(Après vingt-quatre heures de discussions tendues sur Twitter, je me sens forcé de synthétiser mon propos dans un article, parce que je suis comme ça, j’aime exposer les choses de manière un peu méthodique et de les consigner ici pour y renvoyer ceux avec qui je converse. Peut-être que ça ne sert qu’à moi — j’adore me relire, des années après, pour savoir ce qui se passait et ce que je pensais à un instant donné —, peut-être que ça servira à d’autres.)
L’affaire commence avec un dessin de Jean Solé en « une » de Siné Mensuel, qui a été immédiatement considéré par certains comme relevant de l’iconographie antisémite « des années 1930 » ou « de la seconde guerre mondiale » — les deux références que j’ai le plus souvent lues.
Voici le dessin en question :

J’aimerais commencer par évacuer une question : rien dans la longue carrière de Jean Solé ne laisse supposer chez lui la moindre trace de peste antisémite, consciente ou inconsciente. Mes discussions sur Twitter font apparaître que tout le monde ne connaît pas forcément la signature de Solé, et pourtant, tout le monde le connaît sans le savoir, puisqu’on lui doit des décennies de couvertures du Guide du Routard, l’affiche du film Le Père Noël est une ordure, d’innombrables couvertures pour Fluide Glacial mais aussi pour Pilote, et puis une participation à une série destinée à railler le chauvinisme français : Superdupont, scénarisé par les regrettés Marcel Gotlib et Jacques Lob, dont Solé n’a pas été l’unique ni même le premier dessinateur, mais qui en a été le plus productif animateur, sur une durée de quinze ans.

L’œuvre de Solé n’a rien de suspect, donc (et bon courage à qui voudra prouver le contraire), et l’auteur n’a pas de réputation particulière dans le registre de l’antisémitisme, du racisme ou du complotisme. Quoique les uns et les autres aient cru voir dans son dessin, ce n’est pas ce qu’il voulait y mettre. Un autre élément m’incite à réfuter toute intention de cet ordre dans le dessin qui se trouve plus haut : je sais par une publication Facebook de Julien Solé, fils de son père et lui-même talentueux dessinateur, que Jean Solé est bouleversé par cette accusation qu’il n’a pas vu venir, qu’il ne comprend pas et qu’il juge d’une grande injustice tant elle est loin de ce qu’il est. Au passage, on apprend que ce dessin n’avait pas été conçu pour servir de « une » au mensuel, ce qui n’est peut-être pas sans importance dans ce qui a suivi sa publication : un dessin destiné à être imprimé dans un coin n’est pas une affiche, que ce soit au niveau de sa signification autant qu’au niveau de son rendu graphique — les dessins de couverture de Solé sont toujours très soignés et riches en détails, ce n’est pas le cas ici.
Je ne vais pas m’amuser à enquêter pour savoir qui a lancé cette campagne contre Solé et — car c’est plus vraisemblablement la cible — contre Siné Mensuel.
Je ne sais pas si les accusateurs sont tous de bonne foi, certains semblent trop contents d’y voir une énième preuve que la gauche est fondamentalement antisémite, et s’en servent comme argument circulaire, et comme outil de terreur intellectuelle1, mais je sais de par mes discussions que beaucoup, parmi ceux qui voient dans le dessin une référence à l’imagerie antisémite sont de bonne foi. Et d’ailleurs peut-être que tout le monde est de la plus absolue bonne foi dans l’affaire, peu importe : il ne suffit pas d’être convaincu pour être juste. En revanche il est important de comprendre ce que les gens honnêtes voient, et pourquoi.

Je dis souvent que le public a toujours raison. C’est une formule qui fait bondir, par son évidente absurdité (ne serait-ce que parce qu’il y a autant de réceptions d’œuvres que de personnes : tout le monde ne saurait pas avoir raison en même temps), mais voici ce que j’entends par là : peu importe ce qu’on dit à un spectateur, si il voit dans une œuvre autre chose que ce que l’auteur a voulu y mettre, eh bien il sera vain de lui dire « tu te trompes », « tu n’as rien compris », tout comme il est inutile de convaincre quelqu’un qui n’a pas ri que la blague était drôle. Le spectateur ne peut pas forcément déterminer les intentions d’un auteur, il peut passer à côté d’un propos par manque de culture, par manque de codes, ou au contraire parce qu’il est trop bien préparé à avoir une certaine interprétation du message. Mais Il n’en reste pas moins qu’il est seul fondé à savoir ce qu’il ressent, ce qu’il comprend ce qu’il perçoit : il est seul propriétaire — sans en être maître — de sa réception, de son regard. Ce qu’on voit dans une image, à moins que celle-ci soit parfaitement maîtrisée dans sa réalisation et totalement explicite dans son propos, vient en grande partie de nous-mêmes.
Dans un premier mouvement, j’ai râlé contre ceux (je visais un post de Gilles Clavreul, du Printemps Républicain) qui utilisent la suspicion d’antisémitisme comme argument de disqualification politique, lesquels semblent considérer l’antisémitisme avec bien plus de légèreté que moi, car en en faisant un outil rhétorique, ils contribuent à banaliser la question et à vider l’accusation de son sens. Les réponses qu’on m’a faites, y compris sans être en accord avec moi, étaient généralement polies, mais j’ai aussi eu droit à quelques inévitables accusations : si je ne suis pas d’accord avec Gilles Clavreul et Raphaël Enthoven, c’est peut-être bien que je suis un ignorant qui n’a jamais vu de dessins antisémites des années 1930, ou que je refuse volontairement de voir la référence, et dans ce cas, que ma motivation serait que je suis — et allez donc ! — antisémite moi-même.

