La norme et le bizarre

(Forme de coming-out un peu impudique peut-être dont je signale par avance qu’il ne constitue pas un instant une manière de me faire plaindre, car sur cette Terre, peu de gens sont moins à plaindre que moi. C’est juste une façon, sans doute inappropriée, ça m’arrive souvent, d’essayer d’expliquer mon tempérament, qui peut être une source de malentendus)

Depuis tout petit, je vois bien que ma manière de discuter les choses (et même de moi-même) avec distance et naïveté est une source d’étonnement, et parfois aussi de fâcherie, soit parce qu’on a l’impression que je ne me sens pas assez concerné par les choses les plus graves, lorsqu’elles sont le sujet, soit parce que ma façon d’être est prise pour une forme artificielle de surplomb. Ma tentative d’être objectif et juste peut passer pour une absence d’engagement. Mon incapacité à haïr pour de la complaisance ou de l’indifférence.
De mon côté, depuis tout petit, j’ai au contraire l’impression que c’est le monde autour de moi qui est fou-furieux, et qui pense qu’il faut mettre le ton partout, mettre du drame dans tout ce qui est dramatique, avoir un ton comique pour dire une blague, être tragique quand on parle d’une tragédie, et crier, pleurer, enfin toutes ces choses que je n’ai jamais vraiment su faire autrement qu’à contretemps du nombre — ce qui fait que la foule m’a toujours terrifié.
C’est mon côté Uatu.

Je me demande si d’autres enfants que moi se sont déjà identifiés, comme super-héros, à Uatu, « Le Gardien », un type chauve avec une énorme tête qui ne fait qu’observer la marche de l’univers sans jamais intervenir mais qui, comme il aime bien les gens quand même, donne de temps en temps un coup de pouce. En fait assez souvent.

Inversement, et même si ça n’a fait que s’améliorer avec le temps (notamment parce que je m’impose d’enseigner ou de prendre la parole publiquement de diverses façons — et c’est de moins en moins une épreuve), je vois bien que mes moments d’intense émotion perceptible concernent rarement les questions que tout le monde juge supérieures. Ça peut être, par exemple, quand des gens braquent leurs yeux vers moi en attendant que je dise quelque chose de pertinent et que je ne comprends pas quoi ; quand je rougis de me sentir rougir ; ou, et c’est le pire, quand je veux exprimer quelque chose mais que je vois que ça n’arrive pas à être compris. Je constate que je suis souvent particulièrement maladroit. C’est mon coté Black Bolt.

Second des trois personnages de fiction auxquels je m’identifiais, enfant : Black Bolt (Flèche-Noire), qui dirige les « Inhumains » (je ne vais pas vous raconter, je vous laisse vous renseigner, mais je ne vous recommande pas la récente adaptation télé). Il est réputé d’une grande sagesse et souffre d’un handicap : il ne peut pas parler, car il ne maîtrise pas la puissance de sa propre voix, qui peut détruire une ville entière, ce qu’il n’a jamais envie de faire puisqu’il est, on l’a dit, plein de sagesse. Enfin ça lui prend parfois quand même.

J’ai vécu le peu d’événements tragiques de ma vie (douce en tout jusqu’ici) avec une certaine indifférence apparente et en n’en gardant d’ailleurs aucun souvenir émotionnel, alors qu’à l’inverse, je peux vivre des emballements très intenses pour des questions qui semblent futiles à d’autres et que je peux énumérer : le graffiti ; la programmation ; l’Histoire de l’art ; la peinture et le dessin ; internet (notamment les forums) ; la bande dessinée ; Wikipédia ; mes blogs ; le thème de la fin du monde ; la généalogie. Nathalie voit ça comme des « périodes » : je suis à fond dans un truc, et ça dure trois ans puis un nouveau truc me passionne, sans que j’abandonne jamais tout à fait les passions précédentes, mais en m’obnubilant clairement. Parfois je parviens à transmettre mon enthousiasme autour de moi, parfois je fatigue juste les gens avec mes marottes incongrues.

