Mon compte courant est à La Banque Postale depuis absolument toujours. Enfin presque, puisque longtemps cette banque s’appelait tout simplement La Poste, et c’était un service public, et la seule banque avec une agence par village ou presque — mais qui mettaient environ deux semaines pour se transmettre un chèque ou une information bancaire d’un département à l’autre, enfin c’est une autre histoire, mais cela m’avait causé en son temps bien des problèmes. Il y a quelques années, cette banque a tenté de m’imposer l’usage d’un téléphone mobile, censé prouver mon identité pour toutes les opérations telles que des virements. Je n’ai pas de téléphone mobile et je ne compte pas en avoir, mais j’ai finalement pu installer l’application idoine sur ma tablette — car ça, j’ai — après avoir reçu un code confidentiel par courrier postal. Récemment, j’ai acheté une nouvelle tablette, j’y ai installé l’application de la banque, mais impossible de l’utiliser, il fallait que je change d’« appareil de confiance ». Je comprends le principe.
Mais un mois et des relances plus tard, toujours aucun code n’arrive par voie postale. Dans mon bureau de poste, un employé me dit que c’est sans doute lié à la mise-à-jour de mes informations personnelles, qu’il faut que je fournisse mon avis d’imposition. Hmmm. Si c’est ça, pourquoi est-ce que ce n’est pas le site de la banque qui me le dit ? J’appelle la banque, où une jeune femme pense connaître l’astuce qui va tout débloquer :
« — Ce que je vous propose c’est de faire trois fois un code erroné pour vous connecter au site… — allons bon ! — …À la troisième tentative, ça vous bloquera… — hmmm, okay… [je n’aurai même plus accès à mes relevés mensuels dématérialisés] — …Et là vous recevrez automatiquement un nouveau code d’activation par e-mail. — Bon, ok. Une, deux, trois fois… C’est fait, mais ça ne me donne pas de message disant que je suis bloqué. — …Vous êtes sûr de l’avoir fait ? — Ben oui ! [ok, je réessaie une fois, dans le doute] — Ah mais là je vois que vous avez fait quatre tentatives. Du coup ça bloque tout, ça ne vous enverra pas de courrier1. — allons bon ! — Oui. Alors ce que je vous propose c’est d’attendre lundi, pour avoir à nouveau le droit de faire trois codes erronés. Mais juste trois. — Et vous vous ne pouvez vraiment rien faire, de votre côté ? — Ah non, il faut que vous recommenciez lundi. »
J’ai dit — sans manifestation excessive de mauvaise humeur, je sais bien que cette personne n’y est pour rien — que la banque postale était vraiment un service branquignol. Et j’ai pensé très fort qu’il faudra un jour que je cède à la merdification de ce service semi-public, programmée de longue date par toute la classe politique, pour prendre un compte courant chez un concurrent privé.
Formidable, j’a le droit de cliquer pour aller faire baisser la note de satisfaction d’une malheureuse téléconseillère privée de moyens d’action par son employeur.
Au guichet, un employé du même service m’avait vanté le fait que j’avais, comme interlocuteurs, des humains, et que c’était l’avantage d’être client de cette banque plutôt que d’une autre. Mais sont-ce vraiment des humains, qui nous répondent au téléphone ou derrière un guichet, s’ils sont contraints par un ensemble de procédures mal conçues, sans aucune marge de manœuvre pour remédier à quoi que ce soit ? Si leur conversation suit un script qui leur échappe (et plus encore avec les LLMs) ? Leur seule utilité en tant qu’humains, c’est, j’en ai peur, que les clients excédés peuvent se défouler sur eux verbalement (ou pire). Le monde moderne, ma bonne dame.
Je suis peut-être un peu idiot mais si je comprends, toute personne connaissant le numéro de mon compte peut s’amuser à m’en bloquer l’accès ! [↩]
Le texte de Denis Diderot qui a été employé pour tracasser les élèves de première au bac de français cette année contenait une coquille : « lien » à la place de « lieu ». Cette erreur un peu embarrassante laisse penser que l’extrait a été copié-collé sur Internet, et qu’il n’a pas été assez attentivement relu.
Cette faute, et l’endroit où commence l’extrait, ont permis d’identifier la source de ce dernier : il est issu de mon blog Fins du Monde, lancé en 2011 lors d’un workshop1 à l’école d’art du Havre. J’y compilais toutes sortes de références (visuelles, littéraires) de toutes époques sur les thèmes apocalyptiques2. Même si je n’en ai pas de souvenir, je suppose que j’avais pris mon édition Hermann de Ruines et paysages : le salon de 1767, et que j’avais transcrit manuellement la partie qui m’intéressant dans le texte. Que mes doigts aient choisi d’écrire « lien » plutôt que « lieu » est tout à fait leur style. Vilains doigts !
