Pourquoi je ne comprendrai jamais la psychanalyse

(Pour un long trajet en train, vendredi dernier, j’ai acheté le Charlie Hebdo de la semaine. J’aime bien avoir un journal dans le train, même si je ne le lis en général pas très attentivement. Souvent, ce journal est Charlie Hebdo, que je n’ai pas d’états d’âme à abandonner sur place : si quelqu’un d’autre veut le lire, si quelqu’un veut vérifier que Charlie n’est pas exactement le brûlot raciste que disent certains, eh bien libre à cette personne de le faire. Tout ça pour dire que je n’ai plus le dernier Charlie Hebdo sous la main, et que je vais parler d’un article de mémoire)

L’article est celui d’un psychanalyste1, qui parle d’un client âgé de dix-sept ans qui a fait un séjour dans une institution psychiatrique après des crises d’angoisse et des bouffées délirantes. En enquêtant, le praticien découvre un élément majeur de l’affaire : le jeune homme était très engagé dans les luttes contre la loi Travail, a beaucoup manifesté, et ses crises d’angoisse sont directement consécutives à une forte exposition à des gaz lacrymogènes.
La suite est intéressante : pour moi qui ne réfléchit pas très loin, l’affaire est entendue : les gaz lacrymogènes sont de puissants neurotoxiques interdits en temps de guerre comme arme contre ses ennemis, mais étrangement autorisés en temps de paix comme moyen de calmer les citoyens qui ne se tiennent pas sages. Il existe plusieurs molécules différentes de gaz utilisés par les forces de l’ordre mais il semble que plusieurs d’entre celles qui sont employées sont connues pour provoquer, justement, de fortes crises d’angoisse chez ceux qui y ont été exposés — et pour causer des séquelles durables de l’appareil respiratoire, mais c’est une autre question, peut-être2.

Sylvain SZEWCZYK (CC BY 2.0)
Photographie de Sylvain Szewczyk (licence CC BY 2.0)

Si vous faites le même raisonnement que moi, peut-être aurez-vous du mal à comprendre les conclusions du psychanalyste auteur de l’article. Pour lui, l’important est invisible pour les yeux, et les yeux ne pleurent pas à cause du gaz ni à cause du tarif de la consultation, mais pour des raisons plus profondes et moins triviales : le jeune homme a dans sa famille quelqu’un qui n’est pas revenu des camps, et qui avait d’ailleurs son âge. Alors voir les fumées policières et lire des slogans tels que « CRS=SS » ou « Bernard Gazeneuve » lui a fait remonter les heures les plus sombres de l’histoire de sa famille, qu’il tentait jusqu’ici de refouler avec énergie. Le gaz ne lui a pas fait du mal, il lui a rappelé le gaz des camps d’extermination. Par association d’idées.

Voilà exactement ce qui me gène profondément avec la psychanalyse : elle écarte ce qui est évident, au profit d’une improbable construction intellectuelle qui relève du se non è vero è bene trovato : si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé.
Ce qui impressionne souvent, avec la psychanalyse, c’est que c’est une marotte de gens intelligents, et l’intelligence force le respect. C’est un peu comme le complotisme. Il s’agit d’ailleurs peut-être de deux réponses semblables (l’une appliquée à la psychologie, l’autre à l’actualité) à un même sain besoin de regarder au delà des apparences. Mais l’une et l’autre souffrent d’un même caractère systématique : ce qu’on voit est faux, ce qu’on ne voit pas est vrai, ce qui semble simple doit être complexifié jusqu’à perdre tout lien avec une quelconque réalité, et ce qui ne relève pas du jeu intellectuel sophistiqué est décidément trop trivial pour mériter d’être considéré.
Je sais ce qu’on va me dire : je prends un exemple extrême, pas forcément représentatif de toute la profession, etc. Mouais.

  1. Le goût béat pour la psychanalyse est pour moi la plus horripilante scorie du passage du sinistre Philippe Val à la tête de l’hebdomadaire bête-et-méchant. []
  2. Peut-être, mais peut-être pas, car rien n’est plus angoissant que d’avoir des problèmes pour respirer, surtout en en ignorant les raisons. []