Enfin bref, voilà comme je suis. Je me voyais jusque récemment encore comme un grand timide et un cérébral, mais sans me dire que j’étais réellement bizarre, d’autant que je ne suis pas seul à être tel que je suis. Je me disais jusqu’ici que c’était dû à mon ascendance norvégienne.
Et puis un jour, une dame qui a des raisons familiales de s’y connaître et avec qui j’ai dîné un soir1 m’a donné son diagnostic sauvage : selon elle, j’entre dans le spectre autistique, je suis atteint du syndrome d’Asperger. Très légèrement, sans doute, mais suffisamment pour que ça lui saute aux yeux, non pas pour les traits de caractère que j’évoque ci-avant, mais, apparemment, pour des traits auxquels je n’aurais jamais pensé, comme ma manière de constamment baisser les yeux et autres tics, le décalage entre ce dont je parle et l’expression de mon visage, ma manière même de parler — tant dans le ton de ma voix que pour mon vocabulaire.
Je n’ai pas tenté de faire vérifier cette intuition par une personne dont c’est la profession, car au fond je ne vois pas ce que ça changerait, mais ça m’a éclairé sur mes naïvetés, mes moments « premier degré », ma prosopagnosie2, sur mon rapport au monde, à l’honnêteté3, à la bonne foi, à la justice.

Le troisième héros auquel je me suis toujours identifié : monsieur Spock, dans Star Trek, mi-humain, mi-vulcain, qui porte un regard étonné sur le manque de logique des actions ou des réactions de son entourage humain, comme envers ses propres sentiments.

À y réfléchir, donc, il me semble concevable que je souffre d’un très léger handicap social, aux franges du spectre autistique. Très léger car il ne m’a jamais empêché d’avoir des amitiés (nombreuses et soutenues), de travailler, d’être heureux. C’est juste une petite bizarrerie, quoi, qui fait que je suis nerveusement incapable de jouer à un jeu de société, et qui fait que je suis distancié, ne serait-ce qu’à mon propre sujet, ou encore que je me montre notoirement patient dans mes conversations4 et assez indifférent aux catégories ou aux positions d’autorité qui me semblent non-rationnelles5.

Bon, en attendant que j’arrive aux âges où on a des choses passionnantes à raconter sur ses problèmes de santé, je crois que vous savez vraiment tout sur moi !

  1. C’était en fait une journaliste et écrivaine invitée par mon école, j’avais la charge de lui montrer un peu la ville. []
  2. Apparemment, la prosopagnosie, c’est à dire la difficulté à reconnaître des visages, peut-être liée au syndrôme d’Asperger. []
  3. Lors d’un workshop consacré aux « fake news » à l’école d’art du Havre, trois étudiants m’avaient demandé de participer à une expérience sociale : je devais donner rendez-vous à tous les étudiants participants à une heure et un lieu précis, mais ne jamais m’y présenter. L’expérience consistait à observer (et filmer) la réaction des étudiants — lesquels ont été paraît-il très patients et ont inventé mille hypothèses bienveillantes pour m’attendre une bonne heure. J’avais accepté de me prêter au jeu, mais dans la douleur et la honte, car je n’aime ni mentir ni être en retard. Émotionnellement incapable de supporter la situation, j’avais quitté l’école pour aller sur la plage du Havre où je suis resté jusqu’au soir. J’en rougis encore en y pensant. []
  4. Je le dis, car c’est une chose qui revient très souvent, on me félicite pour ma patience alors que je sais que celle-ci n’a rien de forcé. []
  5. Je ne vais pas développer ce que j’entends par là, c’est un sujet à part entière. []

Cinq choses sur moi

Apparu sur Facebook j’aime bien le jeu qui consiste à livrer cinq informations sur soi que les gens ignoraient. Dans mon cas, c’est difficile, car j’ai l’horripilante habitude de raconter ma vie sur le Net et il n’y a pas besoin de chercher beaucoup pour savoir absolument tout sur moi.
Essayons quand même :