Si je n’ai aucun doute sur les intentions et la personnalité de l’auteur du dessin incriminé, si je suis certain qu’il n’a cherché aucune connivence rance, qu’il n’a diffusé aucun message codé, j’admets bien entendu qu’un dessin, un récit, un cliché, peut échapper à son auteur et véhiculer autre chose que ce qu’il a souhaité y mettre, qu’il est possible d’être vecteur, à son insu, d’idées que l’on désapprouve. Reste à établir si c’est bien le cas ici.
J’ai subi une bordée de tweets d’un niveau de cuistrerie variable qui entendaient m’apprendre l’Histoire du dessin de presse et de la caricature. Si je ne prétends pas en être un spécialiste complet, je crois sans peur de trop me tromper que je connais mieux le sujet que la moyenne. Je sais par exemple que le dessin antisémite n’a pas été inventé entre les deux guerres mondiales2. Mais bon, ça ne me vexe pas qu’on essaie de me faire cours, après tout, personne n’est à l’abri d’être ignorant, on a toujours des choses à découvrir, et heureusement, du reste.

Comme je suis un peu psycho-rigide, j’ai régulièrement réclamé des éléments concrets : qu’est-ce qui, dans le dessin, justifie le ressenti de ceux qui le rapprochent des plus ignobles caricatures des années 1930 ?
On m’a répondu : le nez crochu ; les mains crochues ; la bague ; le nez épaté ; le nez arqué ; les grandes oreilles ; le visage déformé ; les yeux mi-clos ; le sourire carnassier ; le menton redressé ; le dessin en plongée3. Il me semble pourtant que c’est une assez banale caricature, au sens des caricatures les plus inoffensives qui soient, dont les auteurs de contentent d’agrandir le nez, d’exagérer sa bosse, de faire avancer le menton, etc. Je reviendrai aux détails physiques plus tard.
Mais ce qui me frappe surtout ce sont les images que l’on m’a produites pour preuve :

À l’exception d’une caricature clairement antisémite représentant Agnès Buzyn, qui échappe à ce motif et que je ne reproduis pas ici, les dessins que m’ont soumis ceux qui entendaient me convaincre montrent un personnage censé représenter « le juif », accroché comme une tique à la Terre entière. La récurrence de ce motif comme « preuve par l’image » m’intrigue, car le fait qu’il revienne si souvent dans les références que l’on me montre indique que ceux qui me le signalent ont cru voir l’exact même contenu dans le dessin de Solé : ils ont halluciné cette allégorie. Car, remontez observer le dessin en haut de la page, on n’y voit rien de tel et même rien d’approchant. Il n’y a pas de monde auquel s’agrippe Macron, et delà de ça, aucun détail déterminant ne rapproche les dessins criminels du dessin incriminé. L’iconographie antisémite française produite entre l’affaire Dreyfus et la fin de la seconde guerre mondiale est pourtant épouvantablement riche et on pouvait y trouver bien d’autres motifs, il est surprenant que tant de gens m’aient sorti les mêmes images alors même qu’une comparaison un peu minutieuse établit à mon sens que rien de concret ne justifie cet « air antisémite »4 que d’aucuns lui trouvent.
Plusieurs personnes semblent juger que la bague est un attribut évident de l’iconographie antisémite. Cela n’a rien de si évident pour moi, et je note que ce n’est pas un élément iconographique présent dans les dessins montrés au dessus.
En fait, entre la bague, la couronne, le ricanement, et même le rapport à l’argent public, la première référence qui m’est venue, c’est celle du Prince Jean dans la version Disney de Robin des Bois. Et je ne suis pas le seul à avoir eu spontanément cette image en tête.

Au jeu des différences, je remarque que Macron n’est pas barbu ; n’est pas vêtu de haillons mais d’une sage combinaison pull-chemise ; que sa main n’agrippe pas une Terre mais frotte son menton.
La bague et la couronne en or5, avec des fleurs de lys, s’il vous plait, renvoient à l’Histoire de France et à la souveraineté territoriale, qui sont à mille lieues des poncifs de la forme d’antisémitisme que l’on reproche à Solé de véhiculer. Alors de quoi parle-t-on ?
Restent le nez et la main.
Si l’on compare le dessin en couverture de Siné Mensuel à des dessins récents de Solé, comme le couverture de Superdupont : In vitro veritas reproduite plus haut, on remarque que la main crispée est plutôt typique de sa manière lorsqu’il figure des « méchants » — puisqu’il est entendu que le dessin ne donne pas un beau rôle au président.