La toute dernière phrase n’a pas été retenue dans l’extrait soumis aux aspirants bacheliers.
Vous avez bien lu : cette année, 400 000 malheureux élèves se sont vu soumettre un texte qui contenait une coquille dont je suis l’auteur involontaire. Je n’ose plus la corriger sur ma page, car après tout, ma version fait désormais autorité et fait même de moi un co-auteur de Denis Diderot. Bon, promis-juré, quand le sujet sera un peu oublié, j’irai rétablir le mot juste. Je le laisse tel quel pour l’instant afin de ne pas gêner les paléographes numériques dans leur enquête : on ne touche pas à la scène d’un crime, c’est bien connu !
Quelqu’un signalait cette source à l’enseignant Loys Bonod, dans un fil où ce dernier expliquait sa circonspection vis à vis du sujet retenu pour le baccalauréat de français 2023. Il a vu dans la découverte de l’origine de l’extrait un motif d’amusement, se rappelant d’un billet de blog publié sur le même serveur, où j’évoquais notamment le fait de recopier un texte sur Internet sans le comprendre :
Le texte en question, intitulé Le prof taquin, était ma réflexion au sujet d’une initiative pédagogique de Loys, et du traitement médiatique dont celle-ci avait bénéficié. Afin de décourager ses lycéens de recourir à des sources hasardeuses, il avait glissé intentionnellement sur Internet (Wikipédia, mais aussi un site d’aide aux devoirs) une référence à un personnage imaginaire qui eût pu éclairer l’œuvre du poète étudié, Charles de Vion d’Alibray. De nombreux médias avaient choisi de tirer de cette expérience de grandes généralités négatives sur les-jeunes-d’aujourd’hui comme sur l’encyclopédie Wikipédia — vous savez, cette encyclopédie libre que l’on oppose si fréquemment à celle de MM. d’Alembert et… Diderot.
Le jour même de l’épreuve, j’ai croisé une élève de première dont les parents m’avaient dit qu’elle passait le bac. Je lui ai demandé comment les choses s’étaient passé, et elle m’a répondu un peu piteusement qu’elle n’avait rien entendu au texte de Diderot, auteur dont elle n’avait visiblement jamais ouï le nom.
Les parents de l’adolescente en question m’ont transmis son brouillon. On perçoit une certaine hargne ! On remarque qu’elle avait repéré la coquille !
Curieux, je suis allé consulter les sujets du bac, et j’ai trouvé le texte choisi tout à fait compréhensible, tout en me disant, évidemment, qu’il était possible que son thème ne parle pas beaucoup à des adolescents actuels sous cette forme. À présent, je réalise que si ce texte me semblait tout à fait bien, c’est que non seulement je suis familier du thème préromantique de la poésie des ruines, du style des écrivains du XVIIIe siècle, de l’institution que représentait « le salon » et de la peinture d’Hubert Robert3, mais aussi que je connais très bien cet extrait précis, et pour cause !
Le « workshop », dans le jargon des écoles d’arts, désigne un atelier intensif. Ici, il s’agissait de consacrer une semaine à réfléchir sur le thème de la fin du monde et à produire des créations (éditions, installations, vidéos, performances, etc.) sur le thème. [↩]
Au passage, même si l’extrait du texte de Diderot ne parle pas de la peinture elle-même mais de la méditation qu’elle lui inspire, j’aurais fait le choix d’illustrer le sujet, qui manque un peu de chair sinon. [↩]
Le dimanche, j’aime bien manger des tranches de truite fumée. C’est bon, la truite, c’est moins gras que le saumon, c’est délicieux avec du citron. Ce matin, j’en ai acheté à la supérette. Un petit paquet de cent grammes. Deux euros et quelque. La caissière, une très jeune femme qui je suppose n’est là que pour l’été, a le nez qui dépasse du masque. Elle scanne les articles et s’arrête sur la truite, qu’elle regarde avec un air suspicieux. Elle me regarde, re-regarde la truite, me re-regarde, re-re-regarde la truite, qu’elle approche de son nez et renifle avec une expression d’intense dégoût, perceptible malgré le masque. Ouille, cette truite a un problème. Elle inspirait pourtant confiance, bien orange, bien belle.