  • J’ai joué le premier rôle dans un film de zombies.
  • J’ai fait partie des premiers graffeurs « hip hop » en France.
  • Aux Beaux-arts, j’étais peintre réaliste, mes modèles étaient Vermeer, Vuillard, et surtout mon voisin Jürg Kreienbühl. Je disais « je serai Vermeer ou rien », et j’ai réussi.
  • Mon orgueil n’a jamais dégonflé depuis le jour, il y a trente ans, où la première et seule fois que j’ai entendu Jean-François Debord (immense professeur de morphologie aux Beaux-Arts) dire du bien d’un dessin d’étudiant, c’était un dessin de moi. Après ça, c’est bon, je pouvais arrêter d’être artiste – ce que j’ai fait.
  • Mon orgueil n’a jamais dégonflé depuis ce jour de février 2017 où pendant une conférence l’immense philosophe Vinciane Despret a dit qu’un de mes textes lui avait fait réviser son opinion sur un mot.
    Après, c’est bon, je pouvais arrêter d’être intelligent – ce que j’ai fait.

Mouais, un peu vantard, tout ça, un peu dans le show-off.
Il me manque une anecdote piteuse. J’en ai sûrement plein mais ça j’oublie plus facilement !

Retour sur les lieux du délit

Je me suis amusé à retourner sur les traces de mes graffitis des années 1985-1990 (on peut lire mes souvenirs de cette période sur le site TwilightZoneCrew.com ) en tentant de retrouver les lieux à l’aide de Google Street view. Pas toujours facile, car nombre de ces lieux (abords des voies de chemin de fer par exemple) ne sont de toute façon pas accessibles aux véhicules qui effectuent les captations pour Google.
Mais ce n’est pas tout : de nombreux murs ont tout bonnement disparu. Ce n’est pas illogique puisque nous faisions nos graffitis sur des murs clairement abandonnés, dans des friches industrielles diverses…

Premier graffiti, sur un mur caché de notre collège. On avait découvert à l’occasion que de nuit, nos yeux ne distinguent plus vraiment les couleurs. Heureusement, nous n’avions que quelques bombes.
On ne peut voir ce mur depuis la rue, ou du moins pas sans approcher des grilles. Le collège a été entièrement refait depuis.

Rue Leblanc, vers Ballard, se trouvait un mur immense appartenant à la SNCF, qu’investissait le vétéran Epsylon Point. Il avait vingt ans de plus que nous et nous avait un peu pris sous son aile. On peignait en plein jour, sans aucun problème. Le voisinage trouvait cela plutôt sympathique. Aujourd’hui, le mur a semble-t-il été remplacé par un espace végétalisé.

En Angleterre à Farnborough j’avais repéré un parc au fond duquel se trouvaient quelques graffitis, mais qui n’était pas encore totalement investi. De nuit, l’endroit était désert. Je m’y suis rendu avec quelques bombes et j’y ai fait mon premier graffiti. Le lendemain, je suis venu le photographier, et je suis tombé sur une bande rivale. Après un petit moment stressant, on s’est bien entendus et on est restés amis depuis. Je leur ai proposé d’intégrer mon « posse », le Twilight Zone Crew, ce qu’ils ont accepté avec enthousiasme. Régulièrement nous nous envoyions des lettres avec les photos de nos dernières réalisations.
Le parc existe toujours, mais il n’y a plus de graffitis.

Un autre graffiti réalisé avec Won, Risk, Fred, et Epsylon Point, toujours dans son quartier. Des policiers s’étaient arrêtés pour vérifier ce que nous faisions, ils nous ont demandé si nous avions le droit de peindre ici, nous avons répondu que oui et ils sont repartis.
C’était comme ça, en 1986.
Le mur était bien moche, et derrière se trouvait une énorme friche industrielle qui servait de décor à des clips ou à des films tels que I Love You, par Marco Ferreri. Tout ça a disparu depuis longtemps, remplacé par le Parc André Citroën et par des habitations. Je serais bien incapable de déterminer l’endroit exact.

