Est-ce qu’il existe d’autres pays que la France où on publie autant de tribunes collectives ? J’ai l’impression que ce type de contenu a connu une prolifération incontrôlable au cours des deux dernières décennies. Bien entendu, ce n’est pas neuf, et il y a des tribunes collectives qui sont restées dans l’Histoire, comme le manifeste des 121 (1960), contre la guerre d’Algérie, ou le manifeste des 343 (1971), qui portait sur l’Interruption volontaire de grossesse. Mais aujourd’hui les tribunes collectives sont devenues quotidiennes et, du simple fait de leur banalité, semblent avoir un peu changé de fonction.


Les tribunes collectives actuelles, de la même manière, réunissent un groupe autour d’une position politique ou philosophique et tentent de faire l’événement, mais leur relative banalité semble quelque peu décaler leur réception. Ce qu’on regarde avant tout, c’est le titre de la tribune, le support de presse qui l’accueille, et les deux ou trois premiers signataires. Le public jugera ensuite, selon ses attentes et ses préjugés, de ce qu’il faut en penser et dans quel camp ranger les signataires. Le but, me semble-t-il, est rarement d’influer sur l’opinion, il est de fédérer, de définir des camps.
Puisque j’ai mauvais esprit je suppose que la manie des tribunes est liée à la crise de la presse. Une tribune collective est en effet un contenu gratuit (pas de salarié, pas de pigistes, je parie que certains paieraient même pour voir leurs tribunes publiées — j’espère que ça ne se fait pas !) qui en plus de sa gratuité a pour vertu de constituer un événement d’actualité en soi-même (pas besoin de cellule d’enquête), et permet de voir citer le quotidien ou le magazine dans de nombreux articles d’autres journaux : un événement, une publicité, et tout ça sans payer un feuillet (enfin à ma connaissance ça n’arrive jamais). C’est tout bénéf’, mais à employer avec parcimonie et sélectivité, car indépendamment de l’intérêt du manifeste signé ou du sujet traité, pour qu’une tribune collective constitue un sujet, il faut qu’elle tombe au bon moment, qu’elle ait quelques signataires notables et qu’elle ne fasse pas doublon avec d’autres textes du même genre. Trop de tribunes tue les tribunes.



De ma modeste expérience, voici comment les choses se déroulent : un ami ou une amie de confiance nous annonce, en nous demandant de ne surtout pas ébruiter la chose, qu’une tribune va sortir le lendemain dans Libération ou dans Le Monde au sujet d’une cause majeure. Parfois on sait qu’une personne qu’on admire fera partie des rédacteurs ou des premiers signataires du texte. On lit le texte rapidement — pas forcément en diagonale, hein, mais comme il faut répondre vite, on recherche surtout les éventuels points avec lesquels on n’est pas d’accord. Et on en trouve, mais on se dit qu’ils ne sont pas si importants que ça, que la noble cause nous cause suffisamment pour qu’on passe outre une partie des propositions, qu’on pardonne une formulation, on se dit qu’on est d’accord sur l’essentiel, qu’on est d’accord sur le titre de la tribune, et qu’on discutera le reste plus tard.
Et puis le lendemain, le texte n’est finalement pas publié par Le Monde ou Libé, qui subissent un embouteillage — trop de bonnes tribunes sur le feu en même temps —, qui n’avaient rien promis, il sort trois jours après sur un blog de Médiapart (ou il est refusé partout, ça arrive aussi). On relit, on découvre que telle ou telle signature pressentie n’est finalement pas là, mais qu’il y a en revanche plusieurs personnes qu’on n’aime pas trop. En relisant le texte on se dit qu’il est en fait un peu moyen et on est heureux de ne pas être suffisamment connu pour faire partie des signataires notables écrits en gras et dont le nom sera systématiquement rappelé à chaque fois que quelqu’un évoquera le texte pour le déprécier, en n’en retenant que les points sur lesquels on avait tiqué soi-même. On se félicite d’être noyé dans le queue de peloton, associé à un qualificatif légitimant mais quelque peu banal (« universitaire », « enseignant », « artiste », « auteur »…). Et on se promet de ne plus signer ce genre de texte à l’avenir. Et on gomme tout ça de son esprit : je n’ai aucun souvenir des quelques tribunes que j’ai co-signées, je me souviens juste d’avoir toujours plus ou moins regretté de l’avoir fait, souvent par vanité : être sollicité est valorisant, être associé à telle ou telle personnalité qu’on admire est valorisant, trouver son nom dans un grand quotidien est valorisant. Alors que publier un billet de blog dans lequel on est d’accord avec soi-même et qui sera lu par quinze personnes est bien moins valorisant. Et puis il y a la question de la loyauté : on aime la personne qui nous a invité, on fait ça pour elle.
Bon, et Barbara Butch, alors ?
