouve le goût du café moins aléatoire qu’ailleurs1, il m’arrive d’aller dans un café Starbucks.
Or à chaque fois, en cherchant sur l’écriteau combien va me coûter mon expresso, je me dis qu’il est un peu cher et je me trouve idiot d’avoir fait le queue là.
Mais bon, le prix des produits n’est pas l’argument donné par l’auteur pour juger de l’imbécillité de la clientèle. Ce qui lui fait dire qu’il faut être bête pour entrer dans un Starbucks Coffee, c’est que la société Starbucks ne paie pas d’impôts sur les sociétés.
Les gens ne sont pas toujours avertis du statut fiscal des enseignes où ils consomment, et Thomas Clerc le suppose lui-même

(…) lorsque j’endosse mon rôle de performeur occasionnel, c’est-à-dire lorsque je demande aux gens attablés aux terrasses d’un Starbucks s’ils savent que Starbucks les lèse, que Starbucks tue le café d’en face ou que Starbucks défigure la rue Montorgueil qui était autrefois une rue typique et qui est à présent une rue pittoresque-mondialisée, aucun des nombreux consommateurs ne semble s’intéresser à ce que je leur raconte.

Je suis peut-être idiot moi-même mais j’avoue que quand un « performeur occasionnel » vient m’expliquer que je défigure la rue Montorgueuil et lèse les impôts en m’asseyant dans un Starbucks, j’ai tendance à être un peu sur mes gardes, à vérifier s’il n’a pas un couteau dans les mains et s’il faut que je lui réponde poliment, s’il faut que je m’apprête à me défendre d’un fou-furieux ou s’il faut que je m’enfuie.
L’auteur invoque ensuite Sartre2 pour qualifier les gens qui ne font pas le lien entre boire un café et financer Daesh de gens «sans importance collective». Car, dit-il, «Boire un café, ce n’est pas juste boire un café», et le nerf de la guerre, c’est l’argent :

Pourquoi risquons-nous (ce «nous» ne me pose aucun problème) de perdre la bataille contre le terrorisme ? Parce que le nerf de la guerre, c’est l’argent. En France, l’Etat n’a plus d’argent, depuis la politique néolibérale des années 80 qui s’est ingéniée, sans grande résistance de la part des Français, à corroder tout le tissu social. L’Etat français ne peut pas concurrencer Daech, parce que Daech est financé par de richissimes Saoudiens, et parce que ses ressources propres sont taries par des sociétés richissimes comme Starbucks – c’est curieux ils arborent les mêmes couleurs vertes et blanches.

Certes, boire un café, ce n’est pas juste boire un café : c’est aussi profiter du labeur notoirement mal payé de gens qui habitent tous très loin de la rue Montorgueuil. Je me souviens de Félix Houphouët-Boigny, le père de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, qui faisait du café un symbole fort des iniquités nord-sud, en rappelant qu’on buvait une tasse de café à Paris pour plus cher que ce que ses producteurs africains vendaient cinq kilos de grains.
Mais ce n’est toujours pas de ça qu’il est question, l’auteur de l’article effectue un calcul complexe : puisque Starbucks ne paie pas d’impôts sur les sociétés, l’État français est pauvre et ne peut donc se battre contre Daesh.
Je ne suis pas spécialiste mais il me semble assez évident que l’organisation des attentats du 13 novembre n’a pas coûté très cher, et que le budget militaire de la France, quatrième pays au classement mondial des dépenses militaires3 est plus riche que Daesh.
Je pense aussi qu’il est faux de dire que Starbucks ne paie pas d’impôts : cette société reverse sans aucun doute à la France des millions d’euros de TVA chaque année4. Et ce n’est pas tout : je doute que Starbucks enfreigne la loi. Que cette société détourne ou contourne la loi, recoure à tous les dispositifs légaux (je pense à la « franchise », qui permet à une enseigne internationale d’être soumise au droit sur les PME) pour payer le moins d’impôts possible, profite de son statut de multinationale pour placer l’argent là où ça lui coûtera le moins cher, c’est probable, et sans doute moralement condamnable. Mais ce n’est pas illégal, ça s’appelle l’optimisation fiscale, et ça n’est ni mieux ni pire que les gens de sociétés bizarres qui m’appellent pour me proposer d’échapper à l’impôt sur le revenu en installant des panneaux solaires inefficaces sur mon toit5.
C’est pourquoi, dans sa démonstration, l’auteur de l’article a tort d’imaginer que la question de la fiscalité de Starbucks peut se régler en appliquant la loi :

(…) il faut dire à M. Olivier de Mendez, directeur général de Starbucks France : «Maintenant vous payez vos impôts ou nous fermons vos échoppes.» Bref, il faut faire un travail d’homme politique : y a-t-il encore ce genre d’homme-femme en France ? Au lieu de perdre son temps à vouloir déchoir de la nationalité française des gens qui se moquent bien de ce que signifie une nationalité, on peut au moins exiger des rentrées d’argent, juste appliquer la loi. Présenter l’addition à Starbucks. A combien s’élèvent les sommes impayées ? L’argent servira à équiper les services de renseignement, qui manquent d’hommes et de matériel. La police est obligée de mentir sur ses failles énormes, notamment dues à son sous-équipement. Surveiller des terroristes a son prix ; ne pouvoir le faire est hors de prix.