Réflexion sans intérêt

(On finit par s’habituer à l’horreur des attentats, mais on finit aussi par s’habituer aux déclarations débiles qui accompagnent l’horreur. Et on ne peut pas toujours se retenir soi-même d’en émettre, ce que je fais ici — soyez indulgents et ne voyez là que le besoin de réfléchir à voix haute)

hirondelle

Je sais bien qu’il faut attendre ce que dira l’enquête, mais plus j’en apprends sur Lahouaiej Bouhel et plus je me dis qu’il n’a rien à voir avec l’islamisme, je me dis qu’il a plutôt le même profil qu’Andreas Lubitz, l’Allemand qui s’était suicidé en emmenant avec lui cent quarante neuf autres passagers et personnels de l’avion dont il était co-piolote. Un mass-murderer tel que les États-Unis en produisent toutes les semaines, quoi, une de ces personnes qui peinent à vivre avec les autres et qui veulent mourir en emmenant un maximum de gens avec eux.
Sommes-nous dans une société qui produit plus que d’autres des gens inquiets de leur avenir, frustrés, malheureux ? Est-ce que leur médiatisation a transformé les suicides meurtriers en mode, ou est-ce qu’il s’agit juste d’en avoir eu les moyens, l’occasion, l’idée ? Est-ce que nous assistons à une épidémie d’un problème psychologique neuf ? Après tout il existe dans l’histoire plus d’un souverain ou d’un meneur de secte qui a fait payer ses problèmes psychologiques et son immaturité à des centaines, des milliers ou des millions de gens. Et finalement, est-ce tous que les gens qui se suicident en emmenant un maximum d’autres avec eux, en se vengeant du monde entier, ne sont pas les mêmes, qu’ils se donnent un prétexte idéologique ou non ?

Comment faire pour que les gens soient heureux ? Ou lorsqu’ils ne peuvent pas l’être — et du reste, ça serait impossible —, comment faire pour qu’ils apprivoisent leurs propres frustrations, leur solitude ? Tout ramener à une question de société de consommation (supplice de tantale perpétuel qui produit de la frustration en donnant à chacun l’impression — fondée — d’être submergé par l’abondance, et parfois torturé par le désir impuissant de posséder des biens ou des gens) serait un peu court, sans aucun doute, mais il doit y avoir quelque chose à réfléchir par là.

Soirée foot

Hendaye-Tarbes en famille, mon père conduit. La route m’endort, mais je suis réveillé par une clameur générale dans le véhicule : un furieux arrivé de nulle part nous a doublé par la droite, à toute bombe, alors que mon père se rabattait. Sans sa conduite débonnaire et ses bons réflexes, peut-être que je ne serais pas en train d’écrire en ce moment. J’ai tenté de photographier la plaque du chauffard, qui, devant nous, collait au cul des voitures qui le freinaient, et qui étaient pourtant à au moins cent trente à l’heure, la limite autorisée. Toujours aussi brusque, il est subitement sorti de l’autoroute et a disparu. Sur le chemin, d’autres automobilistes aussi pénibles se collaient, se pressaient, se doublaient de manière imprudente. On est un dimanche d’été, en début de soirée, il n’y a qu’une explication à cette frénésie : cette nuit il y a match.
Sur une aire d’autoroute, j’achète un best-of de Nina Simone, pour en faire cadeau à mes parents, car je sais que ça va leur plaire et je me doute qu’ils ne connaissent pas, ou pas bien. Et puis aussi parce que c’est exactement ce que j’avais envie d’écouter pour les derniers kilomètres du trajet. L’autoradio n’a pas un son parfait, mais la magie fonctionne, le paysage change pendant que la reine du jazz reprend Ain’t got no. Quand commence Feeling good, ma fille cadette demande si on peut monter le son.

voiture

À la sortie d’une ville, on voit dépasser d’une fenêtre de voiture deux gosses grimaçants dont les bras tendus semblent vouloir nous dire quelque chose. Ils ont les joues bleu blanc rouge, et j’imagine qu’ils veulent nous dire qu’ils sont joyeux ou impatients que le match commence. Please don’t let me be misunderstood. Plus loin, le long d’une route toujours, un ballon vole, venu d’un petit jardin ou une cinquantaine de personnes sont entassées, habillées avec des maillots de football. Ambiance barbecue, il n’y a pas de place pour jouer, on comprend que le ballon ait eu envie de sortir de là. Here comes the sun. Beaucoup de drapeaux nous croisent, surtout français, un peu portugais.
À l’entrée de Villecomtal, un vélo rouge entouré de pots de fleurs nous rappelle qu’ici, des cyclistes ont été fauchés par un jeune militaire qui conduisait, ivre, de retour de permission. Huit ont été blessés, un est mort.
Ne me quitte pas. Le ciel est encombré, les champs de maïs sont mornement arrosés, mais tout ça a quelque chose de beau, avec la voix qui sort des enceintes. Une partie de la magie du cinéma vient de ce genre de moments : une caméra qui avance en regardant, et une musique qui n’avait aucun rapport jusque là, et qui en crée un.

Noël à Londres, bonne société et bas-fonds (1904 ?)

Nouvel extrait des souvenirs de mon arrière-grand-mère, Florence Adeline Chamier-Deschamps (1884-1972).