Je ne pensais pas avoir à écrire à son sujet, tant il me semblait évident qu’il n’y avait pas de sujet : un élu local grenoblois, récemment contesté par ses camarades d’engagement pour ses méthodes brutales et ses propos homophobes ou sexistes, plus ou moins en rupture (si j’ai tout compris) avec la coalition de gauche qui a fait de lui un adjoint, a organisé un happening contre une artiste accueillie par la ville et qui fait l’objet d’accusations vagues sur lesquelles je vais revenir plus loin. Les visuels par lesquels cet élu a rassemblé ses troupes sont un peu embarrassants.


Le résultat de cette campagne a été une interruption du concert, obtenue à coup de huées, d’insultes, de jets de graviers, de bouteilles, et du sectionnement d’un câble électrique. Barbara Butch a quitté la scène en diffusant le pascifistissime Imagine de John Lennon, ce qui constitue une prise de position politique assez limpide, pour le coup, et même un geste d’espérance.
Tout ici me semblait suffisamment excessif pour qu’il n’y ait rien à en dire qui ne soit évident : entraînés par leur très compréhensible indignation face au sort des gazaouis, des militants se sont fourvoyés dans une action plutôt violente (violence qu’ils ont ensuite niée, mais qui est bien documentée par une enquête de Médiapart) visant une cible pour le moins douteuse, tellement douteuse que beaucoup ont immédiatement supposé que si Barbara Butch s’est vue accusée de tous les malheurs des gazaouis, c’est en raison de quatre de ses identités : femme, lesbienne, grosse et juive
Les militants LFI se défendent bien heureusement d’être animés par de pareilles arrières-pensées, mais leur action est soutenue par tout un tas de gens qui ont ce genre d’opinions, à commencer par le raciste, homophobe, sexiste, chauve1 et négationniste Alain Soral, actuellement réfugié politique dans la Russie de Poutine, qu’il soutient bien évidemment :


La suite logique aurait dû être un embarras général, c’est d’ailleurs un peu de qui s’est passé à la tête de LFI, qui n’a soutenu l’action que du bout des lèvres, parlant euphémistiquement d’un « boycott » pacifique2 et évoquant surtout un attachement à la cause défendue, à savoir les Palestiniens, plus qu’une fixation sur la dee-jay de la cérémonie d’ouverture de Jeux Olympiques de 20243.
Il faut dire qu’utiliser Barbara Butch pour incarner l’action du gouvernement Netanyahou tombe visiblement à côté : elle ne soutient pas la guerre contre Gaza, qu’elle qualifie d’« ignoble » et d’« horrible ». Elle a eu le malheur de signer un texte intitulé Soutien à la proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme. Sans en préciser le contenu, le texte défend le projet de loi dit Yadan, qui a été accusé de limiter le droit à critiquer la politique israélienne au nom de la lutte contre l’antisémitisme, et d’introduire dans le droit (notamment dans le droit de la presse) des éléments assez vagues et donc, aptes à provoquer des condamnations arbitraires. J’avais personnellement fait partie des 700 000 signataires de la pétition citoyenne qui réclamait le retrait de cette loi évidemment dangereuse et malhonnête. Le texte signé par Barbara Butch, en revanche, était plutôt général et évasif pour quelqu’un qui n’aurait pas suivi le débat sur cette loi, ce qui est le cas de la dee-jay qui, une fois informée, a dit regretter d’avoir signé, expliquant qu’elle n’avait pas su lire entre les lignes. On pourrait se demander l’intérêt de prendre à partie quelqu’un pour avoir soutenu un texte dont elle a admis ne pas avoir compris les tenants et aboutissants à l’époque, qu’elle a ensuite regretté avoir soutenu, texte qui lui-même soutenait un projet de loi mal branlé qui a été retiré il y a des mois. Puisque l’accusation de soutien au génocide à Gaza tenait difficilement sur ce seul élément de dossier, il fallait ajouter des couches au mille-feuille argumentatif :
— Barbara Butch a passé des disques pendant une soirée privée chez l’ambassadeur de France à Tel Aviv. Effectivement. Mais eût-ce été une soirée officielle, et alors ? Les ambassadeurs de France des 150 pays avec lesquels nous entretenons des relations diplomatiques sont la voix de la France des pays dans lesquels ils sont établis, pas le contraire ! Mixer pour l’ambassadeur français c’est tout comme mixer pour le président de la République.
— Barbara Butch se plaint d’être victime d’insultes antisémites (elle en a reproduit quelques échantillons gratinés). Or l’accusation d’antisémitisme est (effectivement) utilisé comme argument pour silencier les voix pro-palestiniennes. Donc elle est anti-palestinienne (avec ce genre de logique circulaire, Christopher Nolan peut faire un film de trois heures).
