Le Point contre Wikipédia (2) : La mémoire du web

Chaque fois qu’un pignouf médiatique se plaint du traitement dont il fait l’objet sur Wikipédia, je cours voir l’article qui lui est consacré, notamment pour vérifier si son émotion est justifiée. Et elle l’est, si on se met à sa place.

Le champion de la liberté-d’expression Philippe Val, le journaliste Emmanuel Razavi (dont l’article Wikipédia a disparu, faute de sources) et le philosophe médiatique Raphaël Enthoven sont bien d’accord : il faut que les biographies des personnes vivantes soient validées par lesdites personnes. Par exemple, on devrait demander à Vladimir Poutine son imprimatur pour raconter sa vie et son œuvre.

Déjà, il est toujours étrange et dérangeant de devenir un objet de discours, et ça, chacun de nous le sait. Sans être une célébrité, on souffre toujours un peu de se voir résumer de manière unidimentionnelle, ramené à des questions superficielles, à une perception qui n’est pas celle qu’on aimerait inspirer ou enfermé dans une chronologie qu’on n’a pas choisie. Par exemple, si un ami, même et surtout un ami, vous dit comme un compliment que vous avez été un artiste majeur des années 1990, il dit aussi que, même si vous produisez toujours, vous n’êtes plus un artiste majeur d’aujourd’hui. Et forcément ça pique un peu. Surtout si c’est une vérité.
Pour m’éloigner un peu du sujet, j’ai trouvé passionnant le livre Le Consentement, de Vanessa Springora, car ce qui semble avoir motivé l’autrice, c’est moins de témoigner sur le fait d’avoir été abusée sexuellement par un vieux pédophile (car à quatorze ans, on se sent souvent tout à fait adulte, libre et responsable de ses choix amoureux) que d’avoir été transformée en objet littéraire par l’affreux Gabriel Matzneff (six ans chroniqueur au Point !), qui, loin de se contenter d’être un autobiographe, fait parler et penser ses proies passées comme autant de poupées mécaniques, leur confisque leur statut de personne, et le fait sous forme publique, en imposant, en publiant, en imprimant sa vérité. Son mensonge. Et ce qui est formidable dans le livre de Vanessa Springora c’est qu’elle utilise l’écriture pour reprendre le contrôle du récit, qu’elle donne sa vision de l’écrivain un peu pathétique qui a fait d’elle un personnage au service de son narcissisme pouacre. Matzneff comprend sans doute l’enjeu, puisqu’il a fait savoir qu’il ne lirait pas le livre (bien qu’il ait écrit un ouvrage — autopublié — en réponse). Pour revenir au sujet, je note que parmi les personnes qui ont défendu Gabriel Matzneff il y a cinq ans se trouve au moins un signataire de la tribune anti-Wikipédia du Point.

Sur la page Wikipédia d’une personne publique, il y a évidemment tous les faits que celle-ci voudrait oublier, qu’elle préférerait remiser au placard des anecdotes perdues (procès, phrases honteuses, coucheries) plutôt que rappelées sur un site qui, de facto, fait référence. Et ce n’est pas parce qu’il s’agit de calomnie que ces faits embarrassent, c’est au contraire parce qu’il s’agit de faits avérés, vérifiés, vérifiables, sourcés. Il est forcément pénible, alors qu’on est considéré comme un philosophe majeur sur quelques plateaux télé et lors de croisières1 de se retrouver avec une page Wikipédia qui évoque une horreur qu’on a dite en prime-time il y a deux ans ; qui évoque l’abandon de la mère de ses enfants pour une femme qui a la moitié de son âge ; et puis, en creux, qui confirme que l’on n’a derrière soi qu’une œuvre au fond assez vide, peu commentée, pour laquelle on a été invité à bavasser dans les studios de radio mais qui n’a été prise au sérieux par aucun pair, qui n’a pas fait date. Je comprends bien la vexation et la souffrance qui résultent d’un tel constat.

Wikipédia, pourtant, n’y est pas pour grand chose.
Tout d’abord, si les faits sont avérés, ils sont légitimes. Bien sûr, on peut mettre en question la sélection des faits évoqués, leur pertinence encyclopédique (le côté « Closer » de certains articles me semble parfois limite), le poids qui est accordé à des anecdotes, et là, les wikipédistes ont le devoir de faire au mieux, car il en va de la qualité du corpus. Mais ce sont des débats quotidiens, permanents, sur Wikipédia, où tout le monde est loin d’être d’accord. Il suffit de cliquer sur l’onglet « discussion » de chaque article, de consulter son historique2, ou de parcourir les débats qui animent les pages communautaires pour en faire le constat. Et tout ça fonctionne assez bien, d’ailleurs, c’est ce qui fait que Wikipédia a gagné son importance actuelle, son statut de référence, malgré un fonctionnement horizontal, basé sur la bonne volonté de qui veut.