La rue Watt était un autre décor parisien assez formidable, du moins pour la partie qui passait sous les voies de chemin de fer, qui a inspiré des photographes, des cinéastes, ou encore Jacques Tardi.
Passée le tunnel se trouvait l’immense entrepôt Vichy-État qui lui aussi servait souvent de décor à des tournages. Je l’avais découvert en enregistrant l’émission des Enfants du Rock consacrée à la scène punk parisienne et intitulée Le dernier pogo à Paris, en 1986.
Aujourd’hui, la rue Watt existe toujours mais je serais bien incapable de reconnaître quoi que ce soit. L’entrepôt n’existe plus.

Dès 1984, un ami qui prenait cette ligne de métro m’a appris qu’entre les stations aériennes Stalingrad et la Chapelle, on pouvait voir un immense terrain vague au fond duquel se trouvait un très beau graffiti. Pendant cinq ans je suis allé y prendre régulièrement des photos du boulot de gens qui me semblaient très forts : Saho, Skki, Bando, Scipion… J’ai rarement osé engager la conversation.
Un jour, tout de même, je suis allé avec mes amis anglais et mon groupe parisien pour peindre un mur. Il n’est pas resté très longtemps, et a vite été recouvert d’inscriptions du genre « Anglais go home ». Au moins avons-nous quelques heures appartenu à la légende de ce lieu fondamental de l’histoire du Hip-hop français.

Un de mes tout derniers graffitis, à Auribeau-sur-Siagne en 1988, avec Bobo, Banga, Kay et Megaton. Le maire de l’époque (qui l’est toujours, apparemment) nous avait commandé une énorme fresque. Le conseil municipal avait décidé que nous devrions peindre Astérix, mais a vite déchanté en apprenant le tarif demandé par Uderzo : 10 000 francs (1 500 euros) le mètre carré. On nous a alors proposé une thématique « Livre de la jungle » version Disney, mais le tarif était le même. Finalement, le thème a été la préhistoire, et tant mieux car nous voulions peindre, pas recopier les dessins d’autres personnes.

En 1989, je préparais les Beaux-Arts de Paris. J’allais avec Bobo, Fred et Banga peindre les quais de la gare désaffectée Passy-la-Muette, sur la petite ceinture. La gare elle-même semble être devenue un restaurant, mais j’ignore s’il y a toujours des graffitis derrière.

Enguerrand-Eudes du Thaï d’en-dessous de Belleville

En remontant une rue du dixième arrondissement, dernièrement, j’ai distraitement regardé la carte d’un restaurant thaïlandais qui semblait engageant. Une passante m’en a spontanément fait la réclame : « je vous le conseille, c’est super bon, je viens souvent et d’ailleurs j’y retourne », et effectivement elle est aussitôt entrée dans le restaurant pour y déjeuner. Elle me l’a bien vendu, je l’ai imitée. Et j’ai très bien mangé.

Curiosité, indiscrétion, je suppose que ce n’est pas bien, peut-être même que c’est mal, mais j’ai pour manie d’écouter les conversations de mes voisins lorsque je suis seul au restaurant. À côté de moi se trouvaient deux jeunes hommes, dont l’un a dit à un moment qu’il avait juste trente ans. J’imagine que c’était aussi l’âge de son commensal. Ils se ressemblaient beaucoup : deux grands maigrichons aux cheveux assez ras, au nez pointu et aux lunettes à montures fines. Trente ans, ce cap faisait réfléchir le jeune homme : devait-il continuer sa relation avec A*, une jeune femme qu’il aimait profondément mais qui était une écorchée vive, quelqu’un de compliqué ? « Ma sœur m’a dit : tu es quelqu’un de très complexe, il faut que tu t’investisses dans une relation simple ». Cette fille, A*, a tout pour lui plaire : « quand tu la vois, tu lui donnes une particule, il n’y a pas de problème, elle est vraiment… ». Je n’ai pas entendu ce qu’elle était vraiment, mais j’ai compris que depuis son engagement dans le scoutisme, elle était devenue « catho-tradi ». Et même « très tradi », voire peut-être un tout petit peu trop. À moins au contraire que ça ait été sa qualité. Là encore je n’ai pas très bien entendu.