« Y’a un problème, ça sent hein, ça sent ! ». Elle croit qu’un truc a coulé, que ça poisse, et ses doigts, si ça veut dire quelque chose, ont l’air eux aussi d’exprimer une forme de de dégoût. L’emballage, une plaque sous vide, a l’air en très bon état mais la jeune femme insiste : « ça sent ! ». Je dois dire que la truite qu’elle agite sous son nez avec répugnance me donne un peu moins envie qu’au moment où je l’ai prise dans son réfrigérateur. Enfin bon, je sors le nez de mon masque, j’approche, je renifle un grand coup. Est-ce que je suis enrhumé ? Trop éloigné ? Je trouve que ça ne sent rien du tout, aucune odeur suspecte, même pas de bonne odeur de truite fumée. Elle tourne la plaque, regarde la date : « Ah ben non, trois septembre, ça va ». Nathalie ne veut pas vérifier, elle a son masque, mais elle hasarde une explication : peut-être qu’un truc a coulé dans le frigo, que c’est pour ça que ça poisse… De mon côté, je parle de condensation, après tout l’objet sort du frigo. Bon. On paie pour nos courses, et la jeune femme nous explique « de toute façons, le poisson, je déteste ça ! ». Elle essaie de se rattraper ou d’être rassurante, enfin je n’ai pas bien compris, en ajoutant que tout ça n’est pas bien grave, que ça l’amuse elle-même de ne pas aimer le poisson. Il y a trente ans dans la même supérette, je me souviens d’une jeune femme qui tenait le rayon crèmerie mais qui détestait le fromage et le coupait, l’emballait et nous le tendait comme si on l’avait forcée à autopsier un rat mort depuis trois jours. Le rayon crèmerie a disparu.
Je dois dire que je n’ai eu vraiment confiance en cette truite qu’une fois que j’ai eu fini de la manger, noyée dans le citron.
(Si la dernière partie de ce billet de blog vous semble vaseuse, c’est normal)
Soirée au restaurant, au Havre, avec les membres de mon jury. L’un d’entre nous, Aurélien, est partagé entre notre conversation et la consultation, sur son écran de téléphone, du match France-Portugal. Il n’est pas le seul à se sentir concerné par cette manifestation sportive. Les serveurs du restaurant en font autant entre deux plats, et à l’extérieur on entend régulièrement des clameurs liées aux buts et aux penaltys. Régulièrement, mais avec de curieux effets de différés, car personne n’assiste au match au même moment, du fait des différents délais liés à la transmission. Nous apprendrons plus tard que des gens de l’immeuble ont fini par descendre regarder le match dans un bar, excédés d’être avertis des buts par d’autres spectateurs une minute avant de pouvoir les voir. Je ne connais pas grand chose au football. Aurélien m’explique que ce match n’a pas d’enjeu critique car la France est qualifiée quoiqu’il advienne, en mentionnant une histoire de poules au sujet de laquelle je n’ai pas osé poser de question. Pourtant, précisait-t-il, il vaut mieux que la France l’emporte, car, je le cite, « Sinon on va se retrouver contre les Anglais à Wembley ». Par « Les Anglais », je pense qu’Aurélien voulait dire « l’équipe anglaise de football », et quant à Wembley, ça, je connais, c’est un grand stade des environs de Londres, où j’ai d’ailleurs eu la chance d’assister à UK Fresh (1986), un concert de légende qui réunissait la crème du Hip-hop de l’époque — notamment Run DMC, Afrika Bambaataa, Grandmaster Flash, et (déjà !), Dr Dre (mais je n’ai aucun souvenir de lui). Ce n’était pas le même stade de Wembley, cependant. Celui qui a accueilli le concert dont je parle a été rasé il y a une vingtaine d’années pour pouvoir construire à son emplacement un stade plus moderne, où nous risquons de devoir affronter les Anglais en cas de défaite contre les Portugais. À la manière dont Aurélien en parlait, j’ai supposé que « les Anglais » était une équipe qu’il n’était pas souhaitable de rencontrer, qui était potentiellement difficile à défier, voire notoirement meilleure que l’équipe française. Je n’ai jamais bien compris pourquoi les équipes s’affrontent si l’une des deux est connue pour être supérieure à l’autre : donner d’entrée de jeu le point à la meilleure équipe ferait économiser beaucoup de temps, d’argent et d’énergie à tout le monde. Mais comme je le disais, je ne comprends pas grand chose aux subtilités de ce sport. Dans les grandes lignes ça va, hein, mais dans le détail je n’y comprends rien.
Bref. Un des serveurs du restaurant passe, échange trois mots avec Aurélien au sujet de la diffusion du match, et affirme en passant qu’il ne sert à rien de trop se passionner, car ce match ne sera pas forcément passionnant. Je comprends à son expression dédaigneuse qu’il fait lui aussi allusion au fait que le match n’a pas d’enjeu fort. Je dois dire que je ne comprends pas trop pourquoi on joue un match s’il n’a pas d’enjeu, ça me semble une terrible perte de temps, une fois encore. Mais dans un éclair de génie, j’apostrophe le serveur : « Ouais mais si on perd, on va se retrouver contre les Anglais à Wembley ! ». Je ne le dis pas très bien, il est surpris, il ne comprend pas, je commence à redouter l’échec, mais j’insiste : « Si on perd on va se retrouver contre les Anglais à Wembley ! ». Cette fois il comprend.