Pour ce qui est des traits mêmes du visage, les choix opérés par le dessinateur chargent à peine la physionomie de l’original, qui peut avoir le menton en avant et dont le nez, sous certains angles, est légèrement busqué. Traits qui sont sans doute plus évidents encore avec une vue en plongée telle que celle du dessin.
Emmanuel Macron n’est pas si facile à dessiner, et on peut lui trouver le nez droit ou bossu, selon les angles et les profils. En cherchant rapidement sur Google image, je remarque diverses versions du nez, des oreilles et du menton de Macron…

En tant que dessinateur amateur (et franchement peu physionomiste, donc pas non plus une référence), je remarque que je ne parviens jamais à dessiner Macron deux fois de la même manière, je lui trouve un physique plus difficile à saisir que d’autres — à la rigueur c’est son implantation capillaire qui me semble facile à imiter.
Le nez dessiné par Solé ne ressemble pas beaucoup à celui de Macron — il me rappelle, à vrai dire, celui de l’auteur Lewis Trondheim6 ! —, mais bon, si la courbe ratée d’un nez, sur un dessin, suffit à accuser, juger et condamner un dessinateur dans un procès en antisémitisme, où allons-nous ?
Il reste un point particulier dans le dessin, un détail que je n’ai pas évoqué jusqu’ici : le titre du journal qui publie ce dessin en « une » : Siné Mensuel, fondé par Maurice Sinet, dit Siné, décédé il y a cinq ans, qui avait fondé Siné Hebdo après avoir été licencié de Charlie Hebdo. Le directeur de publication de Charlie à l’époque, Philippe Val, avait profité de l’accusation publique d’antisémitisme dont ce vétéran du journal venait de faire l’objet pour se débarrasser de lui7. Entre temps, la justice a débouté les accusateurs de Siné et lui a même fait obtenir quatre-vingt dix mille euros de dommages et intérêts, mais la réputation8 est restée, contaminant le journal et s’appliquant désormais à un dessin publié cinq ans après le décès de Siné.
Il me semble que toute personne qui pense que l’antisémitisme est une chose grave devrait se garder de participer avec légèreté à des procès expéditifs en la matière : il ne suffit pas que quelqu’un soit accusé pour être coupable.
Lire ailleurs : Jean Solé dans « Siné Mensuel » : histoire d’un dessin dévoyé, par Didier Pasamonik, sur ActuaBD.
Lire aussi, cet article de 2013 sur l’utilisation de la laideur comme outil de stigmatisation par la représentation (des juifs mais aussi des sorcières) : L’utilisation des préjuges esthétiques comme redoutable outil de stigmatisation du juif, par Claudine Sagaert9.
- Apparemment les gens du Printemps Républicain, la Licra — qui utilise cette affaire pour s’en prendre au politicien britannique Jeremy Corbyn, lequel n’est à ma connaissance pas lié à Siné Mensuel ! — ou encore Bernard Henri Lévy ont été de la première salve… [↩]
- La violence de la presse catholique des dernières décennies du XIXe siècle (y compris des titres désormais bien sages : Le Pèlerin, La Croix…), est, par exemple, ahurissante. [↩]
- On m’a aussi parlé de banquier, mais il n’y a pas de haut-de-forme, de cigare, de billets, ou quelque indice iconographique reliant ce dessin au concept de banquier ! [↩]
- Dans le film Nous irons tous au paradis (1977), Simon (Guy Bedos) accuse Bouly (Victor Lanoux), d’avoir un « type antisémite ». [↩]
- Couronne en or, ou couronne en carton, car celle-ci ressemble furieusement aux couronnes offertes avec les galettes des rois en célébration de l’Épiphanie. [↩]
- Mais j’insiste, je ne suis pas très physionomiste. [↩]
- Un vieil article que j’ai écrit à l’époque : Le Cas Siné. [↩]
- La réputation de Siné est due aussi à une autre affaire, datant de 1982, assez indéfendable mais pour laquelle la Licra avait accepté les excuses du mis en cause. Lire : Affaire Siné (Wikipédia). [↩]
- On y lit le catalogue complet des traits physiques qui ont été prêtés aux juifs pour les stigmatiser : peau foncée ou peau jaune ; nez crochu, nez en forme de 6 ; traits grossiers ; oreilles pointures, dressées ou tombantes ; cheveu noir et crépu ; embonpoint excessif ou maigreur extrême ; dents acérées ; yeux globuleux ; lèvres charnues ; mains potelées,… [↩]






































