Je suis hypnotisé par les vidéos de Lucie Pichard, jeune prodige des échecs. Elle a l’âge d’apprendre à lire, mais elle est déjà, sinon une championne, en tout cas une joueuse de très bon niveau, qui s’illustre notamment dans les parties « rapides », le « blitz » et surtout le « bullet », naguère mal vus mais désormais importants dans le domaine des échecs. Les compétitions en ligne n’appartiennent pas non plus à l’Histoire noble des échecs (il y a un classement Elo différent pour les parties canoniques et les parties en ligne) mais elles permettent à Lucie de consacrer des heures chaque jour à travailler sa technique. Elles ont aussi transformé le monde des échecs, et en font un e-sport, animé par de nombreux « influenceurs » et autre « créateurs de contenu », dont fait partie Lucie à sa manière, précoce. Le fait que BigBlue ait battu Gary Kasparov a sans doute transformé les échecs en son temps, mais les plate-formes en ligne et les réseaux sociaux sans doute bien plus encore.

Ce qui me fascine avec la petite Lucie, moi qui suis un vrai nul aux échecs, je l’ai raconté ailleurs, c’est de voir à quel point son jeune cerveau est mobilisé par le jeu. Tandis qu’elle s’agite sur sa chaise, écoute ce qui se passe à droite et à gauche, discute, le plateau de jeu semble parfaitement dessiné dans sa tête, car elle n’a même pas besoin de voir son adversaire agir pour savoir non seulement quelle pièce a été déplacée, d’autant que souvent elle l’avait prévu, mais quelle pièce elle va bouger en réponse. Et souvent elle tend la main à son adversaire avant même qu’il ait compris qu’il était mat.
Mais il y a un petit danger à l’exposition dont Lucie fait l’objet. Plusieurs personnes réagissent épidermiquement, se rappelant bien sûr des enfances sacrifiées, consacrées à des castings ou des compétitions sportives, par le vœu de parents qui, au mieux, veulent encourager le talent de leur progéniture, mais qui peuvent avoir une face bien plus sombre qui frise la maltraitance. Pas moi. J’étais plutôt en confiance en voyant Lucie entourée de maîtres et grands maîtres tels que Julien Song et Dina Belenkaïa — laquelle a de bonnes raisons de savoir ce qu’est une enfance de championne (quoique avant les réseaux sociaux), et ma foi, elle ne semble pas en avoir souffert plus que ça, elle a beaucoup d’humour et semble très bien mener sa barque. Et une autre chose me rassure, qui est que Lucie est effectivement très forte. Car il existe aussi des parents qui investissent tout dans la carrière d’enfants qui n’auront pas les moyens d’atteindre le but voulu. On peut comprendre la logique qui consiste à ne pas décourager un talent déjà affirmé.
Mais tout de même, j’ai petit à petit senti monter une forme de malaise devant les posts quotidiens avec des titres tels que « La princesse écrase son adversaire », ou autres formules finalement peu respectueuses (même si j’ai eu l’impression très subjective que ça s’arrangeait, tout récemment). Les joueurs (tels que je les vois sur les réseaux sociaux) aiment bien se taquiner, se déconcentrer mutuellement, faire du trashtalk, ça semble faire partie du jeu, mais ils ne postent pas des publications victorieuses avec des mots humiliants — à la rigueur, et avec humour, certains font le contraire et donnent à leurs publications des titres qui les rabaissent eux-mêmes : « je me fais écraser par un joueur de douze ans » ; « je croyais remporter facilement le tournoi mais… » ; etc.
Et puis Lucie a commencé à être médiatisée par des chaînes Instagram comme Konbini et, tout récemment, elle est passé à la télévision, dans Télé-Matin, accompagnée de son père, qui confie à un moment que la mère de Lucie est parfois inquiète de la place que prennent les échecs dans la vie de la petite fille, qui dit s’entraîner sept heures par jour !