L’homme marque une pause, me fixe d’un air concentré, semblant réaliser la profonde justesse de mon observation, et il me répond un « ouais ! » aussi bref qu’intense, un « ouais ! » qui claque, dit à un volume sonore légèrement inapproprié à une discussion dans un restaurant. Puis il tourne les talons et reprend son service comme si, d’une certaine manière, j’avais dit tout ce qu’il y avait à dire. Pendant une fraction de seconde, je me suis trouvé en communion avec un supporteur. J’ai été comme quelqu’un qui parle de football en comprenant de quoi il parle. Et du reste je pense que j’ai compris, dans les grandes lignes. Et j’ai savouré tout le plaisir de cet échange, j’ai ressenti un shoot de dopamine inonder mes circuits neuronaux de la récompense. C’était vraiment super. Je ne pense pas réessayer, de peur d’y prendre goût ou de peur de ne pas réussir aussi bien une autre fois (j’imagine que la phrase doit être adaptée au déroulement du tournoi et aux équipes en lice et perdrait son sens dans d’autres configurations), mais ce fut une expérience très intéressante, un de ces moments forts dont, au soir de sa vie, on caresse le souvenir. Comme la fois où une grande philosophe que la modestie m’interdit de nommer avait dit devant une large assemblée qu’elle avait beaucoup aimé un de mes textes.
Tout ça m’amène aux théories du philosophe étasunien John Searle1 qui affirmait dans les années 1980 qu’un programme informatique ne saurait jamais être capable de penser véritablement, et qui pour le prouver avait proposé une métaphore, ou plutôt une expérience de pensée, connue sous le nom de Chambre chinoise. Si une personne non-sinophone applique parfaitement les règles syntaxiques du chinois pour déchiffrer des questions et y répondre, explique Searle, cette personne pourra simuler la compréhension de la langue chinoise pour la personne qui échange des messages avec elle, mais elle n’accédera pour autant pas à une compréhension véritable de cette langue2. Reste que je me demande si ma participation à une conversation sur le football n’est pas la preuve que Searle avait raison de dire qu’être capable de répondre à un message ne démontre pas qu’on en comprend le sujet ou en tout cas, qu’on s’y intéresse, mais qu’il avait tort de croire qu’une telle incapacité ne concerne que les conversations avec des machines.
Qui s’est récemment révélé être un sale type, après qu’une subordonnée l’a accusé d’avoir diminué son salaire en punition d’avoir refusé ses avances, événement qui a ouvert la boite de Pandore d’une série d’accusation similaires de la part d’anciennes étudiantes. [↩]
Il me semblait qu’Alan Turing avait plus ou moins balayé le problème par avance en rappelant qu’il était délicat de définir la pensée, et que si une imitation artificielle de l’intelligence produit des réponses indiscernables de celles produites par une intelligence naturelle, alors on doit pouvoir dire que la machine pense, car après tout, lorsque nous disons que nous pensons, nous ne faisons que constater que nous effectuons une action qui ressemble à ce que nous nommons penser. Je raconte peut-être mal. [↩]
Aujourd’hui, rue du général Leclerc à Cormeilles-en-Parisis (Val-d’Oise), j’ai constaté qu’une personne inconnue avait utilisé un gant de toilette et rassemblé quelques feuilles d’origines diverses pour dédier un petit autel funéraire à une souris morte.
