Je vais encore me faire des amis. Mais bon, il faut bien que quelqu’un dise certaines choses et c’est tombé sur moi, je choisis pas.
J’ai bien des griefs envers La France Insoumise, mais le procès opportuniste qui lui est fait1 au prétexte de l’assassinat de Quentin Deranque (que beaucoup nomment par son seul prénom, « Quentin », comme s’il était de leur famille !?! Je n’ai pas le souvenir qu’il en ait été ainsi après la mort de Clément Méric) est assez obscène et bien sûr injuste.
L’utilisation du mot « antifascisme » comme nouvel épouvantail est franchement dérangeant, puisque selon la logique aristotélicienne la plus élémentaire, attaquer l’antifascisme reviendrait à défendre son contraire, le fascisme2. Est-ce qu’il aura suffi de quatre-vingt ans pour retourner toutes les valeurs nées du bilan de la Seconde guerre mondiale ? Une telle idée m’angoisse un peu, je dois dire.
Par ailleurs, il me semble voir clair dans le jeu de ceux qui disent « il n’y a pas de différences entre les extrêmes donc soyons d’extrême-droite ». C’est la bonne vieille histoire du jambon en carton.

« Cette violence politique ne vient pas de nulle part. Aujourd’hui l’extrême-gauche a du sang sur les mains. L’extrême-gauche a du sang sur les mains lorsqu’elle cautionne Notre-dame des Landes… »
(Laurent Wauquiez, le 17/02/2026)
Pour autant, je suis très mal à l’aise face à la manière dont des gens qui se réclament de l’antifascisme ont traité la mort de Quentin Deranque, je me souviens notamment d’un « ça me fait rien, c’était un facho » lu sur un réseau social. Bien sûr, la mort de quelqu’un dont on n’avait jamais entendu parler un jour plus tôt et qu’on ne connaît que pour ses opinions nauséabondes3 et sa mort tragique n’a pas de raison de provoquer une vive et sincère compassion, mais pourquoi le dire ? Au delà du mépris pour la fin d’une jeune vie, j’entends ici l’envie de se convaincre que l’affaire n’a pas de raison de mettre en question ses certitudes.
L’embarras actuel me rappelle celui d’une partie du peuple « de gauche » lorsque des voix timides — rapidement oubliées, d’ailleurs —, ont évoqué l’existence de violences sexuelles et sexistes parmi les militants progressistes4. Dire du mal des gens qui sont dans le camp du bien, ce serait « désespérer Billancourt », quoi, alors il faut se taire.
Certaines positions m’amusent un peu comme lorsque les défenseurs spontanés de la Jeune Garde de Raphaël Arnault5 déroulent exhaustivement l’argumentaire habituellement convoqué par ceux qui défendent une bavure policière : « on manque de contexte, il s’est passé des choses avant » ; « c’est l’extrême-droite qui avait provoqué le conflit, c’était un piège ((De fait, une enquête de l’Humanité montre qu’il existe une stratégie bien rôdée de provocation, échafaudée par les « féministes » identitaires de Nemesis et leurs camarades masculins à Lyon : les filles tractent ou font une action quelconque sous le nez des « antifas », qui à la moindre réaction se font attaquer par des fascistes postés en embuscade : « On peut être deux, trois filles à tracter là où vous voulez les choper, un peu pour faire l’appât ». Un véritable guet-apens avec des jeunes femmes en appâts volontaires. Mais bon, il n’est écrit nulle part qu’on soit forcé de tomber dans les pièges.)), ils ont tout fait pour en arriver là » ; « une bagarre de rue qui a mal tourné » ; « les anti-fascistes n’ont jamais eu l’intention de tuer » ; « c’est un accident » ;… Je ne peux m’empêcher de me dire, comme avec les bavures policières, que si il n’y avait eu personne pour filmer le meurtre lui-même, c’est un récit bien différent qui aurait été diffusé. Mais bon, quelqu’un a filmé. Et ce qui a été filmé, ce sont six jeunes gens bourrant de coup de pieds le crâne d’un autre jeune homme à terre, en fait déjà inconscient, jusqu’à ce qu’il n’ait plus aucune chance de survivre.
On peut retourner la question dans tous les sens, un tel meurtre ne semble pas vraiment « antifasciste ». En revanche, c’est un drame pour l’idée même d’antifascisme, qui est ramenée à la seule action brutale et symétrique : bande de garçons contre bande de garçons6 en ordre de bataille rangée, tous masqués ou cagoulés, tous avec les mêmes bottes militaires aux pieds, qui fréquentent des salles de sport semblables où ils s’entraînent de la même manière pour aller ensuite rouler des mécaniques et « tenir le terrain » dans des quartiers de Lyon.