On la sent un peu embarrassée d’être le centre d’attention du plateau. À un moment elle se cache sous la table pour dormir, dit-elle, avant de revenir presque instantanément. La séquence n’atteint pas un point vraiment dérangeant, mais elle le frôle, enfin je me suis dit en la voyant que tout ça commençait peut-être à faire trop.
Une publication datée du trente août, hier, donc, m’a donné l’occasion d’évoquer ce sentiment :

J’ai trouvé ce communiqué un peu étrange. J’ignore ce qui s’est produit, mais on comprend entre les lignes que la Fédération française d’échecs a fait part de son mécontentement aux parents de Lucie quant au traitement d’adversaires filmés qui seraient peinés du traitement qui est fait des parties qu’ils ont disputé avec la fillette. Enfin c’est ce que je crois y comprendre.
Les commentateurs semblaient unanimes à condamner la Fédération, accusée de vouloir brider le talent de Lucie…
Voici ce que j’ai posté :
J’aime beaucoup les vidéos de Lucie, je les trouve drôles, j’aime bien le naturel enfantin avec lequel elle joue… Et gagne.
J’ai corrigé une paire de fautes d’orthographe et quelques soucis de ponctuation, mais c’est en gros exactement ce que j’ai posté. Je remercie la personne qui avait eu le réflexe d’en faire un copier-coller et me l’a transmis.
Ceci dit ce message que vous postez est légèrement bizarre, presque inquiétant, désolé de le dire, notamment parce que vous dites « faire ces vidéos est un choix de Lucie ». C’est sans aucun doute une vérité, si on lui demande, mais vous êtes probablement assez grands pour savoir qu’elle le fait aussi pour faire plaisir à ses parents, et vous êtes assez grands pour vous douter qu’à six ans, la conscience qu’on a des effets des vidéos, de la médiatisation et d’Internet est très limitée.
Les enfants de pasteurs évangéliques qui récitent la Bible avec sérieux à six ans ou les enfants d’imams qui récitent le Coran par cœur au même âge sont persuadés de faire ça pour eux-mêmes. Les enfants qui passent leurs dimanches à faire du sport car leurs parents pensent qu’ils seront des champions croient aussi faire ça pour eux-mêmes. Le fait est que Lucie a un talent véritable et que sa passion est certaine, mais je pense qu’ils faut rester attentif aux effets de la médiatisation. Je ne dis pas qu’elle va rejoindre la longue cohorte des « enfants stars » qui font leur première cure de désintoxication à douze ans, mais il faut trouver où placer le curseur entre une enfance normale et une enfance extraordinaire. Et c’est à nous, public, d’être responsables aussi et de ne pas transformer une petite fille en créature de cirque dont on attendrait du trashtalk (combien de petites filles parlent de « tester le level de testostérone » d’un adversaire, au fait ? Ce titre de publication était vraiment limite) et de la vantardise…
Je dis ça en toute bienveillance : il faut faire attention, c’est une enfant. Ce que dit la FFE sur les consignes, c’est le problème de la FFE, mais il faut penser à l’avenir de Lucie. Dans la séquence de télé-matin, elle se cache sous une table à un moment, ça sent un peu le burn-out médiatique. À six ans !
Un certain nombre de gens ont liké mon commentaire, une personne m’a remercié à sa suite, et une autre en message privé. Et puis ce matin, cette contribution avait disparu. Je me suis contenté d’un petit message pour m’en étonner, et pour toute réponse j’ai découvert quelques heures plus tard… Que je n’avais plus accès du tout au compte Instagram de Lucie Pichard, et ceci avec mes quatre comptes Instagram différents.

En passant en « navigation privée », j’ai pu accéder à nouveau à ce contenu, voir que mon second commentaire avait disparu lui aussi…
Enfin en gros, plutôt que de me répondre et de me rassurer quant à leur sens de responsabilités, les parents (et à mon avis, surtout le père) m’ont tout simplement bloqué. Et j’imagine que toute autre personne, et il doit y en avoir, qui s’inquiète un peu de la médiatisation de Lucie ou du ton de certaines publications, subit le même genre de censure.
J’espère qu’il est clair que mon propos n’était pas le dénigrement ni les procès d’intention envers les parents. Et que le présent billet est écrit dans un même esprit de vigilance et d’inquiétude, lesquelles sont un peu accentuées par la (non-)réponse un peu brutale qu’elles ont reçu.


