J’ai un peu oublié ce que racontait ce livre de Frédéric Kaplan et du regretté Nicolas Nova. Sans doute parce que j’étais d’accord avec ce que j’y ai lu. Mais le titre me semble à lui seul pertinent : qu’une utopie libertaire dont les participants ne sont réunis que par le plaisir de transmettre fonctionne relève bel et bien du miracle.

Mais il y a autre chose : Wikipédia n’est qu’un élément parmi d’autres d’un monde d’immédiateté et d’hypermnésie. On sait tout tout de suite, et on n’oublie rien, tout ce qui est envoyé un jour sur le réseau a beaucoup de chances de pouvoir y être retrouvé en quelques clics. C’est ce qui a justifié le dispositif législatif européen du droit à l’oubli, notamment. Et c’est aussi ce qui devrait justifier de notre part à tous une capacité à l’indulgence et à la prise de distance : un gamin de seize ans a dit un truc affreux (sexiste, raciste) sur un réseau social, une fois, il y a dix ans ? Une lycéenne a été filmée en train de vomir pendant une fête, sous les ricanements de ses amis, car elle découvrait le punch-noix-de-coco ? Quelqu’un s’est ridiculisé en se filmant en train de chanter, faux, du Nirvana sur Youtube ? Une jeune femme tout juste majeure à l’époque a tourné deux séquences pornographiques, il y a vingt ans ? Un collégien s’est filmé invoquant le diable dans sa chambre, entouré de bougies parfumées subtilisées à sa mère ? Ces documents existeront sans doute éternellement, enfin ils existeront tant qu’il y aura de l’électricité pour alimenter les serveurs. Ils sont accessibles en ligne, ou le redeviendront s’ils ne le sont plus car des gens les ont archivés, car ils sont une partie du corpus utilisé pour entraîner les IAs,… Pire, ces documents restent parfois l’unique occurrence de l’existence publique de telle ou telle personne qui, en dehors de ça, mène une vie discrète. Si ces documents ne vont pas disparaître, il n’y a pas de raison qu’ils définissent des personnes de manière tout aussi éternelle (combien de personnes n’ont pas obtenu un emploi, ou une place en crèche3, pour ce genre de raisons ?), et c’est alors à nous tous de ne pas nous montrer moralisateurs, et à nous tous d’accepter que ce que quelqu’un a fait un jour de répréhensible, d’humiliant ou de ridicule, n’est rien de plus que ça. À nous de nous rappeler tous les moments de nos propres biographies pour lesquels il est heureux qu’il n’y ait eu personne pour filmer.
Et au delà du passé, figer quelqu’un, le définir par un événement, c’est aussi lui refuser d’évoluer, de changer, car si on ne peut pas changer son passé, on peut écrire son futur.

Il y a quelques semaines, l’humoriste Merouane Benlazar a assuré une chronique dans l’émission C à vous. Sa première, et sa dernière, car si son propos portait surtout sur la saison de football, de nombreuses personnes se sont émues de son air islamiste. Il n’est a priori pas islamiste, mais il porte une barbe, un bonnet, un pull ample, et il a un nom arabe, ce qui a suffi à le rendre suspect. On a alors exhumé ses propos polémiques passés4, on en a trouvé un, dont il est difficile de savoir à quel degré il doit être lu (« T’étais encore en club alors que la place d’une femme est à la demeure auprès de son père. Crains ton seigneur. Blâme pas le frère de chez UPS. », a-t-il répondu à une femme qui se plaignait qu’un livreur ait menti sur son avis de passage), qui a suffi à le faire déclarer perpétuellement persona non grata sur France Télévisions par la ministre de la Communication et de la Culture en personne5. Parmi les procureurs médiatiques qui ont obtenu cette tête, sans procès, on trouve des signataires de la tribune du Point. Parmi ces signataires, on trouve aussi nombre de gens qui réclament avec force la levée de l’anonymat sur Internet, voire le fichage des anonymes sur la base de leurs opinons. Ils veulent le contrôle de la plèbe, l’imprescriptibilité des peines d’opinion pour les petits, et dans le même temps, la maîtrise par eux-mêmes du récit qui les concerne, eux qui disposent déjà d’une puissance médiatique, politique, ou financière.

