Laurent Sourisseau dit Riss, rédacteur en chef de Charlie Hebdo1, est à nouveau pointé du doigt pour un de ses dessins. Notamment par moi. En effet, j’ai fait partie de ceux qui y ont perçu une vision du monde comparable à celle de la rédaction de Valeurs Actuelles, ce qui m’a entraîné dans des discussions éparses sur Twitter. J’ai rédigé l’article qui suit pour évoquer tout cela, en exposant mes vues et en profitant des réflexions complémentaires que les conversations m’ont apporté. Voici le dessin en question :

Comme on me l’a fait remarquer ici et là, le dessin en question n’est pas à lire au premier degré, ce n’est pas Riss qui s’insurge contre un deux-poids-deux-mesures qui rendraient les convictions écologistes de Greta Thunberg moins affirmées lorsque les avions servent à transporter des pèlerins musulmans que lorsqu’ils servent au tourisme de masse. Non, il se moque, en fait, de ceux qui ont le réflexe d’utiliser l’argument du combat sélectif pour disqualifier le combat tout court.
Et peut-être même se moque-t-il de ceux qui considèrent que les progressistes que sont censés être les écologistes abaissent leurs exigences lorsqu’ils risquent de vexer des musulmans. C’est un lieu commun des réactionnaires — lesquels, de leur côté, ne s’intéressent à l’écologie, aux droits des femmes ou des homosexuels que lorsque ça leur sert à conspuer les musulmans.
Il existe un indice qui accrédite plus ou moins cette interprétation : dans son éditorial du même numéro, Riss parle aussi du changement climatique, et sa position est sans équivoque, il félicite Greta Thunberg d’amener le débat sur la question de la manière dont nous nous déplaçons : Greta Thunberg veut aller aux États-Unis, mais en bateau à voile afin de produire le moins possible de CO2. Les ricaneurs ricaneront, mais cette initiative nous oblige à réfléchir sur ce que voyager veut dire. Pourquoi se déplacer ? Pour aller où ? Pour faire quoi ? (…)

La défense est crédible : qu’aurait-il voulu dire d’autre, du reste ?
Des dessinateurs plus soucieux que l’on sache où ils se positionnent auraient sans doute placé le « Et là, comme par hasard… » dans la bouche d’un personnage, d’un beauf à la Cabu, par exemple. Mais on peut accepter que Riss compte sur l’intelligence du public, ou plutôt sur sa connivence, c’est à dire qu’il compte sur le fait que ses lecteurs — qui n’ignorent pas que Charlie Hebdo a toujours été un journal écolo — savent que ce n’est pas ce qu’il pense lui, et comprennent qu’il ne fait que se moquer de ceux qui émettent ce genre de réflexion.
Mais bon, la vie n’est pas toujours facile quand on veut être raffiné, car tout le monde ne l’est pas. Ainsi, le vice-président de Debout la France semble convaincu que lorsqu’elle critique les voyages en avion de l’un, Greta Thunberg omet sciemment de mentionner le fait que des musulmans prennent l’avion aussi. Et il semble convaincu que c’est le message de Riss :