(La conversation qui se trouve ci-dessous est la reconstitution subjective de deux séries d’échanges d’e-mails tenus avec deux étudiants différents. Notez qu’ils sont une exception, tous les autres se sont montrés sérieux)
« — Bonjour. Le secrétariat ne comprend pas pourquoi je ne suis pas inscrit à votre cours et me dit de vous demander de lui communiquer ma note. — Je viens de retrouver un mail que vous m’aviez envoyé. Il contenait un travail, mais visiblement réalisé dans le cadre d’un autre cours, sans rapport avec mon cycle de conférences. Je vous l’ai fait remarquer mais vous ne m’avez jamais répondu. Avez-vous assisté aux conférences ? — J’ai assisté à toutes les conférences. Le thème était : “ La bande dessinée ”. Mais je ne comprends pas le rapport, je n’ai pas de travail à envoyer, du fait du confinement, j’ai droit à une note-plancher pour les cours auxquels j’étais inscrit. — Je n’inscris les étudiants que quand ils m’envoient un travail ! Je comprends que cette année est compliquée et je comprends qu’il faille fluidifier les questions administratives, ne pas pénaliser les étudiants, mais quatre séances sur six ont pu avoir lieu avant le confinement ! Ce n’est pas comme si vous n’aviez pas eu un peu de temps pour travailler. — Je vous envoie une capture qui prouve que j’avais bien demandé la pré-inscription à votre cours, je ne comprends pas pourquoi c’est si compliqué de me donner une note. — J’ai rappelé ce que j’attendais de vous au début de chaque séance. — Je comprends, cependant j’ai bien le droit de bénéficier de la note-plancher a l’instar de mes collègues. Vous devez écrire rapidement au secrétariat pour leur indiquer de m’attribuer la note-plancher. — À quelles séances avez-vous assisté ? — À toutes les séances. Le thème était : “ La bande dessinée ”. — Mais encore ? — Vous devez écrire rapidement au secrétariat pour lui communiquer ma note. »
Saint-Denis (Livres d’heures à l’usage des parisiens)
Bruno Le Maire souhaite la réouverture des salons de coiffure le 11 mai: «Des millions de Français aimeraient bien pouvoir aller chez le coiffeur assez rapidement»
(zapping entre CNews, BFMTV, LCI et France Info. Sous les images, des petits bandeaux citent les déclarations de Nicolas Dupont-Aignan et annoncent les décès de George Bush père, ex-président des États-Unis, et de l’actrice Maria Pacôme)
« — Donc la police essaie de contenir dans les rues adjacentes ces gilets jaunes, enfin ce ne sont pas des gilets jaunes, ce sont des casseurs, des gens qui sont venus pour en découdre, n’est-ce pas monsieur truc du syndicat policier ?
— Oui oui ce ne sont pas des vrais gilets jaunes, car quand on vient à Paris avec un masque de plongée c’est qu’on veut aller à l’affrontement, clairement.
— Donc ce ne sont pas des vrais gilets jaunes mais ils portent des gilets jaunes, on voit qu’ils brûlent des voitures, alors monsieur bidule est-ce que vous condamnez ces violences ?
— Oui tout à fait, en tant que gilet jaune je suis venu ici pour soutenir ce mouvement mais je condamne les casseurs, nous sommes un mouvement pacifiste [sic] enfin en même temps faut comprendre que les gens sont à bout et qu’ils vont rien lâcher. Notez que je suis aussi directeur du syndicat des gros parieurs hippiques et…
— Hein ? Excusez-moi je n’ai pas bien compris
— Directeur du syndicat des gros parieurs hippiques et à ce titre j’aimerais dire que dans le monde hippique il y a des courses qui se passent d’une manière que je qualifierais de pas jolie-jolie
— Mais qu’est-ce que vous demandez exactement ?
— Eh bien on a beaucoup de revendications, ça concerne les jeunes, les retraités, les chômeurs, les paysans, le gouvernement doit céder
— Alors je vous coupe tout de suite, place au direct, donc Lionel on voit que des feux d’artifice sont lancés autour de l’Arc de Triomphe alors qu’un journaliste vient d’être pris à partie par des gilets jaunes. C’est bien ça ?
— Oui, des gilets jaunes nous ont apostrophés, ils nous ont traités de menteurs, mais c’est très grave car si on s’en prend à la presse on s’attaque à la démocratie.
— Ah là vous en voyez qui sont plus pacifistes [sic] ils nous montrent leurs fesses, c’est une manière plus sympathique d’exprimer leur colère.
— Mais ça c’est à Paris. En régions ça se passe d’un manière complètement différente. Donc à Marseille tout se passe bien, je crois ?
— Oui, c’est très calme, il y a… bon parfois il y a des gens qui nous insultent, mais en règle générale tout est très calme, les gens sont en famille, ce n’est pas du tout comme à l’Arc de Triomphe. Alors monsieur bonjour, donc vous, vous manifestez pacifiquement ? Qu’est-ce que vous réclamez exactement ?
— Oui on est pacifistes [sic], tout ce qu’on demande, c’est que ce soient pas toujours les mêmes qui paient. Il y a des gens qui n’en peuvent plus, alors la matraque fiscale ça peut pas être toujours pour les mêmes, vous comprenez ?
— Mais qui doit payer ?
— Eh bien il y a trois cent milliards de paradis fiscal rien qu’en France, ça c’est pas possible. Et par exemple en ce moment, l’homme est en train d’être remplacé par des machines. Par exemple aux péages y’a plus personne, c’est que des machines. Mais qui est-ce qui paie pour ça ? Personne ! Qui est-ce qui cotise à la retraite ?
— Donc à Marseille ça se passe bien ! On revient à Paris, et donc machin, vous êtes le porte-parole des gilets jaunes pour l’île-de-France…
— Oui et accessoirement je suis agent sportif
— Ah comme ça on connaît tout votre Curriculum vitae. Qu’est-ce que vous pensez de ces personnes qui s’en prennent aux journalistes, comme on l’a vu toute à l’heure sur les Champs-Élysées ?