« — Mais dis-moi, toi, avec ton illumination de séminariste, est-ce que tu as un conseil à me donner sur la route que je devrais choisir ?
— Eh bien tout dépend de…
— Non parce que quand j’ai quitté le séminaire, ce n’est pas du tout comme ça que j’imaginais que ma vie allait évoluer. Si on m’avait dit à l’époque… Surtout après Ramallah
(inaudible)
— On ne peut pas changer les gens, tu sais, c’est une erreur de se dire qu’on va pouvoir le faire. C’est un travail qu’elle doit faire elle-même. Je ne sais pas si j’aurais la patience d’attendre. »

Je n’aurai finalement entendu que des bribes de cette conversation, mais je crois avoir compris que ces deux jeunes adultes étaient issus d’une aristocratie qui croit encore à l’aristocratie, qu’ils sont très catholiques, que l’un se dirige vers la prêtrise et que l’autre, qui semble capable de parler de lui-même pendant tout un repas, a envisagé la même vocation avant d’y renoncer. Celui qui a quitté le séminaire a pris un dessert.

Et puis subitement ils se sont levés, ils ont payé, et ils ont disparu, me laissant assez frustré, car j’aurais été curieux d’en entendre plus sur ces jeunes gens dont la culture, l’existence et les préoccupations sont sans doute bien éloignées de celles de toutes les personnes de leur âge que je suis amené à côtoyer.

15-12-6-3

(Le Havre, je bois un café au comptoir. Je m’apprête à feuilleter l’exemplaire de Paris-Normandie quand un type déboule et attrape le journal devant moi, à la recherche des résultats du tiercé)

« — Quinze douze six trois ! Mais c’est pas possible, y’a qu’à moi que ça arrive, des trucs pareils ! J’ai joué quinze douze six trois dans les deux dernières courses, là j’ai changé, et voilà, ça sort ! J’ai vraiment pas de chance. J’ai pas de chance. [il se tourne vers moi] De toute façon ça fait deux ans que c’est comme ça, ça fait deux ans que je fais n’importe quoi. J’comprends pas. Deux ans, des décès, des problèmes, des histoires d’assurances, la santé. Là mes deux parents sont morts, je dois quitter l’appartement, mais l’assurance ils veulent vérifier, faut que l’expert… enfin on paie, mais eux ils remboursent jamais rien, on sait pas pourquoi on a une assurance. Là je vais me faire enlever un poumon, mais quand je reviens, je sais même pas où je vais vivre, j’ai plus d’appartement ! Quinze douze six trois. C’est pas possible. Hein ? »