L’affaire a été l’occasion de rappeler que l’extrême-droite identitaire est responsable de bien plus de violences que ne le font les groupes antifascistes, ce qui est logique puisque les seconds existent pour combattre les premiers, lesquels ont bien plus de cibles que ça7. Dominique Galouzeau de Villepin a plutôt bien dit les choses dans une de ses envolées coutumières :
« Cette illusion de la symétrie, c’est une illusion numérique. Les groupuscules violents d’extrême droite sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux à travers tout le territoire et ils augmentent en nombre chaque jour. Même en termes de victimes, macabre décompte, l’extrême gauche a fait une victime ces cinq dernières années, les militants d’extrême droite en ont fait onze, essentiellement des victimes ciblées sur des bases religieuses et raciales, des motifs profondément politiques. ».
L’affaire a aussi été l’occasion d’entendre de nombreux témoignages concordants sur le contexte lyonnais et sur l’implantation de groupes d’extrême-droite radicale qui y a lieu. Et elle est aussi le prétexte à un déchaînement d’identitaires et de hooligans. Ce sujet ne doit certainement pas être traité à la légère. Je comprends l’idée d’une action antifasciste « réactionnelle » pour défendre des personnes victimes de violences racistes ou pour protéger des lieux LGBT et ceux qui les fréquentent lorsqu’on sait que les forces de l’ordre sont bien moins promptes à intervenir voire à seulement enregistrer les plaintes.
Mais le jour où on se retrouve à six contre un à bastonner un homme inconscient, tout ce qui précède ressemble plutôt à un prétexte pour épuiser sa testostérone et son adrénaline.

Mon grand-père paternel a été résistant et déporté. Résistant par antifascisme, antifasciste parce que pacifiste, et déporté (Buchenwald, Mauthausen, Ebensee) parce que résistant. Bien sûr je me suis toujours demandé si moi aussi j’aurais eu son courage, eu-je été en position de faire un tel choix. J’imagine que cette question est le moteur de l’antifacisme façon Jeune Garde : vouloir être non seulement du bon côté, mais être un héros du camp du bien en s’exposant, en prenant volontairement des risques, en s’engageant physiquement dans la lutte pour les idées que l’on défend. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que si personne, absolument personne, n’avait envie d’être un héros (de sa nation, de sa religion, de son bord idéologique,…) de ce genre là, il n’y aurait pas lieu de se défendre des héros.
Bien sûr, on n’a pas toujours le choix, face à un fusil, on sort un fusil. Mais le meilleur moyen pour lutter contre le fascisme ne me semble pas de donner aux fascistes le miroir de la violence qu’ils exercent ni de valider le modèle de société basé sur la force qu’ils promeuvent. Le faire est une erreur tactique, puisqu’on se bat sur le terrain choisi par l’adversaire, et une erreur philosophique, puisque cela revient à se définir par lui.
Proposer un avenir positif, un modèle de société sans violence, sans mesquinerie, sans frustrations artificielles et sans oppression, où les mots ne sont pas vidés de leur sens, où la masculinité ne serait pas toxique, où apprendre, comprendre, partager et faire seraient des valeurs supérieures à forcer, craindre, accaparer et détruire, me semble tout à fait antifasciste. Convaincre un paroissien intégriste de vingt-trois ans qu’il n’a pas besoin de haïr le monde où il a peur de ne pas trouver sa place est mieux que de l’assassiner. Je ne dis pas que c’est facile, mais c’est mieux. En fait, participer à un monde où personne n’aura envie d’être fasciste me semble bien plus anti-fasciste que tout, car après tout, c’est une forme d’antifascisme qui n’a pas besoin que le fascisme existe pour exister en réaction. Mais je suis un peu baba cool, comme on disait à mon époque.

Pendant l’entre-deux guerres, une action anti-fasciste efficace aurait pu être de ne pas négliger le danger existentiel posé par Mussolini et Hitler. Cela aurait pu être de soutenir les Tchèques ou les Républicains espagnols avant qu’il ne soit trop tard. Aujourd’hui en 2026, l’inspirateur du mouvement LFI8, Jean-Luc Mélenchon, déplore la mort de Quentin Deranque mais assure qu’il conserve pour la Jeune Garde « une grande affection » et veut même relier les élections municipales qui arrivent à leur combat, affirmant que « Chaque commune gagnée deviendra un bastion9 antifasciste ! ». On ne peut pas lui en vouloir d’être fidèle en amitié, d’être opposé au fascisme, et à son âge, on ne va pas lui apprendre à reconnaître les erreurs de jugement que son orgueil lui impose. Je rejoins Catherine Tricot, de la bientôt centenaire revue Regards, qui dit que cette attitude ne creuse pas seulement la tombe de LFI, mais aussi celle de tout projet véritablement ancré à gauche. L’extrême-droite aux portes du pouvoir, c’est une œuvre collective, ce n’est pas seulement Bolloré et Pierre-Édouard Sternin, ce n’est pas seulement Steve Bannon et Elon Musk, ce ne sont pas seulement les ultra-riches qui redisent « plutôt Hitler que le Front Populaire » (et n’ont pas l’excuse d’ignorer ce qui en résultera), ce n’est pas seulement les réseaux sociaux, ce n’est pas seulement la stratégie électorale cynique d’Emmanuel Macron, ce n’est pas que la consternante dérive de LR — où on peine à retrouver des indices de scories de Gaullisme —, c’est aussi en partie l’œuvre de LFI, avec sa stratégie de conflictualisation, son refus des suggestions imprévues et son refus de toute remise en question stratégique.