— Alors le mouvement des gilets jaunes est un mouvement pacifiste [sic] et nous condamnons toute violence envers des institutions, que ce soit la police ou bien des journalistes, ce que nous voulons c’est être écoutés alors c’est normal qu’il y en ait qui perdent leur calme, on aimerait pouvoir parler devant des caméras, dire ce qu’on pense vraiment.
— Mais là vous êtes ici, sur ce plateau, vous pouvez parler
— Oui je vous en remercie. Mais par exemple quand on est allés à Matignon…
— Vous faites partie de ces gilets jaunes qui voulaient rester anonymes ?
— Oui tout à fait. Ah non en fait. Enfin. Enfin on n’écoute pas ce qu’on a à dire, on est allés voir le premier ministre mais les médias n’ont pas dit de quoi on avait parlé, ce qu’on avait dit.
— Vous n’avez parlé de rien !
— Ah ça c’est ce que les gens disent mais ils savent rien !
— Mais… C’est vous qui n’avez pas accepté d’entrer à Matignon pour rencontrer Édouard Philippe, non ?
— Oui c’est vrai. Mais ce qu’on veut dire maintenant à Emmanuel et à Édouard c’est qu’il faut qu’ils cèdent.
— Pour que ce soit clair, vous voulez parler d’Emmanuel Macron, le président de la République et d’Édouard Philippe le premier ministre.
— Oui, et pour les gens qui prennent le journal en route, je suis machin, porte-parole des gilets jaunes pour l’Île-de-France, et agent sportif.
— Nous allons demander à monsieur bidule qui est sociologue ce qu’il faudrait faire pour sortir de cette crise. Tout à l’heure Jean-Michel Aphatie nous disait que c’était une configuration entièrement nouvelle, que c’était une chance mais en même temps un risque. Et Christophe Barbier disait que ça n’allait pas être facile de sortir de cette situation. Qu’est- ce que vous pensez qu’il faudrait faire ?
— Je pense qu’il faudrait s’inspirer des États-Unis. Là-bas il y a plusieurs milliardaires qui n’ont pas gardé leur argent, ils l’ont reversé, enfin ils en ont reversé une partie à des œuvres pour dire qu’ils se sentent solidaires.
— Mais ça ne peut pas vraiment régler les questions de pouvoir d’achat à l’échelle de toute la société…
— Non c’est vrai mais c’est un geste, symboliquement c’est un geste fort.
— Tout de suite, on fait le point avenue Foch, où il y a une accalmie je crois… »
« — Alors quoi de neuf ?
— Eh bien ce week-end j’ai reçu un prix pour le li…
— Euh oui j’ai vu sur Facebook, j’ai vu. Et à part ça ?
— …vre que j’ai écrit avec Nathalie, Copain des..
— Oui oui tu en as parlé déjà
— …Geeks, chez Milan, et je…
— Bon allez salut hein, cool de t’avoir vu !
— …mais… Hey ! J’ai pas fini ! »
Le commentaire qui accompagne l’annonce du prix : « Séduisant tant par sa forme que son contenu, cet ouvrage très complet ouvre sur » l’arrière-boutique technologique » d’applications bien connues. Très instructif sur les plans historiques, langagier (vocabulaire technique), technologique, mais aussi applicatif, cette petite bible illustrée n’en aborde pas moins les questions sociétales sur le phénomène numérique qui bouleverse nos modes de vie et parfois même nos modes de pensée. Côté pratique les auteurs donnent de nombreux exemples de logiciels et d’applications variées. Apprendre avec envie et plaisir voilà ce que réussi à faire ce livre illustré destiné aux enfants mais qui ne manquera pas d’intéresser leurs aînés participant ainsi à la cohérence intergénérationnelle. »
Bon, bref, à présent vous savez quoi acheter pour votre nièce ou votre neveu, ou vos parents, à Noël.
Je crois que quand je suis malade, je suis insupportable. Voilà pourquoi il est plutôt bien que ça ne m’arrive pas souvent.