1900: Fashionable crowds at the Ascot Races. (Photo by Hulton Archive/Getty Images)
La bonne société britannique à Ascot en 1900 (Hulton Archive)

Ma famille jugea convenable que je fis une visite à l’oncle de mes demi-frères, issus du premier mariage de ma mère et je dus me soumettre à ces exigences. Il s’agissait d’un amiral en retraite dont la femme, décédée, exerça jadis les fonctions de dame d’honneur de la Reine. Inutile de vous dire que je me sentis mal à l’aise devant cette perspective. Ma Tante fit de son mieux pour me préparer à cette visite me recommandant une attitude d’extrême réserve. Habillée d’un tailleur impeccable (don de mon oncle), je me rendis donc à son hôtel privé dans un quartier aristocratique de Londres. Introduite dans ce sanctuaire par un valet en culottes courtes je fus introduite auprès de l’amiral entouré de nombreux neveux aspirant à l’héritage. L’accueil fut glacial et je fus interrogée sur un ton d’évidente supériorité et oubliant toutes les recommandations de ma chère Tante, mon naturel prit le dessus et je leur fis part de mes conceptions évidemment neuves et incomprises dans un vieux monde.

L’amiral Francis Arden Close (1829 – 1918), frère du premier époux de la mère de Florence.

Après un court laps de temps je pris congé d’eux et fus escortée de la même manière qu’à l’entrée. Alors je poussai un soupir de soulagement en sortant de ce monde huppé qui me déplut royalement. En rentrant à la maison ma Tante me pressa de questions. Je répondis simplement: « Je leur dis ma façon de voir en toutes choses et cela fut tout ». A quelque temps de là ma Tante me tendit une lettre venant de l’amiral. Elle avait les larmes aux yeux étreinte par l’émotion. « Oh Florence c’est un conte de fées. Il consent à vous prendre chez lui en reconnaissance de ce que ton père a fait pour les siens. Il ne sous-estime pas sa tâche étant donné le manque d’éducation première reçue mais il est confiant dans le résultat final moyennant un redressage complet ». Voilà les paroles peu compatibles avec mon tempérament ultra indépendant. Mon refus fut net mais poli malgré la déception infligée à ma Tante si imbue de notions de classe.

Les fêtes de Noël approchèrent à grands pas, et tout le monde déploya une activité fiévreuse. C’est le moment où les cœurs anglais s’ouvrent tout grands à la générosité et la charité. Il faut que chacun ait sa part de joie. Donner est le mot d’ordre suivi par tous.

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Les bas-fonds de Londres au début du XXe siècle

A côté de toutes les richesses apparentes de la grande ville existent les taudis, les bas-fonds où s’accumule tant de misère humaine. L’Angleterre laissa entrer jadis les exilés de l’Europe Centrale et tous les déshérités de la terre à la recherche de la liberté et d’un asile. Cela fut un flot incessant d’êtres humains dénudés [sic] de tout, s’entassant les uns sur les autres cherchant à gagner leur pain quotidien. A cette époque de l’année l’occasion se présenta à moi pour pénétrer dans ces quartiers pour faire une distribution de vêtements chauds, de victuailles, de jouets et d’autres objets utiles et réchauffer ne fusse-ce que pour un jour ces malheureux. En voiture accompagnée d’un policeman j’ai foncé dans ce quartier avec mon chargement. Descendue de voiture je fus assaillie par un foule affamée et malgré la protection du policeman, mes vêtements furent déchirés et mis en morceaux. C’est vous dire la violence de l’assaut et le désir poussé jusqu’à la sauvagerie pour obtenir l’objet convoité. Longtemps après je fus hantée par cette vision impensable de cette misère grouillante humaine.

carte postale d'époque
carte postale d’époque

Londres à la Noël présenta un aspect tout nouveau pour moi sous son manteau de neige1. Chaque foyer, comme il se doit dans un pays de traditions, fête ce jour de réjouissance. Le houx et le gui ornent les maisons, et les menus varient suivant les possibilités de chacun mais le pudding arrosé d’alcool flamboie sous tous les toits. L’Arbre de Noël bien étincelant et surtout bien garni est aussi de règle et tout le monde reçoit des cadeaux soigneusement préparés.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

  1. Florence a grandi en Australie, elle a donc dû découvrir la neige cette année-là. []

Le passage du Cap de Bonne-Espérance (1903)

Un extrait des souvenirs de mon arrière-grand-mère, Florence Adeline Chamier-Deschamps (1884-1972). Elle était britannique, d’où quelques bizarreries stylistiques, notamment dans la conjugaison.

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Vers ma quatorzième année mon père se décida à me mettre pensionnaire. Cet événement me valut un grand épanouissement. Le lieu fut charmant, entouré de beaux bois où poussèrent à l’état sauvage les plus belles fleurs de la création. Les sorties consistèrent à parcourir ces bois et à cueillir les fleurs d’une variété infinie pour faire des bouquets que chacune de nous arrangea à sa façon. Le mien fut destiné à une de mes maîtresses qui exerça sur moi un attrait tout particulier. Un regard d’elle, un mot d’encouragement dans mes études me mit au comble du bonheur. J’ai vu à Paris un film allemand très discuté à l’époque: « Les jeunes filles en uniforme »1 que j’ai parfaitement compris qui me remettait en mémoire mes propres sentiments d’exaltation jadis, peut-être à un degré moindre. On pourrait qualifier cet état d’âme « Un prélude à l’amour pur ».