Il y a quelques jours, on célébrait un triste anniversaire : les quatre ans de la guerre d’agression menée par un Vladimir Poutine impérialiste, viriliste, destructeur et revanchard en Ukraine, avec plus d’un million et demi de victimes (tués, blessés, disparus) et des conséquences incalculables sur l’avenir de l’Europe.
Peut-être que le premier anti-fascisme, aujourd’hui, serait d’admettre que l’Ukraine est la victime de la voracité de la Russie plutôt que de faire toutes sortes d’analyses périlleuses qui, quoi qu’en s’en défendant, valident systématiquement le récit poutinien comme le fait Mélenchon sur son blog.
- L’extrême-droite prend un plaisir évident à détourner l’arme qui a si longtemps servi contre elle, le fameux « barrage républicain », le « cordon sanitaire », mais elle n’est pas la seule. Au nom de la mort de Quentin Deranque, Éric Naulleau suggère (avec d’autres) que « la question de l’interdiction de LFI se pose ». Comme lui, de nombreux politiciens ou éditorialistes se signalent comme étant fin prêts à la Kollaboration, puisqu’on leur dit que cette fois c’est sûr, l’Élysée va passer à l’extrême-droite : Bruno Retailleau, ancien villiériste et directeur du Puy du Fou dit sans surprise : « Pour moi, le cordon sanitaire, c’est contre LFI. Je ne mets pas un signe d’équivalence entre [RN et LFI] de façon objective ». Gerald Darmanin (ancien collaborateur d’un organe de l’Action Française) demande que « la gauche républicaine, laïque et démocratique, celle qu’on aime et qui a donné des grandes heures à notre pays [fasse] enfin le cordon sanitaire avec LFI ».
Déclarations qui, au passage, s’inscrivent dans une séquence de plusieurs années à marteler que toute compassion envers les Gazaouis exterminés relèverait de l’antisémitisme, et que LFI, très engagé sur la question, serait donc « passionnément antisémite » (Raphaël Enthoven). L’instrumentalisation de la mort de Quentin Deranque dépasse même largement les frontières de la France puisque toute l’« internationale réactionnaire » (pour reprendre le mot, très approprié, de Jean-Noël Barrot) se saisit de l’occasion pour fustiger la répression du fascisme en France. [↩] - « L’antifascisme est une opposition au fascisme. L’opposition à l’antifascisme, c’est du fascisme » (Johann Chapoutot sur France Culture). [↩]
- Quentin Deranque était clairement à la droite de l’extrême-droite, défilant avec des néo-nazis. Il était membre du groupe Allobroges Bourgoin (« Bourgoin » car originaires de Bourgoin-Jailleu, et « Allobroges » du nom d’une tribu gauloise célèbre pour sa richesse autant que pour sa brutalité). Son pédigrée politique a été résumé par Médiapart ici. [↩]
- Lire Violences sexistes et sexuelles : pour que la gauche se regarde en face, par Sarah Andres, sur Mr. Mondialisation. [↩]
- À propos de Raphaël Arnault, ce dernier a été condamné pour avoir brutalisé un type qui se promenait à proximité d’une manifestation de militants identitaires : la badaud avait été forcé (à six contre un, c’est apparemment le modus operandi de la Jeune Garde) à se déshabiller pour prouver qu’il n’avait pas de tatouages d’extrême-droite — un peu comme les policiers d’ICE déshabillent les latino-américains pour vérifier s’ils ont des tatouages de gangs —, puis, puisque ses agresseurs ne trouvaient pas ce qu’ils cherchaient, s’est vu intimer l’ordre de déverrouiller son téléphone mobile — comme le font les douanes des États-Unis depuis Trump. [↩]
- Nota : les attentats d’extrême-droite ne sont pas forcément le fait de jeunes énervés tels que ceux que la Jeune Garde combat. Ce sont en fait souvent des gens plus âgés, inconnus des services de renseignement et sans antécédents de violence, comme le raconte ce documentaire sur Arte. [↩]
- On notera cependant que les néo-nazis et autres identitaires actuels se considèrent souvent eux aussi comme étant des défenseurs plutôt que des agresseurs. Leurs rangs ont énormément gonflé avec les attentats islamistes de 2015, et les terroristes fascistes se voient comme les soldats d’une guerre qu’ils n’ont pas déclenchée. [↩]
- LFI n’est pas un parti mais un mouvement. Cette organisation n’a… que trois adhérents (Mélenchon, Pannot, Bompart), comme l’avait révélé une enquête du Parisien. [↩]
- toujours cette rhétorique territoriale et guerrière… [↩]


