Ça énerve les gens quand je le dis, mais je n’aime pas tomber malade. On me répond toujours : « ben évidemment ! Qui aime tomber malade ? Tu crois qu’on fait exprès ? ». Je n’ai pas de théorie, mais je constate que certaines personnes tombent malades et ont même développé une compétence dans le domaine, savent prendre un rendez-vous chez le médecin, se mettre en arrêt, souscrivent à des complémentaires santé, enfin toutes ces choses. Moi pas du tout : comme je ne vois des médecins que quand j’ai un problème, il me semble évident qu’éviter les médecins permet de rester en meilleure santé. Ça vous semblera absurde mais ça m’a bien réussi jusqu’ici, car aujourd’hui est la première fois de ma cinquantaine d’années sur cette Terre que j’ai signifié à un de mes employeurs que je devais être arrêté. J’évite les médecins mais j’évite aussi les malades et je sais que je me montre parfois impoli et peu compatissant avec ceux qui souffrent. J’ai lu une théorie basée sur des modèles statistiques qui affirmait que depuis toujours les hypocondriaques — je suis de ceux-là — permettaient aux communautés de survivre car ils fuient le contact avec les malades, contrairement aux médecins qui fréquentent des gens plein de miasmes (avec une excuse professionnelle il est vrai). Eh oui, s’il a resté des vivants après la Peste noire du XIVe siècle ou la Grippe du début du XXe, c’est peut-être grâce à la sagacité des des gens qui ont peur de la maladie et n’essaient pas du tout d’entrer en contact avec les malades.
Je m’arrange souvent pour n’avoir des rhumes qu’entre mes journées de travail ou pendant les vacances, et il ne m’est jamais rien arrivé d’autre qu’un rhume, si ce n’est que de temps en temps, quand un truc me gratte, me pince ou me gène, je regarde Doctissimo, j’apprends que j’ai probablement un cancer incurable ou une maladie rarissime quelconque et me voilà soulagé, apaisé : il n’y rien d’autre à faire que d’attendre la mort, avec flegme, sérénité et noblesse. Ce qui est le but de la vie, entre parenthèses.
Enfin ça se passait comme ça jusqu’ici, donc.
Ce week-end, j’ai vu venir un bon gros rhume, en parfaite simultanéité avec ma moitié. Il tombe mal car la semaine s’annonçait chargée : un gros travail à finir, un jour de cours, une conférence, et un voyage à Angoulême. Le rhume s’est avéré plus méchant que prévu, peut-être une grippe. Lundi, j’ai peiné à finir la rédaction de ma conférence prévue deux jours plus tard, et je me suis couché sans trouver le sommeil. Le lendemain, toujours pas endormi, j’ai éteint mon réveil avant qu’il sonne, à 5:00, comme tous les mardis. Je me suis levé, habillé, j’ai avalé mon café et je suis parti au Havre. Peu avant Rouen, un tunnel était inondé par la crue de la Seine, alors le trajet a duré une heure de trop. J’avais mal à la tête et j’ai essayé de prendre un fervex®, mais je n’avais comme gobelet pour préparer la décoction que le sachet de poudre lui-même. J’y ai versé un peu d’eau de ma bouteille, et j’ai vite vérifié qu’il était très difficile de touiller l’intérieur d’un bête sachet de ce genre et plus encore d’en boire le contenu. Je m’en suis un peu mis partout.
En sortant du train, la tête me tournait, je grelottais, je suais, mais j’ai malgré tout réussi à marcher jusqu’à l’école, mécaniquement. Tout le monde m’a trouvé bien malade, et j’ai pu voir ce que ça faisait quand les autres vous disent « ah ben t’approches pas de moi, alors ! ». Normalement c’est moi qui dis ça. Mes yeux me chauffaient et les sons me semblaient assourdis. On m’a dit que je m’exprimais lentement, de manière un peu incohérente et que je ne comprenais pas tout ce qu’on me disait, ce qui n’est pas loin de mon état habituel, finalement, mais cette fois, en pire. J’ai appris que d’autres dans l’école étaient dans le même état que moi et qu’ils n’étaient pas venus : « rentre chez toi ! ». J’ai écrit aux organisatrices de la conférence du lendemain pour leur dire qu’il était possible, considérant mon état, qu’on ne m’y visse pas.
À midi, j’ai juste mangé un peu de riz, sans faim, et puis j’ai fait ce qu’on m’a dit, j’ai repris le train pour Paris, la tête bourdonnante.
J’ai plutôt bien dormi une heure, puis je me suis réveillé avec à nouveau un bon mal de tête, localisé autour de l’œil droit. Même mes cheveux me faisaient mal. J’ai décidé de prendre une aspirine, mais les miennes sont effervescentes, et je n’avais toujours pas de gobelet.
Pas de gobelet ? Qu’à cela ne tienne, je ne manque jamais de papier et encore moins d’idées. J’ai donc déchiré une feuille de mon cahier afin de créer un récipient pour y dissoudre l’aspirine.
Le résultat ressemblait à ça :
Je ne l’ai finalement pas essayé, j’en ai juste fait un dessin parce ce que l’absurdité fonctionnelle de l’objet m’a fait rire. Je n’ai pas non plus tenté de mettre directement le cachet dans ma bouche car j’ai un souvenir médiocre du résultat, ayant tenté pareille manœuvre une fois. Tant pis, pas d’aspirine.