Mes réminiscences de cette époque furent enivrantes. J’aimai l’étude et je tins le plus souvent la tête de ma classe et je sentis en moi la joie de vivre.
Pendant ce temps, mon père fit une tournée en Europe pour revoir ses frères. À son retour il m’annonça son projet de se marier. Peu de temps après, arriva l’élue. Tout de suite s’installa l’incompréhension entre nous. Un petit incident intervint tout aussitôt. J’ai vu apparaître ma belle-mère parée d’objets ayant appartenu à ma mère. Cela fut la goutte que fit déborder le vase. Ne pouvant plus supporter sa vue je pris à part mon père en lui disant: « Comment peux-tu tolérer que ta femme puisse s’emparer des affaires de ma mère ? » — « Bah, répondit mon père. Tu n’es qu’une petite fille gâtée toute pétrie de sensibleries ». Un blessure profonde s’installa en moi qui ne devait plus s’effacer. La Pension devint de plus en plus mon refuge. Mais il y eut des vacances et mes camarades se chargèrent d’elles. Partout l’accueil fut chaleureux. Mes études finies je dus rentrer à la maison. Pour me distraire mon père me proposa un croisière en Nouvelle Zélande et en Tasmanie avec lui. Cela fut un ravissement tout en ouvrant mes yeux sur d’autre peuples et d’autres rives.

Le second Mariage d’Anthony Frederick Chamier. Florence signe l’acte comme témoin…

A partir de ce moment germa dans mon esprit le désir d’affranchir [sic] d’autres océans. Il fallut commencer par travailler. De quel côté me diriger? Une idée me vint. Entrer dans un hôpital d’enfants pour y soigner les petits me parut conforme à mes dispositions naturelles mais comment y parvenir? J’entendis dire que ma mère fut connue dans les hautes sphères. Ce serait là où je trouverais un soutien. Munie d’une carte de ma mère j’ai pu franchir la porte du Premier Ministre. Accueil cordial et compréhensif mais ce dernier essaya d’abord de me détourner de mon projet. La carrière était dure pour accomplir les besognes et elle demandait une certaine résistance physique. L’âge exigé était de 21 ans, et j’en avais à peine 19. Je penserai à votre problème, me dit le Premier en le quittant. J’ai bien connu et admiré votre mère. Elle fut une femme exceptionnelle!

L’Australie a eu deux premiers ministres successifs (la passation de pouvoir date du 24 septembre) en 1903, Edmund Barton (1849–1920), à gauche, et Alfred Deakin (1856–1919), à sa droite sur le même cliché. Mais le plus probable est qu’il s’agisse de John See (à droite), qui était, lui, premier ministre de la Nouvelle Galles du Sud, établi à Sydney et non à Camberra, à 250 kilomètres de là.

Me voilà donc réconfortée et remplie d’espoir. A juste titre, car peu de temps après je reçus une affectation dans un hôpital d’enfants dans les six mois à venir. Triomphalement je brandis la lettre à mon père qui en fut consterné et en ajoutant: « Tu as fait ton bonheur, je ferai le mien. Maintenant, lui dis-je, j’ai six mois devant moi ne crois-tu pas qu’un voyage en Europe me formerait l’esprit tout en fortifiant ma santé ». Sur cette suggestion je l’emmenai à une Agence de Navigation. Le hasard voulut qu’une seule place restât vacante sur le premier bateau en partance. Sur le champ elle me fut réservée.