Moi aussi j’ai été syndicaliste étudiant

Faisons taire les rumeurs et avouons tout : j’ai moi aussi fait partie d’un syndicat étudiant. Ou plus précisément un syndicat écolier. J’étais alors en classe de troisième, et vers la fin de l’hiver, le chauffage est tombé en panne. Après plusieurs jours de cours à douze ou treize degrés, une manifestation spontanée d’élèves avait eu lieu devant la grille de l’école : « on veut du chauffage, sinon on arrête de travailler ! ».
Cet événement m’a décidé à fonder le Syndicat des Élèves dont je fus l’unique adhérent (dispensé de cotisation). Trop timide, je n’avais entrainé personne dans l’aventure, j’étais donc aussi la seule personne à connaître l’existence de ce syndicat, du moins jusqu’à ce que je glisse un tract de revendications sous la porte de la principale de l’établissement. Je ne sais plus ce que contenait ce tract mais il ne se limitait pas aux questions de chauffage. On n’a pas tardé à m’identifier car j’avais imprudemment posté mon message devant deux élèves de sixième qui ont été interrogés et n’ont pas eu de mal à me décrire, puisque j’avais depuis quelques jours la tête rasée (eh oui, non seulement j’ai adhéré à un syndicat étudiant mais c’était un syndicat étudiant de crânes rasés), ce qui n’était pas courant. Pour tout dire, j’avais tenté de me faire une crête punk, mais à force d’égaliser, il ne m’était pas resté beaucoup de cheveux sur la tête, et puis mes cheveux étaient plats, j’ignorais sans doute l’existence du gel, ma crête ne ressemblait à rien. Je m’étais aussi percé l’oreille avec une épingle à nourrice, tout seul, en pleine nuit, opération qui m’avait vivement fait souffrir sur le coup et a continué de me faire souffrir longtemps après car malgré mes précautions, le lobe de mon oreille s’était infecté.

En bas à droite…

Identifié, donc, j’ai été convoqué par la directrice et la principale du collège, que j’ai découvertes paniquées par mon syndicat. Plutôt que de d’avouer que j’étais tout seul, j’ai expliqué que je n’étais qu’un messager, que nous étions nombreux et organisés. Je refusai de donner des noms. Au bluff, la principale et la directrice m’ont dit qu’elle savaient qui d’autre était dans ma bande…

Au fond j’en suis sorti assez fier de moi : mon syndicat était crédible et avait fait trembler l’équipe de direction, il existait car j’avais réussi à faire croire à quelqu’un qu’il existait.
L’affaire n’est pas allée plus loin, mais je peux donc me vanter d’avoir un passé de syndicaliste étudiant. Mais un syndicalisme tout seul dans mon coin. Comme j’étais punk tout seul dans mon coin, d’ailleurs. D’une certaine manière, ça ne m’étonne pas de moi, je crois que je n’ai pas beaucoup changé. Contrairement à certains qui se renient désormais, je peux donc dire que mon engagement politique juvénile et mon engagement politique sénile ne font qu’un : je suis l’unique membre de ma bande.

Le camelot du rayon bédé

De passage au rayon bandes dessinées de la Fédération nationale d’achats cadres des Halles, je jette un œil aux Petite Bédéthèque des savoirs disponibles. Les deux miens (L’Intelligence artificielle, avec Marion Montaigne, et Internet, avec Mathieu Burniat) sont présents dans l’étagère. Bien.
Je surprends une conversation au comptoir : un homme demande conseil pour l’achat d’un livre consacré à Internet. Il est accompagné d’un pré-adolescent qui semble être la cible de l’achat. La jeune femme qui tient le comptoir se creuse la tête puis décrète qu’il vaut mieux aller voir dans d’autres rayons : informatique, sociologie des médias, essais sur l’actualité.

N’y tenant plus, je déboule sans prévenir dans la conversation : « Mais en bande dessinée, il y a un truc très bien, c’est dans la Petite Bédéthèque, tenez !… ». D’un geste souple et assuré, je saisis, sans le chercher, l’exemplaire disponible du livre et je le tends aux clients à qui j’adresse en même temps un sourire victorieux. « Ah oui, c’est vrai », dit la jeune femme ; « La petite bédéthèque, ah oui, très bien, je vais y jeter un œil », dit l’homme. Tout en marchant vers la sortie, je leur lance « je suis le scénariste ! ». Et je m’enfuis. La séquence n’a sans doute pas duré plus de vingt secondes.

Je pensais mal dormir cette nuit, torturé par la certitude que je ne saurai jamais si ma réclame de camelot sans dignité et sans honneur a permis de vendre le livre (dix euros seulement ! Achetez !) ou non. Mais en rentrant chez moi, j’ai reçu un e-mail qui m’apprend qu’une version turque va bientôt sortir. Et j’en suis fort heureux.