Avant de les rejoindre dans leur croisade, posez-vous la question du monde qu’ils souhaitent voir exister. Si vous ne faites pas partie de leur bande, croyez-bien que vous en serez, un jour ou l’autre, les victimes ou, a minima, les dupes.
Oui, je suis un peu grandiloquent aujourd’hui.

  1. Beaucoup de philosophes médiatiques sont invités à animer des croisières de luxe, j’ai l’impression ! L’effet « vu à la télé » est sans doute efficace pour la génération qui part en croisières. []
  2. Une formidable caractéristique de Wikipédia est l’archivage complet de toutes les étapes de confection de chaque notice, transparence que n’ont pas les sites web des médias, qui parfois signalent une mise-à-jour mais pas toujours sa teneur. []
  3. Je me souviens de l’histoire d’une jeune femme, qui avait eu une courte carrière dans la pornographie, qu’un papa du quartier avait reconnu et qui avait été contrainte à changer sa fille d’école… []
  4. Lors du festival Montreux Comedy, Merouane Benlazar avait fait un sketch qui anticipait bien ce qui lui est arrivé, et qui raconte que s’il porte une barbe, c’est avant tout sous l’influence de la série télévisée Vikings []
  5. Rachida Dati a eu une formule étrange, disant que ça ne pouvait être ni l’apparence, ni l’origine ni la religion d’une personne qui pouvaient motiver qu’on l’exclue… En quoi elle a raison, c’est la loi, mais en disant donc implicitement qu’il fallait chercher un prétexte, qui fut trouvé, pour que la raison de l’exclusion ne puisse pas être sa motivation officielle. []

6 réflexions sur « Le Point contre Wikipédia (2) : La mémoire du web »

    1. J.-N. Auteur de l’article

      @Yogi : donc c’est sa raison pour la garder, pas celle pour la faire pousser ! Quoi qu’il en soit, dire qu’on est respectueux de la religion de ses ancêtres passe mieux (et fait courir moins de risque d’être viré d’une émission télé) pour un chrétien ou un juif que pour pour un musulman.

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  1. Rubens33

    Salut Jean-No, toujours aussi passionnant ton blog.

    Mon opinion sur Wikipédia s’est forgée au fil des lectures d’une page en particulier : celle de Nabilla. Oui je sais, on fait mieux comme référence 🙂 Ce n’est pas le contenu de la fiche elle-même qui était significatif, c’est le volet Discussion. J’utilise l’imparfait car il faut préciser qu’il a été énormément nettoyé au fil de l’enrichissement de cette fiche. Bientôt 13 ans désormais…

    Sur cette fiche, le cœur de la discussion tournait autour de l’utilité publique de tel ou tel aspect de sa biographie. Et dans cette discussion, beaucoup d’intervenants, manifestement expérimentés sur Wikipédia, veillaient au grain. Le problème précis avec Nabilla, c’est que les futilités de sa biographie étaient précisément la quintessence de sa biographie, au point que la discussion initiale portait sur la nécessité ou non que Nabilla ait son entrée Wikipédia :mrgreen: On est ici dans un cas d’école : Nabilla filmée bourrée à une fête, Nabilla qui dit une c…rie pachydermique à la télé, Nabilla qui met aux enchères son eau de bain ou que sais-je encore, sont autant d’information qu’on peut juger dénuées d’intérêt – c’est mon cas – mais qui ne peuvent être passées sous silence car la Miss enflamme les réseaux sociaux depuis des années avec des trucs de ce genre, elle n’est même connue QUE grâce à ça.

    Je t’invite à consulter la Discussion de la fiche de Nabilla, tu y verras une intervention d’une personne, probablement son avocat, attaquant bille en tête sur des contenus soi-disant diffamatoires, et qui a manifestement rangé ses armes en constatant que les éléments incriminés dans la fiche étaient des éléments publics. Ce qui me conforte dans mon opinion sur Wikipédia : les fiches ne synthétisent que des éléments déjà publiés ailleurs sur des sources fiables.

    Il en est tout autrement pour BHL et Enthoven, personnages médiatiques prenant position sur de nombreux sujets politiques ou sociétaux. A ce titre, ils sont soumis à la critique. Point. Et le rôle d’une encyclopédie est justement de ne pas faire l’impasse sur le regard critique qu’ils suscitent. Sachant que tous les éléments sont sourcés et laissent donc à chacun la possibilité de se faire sa propre opinion.

    Au final, je rejoins ce que tu disais dans ton premier article, les attaques dont Wikipédia fait l’objet en dit long sur les personnes qui l’attaquent. Elles en disent long aussi sur cette belle initiative d’encyclopédie collaborative, l’un des plus beaux exemples de ce que peut être le web.

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