Le jour où je mis le pied sur ce beau bateau fut le plus heureux jour de ma vie. Je fus envahie par une sensation de joie indescriptible le jour de départ en mer, malgré les yeux mouillés des miens et des amis venus pour me faire des adieux éveilla en moi une grande curiosité. Qu’ai-je fait de mon cœur et de ma sensibilité me suis-je demandée par la suite! Transplantée dans un monde nouveau au milieu de l’immensité de l’océan, je me sentis très à l’aise. Le pied marin je faisais des promenades tout en respirant à pleins poumons l’air vivifiant du large. Je ne trouvai que bonté et bienveillance autour de moi. Dans ce temps là il fut plutôt rare de voir une jeune fille voyager seule. De ce fait je devins un centre d’intérêt inspirant une sorte de protection collective. Ma belle-mère souleva une objection à ce sujet avant que je ne parte et jugea mon père insensé de me laisser partir sans une chaperonne. Ma réplique fut simple : « Je la trouverais certainement sur le bateau ».
Sur mon bateau exista une seule classe d’où un mélange de personnes appartenant aux divers milieux m’offrant un vaste champ d’observation pour satisfaire la curiosité qui naissait en moi pour sonder les âmes de mon entourage. En plus la nature m’a pourvue d’un certain don d’intuition qui faisait appel aux confidences. Un jour j’eus l’occasion d’aborder un homme de mise négligée et d’un aspect fruste que je sus exclu des nombreuses coteries qui se forment inévitablement dans tout rassemblement d’êtres humains, victime en quelque sorte d’un ostracisme. Appuyé sur la balustrade scrutant l’infini, je me trouvai à ses côtés. J’entamai donc la conversation. J’appris alors l’énigme de sa vie. Natif d’Australie, il tenta sa chance dans la ruée vers l’or et réussit. A présent son grand désir fut de connaître la mère patrie et la couronne exerça un effet prodigieux sur lui. Il se mit donc en route accompagné de sa fille. Elle fut invisible clouée à sa cabine par le terrible mal de mer. Je sentis cet homme de bon aloi tel le métal qu’il extrayait de son sol. Je pris en pitié cet homme solitaire et je décidai alors de l’introduire dans le cercle d’amis qui fut le mien. La surprise de mes amis fut grande de me voir arriver un jour en compagnie de l’homme de la brousse. Je dis simplement: « Je vous emmène un partenaire pour le whist » — très en vogue à l’époque. La glace fut vite rompue à mesure que l’on se rendit compte de la compétence de mon protégé en ce jeux. Sa côte monta en flèche. Telle est la règle de tout esprit sportif.
Peu à peu mes compagnons de voyage le persuadèrent qu’il fallait quelques modifications dans sa mise avant de pouvoir mettre les pieds sur le sol de la vieille Angleterre pour faire figure sinon d’un gentleman mais d’un homme comme les autres.
On commença par lui supprimer sa barbe en broussailles. Bien rasé, le premier pas franchi, on lui fournit chemise, cravate et d’autres objets vestimentaires. Il est vrai que « l’habit ne fait pas le moine », n’est-ce pas? mais dans son cas le fond fut solide comme un roc.
Pendant la traversée il se produit un événement courant dans les longs parcours en mer. On supposa un naufrage et tout fut mis en route pour faire face à cette éventualité. L’alerte fut donné par les lugubres sirènes. Les marins affairés exécutèrent les ordres des officiers, les bateaux de sauvetage furent mis à l’eau, les passagers furent munis de leurs ceintures de sauvetage et invités à se rendre aux endroits prévus à proximité des bateaux prêts à les embarquer. Notre bateau perdit de sa vitesse et stoppa. Toutes ces manœuvres furent impressionnantes pour notre homme de la brousse que l’on ne voulut point éclairer. Il devint blême. Mes compagnons s’adressaient à lui: « C’est à vous maintenant de prendre en charge cette jeune fille qui est seule. Vous savez nager. Il faut s’attendre au pire ». Il acquiesça mais à la réflexion il ajouta: « Mais j’ai ma fille ». Placé devant une telle alternative le sens du devoir emporta visiblement sur les sentiments que je lui inspirais, et on prit un malin plaisir à le taquiner à ce sujet. A la fin, un grand éclat de rires mit fin à cette histoire délivrant notre homme simple d’un affreux cauchemar.

La hauteur des vagues au Cap de Bonne-Espérance (gravure de 1868)
La hauteur des vagues au Cap de Bonne-Espérance (gravure de 1868)

Après avoir vogué pendant trois semaines sur cet océan en apparence infini, la terre de l’Afrique nous apparut. La première escale fut Capetown. Ville moderne sans couleur locale. Quelque figures nouvelles apparurent parmi les passagers dont un anglais venu du fin fonds de la Rhodésie. Il devait prendre par la suite une certaine place dans ma destinée.
Pour contourner le Cap de Bonne Espérance le bruit courut à bord que la mer pourrait présenter pour la navigation un certain danger. La réalité ne tarda pas à confirmer ces dires. Grâce à mes bons amis les marins je pus assister à un spectacle d’une mer en furie. A ma demande je fus fortement cordée et même enchaînée sur le pont, garantie des pieds à la tête de vêtements imperméabilisés. Des vagues atteignant me dit-on un hauteur de 30 pieds balayant les ponts où le vide fut complet. C’est alors que je compris les minimes pouvoirs de l’homme devant la puissance des éléments déchaînés. Les vagues m’atteignirent avec une force indescriptible me coupant le souffle et me trempant jusqu’aux os.
Dans le lointain j’entendis les voix des officiers communiquer des ordres, et les machines lutter faiblement presqu’au temps d’arrêt. Tout finit par rentrer dans l’ordre, les vagues apaisées le passage difficile affranchi, le bateau reprit son équilibre et sa course à travers les eaux plus calmes et bientôt cela fut la deuxième escale. Ténériffe où abondent les vestiges de la civilisation Espagnole. De là nous fonçâmes sur la dernière étape Southampton.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