Arrivé Gare Saint-Lazare, je me rue sur la pharmacie de la salle des pas perdus pour acheter des remèdes de charlatan. Des trucs aux plantes. J’aime bien ça, ça a un goût de terre, de thym ou de sapin, ça rappelle les remèdes de sorcières que l’on prépare enfant en mélangeant de l’argile, des herbes de Provence et dieu sait quoi d’autre, et si ça ne soigne pas vraiment, au moins ça n’est pas dangereux. Puisqu’un un rhume ou une grippe ne se guérissent pas, puisqu’il faut juste attendre que ça passe, il faut bien se faire croire qu’on ne fait pas rien.
Le pharmacien a flairé le pigeon enrhumé : « ah, oui, vous avez un rhume… Ah mon pauvre… Alors tenez, donc voilà, vous prenez un cachet toutes les x heures ou x cachets deux fois par jours » (il écrit sur la boite des signes que je n’ai pas pu déchiffrer depuis) « ah vous êtes très pris, donc je vais vous ajouter des gouttes, tenez » (pas le temps de dire oui ou non, il était déjà en train d’écrire sur la boite de gouttes combien de fois je devais inonder mes narines) « oh et puis tiens, j’ajoute ce truc pour alléger la charge virale dans la région des sinus ». Je n’allais pas dire à ce brave homme de remballer ses remèdes de saltimbanque alors qu’il avait écrit des gribouillis illisibles sur chaque boite : ça ne se revend plus, une fois gribouillé, si ? Et puis il avait une blouse blanche et l’air de s’y connaître. Après tout il faut faire des études pour être pharmacien, non ?
Je savais que je me faisais rouler dans la farine, mais mes pensées étaient trop lentes, j’ai juste dit « ah quand même ! » quand le lecteur de carte bancaire m’a appris que je lui devais 44 euros. En sortant, j’essayais de calculer : 44 euros… En francs ça fait… ça fait trois-cent ? Trois cent francs ?
J’imagine le gars se frottant les mains avec satisfaction.
Peu après, dans le train qui me ramenait dans ma banlieue, perdu dans mes pensées, j’ai été réveillé par un son désagréable sorti de ma propre gorge, qui tentait d’imiter la voix de France Gall adolescente chantant Cet air-là. « Il restera cet air-là-à-à-à-à, à jamais au fond de moi-à-à-à ». J’avais dû chanter fort car tout le wagon m’a regardé.
Arrivé chez moi, je constate que Nathalie est dans un état légèrement pire. Je me suis couché, levé, couché, levé. On a bu des grogs. Nathalie s’est méfiée de mes médicaments de bonimenteur herboriste, échaudée par un vieux dossier de tisane à l’artichaut qu’elle avait détesté. C’est ça le mariage : tu commets une erreur en 1992 et tu la paies encore en 2018 ! J’ai mangé les cachets (et finalement Nathalie aussi) en me rendant compte que, malgré les marques différentes, les deux produits ont la même composition : de l’échinacée, et puis quelques autres trucs que j’ai tous dans mon jardin. Je suis allé sur des sites de pharmacies en ligne, et j’ai constaté que le prix total de ces produits aurait dû être d’environ vingt-cinq euros. Donc si comme moi vous pensez qu’il est anormal qu’un pharmacien surfacture ses produits de vingt euros, vous saurez qu’il faut éviter les produits non-conventionnés chez le pharmacien de la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare. Je ne dis pas que c’est un voleur, juste que c’est le genre de commerçant français tel que le monde nous les envie depuis l’Occupation. Il a de la chance que je ne sois pas physionomiste, parce qu’un jour ou l’autre, je ne serai plus enrhumé.
Mes enfants, cruelle progéniture, se sont moqués de leurs pauvres parents emmitouflés grelottants sous leurs polaires. Après dîner, j’ai retrouvé un peu d’énergie, je devais avoir un peu faim, il faut croire, mais pas assez d’énergie pour m’imaginer prendre la parole pendant un colloque.
Aujourd’hui, ça va un peu mieux. J’ai un peu moins mal à la tête. Et j’ai le nez qui coule. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours pensé que c’était bon signe.
premier et, espérons, dernier arrêt de travail de mon existence. Comme je suis agent de l’État, il m’a coûté une journée de carence. Pour une journée de maladie. La prochaine fois, je resterai travailler, même si j’ai Ebola.
Tout ça pour dire que si ces lignes sont les ultimes que j’aurais écrites, si je meurs cette semaine d’une pneumonie, je compte sur vous pour jeter sans les lire tous mes manuscrits de romans inachevés. Comme Franz Kafka l’a demandé à Max Brod, par exemple. Enfin pas par exemple, mais exactement pareil. Hein, vous ferez comme Max Brod. On se comprend bien hein ? Pas de blague !
Ils se trouvent dans c:/jn/litterature/romans.