Et il n’est pas le seul, les commentaires sur les réseaux sociaux en attestent.
J’ai lu des interprétations proches, qui là encore prenaient le dessin au premier degré mais surinterprétaient favorablement l’objet de la moquerie : ce ne serait pas une critique des croyants, mais une dénonciation du business du pèlerinage ; pas une critique de l’écologie, mais une mise en question du produit médiatique qu’est devenu Greta Thunberg.
La seule chose certaine est donc que tout le monde ne s’accorde pas sur le sens exact qu’il faut donner à ce dessin. Bien sûr, Riss n’est pas responsable de la réception qui est faite de son œuvre, laquelle engage autant les préjugés et les biais du récepteur que les intentions de l’émetteur. Il y a de nombreux paramètres à évaluer : à quel public s’adresse le dessin ? Quel est son contexte éditorial ? Quelle est l’actualité ? Que racontent les autres dessins du même auteur ? Un dessin, enfin, contient un peu de la personnalité et de la vision du monde de son créateur, une part qui peut affleurer sans que l’auteur en soit conscient ni ne la maîtrise. Je crois même pour ma part que dans tout second degré, il faut lire un peu de premier degré.
Et c’est à ce moment que je vois chez Riss quelqu’un qui partage, sans doute sans le vouloir, sans doute sans se voir ainsi lui-même, la grille d’analyse du monde de Valeurs actuelles.
D’autant qu’il a un passif. On se rappellera notamment de l’éditorial dans lequel il expliquait que ce qui rendait possibles les attentats djihadistes, c’était le boulanger musulman qui n’a rien fait de mal mais qui ne vend pas de sandwichs au jambon, la femme voilée qui n’a rien fait de mal mais qui est voilée, et Tariq Ramadan qui (accusation assez grave, tout de même !) garde les mains propres mais n’en est pas moins le cerveau, ou en tout cas l’inspirateur des meurtres.
Et puis il y a ces deux dessins2, qui me semblent éminemment problématiques :
On parle de réchauffement climatique ? Le dessinateur pense à l’Islam. Des jeunes africaines sont enlevées par des membres d’une secte islamiste auxquels elles sont mariées de force ? Le dessinateur pense aux Allocations familiales. Un enfant de trois ans dont la famille fuit la guerre meurt noyé en Méditerranée ? Riss pense aux délinquants sexuels en Allemagne3.
L’idée du combat sélectif islamophile des gauchistes ; l’association immédiate entre « femmes africaines » et « allocations familiales » ; l’association entre « réfugié » et « violeur », voilà autant de thèmes qui appartiennent sans équivoque au paysage mental des lecteurs de Valeurs Actuelles, et le fait que ces thèmes viennent si facilement à Riss prouve, à mon avis, qu’il partage au moins un peu une telle vision du monde.
Riss a vu ses amis et collègues massacrés au nom de l’Islam, il a lui-même reçu une balle dans le bras, ce n’est pas moi qui lui reprocherais les peurs xénophobes qui percent parfois dans sa production. Mais je m’étonne que tant de gens s’interdisent de les voir.
Quand Zemmour ou Onfray disent des conneries, c’est le scandale, mais comme par hasard, quand c’est Riss, tout le monde ferme sa gueule ! (humour).
Lire ailleurs : Le second degré illisible (André Gunthert).
Anciens articles de ma plume sur le sujet : Le cas Siné (2018) ; Où est Charlie ? (2012) ; Le mauvais goût et le blasphème dans le dessin d’actualité (2015) ; Le premier dessin de presse qui m’ait fait rire (2015) ; Doit-on faire l’exégèse de l’humour bête-et-méchant ? (2016)
- Je connais assez bien Charlie Hebdo, le premier dessin d’humour que j’ai compris était une couverture de Reiser, en 1974 ! J’ai suivi ce journal à sa renaissance pendant les années 1990,, et j’ai comme tout le monde été affligé, ulcéré, par l’attentat contre sa rédaction. Régulièrement, notamment l’été, j’achète un numéro, pour voir. Mais je dois dire que ce n’est plus le même journal. Non seulement parce qu’il ne reste guère que Willem comme grand artiste, et Coco et Vuillemin (parmi les vivants on regrettera Catherine Meurisse et Luz !) comme bons auteurs, mais aussi parce que quelque chose me semble cassé, malade, quelque chose ne fonctionne plus. La vocation sérieuse amenée par Philippe Val ou Caroline Fourest, la mission politique que s’est imposé le journal avec le procès des caricatures, l’incendie, et enfin l’attentat, tout ça fait que je n’arrive plus à croire à un fanzine de joyeux et irresponsables déconneurs. Cela fera peut-être l’objet d’un futur article, même si j’ai déjà écrit sur le sujet ailleurs. [↩]
- Beaucoup de gens généralisent et attribuent à Riss une obsession malsaine de l’Islam. Statistiquement, je ne pense pas que ça soit juste, il n’y a sans doute pas tant de dessins que cela que l’on peut brocarder pour le démontrer.
J’ai d’ailleurs déjà défendu certains dessins de Riss contre une interprétation raciste, comme un autre dessin sur le petit Aylan, qui avait choqué le monde entier. [↩] - On notera au passage une certaine insensibilité au destin des femmes face au viol. [↩]

