  1. Je suppose qu’il est question du film Jeunes filles en uniforme (1931) par Leontine Sagan. Ce film a connu un remake avec Romy Schneider en 1958. []

La Grande guerre de « mummy » Florence

Un extrait des souvenirs de mon arrière-grand-mère, Florence Adeline Chamier-Deschamps (1884-1972). Malgré son patronyme francophone (ses ancêtres, protestants de la Drôme, avaient quitté la France après la révocation de l’Édit de nantes), elle était britannique, ce qui explique certaines tournures et quelques bizarreries dans l’usage de la conjugaison.

Mes arrière-grands parents Florence Chamier-Deschamps ("Mummy") et son mari Jean Lafargue ("Daddy") dans le jardin de la maison qu'ils ont achetée en 1948 et où mon frère Jérôme, moi-même et nos familles respectives vivons.
Mes arrière-grands parents Florence Chamier-Deschamps (« Mummy ») et son mari Jean Lafargue (« Daddy ») dans le jardin de la maison qu’ils ont achetée en 1948, où j’habite depuis mon enfance, comme mes propres enfants, et où ont grandi mon père, ma sœur et mon frère qui, comme moi, vit toujours là avec sa petite famille.

Partis en vacances pour Gavarnie, des bruits de guerre arrivèrent jusqu’à nous confirmés hélas par la suite. Daddy pourvu d’un sursis d’un mois partit précipitamment pour regagner l’usine de St Denis emmenant avec lui notre petit Claude qu’il déposa à Cognac chez sa sœur. Je suis restée seule à l’hôtel, une fausse couche me retint au lit, conséquence des secousses sans doute de la montée à âne jusqu’à Gavarnie. Je fus très impressionnée en quittant ce lieu désert en voyant afficher la déclaration de guerre en l’année 1914.

Je regagnai St Denis au bout de 4 jours, la priorité fut donnée aux trains à destination du front. Enfin réunis à la Centrale Electrique, nous suivions les événements avec angoisse. Nous apprenions que les Allemands étaient à Villers-Cotterêts. En même temps le parrain de Claude nous faisait savoir du Ministère de la Marine que le gouvernement prenait le chemin de Bordeaux et qu’il me fallait quitter Paris immédiatement. En effet je pris le dernier train en partance. De son côté Daddy rejoignit son régiment, impatient de prendre part à la défense de son pays. On était persuadé à ce moment que la guerre serait de courte durée. Puis ce fut la terrible attente des nouvelles. Le hasard voulut qu’un certain Capitaine revenu du front, raconta son remords d’avoir envoyé à une mort certaine un de ses hommes porteur d’un message et qu’il fut possédé du regard de cet homme. En l’occurrence il s’agissait de Daddy. Heureusement peu de temps après, un télégramme m’arriva de ce dernier m’annonçant qu’il était hospitalisé à Niort. De suite, je partis pour cette ville accompagné de notre petit Claude. Notre revoir fut tout de joie malgré la forte température du blessé. Son voisin de lit fut un typhique qui réclama à corps et à cris à manger. L’infirmière lui servit des haricots malgré nos protestations. Le résultat ne se fit pas attendre, il mourut peu après. Cela fut pour nous un spectacle navrant qui nous éclaira sur la confusion qui régna dans cette salle d’hôpital. A mon blessé, atteint aux deux jambes d’une balle, le chirurgien mit un drain pour évacuer le pus. Auparavant il était resté 8 jours sans soin d’où l’infection des deux plaies. Pendant un mois sa forte température se maintint à 40°. Alors le chirurgien toujours débordé se décida à l’opérer sans me cacher le danger qui en résulterait. On lui enleva le drain et aussitôt la fièvre baissa et chaque jour apporta une amélioration à son état si bien que l’intervention n’eut jamais lieu. Sa convalescence fut cependant longue égayée par la présence du petit Claude très précoce qui prenait déjà goût à rassembler les syllabes du journal de Papa L’Echo de Paris à l’étonnement et à l’admiration de tout l’entourage. Il n’avait pas encore atteint sa deuxième année. Au bout de quelques mois de repos, notre blessé avait repris des forces mais il restait une certaine faiblesse dans la jambe la plus atteinte. Il boitait. Une commission de médecins arriva à l’hôpital, et je fus consternée de constater que bon nombre de blessés qui me semblaient des déchets humains, soumis à l’examen médical, repartait avec l’étiquette (Bon pour le front). Il est vrai à cette époque que les choses de guerre n’allèrent pas très bien pour nos combattants. Enfin ce fut le tour de mon mari pour se présenter devant la commission. A mon grand soulagement on lui trouva des adhérences qui expliquaient la défaillance de la jambe.