— Le régime israélien recourt au « pink-washing » pour donner une image moderne à Israël, or Barbara Butch est une icône LGBT donc elle soutient implicitement Netanyahou et ses colons juifs orthodoxes zinzins. Hmmmm…
— Tout récemment enfin, j’ai vu passer une nouvelle couche : Barbara Butch et son avocate auraient eu recours à une start-up israélienne spécialisée dans le renseignement pour identifier les auteurs de menaces et d’insultes en ligne (je ne sais pas si La Jeune Garde aurait proposé son aide pour ça), et l’avocate en question travaille aussi avec la rabbine Delphine Horvilleur, qui a plusieurs fois dit son opposition à LFI.
Je passe sur l’accusation d’un deux-poids-deux-mesures : « où étiez-vous quand des villes ont reçu des pressions pour déprogrammer le rappeur Médine ou une exposition en soutien à la Palestine ? ». Ce genre de question n’est pas sans pertinence, mais est-ce que la réponse à une action injuste doit être une autre action injuste ? Et où était LFI quand Vladimir Poutine a lancé une guerre aux 500 000 morts ?
Je me disais qu’il n’y avait pas d’histoire, que les gens qui soutiennent LFI allaient, en bloc, admettre a minima une erreur de cible, une erreur tactique et philosophique due à une section locale turbulente assoiffée de vengeance plus que de justice, et pensant que la vérité ne peut s’imposer que par la force et pas par le dialogue. Et beaucoup l’ont fait. Mais une quantité non-négligeable d’autres personnes ont persévéré et renchéri, en laissant affleurer des impensés essentialistes divers et un sexisme crasse qui en dit infiniment plus sur eux que sur ce qu’ils pensent défendre.
Quant aux personnes qui n’ont au fond pas de mauvaises intentions, il me semble qu’elles devraient se poser la question de ce qu’elles défendent : rallier l’autre à leur combat, le convaincre, ou au contraire couper toute sorte de ponts, et ne convaincre que soi-même ?
Enfin, n’en demandons-nous pas trop aux artistes ? Pourquoi s’attendre à ce qu’ils soient informés, idéologiquement orthodoxes, pointus, et qu’en plus ils pensent exactement comme nous sur les sujets qui nous importent ? Pourquoi leur demandons-nous de prendre sans cesse position, d’être intelligents et pertinents alors que nous ne demandons ça ni à notre boulanger avant de lui acheter du pain… Ni à nous-mêmes. Surtout pas à nous-mêmes.
N’y a-t-il pas ici une forme un peu folle de transfert, le même genre de processus que ce qui fait que quelqu’un qui vient de regarder le match assis dans un canapé dit « on a gagné ! » comme s’il s’était trouvé sur le terrain ? Ce besoin d’incarner des questions qui échappent totalement à notre contrôle dans des personnes, que nous admirons hors de toute raison ou que nous détestons de manière aussi déraisonnable.
Pourquoi reprochons-nous plus facilement aux autres ce qu’ils n’ont pas dit que ce qu’ils ont effectivement dit ? Pourquoi critiquons-nous le positionnement politique d’artistes sans même leur demander s’il est ce que nous projetons à son sujet (qui comme toute projection parle plus de nous que de l’objet sur lequel nous projetons) ? Il existe, certes, des artistes qui affirment une forme de combat politique, comme J.K. Rowlings et sa lutte obsessionnelle contre les personnes transgenres, ou, pour revenir à Gaza, l’acteur Jerry Seinfield qui a très clairement exprimé son dédain pour les vies palestiniennes et son soutien au pire de la politique israélienne. Mais ce n’est pas le cas de Barbara Butch, qui est essentiellement connue comme artiste ou pour son engagement envers des sujets comme le féminisme, l’homophobie, l’antisémitisme et la grossophobie.
- Oh ça va, on peut rigoler ! [↩]
- De mon temps le boycott consistait à ne pas acheter un produit, pas à lui envoyer des projectiles ! [↩]
- On se rappellera au passage que Jean-Luc Mélenchon avait déploré à l’époque la référence à la Cène de Léonard de Vinci, où Barbara Butch apparaissait à la place de Jésus : « Je n’ai pas aimé la moquerie sur la Cène chrétienne, dernier repas du Christ et de ses disciples, fondatrice du culte dominical. Je n’entre pas bien sûr dans la critique du « blasphème ». Cela ne concerne pas tout le monde. Mais je demande : à quoi bon risquer de blesser les croyants ? Même quand on est anticlérical ! Nous parlions au monde ce soir-là. Dans le milliard de chrétiens du monde, combien de braves et honnêtes personnes à qui la foi donne de l’aide pour vivre et savoir participer à la vie de tous, sans gêner personne ? ». Il n’est pas le seul, mais comme d’autres (Onfray…) il se garde d’expliquer en quoi il y a moquerie. Parce que Jésus est une femme ? [↩]