Donc ce matin, je reçois un mail de la Sofia, la Société française des intérêts des auteurs de l’écrit, si vous ne connaissez pas, qui gère les droits de prêt en bibliothèque et les droits de copie.
Je parcours en diagonale, puis un peu plus en détail : apparemment c’est Noël, la société californienne Anthropic a été condamnée à débourser 1,5 milliards de dollars pour indemniser les auteurs spoliés dont les œuvres ont servi à entraîner le Large Language Model Claude.ai.

Et en tant qu’auteur, je risque d’être concerné, on va peut-être me verser trois mille dollars, là, comme ça, trois mille balles sans rien faire1. J’ai juste besoin de cliquer sur un lien situé sur un serveur Arménien nommé http://09mm.mj.am. C’est pas un nom pour un serveur. Tous les liens du mail (« Règlement en matière de droit d’auteur » ; « Je vérifie si mes livres sont concernés » ; « en remplissant le formulaire ») pointent vers ce serveur, chacun suvi d’une liste cryptique de caractères. C’est aussi sur ce serveur que les images contenues dans l’e-mail sont stockées, Thunderbird se refuse à les afficher, car une image externe est souvent aussi un mouchard.
Je me garde bien de cliquer sur quoi que ce soit.

On me dit que je peux me connecter sans avoir besoin de mes identifiants Sofia. Et une fois arrivé sur la page en question, me dit-on, il ne me restera plus qu’à saisir mes coordonnées personnelles et mes coordonnées bancaires.
Tout en bas du mail, on me dit que si je rencontre des difficultés en tentant de remplir le formulaire, je n’ai qu’à contacter Florence-Marie Piriou, qui n’est autre que la secrétaire générale de la Sofia, dont on me fournit l’adresse e-mail nominale — pas « assistance@sofia » ou « secrétariat@sofia », mais bien « fpiriou@sofia ». C’est comme si les impôts ajoutaient l’e-mail du ministre de l’Économie en fin de mail pour les gens qui ont du mal à se connecter. Euh non pas tout à fait pareil car personne ne sait qui est ministre de l’Économie actuellement, on a tous perdu le fil, mais bon vous voyez l’idée.

J’ai bien sûr écrit à la Sofia pour signaler cet e-mail frauduleux. Sans réponse. Il faut dire que pour beaucoup de gens, demain, ce sont les vacances de Noël, tout le monde est occupé à tout sauf à travailler, on prend des apéros, on va acheter ses cadeaux, on ne répond pas à des signalements de phishing. Malin de la part des escrocs d’envoyer un mailing massif le vendredi qui précède des vacances. L’e-mail me semblait bien fichu, sans fautes d’orthographe (mais depuis chatGPT, c’est malheureusement courant) alors j’ai posté sur divers réseaux sociaux pour lancer l’alerte auprès de tous mes amis auteurs : « ne cliquez pas, malheureux ! ».
Car non, aucune épouse de dictateur africain ne veut nous donner un milion, non Bill Gates et Mark Zuckerberg n’ont pas décidé, après tirage au sort, de nous léguer une fraction de leur fortune à condition que nous leur fournissions nos coordonnées bancaires. Et aucune start-up californienne n’est pressée d’indemniser les gens qu’elle a spoliés.
Ça n’existe pas, tout ça.

Mais voilà, tout ça était tellement suspect que j’aurais dû me douter, évidemment, que c’était un e-mail absolument légitime. Car ça l’est.
- Par un hasard intéressant, depuis que je suis adhérent, la Sofia m’a versé environ trois mille euros en tout. [↩]