A partir de ce moment nous errions tous les trois de dépôt en dépôt jusqu’au moment où il fut appelé dans une usine à Issy les Moulineaux où on lui confia la construction de bâtiments pour la fabrication de magnétos. Chose étrange, seuls les Allemands en possédaient les secrets. En effet, mon mari trouva là un contremaître allemand de nationalité. Il ne faut s’étonner de rien en temps de guerre! Nous nous installâmes dans un petit appartement Rue du Hameau et là naquit notre petit André qui fut très pressé pour faire son entrée dans le monde. Nous avions pris toutes les dispositions pour expédier Claude au bord de la mer avec notre bonne très sérieuse et expérimentée mais le jour même prévu pour leur départ je donnai signe d’un accouchement, un mois d’avance sur le programme. Lorsque l’on me présenta l’enfant je ne le trouvai point beau, vieillot avec un menton peu apparent. Heureusement chez les nouveaux-nés les transformations se font très rapidement et devant l’œuvre accomplie se manifesta l’admiration des parents. Il faut vous signaler que notre 5ème étage se trouvait dans l’axe de la Grosse Bertha, un gros canon placé à une centaine de kilomètres de Paris, insoupçonné de tous -. La guerre est toujours riche en innovations. Notre brave concierge carillonnait à notre porte dès que les sirènes donnaient l’alerte, en pure perte, car notre décision fut prise. Mieux valut rester tous les quatre réunis que descendre dans les caves au risque de prendre du mal. « Advienne qui pourra » fut notre devise. La guerre a ceci de particulier: elle aiguise l’esprit de l’homme et le rend fertile, en inventions pour tuer et après guerre c’est le retour aux réjouissances dont on fut privé depuis 4 longues années. En attendant le retour à la paix nous pûmes suivre le développement de nos fils.

Cependant nous avons connu des jours d’angoisse à leur sujet. Claude contracta une scarlatine compliquée d’une pneumonie et voilà que notre Benjamin entra en même temps dans un état somnolent refusant toute nourriture. Bien entendu nous eûmes recours à la faculté. Deux pontifes furent appelés en consultation qui ne nous donnèrent que des hypothèses peu réjouissantes. Craintivement je suggérai une scarlatine ayant aperçu une furtive éruption de rougeurs. Cette suggestion fut repoussée dédaigneusement. Sa langue ne fut pas caractéristique de cette maladie. Le temps passa, nous plongeant dans les pires craintes puis un beau jour l’enfant s’agita en réclamant sa bouillie. A partir de ce moment tout rentra dans l’ordre sans que nous sachions le fin mot de cette mystérieuse maladie. Enfin le jour de gloire arriva le jour de l’armistice. Tout le monde descendit dans les rues se côtoyant et s’interpellant. Ce fut le délire. Malgré toutes ces manifestations débordantes combien de familles furent touchées par cette guerre longue et meurtrière. Combien de fils et pères de famille ne répondirent plus à l’appel désespéré des leurs! Par la suite nous avons visité les champs de batailles impressionnants et cruels à voir. Toutes ces vision hallucinantes furent fixées à tout jamais dans nos mémoires.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

Fauché aux jambes (1914)

Troisième extrait des souvenirs de la Grande Guerre par mon arrière grand-père, Jean Lafargue.

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Le 9 novembre 1914 j’arrivai avec mon régiment devant Ypres en Belgique ; le soir même nous prîmes place dans des tranchées de première ligne. Pendant toute la nuit je circulai entre celles-ci et le poste de commandement situé dans un village à quelques 5 ou 600 mètres en arrière.

Au petit matin du 10, j’entendis du bruit d’armes dans les tranchées allemandes à 50 mètres des nôtres, nul doute ceux-ci allaient attaquer au petit jour, or nos soldats n’avaient presque pas de munitions et uniquement des fusils, aucune mitrailleuse. Le danger était grand, il fallait au moins prévenir l’artillerie, mais nous n’avions pas de téléphone. Je décidai donc de partir, avec l’accord de mon chef, pour prévenir le commandant et l’artillerie, mais déjà le jour commençait à poindre. Je partis néanmoins en courant, mais à peine avais-je fait cinquante mètres qu’une très vive fusillade éclata, les Allemands tiraient sur moi. Je tombai, blessé aux deux jambes; un trou était près de moi, je m’y glissai, mais chaque fois que je relevais la tête, la fusillade recommençait.
Les artilleurs français, réveillés par celle-ci, arrosèrent alors d’obus le terrain où j’étais, croyant que les Allemands attaquaient là ; par chance, je ne fus pas atteint.