Il est probable que la loi soit appliquée, et si elle ne l’est pas, si Starbucks est dans l’illégalité, eh bien la solution est l’application de la loi et des règlements par les services fiscaux, et en aucun cas « faire un travail d’homme politique » (!?). Le « travail d’homme » (ou de femme, si on me demande mon avis) politique consiste à faire les lois, pas à les faire appliquer.

Pour finir, il est assez étonnant de penser que la lutte contre Daesh ne soit qu’une question de budget. Certes, il y a beaucoup d’argent dans la guerre, comme dans la communication qui l’entoure, mais l’argent de Daesh suffit-il pour « radicaliser » des jeunes gens qui ont grandi à Juvisy-sur-Orge ou à Molenbeek ? Même si tous les jeunes gens qui partent en Syrie ne sont pas issus de milieux défavorisés, ceux qui ont assassiné, chez nous, l’étaient souvent.
Et je remarque que Starbucks ou Macdonald’s, quoi qu’on pense de ces enseignes6, ont au moins pour vertu de donner des emplois à des jeunes des cités7. Et donner de l’emploi aux jeunes des cités, ou tout simplement leur dire qu’il existe des emplois qui ne leur sont pas inaccessibles, ne semble pas être la destination prioritaire de l’argent collecté par les impôts.

  1. C’est toute la puissance des chaînes standardisées : nous connaissons le rapport qualité/prix de leurs produits et de leur service. []
  2. Mais la citation s’avérera être de Louis-Ferdinand Céline ! []
  3. cf. Wikipédia. []
  4. Certes, comme on me le fait remarquer, cette TVA n’est pas offerte par Starbucks mais collectée par Starbucks, puisque c’est le client qui la paie. Mais il existe des sociétés qui trichent sur le versement de la TVA, en ne l’appliquant pas aux produits qu’ils vendent afin de pouvoir gagner plus d’argent tout en ayant les mêmes tarifs que la concurrence — certes, cela ne peut s’appliquer qu’à peu de produits. []
  5. Allez savoir, c’est peut-être aussi pour échapper à l’impôt que le milliardaire franco-israélien Patrick Drahi vit en Suisse. Ce discret et intéressant personnage est le propriétaire… du quotidien Libération. []
  6. L’odeur d’un restaurant Macdonald’s me donne des hauts-le-cœur, personnellement. []
  7. On remarque que le succès des enseignes multinationales ne vient pas que de leur côté « familier », il vient aussi du fait qu’elles ont l’air de s’adresser à tous les publics, on ne s’y fait pas prendre de haut selon son origine, ni en tant que client ni en tant qu’employé. Que par ailleurs les produits soient médiocres, la stratégie fourbe (tout le monde est exploité — client ou employé —, au profit d’une marque), etc., ne dispense pas de s’interroger sur ce point. []