Ce jour là, les Allemands commencèrent cependant leur attaque d’Ypres, la bataille dura trois jours ; j’avais pu, avec les plus grandes difficultés gagner par mes propre moyens (car à ma compagnie on m’avait vu tomber et on me croyait mort) un petit poste de secours dans lequel je suis resté trois jours sans manger, entouré de malheureux Français et Allemands – qui râlaient et mouraient. Le quatrième jour je pus enfin être hissé sur une voiture de paysan qui m’amena dans un hôpital de campagne d’où je partis dans un train de blessés pour une destination inconnue. Au bout de plusieurs jours de repos, ravitaillé par des braves paysans qui faisaient arrêter notre train, j’arrivai à Niort, on me transporta au Lycée transformé en hôpital. Un chirurgien connu me donna des soins mais si mal à propos qu’un abcès interne se déclara dans une jambe, cet abcès détruisit les tissus musculaires, et aujourd’hui encore, plus de cinquante ans après, j’ai une faiblesse de la jambe qui m’oblige à marcher avec une canne. Une commission de trois médecins me déclarèrent inapte à faire campagne. Je fus alors envoyé à Paris pour participer à la construction d’une usine destinée à fabriquer des magnétos pour les moteurs d’avion et d’auto.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

Hécatombe d’un régiment (1914)

Autre extrait des mémoires de mon arrière grand-père, Jean Lafargue (1884-1974).

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Une semaine plus tard, ce fut pour mes camarades et moi le vrai départ. Combien d’entre nous devaient en revenir? Bien peu certes, je n’en connais aucun, peut-être ai-je été le seul. Je n’insisterai pas sur ce triste sujet, je raconterai seulement un fait entre bien d’autres :

Notre régiment se trouve devant un village occupé par les Allemands. Trois attaques de ce village faites par des régiments d’élite ont déjà eu lieu sans résultat autre que la destruction quasi totale de ces régiments. Nous étions arrivés pour les remplacer. Le soir de notre arrivée le commandant de la compagnie et moi-même (qui suis un caporal fourrier, seul grade que j’ai accepté) allons voir le colonel pour connaître ses ordres. Le colonel est dans un trou, c’est un homme intelligent, sympathique, très distingué ; il téléphone au général et celui-ci ordonne d’attaquer le village le lendemain matin. Protestation très vive du colonel qui rappelle que trois régiments ont déjà été détruits sans aucune perte du côté allemand, que nous n’avons pas d’artillerie et que l’attaque dans ces conditions ne peut avoir que le même résultat que les précédents. Le général qui est à une cinquantaine de kilomètres en arrière, maintient son ordre formellement. «C’est bien, dit le colonel, mais pour que mon régiment consente à l’attaque, je serai obligé de me mettre à sa tête pour entraîner les hommes, et ce qui arrivera est facile à savoir. J’obéis, mais je proteste contre un tel ordre».
Le colonel se retourne vers nous et nous dit : «vous avez compris, demain nous attaquons, mais vous deux, vous resterez en réserve avec une section [25 hommes]». Le lendemain matin, un peu avant l’heure prévue, le capitaine m’envoie en mission près du commandant, en cours de route, j’entends le crépitement des mitrailleuses allemands pendant une ou deux minutes, puis plus rien. A mon retour quelques instants plus tard, je constate que mon capitaine n’est plus dans notre trou commun. Son ordonnance m’explique: dès le début de l’attaque, le lieutenant qui devait entraîner les hommes est tué, les hommes ne sortent pas des tranchées, le capitaine, voyant cela, se met alors à leur tête et puis plus rien, mais avant de partir ce capitaine de réserve qui était pour moi un ami, dit à son ordonnance :
«surtout que Lafargue ne cherche pas à me suivre».

Toute la journée je suis resté dans mon trou, tout était calme, je ne voyais rien. La nuit venue j’ai été me rendre compte avec prudence car les Allemands toujours invincibles étaient à une cinquantaine de mètres. J’avais de la peine à éviter de marcher sur les cadavres, je sautai dans la tranchée de ma compagnie, je finis par réunir une vingtaine d’hommes effarés. Ceux qui étaient partis à l’attaque (une centaine) étaient tous étendus sur le terrain, morts. Je me rendis alors au poste de commandement du colonel, celui-ci avait été tué ainsi que 800 hommes du régiment. C’était là le seul résultat de l’attaque comme prévu par le colonel. Un autre régiment vint nous remplacer le surlendemain. Ce n’est qu’un épisode, comme bien d’autres, j’ignore si le général comprit, vraisemblablement pas, ce jeu de manœuvre devait continuer pendant plusieurs années. Les états-majors, bien installés dans des châteaux à bonne distance du front, ordonnaient : «En avant !», sans tenir compte de la situation locale, exposée par des colonels qui, eux, étaient sur place. Mon dégoût de l’armé, né lors de mon service militaire, se mua en haine contre ces chefs orgueilleux et stupides.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)