Le ver de l’exception dans le fruit de la loi

Les lois qui concernent les sujets « chauds » et aptes à suscité une vive réaction émotionnelle — parce qu’ils suivent un fait-divers atroce ou un attentat — ne sont pas seulement mal avisées, elles ont un effet secondaire fréquemment observé, celui d’être le ver dans le fruit, apparemment bénin, mais destiné à s’étendre.
Lorsque le Fichier national automatisé des empreintes génétiques a été créé, en 1998, il était censé ne concerner que quelques dizaines de violeurs récidivistes. Comment pourrait-on refuser à la police des moyens supplémentaires pour enquêter sur ce genre de crime, qui révolte viscéralement chacun de nous ?
Peu à peu, le fichier s’est étendu à toutes sortes de crimes, mais aussi de simples délts : crimes contre l’humanité, meurtres, mais aussi vols, extorsions, etc. La dernière proposition d’extension, en 2013, concernait les infractions au code de la route et les délits financiers. Elle n’est pas passée. Un esprit soupçonneux se demanderait si c’est par hasard que les infractions au code de la route et les délits financiers ont été proposés en même temps : il n’y a aucun rapport entre les deux, mais en les proposant ensemble, on est sûr qu’ils seront abandonnés ensemble, et c’est comme ça qu’une malversation financière n’amène pas son auteur au fichage génétique, tandis que participer à une manifestation ou voler un bonbon le permet. Ça tombe bien pour les membres de la classe politique, qui sont plus souvent inquiétés pour des crimes en col blanc que pour des vols à l’étalage.
Enfin peu importe, le résultat est là : après quinze ans d’existence, le fichier des empreintes génétiques contient bientôt trois millions de personnes (2,6 millions de personnes en 2014).
Je comprends qu’on défende ce fichier, j’imagine qu’il aide beaucoup les enquêtes (plus que les caméras de surveillance, c’est certain), mais il faut retenir ce fait : ce à quoi sert ce fichier n’est pas ce pour quoi il a été créé, et ce schéma est courant, pensons par exemple aux lois d’exception concernant la cybercriminalité, d’abord destinées à répondre à la peur des réseaux pédopornographiques (dont l’importance et l’existence réelle ne sont jamais évalués et semble sans commune mesure avec l’importance qu’ils occupent dans l’imaginaire collectif), mais qui aujourd’hui va punir des délits d’expression, voire de curiosité1, et bien sûr de partage de fichiers et même de cyberactivisme.

Coton-tige Silver Spoon

Coton-tige (Silver Spoon, CC)

Les sujets qui heurtent et révoltent chacun de nous, comme le viol pédophile et les meurtres aveugles — en premier lieu les attentats terroristes —, sont souvent utilisés comme prétexte à des exceptions à la loi, exceptions qui seront ensuite tranquillement amenées à être étendues.
Aujourd’hui, le ver dans le fruit, c’est la déchéance de nationalité. Avec cette proposition consternante, le gouvernement introduit l’idée que la nationalité peut être une chose précaire, réversible, arbitraire. Aujourd’hui, cette proposition d’une possible déchéance de nationalité concerne une douzaine de jihadistes fous dont personne ne songerait à prendre la défense et dont on cherche apparemment à oublier qu’ils sont précisément français. Mais demain, la loi concernera tous les français disposant d’une double-nationalité, c’est à dire cinq pour cent de la population. Je connais beaucoup de gens concernés : les époux et épouses, qui ont demandé à être français puisque c’est ici qu’ils vivent, et ont voulu conserver leur nationalité d’origine, puisque c’était possible. C’est le cas, par exemple, de ma propre mère. Il y a le cas des enfants d’immigrés qui ont conservé le passeport du pays de leurs parents pour faire plaisir à ces derniers (je connais plusieurs marocains dans ce cas) ; dans ma génération, je connais des enfants d’algériens, mais aussi je crois d’espagnols ou de portugais,qui ont fait de leur double-nationalité une combine pour échapper à leur service militaire2 : en France ils étaient dispensés, et dans leur autre pays, ils étaient déserteurs. Ma femme songe à prendre une double-nationalité pour régler de bêtes problèmes de succession. Et je connais un artiste, Matthieu Laurette, qui s’est lancé dans une collection de passeports avec son Citizenship project, commissionné par le Ministère de la Culture français !
Affectives, pragmatiques, artistiques,… Il existe sans doute d’innombrables raisons de disposer d’une double-nationalité. Puisque l’État français ne l’empêche pas, pourquoi pas ?
La modification de la constitution qui est proposée introduit l’idée qu’il est suspect d’être français en même temps que d’avoir une autre nationalité. Elle laisse croire qu’être français est un privilège, qu’être non-français est une punition, qu’il existe des vrais français et des demi-français,… Quel que soit le sens dans lequel on tourne la question, rien ne justifie cette disposition qui, certes, pose bien trop de problèmes pratiques pour être autre chose que symbolique, mais qui justement, établit un symbole des plus fâcheux. Je n’arrive pas à comprendre s’il s’agit de malice ou de maladresse.

  1. Rappelons-nous du projet de Nicolas Sarkozy, réaffirmé cette année : « Pourquoi n’a-t-on d’ores et déjà pas mis en oeuvre le délit de consultation d’un site jihadiste? Lorsqu’on consulte des images de pédophilie, on est un pédophile. Lorsqu’on consulte des images d’un site jihadiste, on est un jihadiste, et on doit être traité comme tel » (meeting du 30 novembre 2015 à Rouen). []
  2. À de rarissimes exceptions, nous voulions tous échapper à la conscription : qui veut vraiment passer un an à se faire donner des ordres sans logique par des gens moins intelligents que soi ? Personnellement, j’ai préféré faire deux ans en tant qu’objecteur de conscience plutôt que de vivre un an dans une caserne. Aujourd’hui, je considère toujours que ce temps m’a été volé. []